Notre titre se réfère à la formulation onusienne condensée (traduction de la note n° 2) employée pour poser les principes du partage des efforts à consentir par les divers pays afin d'atténuer le changement global. En effet, si chaque individu émet directement ou non des Gaz à Effet de Serre (GES)2, il est évident que d'énormes disparités existent entre les divers habitants de la planète. Dans cet article, on ambitionne de donner quelques clefs pour aller aussi loin que possible dans l'appréciation des responsabilités respectives des uns et des autres.
L'échec des récentes négociations climatiques internationales montre que la question « qui est davantage responsable du changement climatique ? » est très sensible car sa réponse est intuitivement liée au partage du fardeau (surtout son coût économique) de la lutte contre ce changement. En effet, il est acquis que les deux volets de cette lutte, l'atténuation et l'adaptation, engendreront des coûts très variables selon les zones géographiques et que les dommages affecteront d'abord et plus gravement des populations pauvres3.
La conférence climatique de Copenhague, la plus connue, en décembre 2009, avait suscité de grands espoirs. Elle fut considérée comme un échec car aucun engagement contraignant n'y fut souscrit par les nombreux chefs d'État présents. Avec le recul, on peut toutefois relativiser ce jugement puisqu'il y a été posé certains principes qui n'ont toujours pas été reniés (voir 1-1).
L'absence d'avancées significatives dans les négociations climatiques s'explique en apparence par l'affrontement entre les deux plus grands émetteurs de GES de la planète : la Chine (1er) et les États-Unis (2e)4. Comme ils rassemblent presque la moitié des émissions mondiales, aucune stratégie de réduction des émissions de GES n'est crédible sans leur participation. Chacun des deux protagonistes développe depuis quelques années son propre argumentaire pour justifier son refus d'accepter tout traité international de réduction des émissions :
-
Les États-Unis conditionnent l'acceptation de tout accord contraignant à un effort parallèle de la Chine. Ce préalable états-unien est compréhensible puisque, avec des émissions en croissance rapide5, la Chine ne peut s'exonérer de tout effort sinon les réductions consenties par d'autres seraient sans effet sur le niveau mondial des émissions.
-
La Chine se défend en pointant la responsabilité historique des pays développés. En effet, en raison de l'inertie de la « machine climatique »6, le dérèglement climatique observé – et celui qui est enclenché pour les prochaines décennies – est essentiellement causé par l'accumulation des GES (le stock) émis en quantités croissantes depuis le début de la révolution industrielle7. Il s'ensuit mécaniquement que les pays riches et développés, pour la plupart industrialisés depuis plus d'un siècle, portent une responsabilité majeure dans le déclenchement du réchauffement climatique.
Cette observation mettant en exergue la responsabilité historique des pays riches8 est évidemment reprise en chœur par l'ensemble des pays en développement, dont le message à l'adresse des pays développés peut se résumer de la manière lapidaire suivante : « commencez par faire un effort, nous verrons ensuite ». Signalons au passage que les populations de certains pays pauvres émettent si peu de GES qu'elles n'ont pour encore bien longtemps qu'une responsabilité anecdotique dans le dérèglement climatique.
Ajoutons enfin qu'une autre cause récurrente du blocage des négociations climatiques est l'absence à ce jour d'abondement du fonds « vert » destiné à financer des politiques d'adaptation pour les pays pauvres. La mise en place de ce fonds avait pourtant été promise par les pays riches dès 2009 à l'issue de la conférence de Copenhague.
Tous les éléments de diagnostic relatifs aux causes du réchauffement climatique, en particulier les émissions de CO2 annuelles ou historiques, par pays, par habitant, etc. sont connus avec précision. Dans les tableaux I et II du paragraphe 2, on a sélectionné quelques données en lien avec la problématique climatique pour bien situer les ordres de grandeur.
Quel bilan après les dernières conférences internationales ?
La réunion de Copenhague (en 2009) a été suivie de plusieurs autres, presque passées inaperçues, à Cancun (en 2010), à Durban (en 2011) et dernièrement, en 2012, à Doha. À l'issue de ce cycle de négociations porté par l'espoir de conclusion d'un accord avant la fin du protocole de Kyoto9, il est utile de faire le point en examinant les avancées depuis Copenhague.
