La voix restituée de Clorinde dans les Harangues héroïques de Madeleine de Scudéry : un discours de la gloire

DOI : 10.54563/revue-k.1746

Riassunto

Les Femmes illustres, ou les Harangues héroïques is a work that lies somewhere between Ovid’s Epistles and a gallery of illustrious women. Published between 1642 and 1644 by Madeleine de Scudéry and her brother Georges, the two volumes give a voice to various historical and literary heroines. Whilst Clorinda is very taciturn in the Gerusalemme Liberata, and dies silently after her baptism in extremis, in the Harangues héroïques she finds ample space to express her feelings. Whilst one might expect a declaration of affection towards Tancrède, the distraught lover, which would explicitly resolve their romantic story, the harangue places far greater emphasis on heroism, respect for the adversary and military glory. Although Clorinde converts to Christianity as she dies, she does not renounce her roots as a virile, warrior-like figure who demands respect for her strength rather than her beauty. Right up to the brink of death, Clorinde resists the demands that others would impose upon her: she resists love and feelings of affection, yet begs Tancred to perpetuate her reputation as a heroine and her glorious deeds. In the Harangues héroïques, Clorinde asserts her status as a non-conformist, proud woman who renounces love, mirroring the woman who rewrites her.

Mappa

Testo

N’a-t-elle pas jouy durans sa vie & après sa mort, de tous les privilèges de la Guerre, & sa réputation n’est-elle pas sans tache, quoy qu’elle ne se soit pas assujetie aux Loix de mon Sexe ?

Madeleine De Scudéry

Un peu plus de 30 ans après la première traduction française de la Gerusalemme liberata du Tasse1, la Française Madeleine de Scudéry fait le choix d’insérer, dans le deuxième tome des Femmes illustres ou les harangues héroïques (1644), plusieurs personnages issus de la tradition chevaleresque italienne du siècle précédent. Dans ce volume publié sous le nom de son frère Georges, peut-être le fruit d’une collaboration2 avec ce grand italianiste3 (Balmas 1993), Madeleine de Scudéry exploite le genre littéraire de la harangue dans un ouvrage qui se situe à mi-chemin entre les galeries de femmes illustres et les épîtres d’inspiration ovidienne (voir Chatelain, 2002). Comme dans les premières, des portraits féminins exemplaires (dans le sens large du terme) sont brossés mais, comme dans les secondes, ce sont les femmes elles-mêmes qui prennent la parole et s’adressent à un ou plusieurs interlocuteurs – tout en respectant les codes rigides du genre rhétorique de la harangue. Clorinda, peu loquace dans le poème du Tasse, meurt presque silencieusement : l’ouvrage de Madeleine de Scudéry lui redonne la parole, quelques instants avant sa mort, lui offrant ainsi le dernier mot dans le cadre de sa relation avec Tancrède. L’autrice, dans son Argument préliminaire, revendique cette prise de liberté par rapport à l’œuvre originale, et précise qu’il s’agit de « rendre l’advanture plus tendre, et le malheur de Tancrède plus pitoyable » (De Scudéry, 1644, p. 180). Il s’agit donc aussi, et surtout, de résoudre le mystère planant sur la réciprocité des sentiments de l’héroïne et du guerrier, restée incertaine dans l’œuvre originale.

Clorinde, comme les autres héroïnes des Femmes illustres, brise ainsi le gracious silence (Erdmann, 1999) qui est attribué, voire imposé aux femmes. Clorinda, dans le poème du Tasse, dépassait les rôles genrés pour se présenter comme une guerrière4, mais une guerrière vierge et vertueuse sur le modèle de la Camille virgilienne, peu prolixe, qui ne parle que pour demander à être baptisée et à expier ainsi son unique faute. Chez Madeleine de Scudéry, Clorinde prend donc la parole, et on s’attend à ce qu’elle se voue, enfin, à une autre religion : celle de l’amour – la parole et le désir étant traditionnellement perçus comme profondément intriqués chez les femmes. Or, cet horizon d’attente est déçu : Clorinde refuse d’être guerrière et silencieuse, ou amoureuse et loquace. Elle réclame la gloire et la perpétuation de sa réputation par-delà la mort, grâce à l’intermédiaire de Tancrède, dont la fonction d’amant réside, justement, dans ce rôle de transmission. À ce titre, la prise de parole de Clorinde est destituante : elle remet en question la fixité des rôles genrés, l’empire de l’amour et la réduction de l’image de la femme à ses sentiments amoureux ou religieux. Reflet des ambitions des salonnières et des futures précieuses, dont Madeleine de Scudéry est souvent désignée comme la cheffe de file5, elle se fait la porte-parole du droit des femmes à la gloire, et à une gloire retentissante et durable.

1. Restituer pour mieux destituer : le pouvoir de la parole.

Dès « l’argument » liminaire, l’autrice indique être pleinement consciente du caractère audacieux, voire iconoclaste de son entreprise : elle choisit de bouleverser le parti pris d’un auteur tel que le Tasse, et persiste dans ce choix, sachant par avance s’attirer des critiques :

Chacun sçait que dans la Hierusalem du Tasse, Tancrède tue Clorinde sa Mestresse sans la connoistre : mais chacun sçait aussi, qu’elle ne le reconnoit point, et qu’elle meurt presques sans parler. Je ne doute donc pas, qu’on ne m’accuse de falcifier l’Histoire, (si toutesfois une fable doit avoir ce nom) et qu’on ne me trouve étrangement hardy, d’oser entreprendre de faire parler une Heroïne, qu’un si fameux Autheur a fait taire. […] Que le Lecteur souffre donc, que comme le Boyardo et l’Arioste disent souvent, que c’est Turpin qui a dit ce qu’ils inventent ; je dis aussi, qu’un autre Historien que le Tasse, asseure que le coup d’espée fut un peu moins grand, que Clorinde vescut quelques heures, & qu’elle parla à peu près en ces termes au généreux Tancrède […]. (De Scudéry, 1644, p. 179-180)

