Le dit de l’Espinette amoureuse de Jean Froissart, qui relate sur un mode pseudo-autobiographique les tribulations de son amour de jeunesse, est resté célèbre surtout pour son prologue, dans lequel apparaît une liste de 55 jeux d’enfants, soit la plus longue dans un texte français avant les 217 jeux du Gargantua de Rabelais. Considéré tantôt comme un document historique émouvant et coloré1, tantôt comme produisant un effet de réel rhétorique au service du sens poétique2, le catalogue de ces jeux transmet en tout cas une impression de naturel qui ne laisse pas le lecteur indifférent et lui permet d’imaginer sans peine des enfants du XIVe siècle en train de s’amuser et de se chamailler dans les rues de Valenciennes, d’où est originaire l’auteur. La plupart de ces jeux sont liés à l’espace extérieur et aux éléments naturels, mais il y en a un, le « Roi qui ne ment », qui semble détonner, puisque comme le fait remarquer Hélène Bellon-Méguelle : « L’érotisme est une composante essentielle de ce jeu, aussi est-on surpris de constater que Froissart, dans l’Espinette amoureuse, classe ce divertissement parmi les “jus des enfans/ Tels qu’il prendent dessous douze ans”3 ». Cette contribution, qui prend cet étonnement comme point de départ, vise à le surmonter et à proposer une explication à l’inclusion parmi les jeux d’enfants de ce jeu qui relève plutôt des jeux de jeunes adultes et « semble un jeu de jeunes filles et de jeunes gens de la bonne société4 ». Nous voudrions en particulier le considérer à la lumière du projet poétique de Froissart, à travers le diptyque que constituent l’Espinette amoureuse et le Joli Buisson de Jonece par-dessus la Prison amoureuse.
Les jeux de l’Espinette amoureuse : des jeux du corps
L’Espinette amoureuse, composée à la fin de l’année 13695, s’ouvre de manière originale par deux narrations distinctes qui font office de double prologue : d’abord le poète nous plonge dans ce qu’il présente comme son enfance à Valenciennes, relatant les jeux auxquels il jouait avec ses camarades alors qu’il était âgé de moins de douze ans et exprimant ses difficultés avec l’école et le latin et son goût précoce pour la lecture de romans d’amour (v. 1-338 selon l’édition d’Anthime Fourrier6). Puis, il rapporte un songe qu’il a eu alors qu’il était assoupi sous une aubépine, étant pris à partie par Junon, Pallas et Vénus accompagnées de Mercure qui lui demandent de rejouer le Jugement de Pâris et de confirmer ou d’infirmer son choix (v. 339-687). Ayant confirmé le choix de Pâris, s’inscrivant en cela à son tour comme un héros littéraire, il se voit promettre par Vénus qu’il aimera une dame encore plus belle qu’Hélène. Le corps du récit commence au moment où, peu de temps après ce songe, il rencontre ladite jeune fille, qu’il essaiera sans succès de séduire tout au long de l’œuvre, non sans une pointe de ridicule.
Le catalogue des jeux, qui s’étend sur les vers 151-248, frappe par son aspect vivant et presque familier. Cette impression est d’une part due au fait que la majorité d’entre eux se déroulent à l’extérieur et exploitent des éléments naturels qui sont le support d’activités intemporelles. Le premier jeu cité consiste par exemple à faire un barrage sur l’eau d’une rivière au moyen d’une tuile : Je faisoie bien une escluse/ En un ruissot d’une tieulette (v. 152-153) ; on trouve aussi en vrac la mention d’une chasse aux papillons, d’un jeu qui consiste à faire voler une plume au gré du vent, d’une course aux poires, dont le principe est sans doute de ramasser le plus de poires possibles en un temps donné7, d’un jeu consistant à faire rouler des noix comme des billes dans de petites tranchées, et même de l’observation de bulles se déplaçant dans l’eau à travers un petit tuyau. D’autre part, il y a plusieurs jeux qui sont encore connus aujourd’hui, étant donné que, comme le remarque Alice Planche, « [l]es sociétés enfantines sont très conservatrices, leur rituel est des plus solid[e]8 » ; c’est par exemple le cas de pile ou face, le piloter (v. 207), de l’agnelet (v. 221), interprété par l’éditeur comme un jeu de saute-mouton9, de colin-maillard, appelé oste moi de Colinet (v. 222), ou encore des reponniaus (v. 226), qui désignent une partie de cache-cache. Cependant, cette familiarité apparente ne concerne pas tous les jeux, puisque certains d’entre eux ont donné lieu à des interprétations diverses : Anthime Fourrier voit dans le larron Engherant un jeu de gendarmes et de voleurs10, mais cette hypothèse n’est pas partagée par Jean-Michel Mehl11. D’autres encore restent tout à fait obscurs quant à leur déroulement, comme l’esbahi (v. 224) ou le corne de buef au sel (v. 235).