La conférence de Copenhague
Aiguillonnée par une couverture médiatique intense et dans la foulée du 4e rapport du GIEC (Groupement Intergouvernemental sur l'Étude du Climat)10, la conférence avait bénéficié de la présence de la plupart des responsables étatiques du plus haut niveau. Les deux acquis principaux furent les suivants :
-
Les chefs d'État s'étaient accordés sur un objectif : tout faire pour ne pas dépasser un réchauffement de +2 °C (par rapport à la température préindustrielle moyenne qui prévalait au début du XIXe siècle), seuil reconnu comme dangereux pour l'humanité11. Pour ce faire, des mesures de réduction des émissions de CO2 (le volet « atténuation ») devaient être mises en œuvre par les seuls pays développés (les riches). Les pays en développement, qu'ils soient émergents (ex : la Chine) ou « moins avancés » (ex : l'Éthiopie) étaient exemptés, à ce stade, d'engagements contraignants.
-
En reconnaissant que le réchauffement allait d'abord et surtout frapper les zones tropicales et subtropicales, où se trouvent la plupart des pays pauvres (et plus des ¾ des humains), les pays riches s'étaient engagés à abonder12 le fonds vert déjà mentionné (c'est le volet « adaptation »).
Après la dernière conférence (Doha), quel est l'état des lieux ?
Où en est la politique d'atténuation des émissions de CO2 ?
À l'issue de ces conférences climatiques, le seul accord tangible obtenu in extremis consiste en une prolongation du protocole de Kyoto pour une deuxième phase couvrant la période 2013-2020 ; les signataires de cette deuxième phase, parmi lesquels figurent notamment l'Union Européenne13 et l'Australie, s'engagent volontairement sur des objectifs contraignants de réduction. Cet accord ne risque hélas pas de freiner la vive croissance du total mondial des émissions puisque, à la différence de la première phase du protocole, les signataires ne totalisent plus que 15 % des émissions totales14. A contrario, les trois autres plus gros émetteurs de la planète – Chine, USA, Inde – rassemblant ensemble plus de la moitié des émissions mondiales, ont refusé tout engagement.
C'est plutôt dans le domaine des décisions de principe qu'une avancée réelle a été acquise à Doha. En effet, et pour la première fois depuis le début des négociations climatiques, les 195 nations présentes, sans exception15, ont pris l'engagement de parvenir pour fin 2015 (à l'occasion de la future conférence de Paris16) à la mise en place d'un « instrument juridique à valeur légale internationalement » précisant pour chacun ses engagements précis (réduction ou ralentissement de la croissance de ses émissions). Hélas, cet accord de Paris n'entrerait en vigueur qu'en 2020, ce qui repousserait à la prochaine décennie, au plus tôt, l'amorce d'un déclin des émissions17.
L'adaptation (les réparations des pertes et dommages causés aux pays pauvres affectés par le réchauffement)
Sur cette question, on n'observe aucune avancée puisqu'aucun mécanisme automatique d'abondement du fonds vert n'a encore été mis en place après 3 ans. Ce manquement des pays riches à leur parole, qui prennent prétexte de la crise économique, suscite l'amertume voire l'exaspération des pays du tiers-monde.
Le dérèglement climatique : comment hiérarchiser les responsabilités ?
Dès le début des négociations du protocole de Kyoto, la communauté internationale avait admis les règles suivantes pour le partage du fardeau économique causé par le dérèglement climatique :
-
d'un côté, les pays à hauts revenus (les pays riches)18 devaient s'engager sur deux volets : d'une part, des réductions volontaires de leurs émissions, d'autre part, la création d'un fonds vert.
-
de l'autre, les pays en développement étaient à ce stade exemptés de tout engagement de réduction (pour ne pas entraver leur décollage économique) et de contribution au fonds vert (en raison des faibles valeurs de leurs PIB par habitant).
Pour aller plus loin dans le partage de ces responsabilités, il est utile de conserver ce classement entre pays riches et pays en développement. Toutefois, au sein de ces derniers, on verra dans les tableaux ci-après que les pays dits « moins avancés »19 (les PMA) sont fondés à recevoir un traitement particulier. Par ailleurs, deux décennies après le début du protocole, on doit noter qu'une fraction croissante des émissions est issue du groupe des pays dits émergents20, parvenus à un stade de développement intermédiaire, qui doivent donc prendre leur part de responsabilité.
Les émissions annuelles, les émissions historiques
Les deux tableaux ci-dessous présentent des données climatiques relatives au volet atténuation telles que les flux annuels d'émissions (par pays, groupe de pays ou par habitant), le stock des émissions historiques (par pays ou groupe de pays) ; on y a ajouté deux grandeurs caractérisant les capacités d'adaptation d'un territoire, à savoir le revenu de ses habitants (mesuré ici par le PIB par tête) et le niveau de leur accès à l'électricité, une énergie incontournable pour tout développement économique et pour les mesures d'adaptation.