L’autrice dévoile ici les mécanismes de la littérature, et ses potentialités : les « grands auteurs » ne sont pas intouchables, et il suffit d’user des mêmes ruses qu’eux pour proposer une perspective nouvelle fondée sur leur œuvre. En cela, Madeleine de Scudéry semble anticiper la pratique de la « révision féministe », qui consiste à réécrire des textes du point de vue des femmes, et dont Cassandra Martigny (2025) a démontré qu’elle pouvait s’appliquer à des textes plus anciens. Cette « reprise » de parole permet ainsi de déplacer la focale au sein d’histoires bien connues, en somme, comme le formule Donna Kuizenga, de « refaire l’histoire en la féminisant » (2002, p. 161) tout en redonnant de l’épaisseur narrative, psychologique et rhétorique aux personnages féminins. Suzanne C. Toczyski affirme que, chez notre autrice « les femmes illustres qui discourent devant différents publics ne sont pas des victimes dociles du sort ou de la société patriarcale au sein de laquelle elles évoluent ; loin d’être passives, en prenant la parole elles se mettent en position de sujet agissant pour leur propre bien et pour le bien des autres » (2002, p. 155), ce que semble pleinement corroborer l’exemple de Clorinde.

Pour opérer cette révision, Madeleine de Scudéry profite pleinement du genre de la harangue, qui permet de faire parler les protagonistes à la première personne, ce qui est rarement le cas dans les galeries de femmes illustres, comme le souligne Donna Kuizenga :

Le choix du genre donne pourtant aux Femmes illustres une partie de leur caractère particulier, puisque, à la différence des héroïnes du père Le Moyne dans ses Femmes fortes, les femmes illustres des Scudéry ne sont pas des sujets passifs. Telles les héroïnes du théâtre ou les personnages des romans ultérieurs de Madeleine, ce sont les femmes elles-mêmes qui parlent par le truchement de la fiction. Dans le texte des Scudéry, c’est la femme illustre qui occupe l’avant-scène tandis que le rôle des auteurs se réduit aux brefs passages au commencement et à la fin de la harangue […]. (1993, p. 302)

Cette modalité de réécriture est ici pleinement visible dans la forme du monologue, qui n’est interrompu que par les pleurs de Tancrède. Dans l’œuvre du Tasse, Clorinda ne prend la parole que six fois : d’abord pour se présenter au roi de Jérusalem, lui offrir ses services et sauver les chrétiens Sofronia et Olinda (chantII), puis pour encourager ou donner des directives à ses soldats au cours des conflits (chant III, VII) ou provoquer ses adversaires, notamment Tancrède (chant III, chant XII), enfin pour demander le baptême avant sa mort (chant XII). Hormis la première prise de parole, le discours au roi de Jérusalem, et le début du chant XII, qui signera sa mort, les répliques de Clorinda au discours direct ne dépassent pas quelques vers.

Chez Madeleine de Scudéry, au contraire, Clorinde parle longuement, reflétant la position prévalente des femmes dans l’art de la conversation mondaine au XVIIe siècle (Craveri, 2002). La première personne est largement prédominante : Tancrède cesse d’être le protagoniste de l’épisode. Clorinde transmet ainsi ses instructions, matérialisées par un large emploi de l’impératif, dans une sorte de testament moral. Elle dicte minutieusement un portrait d’elle-même qui devra être diffusé par l’amant, comme une épitaphe dont elle maîtrise les détails, et qu’elle répète consciencieusement, pour qu’elle ne soit pas déformée par la suite. Dans la Gerusalemme liberata, le Tasse offrait déjà un portrait de Clorinda en héroïne ; cependant, dès que Tancredi apparaissait, le regard se déplaçait de la guerrière à la femme attirante, comme au chant III : « Aux coups, le chevalier point ne réplique, / Et tant ne veille à se garder du fer / Qu’à regarder les beaux yeux et les joues / Où l’Amour tend son arc inévitable » (Le Tasse, 2002, p. 109).

La Clorinde de Madeleine de Scudéry cherche à réécrire leurs rencontres, et à éclipser ses atouts physiques derrière ses qualités militaires :

Ouy, généreux Prince, je me souviens de ceste grande journée, qui vous acquit tant d’honneur ; où poussée de cette noble ambition, de vaincre en vous le plus vaillant, et le plus courageux de tous les hommes, je vous poursuivis si opiniastrement, que ma hardiesse, ou plustot ma témérité, vous donna de l’estime de moy. (De Scudéry, 1644, p. 184)

