1. Introduction
Les formes en -ant du français sont particulières, en ce qu’elles peuvent appartenir à diverses catégories. Le suffixe -ant est d’abord une marque de flexion verbale permettant la formation des participes présents et des gérondifs (marchant, en marchant). Certaines de ces formes donnent lieu à des adjectifs déverbaux en -ant (amusant, scintillant, etc.) ; on rencontre également des noms en -ant (commandant, désherbant). Parmi ces derniers, ceux qui décrivent des animés ont fait l’objet de quelques travaux (Meleuc, 1996 ; Huyghe & Wauquier, 2021). Cependant, les noms en -ant (dorénavant Nant) renvoyant à des référents inanimés n’ont pas reçu une grande attention jusqu’à présent, mis à part dans le cadre d’une comparaison avec les Nant à référents humains (Roy & Soare, 2012, 2015).
C’est justement cette lacune que notre travail vise à combler. Nous nous intéressons en effet aux noms en -ant renvoyant à des entités inanimées1, à leurs rapports avec les adjectifs déverbaux formellement similaires et, au-delà, avec les verbes de base de ces adjectifs, illustrés par les triplets en (1).
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(1) |
a. |
polluantN / polluantAdj / polluerV |
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b. |
dépliantN / dépliantAdj / (se) déplierV |
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c. |
fondantN / fondantAdj / fondreV |
Nous montrons que les Nant formés sur des verbes dynamiques sont porteurs des valeurs dispositionnelles (un polluant : une substance qui peut polluer) et potentielles (un dépliant : un imprimé qui peut être déplié). Ces valeurs, héritées des adjectifs de base (Fábregas, 2020), dépendent à leur tour des propriétés argumentales des verbes sous-jacents. Ainsi, les Nant et leurs adjectifs de base sont régulièrement formés sur des verbes de changement d’état, mais les formes dispositionnelles sont formées sur des verbes à sujet Cause, défini comme ’entité inanimée à l’origine d’un événement’, alors que les formes potentielles sont formées sur les constructions anticausatives de ces verbes, qui sélectionnent des sujets Patients.
Parallèlement, nous montrons que, sur le plan référentiel, les Nant présentent deux fonctionnements distincts. Outre la dénotation de propriété, relativement marginale, les Nant décrivent des entités. Certains permettent de désigner des entités diverses si elles sont porteuses de la propriété que décrit l’adjectif correspondant (un irritant, un polluant), alors que d’autres présentent des référents plus contraints (un dépliant, un piquant). Nous attribuons cette distinction au type de procédé de nominalisation employé, et nous supposons que la variabilité référentielle résulte de la conversion de l’adjectif en nom, alors que les noms à référents particuliers sont formés par ellipse nominale.
Notre travail s’organise comme suit. Dans la Section 2, nous présentons les différents statuts du suffixe -ant, et, dans la Section 3, les propriétés générales des Nant, animés et inanimés. La Section 4 décrit les divers types de Nant inanimés, leurs caractéristiques sémantiques et leurs propriétés référentielles. Pour rendre compte de leur variété référentielle, nous suggérons que ces noms sont formés à partir des adjectifs en -ant selon deux procédés distincts, la conversion et l’ellipse. La Section 5 examine les verbes de base de ces adjectifs, qui sont caractérisés comme des verbes de changement d’état à sujet inanimé, parmi lesquels certains sont anticausatifs. Dans la Section 6, nous proposons une analyse formelle des Nant, en utilisant le cadre fourni par Alexiadou, Anagnostopoulou & Schäfer (2006), Harley (2009), et Kratzer (1996). Nous analysons d’abord les verbes de base de ces noms, puis la dérivation des adjectifs en -ant à valeurs dispositionnelle et potentielle, à la suite de Knittel (2022, 2023). Nous présentons également une analyse du fonctionnement référentiel différencié de ces noms, en considérant deux degrés de nominalisation. Enfin, la Section 7 conclut notre travail.
2. Le suffixe -ant
Le suffixe -ant présente plusieurs statuts. Il s’agit d’une part d’une marque de flexion verbale non-finie, qui permet de former le participe présent, voir (2), et, lorsque le verbe est précédé de en, le gérondif, voir (3). Les formes en -ant peuvent également appartenir aux classes des adjectifs et des noms, voir (4) et (5).
