Où l'on conviendra que le titre ne peut pas être donné au début de la réflexion sauf à considérer que cette entrée en matière en est un

DOI : 10.54563/gfhla.310

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Qui de l’Histoire ou du nom du personnage célèbre donne naissance à l’autre ? Car s’il faut magnifier la réputation de l’un, c’est qu’il est indispensable d’insister aussi sur le contexte dans lequel l’autre l’a rendu visible, tellement flagrant qu’il surpasse et dépasse, qu’il fait une tête de plus dans le rayon du savoir et que le son de sa voix fait entonner le refrain de la glorification ou les larmes de la défaite. Quoique, parfois, la déroute fait surgir l’hymne glorieux de la renaissance, en particulier quand elle est fondée sur la haine. Ainsi en juin 1389, résonnait déjà, par anticipation, ou réminiscence, ce qui suivrait la débâcle de « la plaine […] des Merles, au Kosovo »1. Ni manipulation ni détournement, mais inscription d’un nationalisme épique :

L’armée ottomane s’était mise en branle […]. Avant même d’y mettre les pieds, les Turcs avaient baptisé [« Balkans » et « Balkaniques »] la péninsule et ses habitants, et ce nom avait fini par leur coller comme des écailles neuves sur la carcasse d’un vieux reptile […]. Mais il était à présent trop tard pour aviser et c’est en l’état, sans dénomination commune, voire avec l’appellation que leur avait imposée l’ennemi, qu’ils iraient au combat et à leur perte.2
[…]
À gestes lents, ils sortirent leurs instruments et, d’une voix lancinante, se mirent à chanter. […] Un nuage sombre enveloppe la terre, notre grande dame est morte… Serbes, aux armes, l’Albanais nous enlève le Kosovo…3

Amis entendez-vous l’écho de leurs poèmes ? Puisque, s’il est essentiel, pour sculpter une figure mémorable, de parcourir les champs de bataille de la cohésion et de l’adhésion, fût-ce pour condamner les propos et les actes de chacune des parties adverses, en un mot de scruter les pages à construire, il n’en est pas moins crucial d’avoir l’ouïe fine, ce qui parfois n’est pas sans danger, pour ressentir les symphonies de la commémoration. C’est du partage que naissent les groupes, nations ou cohortes, rebelles ou déchus. Parfois dans l’adoption d’une couleur. Mais il est trop tôt pour en parler. Alors, dissertons silencieusement.

Il arrive que le plus puisse être le moins, mais que certains anonymats rendent plus édifiants encore les éclats de la guerre ou de la patrie, l’ombre des exactions ou la damnation des atrocités. C’est bien là le rôle paradoxal du Soldat inconnu, qui se doit d’être représentatif, mais dont l’absence de nom est censée recouvrir ceux de ses compagnons d’armes, de tous les combattants, sans exception, enfin presque. On se souvient, dans La Vie et rien d’autre, de Bertrand Tavernier, de l’embarras du capitaine Perrin, sommé par son supérieur de découvrir la perle rare, « un poilu inconnu », mort au front4. Mais, lui précise-t-on, « N’allez pas me mettre un English sous l’Arc de Triomphe, hein, ou un Boche ! » et pour couronner le tout « pas de Nègre non plus ! » ; Perrin exhume deux corps, par précaution et à raison, car, selon lui, l’un deux ne correspond pas, parce qu’il n’a plus qu’une seule oreille : il ne peut donc s’agir que d’un Américain, à cause, avance-t-il, « des Indiens ».

« Pas de Nègre », voilà qui est dit. L’inconnu illustre doit être pur, un homme de racine et de souche. Le Nègre, lui, n’est pas tout à fait français, puisque noir. Et le Noir, pas totalement homme, surtout s’il est descendant d’esclaves. Le Code Noir5, en son temps, fut assez précis, confondant sans retenue esclave, nègre, produit et meuble6 :

Art. 2. – Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux habitants qui achètent des nègres nouvellement arrivés d’en avertir dans huitaine au plus tard les gouverneur et intendant desdites îles […].7

Art. 6. – Enjoignons à tous nos sujets de quelque qualité ou condition qu’ils soient, d’observer les jours de dimanches et de fêtes […].8