Dans le tableau 1, on a choisi de classer les pays en trois grands groupes : les Pays Moins Avancés (PMA), l'ensemble des pays en développement (PMA, émergents ou autres) et enfin les pays de l'annexe 1 (riches). En outre, pour faciliter les comparaisons, certaines grandeurs sont présentées en valeur relative en prenant comme base celles des PMA (par convention de valeur unité). Ce tableau ne fait que confirmer des disparités connues :
-
D'une part, s'agissant du bloc des pays à hauts revenus, souvent anciennement industrialisés, on constate qu'ils sont responsables d'environ 65 % des émissions historiques [2], tout en ne regroupant qu'environ 1/5 de la population mondiale21.
-
D'autre part, pour une population totale à peine inférieure à celle des pays à hauts revenus, les PMA n'ont qu'une contribution négligeable au stock des émissions historiques, et le flux annuel total de leurs émissions était encore récemment environ 40 fois plus faible que celui de l'ensemble des pays développés (pour cette question, voir aussi 5e ligne du tableau II).
Le tableau II compare les données des quatre plus gros émetteurs de GES : deux pays émergents très peuplés (la Chine et l'Inde), deux entités riches (les États-Unis et l'Union Européenne) ainsi que celles du bloc des PMA. Les ordres de grandeur présentés appellent les commentaires suivants :
-
Il se confirme que l'implication des deux plus gros émetteurs de la planète, Chine et États-Unis, s'avère incontournable pour toute politique climatique efficace puisqu’ils rassemblent ensemble 43 % du total des émissions (4e ligne).
-
Concernant les flux annuels d'émissions par habitant (5e ligne), on constate d'abord que la Chine se rapproche des valeurs des pays riches tandis que l'Inde reste très en dessous ; ensuite, les émissions des pays riches (et aussi récemment celles de la Chine22) sont supérieures de plusieurs ordres de grandeur (presque un facteur 100 pour les États-Unis) à celles des PMA.
|
source |
PMA |
Pays en développement |
Pays à hauts revenus |
|
|
Population (2012, millions) |
[1] |
830 |
5 800 |
1 100 |
|
Émissions annuelles de CO2 par habitant (2008, échelle relative) |
[1] |
1 |
10 |
40 |
|
Émissions cumulées de CO2 jusque 2004 (en % du total) |
[2] (fig.5) |
≈ 0 % |
≈ 35 % |
≈ 65 % |
|
Consommation d'électricité par habitant (2008, échelle relative) |
[1] |
1 |
6,5 |
40 |
|
PIB par habitant (2011, échelle relative) |
[1] |
1 |
5 |
28 |
Tableau I. Comparaison de données moyennes relatives aux émissions de CO2 et à la capacité d'adaptation pour trois groupes de pays : les pays moins avancés (PMA), les pays en développement (PMA ou émergents), les pays à hauts revenus.
Comparison of data for three groups of countries: least advanced countries (PMA), developing countries (least advanced or emergent), high income countries (annex 1 of Kyoto protocol).
-
La contribution relativement faible des deux pays émergents au stock des émissions historiques (6e ligne) ne fait que traduire la jeunesse de leur décollage économique.
|
Pays émetteur |
source |
Chine |
USA |
U.E. |
Inde |
PMA |
|
Population (2012, millions) |
[1] |
1 300 |
310 |
500 |
1 200 |
830 |
|
Émissions annuelles (rang depuis 2007) |
1er |
2e |
3e |
4e |
? |
|
|
% du total des émissions annuelles (2009) |
[3] |
25 |
18 |
12 |
6 |
≈ 0 |
|
Émissions annuelles par habitant (2007) |
[1] |
1,4 |
5,3 |
2,2 |
0,4 |
0,06 |
|
% dans le cumul (émissions historiques) |
[4] |
7,6 |
29 |
26,5 |
2,2 |
0 |
|
PIB par habitant (2011, échelle relative) |
[1] |
6 |
35 |
26 |
3 |
1 |
Tableau II. Comparaison de données relatives aux quatre plus gros pays émetteurs et au groupe des Pays Moins Avancés (PMA) ; 5e ligne : tonnes de carbone/habitant ; 6e ligne : émissions cumulées jusqu'en 2002.
Comparison of data concerning the four largest emitting countries and the least advanced countries (PMA).
