Ils troublent et confondent tous les droits humains en disant qu’il ne faut point obéir aux rois, que tous les biens doivent être communs, et que tous les hommes doivent être égaux.
Lettre du pape Martin V au roi de Pologne.1
Lors de la rédaction de Consuelo, George Sand s’intéresse à l’histoire des hérétiques de Bohême, précurseurs de la Réforme. Inspirée par ces lectures « bohêmiennes », elle rédige deux opuscules destinés à compléter, sur un ton plus sérieux, la matière romanesque. Jean Ziska, Épisode de la Guerre des Hussites paraît en 1843. Procope le Grand est publié le 25 mars 1844, dans La Revue indépendante. Le péritexte de ce dernier, extrait tiré de la Lettre du pape Martin V au roi de Pologne, constitue un morceau choisi qui éclaire l’intention auctoriale. L’idéal d’égalité incarné par les hérétiques de Bohême fait écho à celui des révolutionnaires français de 1789. L’épigraphe de l’opuscule s’appliquerait aussi bien à La Comtesse de Rudolstadt.
La lecture révolutionnaire du roman sandien justifie, en effet, la première traduction tchèque de celui-ci, dès 1867. Correspondante de George Sand par l’intermédiaire de Louis Léger et traductrice à Prague des récits hussites de la romancière, Sofie Podlipská résume ainsi la fiction à travers la présentation d’Albert de Rudolstadt et non de Consuelo. À travers lui, la romancière
[…] a nourri son peuple de souvenirs de l’époque hussite et préparant le grand mouvement à venir en France […] a chanté les actes, les sacrifices et l’héroïsme de notre peuple, premier combattant de la liberté […] qui a pointé du doigt la Révolution française.2
À l’intérieur des territoires de Bohême, la perception nationale du protagoniste masculin éclipse, en partie, l’héroïne éponyme. Encore à la fin du XXe siècle, le collaborateur tchèque de George Lubin, Vladimir Brett, s’intéresse à la création du personnage d’Albert et, notamment, au choix de son prénom. Il remonte ainsi la lignée des ducs de Saxe, depuis Marie-Aurore, grand-mère de George Sand, jusqu’à Albert III, dit l’Intrépide, aïeul des souverains de Saxe puisque fondateur de la lignée albertine de la maison de Wettin3. Or Albert III a épousé Sidonie de Bohême, fille de Georges de Podiebrad et sœur d’Henri II de Podiebrad, dont l’œuvre est évoquée par Albert dans Consuelo : « C’est un cantique populaire sur des paroles hussitiques […] Les vers sont de mon ancêtre Hyncko Podiebrad, le fils du roi Georges, et l’un des poëtes de la patrie »4. Le prénom de la figure fictive suggère la volonté d’inscrire le roman au sein d’une filiation hussite que renforce la lignée maternelle du personnage et les croyances qu’il manifeste, notamment celle d’être le chef de guerre tchèque, Jean Ziska, réincarné.
La caractérisation du personnage d’Albert de Rudolstadt permet, ainsi, à la fiction romanesque de répondre, à sa manière, au métatexte de l’opuscule qui en accompagne la rédaction :
On lit peu aujourd’hui l’histoire des sectes qui ont précédé la Réforme de Luther. Nous croyons pourtant cette étude fort curieuse, fort utile et intimement liée à la solution des problèmes qui agitent les peuples d’aujourd’hui.5
George Sand confirme la contiguïté de ses romans « hussites » dans la notice qu’elle rédige pour l’édition de ses Œuvres illustrées : le « long roman de Consuelo, suivi de La Comtesse de Rudolstadt […] accompagné de deux notices sur Jean Ziska et Procope le Grand […] forme un tout assez important »6. Le thème du hussitisme se heurte, toutefois, à l’édification de la fraternité des Invisibles, actant majeur de La Comtesse de Rudolstadt7. En son sein, Albert de Rudolstadt rencontre Consuelo, incognito, sous les avatars du Chevalier Liverani et de Trismégiste, dernière désignation décernée par ses frères Invisibles.
