L’invention de Toussaint Louverture dans Ma vie à Saint-Domingue, de Jean-Jacques Salgon

DOI : 10.54563/gfhla.737

Abstracts

Dans son roman, Jean-Jacques Salgon soumet la figure de Toussaint Louverture à un jeu constant, entre présence et effacement, histoire et fiction, transmission et appropriation. Loin de faire l’objet d’une héroïsation figée, Toussaint devient un carrefour, un nœud de mémoire où se croisent espaces, temporalités et voix. Toutefois l’écrivain contemporain, en cherchant à faire circuler une mémoire, s’expose au risque d’en déplacer le centre de gravité. Que signifie « inventer » ou « se réapproprier » une figure issue de l’histoire coloniale et diasporique lorsque l’on n’en est pas soi-même l’héritier ? Comment écrire une figure issue de l’histoire coloniale sans reconduire, même involontairement, une forme de captation symbolique ?

In his novel, Jean-Jacques Salgon subjects the figure of Toussaint Louverture to a constant interplay between presence and withdrawal, history and fiction, transmission and appropriation. Far from solidifying into a heroic effigy, Toussaint becomes a crossroads, a memorial cluster where spaces, periods and voices overlap. However, the contemporary writer, as he endeavours to circulate Toussaint’s memory, runs the risk of displacing its centre of gravity. What does “inventing” or “reclaiming” mean, when the historical figure at stake is part of a specific colonial and diasporic history while the author is conspicuously not? Is it possible to rewrite a figure from colonial history and not reenact the violence of colonization, however involuntarily, by (mis)appropriating the heritage of another culture?

Outline

Text

« Ce qui m’importait, c’était d’écrire le récit de mon invention de Toussaint, au sens où l’on invente un trésor. Et comment ce trésor, que j’exhumais, puisque dans mon esprit il s’agissait d’une histoire jusque-là cachée, donnait de l’éclat à ma propre vie qui par ailleurs, est assez banale. »1 Jean-Jacques Salgon présente en ces mots l’exploration singulière qu’il entreprend de la figure de Toussaint Louverture, non en historien mais en écrivain, dans Ma vie à Saint-Domingue, paru en 2011. Le récit se présente moins comme une autobiographie que comme une traversée imaginaire où l’auteur s’inscrit dans la mémoire d’un ailleurs historique. Il soulève ainsi la question d’une possible invention et réinvention de la figure historique en lui conférant de nouvelles modalités de présence, voire une portée universelle. Pour interroger ce geste d’invention, nous articulerons une analyse de l’écriture salgonienne, ses procédés narratifs, sa poétique de la dispersion et de la spectralité, à une réflexion sur les enjeux de réception et de légitimité que soulève une telle réappropriation littéraire. Il s’agira ainsi d’éclairer la façon dont le texte, à la croisée de l’intime et du collectif, reconfigure la mémoire de Toussaint Louverture tout en exposant les tensions éthiques et politiques inhérente à ce projet.

Jean-Jacques Salgon procède, en effet, à une double invention de Toussaint Louverture, à la fois découverte, au sens rhétorique d’une mise au jour, et création, au sens poétique d’une figure recomposée par l’écriture. Ce terme d’« invention » engage donc une tension mais il révèle aussi l’effet de fascination exercé par une figure dont la puissance historique déborde son contexte d’origine. Toussaint Louverture ne cesse, depuis le XIXᵉ siècle, de susciter des réécritures, des appropriations, des projections idéologiques et esthétiques. Son destin d’esclave devenu stratège militaire, de fondateur d’un État noir indépendant face aux puissances européennes, possède une dimension singulière qui excède les appartenances identitaires strictes. C’est peut-être cette fascination, plus encore qu’un héritage direct, qui explique la tentation de s’en approcher, de la réactiver, voire de se l’approprier symboliquement. L’invention de Salgon ne procède donc pas seulement d’un geste individuel : elle répond à la force d’attraction d’une figure qui dépasse ceux qui la convoquent. En se plaçant explicitement au centre de ce geste, Salgon revendique une appropriation subjective, une réactivation personnelle d’une mémoire collective. Chez lui, l’invention de Toussaint Louverture ne relève ni de la restitution factuelle ni de la mythification, mais d’un processus d’écriture qui articule mémoire, imaginaire et réflexivité. La phrase finale du récit est révélatrice : « J’ai combattu à Saint-Domingue et rencontré sur mon chemin cet homme dont je salue le nom : Toussaint Louverture. »2 Elle signale que le véritable enjeu du texte n’est pas la reconstitution historique des événements qui ont marqué la vie de Toussaint Louverture, mais l’élucidation d’une présence. Toussaint n’est pas simplement retrouvé ; il est produit par le geste d’écriture, qui en fait une figure mobile, traversée par des temporalités multiples et réactivée dans le présent du narrateur.

Nous montrerons que cette invention repose sur un jeu constant entre présence et effacement, entre histoire et fiction, entre transmission et appropriation, et qu’elle participe de la constitution d’une universalité dynamique de la figure de Toussaint. Loin de faire l’objet d’une héroïsation figée, Toussaint devient un personnage carrefour, un nœud de mémoire où se croisent espaces, temporalités et voix. Cette universalisation demeure toutefois traversée par une tension, celle d’un écrivain contemporain qui, en cherchant à faire circuler une mémoire, s’expose aussi au risque d’en déplacer le centre de gravité. Loin d’être un simple motif narratif, l’« invention » affirme la possibilité d’une appropriation transhistorique tout en s’exposant à une possible décentration de l’ancrage mémoriel. Ce déplacement ouvre un espace de réflexion sur la circulation des figures historiques dans le présent mais soulève également des questions plus délicates : que signifie « inventer » ou « se réapproprier » une figure issue de l’histoire coloniale et diasporique lorsque l’on n’en est pas soi-même l’héritier direct ? Comment écrire une figure issue de l’histoire coloniale sans reconduire, même involontairement, une forme de captation symbolique ?

