Les noms d’Aimé Césaire (1913-2008) et de Toussaint Louverture (1743-1803) figurent dans la même salle au Panthéon de Paris. Sur le frontispice de l’édifice, on peut lire la célèbre phrase « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». La panthéonisation de ces deux hommes caribéens constitue donc le symbole de la reconnaissance de la France envers eux pour leur contribution à la patrie. Un tel hommage s’explique par les liens historiques qui unissent la France, la Martinique et Haïti. Mais étant donnée l’histoire coloniale de ces liens, la présence des noms de Toussaint Louverture et d’Aimé Césaire est empreinte d’ambivalence. En effet, comme l’a montré Charles Forsdick, la panthéonisation de Toussaint Louverture en avril 1998 ne fut que partielle, puisque la localisation exacte de sa sépulture au Fort de Joux, la prison dans le Jura où il est mort en 1803, n’est pas connue. L’incomplétude de cette panthéonisation n’est pas seulement à mettre au compte de cet obstacle matériel. Elle reflète également l’ambivalence de la relation qu’entretiennent, dans un sens comme dans l’autre, Toussaint Louverture, héros de la révolution haïtienne de 1791-1804, et la France, colonisatrice d’Haïti.
De manière analogue, le poète, député et maire de Fort-de-France Aimé Césaire a fait son entrée symbolique au Panthéon lors d’une cérémonie le 6 avril 2011, trois ans après son décès, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Or, Césaire est inhumé en Martinique, selon sa volonté. Seule une plaque figure en son honneur au Panthéon, dans la même crypte que d’autres figures anti-esclavagistes et anti-colonialistes : Toussaint Louverture, Louis Delgrès, Victor Schoelcher et Félix Eboué. La « demi-panthéonisation » de ces deux hommes, nommés au Panthéon sans que leurs corps y reposent, signifie à la fois leur importance incontestable et l’impossibilité pour la France de récupérer sans contradiction la mémoire de deux hommes qui ont lutté contre la violence que ce pays a exercée contre leurs peuples.
Les deux hommes sont liés entre eux par analogie historique, par cette consécration commune au Panthéon, mais aussi par la récurrence de la figure de Toussaint Louverture dans l’œuvre poétique, théâtrale et politique de Césaire tout au long de sa carrière et de sa vie. Pour donner la mesure de l’importance de la place de Toussaint Louverture dans l’imaginaire césairien, il suffit de rappeler que le mot négritude, néologisme qui a donné son nom au mouvement littéraire, politique et philosophique porté entre autres par Césaire, est employé par le poète dans son Cahier d’un retour au pays natal en 1939, en association à Haïti et en particulier à Toussaint Louverture :
[…] Haiti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité […]1
Ce qui est à moi
c’est un homme seul emprisonné de blanc
c’est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche
(TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE)
c’est un homme seul qui fascine l’épervier blanc de la mort blanche2
Mais si la négritude est donc ainsi associée par Aimé Césaire à Haïti et à Toussaint Louverture, la visée en est universelle : ce n’est pas seulement son humanité qu’elle proclame, c’est l’humanité, c’est l’universel humain qu’elle embrasse. Tout au long de sa carrière, chaque fois qu’Aimé Césaire retourne à la figure de Toussaint Louverture, c’est pour poser à travers elle la question de l’universel. Bien qu’il écrive dans un contexte colonial puis postcolonial, la démarche de Césaire s’inscrit dans une quête de l’universel plutôt que dans une forme de pluralisme irréductible. Mais il faut préciser que l’universel que recherche Césaire rejette le pseudo-universalisme de la mission civilisatrice, qui entend imposer par la force des valeurs préétablies et déclarées universelles. À cet universel, que Merleau-Ponty appelle « universel de surplomb », il s’agit de substituer un universel « latéral », ou, comme l’écrit le philosophe Souleymane Bachir Diagne, d’« universaliser »3. « Universaliser » correspond ainsi à une pratique plutôt qu’à un contenu de valeurs prédéterminées.
