Le nom de cet homme [Имя этого человека] était décliné par tous les journaux du globe, murmuré par des milliers de speakers en des centaines de langues, clamé par des rapporteurs à longueur de comptes rendus, chanté par les voix frêles des pionniers, cité par des évêques au Memento des vivants. [Le nom de cet homme] empâtait la bouche engourdie des prisonniers de guerre et les gencives gonflées des prisonniers politiques. Ce nom avait servi à baptiser une multitude de villes, de places, de rues, d’avenues, de palais, d’universités, d’écoles, de maisons de repos, de chaînes de montagnes, de canaux de mer à mer, d’usines, de mines, de sovkhozes, de kolkhozes, de cuirassés, de brise-glace, de chalutiers, d’ateliers de cordonniers, de crèches, et un groupe de journalistes moscovites avait proposé qu’on rebaptisât de ce nom la Volga et la Lune.1
Telle est la forme que prend la présentation de Staline, avant même que son nom soit prononcé, au début du chapitre 19 du Premier cercle d’Alexandre Soljenitsyne : à cet endroit, l’espace du roman s’ouvre, le temps de cinq longs chapitres (74 pages dans l’édition française qui en comprend 977), pour accueillir le personnage historique en personne que le lecteur découvre en cette fin d’année 1949 dans sa datcha de Kountsevo, dans la banlieue de Moscou, devenue sa résidence personnelle favorite et qui tient à la fois « de la souricière et du labyrinthe »2. L’insertion de ce long portrait in vivo est motivée, sur le plan de l’intrigue, par la visite nocturne que le ministre de la Sécurité d’État (MGB, futur KGB), Viktor Abakoumov, vient rendre au chef de l’État soviétique comme chaque mois. Le lecteur précède toutefois le ministre qu’il a laissé dans son bureau et est introduit par Soljenitsyne dans l’intimité d’une des chambres de Staline où il le trouve allongé sur une ottomane, l’estomac lourd des agapes occasionnées par son soixante-dixième anniversaire.
Staline dans l’Histoire et dans le roman
Nul besoin que l’on nous dise qui se trouve là : ce qui permet d’identifier le personnage historique dans le nouveau personnage romanesque présenté, c’est la simple mention de l’effigie « tant de fois reproduite dans la pierre, à l’huile, à l’aquarelle, à la gouache, à la sépia, dessinée au fusain, à la craie, à la brique pilée, recomposée en galets, en coquillages, en carreaux de céramique, en grains de blé ou de soja, taillée dans l’ivoire, modelée dans du gazon, inscrite dans la trame des tapis ou dans le ciel par des escadrilles d’avions, gravée sur pellicule cinématographique, plus qu’aucune autre image, jamais, au cours des trois milliards d’années que compte l’écorce terrestre »3 et celle d’un nom tant de fois cité qu’il n’est pas nécessaire de le nommer à nouveau pour le faire reconnaître. L’image et le nom de Staline valent comme signes purs ou encore absolus : dire qu’il s’agit de l’image la plus souvent reproduite et du nom le plus souvent cité suffit à une identification qui procède non de la connaissance partagée des qualités particulières du référent initial, le constituant en individu singulier, mais du sens de la prolifération de ces signes dans l’espace public qu’ils monopolisent : quantitativement, il ne peut s’agir que de Staline.
