La démonumentalisation de Toussaint Louverture

DOI : 10.54563/gfhla.312

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Un monument figure l’hommage rendu par un pays à un acte, un personnage historique ou une allégorie qui constituent son récit national. Ce pays immortalise cet acte, ce personnage ou cette allégorie en le pétrifiant afin qu’ils demeurent dans la mémoire de son peuple. La biographie historique représente également un hommage qui pétrifie l’image d’un personnage, selon le point de vue d’un biographe, afin de « sauver la mémoire des individus »1 parce qu’elle pérennise le destin d’un représentant de la nation dans et pour la mémoire collective et ne conte pas « le récit d’une civilisation »2. Elle configure ainsi un monument littéraire dont « la fonction du discours [est] d’offrir aux morts du passé une terre et un tombeau »3 qui tisse le « passage de voix »4 entre le ou la biographe et son personnage historique.

Cependant, ce tissage peut provoquer l’aliénation du biographe s’il ne se différencie pas de son « sujet d’étude » comme le souligne François Dosse : 

L’engagement du biographe dans son sujet d’étude implique un tel investissement qu’il ne peut en effet se réaliser sans transformer le biographe au rythme de sa composition biographique. En même temps, cette altération doit rester maîtrisée pour se mettre au service de la compréhension de celui qui reste autre et dont il s’agit de percer la singularité mystérieuse sans sombrer dans les pièges de la confusion entre l’un et l’autre.5

Pour appréhender la personnalité de son biographié, le biographe doit instaurer une distanciation entre lui et le personnage historique. Mais ce n’est pas l’unique distinction qu’impose la biographie. L’écart temporel s’ajoute à la distanciation physique. La transcription de la mémoire d’un représentant de la nation nécessite, selon la terminologie de Ricœur, « un travail de deuil » qui « sépare définitivement le passé du présent et fait place au futur. Le travail de mémoire atteint son but si la reconstruction du passé [réussit] à susciter une sorte de résurrection du passé. »6 En se détachant de l’emprise de la mémoire collective, le biographe régénère la figure de l’individu dans son contexte historique en l’éclairant sous un angle inédit. Il rend justice à la mémoire de son « sujet d’étude », non seulement, en s’effaçant pour transmettre la voix de l’outre-tombe, mais aussi en se déprenant du récit national pour soumettre à son lecteur une réécriture du passé, qui se répercute dans son présent et son avenir.

Toutefois, lorsque ce sujet d’étude est marqué par la colonisation comme Toussaint Louverture, le biographe est empreint d’une autre possession dont il ne peut se déprendre. Cette possession est véhiculée par ce que Laurent Dubreuil désigne comme la « phrase coloniale »7 qui fixe les relations entre le groupe « majoritaire »8 blanc et le groupe « minoritaire »9 noir. Elle manifeste une « possession coloniale » qui, selon Dubreuil, témoigne de « la constitution d’un impensé dans la parole qui devient pensée même »10. La configuration de la vie de Toussaint Louverture varie en vertu de l’idéologie de chaque auteur qui propose, selon sa possession ou sa dépossession coloniale, une perspective inédite sur l’émancipation d’un sujet colonial. La distanciation physique et le « travail de deuil » émancipent le biographe de l’aliénation de son « sujet d’étude » et du diktat du récit national, mais il ne peut pas se détacher de « l’impensé » de la « phrase coloniale ». Non seulement celle-ci oriente sa réception des actions de son biographié, mais il l’entretient également lorsqu’il s’empare de la vie du général en chef des armées noires comme objet de son étude. En élevant un « tombeau » à Toussaint Louverture, le biographe monumentalise aussi bien l’image du général en chef des armées noires que la « phrase coloniale » qu’il transmet inconsciemment. Il méduse donc un sujet noir en l’héroïsant ou en le diabolisant selon sa possession coloniale et son appréhension de son lectorat.

Mais en brisant cette image, en la fissurant, en recherchant ses fêlures, en comblant ses espaces vides, l’auteur offre à son lecteur une vision inédite de Toussaint Louverture. Il construit et assume un point de vue et des choix esthétiques qui diffèrent de l’historiographie officielle pour « susciter une sorte de résurrection » du personnage historique dans son passé. Il s’appuie sur la fabulation afin de reconfigurer « l’unité narrative de la vie » de son sujet comme le souligne Ricœur :

[…] Quant à la notion d’unité narrative de la vie, il faut aussi y voir un mixte instable entre fabulation et expérience vive. C’est précisément en raison du caractère évasif de la vie réelle que nous avons besoin du secours de la fiction pour organiser cette dernière rétrospectivement dans l’après-coup, quitte à tenir pour révisable et provisoire toute figure de « mise‑en‑intrigue » empruntée à la fiction ou à l’histoire.11

La visée du biographe ne réside plus dans une « mise-en-intrigue » respectueuse de la vie de Toussaint Louverture, mais, selon l’acception Claudie Bernard, qui caractérise le roman historique, dans une démonumentalisation où la « para-mémoire » remplace la « mémoire », pour « qu’au lieu de « remonter » l’événement ressaisi en dedans, le roman le redescend[e], remet[te] le passé dans le sens du devenir ; [et que le roman fasse ] ainsi l’économie du deuil comme du rite. »12 La biographie n’est plus perçue comme un objet qui doit faire mémoire – monumentum – mais, selon la définition que Bernard Dort, Jacques Morel et Jean‑Pierre Vernant donnent de la tragédie grecque, comme une « vision prophétique du passé », qui établit une « tension entre le passé du mythe et le présent de la polis [qui] se manifeste à tous les niveaux de la tragédie »13. Cette acception sera reprise par Édouard Glissant dans la préface de sa pièce Monsieur Toussaint pour expliquer les enjeux de sa poétique, qui ne se fondent pas sur « une inspiration politique » mais sur l’exigence d’une transcription d’une « […] vision prophétique du passé [car pour] ceux qui ne connaissent de leur histoire que la part de nuit ou de démission à quoi on a voulu les réduire, l’élucidation du passé proche ou lointain est une nécessité. »14

Si l’enjeu de certains récits historiques et biographiques réside dans la pétrification de Toussaint Louverture afin que sa monumentalisation corresponde aux critères du héros national, le dessein d’autres biographies et d’adaptations biographiques romanesques, scéniques, télévisuelles ou iconiques aspire, au contraire, à la démonumentalisation de ce personnage historique, en complexifiant son « unité narrative », afin de l’humaniser et le régénérer pour les lecteurs. Le processus de démonumentalisation permet d’instituer un rapport entre le mort et le vivant pour que, comme l’explique Michel de Certeau, « « Marquer » un passé, [soit] faire une place aux morts, mais aussi redistribuer l’espace des possibles, déterminer négativement ce qui est à faire et par conséquent utiliser la narrativité qui enterre les morts comme moyen de fixer une place aux vivants. »15 Le culte et la révérence de la monumentalisation favorisent la contemplation béate du lecteur tandis que la démonumentalisation, au contraire, « élucide un passé proche ou lointain » afin que le lecteur ne soit pas le consommateur passif d’une vie contée mais qu’il devienne acteur de son présent et de son avenir en maîtrisant son passé. Il n’est pas soumis à un devoir de mémoire qui le sidère mais il appréhende son humanité et son devenir en se confrontant à la complexité d’un personnage, qui interroge son rapport au monde.

Mais comment les différentes biographies de Toussaint Louverture marquent-elles le passé en monumentalisant ou démonumentalisant le général en chef des armées noires ? Quelles sont les différentes formes de possession coloniale qu’elles véhiculent ? Comment certains biographes arrivent-ils à s’en désenvouter ?

