Numéro dirigé par Álvaro Oviedo et Susanne Kogler
Résumé
Avec cet appel à contributions nous souhaitons prolonger le travail entamé lors d’un séminaire organisé conjointement par les départements de musique des universités de Paris 8 et de Graz en novembre 2025 sous le titre « Immanence et critique sociale dans la création musicale contemporaine », dans lequel avaient participé des musicologues, des compositeurs et compositrices. Le but de ce séminaire était d’interroger, à travers l’analyse musicale et la réflexion esthétique, les manières dont le politique innerve les pratiques musicales et la texture même des œuvres actuelles. C’est l’articulation entre le faire musical et son ancrage social qui formera le sujet principal de ce numéro. En suivant des approches analytiques qui pourraient s’inscrire dans la lignée de celle de Theodor Adorno, il s’agira de révéler et de discuter, à travers une étude immanente des différents processus artistiques, les manières dont le social traverse et/ou constitue les œuvres et les possibilités pour l’acte créatif de devenir un acte de résistance en lui-même.
Mots-clés
Musique contemporaine, composition, interprétation, écoute, analyse, esthétique, musique et société, engagement, nouvelles technologies.
Soumission des contributions
Les propositions d’articles devront être soumises jusqu’au 15 octobre 2026 (Titre, résumé 2000 caractères, nom et prénom, organisme de rattachement) à ces adresses :
alvaro.oviedo@univ-paris8.fr
susanne.kogler@uni-graz.at
revue-demeter@univ-lille.fr
Les auteur·ice·s dont la proposition aura été acceptée en seront informés fin octobre et devront adresser leur article d’environ 30.000 signes (espaces compris) pour le 11 janvier 2027 au plus tard (normes : https://www.peren-revues.fr/demeter/957?file=1). Deux expertises seront réalisées : une première, par les responsables du numéro et le comité de direction de la revue ; une seconde par deux experts anonymes. Un retour sera fait entre la mi-mars et la mi-avril, pour une réception des textes définitifs avant le 15 juin et une mise en ligne en juillet 2027.
Avec cet appel à contributions nous souhaitons prolonger le travail entamé lors d’un séminaire organisé conjointement par les départements de musique des universités de Paris 8 et de Graz en novembre 2025 sous le titre « Immanence et critique sociale dans la création musicale contemporaine », dans lequel avaient participé des musicologues, des compositeurs et compositrices. Le but de ce séminaire était d’interroger, à travers l’analyse musicale et la réflexion esthétique, les manières dont le politique innerve les pratiques musicales et la texture même des œuvres actuelles. C’est l’articulation entre le faire musical et son ancrage social qui formera le sujet principal de ce numéro. En suivant des approches analytiques qui pourraient s’inscrire dans la lignée de celle de Theodor Adorno, il s’agira de révéler et de discuter, à travers une étude immanente des différents processus artistiques, les manières dont le social traverse et/ou constitue les œuvres et les possibilités pour l’acte créatif de devenir un acte de résistance en lui-même.
Est-ce qu’une approche analytique et esthétique peut rendre compte des dimensions sociales et politiques des pratiques musicales ? Face aux approches sociologiques, anthropologiques ou culturelles, il nous semble nécessaire, sans renier ces dernières, d’interroger le matériau lui-même, les façons de l’agencer et de le jouer, d’interroger, grâce à l’analyse et à l’esthétique, l’immanence du faire musical, à travers une enquête sur les manières dont le social et le politique s’expriment et se transmettent, sensiblement, dans l’expérience musicale en train de se faire. Nous souhaitons ouvrir ce numéro à la fois à une interrogation sur ces méthodes analytiques et esthétiques, et à l’étude des œuvres et des actes de la musique (composition, interprétation, écoute, pédagogie…) en partant de ces méthodes.