L’adhésion d’Albert à une société secrète pourrait correspondre à un simple artifice romanesque propre à piquer la curiosité d’un lectorat amateur, à la fois, du genre feuilletonnesque et d’un sujet alors à la mode. En juin 1843, « dans la franc-maçonnerie jusqu’aux oreilles […] ne sor[tant] pas du Kadosh, du Rose-Croix et du Sublime Écossais », George Sand précise à Ferdinand François, directeur de la Revue Indépendante, pour laquelle elle écrit Consuelo, qu’elle cherche « un personnel de francs-maçons précurseurs des Illuminés, imbus des mêmes principes révolutionnaires et préparant l’illuminisme comme l’illuminisme (éclos seulement en 1776) a préparé le Jacobinisme »8. Au-delà de la faveur d’un thème, par cette édification, la fiction souscrit à un idéal social que soutiennent les valeurs de la Révolution. Avoué par la romancière, le modèle de l’Illuminisme renvoie, en effet, à la société des Illuminés dits de Bavière, créée en 1776, à Ingolstadt, par Adam Weishaupt, en réaction aux anti-Lumières, interdite dans la principauté-électorale de Bavière-Palatinat dès 1785 et présentée comme complice de la Révolution en France, dès la fin du XVIIIe siècle9. Sous la plume de contre-révolutionnaires tels qu’Augustin Barruel, dont les thèses sont reprises, au XIXe siècle, autant dans le domaine historique que littéraire, la fraternité allemande d’inspiration maçonne s’avère instigatrice des principes républicains de liberté et d’égalité10. La « fabrique » du personnage d’Albert de Rudolstadt reflète, dès lors, les probables enchaînements de l’Histoire. Les « francs-maçons », « [l’] illuminisme », « [le] jacobinisme », plongeraient leurs racines dans le cri de guerre évocateur du hussitisme : « la coupe au peuple »11. L’épilogue de La Comtesse de Rudolstadt ne le présente-t-il pas en compagnie des personnalités historiques des Illuminés, révélées par les notes de bas de page de la romancière, et qui lui demandent, paradoxalement, de bien vouloir les instruire ? Albert se trouve ainsi au centre d’un réseau relationnel qui dépasse la simple initiation aux sociétés que pouvait connaître la romancière au moyen de ses relations amicales ou de ses études livresques. La figure, instigatrice fictive de l’Illuminisme, se révèle être l’instrument d’un projet littéraire et politique, réhabilitateur de la fraternité allemande historique au profit de révolutions sociales à venir. Au moyen des traces de l’histoire que porte son protagoniste, la romancière proposerait une initiation, par le livre, au secret, toujours opérant, des Illuminés dits de Bavière, au nom des principes socialistes et républicains qui sont les siens.
Une initiation aux sociétés secrètes
L’entourage amical de George Sand comportait quelques initiés aux sociétés secrètes ou plutôt, à secret. En 1815, Charles Nodier avait publié les Philadelphes, histoire des sociétés secrètes dans l’armée, ou des conspirations qui ont eu pour but le gouvernement de Bonaparte, ouvrage réimprimé en 183012. Mademoiselle de Marsan, publié en 1832 par le même auteur, en reprend le sujet. Ami de la romancière, Franz Liszt est initié, en 1841, à la Loge L’Unité (Zur Einigkeit) de Frankfurt am Main et en 1843, à la loge Prince de Prusse aux trois Épées, à Solingen13. Heinrich Heine entre, en 1844, au Grand Orient à Paris14. Son père Samson Heine appartenait à la loge de Frankfurt « Zur aufgehenden Morgenröte », première loge allemande à admettre les individus de confession juive15. Dédicataire de Spiridion, Pierre Leroux appartient à la Charbonnerie sous la Restauration, et, en 1848, rejoint la Loge des « Artistes réunis » de Limoges16. C’est lui qui engage George Sand à la réfutation des Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme d’Augustin Barruel, ouvrage à l’origine de la théorie conspirationniste de l’action des Illuminés dits de Bavière lors de la Révolution française et autorité sur ce sujet au début du XIXe siècle17. La Comtesse de Rudolstadt constitue la réponse de la romancière à ce projet comme l’atteste Jacques Viard :
Si Consuelo quitte Venise pour Vienne et Berlin, traverse des souterrains pour découvrir un Ordre des Femmes, et des Invisibles qui se nomment Trismégiste et Spartacus, c’est parce que tout cela était dans Barruel, et que George Sand veut atteindre la vérité historique.18