Alice Planche distingue pour les jeux de l’Espinette les « jeux d’imitation et de construction » et les « jeux de règles ». Les jeux d’imitation, qui relèvent du domaine de la mimicry développée par Roger Caillois12 et auxquels nous reviendrons, sont en général prisés par les enfants en ce qu’ils miment une activité d’adultes : s’ils ne jouent pas à la dînette, les enfants de Valenciennes jouent par exemple à l’avainne (v. 226), un jeu qui consiste à imiter le geste de la semence de l’avoine13. Les jeux de construction sont ceux, déjà cités, qui consistent en de petites créations à partir d’objets naturels, comme la réalisation en un val/ D’un ruissot ou d’un acoulin/ Sus deux tieulettes un moulin (v. 156-158). Les jeux de règles se rapportent à ceux de type cache-cache ou colin-maillard, et portent en général un nom précis plutôt qu’une description de l’activité. Sous réserve qu’il en aille autrement pour les jeux qu’on ne peut rattacher à rien de connu, on constate que la grande majorité des jeux présents dans le catalogue peuvent être qualifiés de « sportifs ». Il y en a certes quelques-uns qui sont plutôt des jeux de langage, comme les adeviniaus (v. 225) ou les risees (v. 227), c’est-à-dire des devinettes et des plaisanteries, mais ils sont en nette infériorité numérique et toujours accompagnés dans la séquence par une activité physique ou requérant un objet, par exemple A l’erbelette et as risees (v. 227), l’erbelette désignant un tir à la courte-paille.
Ces jeux se pratiquent pour la plupart à l’extérieur, même si l’on trouve à un endroit la mention dedens cambre (v. 224). Il est toutefois difficile de savoir combien de jeux cela concerne, puisque les vers qui suivent (v. 219-240) sont constitués d’une longue énumération :
Aussi en cest avenement
Jeuiens nous au roi qui ne ment,
Aux barres et a l’agnelet,
A « oste moi de Colinet »,
A « je me plaing qui me feri »
Et, dedens cambre, a l’esbahi
Et aussi aux adeviniaus,
A l’avainne et as reponniaus,
A l’erbelette et as risees,
A l’estuet et as reculees,
Au mulet, au salir plus haut
Et a le carette Michaut,
Puis a le coulee bellee
Qu’on fait d’une carole lee,
Au cache lievre, a le clingnete,
Ossi a la sote buirete,
A le corne de buef au sel,
Et au jetter encontre un pel
Ou deniers de plonc ou pieretes ;
Et si faisïons fosseletes
La ou nous bourlïons as nois :
Qui en faloit, c’estoit anois.
Si on considère que l’expression du lieu étend sa portée jusqu’au bout de cette énumération, il y aurait dix-sept jeux qui se jouent en intérieur, tous compléments du verbe « jouer à » (v. 220). Les jeux d’extérieur reprendraient alors au v. 238 avec le jeu de noix utilisées comme des billes qui nécessite de creuser des fosseletes, ce qui se fait plus facilement dans la terre que dans une chambre ; c’est de plus le début d’une nouvelle proposition marquée par Et si. Il est cependant plus logique de penser qu’elle ne s’applique qu’au jeu qui la suit directement, à savoir l’esbahi, et que la suite de l’énumération vient reprendre celle des jeux qui précèdent l’expression du lieu et dépendent du même verbe « jouer à ». Si les adeviniaus ne sont pas liés à un cadre intérieur ou extérieur particulier, les divertissements qui suivent sont sans doute plutôt pratiqués à l’extérieur, comme la semence d’avoine, le cache lievre (v. 233), qu’Anthime Fourrier assimile à une vraie chasse au lièvre14, ou encore l’estuet, qui désigne la balle du jeu de paume.