Art. 7. – Leur défendons pareillement de tenir le marché des nègres et de toute autre marchandise auxdits jours […].9

Art. 44. – Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté […].10

Art. 45. – N’entendons toutefois priver nos sujets de la faculté de les stipuler propres à leurs personnes et aux leurs de leur côté et ligne, ainsi qu’il se pratique pour les sommes de deniers et autres choses mobiliaires (sic).11

Pourtant cet ensemble de lois destiné « à tous les peuples que la divine providence a mis sous notre obéissance »12 fait souvent preuve de subtilités :

Art. 38. – L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule […].13

Art. 42. – Pourront pareillement les maîtres, lorsqu’ils croiront que leurs esclaves l’auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes, leur défendant de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation des membres, à peine de confiscation des esclaves […].14

L’Histoire a donc de ces mystères bien étranges. Mais pas tant que cela puisqu’il faut bien bâtir un récit qui corresponde aux objectifs qu’on lui a assignés et qui exigent en bonne partie d’édifier ses fondations sur l’oubli. Celui qui jouit d’une notoriété post-mortem est parfois tenu d’assumer une mission : celle de faire disparaître qui il est, en gommant tous ceux qui sont ou qui ont existé. Cependant l’amnésie a la peau dure, même si l’expression est, volontairement, malheureuse. Marc Augé, dans ce qu’il appelle son « petit traité de l’emploi du temps » ou « exercice d’ethnologie inversé »15 propose ceci : « L’oubli, en somme, est la force vive de la mémoire »16, il poursuit en évoquant Pontalis :

[…] tous nos souvenirs (même ceux auxquels nous tenons le plus parce qu’ils nous ancrent dans la certitude de notre continuité, de notre identité) sont des « écrans », non pas au sens où ils dissimuleraient des souvenirs plus anciens, mais au sens où ils « servent d’écran » à des « traces » qu’ils dissimulent et contiennent à la fois, traces apparemment anodines qui surgissent inopinément.17

Ces traces-mémoires18, en littérature francophone, sont le vecteur et la source, l’initiation à la redécouverte et le sentiment fragile d’un passé qui s’efface. Pour Édouard Glissant :

La trace ne figure pas une sente inachevée où on trébuche sans recours, ni une allée fermée sur elle-même […] La trace va dans la terre, qui plus jamais ne sera territoire. La trace c’est manière opaque d’apprendre la branche et le vent : être soi, dérivé à l’autre. […]
Elle ouvre sur ces temps diffractés que les humanités d’aujourd’hui multiplient entre elles, par conflits et merveilles.
Elle est l’errance violente de la pensée qu’on partage.
19
[Elle] est ce qui nous met, nous tous, d’où que venus, en Relation.20

Curieusement, à propos de Relation, la lecture de certains passages dévoile parfois un sens inattendu, un écho que l’on croyait perdu dans les espaces de la contemporanéité, mais qui, obstinément, réapparait. Car l’esclave ne peut pas être pensé sans son gardien, sans cet animal qui veille et gronde, qui montre les dents. Dans La Lézarde21, les chiens se trompent-ils ? Ou convient-il d’interpréter leur attitude comme un retour de l’Histoire ? Les cerbères libèrent-ils leur violence, ou la somme des fureurs accumulées depuis des siècles ?

Valérie le suivit [le guérisseur] dans la case, elle s’assit près de la porte, et lui de l’autre côté d’une table faite de caisses mal ajustées.
– Pourquoi viens-tu ?
– Je veux savoir l’avenir. […]
« Jeune fille (crie enfin papa Longoué haletant), je vois des chiens !... Prends garde aux chiens !... Arrière… Prends garde jeune fille ! »
« Je ne crois pas à tout cela, pensait Valérie […] »22

Bien mal lui en prit :