L’ouvrage de propagande contre-révolutionnaire de l’abbé constitue un corpus dans lequel puise effectivement George Sand pour élaborer le second volet de Consuelo. La dynamique narrative de La Comtesse de Rudolstadt repose sur les mystères de la fraternité des Invisibles et son rôle dans la conspiration révolutionnaire. Non seulement ses adeptes appartiennent à « ces ordres mystérieux qu’on appelle ici sociétés secrètes »19 mais la peinture qu’en offre la trame romanesque reprend aux Illuminés décrits par Barruel la filiation maçonne, la volonté et les manœuvres d’infiltration : « vous ne connaissez pas les Invisibles ? […] ce sont des gens qu’on ne voit pas mais qui agissent […] On les appelle aujourd’hui francs-maçons »20. Par les grades, les costumes, et jusqu’aux étapes de l’initiation, la société fictive exhume la fraternité d’origine bavaroise. La narration mentionne, en outre, ce « pouvoir étrange attribué […] par le vulgaire » aux Invisibles, leur propension à « l’action secrète dans la société », leur capacité à « conquérir les esprits »21. En « Europe », les Invisibles, au nom d’une « grande révolution », tentent « d’avoir la direction de toutes [l]es associations à l’insu de la plus grande partie de leurs membres, et à l’insu les unes des autres »22. Le texte tend à illustrer la généralisation de l’action supposée de l’illuminisme au moyen de la répétition du sème conspirationniste puisque « [q]ui ne conspire pas à l’heure qu’il est ? »23
Aux « complots démoniaques » pourrait s’ajouter la toponymie24. Dès Consuelo, l’écriture sandienne associe Albert aux mystères d’Éleusis25. Or, ceux-ci sont une des sources d’inspiration de l’ordre allemand tandis qu’il revient « à Ingolstadt, lieu de naissance de l’ordre, d’être renommée Éleusis »26. Plus sûrement sans doute, la matière romanesque expose les provinces germaniques en relation avec l’illuminisme : « on les [les fraternités] dit être nombreuses en Allemagne »27. Les domaines de Saxe-Gotha-Altenbourg, « la Saxe »28, sont les lieux probables du château mystérieux et du pavillon enchanté où réside Consuelo avant son initiation. Il est vrai que la description du paysage environnant les bâtisses, opérée par la romancière, demeure imprécise, mais la description qu’en offre le texte s’ajuste particulièrement à l’imaginaire des fraternités qui nourrit le roman. Le château et ses alentours sont la propriété de « maîtres forts riches, forts puissants, très généreux mais très sévères »29. Ils appartiennent au « duc de***, ce riche prince qui avait voué sa fortune, son intelligence et son zèle enthousiaste à l’œuvre des Invisibles »30. S’agirait-il d’Ernest II, duc de Saxe-Gotha-Altenbourg, souverain éclairé, franc-maçon et Prince des Illuminés sous les noms d’ordre de Timoléon et de Quintus Severus31 ? Rien n’est certain mais le territoire ducal servit de refuge aux hussites contraints à l’exil parce qu’hostiles aux compactata de 1436, et plus tard connus sous l’appellatif de Frères Moraves32. L’allusion à la personnalité historique soutiendrait, dès lors, du hussitisme aux Invisibles et jusqu’aux Illuminés de Bavière, une généalogie romanesque révolutionnaire à la source de l’inspiration sandienne.
En outre, le genre historique de la fiction et son sujet contraignent à l’hybridité de la foule romanesque. Aux personnages imaginés succèdent les figures inspirées de la réalité. Les représentants les plus significatifs de l’Ordre des Illuminés apparaissent ainsi au cours de la diégèse. La liste qu’en offre George Sand n’est cependant pas toujours véridique. Le texte joue notamment de la rivalité fraternelle de Frédéric et d’Henri de Prusse, accordant à chacun une appartenance à des sociétés concurrentes. La vraisemblance oblige à concéder la franc-maçonnerie à Frédéric II, initié en 1738 et promoteur fameux de la franc-maçonnerie allemande au XVIIIe siècle33. La fiction exploite le potentiel romanesque d’une prétendue appartenance du frère du roi à l’Ordre honni par le recours à la légende de son affiliation. Sans doute aux fins d’un éveil politique quant à la dangerosité de l’illuminisme, son nom était apparu sur une liste bavaroise « des llluminés de marque remise par le ministre comte [Matthäus Carl Anton von] Vieregg au comte Lehrbach, ambassadeur impérial à Munich, et envoyée par celui-ci à Vienne »34. Il en va de même pour Ignace Joseph Martinowicz, destinataire de la lettre fictive qui clôt l’épilogue de La Comtesse de Rudolstadt. S’il a bien enseigné la « physique à l’université de Lemberg » et « eut la tête tranchée à Buda », il n’est pas « [l’]illuminé enthousiaste » que prétend l’auteur. L’affiliation du franc-maçon et jacobin hongrois, pas plus que celle d’Henri II de Prusse, n’est attestée35. En revanche, l’auteur de la missive qui lui est adressée, Philon, et celui dont la quête auprès d’Albert est relatée, possèdent les racines de leur construction dans la réalité des Illuminaten.