L’analyse de divers extraits biographiques dévoilera l’évolution des écrits biographiques sur Toussaint Louverture. L’étude de ces extraits s’intéressera à la geste louverturienne à travers la promulgation de la constitution de Saint‑Domingue afin de saisir comment le biographe, selon sa possession coloniale, fige l’image de Toussaint Louverture en le transformant en héros national ou déchu. L’examen de cette geste louverturienne permettra, par ailleurs, de comparer les enjeux de la monumentalisation de la figure de Toussaint pour Victor Schoelcher, Cyril Lionel Robert James, Aimé Césaire et Pierre Pluchon. Enfin, l’observation du processus de démonumentalisation dévoilera comment la mise en scène d’un biographié l’humanise en transformant la réception du spectateur ou du téléspectateur.

La geste de Toussaint Louverture

L’article du Dictionnaire culturel en langue française définit la geste comme « l’ensemble des poèmes épiques du moyen âge, relatant les exploits d’un même héros ou d’une même lignée »16. L’emploi de cette dénomination pour caractériser l’action de Toussaint Louverture signale que ce personnage historique est transformé par ses différents biographes en un héros noir aussi prestigieux que les héros grecs ou les chevaliers pour les faits extraordinaires qu’il a accomplis. Cependant, comment un sujet qui appartient au groupe minoritaire noir est-il devenu un héros digne d’être biographié non seulement pour ce groupe, mais aussi pour le groupe majoritaire blanc ?

La visée de la biographie, selon Hannah Arendt, est de distinguer le biographié des autres hommes en valorisant son courage pour le transmuer en héros :

[…] il y a déjà du courage, de la hardiesse, à quitter son abri privé et à faire voir qui l’on est, à se dévoiler, à s’exposer. Ce courage originel, sans lequel ne seraient possibles ni l’action, ni la parole, ni par conséquent, selon les Grecs, la liberté, ne sera pas moindre, peut-être même sera-t-il supérieur, au cas où par hasard le héros est un lâche.17

La biographie promeut le « courage originel » en magnifiant la singularité de la parole et de l’action d’un sujet, qui s’expose au danger pour défendre la liberté de tous, contrairement au lâche, qui se terre dans la multitude. Ce sujet s’érige non seulement en identité individuelle pour ses admirateurs, mais aussi en tant que fondateur de l’identité et la mémoire collective d’un groupe. Les historiens Paul-Augustin Deproost, Laurence Van Ypersele et Myriam Watthee‑Delmotte soulignent cette dualité du héros :

[…] le mythe du héros convoque conjointement un sens individuel et une dimension collective. Au plan individuel, il correspond au désir de transcender les limites de la condition humaine, au rêve d’être extraordinaire, ainsi qu’au besoin d’être reconnu par les autres. Alors que, au plan collectif, il manifeste concrètement le système de valeurs d’une société auquel chacun est invité à adhérer et qui, par là-même, renforce la cohésion sociale et nourrit l’identité collective.18

À travers l’éclat de son action et le pouvoir de sa parole, le biographié incarne les valeurs individuelles et collectives de la société, qui le hisse au rang de « héros national »19 Cependant, cette nomination parait épineuse lorsque l’acte de ce dernier est de s’affranchir de la dépendance du Gouvernement français.

En promulguant la constitution de Saint‑Domingue, Toussaint Louverture effectue, selon la terminologie de Nelson Maldonado-Torres, « un tournant décolonial » qui représente « le changement fondamental qui se produit chez un sujet qui affronte le colonialisme ou témoigne de sa réalité »20. Il est l’un des premiers sujets colonisés à s’opposer à l’impérialisme de la puissance coloniale française en revendiquant l’autonomie politique de son île. Cette action non seulement l’inscrit dans l’histoire mais transforme son exploit en un récit épique où un individu combat des forces extraordinaires pour émanciper son groupe. Le général en chef des armées noires récuse l’hégémonie de Napoléon Bonaparte sur une colonie française afin d’affranchir la population de l’emprise consulaire. Mais l’interprétation de cet acte révolutionnaire, qui consacre la geste louverturienne, est divergente selon la possession coloniale du biographe.

Dans La vie de Toussaint Louverture, Victor Schoelcher, qui valorise le génie de Toussaint en tant qu’ancien esclave, rejette sa constitution en dépeignant l’hybris de son biographié :

[…] [Toussaint] venait de traiter de puissance à puissance avec l’Angleterre et les États‑Unis ; enfin, il disposait d’une armée de quinze mille hommes aguerris qui avait soumis les hommes de couleur et vaincu les Anglais comme les Espagnols. Monté à cette élévation, il eut le vertige, il fléchit sous le poids de son étonnante fortune, sa force d’âme ne fut pas à la hauteur de son génie. Il rêva de se soustraire à la domination de la mère patrie, il se crut assez fort pour braver les dangers d’une entreprise aussi extraordinairement hardie. Il réunit en 1801, sous le nom d’Assemblée centrale de Saint‑Domingue, une douzaine de colons blancs, tous à sa dévotion, qu’il chargea de faire une Constitution locale.

Cette Constitution n’est qu’un acte d’indépendance. L’île y est toujours, il est vrai, nommée « une colonie faisant partie de l’empire français », mais on va voir que la souveraineté de la France est purement nominale […].21

Le groupe prépositionnel « de puissance à puissance » introduit un décalage entre les puissances citées comme l’Angleterre, les États‑Unis ainsi que l’Espagne, et Saint‑Domingue, qui est une colonie française. Ce décalage politique dénonce l’hybris du général en chef des armées. Cette dénonciation est accentuée par la proposition subordonnée participiale « monté à cette élévation » et la connotation péjorative du syntagme nominal « le vertige », qui souligne la prétention de Toussaint Louverture à se considérer comme le chef d’un état. La focalisation du biographe exacerbe l’orgueil et la suffisance de son biographié afin que lecteur métropolitain perçoive l’aberration de sa démarche. Cette focalisation oppose les velléités indépendantistes du général en chef à l’unité de l’État français. Le syntagme nominal « mère patrie » allégorise cette unité en convoquant la position d’affiliation de Toussaint Louverture afin de signifier l’ingratitude de son émancipation. Le syntagme nominal « Les dangers d’une entreprise aussi extraordinairement hardie » se détache de la focalisation du personnage pour introduire la charge du biographe à travers le récit des actions de Toussaint Louverture. L’emploi du présent dans le second paragraphe interrompt la biographie pour imposer le jugement péremptoire de Schoelcher sur la constitution de Toussaint Louverture. L’édit de ce dernier s’attaque au principe de l’indivisibilité républicaine qui légitime la lutte de Schoelcher pour l’égalité entre les races au sein de la nation française. En s’érigeant comme défenseur de ce principe, il ne peut que contester le droit d’une colonie à disposer d’elle‑même aux dépens des préceptes et de la souveraineté de l’État français. Le discrédit de l’action politique de Toussaint Louverture dévoile l’impérialisme de Schœlcher qui adopte une posture coloniale en ne percevant les relations entre les colonies et la France que sous l’angle de l’exclusif et la domination.

Dans Toussaint Louverture : La Révolution française et le problème colonial, Césaire promeut la posture décoloniale de son personnage en valorisant son émancipation du joug de l’impérialisme français. Contrairement à Schoelcher, le biographe caractérise la constitution louverturienne comme un don qui transforme les relations de domination entre une colonie et une métropole en un partenariat précurseur :

Intuition géniale. L’idée d’un Commonwealth français était là en germe. Toussaint n’avait qu’un tort : d’être en avance sur son époque, et d’un bon siècle et demi.
Son offre, c’était à l’Europe, c’était à la France, « offre du destin » : la chance qui de longtemps ne se renouvelle pas et que nulle nation ne rejette impunément. Et c’était en effet pour la France une chance exceptionnelle de liquider dans de bonnes conditions, sans pertes et avec surcroît de prestige, la mésaventure coloniale. On sait comment il y fut répondu.22