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(2) |
a. |
Dormant(*-s) profondément, il n’a pas entendu le coup de sonnette. |
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b. |
Elle a emprunté la route descendant(*-e) vers la mer. |
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(3) |
a. |
Elle s’est tordu la cheville en courant(*-e). |
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b. |
En traversant(*-s) la ville, ils ont aperçu de nombreux monuments. |
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(4) |
a. |
Ils ont écrit des articles intéressants. |
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b. |
Ces rues sont très bruyantes. |
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(5) |
a. |
Toutes les étudiantes ont réussi ce concours, mais certains étudiants ont échoué. |
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b. |
Ce colorant est dangereux pour la santé. |
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c. |
Le tranchant de la lame est émoussé. |
Les exemples (2) et (3) montrent que les formes verbales en -ant sont invariables, au contraire des adjectifs en -ant, qui présentent les caractéristiques typiques de cette classe : ils apparaissent en (4a) comme épithètes, en (4b) comme attributs, varient en genre et nombre par accord avec les noms dont ils dépendent, et admettent la modification par des adverbes d’intensité s’ils sont gradables, voir (4b). Quant aux noms en -ant, ils apparaissent régulièrement au masculin et au féminin s’ils désignent des référents humains, comme en (5a). Ceci n’est pas le cas des noms abstraits ou à référents inanimés, qui sont dans leur grande majorité des noms masculins2, illustrés en (5b) et (5c).
La similarité formelle entre adjectifs et participes présents laisse à penser que les premiers sont formés sur les seconds par conversion cf. Halmøy (1984), Arnavielle (2003), Knittel (2022, 2023, 2025). Cela n’est sans doute pas le cas de tous les noms en -ant, qui n’ont pas régulièrement d’adjectifs apparentés, comme nous allons le voir dans la section suivante.
3. Une typologie des noms en -ant
Les Nant morphologiquement construits peuvent renvoyer à deux types de notions.
D’une part, ils peuvent décrire des propriétés, comme dans les exemples (6).
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(6) |
a. |
le tranchant du couteau : le caractère tranchant du couteau |
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b. |
le fondant du chocolat : le caractère fondant du chocolat |
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c. |
le piquant de la sauce : le caractère piquant de la sauce |
La similarité de forme entre ces noms de propriété et les adjectifs correspondants (tranchant, fondant, piquant) indique que les premiers sont formés par conversion à partir des seconds, procédé également disponible pour d’autres adjectifs (cf. le moelleux de la couette, le calme de la nuit, etc.), cf. Kerleroux (1996). Dans les structures en (5), les noms de propriété en -ant sont accompagnés d’un syntagme prépositionnel (SP) complément désignant l’entité caractérisée par la propriété. Syntaxiquement, le nom inclus dans ce SP correspond au sujet du verbe de base, et de l’adjectif qui en est dérivé en emploi attribut.
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(7) |
a. |
Le chocolat {fond / est fondant}. |
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b. |
Le couteau {tranche / est tranchant}. |
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c. |
La sauce {pique / est piquante}. |
La formation d’un nom de propriété en -ant par conversion est relativement marginale. Dans la plupart des cas en effet, les noms dérivés d’adjectifs en -ant sont formés au moyen du suffixe -ance (cf. tolérant / tolérance, abondant / abondance) (Dal & Namer, 2010 ; Knittel, 2016 ; Knittel & Marín, 2022). On observe également quelques adjectifs qui permettent les deux procédés (cf. brillantAdj : le brillant / la brillance).
D’autre part, les Nant, dans leur grande majorité, désignent des entités. Ces noms sont également apparentés à des verbes, et partagent la propriété de renvoyer à l’argument sujet de l’éventualité décrite par ce verbe, qui peut être humain, voir (8a), ou inanimé, voir (8b).
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(8) |
a. |
un calmant : ce qui calme ; un isolant : ce qui isole |
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b. |
un manifestant : une personne qui manifeste ; un commandant : une personne qui commande |
Les Nant inanimés, qui font l’objet de cette étude, sont régulièrement apparentés à des adjectifs de même forme, voir (9). Ceci les distingue des Nant renvoyant à des humains, illustrés en (10), comme l’ont noté Roy et Soare (2012).