L’analyse musicale, loin de se réduire à une discipline purement technique et abstraite, rend possible une connaissance sensible de la musique, de sa pratique, de ses problématiques compositionnelles, d’interprétation et d’écoute. L’analyse constitue une étape indispensable dans l’expérience des manières dont la musique est traversée par et impliquée dans les forces politiques et sociales. Grâce à l’analyse, on pourra approcher des cas d’étude multiples, où l’articulation entre la matière même des œuvres et le politique se fait à chaque fois de manière singulière. Entre les deux extrêmes qui, au siècle dernier, pourraient incarner Pierre Boulez et Luigi Nono, il y a un nombre infini de manières de penser cette articulation qui, depuis le début de ce siècle, prend de nouvelles formes : les questions sur le genre, sur les rapports à la technologie et à l’IA, sur la crise écologique, etc. Citons, entre autres, la manière créative et critique dont Olga Neuwirth fait usage des technologies1 ; les questionnements musicaux sur le genre et la crise écologique chez Núria Giménez Comas2 ; un engagement qui chez Stefano Gervasoni passe par le travail d’écriture musicale3 ; l’utilisation d’éléments de la culture musicale arabe chez Zad Moultaka dans un rapport à la fois intime et critique4.
Au-delà du travail analytique, nous souhaitons interroger le faire musical, c’est-à-dire les actes qui constituent la musique non pas en tant qu’objet mais en tant que devenir, dans leur articulation avec le politique : la pratique musicale en tant qu’activité qui n’a d’autre fin qu’elle-même et comme modèle d’un lien collectif possible, la composition en tant que construction d’une nouvelle forme d’écoute, une expérience sensible devenue acte d’émancipation.
Les contributions à ce numéro pourront proposer des approches de la dimension politique des œuvres en partant des différentes interprétations, implicites ou explicites, de ce qu’on appelle chez Adorno une « analyse immanente5 » : une étude des matériaux, des techniques et des formes qui cherche à rendre manifeste les dimensions matérielles, politiques et sociales d’une œuvre considérée comme un champ de forces et le lieu d’une utopie. Il s’agit d’interroger les manières dont le politique et le social s’incarnent dans les problèmes musicaux qu’une œuvre déploie, non pas comme quelque chose qui se rapporterait de l’extérieur, mais comme faisant partie de sa propre substance. Face aux approches culturelles, anthropologiques, sociologiques de l’art qui, sans la dimension analytique et esthétique, peuvent réduire l’art à un fait social et culturel, il nous semble aujourd’hui nécessaire de revisiter la pensée d’Adorno, pour qui l’art est à la fois et un fait social et un fait autonome, l’une des dimensions n’allant jamais sans l’autre, ne pouvant avoir sur le social que parce qu’il est autonome6.
Pour répondre à ces questions nous souhaitons enrichir le travail analytique par une pensée esthétique qui fait des œuvres musicales des êtres à part entière, ce que Deleuze et Guattari nomment des « êtres de sensation »7. En articulant l’approche d’Adorno et de Deleuze et Guattari notre but est de souligner qu’affirmer une existence en soi des œuvres et de pratiques artistiques ne signifie pas une coupure d’avec le monde. Au contraire, Deleuze parlait de l’acte de création artistique comme d’un acte de résistance8. Il s’agit de montrer les manières dont les pratiques musicales ont une singularité de composition et de fonctionnement, qui leur donnent une existence propre.
La question de l’autonomie en musique ne conduit pas à une coupure avec le social, c’est au contraire grâce à cette autonomie qu’elle peut avoir un effet sur le social. L’autonomie, le jeu libre de la création, refuse que la musique ait une fonction précise, aussi pressante et nécessaire soit-elle devant les crises que l’humanité traverse aujourd’hui. C’est peut-être lorsqu’elle ne se donne pas de fonction précise qu’elle est politique, car elle montre la voie vers un autre mode d’activité possible. On retrouve ces préoccupations non seulement chez Adorno mais aussi chez Jacques Rancière, pour qui l’esthétique n’est pas politique par accident, elle l’est par essence, mais dans la tension non résolue entre deux possibilités qui s’opposent : d’une part transformer les formes de l’art en formes de la vie collective, d’autre part préserver l’autonomie qui fait de l’art une promesse d’émancipation9.