L’universalité n’est pas donnée d’avance, elle naît du travail de dispersion, de spectralité et de médiation que met en scène le récit. La dispersion désigne dans ce contexte le processus par lequel la figure de Toussaint Louverture se démultiplie et se fragmente à travers une pluralité d’instances narratives, de perspectives temporelles et de modes de représentation. Plutôt que de constituer une image unifiée du héros, le récit dissémine sa présence en une constellation de traces, de voix et de témoignages parfois contradictoires. Cette dispersion narrative reflète à la fois l’impossibilité de saisir totalement une figure historique et la nécessité de la faire circuler entre différents régimes discursifs comme les témoignages, les archives, mais aussi l’imaginaire collectif et la réinvention littéraire. La dispersion participe ainsi d’une poétique de la multiplicité : Toussaint existe simultanément comme personnage historique attesté, comme construction mémorielle collective, comme figure mythique réappropriée par différents groupes et espaces culturels, comme invention littéraire. La dissémination permet paradoxalement l’émergence d’une universalité dynamique, car c’est par sa capacité à échapper à toute assignation définitive que la figure de Toussaint peut résonner dans des contextes multiples et générer des identifications variées. La dispersion devient alors le mode même de circulation et d’actualisation d’une mémoire vivante, ouverte, jamais achevée.

Une cartographie de la dispersion

L’espace du récit dessine une cartographie éclatée : le Bénin, Haïti, La Rochelle, la Guadeloupe, Paris, Brest, Lyon, l’Ardèche… Autant de lieux qui ne forment pas une progression linéaire, mais un réseau de correspondances. Le récit de Salgon s’ouvre par une scène contemporaine, dans le chapitre intitulé « Rois & reine » : les deux premières pages sont consacrées à la passation du pouvoir à Allada, au Bénin, en 2008, et à la rivalité entre le roi des Aïzos et le roi d’Allada, avant d’évoquer Jean-Michel Basquiat à la page suivante, de passer d’Haïti à Saint-Domingue, jusqu’à la réminiscence d’un spectacle vu par l’auteur à la Cartoucherie de Vincennes, mettant en scène Toussaint Louverture. Chaque lieu contient les traces des autres :

C’est parce qu’un jour Jean-Michel Basquiat que je n’ai jamais rencontré m’a conduit jusqu’en Haïti. Cet Haïti où je ne suis jamais allé, à peine y avais-je posé mentalement le pied, que j’ai vu ce pays se transformer instantanément sous mes yeux en colonie française de Saint-Domingue et qu’un petit homme en uniforme de général s’est approché de moi : il était juché sur un magnifique cheval blanc du nom de Bel-Argent.3

Le texte pratique un va-et-vient constant entre les espaces, dans un mouvement de circulation. À travers ces mouvements géographiques, c’est le temps qui se retrouve traversé, plié, superposé. Ce montage spatial produit un effet de simultanéité : la mémoire devient un présent étendu. Les lieux et les temps se répondent, le présent bascule vers le souvenir personnel avant de s’éloigner dans un autre espace-temps historique, qui devient un nouveau présent : « C’est en songeant à ma mère, à son vélo sous la pluie de brindilles, à cette tétée qu’elle devait donner à ma sœur, que je retrouve la famille Bayon de Libertat dans une forêt, sur les hauteurs du Bas-Limbé non loin du Cap-Français, vers la fin du mois d’août 1791. »4 Jean-Jacques Salgon adopte donc un rythme spiralé, où les temps s’interpénètrent, revisitant la chronologie historique traditionnelle : « Ainsi il n’existe pas de voie tracée mais seulement des voies possibles et c’est ce qui fait tout le prix d’une vie humaine : d’avoir eu à franchir toutes ces bifurcations. »5

Ces passages où Jean-Jacques Salgon se met en scène aux côtés de figures illustres ou convoque son histoire personnelle pourraient sembler relever d’une forme de complaisance narrative. Toutefois, cette auto-inscription dans le récit constitue précisément l’enjeu du pacte générique autobiographique que propose l’auteur. En tant que sujet contemporain français, Jean-Jacques Salgon exhibe les médiations qui lui permettent d’accéder à la mémoire du héros révolutionnaire et semble chercher à signaler aussi la distance qui les sépare : il ne revendique pas un accès direct à Toussaint, mais montre le chemin parcouru par l’intermédiaire de Basquiat, les détours nécessaires par sa propre histoire familiale, les invocations rituelles à Papa-Legba. Par ces gestes littéraires, il s’agit de reconnaître la distance, d’assumer la position d’énonciation et de faire du « je » non pas un centre mais un relais. Pour Jean-Jacques Salgon, l’accès à l’autre nécessite la médiation du soi, et la quête historique est toujours aussi une quête personnelle.