Le nom de Staline s’efface de lui-même ou plutôt se passe de réalisation sonore sans pour autant cesser d’exister à l’état latent, implicite : il y a là un paradoxe, touchant au pouvoir du nom, qui invite à s’interroger sur le traitement, dans un univers fictif, d’un nom réel qui a su saturer l’espace discursif de son temps au point de hanter, tel un fantôme, jusqu’aux discours qui ne se réfèrent pas à lui explicitement. Soljenitsyne ne laisse aucun doute au lecteur quant à la raison d’une telle entreprise de saturation visuelle et sonore : il s’agit pour Staline de monopoliser les esprits, son nom signifiant à lui seul la Révolution. Staline se sacrifie à son nom, le référent s’immole pour que le signifiant vive d’une vie autonome :
Ce peuple ne peut se passer de mises au point constantes et exactes. Il prend mal qu’on l’abandonne à l’incertitude. La révolution a fait de lui un orphelin, un sans-Dieu, ce qui est dangereux. Voici maintenant vingt ans que Staline fait de son mieux pour remédier à cette situation. D’où les millions de portraits qui inondent le pays (et dont Staline n’a que faire, car il est modeste). D’où la répétition à haute voix de son nom glorieux. D’où la mention de sa personne dans le moindre article de journal. […] Le plus de portraits possible, le plus de mentions de ce nom, mais il importait que sa personne se montrât rarement et parlât peu, comme si elle n’avait pas pour unique demeure notre terre, avec sa foule, mais une autre résidence mystérieuse. Point de limite, alors, à l’admiration et à la vénération.4
Ce passage, qui mêle le discours attribué au personnage et le commentaire du narrateur entre parenthèses, permet a contrario de comprendre l’objectif général de la représentation de Staline dans Le premier cercle : rétablir le référent initial qui se masque derrière l’icône et le nom scandé jusqu’à l’hypnose de celui qui, en 1949, « n’était qu’un petit vieillard aux yeux jaunes, aux cheveux roussâtres et clairsemés – mais fournis et d’un noir de jais sur les portraits –, dont le visage gris avait été criblé de menues dépressions par la petite vérole et dont le cou s’ornait d’une poche de peau ratatinée – détails que négligeaient ses images. Ses dents, inégales et noircies, étaient en partie inclinées vers l’intérieur de la bouche dont l’haleine sentait le meilleur tabac. Ses doigts, gras et humides, laissaient leur empreinte sur les papiers et les livres »5, ajoute pour finir le narrateur en écho au poème qui valut à Ossip Mandelstam la déportation en Sibérie6. Très subtilement, Soljenitsyne s’empare du nom de Staline et l’intègre de telle façon au discours romanesque qu’il le fait participer au travail de démystification et de destruction du mythe construit par Staline lui-même. Grâce au roman, il réussit à ramener le tyran à sa condition mortelle ordinaire : le Staline historique est un homme comme nous, c’est bien là ce que le Staline romanesque est chargé de nous faire entendre.
Le nom de Staline : contenus, connotations et maîtrise du discours
Avant d’en venir au travail de déconstruction du nom par le nom, il faut signaler quelques autres particularités du nom de Staline que Soljenitsyne sait exploiter. C’est d’abord son fonctionnement sémantique particulier. Staline est un nom qui ne voudrait exister qu’en discours, on vient de le voir, mais ce discours n’est pas un discours tout à fait comme les autres : il s’agit d’un discours contraint, de propagande, d’une « langue de bois » dont on a pu montrer qu’elle aussi valait moins par son message (son contenu) que par sa fonction de remplissage, d’occupation de l’espace sonore, sans qu’elle ait de destinataire ni de destinateur véritables7. Dans ce discours, le contenu du nom de Staline, au sens où l’entend Marie-Noëlle Gary-Prieur d’« ensemble de propriétés attribuées au référent initial [d’un] Nom propre dans un univers de croyance »8, est un contenu purement conventionnel, n’ayant en réalité rien de commun avec la personne du référent initial désigné par le nom de Staline. Ce contenu conventionnel en dissimule néanmoins un autre, implicite, de l’ordre du « chuchotement »9 celui-ci, puisqu’il s’agit d’un discours non autorisé qui véhicule un savoir interdit : Staline est un tueur, il déporte et fait disparaître ses opposants, mais aussi des victimes arbitrairement désignées que chacun est susceptible de devenir un jour. Curieusement, le discours officiel joue parfois sur cet implicite pourtant frappé d’interdit, au point de charger le sens même du nom de Staline d’une connotation de menace du simple fait de sa mention. C’est le cas par exemple de cette affiche bien connue de 1940 où l’on voit Staline, assis de nuit à son bureau, avec la légende : « Au Kremlin, Staline s’occupe de chacun d’entre nous »10 – un texte qui glace le sang en invitant à expliciter un message tout différent et en ajoutant au nom de Staline un élément de signification second, fourni par le contexte de la Grande Terreur encore dans toutes les mémoires.
