Histoires et perspectives de la Théorie critique

  • Histories and Perspectives of Critical Theory

Résumés

Ce dossier rassemble les actes d’un colloque consacré aux histoires plurielles et aux nouvelles perspectives de la Théorie critique. Revenant à l’acte fondateur de Max Horkheimer en 1931, il explore les racines philosophiques de l’École de Francfort et interroge sa capacité à répondre aux défis contemporains : néo-fascismes, surveillance algorithmique, crise écologique, violences génocidaires. Les contributions montrent comment l’humanisme actif, l’esthétique politique, la danse improvisée ou la critique du mépris du corps permettent de repenser une dialectique de la raison toujours ouverte, entre lucidité tragique et obstination de l’espérance.

This dossier presents the proceedings of a conference dedicated to the plural histories and new perspectives of Critical Theory. Returning to Max Horkheimer's foundational work of 1931, it explores the philosophical roots of the Frankfurt School, and examines its capacity to address contemporary challenges: neo-fascisms, algorithmic surveillance, ecological crisis, genocidal violence. The contributions show how active humanism, political aesthetics, improvised dance, or the critique of the disregard for the body make it possible to rethink an ever-open dialectic of reason, between tragic lucidity and obstinate hope.

Index

Mots-clés

Théorie critique, École de Francfort, Dialectique de la raison, Émancipation

Keywords

Critical Theory, Frankfurt School, Dialectic of Enlightenment, Emancipation

Texte

Lorsqu’en 1931, Max Horkheimer prend la direction de l’Institut de recherche sociale de Francfort, dans sa leçon inaugurale consacrée à La situation actuelle de la philosophie sociale et les tâches d’un institut de recherche sociale, il affirme aussitôt la nécessité d’allier différentes approches du réel et de l’histoire pouvant conjuguer perspective spéculative et recherche empirique, « théorie philosophique » et sociologie. Grâce à l’apport de la psychologie sociale, de la psychanalyse et de l’analyse culturelle, comprise au sens large, une collaboration fructueuse s’instaure entre les premières figures qui se rassemblent autour de l’école de Francfort : T. W. Adorno, W. Benjamin, E. Fromm, H. Grossmann, L. Löwenthal, H. Marcuse, F. Pollock, entre autres. Cette approche multiforme n’a cessé de s’étendre depuis les années 1920 et 1930 jusqu’à aujourd’hui, ouvrant ainsi des perspectives nouvelles.

La première école de Francfort a fait naître la Théorie critique. Celle-ci s’est considérablement développée et transformée. Elle couvre désormais de multiples facettes de la philosophie et dialogue avec l’intégralité des disciplines des sciences humaines et sociales. L’origine des préoccupations théoriques d’Horkheimer est marquée par Hegel et le marxisme, ainsi que par les questions de la dialectique, des philosophies sociales et de l’histoire, des relations entre l’universel et le particulier, l’esprit et la vie, mais aussi par une inspiration pessimiste qui trouve dans les idées d’un penseur tel que Schopenhauer une incitation à intervenir critiquement et positivement dans la société plutôt qu’une forme de résignation conservatrice. La publication de La dialectique de la raison, en 1947, à la suite d’une première diffusion en 1944, par Adorno et Horkheimer, constitue une étape essentielle de cet itinéraire. Une mutation profonde s’opère alors : si elle met en forme le pessimisme initial et d’autres traits déjà caractéristiques de la pensée de ces deux auteurs, ces aspects se trouvent réorientés vers une recherche inédite sur « l’autodestruction incessante de la Raison » (Horkheimer et Adorno, 1974 : 14). Émergent ici d’autres tendances interprétatives telles que la perspective freudienne, une approche déconstructive proche de la démarche généalogique de Nietzsche, ainsi que les idées de Benjamin sur le langage et « la violence messianique » (Galli, 2023 : vi-xliii, spéc. xxxv-xxxvii). On pourrait aussi retrouver, dans certaines pages de cet ouvrage, la mobilisation d’un « paradigme esthétique » qui, suivant une autre inspiration benjaminienne (Mosès, 1992 : 101), permet de déployer une critique historico-politique. Cette critique porte sur « ce lien entre le mythe, la domination et le travail » surgissant au « sombre horizon du mythe […] illuminé par le soleil de la raison calculatrice, dont la lumière glacée fait lever la semence de la barbarie » (Horkheimer et Adorno, 1974 : 62). En bref, il s’agit là d’un texte fondateur dont la valeur théorique et critique ne saurait être sous-estimée et dont les implications méritent encore largement d’être interrogées. Si d’un côté cet ouvrage permet une critique radicale du développement technique et totalisant de la pensée philosophique traditionnelle, de l’autre, il semble paradoxalement pouvoir s’inscrire, tel un classique, dans la tradition du « marxisme occidental »1. La Théorie critique d’aujourd’hui, toujours outil d’analyse et de déconstruction des crises et des contradictions sociales qui leur donnent naissance, n’a jamais cessé de s’atteler aux questions qui intéressent nos sociétés et continue à investir des champs de plus en plus nombreux, s’efforçant d’apporter un diagnostic et des solutions aux crises économiques, écologiques, politiques, ou encore de mettre ses compétences au service d’études aussi diversifiées que les études de genre, de race, ou post- et dé-coloniales.