En somme, les jeux du catalogue de l’Espinette appartiennent à une catégorie particulière de divertissements, puisque, comme le résume Alice Planche :
« […] le narrateur évoque des jeux connus par tous, mais non pas tous les types de jeux connus. Sans rien classer, il nous rend perceptibles et la pérennité de l’enfance et un type d’enfant extraverti, tourné vers l’activité du corps et vers la vie en groupe15. »
Il apparaît de plus que le narrateur rejette explicitement les jeux considérés comme plus sérieux, ce qu’il appelle des « grands jeux »16 : Aux des, aux escés et aux tables/ Et a ces grans jeus delitables/ Les jeus ne voloie pas tels (v. 177-179). Ce rejet est accentué par le contraste que crée la rime équivoque du vers suivant : Mais de terre a faire pastés,/ Rons pains, flannés et tartelettes (v. 180-181). L’opposition entre pas tels et les pastés de terre évoqués ensuite est très parlante, puisqu’elle montre bien que l’intérêt du jeune narrateur se portait vers une activité physique plutôt qu’intellectuelle et impliquant même de préférence de finir couvert de boue ; elle dénote une conscience de diverses catégories de jeux, qui ne concernaient peut-être pas le même public, étaient pratiqués dans des cadres différents et ne nécessitaient pas les mêmes ressources matérielles, le plateau d’échecs étant un support plus élaboré que des poires ou de l’eau.
Le « Roi qui ne ment », un jeu du cœur
Cela étant, il est curieux que les enfants de Valenciennes s’adonnent au « Roi qui ne ment », qui relève plus de la séduction courtoise que de l’enthousiasme enfantin pour la gadoue. Ce jeu est assez largement répandu dans la littérature française médiévale, depuis sa première apparition écrite en 1285 dans le Tournoi de Chauvency de Jacques Bretel17. Il n’est d’ailleurs connu que par son existence littéraire, puisqu’il n’est attesté dans aucune source documentaire. On peut reconstituer les règles suivantes à partir de ses différentes représentations18 : un groupe mixte de jeunes gens en âge de séduire se réunit et élit un roi ou une reine pour mener le jeu. Ce roi ou cette reine ludique va ensuite poser des questions de casuistique amoureuse à chacun des participants, puis se faire questionner en retour. Ces questions, qui forment le matériau de base du jeu, sont des demandes d’amour : on les trouve à la fois insérées dans des textes narratifs, entre autres dans les Vœux du Paon de Jacques de Longuyon19 ou le Chevalier errant de Thomas de Saluces20, et dans des listes de questions-réponses conservées dans une trentaine de témoins et disposées de manière extrêmement variable, allant de 6 questions-réponses à 273 pour le manuscrit le plus fourni, le manuscrit de Chantilly, Musée Condé, 65421. Les questions, toujours à thème amoureux, prennent différentes formes, de la devinette au dilemme de type énoncé de jeu-parti, en passant par la définition de points de doctrine de la fin’amor ; voici par exemple l’un des 31 échanges qui apparaissent dans le Chevalier errant et que Margaret Felberg-Levitt intègre au corpus, attribués à des amants célèbres à la cour de la déesse d’amour où le jeu est mené par Vénus elle-même et Alexandre :
Lors dist la royne Genevre a monseigneur Lancelot du lac :
Amis, il est uns homs qui ayme loyaument et tant envers sa dame a desservi qu’elle lui consent une nuit de gesir avecques lui, ne ne vouldra qu’il l’acole ne touche : lequel fait plus l’un pour l’autre ?
Dist Lancelot :
Certes, la dame.
Lors en sousrist la deesse d’Amours et Alixandre qui ce oyoient. Mais Alixandre disoit que le guerredon n’estoit mie trop grant selon la paine22.
Le Chevalier errant n’utilise pas nommément l’étiquette « Roi qui ne ment » pour qualifier le jeu, mais celle de « demandes et réponses d’amour », qui devait être très semblable. Il existe un troisième jeu similaire, cité dans le Jeu de Robin et Marion d’Adam de la Halle, le jeu « Aux Rois et aux Reines », mais Ernest Langlois propose d’y voir une parodie du jeu « Au Roi qui ne ment », volontairement mal qualifié par des bergers dans un cadre pastoral23.
Il ne semble pas y avoir de règles bien précises au « Roi qui ne ment », hormis celle de dire la vérité24 et de ne pas se dérober aux questions. Il est admis que derrière la représentation littéraire se cache une pratique réelle : pour Richard F. Green, les demandes d’amour et par extension le « Roi qui ne ment » sont un moyen socialement acceptable de véhiculer des tensions érotiques25. Ce divertissement se pratiquait a priori entre jeunes gens nobles, qui partageaient les valeurs courtoises ; à l’exception de l’Espinette, les deux textes qui l’inscrivent dans un cadre non-noble, à savoir le Jeu de Robin et Marion, s’il s’agit bien du même jeu, et le fabliau du Sentier batu de Jean de Condé, sont à tendance parodique. Les autres représentations partagent la tonalité de l’échange raffiné du Chevalier errant, et les mentions du « Roi qui ne ment » qui ne fournissent pas précisément le contenu des questions-réponses le placent tout de même dans un cadre courtois, comme dans le Voir Dit de Guillaume de Machaut, où le narrateur rencontre en rêve une assemblée courtoise et bien ensengnie en train de se livrer à des divertissements26. Il s’agit donc d’un jeu de société au sens propre du terme : dans le Dit du Prunier d’ailleurs, qui raconte l’initiation sentimentale d’un jeune nice, Jehan, le fils d’un régisseur, par la femme de son seigneur, l’entourage de la dame se divertit un après-midi après le déjeuner par une partie de « Roi qui ne ment », puis va tout de suite après se rasseoir Afin de juer d’aucuns jeux,/ As dez, as tables et eschez27. Le jeu du « Roi qui ne ment » ne s’oppose pas ici comme dans l’Espinette à ces trois jeux si souvent cités ensemble en tant qu’apanage d’une bonne éducation, mais il relève du même type de divertissement en bonne société.
