[f. 1r] CLORINDE | OU | L’AMANTE | TUEE PAR SON | AMANT. | (fregio tipografico) | A PARIS | Par CLAUDE DE MONSTR’ŒIL | demeurant dans la Court du Pa- | lais, au nom de Iesus. | 1597. | (barra) | Avec Privilege du Roy.
[f. 2r] A MADAME | MADAME LA DU- | CHESSE DE VANTADOUR.
Madame,
Comme les grandes ames se rencontrent tousiours, Clorinde Princesse estrangere qui fut l’ornement de son siecle se vient rendre à vous, & vous supplie par tant de perfections qui furent en elle, & qui reluisent en vous, de l’advoüer pour vostre. Elle vous racontera le cours de sa fortune, où vous remarquerez tant de merveilles, & des accidens [f. 2v] si peu vulgaires, que ne plaindrez l’heure que luy aurez accordé pour l’entendre. Recevez la Madame par vos belles & genereuses humeurs, & pour le respect de tant de grandes qualitez qui l’accompagnent, & croyez que celuy qui la vous presente ne desire rien tant que par ceste premiere preuve de sa bonne affection, meriter l’honneur d’estre le plus humble de vos serviteurs.
[f. 3r] CLORINDE, | OU | L’AMANTE TUEE | par son Amant.
Senap l’un des Roys d’Ethiopie, qui fait la sixiesme partye d’Affrique, espousa Cleonee Princesse pourveuë des plus rares beautez de son siecle ; aux yeux de laquelle l’amour avoit dressé son Ciel, il y forgeoit ses foudres, & les plus admirables effets de son pouvoir. Les peuples de l’Europe composent la beauté de plusieurs pieces, & sur tout d’une agreable blancheur de teint : mais en ceste [f. 3v] region des Mores les bien belles sont bien noirs, aussi le brun n’enlaidit rien les fertilles terres, & les plus fortes espiceries sont noires, & noires encores les plus savoureux raisins.
Cleonee estoit noire comme ebeine, d’une taille toute royale, d’un port plein de Maiesté, ayant aux yeux tant de graces & d’attraits, qu’il estoit impossib<l>e de la veoir sans la desirer. Mais comme l’excellence de sa beauté la rendoit desirable, la grandeur de sa vertu desesperoit le desirs ; & ne permettoit point qu’on peut esperer d’elle autre faveur que de sa simple & chaste veüe : Aussi les bourdonnantes guespes de la medisance, n’eurent iamais prise sur le christal de sa pudicité. Heureuse en la semence de ses amours, malheureuse en la moisson : De deux iours qu’on [f. 4r1] estime les plus heureux au mariage, elle n’eut que le dernier qui l’affranchit de la facheuse servitude de son mary.
Comme les choses qui sont freschement collees se desunissent plustost que celles que les longues annees ont bien soudees, ces deux cœurs autant divers en meurs qu’en humeurs, ne furent si bien ioints par la soudeure que le temps donne à l’amour, que la ialouzie ne le desunist incontinent.
La iouissance d’une chose tant aymable imprima la premiere nuit des nopces au cœur de Senap une si violente apprehension de ne la perdre, que cest amour, qui ne se redouble iamais qu’il ne devienne furieux, passa d’un extreme à l’autre, & se rendit extremement deffiant, & ombrageux.
Pour trop aymer il n’ayme plus, [f. 4v] pour trop cherir il mesprise, pour trop veoir il devient aveugle : Et comme il y a des animaux qui au simple flair des plus doux parfuns entrent en furie, plus l’odeur des perfections de ceste princesse penetrent en son ame, plus il forcene, & plus sa rage s’augmente. Cest amour qui ne veut point de compagnon en la chose aymee, tirannize tellement son ame, qu’il ne vit ny ne meurt : sent son cœur tenaillé d’une perpetuelle crainte de la beauté de ceste femme ne soit regardee d’autres yeux que des siens ; & bien souvent emporté à des opinions au delà de toute imagination, il doute de l’amour & de la fidelité de celle qu’il ayme à l’egal de sa vie.
A la longue la source de ceste premiere amitié se troubla, tellement qu’elle ne donna plus que [f. 5r] des eaux ameres & mortes : Ce qui servoit pour soustenir & eslever ceste belle amitié, ne sert que pour la ruiner & abattre. Il est marry qu’elle soit belle, vertueuse & magnanime, tant il craint que sa beauté ne soit desiree, sa perfection admiree, & ce qui ne doit estre qu’à un ne soit recherché de plusieurs. En ceste maladie d’esprit ceux qui ont plus d’yeux que de raison, qui croyent plus qu’ils ne sçavent, deviennent incurables.
Ceste flesche ne sort de son cœur pour sortir d’une place, sa fievre ne le quite pour se faire coucher d’un lit en un autre : car soit qu’il aille à la chasse, soit qu’il demeure en son palais, ce soupçon marche tousiours à son costé, entre au lit premier que luy, & se fourre tellement entre les plus estroits embrassements du mariage, qu’il pense ne tenir que [5v] le corps, & qu’un autre commande la pensee de sa femme.
La perpetuelle craincte qui genne & tirannise ses esprits, qui trouble sa memoire, transporte son entendement, & glace son cœur, ne luy donne autre conseil que de la priver des yeux du Soleil ; tant la moindre mouche qui volette sur son visage luy donne l’alarme,
Et quant un papillon volle autour de la belle
Il crie, & veut scavoir s’il est masle ou femelle.
Ce dragon qui veille tousiours sur ses pommes d’or, lassé en fin de ne la pouvoir suivre des pieds comme il faisoit des yeux, se delibere de l’enfermer en une haute tour esloignee de toute autre compagnie fors que de la sienne, & de plusieurs dames qu’il luy avoit donnees, comme autant d’espions qui la veillent [f. 6r] sur ce qu’elle dit, & plus sur ce qu’elle faict.
Ceste facheuse demeure ne donne moins de trouble & d’estonnement en l’ame de Cleonee, que de fureurs & de rages en celle de Senap, qui porte envie aux flambeaux qui l’esclairent, voire au Soleil qui traverse les fenestres de la prison ; il en veut à l’air qui l’environne, au vent qui sousleve ces habits, au miroir qui iuge sa beauté, au lict qui la porte toute nuë.
Et comme la vipere convertit tout ce qu’elle prend en poizon, il prend la constance de ceste princesse, pour arrogance : sa modestie, pour tromperie : ses caresses, pour artiffices : ses pensees, pour trahisons ; & elle ne rabat rien de son amitié pour cela : plus le desdain & le mespris foule sous ses pieds ceste magnanime plante, plus elle s’esle-[f. 6v]ne & devient odorante.
Estrange effect des effets de l’amour. Cleonee au commencement que Senap la poursuivoit d’aymer ne se vouloit rendre aymable, maintenant qu’elle ne void plus rien en luy qui merite son amitié elle ne souspire que sa presence. Et bien qu’elle sache que son mary porte ailleurs le iuste tribut de ses amours, elle ne se charge le cœur de la souvenance de ces iniures : car elle l’a d’une si parfaite qualité qu’il ayme tout ce qu’il plait à son mary d’aymer. Et comme les lignes ny les superficies ne se meuvent point par elles, mais au mouvement du corps, de mesmes rien ne se meut, en la volonté de ceste Princesse qu’au premier mouvant du Roy. Ainsi en usent les belles & grandes ames dont les affections sont eternelles, & ne suivent point [f. 7r] le temps ny la fortune. Ce sont des vaisseaux d’or vrayement qui ne s’eschauffent pas si tost que ceux de verre, mais qui retiennent d’autant plus longuement leur chaleur.
Comme le Soleil ne pert sa lumiere pour estre obscurcy des nuees, ainsi ceste dure & facheuse prison n’estouppe point la clarté de ceste belle ame, qui fait luyre sa constance plus elle est affligee ; & l’integrité de sa foy, tant plus que ce Barbare en doute.
Mais quand la souvenance de sa fidelité luy represente le tort qu’il a de s’en deffier, le feu se prent si fort en sa poictrine, que les flammes qui montent iusques au cerveau luy brusleroient l’entendement, si elle n’avoit de l’eau abondanment en ses yeux pour l’esteindre : Elle lasche la bonde aux larmes, remplit sa chambre de plaintes, l’air de sous-[7v]pirs, & comme si pour elle, toutes les ioyes du monde estoient enterrees, ses habits ne sont plus tissus d’or, & de soye, l’unique honneur du levant ne pend plus à ses oreilles, l’ebeine de sa face se desteint par l’abondance de ses pleurs, son sein est sans parfun, sa cheveleure n’est plus retenuë de perles, sa bouche est sans ris, & tousiours
Dolente & solitaire
Elle a au cœur le deuil,
Dessus les reins la haire,
Et les larmes à l’œil.
Elle ne se fasche pour soy, ains pour la tristesse qui n’abandonne son mary : car elle sent ses propres forces s’affoiblir en la langueur & affoiblissement des siennes : elle craint que la santé du corps, ne se ressente de la maladie de l’esprit : elle recherche non sa liberté, mais l’affranchissement des passions de [8r] son mary, miserablement assuietties à la tirannye de l’opinion, qui a privé la raison de l’authorité, & du commandement qu’elle y devoit avoir. Et se souvenant qu’il est malaisé de vivre en facherie longtemps la vie savue, elle se resout de ne cesser qu’elle n’ayt remis son mary en sa premiere allegresse, & pour ce un iour qu’elle croyoit plus doux et serain que les autres, elle s’aproche de luy ayant les larmes aux yeux, & ces mots en la bouche,
« Que ne puis je, Monsieur, par le redoublement de mes miseres passees, & par la perte de toutes les felicitez que je pourrois desirer, vous rendre aussi content, que je vous treuve ennuyé, & arracher ces tristes & sombres pensees qui n’ont saisi vostre ame que pour tormenter la mienne, de douleurs [8v] si puissantes & de passions si fortes, qu’il n’y a peine au monde qui s’y puisse esgaler.
Toutes les plus belles & entieres actions de mon ame font descontraires effets en la vostre, & ne sçay quel malheur a ietté des tenebres si espesses sur les plus clairs & luisans iours de nostre mariage, que plus je vous fais de service & moins je suis aymee. En l’enfer de ces afflictions je n’ay plus d’esperance qu’au desespoir, & si je ne portois tousiours ma pensee droite vers le Ciel, & mon cœur entier en l’integrité de vostre amour, j’auroy desià monstré que peut sur moy le regret de ceste vie. Vostre amour duquel ie ne me puis separer me retient, pour lequel comme j’ay quité les delices du lieu de ma naissance je quitteray volontiers les grandeurs de vostre Cour, ne [f. 9r] me souciant quel rang on m’y donne, pourveu que je tienne telle place en vostre souvenance, que la constance de ma fidelité & l’ardeur de mon affection merite : Je vous supplie, je vous coniure, par les invisibles biens qui de nos deux corps n’en ont fait qu’un, par vous mesmes, par le sainct respect de vostre amitié, l’asseurance que vous devez prendre de la mienne, ne me tenez plus couvert ce feu qui vous brusle & me consomme : Permettés que je sçache d’où vous vient ceste fievre qui vous fait perdre & repos & repas, & qui est d’autant plus à craindre que la cause me semble couverte & cachee : Et si vous ny treuvez autre remede qu’en me faisant endurer, n’espargnez ny le sang ny la vie de celle dont vous tenez le cœur : vous serez plustost las de me tormenter [9v] que je ne seray de souffrir : & treuveray le torment moins cruel que la privation de vos bonnes graces, ne pouvant estre à moy si vous ne me tenez entierement vostre.»
Ces paroles ne percent point ce cœur de marbre ou de bronze, qui roüant en ses yeux le despit & le desdain, repousse les approches de ceste Princesse, ne respond à ses caresses que par iniures, « Va louve, va effrontee, si j’ay esté vaincu de ta beauté je me garderay bien de me laisser vaincre à tes paroles », & d’un visage tout flambant de colere sort de la chambre & la quicte là.
Le tonnerre de ces mots creve une nuee de larmes, & noye le cœur de ceste Princesse, sans que toutesfois l’exces de son amitié en soit alteree, plus elle est refonduë en ceste ardente fournaise [f. 10r] de l’affliction, plus elle devient pure & fine. Elle se resout de souffrir la peine que sa volonté pour trop aymer luy avoit preparé. « Patience », dit elle, « je l’ay voulu, je ne me plaindray iamais de mon election, mais bien de mon malheur ; j’ay dressé le bucher pour y sacrifier toutes mes ioyes, j’ay forgé les fers dont je suis enchainee, j’ay basty la prison qui me tient captive, le dedale dans lequel je me suis perduë, ma volonté n’en sera froide, ny mon cœur moins ardent pour cela. »
Tousiours ce pendant le visage de ceste Princesse porte les mesmes enseignes de l’affliction qui saccage & devore son cœur & de iour & de nuict. Toute sa consolation est en la lecture de l’histoire saincte, d’où elle tire le succre qui adoucit l’amertume de ses ennuys, [10v] Et si ses Dames la pensent resiouir, s’est en touchant sur le luth quelque air pitoyable de ceux que le peuple de Dieu chantoit en sa captivité d’Egypte, & souvent cestuy cy qui est des plus passionnez, & qui ne se finit iamais qu’il ne laisse de l’envie à le recommencer.