Or, l’éthique et la pratique philosophique et politique de Toussaint Louverture lui-même, telle qu’elle est décrite notamment par son plus récent biographe Sudhir Hazareesingh dans Black Spartacus, embrasse plusieurs courants qui peuvent sembler contradictoires et porte une visée universelle4. Ainsi Toussaint combine-t-il une forme de mackandalisme5 avec la charité chrétienne, le monarchisme avec les valeurs républicaines françaises, l’abolitionnisme sans concession avec le pardon et la collaboration avec les anciens planteurs… C’est à ces tensions contradictoires que Césaire a pu s’identifier, par analogie avec ses propres interrogations sur la construction d’une relation postcoloniale à la France à mi-chemin entre décolonisation et indépendance, et sur l’avènement d’une autre forme d’universel que celle de la colonisation. La plasticité de la figure de Toussaint Louverture fait de lui quelqu’un qui – aussi bien de son vivant que des siècles après sa mort – a pu être investi et adopté par des factions opposées. Au cours de la trajectoire politique, esthétique et personnelle de Césaire, celui-ci revient vers la figure de Toussaint à des moments très différents de sa vie.
L’évolution du traitement de la figure de Toussaint Louverture par Aimé Césaire fera l’objet de cet article. Nous nous pencherons plus particulièrement sur deux représentations césairiennes de Toussaint Louverture, l’une datant de 1943, sa pièce de théâtre ......Et les chiens se taisaient, l’autre datant de 1961, son essai intitulé Toussaint Louverture : La révolution française et le problème colonial. Ces deux textes sont séparés par une date phare de la carrière politique de Césaire, celle du projet de départementalisation de la Martinique en 1946, dont il fut le porteur mais qu’il regrettera par la suite sans pour autant se prononcer explicitement pour l’indépendance.
L’histoire du manuscrit de la pièce de Césaire intitulée ......Et les chiens se taisaient (les points font bien partie du titre) mérite d’être évoquée, car elle explique pourquoi jusqu’ici cette pièce n’a pas pu être incluse dans les travaux étudiant les écrits de Césaire portant sur Haïti6. En effet, avant 2008, la seule version de la pièce qui était connue était celle publiée en 1946, au sein du recueil Les armes miraculeuses. Or, dans cette version de 1946, le personnage principal n’avait pas de nom propre, et était simplement nommé « le Rebelle ». En 2008, le chercheur Alex Gil a découvert une version précédente du manuscrit, celle-ci datant de 1943, dans les archives Ivan Goll de la bibliothèque municipale de Saint-Dié des Vosges7. Cette découverte transforme notre compréhension du corpus haïtien d’Aimé Césaire, étant donné que le personnage principal y est nommé Toussaint Louverture. Il s’agissait donc au départ d’une pièce sur la révolution haïtienne, écrite dans le contexte du gouvernement de Vichy au pouvoir en Martinique.
Bien que Toussaint Louverture y soit nommé explicitement, cette pièce est polyphonique et inclut de multiples voix chorales, comme celles du « récitant », de « la récitante », du « chœur » et du « demi-chœur ». Le langage de la pièce est celui de la poésie surréaliste. Comme l’a fait remarquer Brent Hayes Edwards dans son avant-propos à la traduction anglaise de la pièce par Alex Gil, cette pièce ne semble pas destinée à être mise en scène, étant données les difficultés logistiques et politiques qu’une mise en scène impliquerait. Ainsi, par exemple, lorsqu’une didascalie indique qu’une « odeur de sang monte »8. Outre le remplacement du nom de Toussaint Louverture par la catégorie abstraite de « rebelle » d’une version à l’autre, un des changements les plus significatifs entre la version de 1943 (non publiée jusqu’en 2024) et celle de 1946 est le retrait de l’exclamation « mort aux blancs ! » qui apparaissait plusieurs dizaines de fois dans la version de 1943 et n’apparaît plus qu’une fois dans celle de 1946.
