Les scènes post-générique sont, sans conteste, l’une des marques de fabrique de l’univers cinématographique Marvel (MCU). Elles peuvent même se multiplier, se décliner (scènes inter- et post- générique), liant les films entre eux au sein de sagas tentaculaires, celles de l’Infini et du Multivers.
Black Panther (2018) de Ryan Coogler n’échappe pas à la règle. La dernière scène post-générique permet de créer un pont narratif vers Avengers : Infinity War au travers du personnage de Bucky. Quant à la scène que nous nommerons inter-générique, elle relève topiquement du teasing, annonçant une suite – programmée par l’ouverture du royaume du Wakanda au reste du monde annoncée par le Roi T’Challa aux Nations Unies.
Suite il y aura. C’est Black Panther : Wakanda Forever, en 2022, avec Ryan Coogler de nouveau réalisateur (et aussi scénariste). Mais entre 2018 et 2022, beaucoup de choses ont eu lieu, tant dans l’arc narratif Marvel (notamment le « snap » de Thanos entraînant l’effacement aléatoire de la moitié des formes de vie de l’univers) qu’hors écran : le décès de l’acteur Chadwick Boseman, qui incarnait le Roi T’Challa alias Black Panther.
C’est donc sur un après que s’ouvre Wakanda Forever. T’Challa est mort (par respect, Ryan Coogler s’est refusé à un nouveau casting), Black Panther n’est plus, le Wakanda est fragilisé, affaibli et menacé par les autres puissances mondiales jalouses de la puissance et de la matière première du royaume : le vibranium.
S’il ne s’agit guère de résumer le film, nous pouvons néanmoins en dégager plusieurs lignes de force : celle du deuil et de la mémoire, celle de la consolidation d’un royaume déstabilisé, celle du maintien de la souveraineté dans une situation géopolitique instable, celle – centrale dès 2018 – du positionnement du Wakanda face au reste du monde : entre ouverture et fermeture, entre positionnement pacifique ou offensif, entre utilisation des super-pouvoirs pour (se) protéger ou détruire.
Qu’en est-il de la fin ? Un spectateur rompu à l’univers cinématographique Marvel pourra être étonné de ne trouver aucune scène post-générique, aucun clin d’œil vers d’autres éléments narratifs de l’univers. Néanmoins, point d’escamotage de la scène inter-générique. L’on pourra même dire que cette dernière est saturée de sens dans une stratification de la mémoire. La dynamique de notre réflexion trouvera son impulsion dans cette scène, tant porte dérobée vers l’histoire qu’horizon vers l’avenir.
Dans cette séquence donc, un enfant apparaît soudain sur une plage en Haïti au moment où Shuri, la sœur de T’Challa, parvient enfin à faire le deuil de son frère. Le spectateur retient son souffle : cet enfant est le fils de T’Challa – un personnage inventé par Ryan Coogler, n’appartenant pas initialement à l’univers Marvel. Plus qu’un deus ex machina, ce fils caché vient incarner à l’écran l’hommage que le réalisateur a voulu rendre à l’acteur décédé. Chadwick Boseman n’est pas remplacé, il a une filiation symbolique, il a une postérité. Sans surprise, c’est seulement à l’issue de cette scène inter-générique qu’apparaît la dédicace attendue depuis le début du film : « Dedicated to our friend Chadwick Boseman ».
Or le fils de T’Challa a un nom, et ce nom est Toussaint. Loin de se réduire à un hommage ponctuel ou même à un élargissement de l’univers fictionnel (cet enfant deviendra-t-il le futur Black Panther ?), cette apparition devient un geste critique qui convoque la mémoire historique du monde noir en réactivant la figure de Toussaint Louverture, leader emblématique de la révolution haïtienne.
Au creux de cette superproduction hollywoodienne centrée sur l’univers du Wakanda, déjà riche de mythologies afro-futuristes, Ryan Coogler ouvre soudain un horizon inattendu et il fait en sorte que cette référence ne passe pas inaperçue. C’est ainsi que le personnage de Shuri se fait exégète métaréflexif : « Toussaint is a beautiful name. It holds a great history. » Sous les codes du blockbuster super-héroïque et les atours du spectaculaire, Wakanda Forever laisse affleurer une historicité palimpseste (voire une stéréométrie au cœur de l’espace haïtien comme lieu alternatif du Wakanda1), une stratification politique où la fiction ne recouvre pas le réel mais en ravive les lignes de fracture.