Des musiciens et des musiciennes revendiquent aujourd’hui une dimension politique de leurs œuvres, tout en soulignant que le mode d’existence de l’art, et plus particulièrement celui de la musique, le plus rétif à la représentation, n’est pas celui du monde, de ses combats politiques et des engagements manifestes10. Il s’agira d’analyser les œuvres de ces artistes pour interroger la possibilité d’une musique qui déploierait une forme de métapolitique, par l’écart même qu’elle produit par rapport à tout but, à toute intention, par le type de temps et d’espace qu’elle découpe et qu’elle institue. Il s’agira de questionner la possibilité d’un temps et d’un espace musical qui produit une suspension des formes quotidiennes de l’expérience, même lorsqu’il se construit avec les sons de la vie quotidienne, comme c’est le cas au moins depuis Edgar Varèse. Les contributions de ce volume traiteront de ces problématiques en développant une méthode flexible, adaptée à la création multiforme de la musique contemporaine, les nouvelles conceptions et technologies des œuvres aujourd’hui.
Axes et pistes de réflexion possibles
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Études de cas en partant d’une « analyse immanente » des œuvres : enquête sur les matériaux, les techniques et les formes qui cherche à rendre manifeste les dimensions matérielles, politiques et sociales du musical.
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Dimensions sociales et politiques, formes d’engagement propres aux actes de la musique : jouer, écouter, écrire. Transformation du réel par une réforme de la perception et de la sensibilité.
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Problématisation des méthodes analytiques et esthétiques en lien avec l’idée d’une analyse immanente ; témoignage des compositeurs, compositrices et interprètes sur leurs processus de création.
Bibliographie
Adorno, Theodor, « Engagement », Notes sur la littérature, Flammarion, 1984. Adorno, Theodor, Interpréter, pour une théorie de la reproduction musicale, Philharmonie de Paris, 2024.Adorno, Theodor, Mahler. Une physionomie musicale, Paris, Minuit, 1976.Adorno, Theodor, Théorie esthétique, Paris, Klincksieck, 1995.Albéra, Philippe, Le parti pris des sons : sur la musique de Stefano Gervasoni, Genève, Contrechamps, 2015.Anders, Günther, Phénoménologie de l'écoute, Éditions de la Philharmonie, Paris,
Antonio, Robert J., « Immanent critique as the core of critical theory: its origins and developments in Hegel, Marx and contemporary thought » British Journal of Sociology, Volume 32 Number 3, September 1981.
Deleuze, Gilles, « Qu’est-ce que l’acte de création », La Femis, 17 mars 1987, https://www.youtube.com/watch?v=yRQSJVjSEgQ Deleuze, Gilles, Guattari, Félix, Qu’est-ce que la philosophie, Paris, Minuit, 1991.Fariji, Anis, Fragments accordés, Marseille, Diacritiques, 2024
Ferrari, Giordano, sous la direction de, Luna Park de Georges Aperghis, Paris, L’Harmattan, 2025.Kogler, Susanne et Drees, Stefan, Kunst als Spiegel realer, virtueller und imaginärer Welten – Zu Olga Neuwirths künstlerischem Schaffen, Graz, Leykam, 2020.Lachenmann, Helmut, Écrits et entretiens, Genève, Contrechamps, 2009.Neuwirth, Olga, « Behind the scenes of American Lulu », (Interview with Olga Neuwirth) https://www.youtube.com/watch?v=fhVb8bLX-f4
Neuwirth, Olga, « Thoughts on Eleanor », http://www.olganeuwirth.com/text37e.php
Oviedo, Álvaro, Faire sensation : jouerécouterécrire, PUR, Rennes, 2025.
Rancière, Jacques, Malaise dans l’esthétique, Paris, Galilée, 2004.San Martin, Fabien, (sous la direction de) …Transformer le monde, réformer sa perception… Vers des écritures engagées, Paris, L’Harmattan, 2025.Schütz, Alfred, Ecrits sur la musique, Musica Falsa, 2007.
Wolin, Richard, « Utopia, Mimesis, and Reconciliation: A Redemptive Critique of Adorno's Aesthetic Theory », Representations, No. 32 (Autumn, 1990), pp. 33-49.