Ces deux modifications majeures – le passage du nom propre de Toussaint Louverture à l’appellation « le rebelle » et le retrait de la phrase « mort aux blancs ! » – peuvent être interrogées à l’aune de la tension entre le particulier et l’universel dans l’œuvre de Césaire. Dans son introduction à sa traduction anglaise de cette pièce, Alex Gil éclaire ce glissement du nom propre au nom abstrait par un choix esthétique surréaliste de la part d’Aimé Césaire. Entre 1943 et 1946, Césaire a ainsi voulu se débarrasser de tout sujet et de toute intrigue, pour faire place à une vision poétique surréaliste qui dépasserait ces considérations concrètes. On peut alors se demander si ce glissement du concret à l’abstrait correspond à un passage du particulier à l’universel, ou si au contraire la version de 1946 atteint un tel degré d’abstraction que la signification de la révolution haïtienne en devient méconnaissable puisque dénuée de tout ancrage historique concret9. L’abandon de la phrase répétée « mort aux blancs ! » peut aussi être interprété comme un pas vers l’universel, non pas en raison d’un plus grand degré d’abstraction, mais par la mise en avant d’un idéal de société multiraciale, qui d’ailleurs était chère au Toussaint Louverture historique10.
Toussaint Louverture est une figure mythique dont la plasticité a fait qu’il a été dépeint de manière contradictoire par différents auteurs à différents moments historiques : il est tantôt le « jacobin noir » qui veut rivaliser avec Napoléon, tantôt l’adversaire le plus intransigeant des gouverneurs français ; tantôt le représentant des anciens esclaves ayant été lui-même esclave jusqu’à ses 45 ans, tantôt un gouverneur autoritaire qui impose une dictature et un retour forcé des esclaves libérés dans les mêmes plantations où ils avaient été mis en esclavage. Par contraste avec Jean-Jacques Dessalines, on lui attribue souvent un manque de discernement vis-à-vis des Français et une prise de conscience trop tardive de la nécessité de l’indépendance. Mais le Toussaint Louverture d’Aimé Césaire tel qu’il apparaît dans ......Et les chiens se taisaient (1943) fait preuve au contraire d’une grande lucidité – « Je dis que les blancs ne font plus mystère de leur dessein »11 – ainsi que d’un engagement sans compromis pour la liberté, au prix même de Saint-Domingue elle-même : « Périsse Saint-Domingue plutôt que notre liberté : la liberté ou la mort »12. Ainsi, Césaire dépeint Toussaint Louverture comme un chef de file guidé par une vision claire, dont il ne se départit pas malgré la pression. Contrairement aux représentations d’autres auteurs qui présentent Toussaint comme naïf ou trop loyal envers les Français13, le Toussaint de Césaire fait preuve d’une lucidité totale quant aux intentions des Français, à savoir le rétablissement de l’esclavage à Saint-Domingue.
C’est dans sa chute et par sa mort que Toussaint Louverture est érigé en figure mythique dans la littérature mondiale, tantôt en héros tragique, tantôt en martyr ou en figure christique sacrificielle. La mise en scène de sa chute et de sa mort par Aimé Césaire dans le troisième et dernier acte de la pièce de 1943 offre une autre dimension du personnage :
TOUSSAINT
O mes membres de mur bousillé
Vous n’éteindrez pas de fatigue ou de froid
Mon cri fumant
Mon cri intact d’animal pris au piège.14
Et moi je veux crier et on m’entendra jusqu’au bout du monde. (Il crie)
Mon fils ! Mon fils !15
Toussaint, emprisonné au Fort de Joux, est représenté ici par Césaire comme une figure incarnée, comme un corps souffrant de fatigue et de froid. Loin de toute abstraction, Césaire dresse ici un portrait concret de la souffrance corporelle d’un homme seul dans une cellule de prison dans le Jura, isolé et maltraité16. Le cri de Toussaint, ainsi que le mot « fils », revêtent ici une double signification. D’une part, son cri, destiné à son fils Isaac, est celui d’un père séparé de son enfant par la capture et l’emprisonnement. D’autre part, le cri de Toussaint, qu’il affirme devoir être entendu « jusqu’au bout du monde », représente le mouvement historique qui s’incarne en sa personne, et les « fils » qu’il mentionne dépassent la simple filiation biologique pour désigner tous ceux qui poursuivront la révolution après sa mort.