Cette « great » histoire que charrie le prénom Toussaint mérite exploration. En 2022, dans l’univers diégétique de Wakanda Forever, Toussaint actualise sans aucun doute la capacité de résistance du monde noir, sa force d’émancipation. Rappelons-le, la scène inter-générique se situe en Haïti, dont on sait qu’elle est la première nation au monde à avoir fondé son indépendance sur la lutte d’anciens esclaves contre l’oppression coloniale, indépendance conquise notamment grâce à Toussaint Louverture. L’homme et le lieu sont des symboles forts au sein d’une œuvre qui présente le Wakanda comme un pays africain fictif n’ayant jamais été colonisé, emblème alors d’une souveraineté noire préservée. De l’histoire à l’utopie, une puissance singulière du monde noir s’énonce. Toussaint Louverture comme Black Panther sont des figures héroïques, des grandes figures, « great » au sens d’une grandeur remarquable, et même inouïe. Des super-pouvoirs de T’Challa à la force révolutionnaire de Toussaint Louverture, tous deux sont des black panthers dotés d’une puissance fauve et féroce à protéger les leurs ; et les leurs, ce sont les Noirs que les Blancs ont asservis, avilis, opprimés, dans différents lieux et à différentes époques, de Port-au-Prince au XVIIIe siècle à Oakland au XXe siècle.
Oakland, octobre 1966 : fondation du Black Panther Party, mouvement révolutionnaire qui milite pour la dignité noire et la protection des communautés afro-américaines.
Juillet 1966 : parution de Fantastic Four #52 (Stan Lee et Jack Kirby – Marvel Comics) qui signe la création du personnage de Black Panther.
Stan Lee et Jack Kirby réfuteront le lien entre le nom de leur super-héros et celui du mouvement révolutionnaire. Ryan Coogler, lui, au contraire d’une réfutation, remotive pleinement ce lien et fait d’Oakland un lieu heuristique chargé d’histoire dans le film de 2018, préfigurant déjà l’apparition de Haïti dans celui de 2022. Black Panther s’ouvre en effet sur la ville d’Oakland en 1992 et sur les communautés noires en proie à la violence policière et à la discrimination (autre effet d’historicité palimpseste entre 1966 et les émeutes de Los Angeles en 1992, contre les violences raciales, qui ont eu un retentissement dans toute la Californie). Black Panther, dans un effet de boucle, se clôt à Oakland, de nos jours, avec le Roi T’Challa qui projette de créer un centre social (« social outreach ») dans un quartier afro-américain défavorisé (métalepse et uchronie : il s’agit d’une concrétisation des programmes sociaux du Black Panther Party). C’est un enfant d’Oakland2 qui a le mot de la fin ; s’adressant au Roi T’Challa qui vient de faire atterrir son vaisseau, il lui demande : « Who are you ? »
Cette question reste sans réponse mais trouve un écho quatre ans plus tard dans Wakanda Forever. Dans notre séquence inter-générique, c’est Shuri, cette fois, qui pose la même question :
TOUSSAINT
Toussaint is my Haitian name.
SHURI [en wakandais]
Who are you ?
TOUSSAINT
My name is Prince T’Challa, son of King T’Challa.
En 2022, les mots de la fin sont aussi ceux d’un enfant, mais cette fois, c’est lui qui donne la réponse.
Ces derniers mots déclinent tant un titre qu’une généalogie et confèrent une grandeur certaine à cet enfant. Mais cette généalogie est double : le Prince T’Challa est aussi bien l’héritier du fictif T’Challa que celui de l’historique Toussaint Louverture. Le nom haïtien se fait synonymique du nom wakandais, histoire et fiction s’interpénètrent : la « great history » est tant celle du passé que du futur, de l’advenu toujours présent que de l’à venir déjà pressenti ; la « great history » exprime l’importance majeure de ces figures dans le monde noir, dans une possibilité de refonte des rapports de force géopolitiques.