La polytopie provoquée par ces choix narratifs s’accompagne d’une polychronie révélatrice d’un rapport singulier à l’Histoire. Là où l’historiographie traditionnelle ordonne les événements selon la causalité, pour retracer l’accession au pouvoir jusqu’à la déchéance finale du héros, Salgon propose une écriture spiralaire, archipélique : chaque lieu résonne avec un autre lieu, chaque époque éclaire les autres. La narration fonctionne ainsi comme une constellation plutôt qu’une chronologie. Ce brouillage des temporalités rejoint la théorie de la créolisation de Glissant6 : l’Histoire ne progresse pas, elle s’entrelace. La mobilité géographique devient ainsi métaphore de la mémoire : non pas une archive fixe, mais un mouvement de retour incessant. Toussaint Louverture n’appartient plus seulement à Saint-Domingue : il devient une figure à trouver, à inventer7.

Cette dissémination spatiale refuse la logique nationale qui a longtemps présidé aux récits historiques. Comme l’a montré Silyane Larcher, les figures révolutionnaires caribéennes ont souvent été nationalisées au service de projets politiques métropolitains8, processus qui efface leur inscription dans des réseaux transnationaux. Salgon opère le mouvement inverse ; il dénationalise Toussaint en le faisant circuler dans un espace géographique qui excède toute frontière étatique pour redéfinir le personnage historique et sa conception traditionnelle.

Le roman déploie ainsi ce que Michel Collot nomme une « géopoétique »9, c’est-à-dire une écriture où l’espace n’est pas simple décor mais principe structurant du récit. Les lieux se superposent, fusionnent dans un nouvel espace-temps, celui de l’écriture. Cette fusion spatiale trouve un prolongement ainsi qu’une incarnation à travers le motif d’Internet qui apparaît comme un nouvel espace de convergence où Toussaint peut circuler librement. Ce rapprochement inattendu entre la spatialité numérique et la géographie des anciennes colonies suggère que l’universalité contemporaine passe par de nouveaux modes de circulation, déterritorialisés mais non complètement délocalisés. Le vrai voyage sur les traces de Toussaint Louverture est un voyage littéraire et numérique. L’évocation d’Internet constitue une clé de lecture majeure de l’œuvre. L’auteur y voit un espace où se croisent les époques et les gens, un lieu de mémoire numérique capable de leur offrir le « don d’ubiquité »10. Ainsi, à propos du naturaliste Descourtilz, Jean-Jacques Salgon précise qu’il vient régulièrement le retrouver dans « son habitation de Google-Livres »11. En plaçant Toussaint dans ce nouvel espace anachronique de circulation mondiale, Salgon actualise la question de la mémoire : la révolution de Saint-Domingue, loin d’être un événement clos, continue de circuler, d’être réécrite, partagée, commentée. La littérature devient un espace d’interfaces, de médiation. Le général haïtien du XVIIIᵉ siècle entre ainsi dans la contemporanéité globale, non comme figure historique du passé, mais comme nœud actif de mémoire et de sens. Salgon actualise ainsi la mémoire haïtienne dans le champ planétaire : Toussaint est connecté à notre présent globalisé. Internet et le présent narratif fonctionnent ici comme des dispositifs de réactivation mémorielle plutôt que comme de simples marqueurs de contemporanéité.

Cette circulation de la figure de Toussaint pourrait sembler procéder d’une dépolitisation par globalisation, critique régulièrement adressée aux processus de mondialisation mémorielle qui transforment les figures révolutionnaires en icônes détachées de leur ancrage historique. Cependant, l’approche de Salgon se distingue d’une telle neutralisation car le contexte colonial de Saint-Domingue reste constamment présent dans le récit, avec sa violence et ses rapports de domination. De plus, les connexions établies avec Internet, Basquiat ou les espaces diasporiques ne semblent pas relever d’un geste d’extraction mais s’inscriraient plutôt dans une forme de filiation politique : Basquiat n’y apparaît pas comme l’incarnation d’un art universel décontextualisé mais comme le représentant d’une pratique artistique explicitement anti-raciste et post-coloniale ; Internet n’est pas envisagé comme un espace globalisé mais comme une contre-archive susceptible de permettre l’accès aux mémoires occultées. Enfin, la spectralité de Toussaint peut être lue comme une façon de maintenir active la charge subversive de son combat : le spectre hante, dérange. La circulation ne s’apparenterait donc pas ici à une dilution mais plutôt à la dissémination stratégique d’une mémoire insurgée.

Une cosmologie du carrefour : médiation, bifurcation et symbolique du passage

Dans cet espace-temps dispersé, le récit fait émerger la figure de Toussaint Louverture comme un symbole de médiation : « le véritable maître des cartes, le véritable Maître des Carrefours, à la fois par sa puissance logistique et par son charisme, c’est Toussaint Louverture. »12 Ce « maître des carrefours » est une référence directe à Papa-Legba, divinité vaudou des portes et des passages. Son intervention est indispensable pour toute communication avec les autres esprits13. Cette assimilation entre le héros haïtien et la divinité n’est pas purement métaphorique : elle inscrit le récit dans une cosmogonie afro-diasporique, où les forces spirituelles structurent l’Histoire humaine. Elle influence profondément la représentation du personnage historique. De même que Legba ouvre les portes du monde invisible, Toussaint l’intercesseur « a soulevé la barrière qui enfermait le peuple noir dans la servitude »14.

Legba occupe une position liminale paradoxale : vieillard boiteux mais gardien vigilant, il incarne la vulnérabilité et la puissance, la faiblesse apparente et le pouvoir effectif. Cette ambivalence caractérise également le Toussaint mis au jour par Salgon : général victorieux et prisonnier abandonné, libérateur et stratège impitoyable, héros glorieux et « général noir déchu »15.