L’explicitation de ce contenu se traduit, à l’intérieur de la fiction, par la censure du nom de Staline. On a vu que le romancier n’avait pas besoin de nommer Staline pour que le lecteur l’identifie comme celui dont le nom sature l’espace public. Sur le plan propre de la fiction cette fois, il arrive aussi que ce nom connaisse une ellipse complète ou se voie substituer une forme purement grammaticale, en l’occurrence le pronom сам (lui-même, soi-même), parce que ce nom correspond à un contenu que l’on veut éviter. Cette stratégie d’évitement est celle qu’adopte par exemple le ministre Abakoumov pendant qu’il attend d’être reçu par Staline :
Abakoumov comprenait maintenant que son zèle l’avait précipité trop haut : plus bas, il eût été plus en sûreté, Staline avait pour ceux qui étaient éloignés de lui des paroles amènes. Mais on ne pouvait plus sortir de la société de ses proches.
Il n’y avait d’autre issue pour Abakoumov que la mort. La sienne propre. Ou celle de… [imprononçable].11
Penser à la mort de Staline dans l’antichambre de Staline va au-delà des forces de son ministre zélé qui vient pourtant (et Soljenitsyne met malicieusement les deux situations en relation) lui réclamer le rétablissement officiel de la peine de mort : le nom de Staline est littéralement « imprononçable » dans ce contexte, même mentalement. Car d’une part, le nom, c’est la chose, et proférer le nom de Staline, c’est comme réaliser le pouvoir absolu qui est le sien, un pouvoir de vie et de mort qui peut s’exercer à tout moment à l’endroit du ministre ; et d’autre part, associer ce nom à l’éventualité de l’effacement physique de celui qui le porte, constitue une transgression logique et symbolique intolérable du discours officiel qui voue le nom de Staline, et sa personne à travers son nom, à l’immortalité. La force référentielle du nom de Staline est telle qu’on peut sans inconvénient s’en passer et le remplacer par exemple par le nom de son secrétaire, sans que ce cryptage nuise au message :
« Poskriobychev a téléphoné » revenait à dire : « Il a téléphoné [звонил С а м]. »12
La graphie choisie ici par Soljenitsyne pour le pronom postposé сам (muni dans le texte russe d’une majuscule et d’espaces entre les caractères qui le composent) « traduit » l’intonation qui, à l’oral, ne laisse aucun doute sur l’identité du référent de ce pronom : l’auto-désignation « à vide » est l’équivalent négatif d’un référent en quelque sorte « absolu », parce qu’il confisque à son profit la totalité du discours. Mais l’emploi du pronom сам peut a contrario correspondre à une censure active du nom de Staline, comme on le constate en suivant la conversation du jeune diplomate Innokenti Volodine avec son oncle Abner qu’il connaît encore mal et auquel il n’ose se livrer :
– [Abner] Je suis de la même année.
Il ne le quittait pas des yeux.
– [Volodine] Que qui ?
– Que l’Autre [Са-мо-му Сам].
Et il le regardait toujours en face.
Innokenti eut un sourire soulagé, une étape venait d’être franchie : alors même qu’il alignait encore son enthousiasme sur celui de tous, Innokenti s’était senti peu de goût pour l’Autre [Cам], pour son mauvais ton, ses palabres médiocres, son évidente épaisseur d’esprit.
Ne trouvant devant lui ni perplexité respectueuse ni noble mise en garde, l’oncle, dont le visage s’était éclairé, grommela une plaisanterie :
– Avoue qu’il serait immodeste de ma part de mourir le premier. Je me ferai ma place [en deuxième].