Il est évident qu’un tel jeu est bien loin des pratiques ludiques plus prosaïques décrites dans le catalogue de l’Espinette. Il s’agit d’un jeu intellectuel, construit sur le discours, plutôt que les activités corporelles. Le « Roi qui ne ment » relève de ce que Serina Patterson appelle des game‑texts, c’est-à-dire des jeux qui se manifestent comme de la littérature dans des manuscrits et se trouvent à la croisée des deux traditions, comme les devinettes28 ou le jeu de divination Ragemon le Bon29. Ce faisant, il a plus à voir avec l’héritage littéraire de la fin’amor qu’avec un divertissement per se : la raison de sa présence au sein du catalogue n’est pas le fruit du hasard, mais il sert directement le sens de l’œuvre, comme nous le montrerons maintenant.
Une interpénétration des jeux de l’enfance et des jeux de l’amour
Le narrateur de l’Espinette mentionne à deux reprises l’âge auquel il admirait les divertissements de la noblesse et s’adonnait aux jeux décrits : il signale que Tres que n’avoie que .XII. ans,/ Estoie forment goulousans/ De veoir danses et caroles […] (v. 27-29) et introduit le catalogue de jeux en disant Jamais je ne fuisse lassés/ A jeuer aux jeus des enfans/ Tels qu’il prendent desous .XII. ans (v. 148-150). Bien que précises, ces informations se heurtent à plusieurs problèmes qui les empêchent de nous renseigner véritablement. Tout d’abord, il serait anachronique de vouloir projeter la périodisation contemporaine des âges de la vie sur l’époque médiévale pour des analyses ayant trait à l’enfance, puisqu’ils ne sont pas tout à fait répartis de la même façon et que de plus le mot enfant est utilisé de manière très large, du bébé au jeune homme en passant par le serviteur ou l’ami30. Jean-Michel Mehl choisit pour sa part de considérer que les jeux de l’enfance vont jusqu’à l’âge de douze ou quatorze ans31 ; il constate par ailleurs que, même si d’un point de vue social et biologique on peut dire que l’enfant « se confond avec le jeu32 », l’équivalence entre jeux et enfance n’est pas évidente dans les sources médiévales et l’âge des joueurs est rarement mentionné. Même si l’Espinette fait figure d’exception, rien ne nous dit donc de manière assurée qu’il faille prendre les « enfants de moins de douze ans » au sens moderne du terme et considérer que le catalogue ne contient volontairement que des jeux d’enfants, ou que dans le « Roi qui ne ment » les enfants jouent à un jeu perçu comme un jeu d’adultes par Froissart. De fait, il semble que la séparation ne soit pas nette dans les textes littéraires médiévaux entre les deux types : billes, quilles et paume paraissant être pratiquées par tous les âges, de même que les jeux de plateau et même de hasard. Il faut toutefois se méfier de leur utilisation en tant que topos littéraire, leur récurrence, surtout lorsqu’ils sont mentionnés dans l’éducation de futurs chevaliers, ne nous apprenant probablement rien de définitif sur la réalité des pratiques33.
Enfin, il serait possible qu’on y joue à différents âges dans des versions différentes : le « Roi qui ne ment » du catalogue, réduit à une simple mention sans informations sur son déroulement, pourrait désigner des questions-réponses circulant oralement, au contenu différent de celles transmises dans les recueils de demandes d’amour, peut-être plus variées ou plus adaptées aux préoccupations de l’enfance. D’ailleurs, même s’il incluait de telles questions sur l’amour, elles auraient pu être invoquées sans les mêmes implications érotiques : il n’est pas rare que les enfants s’approprient pour rire des activités et des discussions d’adultes, sans avoir entièrement conscience de leur portée. Ainsi, les questions touchant à l’amour sont encore légion dans les parties d’« action-vérité » à l’école primaire entre neuf et douze ans.