Sous l’estrange fureur d’un peuple incirconcis,
Ne pouvans avoir pis qu’une vie captive,
Esloignez de Syon, nous languissons assis
Des eaux de Babilon sur l’infidelle rive.
De toy belle Syon tousiours il nous souvient,
Mais iamais sans regret se souvenir ne passe :
Quand tu nous viens au cœur, la larme aux yeux nous vient :
La parole nous faut, & nostre sang se [f. 11r] glace.
Nos cris sont nos chansons, les souspirs nos fredons,
De mile coups le iour on charge nos espaules,
Et n’ayant plus de voix pour chanter, nous pendons
Nos harpes & nos luts sur les branches des saules :
Ceux qui nous ont conduit d’un air sainctement doux
En ces tristes marets, & nos maistres de guerre
Nous disent tous les iours, pourquoy ne chantez vous
Ces vers que vous chanties au Dieu de vostre terre?
Accordez la douceur des vos luts à vos voix?
Courage! tirez nous le cœurs par les [11v] oreilles,
Dictes nous ces beaux airs qu’on oyoit autresfois
Quand Solyme passoit du monde les merveilles.
Pourrions nous bien chanter entre tant de douleurs
Les hymnes du Seigneur, la musique des Anges?
Pourrions nous accorder l’alegresse & les pleurs,
Et parler de Sion en ces terres estranges?
Si le nom de Syon ne se treuve en mes vers,
Son amour en mon cœur, sa louange en ma bouche,
Son temple sur mon luth, ma dextre soit sans ners,
Et que iamais accord sur luth elle ne touche.
[f. 12r] Si iamais il m’advient qu’ingratement meschant
Je t’oublie Sion, tout desastre m’advienne,
Si ton nom ne commence & ne finit mon chant,
Ma langue en mon palais sans se mouvoir se tienne.
Seigneur quand tu voudras venger le tort d’Isac,
Ressouviens toy d’Edom, ces traistres d’Idumee,
Qui lasches au secours, si prompts à nostre sac,
Nous ont fait pis cent fois que l’infidelle armee :
Cruels ils nous ont fait mile & mile tourmens,
De leur gosier sortoit un cris comme un tonnerre,
Rompez, frappez, bruslez, sapez ces [f. 12v] fondemens,
Et razés de Syon les murs à fleur de terre.
Toy qui braves le Ciel de l’orgueil de tes tours,
Riche en nostre butin, en nos malheurs heureuse,
Miserable Cité, le front de tes beaux iours
Se couvrira bien tost d’une nuit tenebreuse.
Heureux qui le premier partira de la main
Pour te rendre ses maux, & venger nostre iniure,
Te reduira sans eau, sans feu, sans sel, sans pain,
Et aux ventre des chiens fera ta sepulture.
Heureux qui couronné de lauriers [f. 13r] triomphans
Entrera dans tes murs pour y loger la rage,
Et arrachant du sein des mere les enfants
Sur le pavé sanglant froissera leur visage.
En ces saincts exercises elle donne tousiours quelque soulagement à ses angoisses, & tient son ame en sa iuste assiette, entre l’esperance & l’amour, & se confie que l’integrité de son innocence dezabusera son mary, qui comme le fievreux ne laisse d’avoir quelque heure de relais : ce Mongibel qu’il porte au cœur n’eslance tousiours ses flammes, sa douleur luy donne quelque bonne nuict, en laquelle peut estre plus pour son plaisir que par devoir, ny par amour, il use des privautez qui ne sont ny belles ny permises qu’au mariage.
[13v] Ceste Princesse qui sçait que la femme bien eslevee ne le dois commencer, ny les refuser si son mary les commence, par ce que le premier a trop d’impudicité, & le second trop peu d’amour ; couvre en ces rencontres le plus qu’elle peut la violence de ses douleurs, pour contencter son mary.
D’icy elle fust enceinte, & conceut avec une ioye incroyable, une certaine esperance que son fruit dessauvageroit les humeurs de son mary, effaceroit les impressions qu’il avoit trop legerement receu contre sa fidelité, sans qu’elle eut donné le moindre signal qui peut conduire sans opinion aux doutes. Elle s’asseure que ceste providence eternelle qui sçait tirer d’un grand mal, un grand bien : des tenebres, la lumiere : la grace, du courroux : la dou-[14r]ceur, de l’amertume : rendroit la volonté de son mary aussi douce pour l’aymer, que la ialousie l’avoit renduë furieuse pour la hair.
Mais son enfantement estouffa toute la ioye qu’elle s’estoit promise ; car elle vit sortir de son ventre un enfant aussi blanc, que son mary estoit noir ; qui l’outra d’un tel estonnement, que les playes de ses premieres douleurs qui sembloient estre consolidees, se r’ouvrirent toutes ; recognoissant bien que n’estant de la couleur du pere, le Roy feroit evaporer la fureur de sa colere, long temps couverte sous les cendres de sa ialousie, & tireroit de ceste blancheur des asseurances que sa fidelité n’estoit ny pure ny blanche.
Imaginez vous en quelle angoisse devoit estre cette Royne, quelle nouvelle tranchee elle sentit en [14v] son ame, agitee egalement & de la crainte & de l’amour. En ceste perplexité pour conserver non tant l’honneur de la mere que la vie à l’enfant, elle ne scait quel conseil prendre ny à quel Conseilleur s’addresser, pensant que son malheur luy eut coupé tous les chemins du remede.
Elle estoit servie par un seul Eunuque nommé Arsete, auquel elle avoit monstré maintefois la pureté de son cœur & la source de ses larmes, & qui seul s’estoit rendu digne de la bonne grace de ceste Princesse & de la confience de ses secrets ; Elle l’appella, & avec autant de souspirs que des mots, luy dit, « Si tu as encore autant de bonne volonté pour me servir que j’en ay pour te faire du bien, c’est maintenant que je veux veoir la preuve & de ton affection, & te rendre [f. 15r] iuge de l’effect de la mienne.
Dieu sçait, & tu ne l’ignore si j’ay souillé par un plaisir non permis le lict du Roy, & toutesfois l’enfant que j’ay fait luy ressembre si peu, qu’il ne faut que cela pour luy faire croire ce qui ne fust onques, & qui par la grace de Dieu ne m’adviendra iamais. »
« Madame », dit l’E<u>nuque, «je voudrois bien qu’il eut fait naistre quelque plus heureuse occasion pour vous faire croire que si bien je suis faible en puissance, je suis d’autant plus entier, & constant en bonne volonté pour vostre service : Mais les longues paroles sont inutiles où il est question de faire, non de parler ; je ne scay qu’un remede pour conserver vostre honneur, la vie à vostre enfant, le sens à vostre mary : C’est de supposer un autre enfant à cest [15v] enfant : je sçay une pauvre femme qui est accouchee ceste nuict, j’ay moyen d’enlever la fille qu’elle a fait, & de vous l’aporter, & d’eslever la vostre hors de ceste province.»
« Desesperé conseil ! ce iour sera le premier iour de la naissance de ma fille ! le dernier de sa vie ? Je la priveray d’oncques du droit que Dieu, la nature, & la loi de ce Royaume luy a donné, l’ayant fait naistre premiere Princesse du sang de ceste Couronne ? celle qui me n’est rien m’appellera sa mere, & seray mere pour nourrir une bastarde, je ferai ent<r>er sur l’arbre des Roys d’Ethiopie une greffe estrangere ! je seray meurtriere, sinon de la vie de mon enfant, au moins de ses esperances ! & au partir de là, quelle conscience ! la ravir à mon mary, luy arracher ses en-[16r]trailles, perdre un enfant pour garder la mere ! Et quand bien je tromperay les yeux du Roy, ce grand Dieu qui voit les choses avant qu’elles soient faites, qui sçait ce qui est en nous premier que nous, qui estouffe nos pensees, renverse nos desseins & publie l’infamie de nos plus secrettes actions, ne dissimulera iamais mon impieté, qui pour me mantenir en reputation de femme de bien, porteray un eternel regret d’avoir esté mere cruelle & inhumaine. Et quand ton conseil Arsete reüssiroit bien, je ne pourrois vivre qu’en peine, portant en mon ame le cautere d’un renaissant repentir, mille fois plus facheux que mille morts ; qui à tout moment tireroit les larmes de mes yeux, seicheroit le sang de mes vaines, me representeroit l’effroy des supplices dignes de [16v] mon crime, & ma conscience relante & pourrie, deviendroit comme une victime, de laquelle on a osté la chair pour le sacriffice, où il n’en reste que la peau. »
« Madame », dit l’Eunuque, «voulez vous que le Roy transporté d’une colere courte, mais dangereuse, trempe che matin ses mains en vostre poitrine ? ou qu’il vous reserve à demain pour rendre vostre peine plus cruelle entre les mains d’un bourreau, à la plus belle veuë d’un infame eschaffaut ? ou qu’il vous laisse vivre, mais d’une vie plus facheuse que la mort ? qu’il vous enferme en un lieu où des deux mains vous toucherés les deux murs, & des epaules le plancher ? où vous ne verrez plus le soleil, & le soleil verra tousiours vostre misere ? fermés les yeux à ces vaines apprehensions ? Ouvrez les [f. 17r] oreilles à un conseil si salutaire ; je vous promets de sauver l’honneur de la mere, & la vie à l’enfant. Ce n’est pas le perdre que de l’esloigner quelque temps de vos yeux, ce n’est pas la desheriter, que de la garder en vie, pour un iour survivre à la grandeur de son père & succeder à ses estats : Il y a au Ciel un Dieu esgalement grand en iustice, & en providence, qui ne permettra qu’un autre luy ravisse le droit de sa primogeniture. Souvenez vous de la Reyne Cariclee qui autresfois a commandé comme vous, mais bien plus heureusement en ce Royaume d’Ethiopie, elle vint au monde blanche comme celle cy, sa mere entra au mesme tremblement où vous estes, la fit cacher, en supposa une autre toute noire, du teint d’elle e de son mary : Cariclee creut en aage & en [17v] valeur, & advertye de son origine se fit Royne du Royaume duquel on l’avoit exilee dés le berceau.
Madame quant tout nous faudroit, iamais le cœur ne nous doit faillir. Quant tout seroit mort pour nous, les esperances doivent tousiours demeurer vives. Permettés moy que je face ce que je dois, & laissés faire au Ciel ce qu’il promet aux ames qu’il cherit. Les choses qu’il faut faire ne se font iamais asses tost, & qui les remet au lendemain les pert ; & ny a plus douce recompense des choses bien faictes, que le contentement de les veoir faictes. Donnés moy ceste fille au service de laquelle je me suis donné, & vous asseurés que ce mesme Dieu qui tient en sauvegarde l’innocence, la vous rendra un iour entre vos bras, & recompensera ces larmes que vous iet-[f. 18r]tés pour elle d’une infinité de ioyes. »
A ces paroles elle monstra pour responce des souspirs sur les levres, des larmes à l’œil, son poil se herisse, le sang se gele dans ses veines, sa parole s’estouffe en son estomac, & son esprit travaillé d’une violente douleur s’esforce de sortir par le bris de sa prison : Et puis tout à coup iettant les yeux sur sa fille en levant les mains au ciel, « O Dieu ! » dit elle, « si ce cœur est sans tache, si tu cognois que ses membres n’ont esté touchez d’autre que du Roy Monseigneur, sauve cest enfant innocent, auquel la miserable mere n’ose donner le lait. Grand Dieu qui sauvas le conducteur de ton pleuple, du fleuve où il fust exposé, prens sous ta saincte protection ceste fille, qu’une miserable mere abandonne à la [18v] mercy d’un estranger, pour eviter la fureur & le terrible devoyement de la ialouzie de son père. Et toy vierge saincte, claire perle du Ciel, mere du soleil de iustice, sacré sainct vaisseau où les plus belles lumieres des vertus sont encloses, Vierge vrayement Vierge du corps comme des pensees, console la mere & conduis cest enfant. »
Elle prend ceste petite fille, lui donne le dernier à Dieu, une espesse nuee de douleur la couvre toute, qui soudain se resout en une pluye de larmes, & en des vents de souspirs & de sanglots qui font un terrible orage sur toutes les plus belles parties de son ame. Arsete ce pendant luy donne la fille suposee & prent la legitime ; mais ce fust apres que ceste dolente mere l’eut lavé de ses larmes & versé sur elle un milier de douces benedictions.