On peut alors identifier non pas une histoire univoque de la Théorie critique, mais des histoires effectives et potentielles. Les perspectives – immédiates et plus lointaines – ouvertes par l’école de Francfort permettent de mettre en résonance, d’une part, des approches passées et présentes se focalisant également sur l’actualité des critiques émancipatrices, et, d’autre part, l’ensemble des conceptions du monde ayant précédé et influencé l’apparition historique des théories sociales. C’est pourquoi nous avons choisi de présenter des contributions autour de deux axes à la fois croisés et interdépendants. 1) Repenser les racines et les histoires de la Théorie critique. Il est question de puiser dans l’histoire des idées aux sources des problématiques ayant suscité la toute première réflexion des auteurs évoqués et le questionnement philosophique du social et du politique auquel celle-ci a donné lieu. Il s’agit aussi d’étudier le rapport conceptuel entre la Théorie critique et les idées marxistes et pré- ou post-marxistes d’autres penseurs tant modernes que contemporains. Certains de ces penseurs ont contribué d’une façon proche mais distincte au développement d’une situation théorique et pratique de résistance, de la période fasciste et protofasciste à nos jours. 2) Nouvelles perspectives. L’école de Francfort, par l’intermédiaire de la Théorie critique et de ses reformulations, semble toujours à même de nous fournir un support théorique pour analyser et résoudre les nouveaux défis contemporains, qu’ils soient climatiques, économiques, politiques ou qu’ils touchent à la déconstruction de formes de domination illégitimes et injustes. Nous proposons donc de contribuer à actualiser cet héritage. À l’époque de l’intelligence artificielle et du « racisme sans races » (Balibar, 2016 : 27‑41, spéc. 33) d’un empire occidental chancelant et hargneux, lorsque de nouvelles formes de fascisme et de néo-impérialisme tendent à s’affirmer sur la scène mondiale de l’histoire, il est urgent de repenser les approches de l’école de Francfort, depuis ses origines jusqu’aux nouveaux horizons ouverts par les défis du contemporain.

L’analyse critique du monde social, des mécanismes du pouvoir, de la domination et de la surveillance est d’autant plus importante que le néo-capitalisme post-moderne et néo-libéral a su tirer parti des revendications sporadiques et des crises contingentes par sa logique tardive et « liquide » (Bauman, 2000). Assistons-nous à une nouvelle forme de « dialectique » de la raison ? Est-il encore possible, après Auschwitz et Hiroshima, de concevoir le travail du négatif dans un nouvel avenir atomique de l’histoire humaine et planétaire, et d’alimenter les philosophies présentes et à venir pour faire avancer la pensée dans des directions innovantes ? C’est par cette interrogation radicale, à la fois historique et prospective, que s’ouvrait l’argumentaire du colloque dont ce dossier constitue le prolongement. Elle y résonne comme un défi lancé à toute la tradition de la Théorie critique : comment continuer à penser l’émancipation sans ignorer la puissance de destruction que la raison elle-même a déchaînée, comment maintenir vivante une parole critique dans un monde que l’on croyait libéré des mythes et qui voit pourtant resurgir de nouvelles formes de barbarie ?