Thaël et Valérie virent les deux fauves débouler du jardin, et ces bêtes […] arrivèrent avec une rapidité qui ne laissait aucun espoir.
– Éloigne-toi de moi, cria Thaël ; et il tenta de se jeter au-devant des chiens.
Mais Valérie, trop épouvantée […], se précipita vers lui, cherchant refuge près de celui qui avait son amour. Alors, et ce fut plus rapide qu’un autre cri, les chiens se jetèrent sur elle (croyant peut-être à une agression contre leur maître), ils roulèrent avec elle au bas de la pente.
[…] La jeune femme avait été blessée à la gorge […] Il avait bien lissé la robe, rajusté les déchirures. Valérie était pleine d’une grâce funèbre, avec tout cet abandon de son corps brisé.23

Les chiens, meilleurs amis de l’homme, n’obéissent pas systématiquement aux injonctions de tous et démontrent parfois une nature imprévisible, ou pas… Comme Batka, dans Chien Blanc24 de Romain Gary, « un berger allemand » de race pure, qui « entra dans [son] existence le 17 février 1968 à Beverly Hills »25 et dont le nom qu’il choisit de lui attribuer signifie en russe « petit père ou pépère »26. De paisible, Batka en a l’appellation. Vraisemblablement, il en aurait aussi le comportement. Romain Gary voit revenir son propre « grand chien jaune, descendant très indirect de quelque lointain danois »27, accompagné de ce nouveau compère : « Mon Sandy était de tempérament très doux, et la sympathie qu’il offrait spontanément à ce colosse sauvé de l’averse était pour moi la meilleure des recommandations »28. Mais les apparences sont souvent trompeuses :

En dehors de son poitrail de catcheur et de sa grande gueule noire, Batka avait en effet des crocs qui ressemblaient aux cornes de ces petits taureaux que l’on appelle au Mexique machos. Il était pourtant d’une grande douceur ; il reniflait les visiteurs pour mieux les identifier ensuite et, dès la première caresse, shook hands, leur offrant la patte comme pour leur dire : « je sais bien que j’ai l’air terrible, mais je suis un très brave type. » Du moins, c’est ainsi que j’interprétais les efforts qu’il faisait pour rassurer mes invités.29

Batka manifeste de l’affection et du respect envers les hommes, les enfants, les mammifères domestiques, avec griffes rétractiles ou pas. Il apprécie toutes les espèces, sauf les Noirs qu’il a appris à distinguer parfaitement :

De l’autre côté de la grille se tenait un employé noir venu contrôler le filtre de la piscine, et Batka se jetait contre le portail, l’écume à la gueule, dans un paroxysme de haine à ce point effrayant que mon brave Sandy avait rampé en geignant sous un buisson et s’était transformé en descente de lit. Le Noir se tenait complètement immobile, paralysé par la peur. Il y avait de quoi. Mon berger bonasse […] s’était mué en une Furie animale, retrouvant au fond de sa gorge des hurlements de fauve affamé qui voit la viande, mais ne peut l’atteindre.30

L’univers est donc découpé en deux catégories distinctes. D’un côté les Blancs, catholiques, soucieux du respect de la religion, mais appréciant la chair noire qui donne les meilleures maîtresses :

Il s’agissait d’une jeune servante nago31, belle, dix-neuf ans à peine, récemment arrivée d’Onim. Elle l’avait prise à son propre service avec l’accord du maître, et la louait comme prostituée à ses riches clients ou à quelques agrégés du domaine qui pouvaient se permettre de payer à la maquerelle la somme de mille reis que cette dernière exigeait, avant de livrer à [leur] appétit goulu […] les charmes de sa protégée.32

De l’autre, les Noirs, baptisés certes, mais qui ne comprennent que le langage du fouet et de la mâchoire :

Il n’est poudre de pigment
ni myrrhe
odeur pensive ni délectation
mais fleur de sang à fleur de peau
carte de sang carte du sang
[…]
venins caravaniers de la morsure
au tiède fil des crocs33

Dans le premier cas, la lubricité est juge de la qualité, dans le second il faut accepter d’être déçu par ces ingrats et ne pas oublier de prévoir les sanctions qu’ils méritent :

Le 23 février 1835, moins d’un mois après ces événements [la révolte des esclaves] qui allaient marquer, définitivement, la mémoire de la ville, le tribunal de Bahia rendait un premier verdict contre le premier groupe d’accusés de la révolte dite des Malês. Plus de sept cents accusés, que les juges condamnèrent à des peines variées, selon l’article 38 du Code criminel de l’époque : pendaison, six cents à mille coups de fouet sur la place publique, fusillade, travaux forcés et bannissement.34