Toussaint est une figure de la permanence. L’imaginaire de la libération et de l’émancipation noires qu’il incarne continue de circuler, d’inspirer et de se déployer dans des formes narratives nouvelles, y compris dans un blockbuster hollywoodien. Cet enfant inconnu des comics devient symbole de continuité et d’ouverture, symbole d’une liberté qui n’écrase pas (enjeu essentiel de Black Panther dès 2018) mais qui fédère.
Et l’on pourrait décliner les effets de parallélisme puisque, après tout, l’univers Marvel décline des mondes parallèles au nôtre, décline une réalité alternative. « […] Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité […] »3. Si la formule impérieuse d’Aimé Césaire, dans son manifeste poétique de la Négritude, est bien connue, il convient néanmoins de souligner que le testament de la figure synecdoque de Haïti, Toussaint Louverture, prend des contours plus délicats et épineux dans la suite de l’œuvre du poète martiniquais. Dans la scène 1 de l’Acte I de sa pièce de théâtre, La Tragédie du Roi Christophe (1963), il fait surgir Toussaint Louverture dès la première tirade, celle de Pétion adressée à Christophe : « En votre qualité d’ancien compagnon de Toussaint Louverture, en votre qualité de plus ancien divisionnaire de l’armée, le Sénat, par un vote unanime, vous confie la Présidence de la République. »4 Christophe est désigné comme héritier direct de Toussaint Louverture. Pourtant, son parcours sera tragique, son parcours sera trahison du symbole de liberté qu’est le porte-drapeau de la révolution haïtienne en faisant usage de la violence qui aboutit à une forme nouvelle d’asservissement du peuple haïtien alors même que – ironie tragique – le Christophe de la tragédie vise la plus grande émancipation. En parallèle donc, prenons le personnage de Killmonger, antagoniste de T’Challa dans le film de 2018. Lui aussi souhaite libérer ses frères de peau de toute forme d’oppression à travers le monde mais par le biais, également, de logiques d’oppression. Deux figures de l’hubris. Deux figures pour lesquelles la liberté s’acquiert au prix de la violence5.
Se faire héritier de Toussaint Louverture n’est pas une mince affaire. Symbole de liberté certes, encore faut-il en trouver les voies. Et c’est peut-être là que Ryan Coogler exprime avec acuité, dans sa scène inter-générique, la pensée d’une communauté noire décolonisée répondant à ce qu’appelait de ses vœux Achille Mbembe en 2010 :
Il y a un demi-siècle, la plus grande part de l’humanité vivait sous le joug colonial, une forme particulièrement primitive de la domination de race. Son affranchissement constitue un moment clé de l’histoire de notre modernité. Que cet événement n’ait guère marqué de son empreinte l’esprit philosophique de notre temps n’est, en soi, guère une énigme. […] La décolonisation est un événement dont la signification politique essentielle résida dans la volonté active de communauté. […] Elle avait pour but la réalisation d’une œuvre partagée : se tenir debout par soi-même et constituer un héritage.6
Or, oui, Toussaint Louverture est cette figure qui donne puissamment corps à ce double mouvement : se dresser et se faire héritage. Et Ryan Coogler l’a bien compris. Ses films sont cette « volonté active de communauté ». Plus encore, avec le Prince T’Challa/Toussaint il met en œuvre magistralement la déclosion que théorise le philosophe camerounais, à partir de Jean-Luc Nancy :
L’idée de déclosion inclut celle d’éclosion, de surgissement, d’avènement de quelque chose de nouveau, d’épanouissement. […] La question de la déclosion du monde [est celle] de l’appartenance au monde, de l’habitation du monde, de la création du monde, ou encore des conditions dans lesquelles nous faisons monde et nous constituons en tant qu’héritiers du monde.7
Pour faire monde, de Wakanda à Haïti, Ryan Coogler choisit de faire éclore avec un regard neuf l’imaginaire de Toussaint Louverture ; surtout, il choisit de croire en Toussaint forever.
Dans la scène inter-générique de Wakanda Forever, le surgissement de Toussaint est incarné, dépassant de facto son statut de simple nom (aussi paradoxale soit cette affirmation car c’est dans son nom même qu’il advient ; mais ce nom est resémantisé, densifié, réactivé) ou de simple icône. Ryan Coogler fait déclosion, fait communauté, dans un film qui devient in extremis tant création qu’héritage.