Revenir à l’acte inaugural de cette tradition, c’est se rappeler que Max Horkheimer, en prenant en 1931 la direction de l’Institut de recherche sociale de Francfort, ne fondait pas une école doctrinale close, mais ouvrait un espace de travail résolument pluriel : le geste même que le présent dossier voudrait restituer et intensifier. Dans ce sillage, Raffaele Carbone (« Humanisme et théorie critique chez Max Horkheimer ») exhume un pan méconnu de l’œuvre du directeur emblématique de l’Institut. En retraçant l’élaboration d’un « humanisme actif » à partir des essais de la seconde moitié des années 1930, il montre comment Horkheimer, par une lecture exigeante de Montaigne et une méditation sur les contradictions de l’ordre bourgeois, construit un concept d’humanisme qui n’a rien d’une célébration naïve de l’homme, mais qui consiste à « prendre fait et cause pour une société rationnelle ». Orlène Mouanda (« La modernité philosophique : de l’autorité à la domination pure. Quels croisements de perspectives entre Nietzsche et Horkheimer ? »), en croisant les critiques nietzschéenne et horkheimerienne de la modernité, montre comment l’érosion des fondements symboliques de l’autorité, couplée à l’hypertrophie d’une raison instrumentale devenue totalitaire, a transformé les promesses d’émancipation en nouvelles formes de domination. Avec Pierre-François Moreau (« Ernst Bloch, lecteur de Spinoza »), c’est un autre versant de l’héritage marxiste qui se découvre : celui d’une lecture audacieuse de Spinoza, où Bloch – loin de la froideur géométrique souvent reprochée à l’Éthique – discerne une « mystique de l’espace » et un panthéisme capable d’accueillir l’espérance. Dans ce face-à-face avec Spinoza, qui traverse tout l’itinéraire blochien jusqu’à Experimentum mundi, se joue la tentative de redonner un fondement cosmique à la critique et de penser la nature non comme un cadavre, mais comme le lieu d’une autoproduction qui rend la transformation du monde possible. Sebastiano Pirotta (« Par-delà Croce : Benjamin, Gramsci et l’esthétique du politique ») propose quant à lui de croiser les itinéraires de Walter Benjamin et d’Antonio Gramsci autour de leur dialogue respectif avec l’esthétique de Benedetto Croce. En suivant la trace de la critique crocienne des genres artistiques dans la « Préface épistémo-critique à L’Origine du drame baroque allemand » de Benjamin et en examinant l’usage des concepts d’« intuition », de « catharsis » et d’« imagination créatrice » (fantasia) dans les « Cahiers de prison » de Gramsci, il dégage la naissance d’un nouveau paradigme : celui d’une esthétique devenue politique, où le sensible n’est plus confiné à la sphère de l’art mais devient le matériau même d’une pensée de l’hégémonie et de l’histoire. Alessandra Randazzo (« Penser des limites à l’agir communicationnel habermassien : de nouvelles perspectives sociales ouvertes par les pratiques d’improvisation en danse ») soumet pour sa part la théorie de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas à l’épreuve des pratiques improvisées en danse. En soulignant l’impensé du corps et du mouvement dans la communication idéale théorisée par Habermas, elle fait émerger une autre logique de l’entente collective, fondée non sur l’argumentation et l’affirmation de soi, mais sur le retrait de l’ego, l’hospitalité et la vulnérabilité, esquissant ainsi les contours d’une éthique incarnée et d’une démocratie des corps. Enfin, Stéphane Haber (« “Théorie critique”, violence meurtrière de masse, génocide ») adresse à l’ensemble de la tradition une question aussi dérangeante que nécessaire : pourquoi la Théorie critique a-t-elle si peu pris en charge, de manière centrale, l’analyse des violences meurtrières de masse et des génocides ? En examinant aussi bien les pages d’« Il faut défendre la société » de Foucault que les constructions juridiques de Lemkin et les limites des notions de génocide et de crime contre l’humanité, il met en garde contre une pensée critique qui, trop exclusivement focalisée sur les pathologies des sociétés prospères et pacifiées, risquerait de manquer ce qui, précisément, ne relève ni de la discipline ni du biopouvoir, mais d’une « thanatocratie » irréductible.

Ainsi, des racines revisitées aux perspectives les plus contemporaines, ce dossier se présente comme une contribution polyphonique à la tâche de reprendre à frais nouveaux la question qui hante la Théorie critique depuis la Dialectique de la raison : comment le travail du négatif peut-il encore ouvrir un avenir, y compris un avenir « atomique de l’histoire humaine et planétaire », sans céder au désespoir ni à la réconciliation factice ?