Ils rirent. Ce fut la première étincelle à s’allumer ouvertement entre eux. Leurs échanges en furent facilités.13
Le fait ici de ne pas nommer Staline, associé à une mimique expressive (regarder sans crainte son interlocuteur dans les yeux), est pour Innokenti le signe qu’il peut abandonner sans danger le niveau du discours officiel où la profération obligatoire et stérilisante du nom de Staline manifeste la neutralisation de la communication à son profit, pour passer à un discours personnalisé, « habité », où le nom de Staline n’a pas sa place puisque ce nom ne peut y réaliser son contenu de terreur. Le rire signale la réappropriation du discours par les deux interlocuteurs : la connivence se crée aux dépens du grand confiscateur de tout discours dont la mort est évoquée ici sur le mode de la « plaisanterie ».
Le nom de Staline est donc un outil dans la maîtrise du discours, et ce d’autant plus qu’il cherche par lui-même à orchestrer ses connotations. Car Staline est un pseudonyme dont Iossif Vissarionovitch Djougachvili s’est doté en 1912, alors qu’il avait une trentaine d’années. Ce n’est pas une exception parmi les révolutionnaires russes qui menaient une existence clandestine où il s’agissait de brouiller les pistes (il suffit de penser à Lénine et Trotski). Dans le cas de Staline, il faut toutefois remarquer qu’il règne en plus un flou sur sa date réelle de naissance (1878 ou 1879 ?) : dans le choix de tout pseudonyme, à la fois « mot et discours », « s’entrecroisent des stratégies de masquage et de dévoilement »14, mais elles vont chez Staline jusqu’à la confiscation du moment de sa venue au monde. Georgeta Cislaru montre en outre que l’auto-nomination, « en tant que geste onomastique », est un acte signifiant « qui inscrit dans la forme linguistique choisie comme pseudonyme des valeurs relatives […] à l’identité personnelle »15 : le pseudonyme est « cette ressource linguistique qui permet de sélectionner et de sémiotiser des aspects d’un individu qu’un nom ou un prénom représentent généralement dans sa globalité “matérielle et spirituelle” et dans sa continuité temporelle »16. Le pseudonyme identifie « le sujet-locuteur » à son propre discours17 derrière lequel celui-ci tend encore une fois à s’effacer, en prenant cette fois le contrôle du signifié de son nom. Que masque et que connote donc le nom de Staline [Сталин] ? Il absorbe dans les deux syllabes dures d’un mot unique les sonorités d’un prénom, d’un patronyme et d’un nom de famille, Iossif Vissarionovitch Djougachvili, qui inscrit son référent initial dans un contexte géorgien et chrétien et dans une lignée précise (Iossif, fils de Vissarion). Forgé sur le mot russe сталь, l’acier, il connote, par le biais de la métaphore, non seulement la volonté de rupture avec cette appartenance ethnique et religieuse en quelque sorte « retranchée » de l’identité, mais aussi la dureté et l’inflexibilité d’un vouloir : « Volonté de fer… Inflexible volonté »18, voit-on le personnage gloser sur son propre nom. Le Staline historique pensait-il parfois à l’étymologie de son pseudonyme, dérivé d’un substantif russe lui-même dérivé de l’allemand Stahl, l’allemand connotant dans l’imaginaire traditionnel des peuples d’Europe centrale des qualités de virilité ? Il y a en tout cas, dans ce jeu de langues, du géorgien à l’allemand, la figure inscrite d’un déracinement programmé et d’une prise de contrôle par Staline du discours sur sa propre identité.