Un initiateur de l’illuminisme parmi les Invisibles
La référence romanesque aux figures historiques de l’Illuminisme s’effectue majoritairement sous les noms d’ordre qui garantissaient leur anonymat. Des notes de bas de page, dues à la romancière, en révèlent l’identité : « Caton* [Xavier Zwack] prit vers le nord-est, Celse** [Baader] vers le sud-est, Ajax*** [Massenhausen] suivit la direction transversale d’occident en orient »36. George Sand s’amuse du procédé et de sa capacité au mystère pour le plaisir du lecteur. La mention du scripteur de la lettre sous le nom de Philon est accompagnée de la note : « Probablement le baron de Knigge, connu sous le nom de Philon dans l’ordre des Illuminés ». Or Philon, ou Philo, est bien le nom d’Ordre du baron de Knigge, réformateur de l’Ordre à partir du modèle maçonnique. De fait, si la modalisation produit un effet, celui-ci ne concerne cependant pas vraiment l’identification du personnage. Une partie des documents saisis de l’Ordre avaient été publiés dès la fin du XVIIIe siècle, ceux-là même qui avaient été transcrits dans l’ouvrage de l’abbé Barruel. Les membres les plus influents étaient donc connus. La romancière ne juge d’ailleurs pas utile de commenter l’affiliation du « libraire Nicolaï »37. Au moyen du procédé, George Sand vise, plus sûrement, la portée romanesque du secret et l’impression de la conspiration.
Adam Weishaupt, fondateur réel de la société des Illuminés, subit un traitement similaire dans le corps du texte. La mention énigmatique d’une initiale, W, accompagnée d’une caractérisation démoniaque, « Antéchrist » et d’un lieu de naissance en « Allemagne », est précisée par une note qui maintient le doute : « Ce pouvait être Weishaupt. Il naquit en 1748 »38. Le truchement du dévoilement partiel, efficace pour la dynamique narrative, disparaît au début de l’épilogue. À l’épilogue, une assertion métatextuelle explicative résume le projet romanesque par le parallèle entre l’action révolutionnaire des Invisibles et la conspiration des Illuminés. Weishaupt est alors clairement désigné :
Ces sociétés eurent-elles plus d’effet en France que dans le sein de l’Allemagne qui les avaient enfantées ? La Révolution française répond avec énergie par l’affirmative. Cependant la conspiration européenne de l’illuminisme et les gigantesques conceptions de Weishaupt montrent aussi que le divin rêve du saint Graal n’avait pas cessé d’agiter les imaginations allemandes, depuis trente années, malgré la dispersion ou la défection des premiers adeptes.39
L’extrait use de la biographie du fondateur des Illuminés de Bavière, telle qu’elle était connue lors de la rédaction du roman. Weishaupt a vécu jusqu’en 1830. Accueilli à Gotha, il a continué à publier pour justifier la création de la fraternité dans le cadre des Lumières radicales. Le retour, quelques pages plus loin, à la modalité dubitative, peut alors surprendre. Le nom d’Ordre, Spartacus, souligné par les italiques, est annoté en bas de page : « On sait que c’était le nom de guerre d’Adam Weishaupt. Est-ce réellement de lui qu’il est question ici ? Tout porte à le croire. »40 La romancière brouille la frontière entre fait et fiction. La probabilité portée par la figure historique intègre un dispositif d’authentification qui, par retour, renforce la vraisemblance des interlocuteurs fictifs de Spartacus/Weishaupt, et cela d’autant plus que le récit factuel inscrit la diégèse dans le temps long de l’histoire.