La phrase nominale amende l’acte de Toussaint en exposant son caractère inédit. Le syntagme nominal « Commonwealth français » renforce la novation du général en chef en impliquant un contrat entre des territoires sous le signe de la liberté et de l’égalité. Cette liberté et cette égalité revêtent, d’ailleurs, la forme d’une libéralité, à travers le groupe nominal « son offre », qui induit une demande de négociation entre Toussaint Louverture et Napoléon Bonaparte. L’expansion du nom « du destin », qui complète la deuxième occurrence du mot « offre », apporte une dimension tragique à l’acte révolutionnaire du général en chef. La précision du biographe oppose les perspectives de la constitution louverturienne aux conséquences désastreuses de la colonisation pour les colonisés et le colonisateur en usant du syntagme nominal « mésaventure coloniale ». Césaire utilise la « vision prophétique du passé » pour justifier la sagacité de Toussaint Louverture. Le poète de la négritude conteste la déclination de la proposition de son biographié en dénonçant le maintien de l’hégémonie de la métropole sur la colonie. Il invective contre la possession coloniale qui génère le drame colonial des indépendances des anciennes colonies. L’adverbe « impunément » atteste de l’arrogance française et européenne qui, sous couvert de l’inégalité des races, récuse la reconnaissance de l’Autre en tant que partenaire politique. Cet extrait justifie ainsi le postulat du titre de l’œuvre, qui associe la biographie de Toussaint Louverture à la Révolution française et au problème colonial, en signalant que le drame colonial français résulte de l’échec de Toussaint Louverture et de la possession coloniale de l’État français.

Si Schoelcher se situe dans la perspective de la légitimité de l’expansion coloniale française en Afrique au XIXe siècle23, le point de vue de Césaire se rapporte aux atrocités de la colonisation et aux désillusions des décolonisations du XXe siècle. Leurs perceptions de la colonisation française s’opposent à travers la promulgation de Toussaint Louverture, l’un soulignant les bienfaits de la colonisation tandis que l’autre en dénonce les méfaits sur la liberté des peuples et sur la reconnaissance de leurs dignités. Par ailleurs, les statuts de « majoritaire » et de « minoritaire » expliquent également la divergence de thèses sur l’action de Toussaint Louverture et le type de lectorat auquel ils s’adressent afin de susciter pour Schœlcher de la réprobation pour un sujet qui s’émancipe du joug de la République et pour Césaire de l’admiration pour un noir qui revendique son autonomie. Ainsi, bien qu’admiratifs de la geste de Toussaint Louverture, Schoelcher et Césaire l’interprètent différemment parce que leurs catégories sociales sont antagonistes comme leurs lectorats.

Par ailleurs, dans Les Jacobins noirs, Toussaint Louverture et la Révolution de Saint‑Domingue, le point de vue trinidadien de Cyril Lionel Robert James apporte un éclairage britannique qui se distancie des points de vue francophones :

Toutes les constitutions ne sont pas ce qu’elles sont. La France de 1802 ne pouvait remontrer le despotisme de la Constitution de Toussaint. Mais ce qui frappait tous les Français, c’est que cette Constitution ne faisait place à aucun représentant de la France, bien qu’elle prêtât serment de fidélité envers ce pays. Elle recherchait et désirait sa collaboration au gouvernement, mais soumise à l’autorité locale. C’était une quasi‑indépendance, la France jouant le rôle de frère aîné, de guide et de mentor. Aucun précédent ne pouvait éclairer la route de Toussaint, mais il savait ce qu’il voulait. […] Au fond, ce que Toussaint avait élaboré tout seul, c’était cette forme d’allégeance qu’on appelle aujourd’hui le statut de dominion.24

Le Trinidadien contextualise la constitution pour légitimer son caractère exceptionnel dans le champ politique français. Lecteur de Schoelcher, il reprend la charge de l’abolitionniste en mentionnant le « despotisme de la constitution de Toussaint »25 mais il nuance l’hybris du général en chef en qualifiant le contenu de l’édit de « quasi‑indépendance ». Cette nuance est précisée par la proposition participiale « jouant le rôle de frère aîné » qui privilégie le principe républicain de fraternité aux dépens du précepte d’indivisibilité. Cette différenciation révèle le changement législatif qu’établit l’édit en transformant la sujétion en « collaboration ».

Bien avant la biographie de Césaire paru en 1981, en 1949, James perçoit dans la constitution de Toussaint les prémisses des fondements de la décolonisation de l’Empire britannique, qui s’appuie sur l’autonomisation de ses anciennes colonies, notamment celle du Canada dès 1867. En 1801, la demande d’autonomisation de l’île de Saint‑Domingue marque l’expertise politique du général en chef et le consacre en tant que précurseur selon James. En outre, le groupe adjectival « tout seul » atteste de la singularité de Toussaint contre l’intelligentzia de l’Empire britannique qui a institué le dominion. Le biographe n’argue d’ailleurs plus sur la légitimité de la constitution mais se concentre davantage sur l’originalité de son biographié afin de cautionner son rayonnement dans l’histoire mondiale. La contextualisation de la constitution devient ainsi le prétexte pour monumentaliser la modernité de Toussaint Louverture.

Cependant, l’acte révolutionnaire de Toussaint pour les francophones et les anglophones est dénié par les historiographies haïtienne et française. Les historiens haïtiens refusent de décerner à Toussaint Louverture le statut de héros fondateur de la nation. Ils estiment que ce statut incombe à Dessalines parce qu’il est l’instigateur de la première république noire en dénommant Saint‑Domingue Haïti, comme l’atteste cette remarque de Carlo Avierl Célius :

Après 1804, en Haïti, comploter l’indépendance ne constitue plus un sujet d’accusation. Les enjeux ne sont plus les mêmes. Quand B. Ardouin refuse de concéder à J. Saint‑Rémy ou Th. Madiou la volonté d’indépendance de Toussaint, l’objectif est clair : il s’agit de ne pas investir le personnage du titre de père de la patrie. Ainsi, la réhabilitation de Toussaint, dans l’historiographie haïtienne, devra passer par l’affirmation de sa volonté d’indépendance.26

Le déni de la constitution de Toussaint Louverture manifeste son rejet en tant que père de la patrie haïtienne. En combattant pour imposer son pouvoir personnel, il manifeste son ambition politique et néglige le bien commun de ses concitoyens – leur indépendance. Ainsi, il ne peut pas être monumentalisé car il ne correspond pas aux critères des héros du récit national haïtien.

De même, dans la préface de 1949 des Jacobins noirs, James décrie dès l’entame de son texte l’occultation par l’historiographie française des répercussions de la révolution de Saint‑Domingue sur la politique coloniale française :

À beaucoup de lecteurs français cet ouvrage, écrit en 1938, apportera je crois, une véritable révélation : c’est que l’histoire de la révolution de Saint‑Domingue, si on l’étudie dans sa mécanique fondamentale, et même dans ses aspects particuliers, préfigure presque en tout le drame actuel de ce qu’on appela successivement domaine colonial, Empire, France d’outre‑mer et finalement l’Union française.27

Cette critique du déni de la geste de Toussaint Louverture est également reprise en 2013 par Charles Forsdick, de façon nuancée :

[…] Des études historiques récentes28 ont bien dévoilé comment Toussaint et la révolution qu’il a dirigée refusent de rester dans les coulisses malgré les tendances qui prévalent dans l’écriture métropolitaine de l’histoire révolutionnaire française. Progressivement, l’amnésie au sujet d’Haïti et de son rôle essentiel dans l’histoire mondiale se voit rongée, et il en résulte une conscience accrue de la persistance de Toussaint ainsi que du processus révolutionnaire pour lequel il a souvent servi de figure ambiguë et métonymique.29

Le déni des historiographies haïtienne et française s’oppose au foisonnement des biographies sur Toussaint Louverture qui héroïsent ou diabolisent son action politique en le monumentalisant. Cependant, en dépit de cet écart, l’histoire mondiale ne peut se dispenser de l’interconnexion de Toussaint Louverture car le général en chef représente le croisement des historiographies coloniales française, anglaise, états-unienne et espagnole. L’interconnexion historique de Toussaint Louverture révèle les conséquences de sa geste non seulement dans l’espace caribéen et américain mais également dans la politique des différentes puissances coloniales. L’acte révolutionnaire et fondateur du général en chef des armées ne s’établit donc pas sur l’indépendance de Saint‑Domingue mais sur l’émergence et l’autonomisation d’un minoritaire qui s’impose dans le champ politique du majoritaire en défendant son projet constitutionnel.