Le parallèle avec Jean-Michel Basquiat16 et son tableau Exu (1988) renforce la filiation d’une mythologie afro-diasporique. Figure d’un art urbain et postcolonial, Basquiat transformait déjà Exu, l’équivalent yoruba de Legba, en symbole de l’énergie créatrice. En le convoquant dans sa quête de Toussaint, Salgon inscrit le général haïtien dans une généalogie afro-descendante qui traverse les siècles et les continents, de l’Afrique précoloniale au New York postmoderne. Cette filiation visuelle suggère que l’universalité de Toussaint passe moins par son inscription dans le canon occidental que par sa circulation dans les réseaux culturels afro-diasporiques. Toussaint est une énergie de passage : il ouvre, il traverse, il relie. Comme Exu, Toussaint est à la fois lumière et obscurité, ordre et chaos, un champ de forces, un lieu de tension. Il devient un archétype universel du passage.

Les chemins divergents empruntés par ses fils prolongent encore cette image du carrefour et de la bifurcation. Placide et Isaac empruntent deux routes différentes : l’une vers la fidélité, l’autre vers la rupture. Ces trajectoires divergentes illustrent la complexité de l’héritage de Toussaint : il n’existe pas une voie unique vers la liberté. Le chemin devient métaphore du choix et du destin, mais aussi de la transmission fragmentée. Il incarne un devenir, un appel à la pluralité. Toussaint Louverture, héros des passages, se situe toujours dans un espace intermédiaire, entre les langues, les continents, les vérités. Le carrefour devient son espace ontologique. Toussaint, être-carrefour dans le récit de Salgon, se situe simultanément entre passé, présent et futur, entre vie et mort, entre oppression et liberté, entre gloire et disgrâce, entre Haïti et l’ailleurs. Toussaint porte en lui sa propre ambivalence. Cette position liminale permanente, loin de fragiliser le personnage, constitue le fondement de son universalité.

Esthétique fragmentaire et identité-rhizome

Au fond, j’ai l’impression que le passé a vieilli avec moi […].17

Ce thème du double, omniprésent dans le récit, s’étend au narrateur lui-même : « Mais Toussaint est tout sauf mon personnage. J’ai envie d’en faire coûte que coûte non pas mon alter ego, mon autre moi, mais mon moi autre. J’ai envie de pouvoir me dire : « J’aurais pu être lui », ou bien : « si j’avais été lui » ».18 Le texte multiplie les miroirs, les bifurcations. Toussaint est jumelé à Kalfou, esprit du carrefour obscur, tout comme il est reflété dans la figure du narrateur contemporain. Pour Salgon, la figure de Toussaint n’est pas au centre d’un mythe clos, figé sur lui-même, mais sa problématique universalité est une invite à le réinvestir, à cheminer avec lui :

Aujourd’hui, 27 mai 2009, il me semble me trouver avec Toussaint Louverture à la croisée des chemins et je demande humblement, solennellement et en y mettant toute la ferveur de mon agnosticisme foncier, à Papa-Legba de bien vouloir m’ouvrir la barrière. Je suis face à mon Exu. D’une certaine façon je crois à cette croix que forme l’X d’Exu. Je ne cesse de croire à la possibilité d’une échappatoire.19

L’« échappatoire » que cherche Salgon désigne à la fois une issue hors des cadres figés de l’Histoire, hors de la linéarité chronologique qui enferme Toussaint dans un récit achevé, et hors des assignations identitaires ou mémorielles qui voudraient fixer définitivement le sens de sa figure. L’invocation à Papa-Legba, gardien des carrefours dans le vaudou, signale le désir d’ouvrir un passage vers d’autres temporalités, d’autres modes de relation au passé notamment par leur réactivation poétique et mémorielle. Le carrefour devient ainsi une métaphore existentielle et créatrice : carrefour entre la vie et la mort, entre le désespoir historique et l’espoir que l’écriture peut ranimer, entre le silence de l’archive et la voix que le texte lui redonne. L’écriture elle-même se situe à ce carrefour permettant d’échapper à la fatalité de l’oubli et à l’irrévocabilité de la disparition. L’entreprise littéraire de l’auteur et sa quête de Toussaint expliquent le choix de cette cartographie dispersée et de cette temporalité éclatée. Les éclats de vie de Toussaint, sa fuite avec Bayon de Libertat, le récit de Morne Rouge, les destins de ses fils Placide et Isaac, sont présentés de façon non linéaire, privilégiant l’intensité émotionnelle ou symbolique des épisodes choisis par l’auteur aux dépens de la succession chronologique. Le récit n’obéit pas à une logique historique, mais à une esthétique de l’éclat. L’auteur choisit délibérément les éléments qui résonnent avec son propre récit intérieur sans souci de la chronologie biographique traditionnelle. Il élabore un véritable montage narratif : dans ce récit fragmentaire, chaque chapitre porte le nom d’un film, sans relation chronologique. Cette forme évoque la mémoire brisée chère à Perec ou Modiano : la discontinuité est ici celle de la mémoire mutilée, dispersée, marquée par des violences. Chez Georges Perec comme chez Patrick Modiano, la mémoire se présente comme une trace qui ne se livre que par fragments, à travers la brisure et l’absence du passé familial, à travers des réminiscences floues, des silhouettes à demi effacées, des vestiges incertains d’une histoire personnelle ou collective. La mémoire brisée n’est pas seulement un manque, c’est une dynamique de recherche, une écriture du trouble qui fait de l’enquête documentaire, affective, topographique, la seule manière d’approcher une vérité toujours fuyante.