Le nom de Staline en fonction référentielle
Il n’est donc pas étonnant que Soljenitsyne s’emploie à faire ressurgir l’identité dissimulée sous le pseudonyme de « Staline » : c’est l’une des fonctions du portrait des chapitres 19 à 23, en particulier du chapitre 20 où Soljenitsyne se livre à une relecture de la biographie du tyran. Le lecteur, au chapitre 19, avait en effet trouvé Staline en train de feuilleter « un petit livre relié de marron rigide. […] Commode, l’ouvrage pouvait sans se plier garnir la poche d’un manteau et suivre un homme tout au long de sa vie. Un quart de millier de pages, en caractères gros, espacés, qui ne causaient de fatigue ni à l’œil peu lettré ni à celui du vieillard. La couverture portait un titre en creux, doré : Iossif Vissarionovitch Staline. Courte biographie [Иосиф Виссарионович Сталин. Kраткая биография]. […] Le livre jouissait maintenant d’un beau succès. La deuxième édition avait été tirée à cinq millions d’exemplaires »19. Cette biographie officielle, rédigée par « une excellente équipe d’écrivains »20 sous le contrôle étroit de Staline et publiée en 1947, contribue à la stratégie de saturation de l’espace discursif soviétique dans sa dimension écrite. D’où la nécessité, pour Soljenitsyne, de démonter le discours partiel et partial, exclusivement apologétique, sur celui que le livre désigne comme étant « Iossif Vissarionovitch Staline » – une composition artificielle qui associe au prénom (« Iossif ») et au patronyme (« Vissarionovitch ») le pseudonyme de « Staline », mimant ainsi la dénomination russe traditionnelle tout en gommant le nom de famille proprement géorgien (« Djougachvili ») et en donnant une apparence inoffensive au terrible nom de « Staline »21.
Soljenitsyne fait éclater cette combinaison en restituant le nom « authentique » du personnage historique, Djougachvili, qu’il fait résonner à quatre reprises dans le chapitre 20, deux fois dans le discours du narrateur à propos de la jeunesse de Staline, et deux fois dans un passage au style indirect libre, dans un discours affecté à l’officier de gendarmerie qui vient en prison le recruter pour la police secrète du tsar, l’Okhrana22. Par métonymie, Soljenitsyne le désigne aussi comme le « Caucasien », le « Géorgien » (« l’Ossète », dit Mandelstam23), et rappelle non sans malice la formule que Lénine aurait appliquée à Staline, ce « merveilleux Géorgien »24, qui réussit le tour de force d’être à la fois un éloge et une exclusion : l’origine géographique et donc ethnique qui fait de Staline un étranger au peuple russe, est discrètement, mais fermement représentée au lecteur que les sonorités du nom de Staline auraient pu égarer. Par ailleurs, Soljenitsyne utilise un nom différent pour chaque « tranche » de la biographie du personnage historique parcourue systématiquement : pour l’enfance, il utilise le prénom seul, « Iossif » (Иосиф), ou plus souvent encore le diminutif vaguement ridicule de « Sosso » (Сосо) que le traducteur français, Louis Martinez, rend parfois judicieusement par « le petit Sosso » ; pour la période postérieure au séminaire (qui lui vaut même un « père Joseph » [отец Иосиф]), Soljenitsyne a recours au « nom de guerre » (кличка) que Staline a utilisé au début du XXe siècle, tandis qu’il hésitait entre une carrière de révolutionnaire, d’agent de la police tsariste et de simple bandit : « Koba », Коба – ce nom lui vient d’une sorte de Robin des Bois géorgien et marque encore son origine, avec une certaine naïveté ; pour la période qui suit la Première Guerre Mondiale, celle de l’irrésistible ascension vers le pouvoir absolu, Soljenitsyne ne l’appelle plus que d’un brutal et sec « Staline » (Сталин) qui, dans sa pureté, connote la volonté « d’acier » à l’œuvre dans une carrière politique rien moins que lisse25.
Ces variations de dénomination, associées à un récit strictement chronologique où alternent la voix du narrateur et le discours intérieur de Staline, ont une double visée : inscrire le personnage mythique construit par le discours officiel sur Staline dans une temporalité humaine qui va de l’enfance à la vieillesse, et suivre de l’intérieur, au gré de ses revirements et de ses errances, les étapes de la constitution d’une identité par bien des aspects multiple et contradictoire. En réalité, on entend à cet endroit de la fiction romanesque deux Staline différents : le Staline du discours officiel (hors fiction) et le Staline personnage de roman (dans la fiction), deux référents fictifs qui se disputent le référent réel, historique, dont ils se veulent l’équivalent à tour de rôle. Le choc des deux discours, assortis de citations, de références à des épisodes précis de l’Histoire de la Révolution russe, des commentaires du narrateur dont l’émotion se traduit par l’usage de parenthèses, de points d’exclamation et de points de suspension, impose au lecteur un travail de décryptage ardu : on sort presque du cadre de la fiction pour passer dans celui de l’essai historique. Pour alléger sans doute ce dispositif, Soljenitsyne intercale dans son portrait de Staline des scènes dialoguées où l’on voit le Staline romanesque « en action », illustrant ce que la partie plus « théorique » nous a donné à comprendre.