Toussaint Louverture représente, selon la terminologie de Paul Ricœur, un « sujet capable »30 qui s’impute un discours dont il défend par ses actions et par son être l’éthique en se montrant « digne d’estime »31. La charge de Schoelcher dépeint l’ambition d’un homme pour émanciper sa colonie de la domination et de l’exclusivité de la « mère patrie » en assumant son destin au sein des Caraïbes et face aux grandes puissances. L’éloge de Césaire salue la proposition révolutionnaire de Toussaint qui transforme les relations entre une colonie et sa métropole en un partenariat respectueux de chaque partie. James renverse le savoir et le pouvoir de l’européocentrisme en soulignant que le dominion est une idée originale de la périphérie et non du centre. La déterritorialisation des rapports du savoir et du pouvoir institue la geste de Toussaint Louverture comme un « écho‑monde »32, selon l’appellation de Glissant, puisque l’action du général en chef des armées initie toutes les répliques d’insurrection contre toutes les formes de domination ou d’impérialisme en inversant les rapports de force. C’est pourquoi, à travers le tombeau biographique de Schoelcher, de Césaire et de James, son image est monumentalisée afin de servir de modèle ou de contre‑modèle à la postérité qui doit le célébrer en tant que héros.

La monumentalisation de Toussaint Louverture

Durant son récit, le biographe légitime sa monumentalisation de Toussaint Louverture en usant d’une axiologie qui cautionne l’intérêt de son texte pour son lecteur et la mémoire de son groupe. Ainsi, dans Les Jacobins noirs, James soutient l’image d’un héraut noir maîtrisant le verbe du groupe majoritaire et guidant son peuple vers les lumières de son émancipation : « Toussaint disposait d’une arme capitale, les mots d’ordre de la Révolution : Liberté et égalité. Ils étaient d’un puissant effet à une époque d’esclavage, et Toussaint savait s’en servir avec l’habilité et la finesse d’un merveilleux tireur. »33 Dans cet extrait, James omet le terme de « fraternité » afin de distinguer le minoritaire noir du majoritaire blanc. Il souligne que la fraternité ne peut être effective que par la reconnaissance du sujet noir en tant que « sujet capable » par la maîtrise de sa parole et par sa dignité de combattant. Le biographe renverse ainsi la dialectique de Hegel34 en réutilisant le pouvoir du verbe du maître contre lui et en érigeant un sujet noir qui œuvre pour sa liberté.

Par ailleurs, l’isotopie des mots « savait », « finesse » et « habileté » dévoile l’intelligence du biographié afin de rehausser sa sagacité dans son groupe et contre le groupe majoritaire blanc. James idéalise l’image de Toussaint Louverture afin qu’il demeure dans la mémoire collective du groupe minoritaire noir comme le premier sujet capable de défendre ses intérêts aussi bien par le verbe que par les armes. Il est également victime d’une possession coloniale qui tend à opposer à l’ethnocentrisme du groupe majoritaire blanc un ethnocentrisme noir qui revendique la dignité de son humanité par la négation de l’altérité de l’Autre – la fraternité. Sa biographie monumentalise ainsi le personnage de Toussaint Louverture en dressant pour le lectorat minoritaire noir le premier héros noir qui s’oppose au pouvoir majoritaire blanc.

Toutefois, la légitimation de la monumentalisation n’apparait pas uniquement dans le récit biographique mais également dans le péritexte de l’œuvre où le biographe interpelle le lecteur sur la nécessité de célébrer la mémoire de Toussaint Louverture. En dépit de son désaveu de la constitution louverturienne, il n’en demeure pas moins que Schoelcher consacre, à la fin de sa biographie, Toussaint Louverture comme l’un des grands hommes de la République française :

Que l’on aime ou que l’on n’aime pas son caractère, que l’on doive lui reprocher de n’avoir pas toujours été bon, on ne peut s’empêcher de reconnaître que toute sa vie démontre, un esprit vraiment supérieur. Il a fait de grandes choses, il a bien mérité de la France, il a été utile. Ce sont là les titres de l’admiration de tous, le vieux nègre de l’habitation de Breda sera toujours rangé parmi les hommes dont l’existence a honoré l’espèce humaine.35 

L’anaphore de l’expression « que l’on » énumère les différentes réceptions de l’action de Toussaint Louverture afin de souligner l’intérêt que suscite ce personnage historique. Le verbe « reconnaître » constate l’estime sociale de ses contemporains, partisans ou non de son action. Le dernier membre de la première phrase est séparé par une virgule afin de mettre en relief le génie de Toussaint par le biais du superlatif absolu « vraiment supérieur ». Toutefois, la modalisation de l’adverbe « vraiment » comporte une ambiguïté sur le degré de l’intelligence du sujet noir. Cet adverbe peut soit marquer l’admiration soit au contraire dévoiler la possession coloniale du biographe qui compare Toussaint Louverture au groupe majoritaire blanc afin de caractériser sa singularité en tant qu’homme noir. Schœlcher particularise Toussaint car, contrairement aux autres membres de son groupe, il bénéficie d’un génie individuel qui le distancie non en tant qu’homme mais en tant que sujet noir. Au crépuscule de sa vie, le biographe se sert ainsi de la biographie de Toussaint pour légitimer sa politique abolitionniste en montrant les capacités d’un ancien esclave.

L’anaphore du pronom personnel « il » désincarne d’ailleurs le personnage de Toussaint Louverture en objectivant son rendement afin de valoriser les valeurs républicaines. La monumentalisation de Schœlcher déshumanise Toussaint Louverture en le transformant en objet pour le groupe majoritaire blanc.

La proposition juxtaposée « il a bien mérité de la France » souligne la dette de la France à l’égard de l’un de ses produits les plus prestigieux tandis que la proposition suivante « il a été utile » détermine sa valeur pour la République lorsqu’il défendait ses intérêts en combattant les expansions coloniales anglaises et espagnoles. La catégorisation de Toussaint Louverture clôt la monumentalisation du biographe. Le général en chef évolue de la figure du héros national qui « a fait des grandes choses » à celle du grand homme qui « a honoré l’espèce humaine ». Il incarne « l’identité patriotique » qui, selon Dosse, est représentée par « des figures héroïques » « dont la témérité, le courage au combat, le don dans le sacrifice de soi continuent à nourrir le message d’une République toujours confrontée au phénomène de guerre. »36 La monumentalisation de Schoelcher s’appuie sur des valeurs républicaines pour rehausser le prestige de Toussaint Louverture en tant que héros de la nation puis en tant que grand homme de la République. Mais cette monumentalisation le déshumanise en occultant sa capacité et son éthique pour le figer en un objet d’admiration du génie républicain français. Il n’est donc plus un « sujet capable » mais une statue qui illustre la grandeur de la République.