La forme non-linéaire du récit de Salgon dégage un espace purement littéraire permettant la fusion des scènes. Cette esthétique du carrefour et de l’éclat chez Salgon trouve son fondement théorique dans la Poétique de la Relation d’Édouard Glissant (1990). Le philosophe et écrivain martiniquais y développe une pensée de la créolisation et de la multiplicité culturelle qui s’oppose aux logiques identitaires exclusives. Pour Glissant, les cultures ne sont pas des entités isolées mais des systèmes en contact permanent, en transformation mutuelle. L’œuvre de Salgon réalise ce que Glissant nomme le « Tout-Monde », un concept qui désigne l’interdépendance et l’enchevêtrement de toutes les cultures, de tous les lieux et de toutes les histoires dans un réseau de relations complexes, un espace où les mémoires s’interpénètrent sans s’annuler.

L’entrelacement des lieux et des références chez Salgon crée ce que Glissant appelle une identité-rhizome, empruntant à Deleuze et Guattari l’image du rhizome, cette plante souterraine qui pousse par multiplication de racines horizontales et non par une racine unique verticale. Cette identité-rhizome est à l’opposé de l’identité-racine coloniale, celle qui postule une origine unique, pure, une filiation directe. L’identité-rhizome accepte au contraire les filiations multiples, les appartenances croisées, les héritages composites. Salgon propose ainsi une littérature mémorielle qui est une « Relation » en acte, la « Relation » désignant chez Glissant non pas un simple lien, mais un principe dynamique de mise en contact, de circulation et de transformation réciproque entre les cultures, les histoires et les imaginaires. L’universalité de Toussaint, dans cette optique, réside dans sa capacité à être un point de rencontre, un lieu de convergence des destins, non une figure qui transcende les particularités historiques et géographiques, mais une figure qui les traverse, les relie et les fait résonner ensemble.

Salgon reconstruit une Histoire éclatée où la continuité du discours occidental est remplacée par un tissage de fragments. Cette poétique de la discontinuité évoque une condition diasporique, la survie dans la dispersion, sans que Salgon en ait lui-même fait l’expérience historique ou culturelle. Le choix de cette fragmentation temporelle correspond à une épistémologie mémorielle spécifique. Comme l’a montré Michel-Rolph Trouillot dans Silencing the Past20, la mémoire de la révolution haïtienne est structurellement trouée, effacée par les silences de l’historiographie occidentale, par les archives lacunaires, les témoignages contradictoires et les interprétations conflictuelles. La fragmentation narrative de Salgon mime cette impossibilité d’une reconstitution linéaire. L’histoire de Toussaint Louverture ne peut être racontée que par éclats, par fragments. Or Salgon n’hérite pas de cette histoire marquée par l’arrachement, la déportation et la mémoire brisée par la violence coloniale, ni par transmission familiale ni par appartenance communautaire. Son rapport à la dispersion est esthétique et réflexif, non existentiel. Dès lors, son écriture relève moins du témoignage que d’une identification imaginative.

Cette identification pose une question délicate : peut-on adopter les formes d’une mémoire diasporique sans en partager la condition historique ? Le risque serait de transformer une expérience située en catégorie symbolique universalisable au prix d’un effacement des asymétries historiques qui l’ont produite. Cependant, il faut également reconnaître que le concept a souvent servi à penser des circulations culturelles transnationales qui excèdent l’appartenance stricte. Le geste de Salgon ne consiste pas à se dire diasporique, mais à inscrire son écriture dans une logique de dispersion et de relation. Il ne parle pas au nom de la diaspora ; il emprunte certaines de ses formes pour figurer une mémoire éclatée. Cette nuance complexifie la lecture et empêche de réduire le texte à une simple usurpation. Le roman ne tranche pas cette difficulté ; il l’expose, parfois malgré lui.