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(9) |
colorerV / colorantN/Adj ; polluerV / polluantN/Adj ; déplierV / dépliantN/Adj |
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(10) |
a. |
Plusieurs trafiquants de cocaïne ont été arrêtés. |
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= Plusieurs personnes qui trafiquaient de la cocaïne ont été arrêtées. |
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b. |
Les manifestants se sont rassemblés devant la gare. |
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= Les personnes particpant à la manifestation se sont rassemblées devant la gare. |
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Ainsi, des formes comme attaquant ou manifestant, par exemple, ne sont enregistrées que comme des noms dans le TLF3. Dans certains cas, un emploi adjectival est attesté, mais l’adjectif n’est alors employé que pour prédiquer sur des noms renvoyant à des humains, même si le verbe de base pourrait admettre d’autres sujets (cf. attaquer vs attaquant[+humain]). Nous supposons donc que de tels adjectifs sont convertis à partir des noms correspondants. Ainsi, dans le cas de enseignant en (11), l’emploi adjectival en (11b) permet la prédication sur des noms humains collectifs, et ainsi la désignation de groupes. Dans les exemples (11c), l’adjectif est relationnel, et peut être paraphrasé par un SP comportant le nom humain correspondant. L’adjectif enseignant ne désigne donc pas une propriété, au contraire des adjectifs prototypiques (Croft, 1991).
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(11) |
a. |
Paul est enseignantN |
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b. |
le personnel enseignant, l’équipe enseignante |
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= {le personnel / l’équipe} constitué(e) des enseignants |
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c. |
les pratiques enseignantes, la posture enseignante |
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= les pratiques des enseignants, la posture des enseignants |
Les Nant renvoyant à des humains et ceux qui renvoient à des inanimés se distinguent également par leurs valeurs sémantiques. En effet, les noms en -ant à référents humains sont des noms de participants à des événements ; ils permettent la désignation du sujet de leur verbe de base, et sont paraphrasables par ‘celui qui V’.
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(12) |
a. |
un adoptant : celui qui adopte |
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b. |
un votant : celui qui vote |
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c. |
un enseignant : celui qui enseigne |
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d. |
un soignant : celui qui soigne |
Selon Roy et Soare (2012, 2015), ces noms se divisent en deux groupes, selon le type de modalité de participation aux événements décrits par leurs verbes de base. Elles repèrent ainsi deux types de participation : la participation à un événement épisodique, ancré temporellement (adoptant, votant), et la participation dispositionnelle (soignant, enseignant), qui n’implique pas la réalisation d’un événement particulier4.
Au contraire, les Nant apparentés à des adjectifs ne décrivent pas des participants, mais des entités inanimées porteuses de la propriété décrite par l’adjectif correspondant :
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(13) |
a. |
un irritant : une substance irritante |
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b. |
un polluant : une substance polluante |
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c. |
un fondant (au chocolat) : un gâteau fondant (au chocolat) |
Comme les adjectifs déverbaux en général, les adjectifs en -ant décrivent la capacité d’une entité à participer à un type d’événement donné, voir (14). Les Nant correspondants décrivent à leur tour les entités inanimées caractérisées par cette capacité. Ils correspondent syntaxiquement au sujet de la prédication adjectivale. Même s’ils correspondent également au sujet du verbe de base de l’adjectif, leur rapport à ce verbe n’est qu’indirect, voir (15).
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(14) |
a. |
irritantAdj : qui irrite |
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b. |
polluantAdj : qui pollue |
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c. |
fondantAdj : qui fond |
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(15) |
a. |
un irritant : une substance irritante, i.e. qui irrite |
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b. |
un polluant : une substance polluante, i.e. qui pollue |
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c. |
un fondant : un gâteau fondant, i.e. qui fond |
Cependant, le fait que de nombreux adjectifs en -ant ne donnent pas lieu à de tels noms (cf. coupantAdj/*N, terrifiantAdj/*N, etc.) montre que ce procédé, bien que fréquent, n’est pas systématique.
À l’inverse, nous considérons que les Nant humains sont dérivés de verbes, dans la mesure où un emploi adjectival n’est pas toujours possible, et que, s’il l’est, il présente de fortes contraintes, comme nous l’avons montré en (11).
Dans ce qui suit, nous nous focalisons sur les Nant inanimés apparentés à des adjectifs. Nous présentons leurs valeurs sémantiques dans la Section 4.
4. Caractéristiques sémantiques des Nant inanimés
Dans cette section, nous examinons les Nant inanimés formés sur des verbes dynamiques.
Nous avons repéré la dynamicité des verbes de base au moyen de trois tests, illustrés dans les exemples (16) : la compatibilité avec vite ou lentement, la reprise par arriver ou se produire, et la disponibilité de la lecture habituelle avec le présent et l’imparfait. Ces exemples montrent ainsi que parler est un verbe dynamique, au contraire de adorer, qui est statif.