Le nom de Staline en fonction vocative
Dans le roman, ces parties au style direct donnent deux interlocuteurs à Staline : le premier est le ministre Abakoumov qui attend dans l’antichambre le moment d’être introduit auprès de Staline par le second, le secrétaire personnel de Staline, Poskriobychev. Ce sont là deux personnages historiques que Soljenitsyne intègre dans la fiction en fonction d’un savoir « historique » partagé avec son lecteur sur la vie de ces deux hommes, sans se livrer toutefois au travail de déconstruction/reconstruction qu’appelle le Staline « mythique » camouflant le Staline historique. L’intérêt pour nous des parties dialoguées à l’intérieur des chapitres constituant le portrait de Staline, c’est qu’elles sont l’occasion d’autres variations sur le nom de Staline qui ne remplit plus une fonction référentielle, mais vocative cette fois : comment s’adresse-t-on à Staline ? Le russe offre de nombreuses possibilités d’adresses qui sont ici toutes employées, mais dans le contexte présent de forte hiérarchisation entre les interlocuteurs, elles prennent des valeurs particulièrement significatives. Poskriobychev, à qui la servilité et l’effacement ont assuré une longue carrière auprès de Staline, s’adresse à lui en associant prénom et patronyme : « Iossif Vissarionovitch », ce qui est la marque d’une familiarité que lui envie Abakoumov :
La voix d’Abakoumov frémissait d’amour-propre blessé. De tout son cœur il eût aimé l’appeler, plus cordialement, Iossif Vissarionovitch, mais il n’était pas convenable d’en user ainsi, c’était trahir un désir de se rapprocher du Chef jusqu’à se mettre sur le même pied.26
Dans l’intimité (mais c’est celle d’un chien avec son maître, et non de deux amis), Poskriobychev use même d’une forme encore plus familière avec Staline, un diminutif construit sur le patronyme, « Iossarionytch »27, tandis que le malheureux Abakoumov est condamné à utiliser la formule adressative officielle, « camarade Staline » (товарищ Сталин), dont l’intérêt est qu’elle ne fait que mimer la relation d’égalité affichée sur le plan du signifié : en réalité, elle place implicitement l’interlocuteur de Staline sous son autorité, d’abord parce qu’elle est la seule possible à l’exclusion de toute autre28 (et qu’elle est réservée à Staline : jamais ce dernier n’appelle Abakoumov « camarade ») ; ensuite, le contexte permet la juste interprétation d’un syntagme nominal complexe dont Kerstin Jonasson a montré qu’il constitue une unité où le terme de « camarade », secondaire, signale en principe « le rôle social du référent du Nom propre »29. Or, Staline n’est pas un camarade comme les autres : le nom propre « Staline » parasite dans l’expression le signifié de « camarade », comme le prouvent la mimique, l’attitude, le ton d’Abakoumov, transi de peur en face d’un Staline qui le tient entièrement en son pouvoir. L’interprétation correcte du syntagme « camarade Staline » résulte bien, comme l’expose Kerstin Jonasson, « d’un calcul inférentiel qui prend en considération un savoir venant en grande partie d’autres systèmes de connaissances que le système linguistique »30 – ici l’expérience personnelle qu’Abakoumov a du pouvoir absolu du référent, le « tsar rouge ». L’échange suivant illustre la façon dont la réalité des relations entre les deux interlocuteurs se matérialise dans le discours :
– [Staline à Abakoumov] Qu’est-ce que tu envisages comme mesures pour la sécurité des cadres du Parti ? […]
– [Abakoumov à Staline] Quelle raison d’être pourrions-nous avoir, nous autres organes, avec tout notre ministère, si ce n’est de [vous] permettre, [camarade Staline], de travailler et de penser tranquillement, de guider le pays !