Batka, lui, a été dressé à ce que cette différence ne se dissipe pas. Il en va du sort de l’Amérique. Car ce « chien blanc » a été spécialement formé pour préserver les Blancs et s’attaquer aux Noirs. Qu’ils participent aux émeutes raciales, qu’ils soient assassinés, comme Martin Luther King, ou simplement désireux de gagner leur vie en entretenant la propriété d’un individu de race blanche. Qu’à cela ne tienne, ils constituent sa proie désignée. Même Keys qui travaille au zoo, mais qui emploiera des méthodes expéditives pour lutter contre cet atavisme :

La première question qui me venait à l’esprit, c’était : comment s’y était-il pris ? Par la torture ? Le plus pénible, c’était la vue de ce chien affolé et désorienté, désobéissant à ses propres réflexes, terrifié, perdu, embrouillé, piégé, aux prises avec l’humain, ce chien historique35

Au blanc de Batka, il convient d’associer une autre couleur. Le marron. Pourquoi donc l’esclave qui fuit la plantation est-il qualifié de marron ? Sans doute parce qu’étymologiquement le fuyard est obligé de vivre dans les montagnes, tout comme le cochon sauvage. Visiblement, l’animalité du nègre s’en trouve renforcée. Surtout pour celui qui refuse de profiter des gains que lui procure la civilisation. Certes, Aimé Césaire ne partage pas ce point de vue, allant jusqu’à clamer : « Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine. »36

Mais qu’attendre de quelqu’un qui fait l’éloge de Patrice Lumumba et qui rêve d’indépendance de la Martinique ? Voilà, dès que le nom surgit, dès que le discours se pose en revendication personnelle, le risque se manifeste. Comment dès lors ne pas comprendre la volonté de noyer l’être dans la masse en le séparant des siens, de ceux qui parlent sa langue ou qui viennent des mêmes contrées. La messe est dite. Les esclaves doivent se dissoudre dans l’anonymat et accepter qu’ils aient un double dont le rôle est bien de les mordre avidement.

Ce calque c’est le chien. Comme l’esclave il est sélectionné :

[Ils] appartiennent à cette race des bloodhound dont les instincts féroces ont été exploités depuis le XVIIe siècle pour chasser les Indiens et les Nègres […] Suivant l’historien haïtien, colonel Delafosse, les Français ont enrégimenté ces chiens à l’époque de l’expédition du général Leclerc à Saint-Domingue […] Aussitôt lâchés [ils] se précipitent sur les Africains, qui les reçoivent à la baïonnette. La mêlée est horrible. Les Noirs sont saisis à la gorge, au ventre, à la tête, par des gueules ardentes d’où coule une bave sanguinolente […] C’est une lutte corps à corps qui ne peut finir que par la mort d’un des deux adversaires.37

Bloodhound, bouledogues, dogues espagnols, la liste est longue de ces animaux rendus furieux. Et lorsque les esclaves n’ont pas la bonne idée de s’enfuir, il est loisible de les utiliser pour le plaisir : « J’ai ouï assurer que lors de l’arrivée des chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur livra, par manière d’essai, le premier Nègre qui se trouva sous la main. La promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée réjouit les tigres blancs à figure humaine »38. Et pour les rendre encore plus efficaces, il suffit de les affamer. Tous deux transbordés par le navire négrier ; enfermés de la cale à la cage ; utilisés pour satisfaire les aspirations des colons. L’un est le miroir de l’autre. Mais comme le jeu des arènes, ils doivent s’affronter, périr ensemble si nécessaire, devenir le corps anonyme qui ne laissera pas d’empreinte dans l’Histoire.