[f. 19r] Elle toute esploree la consigne entre les bras d’Arsete, luy recommande de l’eslever à la pieté & à la vertu, & sur tout de luy faire donner le Baptesme, & de la nommer Clorinde.
L’Eunuque devenu père de ceste Royale geniture, la met dans un panier, & la couvre de roses & de fleurs, pour en la portant avec plus d’asseurance & moins de soupçon, tromper les gardes du Chasteau. Il gaigne les portes de la ville, perd la clarté du iour, tire droit devers une grande forest, pour passer la nuit, craignant d’estre poursuivy. Aussi tost que l’Aube eust dissipé les tenebres, il reprend son chemin, traverse l’espesseur de ce bois suivant les chemins les moins battus, comme les plus asseurez pour sauver sa vie & sa charge. A peine avoit il fait cinq cens [19v] pas, qu’il vit venir une grande lyonne qui de loing commence à heriser ses creins, racourcir son corps, & fouëtter ses flancz pour resveiller son ire, & assaillir son rencontre. Luy tout esperdu abandonne ce qu’il portoit, grimpe sur un arbre pour voir de loing & en seurté deschirer ce pauvre enfant.
Ne disons plus que les hommes sont seuls raisonnables, les brutes ont de la raison en l’exercice des actes ausquels bien souvent nous sommes leurs inferieurs, & qui ne se sont sans discours & l’election de la volonté, principale piece de la raison. La lyonne s’arreste, & ayant reconu en ce panier ceste petite creature, la considere ; l’enfant ouvre les yeux, & sans crainte iette la main en cette sanglante gorge, & n’ayant trouvé du laict en la mamelle de sa mere en treuvé en cel-[20r]le de ceste beste, qui se met en telle posture qu’il la peut succer.
L’Eunuque qui tremble plus que la feuille de l’arbre sur lequel il estoit monté, reclame mil & mil foys toutes les puissances du Ciel pour sauver l’enfant, & adoucir la farouche nature de la fere, qui ayant laissé tirer son lait, tant que l’enfant en avoit voulu prendre, se relance dans la forest : L’Eunuque descend soudain, se recharge de son panier, & poursuit son chemin ; non moins content que peut estre celuy qui raporte son corps sans blessure d’une forte embuscade.
Ceste ioye fust bien courte, car à peine avoit il remis le poux en son iuste mouvement, qu’il veoit venir quatre brigands qui le pressent & luy font prendre la fuyte. Pour eviter la mort qui est à ses talons, [20v] il la treuve à ses yeux : un furieux torrent qui traverse son chemin l’arreste,
L’un des deux il n’eschappe,
Ou les voleurs ou l’eau.
Si le fer ne l’attrappe,
Le fleuve est son tombeau.
Qu’eut il sceut faire ? il ayme mieux se ietter au hasard de l’eau que de se rendre à la mercy de ces hommes de sang, il tient la manne sur l’espaule, nage & rompt de l’autre l’impetuosité du flot ; mais comme il est au millieu, une nouëe l’emporte, le contraint de ceder sa charge à la violence, il s’en va où elle le pousse : le panier prend terre, tandis que tout couvert de vagues il n’a autre prise pour se defendre que l’eau mesme contre laquelle en vain il se tormente des pieds et des mains. Il est soy mesmes son vaisseau, son nocher, [21r] son ancre, son timon ; l’addresse cede à la force : En fin apres avoir roulé long temps, haussé & baissé au gré des vagues, il rencontre un rocher qui luy sert de havre de grace, & de port tres-asseuré : mais ne pouvant y faire long sejour il se iette au rivage, prend le contremond de la riviere pour scavoir qu’estoit devenu son panier, lequel il treuve au bord de la riviere sous un buisson moytié en terre ferme & moytié en l’eau. Et bien que l’un & l’autre eust bien plus besoing de feu pour s’essuyer, que d’eau pour se laver, l’Eunuque toutesfois iette abondamment des larmes de ses yeux sur ce petit enfant miraculeusement eschappé de la patte du Lyon, des mains des voleurs & des flots de l’eau? de s’arrester il y a du peril, d’aller plus outre sans essuyer cest enfant qui [21v] trempe e tremble en la fraicheur de ses roses, il y auroit de l’inhumanité : L’Eunuque le desvelope, met & tend ses drappeaux sur un buisson pour les seicher au Soleil, & ayant amassé des feuilles les plus larges des arbres qui sont au rivage, il les entasse l’une sur l’autre, les parseme de fleurs, & en ceste sorte le couche, & le laisse essuyer au commun feu de l’univers. Et par ce qu’il ne se contente d’avoir beu de l’eau du torrent, & qu’il n’y a point de nourrice pour luy, Arsete destrempe du sucre en la mesme eau, & luy en donne deux ou trois cuillerées, puis le remet en sa manne et poursuit son chemin.
Laissons le aller en Egypte, où Arsete doit conduire, nourrir & eslever ceste Princesse, & où elle doit planter les premiers trophes de sa renomee : retournons en [f. 22r] Ethiopie veoir ceste dolente Cleonee prisonniere sous la tyrannie de son mary, lequel s’estant laissé prendre aux voiles & aux toiles d’une desreglee opinion, n’est plus capable des vrays effects de la raison, & se laisse emporter aux furieuses impressions de sa ialousie, qui a ietté des racines si profondes en son ame, qu’elle ne s’en peut arracher que par la mort de celle qui sans cause il estime la cause de son tourment : Nous la verrons mere sans enfans, Reyne sans cour, & presque mariee sans mary. La fille supposee luy renouvelle tousiours l’obiet de sa chere Clorinde, toutes ses delices & ses pompes sont encloses en une tour.
Senap ne la tient plus pour femme ny pour compagne, ains pour esclave & captive ; rien de si [22v] affligé, rien de si tormenté, ne se peut imaginer que ceste Princesse, qui toutesfois en toutes ses traverses porte le front eslevé contre les efforts de la fortune, les flesches impitoyables de laquelle ne font non plus de coup que le flot courroucé contre un roc ; ces incommodités ont moins de part en sa constance qu’une onde en pleine mer. Son mary qui ne veut plus porter en sa poitrine le tremblement de ces deffiances continuelles, se resout de s’en deffaire ; & plus curieux des pretextes de l’offence que de la verité, ne desire rien tant que de rencontrer quelque legere occasion pour exercer sur elle l’iniustice de sa vengeance. Mais en vain, ce miroir d’innocence est sans tache, l’imposture ny la calomnie peut moins sur ceste vie, que la poussiere sur un tableau [f. 23r] bien huilé.
Un iour que ceste Princesse retiree en son cabinet pleuroit sur les tristes pensees de la fuyte d’Arsete & de sa fille, & que la douleur luy redoubloit souvent ces paroles,
Mon malheur t’a bien tost esclipsé de mes yeux.
Senap, qui avoit tousiours son ouye en sentinelle, & toutes ses imaginations troublees de crainte & de soupçon, prend cela pour la confession de son impudicité & regret de l’absence d’un adultere ; & soudain machant entre ses dents la rage & le despit, iure qu’il la feroit mourir ; commande à l’un de ses Medecins de luy faire treuver bon de se mettre au lit pour se purger. Elle qui recevoit avec louanges & benedictions tout ce qui venoit de l’advis de son mary, dit qu’encores qu’elle sentit de bons [23v] accordz en l’harmonie de ses humeurs, & n’eut autre incommodité que celle que la grossesse aporte en son commencement, elle feroit bien aise de couper chemin à ce qui les pourroit troubler, si c’estoit pour le service & contentement de son mary & la perfection de son fruit, le remerciant du soin qu’il luy plaisoit prendre de l’un & de l’autre. Ce tygre ce pendant compose du plus violent poison qu’il peust treuver un breuvage, qu’il luy envoye le lendemain matin, (il faut haster le pas en ces endroicts pur la puanteur qui sortira d’un acte si monstreux & vilain).
On esveille la Royne de la part du Roy pour avaler ceste mortelle medecine. Elle qui pensoit que ce fust quelque douce prinse, plus pour conserver que pour vider, [f. 24r] la prend & la porte incontinent de la main à la bouche : mais comme le flair en eust iugé plustost que le goust, elle reconut la force & la violence des drogues, & pria qu’on print garde à l’estat de ce qu’elle portoit, à la foiblesse de son naturel, qui ne pouvoit supporter & n’avoit besoin de medecines si fortes, n’estant point malade.
Le Medecin luy dit la larme à l’œil que le Roy l’avoit ainsi commandé : « Ah » dit elle, « c<’>est donc pour moy & pour mourir ! Ce qui vient de sa main ne me sçavroit faire mal : je reçois ce dernier commandement avec allegresse, voire avec gloire comme du Roy non seulement de ma fortune & de mon corps, mais encores de mes volontez. »
Aux grands accidens non pre-[24v]veus ny esperez il est difficile de se resoudre promptement, les uns le sont plustost que les autres. Mais il y a des courages qui comme les mauvaises lames, trempent long temps avant que prendre ceste vive couleur de constance & de grandeur de cœur : Cleonee fust incontinent resolue à cela, « ne tienne » dit elle « que le Roy ne vive content, & qu’en ma mort il ne rencontre le repos de sa vie, comme je suys seure d’y treuver la fin de mes miseres. Il y a longtemps que je me suis apprivoisee à la mort, elle ne me fait point de peur. C’est assés vescu qui ne peut vivre que parmy les trances & les menaces de la mort : j’ay desià secoué ce facheux ioug de la crainte de la mort : je suis nee pour mourir, & n’ay rien en moy qui puisse vaincre n’y repousser ceste necessité,
[f. 25r] On a beau faire un long tour
Et d’un faire deux voyages,
La mort ne manque d’un tour
De nous surprendre au passage.
Comme je ne me tormente de n’avoir vescu il y a mil ans, je ne suis en peine pour en vivre autant. Je ne fais point de difference entre n’estre plus & n’avoir esté. Nous n’avons rien du passé, l’advenir n’est pas à nous ; ce point auquel nous sommes ne se peur advancer ny reculer d’un seul moment, s’il ne plaist à celuy qui tient le cadran de son iours. Cela est arrivé à tous ceux qui m’ont precedé, il en sera autant de ceux qui me succederont. Il n’y a point d’ordre aux destinees, ny de distinction d’aage, le père enterre le fils, qui le devroit enterrer, il n’y a point d’entree qui n’ayt sa sortye, ny de chemin qui ne finisse, ny de navigation si lon-[25v]gue qui ne prenne terre. Nous sortons par la mort de ceste vie, nous achevons ce pelerinage, nous y treuvons port. Puis qu’il faut mourir quel advantage avons nous d’aller à la mort ou de l’attendre. La naissance est pareille, & la vie commune à tous, mais les issuës sont bien plus differentes. Sortir de ceste vie l’honneur sur le front, la resolution au cœur, l’integrité en la conscience, il n’appartient qu’à ceux qui se sont long temps employez sous les glorieux mais penibles exercices de la vertu. »
Comme elle poursuivoit ce mespris de la mort, avec une merveilleuse generosité, elle void ses dames toutes fonduës en larmes, & leur dit, « n’avez vous autre chose pour combattre la douleur que la foiblesse de vos larmes qui ne me proffitent de rien, & me font [26r] croire qu’il vous desplait que j’eschappe des miseres où vous m’avez veu si long temps ? vous pleurés ma liberté ? vous regrettés le souverain bien où je m’envoleray sous les aisles d’une vive esperance ? & ce dernier iour de ma vie sera le premier de ma felicité. Vrayement puis que vous n’avés que des pleurs pour monstrer que vous m’aymés, vostre amitié finira quand le temps seul medecin de semblables blessures les aura fait tarir. Quel plaisir auriés vous de me voir envieillir en la fleur de mon aage, sous la clef & le rude traitement de mon mary, ne pouvant iamais passer une bonne nuit, ny un bon iour sans ces peines ? De ne me voir iamais la bouche vuide de plaintes, le cœur de deuil, les yeux de larmes, rendre l’ame goutte à goutte. Je n’avois autre espoir [f. 26v] qu’en la mort, la voicy, vous m’en voulés destorner, il n’y a qu’un trait à passer. Le mal que je souffriray ne peut estre grand & long, & vous me voulez relancer parmy ces vagues & ces tempestes. Vous vous fachez contre les vents de ce qu’ils ont donné si doucement à la poupe de mon vaisseau qu’il est arrivé au port plustost que ne pensiés. Au port vrayement le repos de mes travaux, l’alliance de mes douleurs, où je dormiray un somme qui sera bien long, mais non pas eternel. Car il y a là haut une trompette, au son de laquelle je m’esveilleray un iour pour me presenter à la chaire de ce grand Iuge, & ne craindray que ceste sorte de mort rende ma vie criminelle, & qu’on me reproche quelque acte infame, pour lequel mon mary commençant mon proces par l’e-[27r]xecution me faict mourir. »
Sur ce la souvenance de sa chere Clorinde luy coupe ce discours & la fait demeurer quelque peu sans parler que des yeux, qu’elle avoit tousiours fort tendres à ce souvenir : & apres un profond souspir, comme volontiers la parole se rencontre avec le cœur, elle s’escrie « Clorinde, Clorinde » : reprenant la parole dont elle usoit souvent pour adoucir l’aigreur d’une si cuisante imagination & qui fut cause de sa mort,
Tu t’es bien tost ecclipsee de mes yeux.