La spectralité narrative, de l’effacement à la commémoration

Le récit au présent renforce cette actualisation permanente. Grammaticalement, il efface la distance entre le temps de l’énonciation et de l’énoncé : Toussaint n’appartient plus au passé révolu, mais habite un présent textuel où coexistent tous les temps, dans une temporalité mythique circulaire. Cette présence à la fois anachronique et omniprésente de Toussaint relève de la spectralité que Jacques Derrida évoque dans Spectres de Marx21. Le spectre n’appartient ni aux vivants ni aux morts : il hante, revient, insiste. Il défie la chronologie linéaire en surgissant de manière imprévisible dans le présent. Le fantôme de Toussaint qui traverse le récit de Salgon incarne précisément cette logique spectrale. Désincarnée, la voix de Toussaint peut habiter d’autres corps, d’autres époques, d’autres consciences : « Les fantômes que l’on vient de quitter semblent nous retenir par la manche. Quelques fois ils se cramponnent et contraints de renouer avec une existence dont on vient de s’éloigner prodigieusement sans même s’en apercevoir on fait des efforts pour se dégager de leur emprise. »22 Cette spectralité est explicitement liée à la question de la révolution et de l’indépendance : le texte évoque le « fantôme de la liberté »23, formule qui condense la condition postcoloniale. La liberté promise par la révolution française et conquise par la révolution haïtienne demeure fantomatique. Faire de Toussaint un fantôme, c’est reconnaître que son combat n’est pas achevé, que sa présence spectrale continue d’interpeller le présent. L’hantologie, chez Derrida, désigne la manière dont le passé survit dans le présent sous forme de présences fantomatiques qui défient l’ordre stable de l’ontologie : ni être ni non-être, mais une vibration insistante qui trouble toute certitude chronologique. La mort de Toussaint, sans traces, cette disparition du corps, autorisent paradoxalement sa survie spectrale : faute de tombe où l’assigner, le fantôme de Toussaint peut circuler librement. Cette circulation spectrale se manifeste dans la structure même du récit à travers plusieurs prolepses narratives qui évoquent par anticipation la mort et l’enfermement final de Toussaint. Ainsi, bien avant de narrer la captivité du héros, Salgon mentionne le destin du général Rigaud dont « le sort voudra qu’il soit peu après emprisonné au fort de Joux à quelques cellules de celle que Toussaint avait occupée »24. Mais la circulation spectrale de Toussaint ne se limite pas à l’espace : elle traverse également les temporalités et les corpus littéraires les plus hétérogènes. Salgon va jusqu’à établir un parallèle anachronique avec Sun Tzu : « On pourrait presque croire que c’est en pensant à lui que Sun Tzu a écrit, cinq siècles avant Jésus Christ, à l’article VI de son Art de la guerre, « C’est un homme extraordinaire, c’est un prodige. Sans être vu, il voit ; il entend sans être entendu ; il agit sans bruit et dispose comme il lui plaît du sort de ses ennemis. » ».25 Par cette projection rétrospective, Toussaint devient une figure parcourant le temps et la littérature, hantant aussi bien les traités militaires de l’Antiquité chinoise que le présent du narrateur, confirmant sa nature fondamentalement spectrale et transhistorique.

Sa mort est d’ailleurs traitée comme un passage. Sa détention au Fort de Joux, sa lente disparition composent un dernier voyage, à la fois terrestre et métaphysique. Le texte souligne la coïncidence : la mort de Leclerc le jour de la Toussaint préfigure celle du héros, comme si l’Histoire obéissait à une loi secrète. Finalement Toussaint n’appartient pas au passé, il traverse le temps comme une présence diffuse, un appel. L’universel se loge dans cette persistance, dans « une logique spectrale de l’héritage et des générations, mais une logique tournée, dans un temps hétérogène et disjoint, vers l’avenir non moins que vers le passé. »26

L’auteur ne raconte pas Toussaint : il le laisse parler à travers lui. Un des procédés les plus frappants utilisé dans le récit est le changement de personne : le narrateur passe du « je » au « on », parfois au « il », comme si la subjectivité se dissolvait dans le collectif. Ce glissement exprime la tension entre la singularité du héros et la pluralité qu’il incarne. Ce procédé n’est pas qu’un jeu formel, il traduit une poétique de la possession. Salgon s’incarne dans son personnage comme dans un esprit. Écrire devient un rituel de passage, une manière d’ouvrir un canal entre le présent et le passé. Ce principe d’incarnation résonne avec la conception chamoisienne du sujet créole multiple, changeant, relationnel. L’universalité, dès lors, n’est pas une identité stable, mais une mobilité intérieure, une ouverture au divers. Les glissements grammaticaux expriment un décentrement du sujet. Écrire Toussaint, c’est être traversé par lui ; le narrateur s’efface pour laisser passer une voix plurielle. Comme Legba, Toussaint devient médiateur : il parle à travers les autres, et les autres parlent à travers lui. L’universalité de Toussaint naît précisément de ce « nous » mouvant, où le singulier s’efface au profit du commun. La technique employée rappelle ce que Dominique Combe nomme « l’identité narrative »27, c’est-à-dire la construction du sujet par le récit qu’il fait de lui-même. Mais Salgon radicalise ce principe : l’identité narrative devient collective, partagée entre le personnage historique, l’auteur contemporain et le lecteur. Une telle communauté narrative provisoire permet une identification qui n’est ni une assimilation dans laquelle le personnage devient totalement l’autre, ni une objectivation dans laquelle l’autre est réduit à un objet de connaissance. Toussaint, précisément parce qu’il est désincorporé, peut habiter différents corps narratifs.

Cette incarnation multiple est particulièrement visible dans la dimension politique de l’œuvre. Le texte mentionne explicitement l’histoire personnelle de Salgon et le passé communiste de son père, établissant une filiation politique entre cet engagement et le « jacobinisme noir » de Toussaint, pour reprendre la formule de C.L.R. James28. La mise en regard des révolutions du XVIIIᵉ siècle et des engagements anticolonialistes du XXᵉ suggère une continuité des luttes émancipatrices par-delà les siècles. Toutefois, une telle continuité ne va pas de soi. L’histoire du Parti Communiste Français témoigne de positions parfois ambivalentes à l’égard des luttes coloniales : les luttes ouvrières métropolitaines et les luttes anticoloniales n’ont pas toujours convergé, elles ont parfois été hiérarchisées, voire mises en concurrence. Dès lors, en établissant une filiation directe entre Toussaint et son père communiste, Salgon opère un geste de rapprochement symbolique qui tend à harmoniser rétrospectivement des combats historiquement dissonants. Cette mise en continuité relève moins d’une stricte analogie historique que d’un désir de solidarité transhistorique. Elle dit moins une identité objective des luttes qu’une aspiration à leur résonance.