Cela étant, il nous semble que Froissart rassemble volontairement au début de l’Espinette des jeux ayant pour but de « faire enfant » au sens moderne du terme et de permettre un effet de réel. Les enfants s’adonnent d’abord, durant leur développement, à des jeux d’imitation et de construction34, qui, comme nous l’avons vu, sont abondamment représentés dans le catalogue et dont les enjeux sont aussi moindres. Ainsi est rejeté le topos qui veut que les petits héros littéraires soient de manière innée des champions d’échecs et pratiquent les jeux de tables dès le plus jeune âge, comme Beton, l’un des protagonistes de la chanson de geste occitane Daurel et Beton, qui joue dès l’âge de cinq ans aux échecs, aux dés et aux tables35 ; il présente plutôt des personnages non-nobles, dont les actions ludiques ne sont pas tournées vers une quelconque destinée chevaleresque mais vers l’instant présent de l’enfance. L’insistance sur les douze ans du narrateur s’oppose aussi aux vingt ans typiques des héros d’aventures amoureuses, comme c’est par exemple le cas pour le narrateur du Roman de la Rose, qui nous rapporte une aventure qu’il a eue Au vuintieme an de mon age/ Ou point qu’amors prent le peage/ Des joenes genz36. On constate que le thème de la jeunesse est très présent depuis les premiers vers de l’œuvre, qui s’ouvre par l’affirmation faisant écho au Roman de la Rose que Pluiseur enfant de jone eage/ Désirent forment le peage/ D’Amours paiier (v. 1-3) ; c’est ensuite tout un champ lexical qui se déploie autour de la question du passage du temps sur les cinquante premiers vers. Le narrateur commence par décrire les mœurs des enfants de jeune âge en tant que groupe social, puis resserre la focale sur lui-même : En mon jouvent tous tels estoie (v. 23). Il déplore que les jeunes enfants dont il est question soient si empressés de découvrir l’amour avant l’heure : Mais qu’il le paient de saison,/ En temps, en lieu, de point et d’eure !/ Et se c’est desous ne deseure/ L’eage qu’il leur apertient,/ Folie plus que sens les tient (v. 12-16). Ce discours moralisant est cependant paradoxal, étant donné qu’il expose ensuite sa propre inclination précoce aux choses de l’amour. Il s’ingénie donc dès le départ à entremêler les préoccupations de l’amour à celles de l’enfance, tout en semblant vouloir distinguer clairement les âges de la vie adaptés pour les unes et les autres.
Il est de plus évident que Froissart a connaissance de la portée courtoise du « Roi qui ne ment », puisqu’il cite ce jeu dans le Joli Buisson de Jonece37, composé quatre ans après l’Espinette amoureuse, et qui se présente comme sa suite dix ans plus tard, dans laquelle le narrateur visite en songe le Buisson de Jeunesse où se trouve la dame qu’il aimait dans l’Espinette entourée d’une suite de personnages allégoriques ; cette noble compagnie s’adonne à divers jeux et divertissements poétiques, et l’auteur représente dans cet autre dit amoureux le jeu dans un contexte qui lui est beaucoup plus habituel. Son apparition dans le catalogue de l’Espinette doit alors relever d’une volonté poétique donnant lieu au contraste entre la petite enfance qui transparaît des autres jeux et les affaires amoureuses, et non d’une volonté de mettre le « Roi qui ne ment » à égalité avec les autres jeux, à l’instar d’un Rabelais qui prend un malin plaisir à présenter pêle-mêle dans Gargantua des jeux d’adultes et des jeux d’enfants, accompagnés de pièges pour le lecteur, de plaisanteries et de redondances38.