Entre ses deux représentations de la Révolution haïtienne, en 1943 et en 1961, Césaire a orchestré la départementalisation de son île natale, la Martinique, en 1946. L’identification profonde de Césaire à la figure de Toussaint Louverture, et notamment à ses manœuvres diplomatiques avec les Français, est palpable à la lecture de l’essai de 1961, Toussaint Louverture : La révolution française et le problème colonial. La troisième partie de cet essai se présente comme une réhabilitation de Toussaint Louverture et une plaidoirie en faveur de la radicalité, souvent incomprise et sous-estimée, de ses positions, de ses choix et de ses actions à chaque étape du déroulement de la Révolution haïtienne. En filigrane, cette démarche témoigne des interrogations propres de Césaire quant à la justification de son rôle dans le processus de départementalisation de la Martinique en 1946.
Deux ans avant la loi de départementalisation portée par Césaire en 1946, Aimé et Suzanne Césaire se rendent en Haïti pour un séjour de plusieurs mois en 1944. Lors d’un entretien avec Françoise Vergès en 2005, trois ans avant sa mort, Césaire revient sur la signification de ce séjour en Haïti en déclarant : « J’ai vu en Haïti ce qu’il ne fallait pas faire. » Cette déclaration peut paraître surprenante venant d’un auteur qui a par ailleurs été fasciné et inspiré par la culture et l’histoire haïtiennes. Mais elle témoigne aussi de l’ambivalence du statut d’Haïti dans la vision de Césaire, à la fois un modèle à suivre et un écueil à éviter. C’est pour cela qu’Haïti constitue dans l’œuvre de Césaire le nœud de sa réflexion autour de la question insoluble pour lui d’un rapport égal à la France, une décolonisation sans indépendance.
Pour rendre compte du tiraillement de Césaire face à ce problème du rapport à la France d’une part, et de l’aspiration à un universel décolonial d’autre part, il est révélateur de lire le contraste entre son discours du 12 mars 1946 devant l’Assemblée Constituante où il demande une assimilation de la Martinique à la France par la départementalisation, et sa lettre ouverte de démission du Parti Communiste Français adressée à Maurice Thorez en 1956. Dans le discours du 12 mars 1946, Césaire plaide pour l’assimilation légale, administrative et culturelle de la Martinique au sein du giron familial de la France considérée comme mère patrie. Cela parce qu’il y voit une universalisation de la citoyenneté devant créer l’égalité. Par la suite, Césaire fut déçu par la mise en place de la départementalisation, qui n’a jamais abouti à une réelle égalité entre les départements d’outre-mer et la France hexagonale. Ce discours ne résume donc pas à lui seul la position définitive de Césaire vis-à-vis de cette question, mais témoigne simplement de l’espoir d’un moment, porté par les circonstances particulières de la légitimité accrue du Parti Communiste Français, dont il était membre, au lendemain de la libération de 1945.