S’il y a des monuments aux morts sur lesquels sont listés ceux qui ont succombé, s’il y a un mémorial dédié aux anciens du Viet Nam, s’il y a même des lieux consacrés aux Tutsis exterminés, il ne peut pas y avoir de recensement des esclaves et des chiens qui ont servi d’armes aux propriétaires. L’exemple de la plaque commémorative du Mémorial ACTe39 de Guadeloupe est symptomatique : les patronymes qui y figurent sont éloquents, ils n’ont été inventés qu’au moment de l’abolition de l’esclavage et de quelle manière40 ! Quant à l’identité réelle de chacun, nul ne la connaît. Mentionnons aussi ceux qui ont été jetés par-dessus bord, en raison des maladies ou des révoltes, ou bien encore, lorsque le commerce des esclaves perdurait malgré l’interdiction du trafic, et que le navire négrier allait être arraisonné.

Éliminer toute trace d’humanité commence par la dé-nomination arbitraire et la disparition de l’idée même de la personne. Aussi comprend-on l’importance de cette révélation vécue par le vieil esclave, dans L’Esclave vieil homme et le molosse :

Sans savoir pourquoi, je veux m’offrir un nom […] comme à l’heure des baptêmes que le Maître ordonnait. Je ne trouve rien. Il y a tant de noms en moi […] Mon nom, mon Grand-nom, devrait pouvoir les crier tous. Les compter tous. Les brûler tous. Leur rendre justice à tous […]. Tout m’est au-delà du nécessaire et du possible. Au-delà du légitime. Ni Territoire à moi, ni langue à moi, ni Histoire à moi, ni Vérité à moi, mais à moi tout cela en même temps, à l’extrême de chaque terme irréductible, à l’extrême des mélodies de leurs concerts. Je suis un homme.41

Une venue au monde, au sens strict. Dans un espace où vivent les maîtres-békés, les esclaves, les petits chiens de compagnie, le molosse, et les voix enfouies des Indiens caraïbes. Véritable épiphanie créole, qui trouve son écriture dans la course folle de celui qui tente d’échapper à ce monstre lancé à ses trousses. « Vieil homme » suffit. « Molosse » aussi. Tous deux vacillant devant cette peur irraisonnée qui les paralyse et les rassemble :

L’Innommable était là, dans l’ombre, lové sur une fougère à hauteur de mon cou. Déjà raidi, prêt à frapper dans un wacha42 d’écailles. Sifflant […] Je restai froid, je veux dire bleu-saisi-pétrifié […]. J’avais la menace du molosse en approche, et celle d’une gueule sans-nom en attente pour frapper. J’étais entre deux morts.43
[…]
La piste s’ouvrait immense comme un vent de cyclone. Tourbillonnante dans l’or et l’incendie […] le sillage devint un dédale de miroirs et d’inversions brutales pleines d’odeurs en déroute. Comme si l’être, ou les êtres poursuivis, s’en revenait vers lui. À belle vitesse. Une autorité légère et assurée d’elle. Le molosse soudain se sentit pourchassé.44
[…]
L’Innommable n’est ni mâle ni femelle. L’Innommable n’a pas de commencement et l’Innommable n’a pas de fin. L’Innommable semble porter son double reflété dans du ciel et des miroirs de terre, et il peut s’avaler et renaître en même temps.45

C’est la découverte de la « Pierre amérindienne »46, sur laquelle est gravé le testament des Caraïbes qui conjuguent leurs existences. D’une certaine façon, le béké a rendu service à l’esclave et au molosse. Il leur a permis de s’amalgamer et de recevoir toute la Terre en eux47. Ainsi l’un et l’autre se recouvrent et se confondent. Le molosse rampe tel un reptile48, tout comme le vieil homme49. Désormais l’un est l’autre.

La métamorphose s’opère simultanément. La « Bête-de-guerre. Et de massacre […] rompu[e] aux mœurs de ces nègres »50 renonce à juguler le fuyard, qui lui, ne souhaite plus se battre, car il est désormais « possédé d’une vie indestructible »51. Leurs comportements se modifient et s’entrelacent : ensemble, ils incarnent le réceptacle de l’Histoire des Antilles :