Le concept d'émissions de « consommation »
Les données rassemblées dans les deux tableaux précédents sont basées sur des inventaires nationaux : ce sont des émissions dites « de production », qui comptabilisent l'ensemble des émissions de carbone générées pour la production de biens et services dans les limites d'un territoire national. Or, dans le cadre de la mondialisation, une fraction considérable des émissions mondiales (près du quart [5]) fait l'objet d'échanges commerciaux : ce sont les émissions « enrobées » dans les produits échangés ; plus clairement, il s'agit d'émissions associées aux biens et services produits dans un pays et ensuite exportés puis consommés dans un autre [6]. Les émissions « exportées » peuvent constituer une fraction importante des émissions de production d'un pays, le cas le plus emblématique étant celui de « l'usine du monde », la Chine, dont 22 % des émissions sont associés à des produits exportés [6]. Jusqu'à récemment, ceci était négligé lors des négociations internationales puisque, conformément aux critères onusiens adoptés par le GIEC, seules les émissions de production étaient prises en compte.
Depuis quelques années, les économistes [2, 5, 6, 7] ont introduit la notion d'émissions dites « de consommation »23, qui diffèrent, en plus ou en moins, des émissions de production ; remarquons que ces émissions de consommation sont davantage le reflet du style de vie des populations concernées que celles de production24 puisqu'elles intègrent toutes les émissions de carbone nécessitées par les modes de vie d'une population vivant sur un territoire. En cohérence avec le sens net prédominant dans les échanges mondiaux, à savoir l'exportation à partir de pays émergents vers des pays développés, les émissions de consommation sont, en règle générale, supérieures aux émissions de production pour les pays à hauts revenus (et inférieures pour les pays émergents). La prise en compte des émissions de consommation en lieu et place des émissions de production relativiserait le succès revendiqué par l'ensemble des pays riches concernant la stabilisation globale de leurs émissions (2 % de baisse de 1990 à 2008) [5]. Par exemple, le montant net total des émissions importées par l'ensemble des pays riches, qui a beaucoup augmenté ces dernières décennies, est environ 5 fois plus important que le montant des faibles réductions qu'ils ont réalisées depuis 1990 [5]. De fait, la prise en compte des émissions de consommation ne fait qu'accentuer la déjà grande disparité d'utilisation des ressources fossiles de la planète, déjà évidente à partir de l'examen des émissions de production25. Certains économistes font remarquer perfidement qu'après avoir bâti leur prospérité par plus d'un siècle de boulimie en combustibles fossiles, les pays développés maintiennent leur niveau de vie en délocalisant une fraction parfois importante de leurs émissions dans les pays émergents. Cependant, au-delà de la question éthique, une étude récente [7] montre que l'instauration de mesures visant à freiner les émissions « enrobées » pourrait se traduire par une augmentation du total des émissions.
Le franchissement du seuil critique des +2 °C : est-ce inéluctable ?
La réponse la plus qualifiée à cette dernière question sera fournie par le 5e rapport du GIEC, attendu en septembre 2013. Toutefois, de nombreux rapports ou articles très récents donnent des indications fiables concernant les prochaines décennies car les inerties de la machine climatique et de nos systèmes socio-économiques excluent toute déviation brusque par rapport aux tendances actuelles. Deux rapports récents présentent des projections climatiques à moyen terme (années 2030-2050) limitées soit au continent européen26 soit aux États-Unis27 ; le rapport le plus complet couvrant l'ensemble de la planète jusqu'à la fin du siècle émane de la banque mondiale28, avec un titre volontairement alarmiste : Turn down the heat: why a 4°C warmer world must be avoided.
Bien évidemment, toutes les projections concernant l'évolution du climat29 dépendent aussi des émissions de GES qui seront effectuées, année après année, dans le futur : c'est ce qu'on appelle le scénario des émissions30. Il est important de remarquer que l'incertitude principale sur les projections climatiques résulte de l'inconnu que constitue le scénario que choisiront effectivement les sociétés humaines à l'avenir31. Les climatologues s'accordent pour admettre que la trajectoire climatique de ce siècle sera essentiellement déterminée par les choix (ou l'absence de choix32) des quatre plus gros émetteurs (répertoriés tableau II). Plusieurs scénarios représentatifs33 de diverses situations socio-économiques ont été définis par les experts du GIEC afin que les projections des divers groupes de climatologues puissent aisément se comparer. Avant d'aborder la question de la future température d'équilibre de notre planète, il est instructif d'examiner le bilan bien connu des émissions passées.
L'historique des émissions anthropiques annuelles
La figure 1, qui reproduit la quantité de carbone émise annuellement par l'usage des combustibles fossiles depuis la révolution industrielle montre une accélération presque exponentielle ; pis, malgré la réalité maintenant bien connue de la menace climatique, la période récente ne montre aucun fléchissement de tendance puisque les émissions totales ont augmenté en moyenne chaque année de 1,3 % de 1980 à 2000 et de 3,1 % entre 2000 et 2012 [5]. Autre témoin de l'évolution récente : pendant la période de référence du protocole de Kyoto, de 1990 à 2012, on a relevé une augmentation de 58 % du total des émissions [5], ce qui témoigne de l'insuffisance criante de ce protocole, malgré les efforts de quelques-uns, dont l'Union Européenne.