Dans sa lettre à Maurice Thorez de 1956, Césaire fait part de sa désillusion et de son revirement qui le mènent à vouloir démissionner du Parti Communiste Français. Les raisons qu’il évoque portent sur la révélation par le rapport Kroutchev des crimes staliniens, mais aussi et surtout sur un désaccord fondamental entre la ligne du PCF, qui donne au gouvernement Guy Mollet les pleins pouvoirs en Algérie, et qui donc sacrifie la lutte anticoloniale sur l’autel de la lutte ouvrière, et la priorité qu’accorde Césaire à la décolonisation. C’est dans le contexte de l’expression de ce désaccord que Césaire expose sa conception de l’universel et de son rapport au particulier :
Et si l’alliance avec le prolétariat français est exclusive, si elle tend à nous faire oublier ou contrarier d’autres alliances nécessaires et naturelles, légitimes et fécondantes, si le communisme saccage nos amitiés les plus vivifiantes, celle qui nous unit à l’Afrique, alors je dis que le communisme nous a rendu un bien mauvais service en nous faisant troquer la Fraternité vivante contre ce qui risque d’apparaître comme la plus froide des abstractions. Je préviens une objection. Provincialisme ? Non pas. Je ne m’enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné.
Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’« universel ».
Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers.17
C’est donc après la départementalisation de 1946, la désillusion qui suivit, et la rupture avec le PCF qu’Aimé Césaire revient vers la figure de Toussaint Louverture, dans son essai publié en 1961, la même année que son texte « Crise dans les départements d’outre-mer ou crise de la départementalisation ». Toussaint Louverture : La révolution française et le problème colonial, est un texte dont il est difficile de déterminer le genre. Dans la mesure où le titre évoque le nom d’un personnage historique, on pourrait penser qu’il s’agit d’une biographie. Mais Toussaint Louverture n’apparaît que dans la troisième partie du texte. La démarche de Césaire est celle d’un historien : il s’agit d’un texte fortement documenté, riche en archives et en analyses précises des débats révolutionnaires de l’Assemblée nationale française et de la correspondance de Toussaint Louverture. Mais d’un côté, la voix de Césaire est en retrait, laissant la part belle aux citations des documents d’archives et donnant au lecteur la tâche d’en tirer des conclusions. D’un autre côté, la structure du texte est dialectique, imposant à l’histoire un mouvement en trois parties relevant de la philosophie et du théâtre. Enfin, le Césaire poète, orateur et dramaturge transparaît derrière la plume du Césaire historien, comme l’a analysé Gloria Onyeoziri18. Parmi ces multiples appartenances à des genres différents, ce texte relève de la forme de l’essai, en ce qu’elle a de rapport avec la pérégrination d’une part, et avec l’hésitation, le doute, et l’humilité d’autre part19.
Césaire y présente la révolution haïtienne comme étant articulée en trois mouvements, correspondant aux trois parties de son essai. La première partie concerne les revendications d’autonomie des planteurs blancs de Saint-Domingue vis-à-vis du gouvernement métropolitain. La deuxième partie est consacrée au combat des personnes libres de couleur pour l’obtention de droits égaux. Ce n’est qu’à partir de la troisième partie, dédiée à « la révolution nègre », qu’apparaît Toussaint Louverture dont le titre de l’essai porte pourtant le nom. L’essai de 1961 dans son ensemble, et en particulier la troisième partie, se présente comme une réhabilitation et une défense de Toussaint Louverture, figure présentée par Césaire comme incomprise. Césaire aborde en particulier le débat sur la relation de Louverture à la France et à la question de l’indépendance en des termes qui tranchent cette question au-delà de toute ambiguïté :
C’est le type même des faux problèmes historiques que de se demander si Toussaint Louverture est ou non le fondateur de l’indépendance haïtienne. Le fondement de l’indépendance, il est déjà dans cette convention de la Pointe-Bourgeoise, signée le 31 août 1798 à une lieue du Môle Saint-Nicolas… Ainsi donc une colonie française, Saint-Domingue, signait avec l’Angleterre, toujours en guerre contre la France, un traité de paix séparé. Le traité de la Pointe Bourgeoise, c’est le premier acte d’indépendance de Haiti.20
Césaire attribue l’avènement de l’indépendance haïtienne à Toussaint Louverture. Pour étayer son propos, il cite un document peu connu, la « convention de la Pointe-Bourgeoise » de 1798. La constitution de 1801, rédigée par Toussaint Louverture, est plus largement connue et plus souvent citée pour aborder la question de savoir si Toussaint Louverture avait ou non compris l’importance de l’indépendance vis-à-vis de la France. Césaire affirme que le document de 1798 constitue l’acte fondateur de l’indépendance vis-à-vis de la France, précédant ainsi non seulement la constitution de 1801, mais aussi la Déclaration d’indépendance d’Haïti de 1804, rédigée par Dessalines. L’argument de Césaire est que, dans ce document de 1798, Toussaint Louverture a signé un traité de paix avec les Britanniques alors que les Français étaient encore en guerre contre eux. Cela s’inscrit dans le contexte plus large des alliances fluctuantes durant la décennie de la Révolution haïtienne : l’engagement de Toussaint Louverture en faveur de l’abolition de l’esclavage a toujours primé sur son engagement et son allégeance à la France, qui étaient toujours conditionnels au maintien de l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue par la France.