Le monstre n’en crut pas ses yeux. Sa proie était mêlée à une pierre où grouillait une myriade […] de voix, de souffrances, de clameurs. Des peuples inconnus célébrant un éveil […]. Il se rapprocha encore. Il perçut des choses que son esprit ne pouvait envisager. Il écarta bientôt ses propres souvenirs. Il écarta la masse de ses instincts où sommeillaient des conduites à tenir. Il se livra à ce qu’il recevait. Il regardait comme, du haut d’un abîme, on regarde le crépuscule d’un astre, ou le grand-œuvre de sa naissance. [Il] s’approcha encore de l’être. Et, sans trop savoir pourquoi […] se mit à le lécher. Il ne léchait pas du sang, ou de la chair, ou de la sueur de chair. Il ne prenait pièce goût. Il léchait. C’était l’unique geste qui lui était donné.52

Faut-il donc remercier le maître-béké d’avoir poussé la déshumanisation suffisamment loin pour avoir libéré, dans cette sphère obscure, les forces qui dépassent l’entendement et qui transmue une brute cruelle et sanguinaire en un être à l’origine de l’effondrement des rêves de l’esclavagisme53 ? Ce geste unique et totalement incontrôlé ne pouvait être accompli que par un animal qui transforme l’anonymat en Liberté, qui révèle à tous qu’il lui fallait être ce qu’il était, c’est-à-dire, un chien inconnu, ou plus exactement, – et c’est là notre titre – : Le Chien inconnu.

Notes

1 Ismail Kadaré, Trois Chants funèbres pour le Kosovo, traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni, Paris, Fayard, 1998, p. 22. Return to text

2 Ibid., p. 26-27. Return to text

3 Ibid., p. 110. Return to text

4 Bertrand Tavernier, La Vie et rien d’autre, Tamasa Distribution, sorti en France le 6 septembre 1989. Extrait « Capitaine Perrin, à la recherche du soldat inconnu  ». Return to text

5 André Castaldo, Codes Noirs. De l’esclavage aux abolitions, préface Christiane Taubira, Paris, Dalloz [coll. « À savoir »], 2006. « Le Code Noir de mars 1685 édit du Roi sur les esclaves des îles de l’Amérique », p. 37-58. Return to text

6 Serge Braudo, Conseiller honoraire à la Cour d’appel de Versailles, Dictionnaire du droit privé, définition « Meuble » : « Le vocable « meuble » est à la fois un adjectif et un substantif. En fait lorsqu’on dit d’un objet que c’est un « meuble » on utilise un raccourci pour dire un « bien meuble », c’est-à-dire que l’on peut le déplacer d’un endroit dans un autre sans le modifier ni le détruire […] Le droit divise les meubles en, d’une part, les « meubles corporels » qui comprennent tout objet concret dont l’existence peut être appréhendé par les sens et qui sont susceptibles de déplacement : un véhicule, des animaux, du mobilier, et d’autre part, les « meubles incorporels » qui comprennent notamment, les titres représentant des droits. » À l’adresse https://www.dictionnaire-juridique.com/definition/meuble.php, consulté le 29/01/2020. Return to text

7 A. Castaldo, Codes noirs, op. cit., p. 38. Return to text

8 Ibid., p. 39-40. Return to text

9 Ibid., p. 40. Return to text

10 Ibid., p. 52. Return to text

11 Ibid., p. 52-53. Return to text

12 Ibid., p. 37, « Préambule » de « Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre ». Return to text

13 Ibid., p. 50. Return to text

14 Ibid., p. 51-52. Return to text

15 Marc Augé, Les Formes de l’oubli, Paris, Payot & Rivages [coll. « Manuels Payot »], 1998, p. 7-8. Return to text

16 Ibid., p. 30. Return to text

17 Ibid., p. 32-33. Return to text

18 Voir Patrick Chamoiseau, Guyane Traces-mémoires du Bagne, photographies de Rodolphe Hammadi, Paris, Caisse nationale des monuments historiques et des sites [coll. « Monuments en parole »], 1994. Return to text

19 Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde. Poétique IV, Paris, Gallimard [coll. « Blanche »], 1997, p. 20. Return to text