Cette statufication de la monumentalisation n’est pas la particularité du groupe majoritaire, elle est également présente dans le groupe minoritaire. Césaire conclut sa biographie par une contestation de l’universalisme européocentrique :

Quand Toussaint-Louverture vint, ce fut pour prendre à la lettre la Déclaration des droits de l’homme, ce fut pour montrer qu’il n’y avait pas de race paria ; qu’il n’y a pas de pays marginal, qu’il n’y a pas de peuple d’exception. Ce fut pour incarner et particulariser un principe ; autant dire le vivifier. […] Le combat de Toussaint‑Louverture fut ce combat pour la transformation du droit formel en droit réel, le combat pour la reconnaissance de l’homme et c’est pourquoi il s’inscrit et inscrit la révolte des esclaves noirs de Saint‑Domingue dans l’histoire de la civilisation universelle.37

Le biographe mythifie « le tournant décolonial » de Toussaint Louverture afin de transmuer sa geste en un récit fondateur d’un nouvel humanisme. L’anaphore du présentatif « ce fut » établit un parallèle avec la proposition subordonnée temporelle « Quand Toussaint‑Louverture vint » pour souligner l’action inédite du général en chef sur la représentation des groupes minoritaires. L’expression « prendre à la lettre les droits de l’homme » renverse l’hégémonie d’une interprétation européocentriste de l’universalisme pour imposer le point de vue du subalterne. L’implicite de la réitération des compléments circonstanciels de but introduits par la préposition « pour » dévoile le renversement par Toussaint du déséquilibre entre le centre et la périphérie. Les syntagmes nominaux « race paria », « pays marginal » et « peuple d’exception » dénoncent l’ordre mondial inique de l’européocentrisme pour valoriser l’humanité dans sa diversité. Les verbes « incarner », « particulariser » et « vivifier » immortalisent la figure en ôtant toutes ses aspérités. Le général en chef est ainsi déterminé par son acte fondateur qui le monumentalise en héros des groupes minoritaires.

Le syntagme nominal « le combat » réduit la geste louverturienne à ce qu’Axel Honneth définit, en s’appuyant sur Hegel, comme « la lutte pour la reconnaissance » de « l’estime sociale »38 de la minorité noire. Mais, contrairement à James qui défend l’ethnocentrisme, Césaire emploie le complément du nom « de l’homme » pour s’ancrer non dans l’antagonisme entre deux groupes mais dans la quête de la dignité humaine indépendamment du groupe de l’individu. Il n’utilise pas les acceptions d’universalité ou d’universalisme mais le syntagme nominal « la civilisation universelle » afin d’embrasser sans distinction l’ensemble des peuples. L’auteur amorce ce que les chercheurs de la décolonialité définissent comme l’envers de l’universalisme européocentrique – « la pluriversalité ». À la suite d’Enrique Dussel, Ramón Grosfoguel définit cette « pluriversalité » comme ce qui

[…] permet de construire un « plurivers », où les multiples particularités locales et les épistémologies diverses qui inspirent les luttes contre le patriarcat, le capitalisme, la colonialité, l’impérialisme et la modernité eurocentrée sont respectées, avec pour horizon des projets historiques décoloniaux épistémiques/éthiques divers.39

L’acte fondateur de Toussaint, selon Césaire, est de revendiquer la diversité de l’humanité en défendant un humanisme qui se fonde sur le respect de l’Autre et de tous les Autres. Le poète promeut ainsi la posture « décoloniale » de son biographié qui rompt avec une vision européocentriste de la société et du monde afin d’œuvrer pour l’émergence d’un monde « plurivers ». La monumentalisation de Toussaint Louverture occulte sa singularité pour le déterminer en tant qu’illustration du principe de la diversité. Sa figure est désincarnée au profit de son action qui le pétrifie comme le précurseur d’un nouvel humanisme. Cette postface de Césaire explique donc son entreprise biographique au lecteur en montrant l’enjeu de sa monumentalisation de Toussaint Louverture.

Cependant, si le biographe se sert des seuils du texte ou du récit pour cautionner sa monumentalisation du personnage historique, le processus de démonumentalisation est inhérent à la fabrication de l’œuvre. Contrairement à la monumentalisation qui fige le personnage dans l’idéologie de l’auteur, la démonumentalisation ouvre tous les champs du possible pour interpréter l’action du biographié sous divers angles. Mais tous ces champs sont‑ils légitimes ou souhaitables ?

La démonumentalisation de Toussaint Louverture

L’enjeu de la démonumentalisation n’est pas de célébrer la mémoire du biographié à travers un tombeau biographique mais d’accentuer la complexité du personnage afin de l’humaniser. La démarche du biographe ne consiste plus à valoriser son caractère exceptionnel pour légitimer sa prise de parole et son point de vue. Mais elle dévoile les ombres du personnage pour appréhender ses failles et sa détermination. La « para‑mémoire » lui permet de combler les interstices historiques pour configurer et interpréter l’action éventuelle du personnage, selon le point de vue et l’esthétique du biographe. L’historien Pierre Pluchon, au contraire de James ou de Césaire, démonumentalise la figure héroïque de Toussaint Louverture en dévoilant, selon lui, son racisme :

Louverture a fondé son régime sur la couleur de peau. En cela il reprend le schéma colonial, se contentant d’en retourner les termes. Le nouvel État consacre la suprématie des Noirs, exclut massivement les mulâtres et les Blancs. Malgré ses protestations de tolérance et d’œcuménisme, le général a institué un gouvernement raciste, comme l’était celui de l’Ancien Régime. La liberté, le pouvoir, les propriétés, en un mot, toutes les formes de la prééminence sont attribuées aux Noirs.40

Le biographe établit un constat dans l’entame de son paragraphe afin de justifier la thèse selon laquelle Toussaint Louverture est essentiellement un homme de l’Ancien Régime et non un révolutionnaire. Le groupe prépositionnel « en cela » nuance l’irrévocabilité de l’aspect accompli du passé composé en établissant un parallèle entre son régime et « l’Ancien Régime ». Le biographe emploie la polysémie du mot « régime » pour accentuer la comparaison entre la pratique politique de Toussaint Louverture et la politique coloniale royale française. Cette comparaison indique que la possession coloniale n’est pas l’apanage du majoritaire blanc mais aussi l’attribut du minoritaire noir. Le syntagme « gouvernement raciste » conforte le postulat du biographe en montrant que « la colonialité du pouvoir »41, selon la terminologie d’Aníbal Quijano, gagne également Toussaint Louverture, qui s’approprie les codes de l’Ancien Régime, notamment la racialisation de la société, pour instaurer son autorité politique. La généralisation du syntagme nominal « toutes les formes de la prééminence » étend la racialisation du pouvoir à toutes les classes dirigeantes de l’île. Ainsi, Pluchon illustre que Toussaint Louverture est un homme de l’Ancien Régime en s’appuyant sur son interprétation de sa vision du monde et de son projet politique.

Cependant, cette illustration de Toussaint néglige le fait qu’il convie les colons émigrés à revenir à Saint‑Domingue afin de relancer l’économie insulaire. Schœlcher précise d’ailleurs que pour « encourager ce mouvement si utile au pays, il prit (14 mai 1801) un arrêté pour la gestion des propriétés des émigrés. […] Le revenu des biens séquestrés est gardé pour leur être rendu dès leur retour […] »42. Pluchon choisit de défendre son postulat en ignorant la manœuvre politique de Toussaint qui invalidera les fondements raciaux de sa thèse. Il propose donc son interprétation de la geste louverturienne, empreinte de sa possession coloniale, en exacerbant une vision ethnocentriste du monde dont il affuble le projet politique de Toussaint Louverture.

Son récit démonumentalise l’éthique du général en chef configurée par James et Césaire pour proposer une autre interprétation de la geste louverturienne. Cette interprétation fissure le tombeau de Toussaint Louverture et conduit le récepteur à nuancer son jugement sur le général en chef des armées noires. Elle lui montre l’ambiguïté et non la statufication de Toussaint Louverture pour l’interpeller sur la perception idéalisée des autres biographes. Le lecteur peut donc se détacher des biographies antérieures sur le général en chef pour se constituer une opinion plus nuancée en considérant les hypothèses émises par Pluchon.

Cependant, la démonumentalisation ne s’instaure pas uniquement sur une invite implicite du champ des possibles mais également sur la mise en scène du personnage historique et de ses actions qui transforment l’écriture biographique en un texte incarné par un acteur ou un comédien et adapté à une vision esthétique de l’histoire, des corps et des cadres spatio‑temporels. La dramatisation scénique et visuelle de l’action du personnage se distingue la véridiction historique pour s’appuyer sur du vraisemblable et elle s’éloigne de la linéarité, de la spatialité et de l’ordinaire des objets pour imposer sa propre temporalité, son esthétisation de l’espace et sa symbolisation des objets qui deviennent des accessoires de l’intrigue. L’écriture biographique se prête ainsi à la fabulation du metteur en scène ou du réalisateur pour que l’ordinaire d’une vie soit se sublime en extraordinaire soit atteste des limites de l’humain.