Le portrait qu’elle dicte posthume évacue totalement la dimension physique, pour ne porter que sur deux versants, la bravoure et la vertu. Tancrède, cependant, ne semble écouter que d’une oreille, tout à son chagrin, ce que Clorinde souligne en décrivant les réactions de son interlocuteur à son discours : « Je voy bien que ce discours redouble vostre douleur » (p. 191), « Mais, hélas, je connois bien que j’augmente vostre douleur, en pensant la consoler […]. Je ne vous diray donc plus rien, qui puisse augmenter vos larmes » (pp. 195-196). Une forte opposition se tisse entre une Clorinde éclairée, en pleine possession de ses moyens oratoires, et un Tancrède éploré, qui ne réfléchit pas et ne semble pas prêter attention à ses paroles. En quelque sorte frustrée par cette conversation manquée, Clorinde doit même feindre les répliques de son interlocuteur muet pour pouvoir lui répondre, en insérant des didascalies : « Mais cependant (me direz-vous) elle meurt par la main de ce Tancrède ; il est vray, (vous répondray-je) mais elle meurt pour sa gloire » (p. 191). Par cette attitude rationnelle et pleinement maîtrisée, Clorinde se protège des accusations d’ensauvagement ou de monstruosité qui pouvaient peser sur la femme guerrière6. Cette distraction de la part de Tancrède est accentuée par une sorte d’anticipation : on sait qu’au chant XIII du Tasse, après la mort de l’héroïne, le guerrier se laisse piéger par un enchantement dans la forêt, qui lui fait entendre Clorinda dans un cyprès, et l’empêche de couper du bois pour réparer les machines de guerre des chrétiens. Il est pourtant prévenu, ici, que cela ne se produira pas : « Ne craignez pas que son Phantôme vous épouvante, lors que vous visiterez son cercueil : n’y qu’avec une voix plaintive et lamentable, elle vous reproche sa mort. Non, Tancrède, vous ne verrez plus ny Clorinde, ny son Ombre, et vous n’entendrez plus ny sa voix, ny ses soûpirs » (p. 195).

En outre, en exploitant le genre de la harangue, Madeleine de Scudéry peut exhiber toute son habileté rhétorique, tout à l’attribuant à une oratrice :

Le style de Scudéry dans ces harangues est pleinement oratoire : des phrases longues, souvent périodiques ; un recours fréquent aux exclamations, aux interjections et aux épithètes héroïques (adjectifs ou titres précédant les noms, caractéristiques du style épique) ; des métaphores, des personnifications, de l’ironie, des descriptions saisissantes, des énumérations, des hyperboles, et toutes autres ressources du langage figuré ; et des arguments pertinents, bien formulés, s’appuyant sur tous les lieux communs de la formation rhétorique (arguments de cause, d’effet, de définition, de comparaison, d’oppositions, de noms ou d’étymologies, d’associations ou d’adjonctions, etc). (De Scudéry, 2004, p. 17, notre trad.).

On peut voir ce style ce style à l’œuvre dans des phrase telles que « Ouy, genereux Prince, je puis user de ces termes : & j’ose esperer que vous ne trouverez pas mauvais, que Clorinde croye vous obliger sensiblement, lors qu’elle employe les derniers moments de ses jours, à vous témoigner la véritable estime qu’elle a conceuë, pour vostre extrême vertu » ((De Scudéry, 1644, p. 195 : interjection, apostrophe, épithète héroïque, litote, paraphrase, hyperbole) ou « Cessez, courageux Chevalier, cessez, de regretter ma perte ; & souvenez vous que peu s’en est fallu, que je n’aye causé la vostre. Mais encor une fois, ce que je voy, & ce que j’entends, peut-il estre véritable ? » (ivi, p. 183 : épithète héroïque, répétition, parallélisme, question rhétorique)… Clorinde n’est donc pas une simple interlocutrice, ou une profératrice d’interjections, comme la Clorinda du Tasse : sa prise de parole ante-mortem, structurée et soignée, signe la reprise en main de son destin post-mortem. Et qu’importe si Herminie, dans la harangue suivante, conteste l’argument défendu par Clorinde en affirmant que « l’Amour ne doit aller que jusqu’au Tombeau ». L’important est, ici, de démontrer la capacité rhétorique des femmes et leur légitimité dans ce champ : « publier un volume de discours fictifs […] permet à Scudéry de démontrer ses talents d'oratrice humaniste sans enfreindre les normes de genre de la société de son temps » (De Scudéry, 2004, p. 21).

2. L’Amour Héroïque : le Tendre sur le champ de bataille.

L’opportunité de redonner la parole à Clorinde aurait pu être l’occasion de lui faire avouer des sentiments réciproques envers Tancrède. Cette intention semble même transparaître dans l’argument liminaire, qui annonce vouloir « rendre l’advanture plus tendre, & le malheur de Tancrede plus pitoyable » en faisant dire à Clorinde que « l’amour ne doit pas mourir avec l’amante » (De Scudéry, 1644, p. 180). Une fois la question de l’inimitié militaire et religieuse résolue par le baptême, aucun obstacle ne s’oppose plus à leur amour – outre la mort imminente de la guerrière. Le sujet est d’autant plus brûlant que Clorinda ne s’est jamais exprimée sur ce sujet chez le Tasse, contrairement à Tancredi : ce dernier lui a avoué ses sentiments au chant III, mais l’arrivée d’un groupe de combattants a interrompu leur échange, et aucun élément quant à la réaction de Clorinda n’a été donné. Le monologue de Clorinde mourante chez Madeleine de Scudéry se présente comme l’occasion parfaite pour résoudre cette situation intriquée. Or, cet horizon d’attente d’un aveu d’amour réciproque est déçu. L’épisode est rendu « plus tendre » non par le partage des sentiments, mais par la négation de toute passion et par la demande d’une amitié (plus précisément, nous le verrons plus loin, d’une tendre amitié) posthume – ce qui rend d’ailleurs, peut-être, Tancrède « plus pitoyable ». On observe, en effet, une forme d’inversion des rôles genrés traditionnels : le guerrier se montre ultra sentimentaliste, tandis que Clorinde apparaît raisonnable, bien qu’étant sur le point de mourir. On semble trouver là une tentative, de la part de cette dernière, d’abolir chez Tancrède un amour violent et déraisonnable, ce que Marie-Joëlle Guillaume qualifie de leitmotiv de l’écriture de Madeleine de Scudéry : « la condamnation de la passion amoureuse quand elle échappe au contrôle de la volonté et de la raison, car elle conduit aux pires excès » (2022, p. 167). Au contraire, Clorinde ne correspond pas pleinement au modèle d’héroïsme féminin du XVIIe siècle (Rolla, 2005, n.p), puisqu’elle perd sa « capacité déchirante d’aimer ».