L’édition Cellier et Guichard de Consuelo signale que le titre, Rudolstadt, plonge peut-être ses racines dans les sociétés secrètes en référence à la loge de Rudolstadt41. La ville de Rudolstadt abritait une des églises minervales de la fraternité des Illuminés. George Sand, « dans la franc-maçonnerie jusqu’aux oreilles », imagine, d’abord, son héros comme membre des Invisibles, dont l’organisation et les attributs puisent dans les différents courants des fraternités42. La construction du personnage d’Albert emprunte de la sorte aussi bien aux maçons qu’aux Illuminés. Au cours de la narration, il apparaît incognito, sous les pseudonymes de Trismégiste, appellatif qu’il avoue avoir reçu des Invisibles, et du chevalier Liverani, simulation de l’accolement d’un nom d’Ordre à un grade potentiel. L’épilogue le présente essentiellement comme hiérophante, statut illuministe évoqué par Barruel dans sa caractérisation d’Adam Weishaupt. La biographie de la figure réelle inspire probablement le portrait du protagoniste sandien : orphelin d’un parent à cinq ans, précocité intellectuelle, abondance et hétérodoxie des lectures. Cette biographie n’est cependant pas l’unique source d’inspiration. Un autre illuminé fameux prête certains de ses traits au personnage ainsi qu’à son pendant féminin, Consuelo. Johann Joachim Christophe Bode (1730-1793), fils de journalier, musicien de troupe, est un autodidacte. Devenu Procurator generalis de la VIIe Province, de la Stricte Observance Templière, en 1766, Supérieur inconnu et Aemillius parmi les Illuminés, c’est lui qui recrute, en 1783, Goethe, Herder et Friedrich Nicolaï43. Traducteur et homme de théâtre, mais aussi « régénérateur » de l’Ordre après son interdiction en 1785 dans la principauté-électorale de Bavière-Palatinat44, il est à même de renforcer les relations entre les fraternités françaises et allemandes afin de redéployer une école de sagesse Illuminaten hors des frontières germaniques, soit à l’abri des poursuites. Au cours de l’année 1786, il voyage ainsi en France, s’entretient, avec les hauts représentants des Philalèthes, de la nécessité d’un retour à une franc-maçonnerie primitive débarrassée de ses dérives ésotériques et initie le « noyau de la loge secrète des Philadelphes »45.
L’élaboration du personnage d’Albert en tant que passeur des Lumières secrètes doit, enfin, sa crédibilité à un ouvrage publié par Weishaupt, en 1790, dans lequel le fondateur de l’Ordre relate l’origine de son entreprise d’éducation de l’humanité sous la forme fraternelle. Il y confesse une motivation due à l’implantation d’une société alchimiste à proximité de l’université d’Ingolstadt et à son actif prosélytisme au sein même de l’institution :
L’idée d’avoir ainsi perdu des jeunes gens si prometteurs, de les voir contaminés par le fléau le plus pernicieux que sont l’attrait pour la fabrication de l’or et autres folies, m’était insupportable et intolérable. J’en ai discuté avec un jeune homme en qui j’avais toute confiance. Il m’a encouragé à user de mon influence auprès des jeunes étudiants et à endiguer ces abus autant que possible par des moyens efficaces, notamment en créant une association distincte. À cette fin, il m’offrit toute son aide et ses services. 46
L’indétermination de l’individu catalyseur de l’action weishauptienne fut, sans doute, propice à l’inspiration romanesque. La « Lettre de Philon » narre la rencontre de Spartacus et d’Albert Podiebrad de Rudolstadt, vingt-cinq ans après le mariage de celui-ci en 175*47. Or la société des Illuminés de Bavière est fondée en 1776. Dans l’épilogue du roman, Albert est certes « un homme d’âge mûr », mais surtout celui dont Spartacus attend les enseignements et « une vraie méthode » 48, celui qui conseille la fondation d’une « société secrète » qui serait la réunion de toutes les autres et dotée d’une « législation nouvelle ».49