Le choix du cadre spatio‑temporel, de la tranche de vie ainsi que les modalités de l’incarnation scénique et physique du personnage influent sur la réception du personnage historique. La démonumentalisation ne concerne plus la figuration des éventualités mais également la représentation du personnage dans le cadre présenté par un historien ou un biographe et traduit scéniquement par un metteur en scène. Le cadre spatial de la pièce de Lamartine, Toussaint Louverture : poème dramatique, varie à chaque acte afin d’apporter du dynamisme à la pièce et fournir le point de vue des personnages sur l’isolement progressif du personnage. Cet isolement est incarné par l’omniprésence de la tour dans l’acte I afin de cautionner l’épanchement du héros romantique sur les affres de son destin tandis que les autres actes ébranlent le personnage historique en le confrontant aux expectatives des divers groupes.

La scène IX de l’acte III met en scène dans le camp de Leclerc le pathos des retrouvailles de Toussaint Louverture avec ses fils tout en figurant la tension entre Leclerc et le héros éponyme. Par calcul, Lamartine indique que le général en chef préfère ne pas reconnaître ses fils afin de ne pas révéler son identité et préserver son avantage sur Leclerc. La pantomime des didascalies témoigne du pragmatisme du général en chef « Toussaint, ouvrant convulsivement ses bras à Isaac pour l’embrasser et les refermant soudain par réflexion » qui est dénoncé par la réplique de Leclerc : « Si, pour prix de la paix rendue à ces climats, / La France remettait ses enfants dans ses bras, / Mettrait-il en balance, à ce don d’une mère, / L’ambition du chef et le bonheur du père ? »43 Cette scène inventée par l’auteur dans le camp de Leclerc découvre aussi bien gestuellement la rouerie de Toussaint Louverture qu’éthiquement son altruisme à travers son sacrifice pour l’intérêt général de son peuple aux dépens de son intérêt personnel. Elle façonne une image duelle du personnage principal qui permet non de le singulariser mais de l’humaniser auprès du spectateur, en signalant sa difficulté à maintenir son rôle d’espion. L’espace scénique participe ainsi à la démonumentalisation de Toussaint Louverture en exposant son dilemme.

Dans sa pièce Monsieur Toussaint, Glissant démonumentalise non seulement l’espace mais également le temps pour souligner l’interconnexion de Toussaint. Il combine sur un unique plateau le passé, le présent et l’avenir du personnage historique ainsi que les topographies de Saint‑Domingue, de la cellule du fort de Joux et de l’au‑delà. La simultanéité des actions dans différents lieux remodèle la transcription biographique de Toussaint Louverture. Cette simultanéité rompt avec la linéarité de l’écriture biographique pour jouer sur les différentes dimensions temporelles, spatiales et scéniques. Elle stimule l’intérêt du spectateur en le déstabilisant dans sa lecture du monde et en représentant l’un des enjeux de la pièce comme l’indique Glissant :

La simultanéité des deux « temps » vécus par Toussaint, celui de l’espace insulaire et celui de la prison, ne découle pas d’une argutie technique. L’équivalence est essentielle, de ce qu’il a ou n’a pas accompli et de ce qu’il attend – ou n’attend plus. La prison qui marque la fin de son histoire et la mort qui met un terme à la prison résument en un seul acte, vers quoi le pousse la logique de sa vie.44

La subdivision de l’espace du plateau joue aussi bien sur l’interrelation entre les personnages que sur l’interaction entre les cadres spatio‑temporels pour signaler l’enjeu du personnage principal à se statuer en tant que « sujet capable ». Il n’est plus statufié en tant que héros incarnant une idéologie mais comme un homme qui appréhende son identité narrative à travers les bribes de son passé, son présent et son avenir. La fin du monologue du deuxième tableau intitulé « Les morts » expose cette appréhension à travers la discussion entre Toussaint et ses fantômes :

[…] Vous calculez que je m’échaufferai jusqu’à oublier le chemin, tout occupé à justifier des actes de ma vie. Oui, je ne suis qu’un ignorant, mais qui s’est levé à la fin, avec la terre dans sa tête ! Nul n’a pu vaincre Toussaint, ce n’est pas vous qui commencerez ! Si vous voulez que je vienne, voyez je suis prêt. Pour moi, depuis le premier jour c’était la mort ou la victoire. La victoire est dans les mains de mon peuple. Voici mes mains. Les voici.45

Cet extrait indique l’incapacité des fantômes à influer sur la dignité de Toussaint Louverture. Sa familiarité avec la mort le protège de l’angoisse de la fin de sa vie. Son but n’est pas d’expier ses fautes en se légitimant comme un héros sacrificiel mais d’affronter ses fantômes et sa mort en les défiant comme « un sujet capable ». Il assume son ignorance pour la retourner contre ses détracteurs en exacerbant sa capacité à se transcender dans l’adversité. Le monologue établit un parallélisme entre les mots « mort » et « victoire » afin que le dernier élément du chiasme dévoile l’inaptitude des morts à provoquer la déraison de Toussaint. L’assurance du général en chef provient de sa confiance envers son peuple qui poursuivra son combat bien au-delà de sa mort physique. La résistance présente et future de son peuple l’autorise à défendre son passé, à vivre sans entrave son présent et à se projeter dans l’avenir. Il démonumentalise ainsi l’image du héros romantique et tragique enfermé dans sa prison pour s’imposer en tant que « sujet capable » en manifestant son « pouvoir‑faire » et son « pouvoir–juger »46. Ainsi, le personnage de Toussaint Louverture projette le spectateur dans la « vision prophétique de [son passé] » en attestant les compétences d’un homme à préserver son éthique tout en luttant avec ses fantômes et l’inexorabilité de sa mort.

L’apport d’éléments externes démonumentalisent également la représentation de Toussaint Louverture en l’humanisant afin de favoriser l’identification du spectateur. La biographie filmique du personnage historique introduit des scènes inédites pour épaissir la complexité du personnage historique, afin que le lecteur puisse s’identifier plus facilement à lui. Si la pièce de Glissant emploie la dimension tragique de la fin de vie pour dramatiser l’intrigue, le film de Philippe Niang s’appuie sur le traumatisme de l’enfant pour démonumentaliser le personnage historique, en promouvant son intimité, dans le dessein d’atteindre l’empathie du public. Les premiers photogrammes du film se fondent sur les codes de représentations de Toussaint Louverture en costume militaire comme dans la gravure de Montfayon en 1880 ou en cavalier émérite qui maîtrise la fougue de son cheval blanc comme dans le tableau de 1802 de Gustave Alaux. Elles manifestent la puissance militaire et phallique du général en chef qui atteste de son flegme ainsi que de son emprise sur les animaux et les hommes en tant que meneur.