Puis elle commença l’histoire de la fuyte d’Arsete & de Clorinde, & comme elle avoit fait supposer une petite Negre qu’elle desadvouë, & commande qu’elle fust renduë à sa mere, une pauvre More où Arsete l’avoit prins. Ce discours fust si tragique & si pi-[27v]toyable que les cœurs pleuroient aussi bien que les yeux : & adiousta qu’elle estoit plus digne de blasme que de pitié, pour n’avoir preferé l’amour de son enfant à la fureur de son mary. « Cruelle que j’estois, d’aymer mieux paroistre mauvaise mere, que mauvaise femme ! »
Elle fit apporter de l’encre & du papier pour escrire à Senap qui estoit derriere une tapisserie pour ouyr le dernier acte de ceste funeste tragedie, & fust la lettre concevë en ces mots,
“Je ne sçaurois mourir que contente puis que je meurs pour vous contenter, n’ayant iamais separé vos contentemens des miens ; que je ressentirois plus grands, si avec ma mort mouroient tous les ennuits que vous avés treuvé en la durée de mes iours, depuis que si [f. 28r] legerement vous prinstes l’apparence du faux pour la verité, & doutastes de la pureté de ma foy ; Dieu scait mon innocence, mes ennemys sont contraints de la confesser, la posterité iugera sans passion ny flaterie du merite de ma vie & des causes de ma mort. Je vous laisse la despouille de ma vie, un corps aussi net que le cœur, le sang duquel ne s’est eschauffé d’autre feu que de vostre amour, n’a pris plaisir qu’a ce qui vous plaisoit, s’est esloigné de tout ce qui n’estoit permis, & ne desire encores maintenant plus honorable sepulture qu’aux espines de vostre conscience, qui vous representera tousiours qu’a tort & inhumainement en me faisant mourir vous abattés l’arbre & tuez le fruit, & demeurez père sans enfant.”
Au bout de ces paroles les lar-[28v]mes retenues par la constance noyerent tellement son papier qu’elle fust contrainte de le quiter, & ayant relevé les aisles de son courage qu’une si extreme douleur avoit abattu, elle prend des deux mains la tasse empoisonnee, dit a Dieu à ses dames, la vuide, & avale constanment l’amertume du poison, qui assiegeant soudain le cœur, comme l’endroit le plus fort du bastiment humain, en chassa les esprits, & ne luy donna loisir que pour dire entre ses levres ces deux mots,
Pardon Seigneur pour Senap & pour moy.
Je ne veux pas prendre la traverse d’un autre grand discours pour vous dire comme Senap se treuva party sur les dernieres paroles de ceste lettre, & ne me veux pas arrester à receuillir vos opi-[f. 29r]nions pour prononcer l’Arrest contre un si miserable mary, vous le condamneriés à la chaude sans l’ouyr. La qualité des personnes merite bien qu’n y pense, affin que par erreur on ne iette la feve blanche pour la noire, mesmes en semblables sugets, où il faut avoir des yeux autrepart qu’en la teste. Cependant retournons veoir Clorinde.
Son gouverneur emploia tout ce qu’il avoit receu de la liberalité de la Royne d’Ethiopie pour la faire nourrir. Dés le commencement il remplit ce vaisseau de bonnes & odorantes liqueurs, il arrache de ce champ fructueux les chardons inutils qui pourroient nuire aux bonnes plantes, il n’espargne ny ses peines ny ses veines à l’eslevement de ceste Princesse, qui croissoit d’esprit comme d’aage : mais [29v] il oublia de la faire baptiser bien que la Royne luy eut plus curieusement recommandé, cela que nulle autre chose.
Car comme en l’Eglise Ethiopienne, le baptesme ne se donne que le samedy à la fin du service, & encores avec ceste consideration, que comme le masle ne prend vie au ventre de la mere qu’au quarantiesme iour, & les femelles au huitantiesme, de mesmes il ne recoivent ceste vie de l’ame qu’apres quarante ou huitante iours, deussent ils mourir entre deux sans baptesme : car ce peuple vit en ceste croyance, que le baptesme & la foy des peres rend les enfans capables de participer aux fruitz de la mort du fils de Dieu. La mere doncques ne pouvant garder long temps son enfant, en ce privant du contentement de sa veuë, le [f. 30r] prive du baptesme, sous l’asseurance que l’Eunuque le feroit baptiser. Le grand soin qu’il employa à sauver le corps luy fit oublier le salut de l’ame, il n’oublia rien que cela ; il ne se souvient d’autre commandement de la Reyne que du nom de Clorinde, duquel il la nomma.
Aussi tost qu’elle fust tiree de l’enfance, elle commença à faire veoir la generosité de ses inclinations, & qu’elle estoit de race vrayement Royale, elle ne se peut adonner à l’eguille et au fuseau, elle fuit ces languissans exercices, la campagne est sa retraicte, son esprit ne peut durer en l’oysiveté du corps, il faut qu’elle se treuve au large, elle se plait à lancer le dard & le iavelot, à tirer de l’arc, à luyter contre les garçons de son aage, à courir apres quelque ieune biche, [30v] quelque petit ours, les bestes la creignent comme un homme, les hommes la redoutent comme un petit Mars : Il faut que tous ceux qui la connoissent iugent qu’une si merveilleuse montre ne pouvouit estre fauce ny vaine, qu’une si vive plante produiroit de beaux fruictz. A quinze ans elle pria Arsete de luy faire veoir le monde pour contenter la curiosité de ses yeux, & donner de l’experience à son iugement, & de la prudence à ses desseins. Il la mena par toutes les plus grandes & renommees, villes de l’Asie, par toutes les cours des puissances souveraines du levant.
Aux plus chauds bouillons de l’aage qui eschauffe les ames les plus refroidies, elle ne laisse fondre l’ardeur de son courage aux douceurs des voluptez de la chair,
[f. 31r] La maquerelle chair, qui a plus d’ameçons.
Que l’air n’a pas d’oyseaux, ny la mer de poissons.
Elle ne laisse iamais aller les affections au de là de ce qui n’est honnestement permis, elle a tousiours l’oreille estoupee aux discours qui enchantent les cœurs,
Elle tient droit son navire,
Et craint de descendre au fonds
De ces abymes profonds
Où le plaisir nous attire.
Clorinde n’est du naturel de ceux qui laissent flestrir les plus belles fleurs de leur aage aux delices sans veoir iamais espee nuë, qui se destournent des lieux où il faut que la main s’espreuve, & le courage se monstre, qui s’amusent en leurs propres affections, & laissent passer le navire qui va à la conqueste de la toison d’or, sans [31v] s’embarquer quand elle part : qui n’ont autre lumiere que celle des tableau enfumez de leurs ayeux. Clorinde est des premiere à prendre, & la derniere à quiter les occasions de la vertu.
Et affin que l’art soulageast la dexterité de sa nature, Arsete luy fit apprendre deux choses, l’addresse et le maniment aux armes, la conduyte et le manege des chevaux, en quoy elle fust si excellente que tous les chevaliers de son siecle luy portoient envie, et confessoient sa vaillance plus admirable qu’imitable.
Desireuse de treuver quelque sujet digne de la preuve de son courage, ayant nouvelle que l’armee chrestienne avoit assiegé Hierusalem sous la conduite de Godeffroy de Bouillon l’Alexandre de l’Europe, & que tous les plus [32r] vaillans chevaliers des Chrestiens estoient venus là, comme à une iournee assignee, pour dépouiller de palmes & de lauriers tout l’Orient, & par l’heureuse conqueste de ceste ville oster une maille de l’œil de l’Eglise, une espine au pied de la chrestienté, elle quita la Cour du Roy de Perse, monte à cheval suivie seullement d’Arsete tres sage gouverneur de son enfance, & compagnon tres-fidelle de sa fortune, & se rend en la ville de Hierusalem qui estoit lors assiegee de toutes parts, tellement que le peuple ne pouvoit non plus que la tortuë mettre un pied ou un bras dehors de sa couverture sans courir fortune. Comme elle fust à l’endroit d’une des premieres places, elle vit un Gentilhomme, & une ieune Damoiselle d’une face d’Ange, liés & attachés, [32v] les boureaux à l’entour, attendant que le feu fust bien alumé pour les brusler. Clorinde s’arreste, contemple la contenance de ces deux condamnés, voit que l’un pleure, non pour soy, mais pour son compagnon, & l’autre par un constant silence, ne se soucie pas tant de la mort que de l’effroyable appareil qu’il voit tout autour de soy.
Dieu qui est le iuste protecteur de l’innocence, se servit de Clorinde pour les tirer du milieu de ces flammes : mais affin que par la grandeur du supplice, vous ne iugiés la qualité de l’offence, & que vous sachiez que ceste peine estoit sans crime, & encore sans accusation, plus de volonté que par contrainte, je vous diray, qu’ils estoient là pour avoir trop de ce, dont le peu est la ruine des Amants & des plus belles amitiez.
[33r] Ismene Magicien avoit promis à Aladin Roy de Hierusalem par les effects de sa Magie, de tirer toutes les forces de l’enfer pour venir à son secours, mais comme c’est la coustume des Magiciens & des sorciers de couvrir leur impieté de quelque marque de religion, pour donner credit à l’impieté il avoit desrobé par le commandement, d’Aladin l’image de la Vierge Marie ; Ce sacrilege ne luy reussit pas comme il se promettoit, car le pensant prendre où il l’avoit caché il ne le treuva plus, & pressé d’un estrange estonnement va dire au Roy la perte de l’image, & la ruine de ce dessein. Aladin qui croyoit que par les artifices d’Ismene il feroit fondre les corps des Chrestiens comme le Mathematicien Archimede brusla les navires romaines avec un miroir ardent ; for-[33v]cené de rage contre les Chrestiens, saccage leur temple, pille leur maisons, & les menace de les ensevelir dans les flammes, & ietter leurs cendres au vent. Les pauvres Chrestiens voyent l’espee du Roy courir les ruës, il n’y a maison qui n’ayt à sa porte l’effroyable signal d’une cruelle mort. Une seule Sophronie qui veut au peril de sa teste en saveur dix mille, ne s’effraye point des menaces ny des prescriptions, resoluë de passer à travers les feux & les fers, sçachant bien que ses flammes ne pouvoient consommer que la moindre partye qui estoit en elle. Poussée doncques d’un zele ardent fend la presse des bourreaux, se va ietter aux pieds du Roy, qui fumoit, escumoyt de rage & de despit, de ne pouvoir distinguer entre tant d’accusez, quel estoit le [34r] coupable.
« C’est moi », dit elle, « c’est moy je le confesse, arrestez les iustes fureurs sur moy, qui seule ay fait la faute & seule dois porter la peine. »
Olinde qui l’aymoit sans luy avoir descouvert ses amours, s’advance aussi tost & s’escrie. « Sire, ne la croyés pas, ce n’est pas elle, c’est moy qui seul ay fait cest offence, j’ay eu seul cest honneur de venger un sacrilege, autre que moy n’en doit patir. Ceste fille n’en scait rien, Sire, c’est moy qui ay eu le courage d’entrer de nuit en vostre Mosquee & d’emporter l’image. »
Le Roy fait tirer à part Olinde & demande ce qu’il en avoit fait. Pour responce il le pria ne se tourmenter pour avoir le larcin, car il ne le verroit plus, & de se contenter de punir le corps. Il fait la mesme demande à Sophronie qui luy [34v] dit qu’elle avoit bruslé l’image : le Roy irrité commande que tous d’eux fussent iettez dans le feu. Sophronie reclame que puisque elle n’a point eu de compagnon à l’offence, elle n’en doit avoir à la peine. Olinde dit qu’elle ne doit point avoir part au suplice, puis qu’elle n’avoit rien contribué au forfait, non pas seulement sa pensee, qu’en fait de gloire il ny avoit point de partage, & que l’honneur de ceste mort ne se pourroit diviser en deux. « Retire toy Olinde », dit Sophronie, « j’ay eu assez de cœur pour offencer le Roy, il m’en reste encores pour en souffrir la peine, Si tu m’as aymee vivante, ne porte point d’envie à l’honneur d’une si glorieuse fin. »
« Que je vive sans toy », dit Olinde ! « que tu meure ma douce vie ! que seule tu entre en ces flammes ! [35r] pour me rendre dans une perpetuelle glace des regrets ! Que toy ma vie aille seule à la mort, & que ces yeux en voyent la fumee sans en sentir l’ardeur ? Non non, ma vie est attaché à la tienne. » Aladin croyant qu’ils se moquoient de luy en faisant si peu de compte de son courroux, commande aux bourreaux de les despecher. Commandement suyvy d’une si prompte execution que voilà les deux amans liez à un potteau, les dos l’une contre l’autre, & le feu flamboyant tout autour. « Est-ce icy », dit Olinde, « la geniale couche qui nous devoit assembler par une legitime nopce? ces chesnes sont ce les liens de nos amours? ces flammes les feux de ioye pour le triumphe de nos desirs. » « Ne parlons plus des amours de ceste terre », dit Sophronie, « esjouissons nous que par [35v] ceste flamme nos esprits espurez des souilleures du monde brusleront là haut d’une plus vive ardeur. Heureux ces tormens, bien heureuses ces flammes, qui nous esleveront aux felicitez eternelles où nous serons recueillis & caressez de ces ames bien-heureuses qui habitent ceste Cour. Que l’horreur du supplice, ny cest effroyable appareil ne nous estonne, plus la peine sera violente plus elle sera courte. Nous ne pouvons arriver là haut sans souffrir. Pour arriver au port il faut traverser les flots & les vagues, il faut bien estre agité des vents pour se mettre à l’abry.