La fin comme ouverture

La trajectoire de Toussaint décrit une chute vertigineuse, du général adulé au prisonnier oublié, du héros national au corps sans sépulture. Toussaint ne meurt pas simplement : il est effacé, rendu anonyme, privé de la dignité d’une sépulture identifiée. Cette violence posthume prolonge la violence coloniale ; même mort, l’esclave rebelle ne doit laisser aucune trace, aucun lieu de mémoire où viendrait se cristalliser une résistance future. Pourtant, le texte opère un parallèle significatif avec le présent : le Fort de Joux est devenu lieu touristique, musée. Cette muséification révèle l’ambiguïté fondamentale de la mémoire institutionnelle. Comme l’a analysé Andreas Huyssen dans Present Pasts29, la multiplication des musées et des lieux de mémoire peut paradoxalement contribuer à la neutralisation du passé : le révolutionnaire devient objet de contemplation distante, figure folklorisée dépourvue de charge subversive. Le décor du Fort de Joux est « artificiel », « trop propre », « trop bien arrangé ». Lors de sa visite de la cellule de Toussaint, Salgon conclut : « Je suis enseveli dans un caveau plutôt qu’entré dans la chambre du souvenir. »30

La dernière séquence du récit marque l’effacement du corps, mais non du nom. Salgon reconnaît dans Toussaint la part d’inconnu de l’humain, ce qui résiste à la clôture du sens. L’universalité n’est pas ici la généralité, mais la puissance d’élucidation : comprendre, à travers un destin singulier, ce que signifie être libre. L’entreprise de Salgon est à mettre en regard de l’analyse de Michel-Rolph Trouillot sur la production du silence dans l’histoire haïtienne. Salgon revient en ces termes sur son projet dans les dernières pages du récit :

Cette progressive disparition de Toussaint Louverture, de ce corps couvert de cicatrices et dévasté par la maladie, cet évanouissement anonyme dans la terre du Jura et sa future dispersion, résument le destin qui fut longtemps fait à sa mémoire et plus largement à tout ce qui unit par le passé la France à sa colonie de Saint-Domingue.
Cela va faire bientôt un an qu’obéissant à je ne sais quelle injonction intérieure je me suis fait un point d’honneur (plutôt qu’un devoir) d’explorer cette histoire et de me la réapproprier (comme si l’on m’en avait préalablement privé). Pourtant, il n’y a rien de moral ni de politique dans ma démarche. Il n’y a que du désir, un désir d’élucidation et le goût de vivre dans un monde moins confiné, un monde dont l’atmosphère me semble un peu moins viciée, un peu plus respirable.31

Cette déclaration pose toutefois question. De quelle dépossession s’agit-il ? Salgon n’a pas été historiquement privé de l’histoire de Toussaint Louverture au même titre que les descendants des esclaves de Saint-Domingue, dont la mémoire fut marginalisée, fragmentée ou confisquée par les récits coloniaux. La réappropriation qu’il revendique ne relève donc pas d’une restitution identitaire au sens strict. En ce sens, la déclaration de « réappropriation » demeure problématique par sa revendication d’une dépossession là où aucune transmission n’a été interrompue historiquement. L’écrivain risque alors d’inscrire la mémoire de Toussaint dans une élucidation personnelle qui, sans intention de confiscation, peut néanmoins déplacer les lignes de légitimité mémorielle. L’histoire du révolutionnaire haïtien devient ainsi le lieu d’une quête intime, au risque de brouiller la distinction entre héritage vécu et héritage investi.

Cependant, il faut aussi reconnaître que la figure de Toussaint exerce une puissance d’interpellation qui déborde les appartenances. Elle incarne une rupture historique majeure, un moment où l’ordre colonial fut radicalement renversé. Cette dimension exceptionnelle, presque mythique, explique qu’elle puisse être investie par des sujets qui ne partagent pas son héritage diasporique direct. Cette dimension du personnage suscite le désir d’en approcher la signification, d’en prolonger la portée, d’en faire résonner l’exemplarité. Dès lors, l’appropriation ne se réduit pas à un geste de confiscation ; elle peut être comprise comme l’effet d’une force d’attraction historique. La difficulté réside moins dans le fait d’écrire Toussaint que dans la manière de situer cette écriture : s’agit-il de parler à sa place ou de se laisser déplacer par lui ? Cette fascination n’annule pas la question de la légitimité ; elle en complexifie les termes, en particulier dans les dernières pages. Le récit s’achève en effet sur la fin de l’écriture et de Toussaint, qui semblent ne faire qu’un, mais cette fin est une ouverture pour le lecteur. Ce chemin sur les traces du général haïtien est, finalement, la quête d’une vérité historique qui ne se situe pas dans les faits bruts, mais dans la résonance de Toussaint dans la conscience contemporaine. L’universalité ne réside pas dans l’unanimité mémorielle, mais dans la multiplicité des appropriations possibles.

L’anecdote rapportée au début du récit par Salgon sur le groupe statuaire Les Quatre captifs ou les Quatre nations vaincues illustre cette perspective. Ces quatre esclaves, en réalité captifs de guerre, sculptés en 1682 pour rendre hommage aux conquêtes de Louis XIV et à la paix de Nimègue, représentaient chacun une nation vaincue. À l’origine, ils décoraient les angles d’un piédestal sur lequel reposait une statue monumentale du roi. Déboulonnée, la statue fut fondue, considérée comme le symbole de la Tyrannie pendant la Révolution ; les captifs, eux, ont été conservés, déplacés à l’Hôtel des Invalides, et leurs chaînes brisées : « [o]n n’y vit que la figure du peuple asservi par la monarchie »32. Chargés de sens, oubliés puis réinvestis, ils traversent un flux de mouvement et de persistance, à l’image de la figure de Toussaint, qui reste elle aussi à réinventer.