Une initiation par le livre
Le comte de Rudolstadt est, en effet, non seulement « franc-maçon et rose-croix », adepte des Invisibles, mais aussi le « précieux gardien […] de l’Illuminisme antérieur et un docteur de l’interprétation nouvelle »50. Les pratiques et doctrine de la fraternité romanesque coïncident étonnamment avec celles, réelles, de la société allemande de la fin du XVIIIe siècle. Les sentences du pavillon des Invisibles rappellent les Billets de Reproches (Reprochenzeddel), objurgations sous forme de citations, publiés sous la responsabilité de Bode en tant que Provincial et Supérieur inconnu et destinées aux adeptes51. Le rôle de confident-censeur, tenu par Wanda dans le roman, suggère la démarche pédagogique de l’Ordre fondé par Weishaupt, entre observation et maîtrise de soi, au moyen de la confidence aux pairs plus avancés52. La similitude des structures organisationnelles fait écho à l’identité des thèses. La réaction critique aux dérives ésotériques et élitistes de la franc-maçonnerie qui vaut pour les Illuminés dits de Bavière est matérialisée dans la fiction par « le capuchon de Cagliostro », la contestation d’Hiram ou le dépouillement final des attributs d’Albert53. La fraternité fictive et l’école de sagesse imaginée par Weishaupt partagent également la devise tirée de Térence. De l’histoire à la fiction, la société secrète ambitionne le progrès et l’épanouissement de l’humanité par l’étude des sciences utiles, la vertu et l’entraide, projet initial des Illuminés connu au début du XIXe siècle54. Surtout, elle est le lieu où « les devoirs d’amour seraient nécessité […] où un cœur pourrait s’ouvrir à un autre, une âme se fondre dans une autre »55. Au moment de la mise au jour de l’Ordre secret, Weishaupt s’est vu reprocher de favoriser l’avortement56. Ces derniers traits résonnent avec le discours inspiré de Wanda comme avec l’initiation au désir de Consuelo, opérée par Albert sous le costume du Chevalier Liverani. Par le truchement de la Lettre de Philon, George Sand offre au lecteur l’occasion d’une lecture au prisme de la pensée des Illuminés de Bavière. Le secret qui attise la curiosité du lecteur quant aux Invisibles s’écrit conformément à celui dont l’objectif était d’attirer les Novices de l’Illuminatenorden, avant de faire l’objet d’un apprentissage pour être maîtrisé57. La dissimulation des Invisibles et de leur secret, métaphorisée par Albert, invite à dépasser la linéarité du texte fictionnel.
Les Lumières radicales défendues par la société des Illuminaten ne se départissent pas de la volonté de parfaire l’humanité « à la plus grande gloire de Dieu »58. Son fondateur, alors même qu’il s’opposait à eux, avait été formé par les Jésuites. Bode estime que « la Bible n’est pas un emblème mais une source de connaissance » ; pour Weishaupt, « le but secret de Jésus […] était de rendre aux hommes leur égalité, leur liberté originelle […] Jésus a été le Sauveur […] À présent on conçoit ce que c’est que l’état de pure nature […] et le règne de la Grâce »59. Le dispositif discursif d’Albert Pobiedrad dans la « Lettre de Philon » reproduit la coïncidence entre les préceptes rousseauistes et évangéliques qui inspire le Code illuminé. Ceux-ci sont toutefois associés aux principes hussites. Tandis que l’espace de la Bohême, les paysans et la chanson slave de la Bonne déesse de la Pauvreté constituent le cadre de la rencontre entre Spartacus et Albert/Trismégiste, ce dernier rappelle sa lignée maternelle et le patronyme Podiebrad.