La présence de ce jeu s’articule donc bien avec ce qui semble être le projet poétique de Froissart dans le reste de l’œuvre, puisque, comme le montrent Bernard Ribémont et après lui Michel Zink39 qui développe cette idée, les jeux de l’enfance sont là pour anticiper les jeux de l’amour. L’« impossibilité de saisir le présent de l’amour40 », dont est frappée la fin’amor et dont Froissart prend acte, l’amène à retranscrire une aventure amoureuse sans contenu qui n’a d’existence que par le prisme du projet ou du souvenir, dans une démarche de recherche du temps perdu presque proustienne avant la lettre41 qui nécessite de remonter à la « préhistoire de l’amour42 ». Michel Zink remarque que le terme esbas est utilisé à la fois pour les jeux de l’enfance et les divertissements amoureux43, et que l’analogie créée induit pour les jeux « une sorte de pré-érotisme », les jeux enfantins devenant « une attente et une propédeutique de l’amour, à l’âge où on le désire déjà sans l’éprouver encore, où on le perçoit de l’extérieur, où on le devine sans en acquitter encore le péage44 ». Il va même plus loin, considérant que les seuls vrais ébats de l’amour aux yeux de Froissart sont ceux de l’enfance, l’« amour par prétérition45 », et que tout le reste n’est qu’illusion et nostalgie, la vraie vie étant faite pour lui de voyages, de transactions pécuniaires avec ses nombreux mécènes, et surtout d’écriture. Considérer le « Roi qui ne ment » comme un jeu d’adultes perçu en tant que tel par Froissart permet d’appuyer cette idée : les jeux amoureux ne prennent pas la suite des jeux de l’enfance, mais ils en font déjà entièrement partie, comme le montre la subtile inclusion de ce jeu parmi les ébats physiques qui se revendiquent par leur nature comme liés à l’enfance, voire à la petite enfance. Le choix de ce jeu est par ailleurs très adapté, car il possède un aspect didactique fort, et même pourrait-on dire initiatique : les demandes d’amour sur lesquelles il se construit ont parfois été perçues comme une sorte de traité de bon comportement amoureux, un moyen ludique d’intégrer les codes courtois46.
Les représentations genrées de la séduction amoureuse
Une fois considéré le rôle du « Roi qui ne ment » dans le catalogue de l’Espinette, on se rend compte que les jeux d’enfants contiennent en fait une série d’imitations chevaleresques et courtoises qui reproduisent les codes genrés de la séduction amoureuse. Le narrateur décrit les divertissements d’un groupe, de manière assez floue puisqu’il commence par évoquer ses constructions sur le ruisseau à la première personne du singulier puis passe sans transition et sans mentionner de qui il s’agit à la première personne du pluriel : Et puis jeuiens aux papelotes/ Et ou ruissot laviens nos cotes (v. 159-160). Ce nous désigne peut-être chiaus de no rue (v. 191) qu’il mentionne plus loin sans beaucoup plus de détails. Il n’y a aucune mention de leur genre et le masculin du pronom démonstratif pourrait être simplement utilisé pour désigner un groupe mixte en général. Cependant, il est précisé ensuite qu’ils se battent devant les filles (v. 217) : si cela indique que des filles étaient présentes, cela ne confirme en rien qu’elles prenaient part aux divers jeux et il est probable qu’elles étaient cantonnées au rôle de spectatrices. Si l’on admet cette hypothèse, on peut dire que nous sommes en présence de petits garçons qui jouent littéralement au chevalier en plusieurs endroits. Le narrateur note tout d’abord qu’il estoie trop bons varlés/ Au faire de terre boulés (v. 167-168) : Nathalie Bragantini-Maillard choisit dans sa traduction d’appuyer l’imaginaire martial apporté par les boulés et traduit « j’étais un remarquable petit soldat pour confectionner des boulets de terre ». De même, elle rend le substantif papelotes (v. 159), qui signifie selon Anthime Fourrier « petits amas de boue, constructions de terre ou de sable mouillés47 », par « châteaux de terre ». On pourrait certes choisir d’y voir de simples pâtés de terre, mais la tentation est forte de penser comme elle à des châteaux de sable ou d’argile, de même que pour l’inclination martiale donnée à valet, qui, même sans aller aussi loin, est d’un registre différent qu’enfant et appelle à l’imaginaire chevaleresque par son sens d’écuyer. Plus loin, le jeune narrateur s’amuse avec un cheval en bâton, qui est même nommé : Et s’ai souvent d’un bastonciel/ Fait un cheval nommé Grisiel (v. 213-214) ; on peut rattacher ce nom, à la base un adjectif renvoyant au pelage gris de l’animal ou un substantif signifiant simplement « cheval gris », à d’autres chevaux littéraires. C’est le nom de la monture de Froissart lui-même dans son Débat du cheval et du lévrier, où sur le chemin de retour depuis l’Écosse le cheval Grisel discute avec le lévrier que Froissart tient en laisse pour savoir lequel des deux est le serviteur le plus à plaindre. On le retrouve aussi dans la chanson de geste du XIVe siècle Baudoin de Sebourc : il doit s’agir d’un nom courant pour les chevaux dans la région de Valenciennes, car c’est également là qu’a été composé ce texte. Comme monter à cheval va de pair avec la tenue chevaleresque et le maniement des armes, le narrateur décrit ensuite comment les petits garçons transforment leurs chaperons en heaumes et initient un combat au moyen de leurs coquilles, c’est-à-dire une partie de leurs capuchons : Et ossi souvent fait avons/ Hïaumes de nos caperons,/ Et moult souvent devant les filles/ Nous batïons de nos kokilles (v. 215-218). Michel Zink note que la coquille est une arme inattendue : il propose l’hypothèse que le mot est surtout là pour sa consonance, qui réduit les velléités chevaleresques des enfants à des « combats de jeunes coqs pas encore sortis de leur coquille48 », et cela va dans le sens de son idée selon laquelle la vraie expérience de l’amour n’est que celle où l’on joue à s’y projeter.