Ses paroles ultimes sont ainsi soigneusement sélectionnées, démontrant une maîtrise du langage dans un moment d’extrême lucidité, plutôt qu’une confession passionnée et désordonnée dictée par l’urgence. À ce titre, le champ lexical de l’amour est faible, et systématiquement resémantisé en estime. D’après elle, les sentiments amoureux qu’elle a inspirés à Tancrède sont plutôt de l’admiration pour ses qualités militaires que pour ses attraits physiques : « ma hardiesse, ou plustost ma témérité, vous donna de l’estime de moy » (De Scudéry, 1644, p. 184), ou encore, plus loin :

[…] faites que ses Cendres n’éteignent pas cette noble ardeur, que ses actions Héroïques ont allumée dans vostre âme ; vous l’avez aimée ennemie, aimez-la dans le Cercueil, vous l’avez aimée lorsqu’elle avoit les armes à la main contre vous, aimez là lorsqu’elle sera morte par vous, vous l’avez aimée lorsqu’elle vous haïssoit, aimez-la lorsqu’elle aura finy ses jours en vous asseurant, qu’elle a estimé vostre valeur et vostre vertu […] (ivi, p. 187)

Si elle a provoqué de l’ardeur, c’est par ses faits d’armes, et elle a éprouvé pour lui, pour les mêmes raisons, de l’estime. Le terme vertu, souvent appliqué aux femmes pour désigner un comportement conforme aux attentes morales de la société, est ici adressé à l’homme, pour son courage physique. Les codes de la séduction sont complètement bouleversés, car les deux sexes sont célébrés pour leur bravoure militaire, ce qui provoque des sentiments déséquilibrés entre l’une et l’autre.

En effet, Clorinde est claire : si elle admet qu’elle aurait voulu avoir changé de camp, il semble que ce soit plutôt pour des raisons liées à la religion et à l’estime que par amour passionnel :

Je meurs toutesfois avec le regret, de ne l’avoir pas employée [ma vie], au service de mon Libérateur : mais comme cette ingratitude n’est pas volontaire, ne laissez pas de regarder ma mort, comme si je la souffrois pour vous sauver, au lieu que je la souffre pour avoir voulu vous perdre. Imaginez-vous que tous les coups que je vous ay portez, ont esté portez contre vos ennemis, & non pas contre vostre personne : faites que le sang que je répands, serve de prix aux larmes que vous versez : et croyez en fin, qu’après la generosité que j’ay remarquée en vostre âme, si Clorinde eust vescu, elle vous aurait témoigné par ses actions, qu’elle n’estoit plus capable de vous conter entre ses adversaires. (p. 188)

Clorinde semble proposer une analogie entre Jésus et Tancrède, ce dernier lui donnant accès, par la mort qu’il lui inflige, à la rédemption et à la conversion. Cependant, la mort de Clorinde est également une occasion de rédemption pour Tancrède, qui s’était égaré de sa mission militaire et religieuse en raison de son attirance pour elle, attirance qui ne pouvait cesser qu’avec la mort. Les propos de Clorinde ne sont teintés d’aucun autre type de regret, et elle souligne à plusieurs reprises le fait qu’elle n’aurait pas cédé à ses avances, et que leur relation n’aurait pu être que guerrière :

Et puis, Illustre Prince, si le hazard de la guerre, ne nous eust point fait rencontre, & que le Sort & vostre valeur, ne m’eussent pas mise aux termes où je me voy ; jamais Clorinde ne vous auroit donné, nulle marque de sa reconnoissance : elle avoit une vertu austère, qui l’eust obligée à vous traiter toujours en ennemy […]. Quand j’eusse vescu plus longtemps, que pouviez-vous attendre de plus heureux ? vous n’auriez jamais veu Clorinde, que les armes à la main : ne vaut-il pas mieux (puis que le Ciel ne le veut ainsi) que vous ne la voyez plus du tout ? son idée vous sera plus agréable, qu’elle mesme ne vous l’eust esté de cette manière : & de l’humeur dont elle est, elle veut bien que vous aimiez sa mémoire, mais elle n’eust peut-estre pas voulu, que vous eussiez aimé sa personne. (pp. 191-193).

Pourtant, l’argument liminaire nous avait annoncé que le sujet central de la harangue serait que « l’Amour ne doit pas mourir avec l’Amante ». De quel amour, alors, s’agit-il ? Une notion clé apparaît au milieu de la harangue, celle d’amour héroïque : « C’est la véritable marque de l’Amour Héroïque, et de la véritable vertu : c’est aimer pour aimer, et non pas pour la récompense » (p. 189). Ce passage apparaît lorsque Clorinde évoque la nécessité, pour Tancrède, de perpétuer sa mémoire au-delà de la mort, signe d’amour véritable et vertueux. Ce concept semble éclairer le discours tout entier : le seul amour qui puisse exister entre eux est une relation interpersonnelle de champ de bataille, qui est, pour Clorinde la guerrière, le véritable lieu de l’épanouissement, et il ne peut exister qu’à travers la mort, et non avant.