Ce n’est rien que de la douleur d’une heure, puisque pour ceste heure nous gagnons un royaume, du quel la mesure est l’eternité : nous quittons un rien pour tout [36r] & sortons de ceste deserte Egypte pour arriver à la terre promise à nos peres. »
Tandis que Sophronie parle, tout le peuple pleure pour elle, qui d’une asseuree contenance regarde la mort entre les deux yeux. Mort qui ne peut arracher un souspir de sa poitrine, une larme de ses yeux, pour se plaindre & accompagner la tristesse commune de tous ceux qui la plaignent.
Voicy doncques Clorinde comme le feu commençoit à s’allumer, qui s’advance montee sur un grand coursier, avoit pour cimier de son heaume le mufle d’un tigre, les armes riches & superbes, la façon genereusement grave, ayant aux yeux du feu pour fondre la glace des plus froids, & un coutelas en main contre les plus indomptez : Car iamais elle ne donna [36v] coup ny des yeux ny de la main qui ne fust mortel. Tout le peuple tourne les yeux sur elle, les bourreaux mesmes sentent la pointe de leur cruauté s’esmousser à la douceur d’une telle beauté. Elle d’une parole imperieusement hardie, leur commande de delier ces deux Amans, & s’addressant au Roy luy dit, « Je viens icy pour me treuver à la deffence de vostre Royaume & du service de vos Dieux, & vanger cestre outrecuidance chrestienne qui veut renverser nos autels, & nous contraindre à suivre un Dieu pendu en Croix.
Pour une si sainte cause il n’y a rien que je ne face, comme je ne crains les grandes charges, je ne refuse les petites. Pour vous grand Prince je combattray les esquadrons les plus forts de vos ennemys, & ne poseray ces armes que [37r] je ne rende tout le Nil tributaire à la grandeur de vostre empire, quoy qu’il cache sa source tant qu’il voudra : Mais il faut que la recompense aille devant le merite, & que pour tous les services que je prometz à vostre Coronne & à vostre religion vous me donniez ces deux infortunés Amans qui meurent ensemble pour ne survivre l’un à l’autre. Je sçay qu’ils vous ont offencé, & iuge l’offence grande : mais au grands crimes il faut la grande clemence. S’il n’estoit point d’offence, un Roy n’auroyt moyen d’exercer ceste royale vertu. » Aladin soupçonneux & deffiant pour ne voir encores l’estat de sa nouvelle tyrannie bien asseuré, se deffie de tout, toutes choses luy sont suspectes, craint autant les ennemys du dedans comme ceux qui sont au dehors. Il appre-[37v]hende l’inconstance & la mutinerie des siens, il se doute des Chrestiens, parce qu’il sçait que la pointe de leur cœur est tousiours tournee vers la gloire & le triomphe du Crucifix : & si bien sa cruauté commande au corps, il ne peut forcer la liberté de leurs ames. Il void bien que ces serpens, qui soubs l’hiver & la glace de ses persecutions, sont comme morts & sans sang ; aussi tost qu’ils verront le soleil d’une victoire, ils se remuëront. Il est marry que le supplice qu’il avoit destiné à tous soit reduit à deux : & plus marry qu’il ne sçait quel est le criminel des deux, pour aux despens de leur vie donner l’exemple & la terreur aux autres. Mais ne pouvant rien refuser à ceste douce intercession, il est contraint de fleschir, & leur donner la vie & la li-[38r]berté. Ces deux Amans retournent du supplice à la vie, & eschappez d’un feu cruël, vont fondre leurs cœurs aux saintes flammes d’un doux mariage, & n’ayant peu mourir en mesme tombeau, vont vivre ensemble en mesme lict.
Puis Aladin prenant par la main Clorinde, luy dit, « Genereuse Vierge, puisque les Dieux m’envoyent le secours d’une espee renommee par toute l’Asie, je ne crains plus ny les ennemys du dehors, ny les traistres du dedans. Il me semble desià de veoir ses estrangers pieds & poings liez, me prier de les recevoir pour esclaves, puis qu’ils sçavent bien que je n’en voudrois pour subiets. Et ce galant qui ne me veut avoir pour maistre, sera content que je le tienne pour mon valet. Quand à vous, Madame, je veux que vous ayez sur mon ar-[38v]mee autant de pouvoir que ce sceptre m’en donne : & qu’en vous mon peuple reconnoisse l’authorité royale, comme en moy il doit reconoistre celle de Mahon l’esprit de Dieu vivant. »
Clorinde honnoree du commandement sur toutes les troupes infidelles, va recherchant à travers mille morts, quelque belle occasion pour le service de son Roy. Elle ne donne, ny le sommeil à ses yeux, ny le repos à son corps ; elle est tousiours à cheval, & la fin d’un exploit de guerre luy donne le commencement d’un autre. Un iour des plus beaux, mais des plus chauds de l’annee retournant de la guerre, s’escarta de sa troupe pour chercher le frais, & loger ces pensees hors des affaires de la Cour : elle se vint rendre aupres d’une fontaine naturellment voutee de [39r] divers entrelacemens d’arbres, qui rendoient une ramee si espesse que le Soleil n’avoit assés de force pour la percer. Elle met pied à terre, & croyant estre seule, attache son cheval à un arbre, & s’advance pour s’asseoir sur les sieges dressez de gazon autour de la fontaine.
Tancred Prince François issu des Ducs de Normandie, ne la pas si tost veuë, qu’il en devient esperdument amoureux. Merveille que cest amour qui ne fait que naistre ayt desià des ailes pour voler, & des flesches pour en outrer si soudain ces deux cœurs. Les yeux de l’un & de l’autre en rencontre non preveu ny esperé, ravirent tellement les autres sens, que tous deux demeurent sur mesme demarche.
Ce Prince qui avoit ouy parler [39v] à son cousin Renaud des artifices d’Armide, pensoit à veoir ceste beauté plus qu’humaine, que ce fust quelque enchantement, aussi tost qu’elle eust descouvert le crespe vert qui descendoit sur son visage, et posé l’heaume qu’elle portoit sur le bord de la fontaine, il sembla à Tancred que ce fust un Soleil par le cheveux, une Venus par les yeux, un Mars par les armes : Si n’est il pas tant esperdu en la contemplation de ces merveilles qu’il ne recognoisse bien qu’elle vient de la ville ennemye ; & n’est pas si retenu en la conduite de ses pensees, qu’il veuille quitter toute l’esperance de la victoire pour la possession d’une telle beauté. Quand l’amour eust esté desarmé de tous ses feux, de toutes ses flesches, il se fust ietté aux yeux de ceste Princesse, comme [40r] en une ville de ressource pour y faire la guerre.
De ses yeux elle jette tant de feux au milieu des desirs de Tancred, qu’il luy prend envie de la faire sa prisonniere, mais retenu par le respect des Dames, qui a tousiours esté tres grand aux armees Françoises, il se contente de s’approcher d’elle et de luy dire ; « Madame comme venez vous si prés de nostre armee ? pourquoy mettez vous aux hasard ceste beauté qui plus est admiree, plus on la desire, & qui pourroit fondre la glace des cœurs les plus refroidis, & esmouvoir les plus constants. » Clorinde, respond, « Je ne pense point estre mal asseuree, je n’ay plus asseuree deffence que moy mesme, si mon cœur ne me trahit, je fais estat de passer toutes les timiditez où mon sexe est sujet. Je porte [40v] une espee qui d’un costé tranche pour le service de mon Roy, de l’autre pour la conservation de mon honneur, contre lequel iamais nul n’entreprint sans repentir. »
Tancred sent ces desirs germer parmy les espines & les cailloux de ces rudes paroles, fait deux pas pour s’approcher d’elle, & d’une galanterie Françoise luy baise les mains, et en veut avoir autant de sa bouche, qu’elle destourna d’une si douce façon, qu’elle sembloit offrir ce qu’elle refusoit. Et bien que le refus produise le despit qui tue l’affection, & fait naistre le mespris, il fust suffisant pour demonstrer la peine des desirs de Tancred : Il sent par ceste resistance son affection plus eschauffee, & posant les armes aux pieds de ceste beauté, la supplie [41r] d’esteindre ces flames que ceste premiere veuë avoit allumé en son cœur, par la douceur d’une de ses faveurs : Clorinde d’une façon un peu plus retenuë, luy dit qu’elle n’avoit autre place, & ne brusloit d’autre feu que du desir de veoir ceste guerre esteinte, par le sang de ceux qui l’avoient allumé : en disant ces derniers mots monte à cheval, traverse la forest, laisse au cœur de Tancred une si vive apprehension de sa beauté, que deslors il perdit le cœur, la raison & la liberté : Il n’eut autre parole en la bouche, autre image en la pensee, que de ceste vaillante guerriere. Le fer de ceste flesche amoureuse demeura en la playe, il n’y a plus de remede de l’arracher qu’en faisant l’ouverture plus grande, & rechercheant le dictame & la panacee de la main mesme de [41v] ceste Archere.
Trois ou quatre iours apres, Tancred par le commandement de son general fit une charge sur les ennemys, & comme aux alarmes & combats la colere & l’ardeur ne donne point loisir de distinguer, l’ennemy porte sa lance contre Clorinde pensant que ce fust un chevalier ; la roideur du coup descouvre l’heaume, les blonds cheveux se parpillent à l’air, ses yeux doucement foudroyans portent de rechef en l’ame de Tancred une plus forte blessure que la premiere qu’il avoit receuë à la fontaine : Clorinde qui sent monter en son visage un honteux vermillon de veoir sa cheveleure desarmee, ne veut donner cest advantage à Tancred, hausse le cimeterre contre luy, il se deffend mieux des coups de [f. 42r] la main que de ceux des yeux, & vaincu de ceste divine beauté, baisse les armes : « Contentez vous (dit il) Madame de vaincre & de triompher d’un cœur qui ne sçait que c’est de prendre la loy d’autre que de soy mesme, & qui maintenant ne treuveroit plus glorieuse advanture que de mourir par vous, puis qu’il ne peut vivre sans vous. » Comme Tancred parloit, voicy un chevalier Italien qui donne sur Clorinde, mais le coup fust si heureux qu’il ne fit que frizer ce col d’ivoire, le sang s’attacha goutte à goutte comme petits rubis sur l’or de sa tresse. Tancred qui prend sur soy ce coup donné tandis qu’il parloit à Clorinde, poursuit ce chevalier & punit son outrecuidance. Clorinde ralie les siens, fait la retraite, tournant tousiours la teste contre l’ennemy qui [42v] poursuivoit comme fait un torreau pressé des dogues. Tandis ce Prince porte en son ame un feu qui secretement saccage son cœur, extenue ses forces, lasche ses nerfs, & luy qui n’eust craint de ce faire ouvrir le chemin à travers un esquadron, se sent vaincu du seul regard d’une dame, il n’est plus celuy qui des premiers se treuvoit au conseil de Godeffroy, qui designoit le champ des batailles, qui ordonnoit les tranchees, qui visitoit les quartiers, il ne pense plus qu’à vaincre l’invincible cœur de Clorinde, qui comme le plastron, s’endurcit tant plus qu’on le martelle. Que n’entreprendroit il pour la tirer hors de Hierusalem? les travaux de Iason & de Thesee luy semble trop facile pour la conqueste d’une si grande beauté. Plus de difficulté, plus de courage. Les [43r] Amants pour adoucir les regrets plus cuisants de l’absence de la chose aymee, n’ont iamais faute de plaintes contre l’amour : Tancred bravoit souvent sa puissance en ces vers, qui luy venoient en la bouche autant de fois que l’obiect de Clorinde se presentoit à sa pensee,
Amour est un fascheux maistre
Je le quite desormais :
Qui le scauroit bien cognoistre
Ne le serviroit iamais.