Il est par ailleurs intéressant de remarquer que le « Roi qui ne ment » intervient juste après cet épisode avec une précision circonstancielle, Aussi en cest avenement/ Jeuiens nous au roi qui ne ment (v. 219-220) : en cest avenement, c’est-à-dire « sur ces entrefaites ». Le jeu courtois intervient juste après le tournoi en miniature, comme les divertissements qui font suite durant la soirée aux combats de la journée dans le Tournoi de Chauvency. Les filles ayant assisté aux combats, celles-ci sont peut-être même incluses dans la partie de « Roi qui ne ment » afin de respecter l’échange entre les deux sexes normalement permis par le jeu : il se peut que les garçons se battent et jouent à des jeux turbulents et sportifs entre eux comme les chevaliers sur le champ de Chauvency, mais incluent les filles quand c’est nécessaire selon les pratiques courtoises qu’ils imitent et qui veulent que champions et spectatrices se divertissent tous ensemble une fois le soir tombé. Plus loin, le jeu de la coulee bellee (v. 231), « une espèce de farandole qui se coule entre des obstacles » selon Anthime Fourrier49, se joue au moyen d’une carole lee, mot qui appelle l’imaginaire des caroles courtoises comme celle du Roman de la Rose. Enfin, le narrateur s’amuse à lancer une toupie, appelée tourpoie as amantins (v. 241) : les amantins désignent la ficelle qui sert à mettre la toupie en mouvement50, mais la sonorité du mot n’est pas sans rappeler celui d’amant et, étant donné qu’il s’agit d’un hapax, il n’est pas impossible que Froissart ait choisi ce mot rare en raison de sa proximité phonique avec le rôle que son moi pseudo-autobiographique aspirait à jouer dès son plus jeune âge.
Les premiers jeux de l’enfance sont ceux d’imitation, qui peuvent parfois servir de « préparation active [au] monde adulte51 ». Roger Caillois, dans son classement des jeux, décrit ce phénomène qu’il appelle mimicry comme le fait de « devenir soi-même un personnage illusoire et se conduire en conséquence52 » : le personnage illusoire que les enfants aspirent à devenir ici est la figure du chevalier, mais dans une version purement littéraire et idéalisée. Comme un Don Quichotte avant l’heure, le jeune narrateur de l’Espinette s’efforce de se comporter comme les héros des romans d’amour dont il est friand et comme tous chiaus/ Qui aimment et chiens et oisiaus (v. 33-34) qu’il aime observer, c’est-à-dire les nobles ; il résume ses raisons pour vouloir aimer dès le début : On ne m’en doit mie blasmer/ S’a ce iert ma nature encline,/ Car en pluiseurs lieus on decline/ Que toute joie et toute honnours/ Viennent et d’armes et d’amours (v. 50-54). Ce qu’il présente comme sa nature est en réalité un produit de ce qu’il a entendu raconter, un idéal littéraire. On comprendra bien vite à la lecture de l’œuvre que ce modèle amoureux ne fonctionne pas dans la vraie vie, puisqu’il subira déception sur déception dans sa quête sentimentale, se trouvant ridicule quand par exemple il passe la nuit à observer par la fenêtre sa dame qui se divertit et danse à une fête où il n’ose pas entrer, ou quand il la cherche sous le tapis lorsqu’il la voit en rêve lors de son exil en Angleterre.
Derrière la voix du narrateur qui s’accroche à son idéal jusqu’au bout et malgré les revers, on sent une voix d’auteur plus mûre, qui a compris que les élans de ce qu’il nous présente comme la version plus jeune de lui-même sont vains53. Les divertissements de l’amour sont bel et bien réduits à des jeux d’enfants, et leurs enjeux et leurs conséquences ne devraient pas avoir plus de poids que ces derniers. C’est ainsi que, au même titre que le catalogue de jeux incorporait un jeu d’adultes, le comportement des jeunes gens de l’aventure amoureuse qui suit garde par moments un caractère enfantin. Le point culminant de l’œuvre est l’épisode du « tirage de toupet » : la dame passe près du narrateur qui attend devant sa maison et lui tire les cheveux sur le haut du crâne. L’amant transi, qui comprend d’abord cela comme un signe de rejet, parvient dans son aveuglement à se convaincre lui-même qu’il s’agit d’un signe d’affection – il dit : Et ja ne se fust esbatue/ A moi, qui la ert embatue,/ S’elle ne m’amast ! Je l’entens/ Ensi, et m’en tieng pour contens (v. 3824-3827) – et l’œuvre se termine sur une note d’espoir, bien que la voix d’auteur et avec elle le lecteur ne soient pas dupes. Ce geste peut aussi être compris comme une chamaillerie d’enfants, qui tranche avec le sérieux attendu de la fin’amor et qui exprime que « même l’échec de l’amour se résume à un geste désinvolte d’enfant qui tire les cheveux d’un compagnon de jeu54 » ; le narrateur, incapable d’interpréter l’ambiguïté des signes et de sortir du monde de son enfance, interprète ce geste comme une taquinerie positive sans conséquences55.