Dans son geste de défense de Toussaint Louverture contre les critiques qui lui ont été adressées, Césaire aborde également la question du caractère dictatorial de son gouvernement. Ce reproche fait référence à l’article 28 de sa constitution de 1801. Dans ce document, Toussaint Louverture, simultanément, inscrit l’abolition définitive de l’esclavage à Saint-Domingue (effective depuis 1794) et se déclare gouverneur à vie, tout en établissant les modalités de sa succession après sa mort. L’article dans lequel il se proclame gouverneur à vie est formulé comme suit :
Art. 28. La constitution nomme gouverneur le citoyen Toussaint Louverture, général en chef de l’armée de Saint-Domingue ; et en considération des importants services que ce général a rendus à la colonie dans les circonstances les plus critiques de la révolution et sur le vœu des habitans reconnaissans, les rênes lui en sont confiées pendant le reste de sa glorieuse vie.
Dans son texte de 1961, Aimé Césaire, au lieu de nier l’idée que Toussaint Louverture ait manifesté des tendances dictatoriales, justifie le recours à la dictature comme une caractéristique nécessaire d’un moment historique exceptionnel : « C’est la situation exceptionnelle comme elle l’était, révolutionnaire, qui imposait la dictature. »21
De même que Césaire justifie le geste de Toussaint Louverture de se déclarer gouverneur à vie par la situation exceptionnelle dans laquelle il se trouvait, Césaire argumente de manière similaire pour répondre à une autre critique : celle des mesures de travaux forcés imposées par Toussaint Louverture après l’abolition de l’esclavage. Comme le souligne Césaire dans son essai, le chef d’État s’est retrouvé dans une situation délicate après l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue. Saint-Domingue était auparavant la colonie sucrière la plus riche des Caraïbes. Après l’abolition de l’esclavage en 1794, l’île a dû assurer sa survie économique sur la scène internationale. C’est en tenant compte de cette contrainte économique et géopolitique que Toussaint Louverture a insisté sur le travail comme principal levier de la survie économique. De plus, Césaire soutient que si Toussaint Louverture a fait appel aux anciens planteurs blancs pour qu’ils reprennent la direction des plantations après l’abolition de l’esclavage, c’est parce qu’ils étaient les seuls à posséder les connaissances spécialisées nécessaires à la poursuite de l’activité agricole.
Enfin, bien que Toussaint Louverture soit célébré comme un génie militaire, sa logique militaire explique également ses égarements qui ont finalement conduit à sa chute, selon Aimé Césaire. Dans le cadre du projet global de réhabilitation de Toussaint Louverture qu’il développe dans cet essai, l’auteur martiniquais concède que le héros révolutionnaire haïtien a parfois été aveuglé par sa logique exclusivement militaire, là où une logique politique aurait été nécessaire : « Faisant la guerre nuit et jour, la déformation militaire le guettait, qui est mécanisme et schématisme. Il y tomba. Il cessa d’inventer, se contentant d’appliquer à toute situation nouvelle, le schéma militaire qu’il avait fini par mettre au point. »22 Selon l’analyse de Césaire, les lacunes de Toussaint Louverture ne résident ni dans une forme d’orgueil démesuré ni dans un engouement naïf pour les Français, mais plutôt dans l’application obstinée d’un cadre et d’une mentalité militaires qui lui ont bien servi sur le champ de bataille, mais qui se sont avérés insuffisants sur la scène politique : « Mais une victoire qui n’est que militaire est une victoire imparfaite. »23 Dans ce texte rigoureusement argumenté et richement documenté, transparaît néanmoins une forte identification affective de Césaire à Toussaint, qu’il défend comme un homme injustement critiqué et incompris, et qui a manœuvré au mieux au vu des circonstances.