Or, progressivement, ces photogrammes sont évincés par des scènes familiales où l’acteur Jimmy Jean-Louis exhibe l’empathie de Toussaint Louverture envers ses proches. L’un des photogrammes les plus populaires est celui où le personnage de Toussaint assis est entouré par les différents membres de sa famille qui sont debout. Ce photogramme signale un changement de paradigme dans la représentation de Toussaint qui n’est plus uniquement déterminé comme un chef militaire mais également comme un bon chef de famille. Ce changement de paradigme marque également une évolution dans les critères de l’adaptation télévisuelle de la biographie d’un personnage historique comme l’indiquent les contestations de l’historien Marcel Dorigny sur les manquements du film de Niang :

Historiquement incorrect. Comme pour tout film historique, le réalisateur Philippe Niang a pris des libertés avec les faits historiques, pour des questions de dramaturgie, d’émotion. Deux scènes notamment posent problème à l’historien Marcel Dorigny : « La scène d’ouverture tragique, dans laquelle on voit Toussaint Louverture assister à la noyade de son père, n’a jamais existé. Son père est mort après lui, en 1804. C’est une scène inventée, et assumée par le réalisateur, qui met les téléspectateurs en condition.47

En commençant sa scène d’ouverture par la mort du père de Toussaint Louverture, le réalisateur manipule la psychologie du spectateur. Il expose la mort du père afin que ce dernier discerne Toussaint Louverture comme un héros solitaire dont la destinée ne résulte pas de sa lutte pour la liberté générale mais procède de sa ténacité contre la fatalité. La violence de la scène ancre directement le récepteur dans la singularité du destin d’un personnage historique mais lui impose aussi de s’identifier à Toussaint Louverture en sollicitant sa compassion face à la détresse d’un jeune garçon assistant à la mort de son père. Elle poursuit la démonumentalisation de Toussaint Louverture en fabulant sur sa vie afin d’atteindre, dès l’entame du film, la sympathie du spectateur. L’enjeu n’est plus historique mais économique et esthétique. Il défend l’intérêt de produire un film sur Toussaint Louverture, en s’appuyant sur la sensibilité du spectateur, afin que son identification au personnage historique le conduise à adhérer au projet du réalisateur. Dorigny révise ses récriminations sur l’œuvre cinématographique pour percevoir l’enjeu pédagogique de ce format biographique auprès du plus grand nombre :

Alors au final, faut-il regarder Toussaint Louverture, le film diffusé en deux parties sur France 2 ? Oui, répondent les spécialistes ! Marcel Dorigny est très clair : « Il faut regarder ce film, mais sans tout prendre pour argent comptant. Il est important de savoir que tout n’est pas exact ! Alors il faut bien dire aux téléspectateurs qu’ils doivent garder leur esprit critique. » Le message est passé.48

Contrairement aux ouvrages scientifiques ou littéraires qui se cantonnent à un public limité et averti, le film diffusé sur une chaine publique s’adresse à un public élargi pour qu’il découvre un personnage historique méconnu. La visée du film n’est pas de répondre aux critères d’un documentaire scientifique mais repose sur une esthétisation de la vie du général en chef afin que le spectateur s’implique dans l’intrigue en s’assimilant au héros. La dramatisation du personnage historique vulgarise ainsi sa biographie en la rendant accessible au plus grand nombre. L’œuvre télévisuelle se transforme en une sensibilisation qui permet d’amorcer un enseignement critique sur Toussaint Louverture. En mesurant l’audience du film au rayonnement d’un documentaire scientifique, Dorigny rectifie sa critique. Il rappelle les limites de la vulgarisation pour légitimer la nécessité d’une démarche critique et scientifique et encourager le téléspectateur à affiner sa représentation de Toussaint Louverture en effectuant des recherches.

La démonumentalisation de Toussaint Louverture aborde différemment la réalité d’un personnage historique en actualisant sa vie afin que l’intérêt du public se transforme en quête de connaissance. La dramatisation du récit biographique impose d’explorer les non‑dits de la réalité historique dans la visée de complexifier les motivations du personnage en soulignant son humanité. La mise en scène d’un personnage historique s’appuie sur les travaux des biographes pour proposer une biographie physique du personnage historique qui ne soit pas une monumentalisation de son image en respectant les événements historiques mais une adaptation qui éclaire le passé, le présent et l’avenir du spectateur. Si l’écriture biographique se concentre sur la relation entre le biographié et le biographe, la dramaturgie biographique se préoccupe de l’impact de la représentation du biographié sur un public élargi. La démonumentalisation déplace ainsi l’enjeu de la biographie sur le ou les récepteurs et non sur l’interaction entre le biographié et son biographe.

En conséquence, la monumentalisation et la démonumentalisation de Toussaint Louverture marquent aussi bien différemment le destin du général en chef que la pratique d’écriture du biographe ainsi que l’horizon d’attente des œuvres. La monumentalisation biographique s’ancre sur l’héroïsation ou la diabolisation de Toussaint Louverture en pétrifiant sa geste afin qu’elle concorde avec l’idéologie du biographe tandis que la démonumentalisation s’appuie sur les interstices de la biographie, la psychologisation et la scénographie pour atteindre le public en humanisant le personnage historique. L’une se fonde sur la distance entre le personnage historique et son récepteur dans la visée de célébrer le culte d’un mort dont l’action fonde la destinée d’un groupe. L’autre instaure une proximité entre le personnage et son destinataire dans la perspective de s’appuyer sur leurs ressemblances en s’appuyant sur les blancs historiques pour que le metteur en scène, le réalisateur ou le comédien introduisent et cautionnent leurs visions du personnage. Mais, dans les deux cas, le personnage historique demeure un modèle pour le destinataire car il lui permet de comprendre son passé, son présent et son futur.

Par ailleurs, la posture du biographe participe à l’autonomisation ou non du récepteur. Si la monumentalisation enferme le lecteur dans la possession coloniale ou dépossession du biographe, la démonumentalisation l’autorise à se distancier ou non des hypothèses du récit biographique. Le récepteur est ainsi conduit à se situer par rapport aux libéralités du biographe en les cautionnant ou en les rejetant. Il peut pétrifier l’image de Toussaint Louverture afin de maintenir l’idéal qu’il lui transmet, ou au contraire, accepter de le découvrir sous un autre angle à travers la démonumentalisation proposée par un metteur en scène, un réalisateur ou un metteur en scène. La monumentalisation et la démonumentalisation interrogent l’adaptation de l’écriture biographique du biographe comme la réception de l’horizon d’attente. Selon la posture du biographe et du récepteur, elles concourent à maintenir la mémoire de Toussaint Louverture en faisant de l’auteur et de son ou ses destinataires des dépositaires, des acteurs, des créditeurs, des débiteurs ou des producteurs.

Bibliography

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Notes

1 Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire ?, Paris, Seuil, 1971, p. 81. Return to text

2 Ibid., p. 81. Return to text

3 Jacques Rancière, Les noms de l’histoire, Paris, Seuil, 1992, p. 135. Return to text

4 Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 480. Return to text

5 François Dosse, Le pari biographique [2005], Paris, La Découverte, 2011, p. 63. Return to text

6 P. Ricœur, op. cit., p. 649. Return to text

7 Laurent Dubreuil, L’empire du langage, Paris, David Fieni, 2013, p. 35. Return to text

8 Pour analyser le fondement du racisme ambiant en France, Colette Guillaumin divise la société française en deux entités qui sont le « majoritaire » et le « minoritaire ». Le « majoritaire » catégorise le « minoritaire » en le classifiant car il détient le pouvoir et le savoir. Colette Guillemin, L’idéologie raciste [1972], Paris, Gallimard, 2002, p. 120. Return to text

9 Ibid., p. 120. Return to text

10 Laurent Dubreuil, op. cit., p. 35. Return to text

11 Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 191-192. Return to text

12 Claudie Bernard, Le passé recomposé : le roman historique français du dix-neuvième siècle, Paris, Hachette Supérieur, 1996, p. 168. Return to text

13 « La tragédie », article rédigé par Bernard Dort, Jacques Morel et Jean-Pierre Vernant, Encyclopedia Universalis, https://www.universalis.fr/encyclopedie/tragedie/, consulté le 20/01/2020. Return to text

14 Édouard Glissant, Monsieur Toussaint, Paris, Gallimard, 1998, p. 9. Return to text

15 Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 140. Return to text

16 Michel Rey, « La geste », in Le dictionnaire culturel en langue française, Paris, Le Robert, Tome II, 2005, p. 1343. Return to text

17 Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne [1958], trad. de l’anglais par Georges Fradier, Paris, Gallimard, 1983, p. 244-245. Return to text

18 Laurence Van Ypersele, « Héros et héroïsation », in Paul-Augustin Deproost, Laurence Van Ypersele et Myriam Watthee‑Delmotte (dir.), Mémoire et Identité, Louvain-La-Neuve, Presses Universitaires de Louvain, 2008, p 21. Return to text