(Staline avait parlé des « cadres du Parti » mais entendait qu’on ne parlât que de lui-même, Abakoumov ne s’y était pas mépris !)31
On remarquera l’emploi du tutoiement par Staline qu’Abakoumov vouvoie, à l’abri d’un nous qui minimise son rôle et évite de le placer en première ligne, ou encore le commentaire entre parenthèses du narrateur qui explicite, à l’usage du lecteur, le sens implicite de la question de Staline qu’Abakoumov a correctement interprétée, en fonction précisément du « savoir encyclopédique » qu’il possède sur Staline. La conversation avec Staline est en réalité une joute oratoire où le tyran teste la capacité de son subordonné à décrypter ses messages implicites, et nullement un échange d’égal à égal.
Les substituts du nom de Staline
Le nom de Staline en fonction vocative contribue à sa manière à la démolition du mythe de Staline en inscrivant le personnage historique, à l’intérieur de la fiction, dans un réseau de relations marqué en réalité par une hiérarchie implacable : ses diverses réalisations, serviles dans le cas de Poskriobychev et terrifiées dans le cas d’Abakoumov, fixent l’image discursive d’un tyran qui n’a que des relations de pouvoir avec autrui. Mais Soljenitsyne soumet le nom de Staline à d’autres variations encore, en mimant un phénomène caractéristique du discours de propagande propre à la sphère publique soviétique : au nom lui-même sont substitués un certain nombre de termes qui, tout comme dans le cas de « camarade », désignent le rôle social du référent ; ils ont néanmoins la particularité de se substituer entièrement au nom propre dont ils se veulent ainsi l’équivalent et dont ils empruntent d’ailleurs la majuscule. Ces termes à valeur laudative sont au nombre de trois dans Le premier cercle, faisant varier dans des contextes différents la qualité propre de Staline, celle de « chef » (du pays, de la nation, de l’humanité) : Staline est qualifié tout d’abord officiellement de Вождь, de « Guide » (l’équivalent du Führer allemand bien connu), et c’est un titre dont ont bénéficié aussi bien Lénine que Mao Tsé-Toung32 avant et après Staline ; par contre, le terme de Хозяин (le Maître, plus exactement le Maître de maison) ne s’est appliqué dans l’Histoire qu’à Staline qui avait connaissance de cette façon un peu cavalière et familière de le désigner, mais la tolérait, car elle flattait son goût du pouvoir ; enfin, on trouve dans la bouche des prisonniers de la charachka33 le terme argotique de Пахан dont la valeur est plus grossière que ses équivalents français (« le Caïd », « le Parrain ») et en tout cas entièrement négative34.
Ces trois points de vue sur le rôle dirigeant de Staline sont à compléter par une quatrième appellation qui manifeste l’ambition de Staline de diriger les siens jusque dans la sphère privée où il veut occuper la place du « Père », dans une version ukrainienne, Батька, et russe, Отец35. Tous ces titres qui appellent une interprétation métaphorique sont employés sous cette forme simple, mais sont également susceptibles d’expansions, soit à travers un adjectif antéposé en russe qui amplifie la métaphore (« le Père Providentiel », « le Chef élu de Dieu »36), soit à travers un nom postposé au génitif en russe qui spécifie une classe (« le Chef des Peuples », « le Père des Peuples de l’Orient et de l’Occident », « le Guide de l’Humanité », « le Guide des Travailleurs »37). Ces expansions mêlent parfois les deux structures (« le Chef de Toute l’Humanité Progressiste », « le Meilleur Ami des Transmissionnistes », « le Meilleur Ami des Agents du Contre-Espionnage »38), se dédoublent (« le Meilleur Disciple et Ami de Lénine »39) et convoquent des variantes des métaphores du Père et du Chef (« le Coryphée des Sciences », « le Coryphée des Linguistes », mais aussi « l’Inspirateur et l’Organisateur des Victoires », « le Transfigurateur du Monde », « le Forgeur du Bonheur »40). Signalons une dernière catégorie de titres, formée par des adjectifs russes substantivés et dotés d’une majuscule, qui mettent en valeur une qualité supposée du Guide (« le Sage entre les Sages », « le Tout-puissant », « le Suprême », « l’Ami, l’Aimé », « Celui qui toujours veille »41).