En effet, Clorinde moribonde, et uniquement parce qu’elle est moribonde, consent à recevoir l’amour de Tancrède : « la mort qu’elle reçoit de vostre main, luy fait recevoir vostre amour sans colère & sans haine » (p. 192). Elle lui transmet, à travers son discours, ce qu’elle qualifie de « témoignages d’amitié » (p. 195) et lui demande une « amitié si pure, que l’espérance mesme n’y a point eu de part » (p. 190). Elle semble ainsi accepter une forme d’amitié réciproque, fondée sur la vertu, et plus précisément sur la vertu militaire. On pourrait voir là, de façon embryonnaire, les prémisses du concept de Tendre, qui sera développé plus tard dans Clélie (1654-1660), c’est-à-dire une affection vertueuse et sincère, s’appuyant sur le temps long pour se transférer en véritable lien intime, mais toujours chaste. Ce que Clorinde exige de Tancrède correspond pleinement, en effet, à la définition de l’amour tendre qui est donnée par Aronce dans Clélie :

Une amour sans tendresse n’a que des désirs impétueux, qui n’ont ni bornes ni retenue, et l’amant qui porte une semblable passion dans l’âme ne considère que sa propre satisfaction, sans considérer la gloire de la personne, car un des principaux effets de la tendresse, c’est qu’elle fait qu’on pense beaucoup plus à l’intérêt de ce qu’on aime qu’au sien propre. (De Scudéry, 2006, p. 76)

Considérer la gloire de la personne : c’est précisément ce que Clorinde demande à Tancrède. Et elle semble pouvoir lui offrir, en retour, le témoignage de son amitié tendre. Cette tendresse semble naître de deux des trois facteurs qui peuvent la provoquer, selon la célèbre carte de Tendre : la grande estime et la reconnaissance, deux éléments plusieurs fois évoqués dans la harangue (ce qui n’est pas le cas du troisième facteur, l’inclination). La Générosité, qualité évoquée plus haut7, est à la fois l’un des villages sur la route menant de la Nouvelle amitié à Tendre, et la qualité principale de Tancrède, maintes fois évoquée dans la harangue, « vertu suprêmement héroïque » (Kuizenga, 1993, p. 303). Obéissance est un autre de ces villages, et Clorinde semble espérer, par ses exhortations, que Tancrède y passera également. La convocation du concept du tendre dans cette harangue contribue à cultiver une certaine ambiguïté si, comme le souligne Dorothy Backer (1974, p. 196), chez Madeleine de Scudéry la frontière entre amitié et amour reste floue. Mais quoi qu’il en soit, l’amour passionnel désiré par Tancrède est pleinement refoulé, tant par la mort imminente de l’ « amante » que par ses paroles.

3. Un discours féminin pour la gloire.

Ainsi le vocabulaire militaire envahit-il toutes les sphères du discours, jusqu’à resémantiser le concept même d’amour. L’omniprésence de la gloire dans l’œuvre de Madeleine a déjà été soulignée : Sharon Diane Nell indique que le mot « gloire » et ses dérivés apparaissent 150 fois dans le premier volume des Harangues héroïques (De Scudéry, 2021, p. 5). Dans la harangue qui nous intéresse ici, le pilier du discours de Clorinde est bien la gloire. La notion apparaît tôt dans le texte, et c’est elle qui lui fait accepter la mort : « Je ne regrette donc point, la part que je pouvois encor avoir à la vie ; la mienne a esté assez longue, puisqu’elle a esté sans tache ; j’ay peu vescu, je l’advoue, mais j’ay vescu avec gloire, et je meurs avec honneur » (De Scudéry, 1644, p. 186). La mort ne fonctionne alors que comme un réhausseur de la gloire, d’autant qu’elle est provoquée par Tancrède, présenté par Clorinde comme le guerrier le plus puissant, ce qui la classe logiquement au second rang : « Si Clorinde doit estre vaincue, il falloit que que ce fust par celuy qui a accoûtumé de vaincre tous les autres ; ce n’est pas peu pour elle, de luy avoir disputé cet illustre prix comme elle a fait, et de ne luy avoir cédé, que parce que rien ne luy peut résister. » (p. 186).

Elle souligne aussi la gloire qui, par sa mort, se reflétera sur Tancrède lui-même au sein du camp chrétien, traçant au passage son propre portrait, non dénué d’une perspective genrée clairement exhibée :

[…] toute l’Armée de Godefroy vous rendra grâce de cette action, car bien que je sois d’un sexe, qui pour l’ordinaire, ne permet pas que l’on tire advantage de le combattre, je pense néantmoins sans vanité, que le nom de Clorinde est assez fameux, pour oser croire comme je say, que tous vos Chevaliers s’estimeroient fortunez, non seulement d’estre ses vainqueurs, mais mesme d’estre ses vaincus. Ne jettez donc pas sur mon Tombeau la Couronne que vous avez acquise par ma défaite, comme indigne de vostre front ; ne dédaignez pas vostre victoire, si vous ne voulez me faire un outrage […]. (pp. 186-187)

Clorinde, en dépit de la faiblesse qui est habituellement attribuée aux femmes, se présente comme une adversaire digne de Tancrède, une véritable menace pour les chrétiens, une légende militaire crainte par tous. À ce titre, être tuée par Tancrède était indispensable, pour n’avoir failli que face au plus valeureux des guerriers, et pour s’assurer que son souvenir pourra être perpétué par lui, véritable sommet de sa gloire :

Mais cependant (me direz-vous) elle meurt par la main de ce Tancrède ; il est vray, (vous répondray-je) mais elle meurt pour sa gloire. Nul d’entre les mortels ne devoit estre son vainqueur, que celuy qui est assez généreux, pour pleurer son ennemye. Le sang qu’elle eust répandu en toute autre rencontre, auroit noircy sa réputation : il falloit donc pour l’honneur de ses armes, que ce fust de vostre main qu’elle perdist la vie, afin de vivre éternellement. (p. 191)

La perpétuation de la gloire de Clorinde tient donc tout entière à la bonne volonté de Tancrède de se faire gardien de sa mémoire, « chevalier » du souvenir de la guerrière. Il semble que c’est précisément pour cela qu’elle accepte son amour, et qu’elle lui demande de façon répétée que cette affection pure se perpétue dans l’au-delà :