19 Suivant la proposition de l’anthropologue Jean-Pierre Albert, J.-A. Deproost, L. Van Ypersele et M. Watthee‑Delmotte définissent en ces termes le « héros national » : « Les « héros nationaux » reflètent les valeurs qui fondent l’idée même de nation et en constituent, en quelque sorte, le patrimoine idéologique. Ce sont des hommes capables de cristalliser les espérances et les identités collectives », ibid., p. 73. Return to text

20 Nelson Maldonado-Torres, « Actualité de la décolonisation et tournant décolonial », in Claude Bourguignon Rougier, Philippe Colin et Ramón Grosfoguel (dir.), Penser l’envers obscur de la modernité, Une anthologie de la pensée décoloniale latino‑américaine [2006], Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2014, p. 102‑134, p. 49-50. Return to text

21 Victor Schoelcher, La vie de Toussaint Louverture [1889], Paris, Karthala, 1982, p. 293. Return to text

22 Aimé Césaire, Toussaint Louverture : La Révolution française et le problème colonial, Paris, Karthala, 1981, p. 283. Return to text

23 Dans Polémique coloniale, Schoelcher déclare : « […] Français, Anglais, Américains travaillent avec un indomptable courage à frayer des routes dans l’intérieur de cet immense continent où les produits de l’industrie européenne trouveront 200 mille consommateurs […] », Victor Schoelcher, Polémique coloniale, Paris, Denthu, 1882, p. 288. Return to text

24 Cyril Lionel Robert James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint‑Domingue [1938], Paris, Amsterdam, 2017, p. 303. Return to text

25 Dans sa critique de l’omnipotence de Toussaint, Schoelcher indique : « Les rois de France du bon temps n’avaient pas plus de pouvoir que Toussaint ne s’en fait donner par cette constitution. Elle met dans ses mains l’armée, la magistrature, l’administration, les lois, l’Assemblée législative, tout à perpétuité, au-delà même de sa vie puisque c’est lui qui nomme son successeur. » Schœlcher, Vie de Toussaint Louverture, op. cit., p. 297. Return to text

26 Carlo Avierl Célius, « Le modèle social haïtien », Pouvoirs dans la Caraïbe [1997], disponible sur http://journals.openedition.org/plc/738. DOI : 10.4000/plc.738, 2011. Return to text

27 James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint‑Domingue, op. cit., p. 17. Return to text

28 Voir Yves Benot, La démence coloniale sous Napoléon, Paris, Les éditions de la Découverte, 1992 ; Jean‑Daniel Picquet, L’émancipation des noirs dans la Révolution française (1789-1795), Paris, Karthala, 2002 ; François Blancpin, La colonie française de Saint-Domingue. De l’esclavage à l’indépendance, Paris, Karthala, 2004 ; Bernard Gainot, La révolution des esclaves : Haïti 1763-1803, Paris, Vendémiaire, 2017. Return to text

29 Charles Forsdick, « « Un spectre oublié » : Toussaint-Louverture et les enjeux de la représentation transculturelle », in Sylvie Brodziak (éd.), Haïti. Enjeux d’écriture, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes [coll. « Littérature Hors Frontière »], 2013, disponible sur https://www.cairn.info/haiti--9782842923594-page-77.htm. Return to text

30 Dans Soi‑même comme un autre, Ricœur considère que « si l’on demande à quel titre le soi est déjà déclaré digne d’estime, il faut répondre que ce n’est pas principalement au titre de ses accomplissements, mais fondamentalement à celui de ses capacités. Pour bien entendre ce terme de capacité, il faut revenir au « je peux » de Merleau‑Ponty et l’étendre du plan physique au plan éthique. Je suis cet être qui peut évaluer ses actions et, en estimant bons les buts de certaines d’entre elles, est capable de s’évaluer lui‑même, de s’estimer bon. Le discours du « je peux » est certes un discours en je. Mais l’accent principal est à mettre sur le verbe, sur le pouvoir‑faire, auquel correspond au plan éthique le pouvoir‑juger », Ricœur, op. cit., p. 212. Return to text

31 Ibid., p. 212. Return to text

32 Édouard Glissant définit les « échos‑monde » comme des individus qui « travaillent dans la matière du monde, la prophétisent ou l’éclairent, la détournent ou, à l’opposé, y prennent force », Glissant, Poétique de la Relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 107. Return to text

33 James, Les Jacobins noirs, op. cit., p. 191. Return to text

34 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Phénoménologie de l’esprit [1807], trad. et présenté par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Garnier‑Flammarion, 2012, p. 200. Return to text

35 Schœlcher, La vie de Toussaint Louverture, op. cit., p. 402. Return to text

36 Dosse, op. cit., p. 183. Return to text

37 Césaire, op. cit., p. 344 Return to text

38 Axel Honneth s’appuie sur les théories de Hegel, de Mead et de Bourdieu pour indiquer que « les rapports d’estime sociale sont, dans les sociétés modernes, l’enjeu d’une lutte permanente, dans laquelle les différents groupes s’efforcent sur le plan symbolique de valoriser les capacités liées à leur mode de vie particulier et de démontrer leur importance pour les fins communes », Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Gallimard, 1992, p. 216-217. Return to text

39 Ramón Grosfoguel, « La décolonisation de l’économie politique et les études postcoloniales : transmodernité, pensée décoloniale et colonialité globale », in Claude Bourguignon Rougier, Philippe Colin et Ramón Grosfoguel (dir.), Penser l’envers obscur de la modernité, Une anthologie de la pensée décoloniale latino-américaine [2006], trad. Claude Bourguignon Rougier, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2014, p. 133. Return to text

40 Pierre Pluchon, Toussaint Louverture, Paris, Fayard, 1989, p. 430. Return to text

41 Selon Aníbal Quijano, « Sur la notion de race s’est fondée l’euro-centrage du pouvoir mondial capitaliste et la distribution mondiale du travail et des échanges qui en découlent. Sur elle aussi se sont tracées les différences et distances spécifiques dans la configuration spécifique du pouvoir, avec ses implications cruciales pour le processus de démocratisation des sociétés et des États et pour les processus de formation des [États-nations] modernes. / C’est ainsi que la race, à la fois mode et résultat de la domination coloniale moderne, a imprégné tous les champs du pouvoir capitaliste mondial. Autrement dit, la colonialité s’est constituée dans la matrice de ce pouvoir, capitaliste, colonial/moderne et eurocentré. Cette colonialité du pouvoir s’est avérée plus durable et plus enracinée que le colonialisme au sein duquel il a été engendré, et qu’il a aidé à s’imposer mondialement. » Anibal Quijano, « « Race » et colonialité du pouvoir », in C. Verschuur et C. Catarino (dir.), Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale, Cahiers genre et développement, n° 9, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 67-68. Return to text

42 Schœlcher, La vie de Toussaint Louverture, op. cit., p. 289. Return to text

43 Alphonse de Lamartine, Toussaint Louverture : poème dramatique [1850], Paris, Hachette Livre BNF, 1857, p. 149. Return to text

44 Glissant, Monsieur Toussaint, op. cit., p. 10. Return to text

45 Ibid., p. 68-69. Return to text

46 Ricœur, Soi‑même comme un autre, op. cit., p. 212. Return to text

47 Christelle Devesa, « EXCLU – Toussaint Louverture : « Il faut regarder ce film, mais savoir que tout n’est pas exact » », 13 Février 2012, in Première, 28 mars 2018, disponible sur http://www.premiere.fr/TV/News-TV/EXCLU-Toussaint-Louverture-Il-faut-regarder-ce-film-mais-savoir-que-tout-nest-pas-exact. Return to text

48 Ibid. Return to text

References

Electronic reference

Pascale Montrésor Timpesta, « La démonumentalisation de Toussaint Louverture », Grandes figures historiques dans les lettres et les arts [Online], 9 | 2020, Online since 02 mars 2020, connection on 20 avril 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/figures-historiques/312

Author

Pascale Montrésor Timpesta

Université de La Réunion

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