Ces constructions nominales, typiques de la langue de bois soviétique, sont lourdes, figent l’action qu’elles sont censées exalter et frisent le ridicule tant elles sont spécialisées : plus elles sont précises et développées, moins elles ont de sens, ne valant que comme signes. Elles obéissent en effet à une logique inflationniste inversement proportionnelle à leur richesse sémantique et culminent dans les titres que le personnage de Staline, sous la plume de Soljenitsyne, s’attribue à lui-même : « Empereur de la Planète. Empereur de la Terre »42. La nécessité d’une surenchère permanente motive seule la prolifération de telles formules à la valeur strictement incantatoire, signifiant le pouvoir absolu de Staline dont elles font le référent unique de tout discours.
Mais de telles périphrases ampoulées ne sont pas seulement ridicules en elles-mêmes ; leur mise en discours à l’intérieur de la fiction en modifie la valeur illocutoire. On les trouve en effet, dans Le premier cercle, soit dans le discours du narrateur omniscient, soit dans le discours intérieur des personnages, jamais en discours direct où elles seraient platement « documentaires » : elles prennent de cette manière un statut de citations, c’est-à-dire qu’elles sont perçues par le lecteur comme étrangères au discours qui les véhicule, car appartenant à un autre discours, celui qui sature et asphyxie l’espace public. Ces formules, historiquement authentiques, sont ainsi systématiquement insérées par Soljenitsyne dans un discours fictionnel qui fait seulement semblant de les assumer. Certes, les indices signalant au lecteur inattentif ou ignorant du contexte historique qu’il s’agit de morceaux de discours empruntés sont ténus (les majuscules, la rupture de style), mais c’est pourtant ce décalage subtil entre deux ordres de discours qui provoque une inversion sémantique caractéristique du trope ironique : ces périphrases signifient dans ce contexte exactement le contraire de ce qu’elles semblent vouloir dire (Staline n’est pas le Forgeur du Bonheur ni le Coryphée des Linguistes ni le Père Providentiel de la nation russe) ; ou du moins, puisqu’elles « veulent dire » si peu sur le plan du signifié, elles se mettent à rendre un son creux qui les désigne en discours comme de purs signes vides de tout sens. Soljenistyne excelle dans cet art de l’ironie qui, dans une situation de communication où le discours est confisqué par le plus fort, est naturellement l’arme du plus faible43.
Conclusion
Dans Le premier cercle, le nom de Staline est un lieu de bataille : le nom du personnage historique est investi par le romancier qui le décline dans toutes ses réalisations possibles à l’intérieur de la fiction, dans le but de détruire le mythe auto-construit par Staline. Car ce mythe est un discours, ou plutôt une série de discours, explicites et implicites, dont joue Soljenitsyne à son tour, et selon tous les modes narratifs possibles, pour reprendre la parole confisquée par le tyran. L’enjeu de la bataille est en effet la maîtrise d’un champ discursif monopolisé, stérilisé, défiguré au nom de Staline : de même que la langue russe soviétisée doit être revivifiée, il faut exorciser ce nom, le déplier, le purger de son pouvoir usurpé, artificiellement construit. Car derrière le nom de Staline se cache tout simplement un homme qui voudrait égaler Dieu, Celui dont le nom est ineffable, « au-dessus de tout Nom » (Phil. 2, 9) – à ceci près que quiconque invoque ce nom ne sera pas sauvé (Rom. 10,13), mais perdu ! Or pour Soljenitsyne, si Staline est sorti de l’humanité, ce n’est pas par le haut, mais par le bas : il le montre terré dans sa tanière, malade, seul, et finalement bien plus proche de la bête que de Dieu.