L’entreprise de Salgon oscille ainsi entre transmission et appropriation. En rouvrant la mémoire de Toussaint Louverture, il participe à une réactivation nécessaire d’une histoire longtemps marginalisée dans le récit national français. Mais en inscrivant cette réactivation au cœur d’une quête personnelle, en parlant d’« invention », de « réappropriation », en établissant des continuités politiques et symboliques qui ne sont pas historiquement les siennes, il expose également son geste à une ambiguïté. À qui appartient Toussaint Louverture ? À une nation, à une diaspora, à une mémoire transnationale ? Peut-on se déclarer « privé » d’une histoire dont on n’a pas subi la dépossession coloniale ? Le roman ne tranche pas ces questions ; il les déplace. Il transforme la figure du révolutionnaire haïtien en espace de projection, en carrefour où se rencontrent héritages, désirs et imaginaires.

L’enjeu du texte réside peut-être dans cette tension non résolue : Toussaint Louverture n’y est ni confisqué ni restitué, mais remis en circulation. Il demeure que cette circulation n’est jamais neutre. Elle suppose une responsabilité du regard, une vigilance face aux effets de surplomb ou de substitution mémorielle. Le geste de Salgon témoigne aussi de la capacité singulière de la figure de Toussaint à susciter des appropriations multiples. Certaines figures historiques semblent excéder leur ancrage premier ; elles deviennent des points de condensation symbolique où se cristallisent des aspirations universelles à la liberté. La portée symbolique de Toussaint Louverture tient précisément à cette dimension qui le dépasse lui-même : il n’est pas seulement un acteur de la révolution haïtienne, mais le signe d’une possibilité historique, celle d’un renversement radical de l’ordre colonial. En ce sens, si sa mémoire appelle une vigilance critique, elle appelle aussi une circulation. La fascination qu’elle exerce n’est pas nécessairement confiscation ; elle peut être le symptôme de sa puissance de signification. Ainsi l’universalité que construit Salgon n’est pas un donné, mais un pari, pari certainement fragile, exposé à la contestation, mais qui ouvre néanmoins un espace de dialogue entre des histoires inégalement héritées.

Bibliography

Œuvres

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Notes

1 Jérôme Goude, article mis en ligne sur le site des éditions Verdier, 24 avril 2014 [consulté le 05/12/2025]. N.B. La maison d’édition semble considérer que l’article en question est issu du Matricule des anges, où Jérôme Goude fait régulièrement paraître des articles ; cependant, celui-ci ne figure pas dans les archives de la revue. Lien : https://editions-verdier.fr/2014/04/24/le-matricule-des-anges-fevrier-2011-par-jerome-goude/ Return to text

2 Jean-Jacques Salgon, Ma vie à Saint-Domingue, Paris, Verdier, 2011, p. 133. Return to text

3 Ibid., p. 11. Return to text

4 Ibid., p. 45. Return to text

5 Ibid., p. 91. Return to text

6 Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Paris, Gallimard, 1990. Return to text

7 Paul Gilroy, The Black Atlantic : Modernity and Double Consciousness, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1993. Return to text

8 Silyane Larcher, « L’universel républicain à l’épreuve de la race », Critique, n° 705-706 (2006), p. 146-159. Return to text

9 Michel Collot, Pour une géographie littéraire, Paris, Corti, 2014. Return to text

10 Jean-Jacques Salgon, op. cit., p. 83. Return to text

11 Ibid., p. 85. Return to text

12 Ibid., p. 65. Return to text

13 Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, préface de Michel Leiris, Paris, Gallimard, 1958, p. 88-89. Return to text

14 Jean-Jacques Salgon, op. cit., p. 91. Return to text

15 Ibid., p. 115. Return to text

16 Ibid., p. 89. Return to text

17 Ibid., p. 111. Return to text

18 Ibid., p. 112. Return to text

19 Ibid., p. 90. Return to text

20 Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past : Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 1995. Return to text

21 Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993. Return to text

22 Jean-Jacques Salgon, op. cit., p. 124. Return to text

23 Ibid. Return to text

24 Ibid., p. 78. Return to text

25  Ibid., p. 105. Return to text

26 Jacques Derrida, op. cit., p. 96. Return to text

27 Dominique Combe, « La référence dédoublée. Le sujet lyrique entre fiction et autobiographie », in Dominique Rabaté (dir.), Figures du sujet lyrique, Paris, PUF, 1996, p. 39-63. Return to text

28 C.L.R. James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, trad. Pierre Naville, Paris, Amsterdam, 2008 [1938]. Return to text

29 Andreas Huyssen, Present Pasts : Urban Palimpsests and the Politics of Memory, Stanford, Stanford University Press, 2003. Return to text

30  Jean-Jacques Salgon, op. cit., p. 127. Return to text

31 Ibid., p. 133. Return to text

32 Ibid., p. 37. Return to text

References

Electronic reference

Aurélie Barré, « L’invention de Toussaint Louverture dans Ma vie à Saint-Domingue, de Jean-Jacques Salgon », Grandes figures historiques dans les lettres et les arts [Online], 15 | 2026, Online since 01 juin 2026, connection on 15 juin 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/figures-historiques/737

Author

Aurélie Barré

Université Toulouse Jean Jaurès, LLA-CRÉATIS

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