N’ayez pas la lâcheté de ces gens indignes de voir le jour, qui cessent d’aimer leurs Amis, dès qu’ils ne sont plus en estat de reconnoistre leur amitié : ne soyez pas (dis-je) de ceux à qui les Sépulchres donnent de l’horreur, et qui n’osent suivre les personnes qu’ils aiment, dans les Ombres du Tombeau. Ces foibles intéressez, qui ne cherchent que la récompense dans leurs affections, et qui n’aiment que les choses agréables, ne sont pas dignes de joyr de la lumière : les Âmes grandes & généreuses, ne sont pas capables d’en user ainsi : et à dire les choses comme elles sont, ce n’est que sous la Tombe, et entre les bras de la mort, que nous pouvons nous assurer fortement, de la bienveillance que l’on a pour nous. Tous les services que l’on rend aux vivants peuvent être soupçonnés d’intérêt particulier : mais tous les honneurs que l’on rend aux morts ne peuvent être mal expliqués, et méritent de vivre éternellement, dans la mémoire de tous les hommes. (ivi, p. 188-189)

La crainte que Tancrède n’ait été lié à elle que par une attirance physique et qu’il l’oublie dans la mort n’est pas tant une peur de l’évanouissement de sentiments personnels éphémères et superficiels, que la crainte de sombrer dans l’oubli, d’être invisibilisée. Il s’agit d’une véritable obsession dans le texte, si un paragraphe est consacré au même sujet un peu plus loin :

[…] parmy les personnes Héroïques, le temps, l’absence, ny mort mesme, ne peuvent faire changer leurs inclinations. Ils aiment dans le Monument, ce qu’ils ont aimé sur la Terre : le souvenir de cet agréable objet, leur tient lieu de sa personne : & comme ils ont aimé sans espérance et sans intérest, ils conservent sans infidélité et sans peine, l’amitié qu’ils ont promise. Certainement il y auroit quelque chose de dur et d’injuste, de perdre tout ensemble, la lumière, la vie, et l’affection de ses Amis c’est revivre en eux, que de demeurer en leur mémoire : ressuscitez donc Clorinde de cette sorte, et ne la faites par mourir une seconde fois, d’une façon plus cruelle que l’autre. (pp. 194-195)

Clorinde, chez Madeleine de Scudéry, est consciente d’être une guerrière exceptionnelle, mais elle semble aussi consciente – bien avant l’heure, s’il n’a été théorisé que récemment – du processus d’invisibilisation qui frappe invariablement les femmes, même celles célébrées de leur vivant (Marsay, 2022). Celui-ci ne peut être évité que grâce à la tendre amitié, voire au tendre amour qui, conformément à l’argument de la harangue, doit survivre à la mort. Alors que l’une des plus grandes qualités pour les femmes au XVIIe siècle est de garder ses qualités secrètes (Hepp, 1984, p. 19), Clorinde réclame tout l’inverse.

L’obsession de la gloire chez Clorinde s’étend plus généralement à toute la production de Madeleine de Scudéry, et culminera dans le Discours de la gloire, couronné par l’Académie française lors du concours de discours organisé en 1671 sur le thème imposé « De la louange et de la gloire. Qu’elles appartiennent à Dieu en priorité, et que les hommes en sont ordinairement usurpateurs ». L’autrice y dit, fort à propos, que « [c]’est pour elle qu’on entreprend les choses les plus difficiles, qu’on étudie, qu’on voyage, qu’on donne des batailles, qu’on expose sa vie à mille périls » (De Scudéry, 1671, p. 4).

4. Clorinde ou le pouvoir destituant de la salonnière

Une partie du titre donné par Madeleine de Scudéry à son entreprise nous offre une clé de compréhension précieuse : les Harangues héroïques sont, littéralement, des exercices de rhétorique fondés sur la notion de gloire. Elles s’écartent en cela de la tradition des galeries de femmes illustres et redonnent la parole aux protagonistes, plutôt que de décrire leur vie d’un point de vue externe. Ce changement de focalisation permet habilement d’exposer des points de vue différents : par exemple, l’argument « que l’Amour ne doit pas mourir avec l’Amante » exposé dans la harangue de Clorinde est suivi, dans la harangue suivante, par le point de vue contraire, « que l’Amour ne doit aller que jusqu’au Tombeau », défendu par Herminie qui, on le comprend, compte sur la mort de Clorinde pour enfin réussir à séduire Tancrède. Malgré cette diversité de points de vue, la thématique de la gloire traverse tout l’ouvrage. Dans l’adresse liminaire « aux dames », déjà, l’objet du second volume (comme du premier) est « la Gloire de vostre sexe » : « c’est par elles [les harangues] que je tâche, d’achever l’Arc de Triomphe que j’ai consacré à cette Gloire » (De Scudéry, 1644, n.p.). Le concept de gloire apparaît dans de nombreuses harangues. Laodamie essaye de convaincre Protésilas de ne pas aller à la guerre, car il doit se consacrer à son épouse et cette prérogative ne peut être dépassée que par une seule autre : « la gloire est la seule chose, que l’on doit aimer autant qu’elle [la personne aimée], et que l’on peut quelquefois préférer à elle » (p. 119). La tension entre la gloire et l’amour traverse tout le volume : dans la harangue de Clorinde, comme nous l’avons vu, c’est la première qui l’emporte largement sur la seconde.