Alors que la corrélation entre la religion naturelle et l’hérésie tchèque transparaît sous le mode énumératif qui réunit « Dieu […] Jésus […] Libussa […] Jean [Jan Hus] et Jérôme [de Prague] »60, diverses sources justifient le rapprochement des régimes hérétique et illuminé sous la plume sandienne61. La Bulle pontificale du 28 avril 1738, In eminenti apostolatus, confondait déjà Franc-maçonnerie et hérésie. Pierre Reboul note que George Sand avait assisté à la pièce Napoléon ou Schoenbrunn et Sainte-Hélène, drame historique en deux parties et neuf tableaux, de Dupeuty et Régnier62. Le protagoniste de la pièce figurait Friedrich Staps, fils d’un pasteur luthérien, fusillé en 1809 pour avoir voulu attenter à la vie de Napoléon qu’il jugeait être un tyran de l’Allemagne. La littérature le représente majoritairement comme adepte de la Tugendbund ou Ligue de la Vertu, société secrète supposément affiliée à la franc-maçonnerie et « une association renouvelée de l’implacable tribunal secret des XIIIe et XVIe siècles »63. Le Capitaine Richard d’Alexandre Dumas, paru en 1854, raconte cette histoire en plaçant à l’origine du geste de Staps son adhésion à « l’Union de la Vertu »64. Le condamné, néanmoins, a initialement été associé à l’Illuminatenorden65. Outre ses inspirations historiques ou littéraires, l’idée d’un amalgame entre l’hérésie tchèque et l’illuminisme a pu être nourri directement par l’entourage amical de George Sand. Franz Liszt, bientôt maçon, compose en 1840 son Chant hussite (Hussitenlied) et le dédie à son ami le comte Karel Chotek, d’origine tchèque66. Une année auparavant, le compositeur avait rencontré à Vienne François Antoine Liebsteinsky, comte de Kolowrat, figure marquante du Renouveau national tchèque puisque cofondateur du Musée patriotique de Prague en 1818, et adepte illuminé sous le nom d’Ordre : Julius67. La triade hérésie, société secrète et indépendance des peuples répond à celle, centrale dans la Lettre de Philon, de « Liberté, Fraternité, Égalité », que George Sand emprunte à Pierre Leroux68. Le combat hussite autour du mot d’ordre « la coupe à tout le monde » trouve un écho dans celui des Invisibles et des Illuminés, identiquement « blâmé, accusé, calomnié, haï, flétri, persécuté, exilé »69. Leur objectif est commun pour George Sand. La matérialisation romanesque de la société secrète, jointe au désir de contrer le discrédit dont pâtissaient les Illuminés dits de Bavière, métaphorise le sémantisme de la fraternité, notion déjà contenue dans le projet hussite et valeur centrale de la philosophie leroussienne en tant que dépassement de l’opposition entre liberté et égalité.
Consuelo, cantatrice, perd sa voix au dénouement de La Comtesse de Rudolstadt. Il est possible que ce soit au profit du discours albertien, porteur d’un projet politico-religieux qui traverse les siècles au nom du peuple et pour le peuple : « rien ne se perd […] tu travaillerais sans nom comme moi, que ton œuvre ne serait pas perdue ». Du mythe de la Bohême à celui des Illuminés dits de Bavière, Albert de Rudolstadt est bien celui par qui George Sand s’inscrit dans cette lignée de poètes « qui rêve[nt] à coup sûr, tandis que l’autre invente au hasard » pour devenir l’initiatrice de cette société régénérée à laquelle elle aspire70. Dans la « Lettre de Philon », face à Albert Trismégiste, Spartacus, élaborateur du code qui permettra l’émergence d’une humanité nouvelle, apparaît encore « néophyte »71. C’est également la position du lecteur engagé à une lecture du roman sandien, seulement éclairée par la parole définitive d’Albert Podiebrad. En un ultime clin d’œil à l’illuminisme auquel elle emprunte, George Sand affirme la primauté du livre et de l’exercice livresque au moyen de ces personnages. Les bibliothèques de l’illuminisme étaient accessibles à toute heure du jour aux étudiants et comportaient les ouvrages recommandés aux différents grades. À l’intérieur de la forteresse invisible, Consuelo expérimente le devoir de l’étude des textes et de l’introspection par l’écrit. À l’épilogue, c’est Albert qui conseille aux futurs Illuminés la lecture de la Bible, des philosophes antiques, de La Cité du Soleil de Campanella ou de l’œuvre de Leibniz, « pour avoir rêvé […] l’organisation humaine fondée sur la science et la vérité »72. C’est bien parmi cette littérature qu’elle place son roman. À l’instar de son protagoniste, du hussitisme à l’illuminisme, elle « compos[e] avec l’œuvre religieuse, politique et artistique de tous les siècles, le plus magnifique poème qui se puisse concevoir », au nom d’une utopie sociale, issue des Lumières radicales, et d’un cri73 :
L’homme est libre, égal et frère […] liberté, fraternité, égalité […] c’était la formule qui, dans nos mystères, était prononcée à voix basse, et que les adeptes des hauts grades se communiquaient seuls les uns aux autres. Il n’y a donc plus lieu au secret. Les sacrements sont pour tout le monde. La coupe à tout le monde ! comme disaient nos pères les hussites.74