Ses promesses sont des ruses,
Sa faveur n’est que du vent,
Ses raisons sont des excuses
Pour nous tromper plus souvent.
On ne prend iamais l’haleine,
Sous luy non plus qu’aux enfers :
De nuit l’esprit est en peine,
[43v] De iour il porte ses fers.
C’est une chose bien vaine
Que d’aymer si constamment,
Si l’on congnoist que la peine
Passe le contentement.
Celle pour qui je souspire
Merite bien mes souspirs,
D’elle aussi je ne retire
Ny mes yeux ny mes desirs.
Amour sera donc mon maistre,
Il regnera dans mon cœur,
Sous son arc j’ayme autant estre
Le vaincu que le vainqueur.
Comme ceux qui ont receu quelque bien non preveu ny attendu en quelque endroit, ny passent iamais que leur souvenance ne s’y arreste & ne les raconte ; Tancred ne và iamais à la guerre qu’il [44r] n’aille veoir la fontaine de la premiere veüe où il fust veu par Clorinde. « Icy », dit il, « je reposois quant en un moment elle ravit le repos de tout le reste de ma vie, au bord de ceste fontaine ma liberté fust noyee ; icy ses yeux victorieux me percerent le cœur ; icy sans bouger d’une place, je fus lié par des liens invisibles : Icy ce visage esgalement remarquable en graces & en beautés, se descouvrit ; ceste grande lumiere esblouyt tous mes sens : Icy ce commença le furieux assaut de mes desirs contre mon cœur, à sa premiere veüe : Icy je luy parlay, & avec ma parole s’envola mon ame & ma raison » : Comme Tancred, sur le recueil de ses amoureuses actions, porte ses yeux sur la ville de Hie-[44v]rusalem, & qu’il pensa à part soy, quel contentement il recevroit d’y pouvoir entrer en vie pour en vestir celle qui le fait vivre, quant il seroit mesme asseuré de mourir au retour ; il descouvre Clorinde, qui selon sa coustume venoit une fois la sepmaine veoir ceste fontaine : à la premiere fois il n’avoit veu que l’amour en ses yeux, elle est devenue toute Amour ; Amour en ses cheveux crepés & recrepés, Amour sur l’alebastre de son front, Amour dans les roses de ses ioües, Amour sur le vermeil de sa levre, Amour sur la glace de christal de son sein. A la premiere foys elle y vint armee & à cheval, elle est maintenant à pied armee de flammes, qu’elle iette de ses yeux : Elle venoit chantant ces vers au Soleil, aux merveilles duquel elle arrestoit tout l’exercice de sa religion, [f. 45r] n’estant apprise à la confession d’une autre divinité.
Saincte clarté que j’adore
Ne permets point que ce feu
Qui les plus grands cœurs devore
Touche le mien tant soit peu.
Il se nourrit en la glace,
Il loge la fievre aux os,
Il pert le teint de la face,
Et oste aux yeux le repos.
Mais ton feu les pleurs essuye,
Il fait fondre les douleurs,
Et comme une douce pluye
Il refreschit nos ardeurs.
Rien que ce feu ne m’enflame
Et ne glace mes desirs,
Il luyt à plain sur mon ame
Et commande à mes plaisirs.
[45v] A la douceur de ceste voix les Zephirs qui murmuroient sus les taillis ombrageux se teurent, & changerent leurs bouches en oreilles. Tancred la va recueillir avec des ioyes si extremes, que toutes ses peines demeurerent en un moment comme assoupies & charmees. Cest honteux vermillon qui de premier abord avoit un peu teint le visage de Clorinde, estant passé, & ayant prins place sur le verdoyant gazon, Tancred ne se peut tenir qu’il ne luy descouvre la violence du feu qui le brusloit : Mais comme son extraction est plus haute & eslevee, ses desirs en sont d’autant plus genereux, ses passions plus vives, ses discours plus modestes, & toutes ses actions plus esloignees de celle des ames vulgaires, n’ayant les yeux ouverts que pour admirer [46r] ceste beauté admirable, ny la bouche que pour luy offrir ses vœus.
Et bien qu’il ny ayt rien de plus dangereux en l’amour que la solitude, rien qui esveille tant les esprits d’un amour que de ne veoir que l’air autour de soy, Tancred pour cela n’offence non plus de la main que du desir ce tresor de beautés : Il ne retient rien de l’indiscretion de ceux qui ne se contentent de promener leur mains sur les habits, si, temeraires & effrontez, ils ne les fourrent sous ses ombres où l’amour perd son honte, & la chasteté son honneur : Et si quelques-fois sans y penser ses pensees volent iusques là, ce n’est qu’en passant comme un esclair, ou comme un subtil trait des rayons du Soleil à travers un chrystal. Qui ayme de cœur, ne caresse que le cœur : ceux qui portent tout [46v] leur amour sur le bord des levres, & aux ongles en usent autrement. Tancred entretient tousiours son ame en une mesme assiete, sous un mouvement bien temperé, une contenance qui monstre l’excellence de son esprit, la douceur de ses complexions, & la generosité de sa nourriture. Il se contente de presser doucement la main de Clorinde, pour monstrer le tourment qui le presse, & en tout cela il ny employe autre artifice que de monstrer qu’il n’entend point d’artifice.
C’est par là qu’il desroba le coeur de Clorinde, qu’il ne luy cela plus le contentement qu’elle recevoit en sa compagnie, exprimant si bien par ses yeux ses passions amoureuses, que Tancred ne se trompe point de iuger l’interieur par une si certaine apparence. Ainsi [47r] leur amour en son iour naissant se treuva garny d’aisles, d’arc & de feux si violents, que l’amour fust entierement transformé en la chose aymee.
Mais de quel dessein sont poussés ces amours ? à quelle fin se peuvent ils estendre ? bien que l’Amour ne considere iamais les qualités ; esgalant bien souvent les moindres au plus hautes ; si est ce qu’il y a tant d’inegalité entre ceux cy, qu’il est mal aisé d’assembler les pieces si peu assortables. Ce ne peut estre que pour avoir Clorinde, ou pour femme ou pour amie ; il y a de la conscience en l’un, de l’imprudence en l’autre, & du repentir en tous les deux. Si c’est pour mariage ? quelle alliance entre un Prince François et une Persienne ? un Chrestien et une Payenne ? Et quand le consentement [47v] qui donne l’estre & la forme à ce bien, auroit uny leurs volontez, il faudroit pour les accomplir percer mil empeschemens que Godeffroy de Bouillon & tous les Princes de l’armee Chrestienne y apporteroient. Si c’est pour cueillir les roses de sa beauté sans obligation ny servitude ? que d’espines ! Il faudroit que l’amour y employast toutes ses flammes, toutes ses flesches pour brusler & briser ces glaçons qui sont autour de ce cœur.
Ces difficultés entretindrent long temps nos Amans, l’Amante fortiffiant tousiours ses raisons, pour prouver qu’on ne pouvoit aymer que sous l’esperance du contentement que l’amour se proposoit en la chose aymee, qui n’estoit que pour un plaisir, ou permis, ou deffendu : autrement toutes les [48r] peines d’amour sont plantes flestries, & sources sans eau, ses esperances sont autant d’airs emporté par le vent.
Tancred au contraire treuvoit un moyen en ces deux extremes, par lequel on pouvoit aymer sans que l’amante offença son honneur, ny l’amant sa liberté. « Puisque l’Amour (disoit il) est un desir de ce qu’on ayme, & que le comble du desir se treuve au contentement, l’amant qui se contente a tout ce qu’il desire : car l’amour regne par tout où se treuve le contentement.
Pour moy, je ne desireroy autre fruit que la libre contemplation des beautés de vostre ame & de vos yeux, sans me servir d’autres moyens pour l’exercice de ce contentement, que la fidelité des miens tousiours attachés à l’obiet [48v] de telles merveilles, & de la bouche pour raconter l’infiny des perfections, sans l’ouvrir pour demander rien d’iniuste, qui vous fit douter de la pureté de mon affection, desirer autre chose que l’honneur d’estre aymé uniquement de vous, & par preference à tous autres, & croire que je ne voudrois laisser mon honneur pour emporter le vostre. »
« Ainsi » respond Clorinde, « on pipe par l’oreille celles qui sont les moins rusees, qui ne sçavent pas le charme de ces discours, qui croyent que les esprits s’allient autrement que par les corps ; qui n’ont ouy dire que les forteresses qui parlementent sont à demy renduës, il n’y a rien qui advance tant les affaires de l’Amour que la parole. C’est une douce amorce, qui en gouste se donne plustost [49v] garde des arrests que de retz.
La plus douce & agreable viande dont l’Amour se nourrit, est la conversation, qui apporte des privautez & des occasions si violentes, que bien souvent elles rompent les loix que l’honneur ordonne pour le reiglement des volontés, & font appreuver des actions fort reprouvees.
Ces ennemys se doivent combattre à la frontiere ; car si on leur donne le passage, ils deslogent ceux qui les ont receu, prennent quelque-fois sans demander ; le desir de veoir & d’estre veuë nous perd, nous faisons monstre de nos beautés, tout aussi tost elles sont environnées de desirs, & assaillies de poursuites, tant importunes, que la resistance nous laisse, & l’appetit nous emporte. Celle doit aymer de loing qui ne veut aymer [49v] pour se ioindre. Nos yeux sont comme fenestres qui respondent sur le grand chemin, il les faut boucher qui ne veut estre surpris. De la veuë on vient aux paroles, d’icy aux caresses, en peu plus outre ce qui plaist est permis,
Le quatriesme ces troys fuyt,
Veoir, parler, baiser de nuit.
Et puis l’on se repend de s’estre repentie trop tard, l’on accuse son malheur pour excuser sa faute. Il est des occasions comme des espines ; qui le cherche, & conoit leur pointure ne se doit facher si elles le piquent. Il n’y a rien de si leger que l’arene, mais en quantité elle suffit pour faire fondre un vaisseau : Il semble qu’un baiser, une bonne parole, une douce œillade ne soit rien, mais on en met tant qu’à la fin la constance & la resolution accable sous la charge. Je voy mes [50r] yeux dans ceux des autres, & par leur cheute je me garderay de chopper : & vous Monsieur souvenés vous pour l’amour de moy de ce que ma gouvernante m’a dit tant de foys, que je porte escrit au revers de ceste medaille, & en de plus beaux caracteres au profond de mon cœur,
De ce qui ne se doit sçavoir
Il ne faut chercher la science,
Ny de ce qu’on ne peut avoir
En demander la iouyssance.»
La peine que Tancred pensoit ne pouvoir estre plus grande, va croissant de telle sorte, & ces paroles le replongent si avant en ses deffiances, qu’il croit le possible impossible, il use des protestations ordinaires aux Amans, & de la vient au serment pour asseurer Clorinde que son affection ne tenoit de la perfidie, ny de la volu-[50v]pté ; qu’elle n’avoit autre object que sa volonté, invoquant le Ciel tesmoin de son tourment comme iuge de ses desseins, de lancer sur sa teste les iustes flammes de son courroux, si sous la cendre du feu qui le brusloit il couvoit autre desir que celuy de son honneur. Clorinde luy dit en sousriant, «Nos desseins ne volent pas tousiours en l’air, ils ont quelque but qui est l’apparence du bien,
On n’ayme que pour l’esperance
De iouyr des fruits de l’amour. »
Tancred d’un galand humeur & d’une brusque & prompte repartie,
« Vous vous trompés la iouyssance,
Est de l’amour le dernier iour.
Car je tiens comme chose asseuree que quand la soif est esteinte les desirs ne sont plus alterés : Qui bien ayme fait plus de com-[51r]pte d’un tesmoignage certain de l’affection du cœur par la libre & familiere communication des volontés, que de toute la possession du corps. »
Ces raisons poussees d’une façon, qui monstroit l’estrange agitation de l’ame, & l’ardeur de ses affections, donne vivement en celle de Clorinde. La piqueure de l’amour est insensible du premier trait : comme la morsure de certains animaux ne se sent que l’enfleure ne paroisse ; elle s’aperçoit plustost de la blessure que du coup ; son œil a laissé surprendre son cœur ; Tancred y est estably avec toutes les forces & l’authorité que l’honneur peut en une forte place. En fin elle commence de croire à l’amour ; & iugeant de veoir comme en un calme bien tranquille le fond clair & net de l’interieur [51v] de Tancred, luy declare sans feintize le bien qu’elle luy vouloit, determine toutesfois de n’y laisser rien de sien.