La suite de l’histoire, dans le Joli Buisson de Jonece, met aussi en scène des jeux, à savoir la pince meurine, le « Roi qui ne ment » et un concours de souhaits, les deux premiers apparaissant dans le catalogue de l’Espinette. La pince meurine est un jeu plutôt cocasse qui se déroule ainsi, comme le résume Anthime Fourrier :
« les joueurs, assis en rond, désignent par le sort l’un d’eux, qui doit s’éloigner d’une douzaine de pas. Les autres prennent chacun un nom d’emprunt. On communique de loin cette liste à celui qui se tient à l’écart, il choisit un de ces noms et le joueur correspondant vient le chercher, le charge sur son dos et le dépose dans le cercle des autres, qui le houspillent allègrement56 ».
Michel Zink remarque que « le temps qui ramène le rêveur à l’âge de l’amour le ramène du même coup à l’âge de l’enfance, confirmant la suggestion de l’Espinette amoureuse que c’est en réalité le même âge57 », et l’amant retrouve dans le Joli Buisson les jeux de l’enfance ; il ajoute toutefois en note que ceux-ci ne sont pas en soi des divertissements d’enfants, et que le catalogue de l’Espinette ne présentait à l’inverse pas de jeux de société à proprement parler. Nous pouvons considérer le « Roi qui ne ment » comme un jeu d’adultes volontairement intégré à ceux des enfants dans l’Espinette et ensuite repris dans un cadre plus habituel dans le Joli Buisson, et la pince meurine comme un jeu d’enfants à sa place dans l’Espinette qui intervient ensuite comme une réminiscence de l’enfance dans le Joli Buisson.
Le « Roi qui ne ment », un jeu de discours tourné vers les préoccupations du cœur plutôt que celles du corps, n’apparaît donc pas par hasard dans le catalogue de l’Espinette amoureuse, sa seule occurrence dans la littérature française médiévale liée à des jeunes enfants non-nobles plutôt qu’à des jeunes gens en âge de séduire dans un cadre courtois. Il cristallise à lui seul le rôle d’anticipation des jeux de l’amour donné aux jeux d’enfants déjà mis en lumière par plusieurs critiques, traduisant une interpénétration de deux âges de la vie. Cela sert à Froissart à exprimer que, pour lui, la fin’amor telle qu’elle est décrite dans les livres n’a de réalité que dans ses prémices enfantines, puis surtout dans le temps de l’écriture. Le narrateur-amant, marionnette du poète, reste aveugle à cela tout au long de l’œuvre, de même que durant le rêve du Joli Buisson, dans lequel il replonge dans ses vieux travers et continue d’espérer séduire la dame lors de jeux qui rappellent naturellement le catalogue du tout début de l’aventure amoureuse, entamée dans ses fantasmes enfantins d’imitation chevaleresque ; il ne se réveillera, au propre comme au figuré, qu’à la fin du Joli Buisson, lorsqu’on le pousse alors qu’il chemine en charmante compagnie vers la cour du dieu Amour, pour lui demander de juger le concours de souhaits, ce qui a pour effet de le ramener à la froide réalité hivernale. Il condamnera ensuite la futilité des bagatelles amoureuses et terminera toute l’aventure par un lai de dévotion à la Vierge.
Des émois amoureux qu’il avait longuement décrits, il ne reste que le goût doux-amer du bonheur trop vite passé, aussi évanescent que les jeux de l’enfance dont on réalise trop tard la perte inévitable, à moins qu’on ne les retrouve dans les récits mythiques de notre mémoire. Ce que Georges Bataille dit à propos de Proust semble décrire le moi poétique que Froissart se crée : « Proust écrit de l’amour qu’il est “le temps rendu sensible au cœur” et l’amour qu’il vit, cependant, n’est qu’un supplice, un leurre où ce qu’il aime se dérobe sans fin à son étreinte58 ».