Tout au long de la carrière littéraire et politique d’Aimé Césaire, Haïti, son histoire, sa culture, et en particulier la figure du héros de la révolution haïtienne, Toussaint Louverture, ont été au cœur de la réflexion de l’homme d’État et poète martiniquais au sujet de son rapport ambivalent à la France et de la formulation d’un universel qui ne soit pas celui du pseudo-universalisme colonial, ni celui d’une formulation abstraite, mais un universel « riche de tout le particulier, de tous les particuliers. »24
Au lieu d’établir une distinction nette entre Aimé Césaire le poète et Aimé Césaire l’homme d’État, distinction qui attribuerait au premier une forme de radicalité et au second une forme de compromission, cet article, en considérant les attributs littéraires de ses textes politiques ainsi que le contenu politique de ses textes littéraires, invite à considérer les différentes facettes du rapport d’Aimé Césaire à Haïti telles qu’elles se sont exprimées à différents moments de sa double carrière et de sa vie.
En retraçant les différentes représentations de la figure historique et mythique de Toussaint Louverture au fil de la trajectoire d’Aimé Césaire, allant de son invocation dans le Cahier d’un retour au pays natal au plaidoyer pour sa défense dans l’essai de 1961, en passant par son portrait dramatique en héros tragique à la parole poétique surréaliste dans le manuscrit de la pièce de 1943, ce qui émerge est l’expression d’un processus de recherche d’un universel décolonial. Le séjour de Césaire en Haïti en 1944, son discours devant l’assemblée constituante le 12 mars 1946, sa lettre de démission du PCF adressée à Maurice Thorez en 1956, et son entretien-testament avec Françoise Vergès en 2005 apportent un éclairage sur les raisons géopolitiques et individuelles derrière les tournants et revirements qu’ont pris la pensée politique et la création littéraire d’Aimé Césaire sur cette question centrale de la recherche d’un universel qui ne soit pas celui imposé par le colonialisme de la mission civilisatrice française. Pour revenir à la notion d’« universaliser » comme pratique proposée par Souleymane Bachir Diagne, la démarche de Césaire n’est ni simple ni linéaire, mais se caractérise par de multiples tensions et revirements. L’universel qu’il recherche n’est pas abstrait, et aucune nation particulière n’en est la seule garante. Ce qui est à l’œuvre dans la pensée d’Aimé Césaire au sujet de Toussaint Louverture, et ce qui était déjà à l’œuvre dans la pensée de Toussaint Louverture lui-même, c’est la pratique sans cesse renouvelée, dans tout ce qu’elle comporte de difficulté, de douleur, de contradictions et d’impossibilités, de donner à voir au monde la part d’humanité universelle qui réside dans la multitude des particuliers. Ainsi Césaire conclut son essai de 1961, à propos de Toussaint Louverture : « S’il y a dans le personnage un côté négatif – difficilement évitable d’ailleurs eu égard à la situation – c’est en même temps là qu’il réside : de s’être davantage attaché à déduire l’existence de son peuple d’un universel abstrait qu’à saisir la singularité de son peuple pour la promouvoir à l’universalité. »25 L’oscillation de Césaire entre différents genres, et entre différentes positions politiques parfois contradictoires, est en fait l’expression d’une pensée et d’un engagement qui se confrontent aux situations historiques concrètes pour en faire émerger la signification universelle.