L’ouvrage, et en particulier notre harangue VI, apparaît représentatif de l’obsession de Madeleine de Scudéry, et plus généralement de son époque, pour la gloire, et spécifiquement pour la gloire féminine. Entre la publication des deux volumes, en 1643, Anne d’Autriche monte sur le trône pour assurer la troisième régence féminine en moins de cent ans : elle sera la protagoniste, cinq ans plus tard, de la Fronde, au cours de laquelle d’autres femmes joueront un rôle politique et militaire. En ce sens, les Harangues héroïques, et en particulier celle de Clorinde, anticipent cette profusion de femmes guerrières – qui seront, a posteriori, critiquées précisément pour leur participation directe et présentées sous un jour cruel et monstrueux (De Scudéry, 2021, p. 17). L’autrice, si elle n’évacue pas complètement la thématique topique de la vertu féminine, y ajoute celle de la gloire, une gloire non pas abstraite ou passive, mais réellement héroïque.

Les protagonistes et oratrices des Harangues héroïques revendiquent ainsi un véritable droit féminin à la gloire, qu’elle soit intellectuelle et littéraire (comme le développe Sapho dans la dernière harangue du premier volume) ou politique et militaire (comme le développe symétriquement Armide dans la dernière harangue du deuxième volume). Or, les salonnières et les précieuses, deux catégories de femmes participant activement à la vie sociale et érudite de leur temps, auxquelles Madeleine de Scudéry sera associée, étaient fréquemment victimes de clichés et faisaient l’objet d’une réception moqueuse. Sans entrer dans le débat sur la pertinence de l’appellation de « précieuses » (Duchêne, 1995, Duchêne, 2001, Stanton, 1981), reste que ces groupes d’intellectuelles étaient le reflet d’un mouvement féminin, parfois associé à une forme de proto-féminisme pour certaines de ses valeurs et de ses revendications, comme le refus du mariage8, la valorisation de l’amour platonique et le désir de participation à la vie politique. Madeleine de Scudéry défia elle-même les stéréotypes de genre, en restant célibataire toute sa vie, et en habitant seule après l’exil de son frère Georges en Normandie en 1654 – maison qu’elle habitera jusqu’à sa mort en 1701.

Le choix du genre même de la harangue est en soi destituant, puisqu’il « relève en effet du domaine de la rhétorique, discipline en principe exclue de l’éducation féminine » (Aronson, 1983, p. 125). Il semble que Madeleine de Scucéry et ses pairs, revendiquant un certain degré à la fois d’autonomie personnelle et d’inclusion dans la collectivité, trouvent un écho dans la requête de Clorinde d’obtenir la gloire éternelle malgré une vie correspondant peu aux attentes sociales pesant sur son sexe – et précisément en vertu de cela. Elle exprime la fierté d’avoir vécu hors des sentiers battus et du carcan imposé aux femmes, et la nécessité que le souvenir de cette vie hors du commun ne meure pas avec elle. On ne sait si Tancrède sera digne de sa confiance sur ce point ; cependant, la lecture des harangues suivantes révèle une autre perpétratrice de la mémoire de Clorinde, en la personne d’Armide. Dans sa harangue à Renaud (qui est aussi, de façon significative, la dernière du recueil, et ne peut donc être « contredite »), elle souligne plus que Clorinde elle-même l’audace de ce choix de vie :

N’a-t-elle pas [Clorinde] jouy durans sa vie & après sa mort, de tous les privilèges de la Guerre, & sa réputation n’est-elle pas sans tache, quoy qu’elle ne se soit pas assujetie aux Loix de mon Sexe ? selon la bienséance ordinaire, Clorinde estoit une vagabonde, qui passoit toute sa vie parmy des hommes et sous les armes : la douceur qui est si naturelle à mon Sexe, s’estoit noyée dans le sang qu’elle répandoit : elle alloit seule par les campagnes ; elle alloit de nuict par les forests et parmy les troupes : cependant sa renommée est glorieuse, et son nom est immortel. On ne peut pas dire encor, que mesme dans les combats, elle n’ait point usé de surprise, pour vaincre ceux qu’elle a attaquez : elle quitta ses armes de peur d’estre connue par les vostres, lorsqu’elle fut embraser cette grande machine qui vous aviez élevée contre Hierusalem, et il n’est point de ruse de guerre, dont elle ne se soit servie. Cependant Clorinde est l’ornement de son Sexe, de sa Nation, et de son Siècle […]. (De Scudéry, 1644, p. 557)

Clorinde semble ainsi incarner cet idéal féminin de la femme forte, typique du XVIIe siècle (Maclean, 1977, pp. 73-87) – alors même qu’une grande partie de la rhétorique misogyne reposait sur les prétendues imbecillitas et fragilitas associées à la nature féminine, et fondées principalement sur la conception aristotélicienne et sur la théorie des humeurs. Or, l’exclusion des femmes de la vie politique et sociale était généralement justifiée par leur prétendue fragilité : si celle-ci vient indéniablement à disparaître, comme dans le cas de Clorinde, rien ne semble pouvoir s’imposer à une participation active des femmes à la société. Pour autant, la guerrière ne renie pas la prééminence de la chasteté, s’inscrivant dans la ligne de pensée du XVIIe siècle, envisageant comme possible la coexistence de la vertu et de qualités militaires, ce qui sera exprimé par Le Moyne dans sa Gallerie des femmes fortes (1647), en opposition au Discorso della virtù femminile (1582) du Tasse, selon lequel la femme guerrière s’affranchissait des qualités requises pour son sexe (Maclean, 1977, pp. 83-84). La chasteté, l’indépendance et les qualités militaires sont ainsi intrinsèquement liées chez la femme forte, ce qui empêche aussi Clorinde de répondre favorablement aux sentiments de Tancrède (elle évoque elle-même sa « vertu austère »), comme Du Bosc l’exprime dans son Honneste femme :