Gagner de telles perspectives sans arbitraire ni violence, en restant pleinement en contact avec les objets, voilà la seule chose qui importe à la pensée. C’est la chose la plus simple, parce que l’état du monde appelle impérieusement une telle connaissance, et même parce que la négativité achevée, une fois saisie dans toute son ampleur, se condense en écriture inversée de son contraire (Adorno, 1970 : §153)2

écrivait Adorno dans Minima Moralia. « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté » (Gramsci, 2023 : 745‑746, spéc. 745)3, affirmait Gramsci en se référant à Romain Rolland, mais aussi, indirectement, au développement à venir d’une pensée critique qui, pour remonter jusqu’à Marx, fait le détour par une philosophie « à coup de marteau ». Ces phrases, qui pourraient servir de devises à l’ensemble des contributions ici rassemblées, disent à la fois la clairvoyance tragique et l’obstination de l’espérance qui caractérisent l’humanisme actif de la Théorie critique et dont, désormais, des Théories critiques multiples, différentielles, et pourtant fondamentalement et sensiblement reliées, s’efforcent de poursuivre la tâche. Les articles de ce dossier, qu’ils plongent dans les archives philosophiques du xxe siècle ou qu’ils confrontent la théorie à des objets inattendus (la danse improvisée, la violence génocidaire, l’amour comme principe politique), partagent cette double exigence : ne rien céder sur l’analyse implacable des formes de domination et de destruction, mais ne pas renoncer à la recherche tâtonnante de ce qui pourrait rendre le monde à la fois plus juste et plus habitable.

La question initiale contenue dans l’argumentaire – assistons-nous à une nouvelle « dialectique » de la raison ? – reste ouverte. Les nouvelles figures du fascisme et du néo-impérialisme, la surveillance algorithmique, la crise écologique, la persistance des violences de masse et des logiques génocidaires, tout cela interdit de considérer que la raison ait définitivement rompu avec la barbarie. Mais en même temps, la circulation inédite des idées critiques, la multiplication des études de genre, de race, post- et dé-coloniales, l’invention de pratiques sociales et artistiques alternatives, montrent que le « travail du négatif » n’est pas achevé. La Théorie critique, en acceptant de se laisser déplacer par son dehors – par le corps, par l’amour, par l’urgence climatique, par les revendications des subalternes –, continue d’alimenter et de faire avancer la pensée dans des directions que les fondateurs de l’École de Francfort n’avaient pas toutes anticipées. C’est de cette vitalité que ce dossier voudrait témoigner, non comme un point final, mais comme un jalon dans une histoire dont l’avenir demeure, plus que jamais, à construire.

Bibliographie

ADORNO T. W., 1970, Minima Moralia. Reflexionen aus dem beschädigten Leben, Frankfurt am Main : Suhrkamp.

ANDERSON P., 1977, Considerations on Western Marxism, London : Verso.

BALIBAR É., 2016, « Y a-t-il un “néo-racisme” ? », dans É. BALIBAR, I. WALLERSTEIN, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris : La Découverte, p. 27‑41.

BAUMAN Z., 2000, Liquid Modernity, Cambridge : Polity Press.

GALLI C., 2023, « Introduzione », dans M. HORKHEIMER et T. W. ADORNO, Dialettica dell’illuminismo, Torino : Einaudi.

GRAMSCI A., 2023, Lettere dal carcere, Torino : Einaudi.

HORKHEIMER M. et ADORNO T. W., 1974, La dialectique de la Raison. Fragments philosophiques, trad. fr. par É. KAUFHOLZ, Paris : Gallimard.

MOSÈS S., 1992, L’ange de l’histoire. Rosenzweig, Benjamin, Scholem, Paris : Seuil.

Notes

1 Pour cette définition, cf. Anderson (1977). Retour au texte

2 Traduction Paul Dablemont « Es ist das Allereinfachste, weil der Zustand unabweisbar nach solcher Erkenntnis ruft, ja weil die vollendete Negativität, einmal ganz ins Auge gefaßt, zur Spiegelschrift ihres Gegenteils zusammenschießt. » Retour au texte

3 Antonio Gramsci à Tatiana Schucht, 6 novembre 1932. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Paul Dablemont et Sebastiano Pirotta, « Histoires et perspectives de la Théorie critique », Mosaïque [En ligne], 25 | 2026, mis en ligne le 22 septembre 2026, consulté le 03 novembre 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/mosaique/2999

Auteurs

Paul Dablemont

doctorant, Université Champagne-Ardenne, GRTC

Sebastiano Pirotta

doctorant, Université Champagne-Ardenne, GRTC

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