Figure 1. Émissions annuelles totales de carbone par usage des combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz) depuis la révolution industrielle (http://www.earth-policy.org/indicators/C52).
Annual emissions (in tons of carbon) from combustion of fossil fuels between 1751 and 2009.
Pourrait-on subir un réchauffement de 3 °C, 4 °C, voire plus ?
À l'issue de la conférence de Copenhague, l'ensemble des décideurs étatiques avait convenu d'annoncer les objectifs d'émissions qu'ils se donnaient, de manière volontaire, jusqu'en 2020. Sur la base de ces déclarations d'intention, des climatologues [8] ont pu déduire34 dès 2010 que la trajectoire climatique ainsi prévue conduirait à une élévation de la température globale moyenne de plus de 3 °C à la fin du siècle, notamment parce que les atténuations d'émissions nécessitées après 2020 pour ne pas dépasser les +2 °C seraient trop drastiques pour être envisageables. En cohérence avec le rapport de la banque mondiale évoqué ci-dessus ainsi qu'avec le dernier rapport de l'agence internationale de l'énergie35, l'examen de la littérature scientifique récente montre que la poursuite de la tendance actuelle, qui correspond grosso modo au scénario le plus pessimiste, conduira à une élévation de la température moyenne de 3 à 4 °C avant la fin du siècle, avec toutes les conséquences délétères déjà détaillées dans le précédent rapport du deuxième groupe du GIEC (note n° 4) et schématisées dans un article synthétique ultérieur [9]. En particulier, la communauté des climatologues français prévoit un réchauffement de 3,5 à 5 °C à l'horizon 210036. Beaucoup de climatologues se placent aussi dans cette perspective, crédible bien qu'angoissante, en envisageant les impacts d'un dépassement important du seuil des +2 °C. Il n'est pas dans l'ambition de l'article présent de comparer les multiples articles scientifiques récents qui examinent les impacts d'un dépassement notable de ce seuil. Le lecteur intéressé pourra se reporter aux quelques articles sélectionnés ici [10-15] dont les titres sont souvent assez explicites.
Il faut néanmoins mentionner que, selon plusieurs groupes de climatologues [11, 15, 16], il est encore techniquement possible de rester sous la barre des +2 °C en infléchissant la trajectoire actuelle conformément au scénario suivant : amorcer une atténuation forte avant 2020 et la poursuivre avec vigueur pendant les deux décennies suivantes pour parvenir à une émission globale négligeable avant la fin du siècle. Ce scénario requiert évidemment une profonde transformation du système énergétique mondial (avec de moins en moins de combustibles fossiles) ainsi qu'un haut niveau d'innovations technologiques dans le domaine des énergies alternatives. Tout ceci n'étant rendu possible que par une évolution majeure de nos modes de vie clairement non soutenables, avec des changements sociaux, économiques et politiques.
Conclusion
Le présent article montre sans ambigüité que, quel que soit l'indicateur retenu pour le partage des responsabilités concernant le dérèglement climatique, les pays riches développés, dont la France fait partie, doivent en endosser la plus large part. Par conséquent, ils devraient assumer collectivement l'essentiel du fardeau des politiques d'adaptation et d'atténuation à mener sur toute la planète, ce que permet leur niveau élevé de développement dans tous les domaines (expertise technique, assise financière et stabilité politique). La responsabilité historique des pays développés, qui ne s'étend évidemment pas aux générations précédentes qui n'imaginaient pas pouvoir influer sur le climat, devient de plus en plus prégnante depuis que s'impose la menace d'un dépassement du seuil des +2 °C [17].
Au-delà de cette question éthique, les études macro-économiques montrent qu'il y a avantage à amorcer le plus tôt possible de vigoureuses politiques d'atténuation, car les coûts des dommages futurs deviendront prohibitifs si l'attentisme actuel se prolonge37. Plus schématiquement, ces travaux concluent que l'économie mondiale ne résisterait finalement pas à une dégradation massive de l'environnement.
Pour terminer, on ne peut que condamner la timidité des engagements et corrélativement déplorer la fragilité des résultats revendiqués jusqu'à présent par les pays riches. S'en tenir à des mesures modestes serait assurément plus qu'une faute vis-à-vis des humains les plus démunis de notre planète ainsi qu'envers les générations futures, qui devront affronter un environnement très dégradé.