20 Ibid., p. 18. Return to text

21 Édouard Glissant, La Lézarde [1958], Paris, Seuil, 1995. Return to text

22 Ibid., p. 82-83. Return to text

23 Ibid., p. 262-263. Return to text

24 Romain Gary, Chien blanc [1970], Paris, Gallimard [coll. « Folio »], 2018. Return to text

25 Ibid., p. 9. Return to text

26 Ibid., p. 12. Return to text

27 Ibid., p. 11. Return to text

28 Ibid., p. 12. Return to text

29 Ibid., p. 12-13. Return to text

30 Ibid., p. 13-14. Return to text

31 Ethnie de langue kwa, venue du Bénin. Kangni Alem, Esclaves, Paris, JC Lattès, 2009, p. 152 : « […] comment passer inaperçu dans un pays si vaste que l’on connaissait à peine ? Ainsi la mésaventure arrivée à l’esclave Maria, une petite et grosse femme de la nation nago, à la figure marquée de scarifications et se distinguant par un morceau de l’oreille droite manquant. Il a juste fallu que le crieur public donne ces indications et annonce la récompense promise par son maître pour qu’elle soit dénoncée […] et ramenée sur le domaine où les surveillants la dénudèrent pour la fouetter sur le dos et les fesses ». Return to text

32 Ibid., p. 202. Return to text

33 Aimé Césaire, « Des Crocs », in Ferrements (1960) et autres poèmes [1994], préface de Daniel Maximin, Paris, Seuil [coll. « Points »], 2008, p. 33.  Return to text

34 Kangni Alem, Esclaves, op. cit., p. 219. Return to text

35 Romain Gary, Chien blanc, op. cit., p. 55. Return to text

36 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme [1955], Paris, Présence africaine, 2004, p. 10-11. Return to text

37 Marcel Dorigny, Arts & lettres Contre l’esclavage, Paris, éditions Cercle d’Art, 2018, texte n° 53 : extrait de Charles Expilly, « Régiment fédéral nègre attaqué par les chiens de l’armée confédérée », Le Nouvel Illustré, n° 5, avril 1866. Return to text

38 Ibid., texte n° 54 : extrait d’Henri Grégoire, De la Littérature des Nègres, Paris, Maradan, 1808. Return to text

39 Mémorial ACTe, « Centre Caribéen d’Expressions et de Mémoire de la Traite et de l’Esclavage », Darboussier, Point-à-Pitre. Return to text

40 Voir Philippe Chanson, La Blessure du nom. Une anthropologie d’une séquelle de l’esclavage aux Antilles-Guyane, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant [coll. « Anthropologie prospective »], 2008. L’on peut se référer à l’article en ligne d’Anton Vos, « Esclavage : les noms de la honte  », Université de Genève, Campus, n° 92, Extra-muros – Antilles-Guyane, p. 32-33. Return to text

41 Patrick Chamoiseau, L’Esclave vieil homme et le molosse. Avec un entre-dire d’Édouard Glissant [1997], Paris, Gallimard [coll. « Folio »], 1999, p. 135. Return to text

42 Wacha : maracas, bruit du hochet musical. Return to text

43 Patrick Chamoiseau, L’Esclave vieil homme et le molosse, op. cit., p. 92-93. Return to text

44 Ibid., p. 115. Return to text

45 Ibid., p. 96. Return to text

46 Ibid., p. 128-129. Return to text

47 Ibid., p. 128. Return to text

48 Ibid., p. 70. Return to text

49 Ibid., p. 110. Return to text

50 Ibid., p. 133. Return to text

51 Ibid., p. 132. Return to text

52 Ibid., p. 136-137. Return to text

53 La prise de conscience espérée à la fin du roman de Patrick Chamoiseau rappelle l’exhortation du « Rebelle » envers les autres esclaves, dans la pièce d’Aimé Césaire intitulée Et les chiens se taisaient. (Tragédie), in Les Armes miraculeuses [1970], Paris, Gallimard [coll. « Poésie »], 2009, p. 151-152 : « Aboyez chiens gardiens du portail / chiens du néant / Aboyez de guerre lasse […] aboyez / épaves démâtées / jusqu’à la démission des siècles et des étoiles. » Return to text

References

Electronic reference

Jean-Christophe Delmeule, « Où l'on conviendra que le titre ne peut pas être donné au début de la réflexion sauf à considérer que cette entrée en matière en est un », Grandes figures historiques dans les lettres et les arts [Online], 9 | 2020, Online since 02 mars 2020, connection on 20 avril 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/figures-historiques/310

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Jean-Christophe Delmeule

Université de Lille

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