Il faut tousjours avouer que le mariage a je ne sçay quoi d’empeschant, principalement pour les vertus Héroïques : parce que c’est comme un contrepoids qui nous retient, et qui nous empesche de nous eslever à un plus haut point de perfection. Aussi nous voyons que les Dames qui ont aspiré à se rendre recommandables par quelque chose d’extraordinaire, ont fait profession de célibat et de virginité. (Du Bosc, 1634, pp. 297-298)

Clorinde est ainsi une femme forte, héroïque et vertueuse, autonome et célibataire : elle reflète les ambitions d’un pan de l’élite culturelle féminine du XVIIe siècle qui, malgré les moqueries, souhaite s’affranchir de la tutelle masculine, guider les goûts littéraires et esthétiques de leur temps, et afficher une forme d’indépendance tant dans leur mode de vie que dans leur façon de penser. Toutes ne prendront pas les armes de façon littérale, mais elles s’armeront indéniablement d’une grande volonté d’auto-affirmation.

La harangue de Clorinde est ainsi représentative d’un intérêt conjoint pour la vertu (s’incarnant dans la chasteté et la force d’âme) et pour la gloire (liée à sa force physique), mais aussi pour la publicisation de ces qualités et leur perpétuation voulue. Celle-ci ne peut advenir que par la transmission d’un portrait posthume juste et fidèle, n’occultant pas ses qualités viriles et ses entreprises militaires. Alors que la notion d’héroïsme féminin restait problématique au XVIIe siècle et que bien des héroïnes étaient présentées de façon « incomplète » ou « désamorcée » (Hepp, 1984), notre autrice offre une vision pleinement héroïque d’un personnage clé de la littérature chevaleresque. En restituant la parole à Clorinde, Madeleine de Scudéry affirme le pouvoir destituant de la littérature sur la littérature même. Comme le souligne Donna Kuizenga, « [l]a fiction de base sur laquelle reposent Les Femmes illustres remplit les vides de l’histoire, et même des fictions » (1993, p. 305). Ce que l’autrice propose et impose, c’est la multiplicité des points de vue, à travers une double opération dans les Harangues Héroïques : elle superpose son point de vue, sa création fictionnelle, à celles du Tasse, et elle accole une série de discours féminins pour former une œuvre polyphonique, au sein de laquelle les interlocutrices semblent se répondre, anticipant les Conversations publiées entre 1680 et 1692 (Aronson, 1983, p. 131). Cette diversité lui permet de souligner la variété des expériences féminines, et le caractère incomplet d’une œuvre écrite par un homme. En cela, elle semble destituer le mythe de la pertinence d’une littérature qui ne serait que masculine, en prônant l’inclusion de voix et de mains féminines dans la production culturelle de son temps – inclusion qui se matérialisa d’ailleurs dans sa collaboration avec son frère dans le champ littéraire. Par extension, cette remise en question de l’ordre habituel des choses destitue, du même coup, l’hégémonie masculine dans de nombreux aspects de la vie humaine et sociale. Clorinde réclame, en fait, le droit à porter l’épée au même titre que les hommes, revendication bien réelle de certaines femmes à l’époque de l’Ancien régime et de la Révolution (Godineau, 2004), au moment même où la noblesse, en France, entre en crise en voyant son rôle militaire déclassé (Craveri, 2002, p. 18-19). Ce que défend Madeleine de Scudéry, en somme, dans la harangue de Clorinde comme dans le reste de son œuvre, est la nécessité de la mixité de genre dans tous les espaces de la vie sociale, indispensable au sein des échanges pour une société plus juste et plus harmonieuse.

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Note

1 Sur la réception et la traduction de l’Arioste et du Tasse en France, voir notamment Gorris, 1992 et Gorris, 2003. Ritorno al testo

2 Pour un point sur le débat concernant l’attribution de l’œuvre à Madeleine de Scudéry, Georges de Scudéry ou les deux, voir De Scudéry, 2021, p. 13. Pour l’influence du Tasse sur l’écriture de Georges de Scudéry voir Rizza, 1993. Ritorno al testo

3 Georges de Scudéry avait notamment traduit I Furori della gioventù, esercitii retorici de Giambattista Manzini (1629) sous le titre de Harangues ou Discours académiques, ce qui laisse penser à une collaboration entre le frère et la sœur pour les Femmes illustres, ou à une bonne connaissance de l’œuvre traduite par son frère par Madeleine de Scudéry, puisque certains sujets ou éléments structuraux (comme le fait de traiter un argument puis son contraire) sont repris du texte de Manzini. Ritorno al testo

4 Sur les femmes guerrières à la Renaissance voir notamment Cuénin, 1987, Dufournaud, 2012, Godineau, 2004, Hepp, 1984, Viennot, 1997. Ritorno al testo

5 Sur la préciosité voir notamment Backer, 1974, Duchêne, 1995, Duchêne, 2001, Maclean, 1977 et Maître, 1999. Le terme ne semble apparaître que la décennie suivant la publication des Femmes illustres (Duchêne, 1995). Ritorno al testo

6 Voir notamment l’introduction générale dans Cardi, Pruvost, 2012. Ritorno al testo

7 Sur la perception et l’évolution de la notion de générosité au XVIIe siècle voir Rolla, 2005. Ritorno al testo

8 Les écrits des précieuses sur le mariage sont légèrement postérieurs aux Femmes illustres. Sur ce point voir Maclean, 1977, pp. 114-118. Ritorno al testo

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Victoria Rimbert, « La voix restituée de Clorinde dans les Harangues héroïques de Madeleine de Scudéry : un discours de la gloire », K [Online], 16 | 2026, pubblicato il 01 juillet 2026, consultato il 19 août 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/revue-k/1746

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Victoria Rimbert

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