En ces delices amoureuses sans autre volupté que de l’œil & de la pensee, ils demeurerent tant qu’il ne leur resta du iour qu’autant qu’il en faloit, pour rendre Clorinde en la ville, & Tancred au camp. Tous deux egalement poussés de mesmes pensees sentirent un battement de cœur en l’apprehension de ceste retraicte. Ceux qui se sont treuvez en ecs occurrences sçavent combien il couste à la langue & à toutes les forces de l’ame d’exprimer un à-Dieu. Clorinde qui n’estoit venuë sans mot dire, ne s’en vouloit partir sans dire à-Dieu, & d’une façon pleine de grace & d’amour dit en ceste sorte, « Puisque le Soleil que j’adore retire sa [52r] lumiere, il est bien temps que je me rende où mon devoir m’appelle : Mais comme en quelque part qu’il soit in n’est iamais sans clarté ny sans rayons, par tout où je seray tousiours, mon ame portera ceste sainte flamme d’amitié que vostre vertu y a allumee, sans que je permette iamais que les tenebres de l’oubliance l’esteignent. » L’Amour qui en mesme temps donne & oste les paroles aux Amans feit que Tancred envelopa sa responce en trois beaux mots, & une profonde reverence.
Les contentements de l’amour arrivent tard, & partent tost. La fortune qui ne seconde iamais les belles actions de la vertu, despitee de veoir une amitié si parfaicte dés le premier iour de sa naissance, dresse une estrange partie pour la ruine ; se resout d’estouffer ce [52v] feu avant que la flamme en parust, & de n’en laisser croistre les fleurs ny les fruicts d’un si belle plante. Comme Tancred arrive pres de la tente coronelle il treuve un Gentil-homme qui l’advertit qu’on le demandoit au Conseil : Il entre au lieu où il se tenoit, prend la place que son grade & son merite luy avoit reservé, au plus proche de Godefroy de Bouillon, la proposition du quel il entendit en ceste sorte,
“MESSIEURS les grandes entreprises qui s’executent sans les consulter, ne sont estimees que par les effects, qui n’arrivent iamais si tost qu’on les desire. J’ay regret que despuis que je receus en ceste solennelle assemblee de Clermont, l’espee que je porte, en intention de ne la poser que ceste saincte [53r] cité ne fust delivree de la tyrannie des infidelles, l’Eglise n’ayt encores receu le fruit des esperances qu’elle avoit prises sur nos desseins, & est encores aux escoutes pour sçavoir si les effets seconderont nos vœus & nos promesses.
C’est maintenant où iamais qu’il faut cueillir ces lauriers, que la iustice d’une si saincte cause nous presente, & resiouyr toute l’Europe des nouvelles de la reprinse de Hierusalem, de la route d’Aladin, & de la delivrance de tant de Chrestiens. La gloire en sera à Dieu, le merite à vous, le contentement à vos troupes, & pour moy je n’en attens autre chose, sinon qu’ayant eu l’honneur de bien commander, j’ay esté bien obey. Nous avons fait tout ce que peut la prudence militaire, & avons par le retranchement des vivres & des [53v] eaux, tellement serré les mammelles & les veines qui nourrisoient ce grand corps qu’il ne peut plus durer. Il faut venir à la vive force, & par un assaut general vaincre où mourir, & nous enterrer heureusement aux ruines de ses murailles, ou en chasser ceste canaille qui a ravi l’honneur qui n’est deu qu’à Dieu, pour le donner à un miserable Imposteur, & detient tyranniquement ce glorieux theatre, où le Prince du Ciel a desployé les triomphes de l’immortalité.
Mais par ce que noz forces sont vaines sans l’assistance de celuy qui depuis la prinse de noz armes, a monstré tant d’effects de son secours, nous commencerons l’execution de nos desseins par une priere solennelle, & le iour ensuyvant je vous prieray de donner selon [54r] le departement de voz charges.
Prenez garde que l’Ambition ny la ialousie ne trouble l’ordre que vous y devez rapporter, un seul ne peut pas tout faire, ny occuper en mesme temps deux lieux, & exercer deux contraires actions. Comme le sort non l’election donnoit à l’Athlete celuy qui devoit entrer en luyte contre luy, de mesmes les destinees nous donnent les charges ausquelles nostre vie se doit employer. Qui est nay pour suivre, ne doit point porter d’envie à ceux qui naissent pour marcher devant.
Je ne vous prieray point d’user en cest acte de prudence & de valeur, car vous n’estes iamais sans cela, mais bien de tenir secret ce que je vous ay proposé, & croire que comme les bonnes liqueurs ne se mettent point aux vaisseaux qui [54v] coulent & sont mal reliez : on ne doit fier les grandes & importantes resolutions à ceux qui ne les peuvent retenir : le Conseil est une chose sacree & partant inviolable, il pert sa force quand il est descouvert, comme le vin quand il est esventé.”
Le commendement de Godeffroy fust approuvé par une merveilleuse allegresse de tous les Princes & Seigneurs de son armee, & sur tout par Tancred, le quel se promettoit le triomphe de ses amours, en la conqueste de la ville. Il se propose de se treuver des premiers qui entreroient dans la ville, a fin de la garder des premieres pointes de la fureur de l’assaut : Mais le Ciel en avoit bien ordonné autrement.
Godefroy qui sans temporisement veut que l’execution mar-[55r]che d’un mesme pas avec l’ordonnance ; comme la flambe, le son, & le coup sort en mesme instant d’un canon, distribuë les charges, dispose les quartiers, donne à Tancred la conduyte d’une grande machine en façon de tour, qu’il feit rouler si pres de la muraille que du haut il pouvoit commander, non seulement aux ruës, mais encores aux plus hautes tours de Hierusalem.
La trompette colonnelle sonne le boute-selle, un peu apres à cheval, à l’estendard, l’armee est en ordonnance, on donne le signal de l’assaut : Godefroy, qui durant tout le siege avoit fait non seulement la charge de capitaine, mais encores le devoir de soldat, court toursiours au lieu où il y a plus de peril, & où la prudence est plus requise, ayant coustume de dire que [55v] ceux qui demeuroient derriere n’estoient iamais coronnez : que le Capitaine estoit indigne de commander, qui n’avoit plus de soing de sauver ses soldats que non pas luy mesmes.
Tancred d’un autre costé au plus haut de la machine anime les siens, & les couvre de la grandeur de son courage, comme d’une targe & espaisse rondelle contre toutes les frayeurs & craintes de la mort. « Sus hastons nous enfans ; Voyez vous comme la victoire nous offre ses lauriers, comme elle se promeine sur ceste muraille pour recueillir en son sein le premier qui y arrivera : Et il ny a rien à faire ; car nous combattons contre des gens qui ne valent rien, que pour estres nos esclaves. Ce sont des cerfs qui n’ont point de cœur pour se servir de leurs cornes. Ils [56r] ne se fient qu’en l’espesseur de leurs murailles, & nous au tranchant de nos espees, au peril de cent hommes nous en defferons dix mil, & je suis content d’estre l’un des cent, ne pouvant treuver plus glorieuse sepulture qu’à la breche de ces murs. Je n’ay faict compte de ma vie cy devant, que pour l’exposer à une si glorieuse occasion ; Et puis qu’il faut mourir une fois, qui ne s’estimera heureux de laisser la vie au lieu où le Dieu du Ciel, le Redempteur du monde, y perdit iniustement la sienne, pour effacer nos iniustices. »
En achevant, il void les assiegez sur les rempars comme à la derniere anchre de leur salut. La necessité invite à la defence, & ieunes & vieux sans distinction d’aage ny de sexe : Les vieillards, les [56v] femmes, les enfans, aportent en ces extremitez le secours que le courage, plus que la force, leur permet ; & fournissent aux soldats plus gaillards le souffre, les cailloux, & les flesches.
Clorinde paroist sur la tour angulaire, comme un flamboyant comete, qui en ses yeux porte la fureur & l’effroy de la guerre. « A moy mes compagnons, à moy ? C’est à ce coup », disoit elle, « qu’il faut relever les ruines de vostre patrie, & rendre toute l’Asie ialouse de ses honneurs bien meritez, que nous acquerrons à la deffence de noz murs, & de noz autels : si vous estes auiourd’huy à pied demain vous monterés sur les chevaux de vos ennemis, & partagerez le butin qu’ils nous auront laissé. Ne craignez rien plus que Clorinde est avec vous, mourant avec Clo-[57r]rinde vous ne porterez envie à ceux qui vous survivront » : en disant cela elle bande son arc, autant de coups qu’elle en tire autant de morts, Elle plonge sept fois sa flesche dans le plus noble sang de l’armee Chrestienne : De sa main fust blessé le filz puisné du Roy d’Angleterre, le Comte de Flandres, les deux Comtes d’Amboise, Audemar & Palamede. La victoire tresbousche ores du costé des assiegés, ores devers les assiegeans.
Argant l’un des premiers chevaliers d’Aladin, ialoux que Clorinde emporte seule tout l’honneur de la prouësse, se resout de faire une sortie du costé où estoit Tancred, qui appercevant de loing ce furieux foudre de guerre, luy va au devant : Leur troupe s’arreste, on les laisse faire ; Ils se ren-[57v]contrent si furieusement que leurs lances volent en esclats, & tous deux perdent les arçons, & se treuvent à terre pour combattre à pied : Argant qui de rage & de despit se mort la levre, descharge sur Tancred un grand coup de cimeterre, mais pour la teste il ne rencontre que la rondelle : Les espees brillent comme flammes entre leurs mains. Leurs visages se couvrent de sang, de suëur & de poudre : la force est contrainte de ceder à la valeur, la fureur à l’addresse. Ce sont deux taureaux egalement grands en courage & en force, dont l’un ne veut & ne peut ceder à l’autre : deux cailloux qui iettent du feu & ne prennent point de coup.
Le Soleil qui ne veut plus estre l’esman d’un ieu si cruellement sanglant, leur retire sa lumiere, on [58r] les separe. Comme Tancred retorne à son quartier, il void encores ceste belle ennemie qui d’un trait de ses yeux abat & rallume ses forces, & void sauter les soldats du haut de la muraille en bas, comme des pommes que le vent abat en Automne.
La huitiesme flesche que Clorinde tira en cest assaut blessa Godeffroy de Bouillon en la cuisse, sauva pour ce coup Hierusalem, & fit sonner la retraitte aux assiegeans, & laissa Tancred seul invulnerable sinon par les yeux opposés à ceux de Clorinde.
Il fait retirer la grande tour, & comme volontiers il advient que le vaisseau qui a long temps couru la mer, & bravé les tempestes, se pert au port : ceste grande machine qui estoit demeuree entiere contre tous les efforts ennemys, [58v] approchant à deux traicts de flesche du quartier de Tancred, rompt l’une de ses rouës, & demeure encroustee sans qu’on la puisse tirer ny pousser plus avant : Et d’autant que de toutes les pertes de la guerre, Tancred estimoit celle de ceste machine la plus honteuse pur soy, la plus importante à l’armee, & la plus glorieuse pour ses ennemys, il loge des corps de garde sur toutes les advenuës, ce pendant que les charpentiers travailleroient toute la nuit pour la redresser.
Clorinde en fust advertie, & soudain va treuver Aladin, & luy dit que si ceste machine estoit ruinee, l’armee ennemie se seroit plus qu’un corps sans nerfs, & que l’occasion de la brusler se presentoit si commode & oportune, qu’elle ne la pouvoit perdre sans faire [59r] tort à sa reputation, & à la charge dont elle estoit honnoree. Aladin l’embrasse comme la derniere anchre du salut de la cité & des citoyens : Mais craignant qu’elle ne se perdit en l’execution d’une si hazardeuse entreprinse, & que sa perte ne trainast apres soy la ruine de son estat, luy dit, « Œil droit de mon Royaume, la force & le bras plus puissant de mon armee, tu te vas perdre, & en te perdant tu me perds : Tandis que tu seras debout Salem ne se peut esbranler ; & sa cheute est inevitable aussi tost que tu seras abattuë : Mais si tu ne conduis toy mesme ton dessein, il faut que le grand Mahon descende du Ciel pour l’executer. Et si tu t’y en vas qui demeurera ! Et si tu ny vas, quel autre pour vaillant qu’il soit, y osera aller ! » « Mon Prince », respond Clorinde, « Hierusalem [59v] n’est pas en telle extremité qu’il soit à un homme pres ; quand je seray morte, elle n’en sera pas moindre ; mais si je recule, & que l’occasion si belle & asseuree de ruiner ceste machine, le foudre & le tonnerre de nos ennemis, se perde, nous sommes perdus, & la reputation de nostre armee qui m’est plus chere que milles vies est morte.
Je vous supplie, Sire, de garder pour vous l’honneur de bien commander, & à moy la gloire d’avoir promptement executé vos commandemens. »
« Va doncques mon cœur, voire le cœur de mon armee, l’amour des miens, l’honneur de ma cour, l’effroy des ennemis, Je iure par tout ce qui est de plus fort, pour obliger ma parole, qu’autre que toy ne succedera à ceste coronne ; & la vie qui me restera ne sera que pour [60r] t’en donner plus d’asseurance. »
Clorinde pour les armes blanches qu’elle portoit ordinairement en prent de noires pour n’estre reconuë, ce que Arsete raporta au funeste accident de sa destinee, & comme s’il eust creu de ne la veoir plus, luy racompte l’histoire de sa naissance, sa fuyte en Egypte ; sa demeure en Perse, le commandement que la Reyne Cleonee sa mere luy fit de la faire baptiser & eslever en la religion Chrestienne, dont le bon-homme luy declaira les principaux mysteres pour son instruction, qui penetrerent si profondement en son cœur, que deslors elle commença de consentir aux secrets mouvements de l’esprit de Dieu, qui la voulut retirer de l’idolatrie : Mais preferant à son propre salut, le desir d’achever ceste grand entreprinse pour [60v] le service du Roy, & poussee d’une incroyable envie de delivrer la ville des oppressions et calamitez du siege, elle part pour affronter la mort, avec resolution de combattre le fer et le feu, dont elle se muniroit en empeschant l’execution de son entreprinse. Et quelque chose qu’Arsete dise pour luy representer l’horreur du peril où elle se precepitoit, quoy qu’il sçache faire pour l’en destourner, elle marche resoluë, mais cest apres avoir reproché la foiblesse de cœur de son conducteur. « Est il possible Arsete, que la vieillesse vous ayt tant abattu le courage, que vous ne soyez plus qu’estiés autrefois, Que d’abeille que vous estiés en la fleur de vostre aage, vous soyés maintenant devenu frelon ; Où sont ces preceptes que vous m’avez donné du mespris des ha-[61r]zards, & du deffi de la mort : vous avez vescu pour arriver au port, & de loing que vous le voyez vous en destornez les yeux : vous desirez de retourner parmy les vagues, & craignez de sortir de ce corps, comme d’un esquif percé qui fait l’eau de tous costez : vous craignez de vous brusler en ces glorieuses flammes, pour garder Hierusalem d’un commun embrasement. » « Pour moy », dit Arsete, « je ne crains point, je suis un vieux chesne creux au dedans, sans branche au dehors, & peut estre sans vigueur en la racine, qui n’est plus bon qu’à mettre au feu : mais je crains pour vous que j’ayme à l’egal de moy mesme, pour vous qui estes en la premiere verdure de vos ans, qui devés un iour reprendre le sceptre de l’Ethiopie ; qui estant fille de Roy, serez aussi [61v] femme & mere des Roys : & ne devés vous precipiter en ceste entreprise, d’où sans doute il n’y a point de retour pour vous. » « Tant y a », respond Clorinde, « qu’il n’est louable à vous de dire, ny seant à moy de croire, que la crainte de la mort me doive destorner de ce que j’ay entrepris pour la delivrance de cest estat. »
Elle suyvie des plus resolus de la garnison, se rend sous la faveur de la nuit au lieu où la machine estoit enferree, & surprenant le corps de garde, donne de telle furie que l’on void en un torne main plus de morts que de coups, & iettant les feux artificiels sur ceste tour, l’embrase si promptement qu’en moins d’un heure elle destruit l’ouvrage de plusieurs annees. La fumee de cest embrasement esleve par tout la Palestine [62r] la splendeur de la gloire de Clorinde, qui apres un si glorieux exploit se voulant retirer avec sa troupe, fust suivie de Tancred, qui ne vouloit point esteindre ce feu, que par le sang de ceux qui l’avoit allumé, & se vit reduite à ces extremités pour sauver sa troupe, de combattre ou de se rendre. Mais ayant trop de courage pour l’un, & trop peu de force pour l’autre, elle vient aux mains contre Tancred ; qui pour l’espaisseur des tenebres, & le changement des armes, ne la recongnoissoit point.
Il faut que le destin nous emporte où il veut, ces coups qui ne se peuvent prevoir, ne se peuvent parer : Clorinde heurte de telle roideur Tancred qu’elle le renverse par terre, & ne voulant point vaincre avec advantage, contente d’avoir vaincu ce grand coeur [62v] descend à terre pour le relever & finir le combat par les chastes embrassements dont leur amour se nourrissoit à la fontaine ; Mais Tancred qui en sa cheute avoit reprins de nouvelles forces, la voyant venir & croyant qu’il combattoit ou Argant ou Solyman, luy tire un coup d’espee, bresche le cœur de son cœur, tire la vie de sa vie.
Elle qui se sent blessee à mort, se ressouvient de ce qu’Arsete son Gouverneur luy avoit dit : & plus soigneuse de la vie de son ame que de la mort de son corps, s’escrie doucement, « Monstre moy Tancred les dernieres preuves de ton amour : Tu as vaincu le corps, sauve l’ame. Contente toy de ta victoire, & me laisse vaincre moy mesme. Je te demande le baptesme ; j’ay vescu toute ma vie rebelle au Dieu que tu adores, je veux [63r] maintenant mourir sa servante : Haste toy mon cœur, avant que mon cœur defaille ; j’ay plus besoing de consolation que de discours. »
A ces accens pitoyables, Tancred sent je ne sçay quelle douce vapeur qui s’esleve en ses yeux, pensant avoir vaincu le corps & sauvé l’ame de quelque Chevalier infidelle, il court soudain à un petit ruisseau à deux pas de là, & d’une main toute tremblante leve la visiere ; Il void ceste claire estoile de ses amours, il reconnoit lee rousoyant visage de ses delices, une glaçe court par ses veines, à peine peut sa main verser l’eau, & sa langue prononcer ses sainctes paroles pour donner vie à l’ame dont il avoit par un erreur irreparable meurtry le corps.
Le pouvoir tout divin de ceste eau ne luy eust pas si tost arrosee [63v] la face, que les roses & les lis qui l’embellissoient & qui estoient devenuës toutes pales reprennent leur couleur : ses esprits se vivifient, ses yeux sont plus estincellans, & d’une façon pleine de vie & de courage il semble qu’elle se rie, & qu’elle s’esiouisse d’avoir rencontré un si fidelle amant, qui en tuant le corps avoit sauvé l’ame ; Et ne pouvant luy rendre autre preuve du gré qu’elle luy en avoit, luy tend la main, & soudain son esprit comme un vent souspira au Ciel si doucement qu’on l’eust iugee plustost endormie que morte.
Iusques à cest heure Tancred avoit resisté à la douleur, & mis la constance & la resolution pour la garde de son cœur : mais ores qu’il voit ceste belle lumiere esteinte, le courage l’abandonne, il cede l’empire de son ame au deuil [64r] & au desespoir : Ame qui s’efforce de partir d’un mesme vol, & par la playe qu’il a receu de Clorinde, & par les larmes qu’il iette sur le coup infortuné se sa main. On le iugeroit mort comme elle, il n’a non plus de couleur, ny de mouvement qu’elle, il n’y a autre difference, sinon, qu’encores un peu d’esprit, erre & palpite sur sa levre. D’aventure survindrent quelques soldats à ce triste & tragique spectacle, & recognoissant ce Prince qu’il ne vivoit plus en soy & mourant en celle qui gisoit morte aupres de luy, firent tous les offices de charité envers l’un, & de pitié envers l’autre, pour donner la sepulture à cestuy-cy, & quelque secours à celluy là.
Leur Capitaine recognoissant par les armes l’Achille de l’armee, & voyant ceste parure des beautés [64v] du monde meurtrie à son costé, fait porter le corps mort en la tente de celuy qui sembloit n’avoir plus de vie. Là par le secours des Medecins il revint à soy, & s’escrie en ceste sorte, « Hé Dieu pourquoy respire-je encores! pourquoy suis je en vie ! pourquoy de la mesme main que je ravis celle de Clorinde ne perds-je la mienne ? Et faut il que je vive, & que la vie me prive du repos que je n’espere qu’en ma mort ? & que je meure tous les iours pour ne pouvoir mourir ? impitoyable mort qui ne m’as espargné que pour me faire sentir les pointes de ceste mort ». On luy dit que le corps de celle qu’il regrettoit estoit pres de luy, il torne les yeux sur ce pitoyable obiet, il leve le voile qui la couvroit, il admire encores ceste beauté, il deteste mille foys l’erreur de sa main [65r] cause de ce coup desastreux : Il se plaint de la mort de Clorinde, comme le rossignol qui void qu’un maraud de païsan luy ravit ses petis lors qu’il n’ont que le poil fol : ou comme le laboureur qui voit ses moissons mourrir en herbe & ses vignes en fleur. Et n’a il pas raison ? ses esperances sont mortes en leur feuille, ses moissons en leur graine. Le dessein de ses amours ne commençoit qu’à paroistre, & soudain la mort l’eclipse & se sert pour le ruiner de la main mesmes qui n’avoit nerf ny mouvement que pour le conserver. Toute la nuit il continuë ses plaintes : la souvenance de cest accident luy iette tant de sable dans les yeux qu’il ne les peut fermer que sur la pointe du iour, que le sommeil se coule parmy ses pleurs. Et voilà qu’en dormant il luy semble [65v] de veoir Clorinde plus belle que iamais, qui toute flamboyante luy dit, « Telle je suis par ta main, je te suis obligée de cest heureux changement, de ceste robe d’immortalité dont je suis maintenant revestuë. Comme les qualités contraires s’entretiennent par leurs extremes, la guerison suyt la douleur, l’alegresse, le deuil : le repos, le travail : & la vie, la mort : en la perte de la terre, j’ay gaigné le Ciel ; & pour une cité assiegee d’ennemys & dedans & dehors, je suis en ceste haute Hierusalem toute pleine de gloire, à l’abry de ces coups qui pardonnent aux plus basses plaines, & abattent les plus grands arbres.
Je voy ceste souveraine Maiesté qui est toute en tout, & de laquelle derivent toutes les puissances du Ciel, de la terre, & des enfers : [66r] ceste clarté incomprehensible dont le Soleil n’est qu’un rayon : ceste providence admirable, qui sans se travailler, fait en un moment tout le tour du Ciel, & penetre dans les abysmes. Je suis en ce grand Sabbat, en ce desirable Iubilé, ceste feste des festes ? qui entreprendera exprimer ces felicitez qu’il fasse estat de compter la gresle qui tombe en esté, de peser le feu, & mesurer les vents. L’entendement n’est capable de le comprendre, ny la langue de le faire entendre. Essuye doncques tes larmes mon Tancred, & ne t’afflige pour un mal qui m’a fait tant de bien, & si tu ne te veux consoler que par les larmes, pleure moy non comme morte, mais comme absente : ou comme celle qui est passee la premiere, pour te marquer les logis pour te faire coucher en l’estat de [66v] ceste cour, pour te tirer de ceste terre comme d’un angle estroit en ces grandes campagnes, au prix desquelles toute ceste terre, si grande & ample en diametre & en rondeur, n’est qu’un point : pour te garder ta part des lauriers, qui sans doute coronneront tes merites, si comme tu as commencé tu limites ton ambition à sacrifier ta vie à l’advancement d’une si saincte guerre pour le service de ton Dieu. »
Cela consola bien Tancred, & allegea ses douleurs ; mais il n’en fust pas guery. Je finiray par là, car les douleurs de ce loyal Amant, les plaintes qu’il fit, les pleurs qu’il versa sur le corps de son Amante, le soing qu’il eut de luy donner le dernier devoir de la sepulture, ne se peuvent representer sans larmes, & par ce que les pleurs sont [67r] commes les pluyes qui volontiers durent toute la nuit quand elles commencent sur le soir, je ne veux pas vous donner un sujet si deplorable, pour ne vous faire passer ceste nuit sans le repos, que la longueur & la chaleur de ceste iournee vous a promis.
FIN.
[67v] Extraict du Privilege.
Par grace & privilege du Roy il est permis à Claude de Monstr’œil marchant Libraire demeurant à Paris d’imprimer ou faire imprimer, & exposer en vente un livre intitulé Clorinde ou l’Amant tuee par son Amant. Et sont faictes deffences à tous Libraires & Imprimeurs, d’imprimer, ou faire imprimer, vendre ny distribuer le dit livre d’autre impression que celle du dit Monstr’œil, & ce iusques au temps & terme de six ans finis & accomplis, sur peine de confiscation desdits livres, par eux imprimez ou vendus, & de vingt escus d’amande. Voulant en outre que mettant au commancement où à la fin de chacun desdits livres l’extraict dudict privilege il soit tenu pour signiffié & venu à la cognoissance de tous, comme plus amplement est declaré au dit privilege. Donné à Paris le 17.iour de Septembre. 1597.
PAR LE CONSEIL
DE LAVETZ.