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(16) |
a. |
Paul {parle à / *adore} sa sœur lentement. |
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b. |
Paul {a parlé à / *a adoré} sa sœur, et cela s’est produit ce matin. |
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c. |
Paul parlait sa sœur. est interprétable comme Paul parlait régulièrement à sa sœur. |
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vs. Paul adorait sa sœur. n’est pas interprétable comme Paul adorait régulièrement sa sœur. |
Les verbes statifs produisent également des Nant (contenant, composant, restant, portant, etc.), mais l’étude de leur variété dépasse les limites de ce travail.
4.1. Types sémantiques de Nant
Nous venons de suggérer que les Nant inanimés sont convertis à partir d’adjectifs en -ant déverbaux ; ils permettent le renvoi à une entité porteuse de la propriété décrite par l’adjectif, voir (17a), et nominalisent le sujet de la prédication adjectivale ou verbale correspondante, voir (17b) et (17c).
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(17) |
a. |
Le henné est un colorant. |
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b. |
Le henné est colorant. |
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c. |
Le henné colore. |
Fábregas (2016, 2020), à la suite de Rainer (1999), a proposé pour l’espagnol un classement sémantique des adjectifs construits sur des verbes dynamiques, en relation avec les propriétés de ces verbes. Il observe en particulier que les adjectifs déverbaux prédiquant sur des inanimés présentent deux valeurs.
La première est la valeur dispositionnelle ; les adjectifs dispositionnels prédiquent sur des entités inanimées Causes, dont ils décrivent la capacité à causer un événement5. Cette valeur est illustrée dans les exemples en (18) ; les exemples (19) présentent des adjectifs dispositionnels en -ant :
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(18) |
a. |
un paysage enchanteur : un paysage qui peut enchanter |
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b. |
une substance addictive : une substance qui peut créer une addiction |
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(19) |
a. |
un produit polluant : un produit susceptible de polluer |
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b. |
une substance absorbante : une substance capable d’absorber |
Les adjectifs dispositionnels prédiquent sur des noms décrivant des causes d’événements. Cette valeur causale est héritée par le Nant converti à partir de l’adjectif. Ainsi, un dissolvant peut être défini comme une substance qui peut dissoudre, un décapant comme une substance capable de décaper, etc. Le nom renvoie donc une entité porteuse de la propriété décrite par l’adjectif. Les noms présentés ci-dessus peuvent être paraphrasés de la même manière, voir (20), et ont donc une fonction dénominative (Huyghe & Tribout, 2012).
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(20) |
a. |
un irritant : une substance qui peut irriter |
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b. |
un polluant : une substance qui peut polluer |
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c. |
un tranchant : une lame qui peut trancher |
Les noms dérivés d’adjectifs dispositionnels (dorénavant NantDispo) décrivent donc également des Causes.
Il est important d’observer que l’emploi d’un adjectif dispositionnel n’implique pas que l’événement décrit par son verbe de base ait eu lieu. De même, lorsque de tels adjectifs sont nominalisés, ils décrivent des causes virtuelles ; en effet, l’emploi de l’adjectif n’implique pas la réalisation de l’événement décrit par sa base verbale, comme le montrent les exemples en (21).
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(21) |
a. |
Le {liquide colorantAdj / colorantN} n’a pas coloré le gâteau, car il ne s’est pas bien dilué. |
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b. |
Du fait de ses lentilles de contact, {la vapeur irritanteAdj / l’irritantN} n’a pas irrité ses yeux. |
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c. |
Une intervention rapide a évité que {les rejets polluantsAdj / les polluantsN} polluent la rivière. |
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d. |
{La partie tranchanteAdj / le tranchantN} du couteau est émoussé, il ne tranche plus. |
La seconde valeur des adjectifs prédiquant sur des inanimés est la valeur potentielle ; les adjectifs potentiels décrivent la capacité d’une entité à subir l’événement dénoté par leur verbe de base. Ils prédiquent donc sur des Patients, définis comme ‘entités affectées par un événement’. En français, cette valeur est typiquement véhiculée par le suffixe -ble, voir (22), mais caractérise également certains adjectifs en -ant, illustrés en (23) :
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(22) |
a. |
un tissu lavable : un tissu qui peut être lavé |
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b. |
un nombre divisible (par 3) : un nombre qui peut être divisé (par 3) |
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(23) |
a. |
un fauteuil pliant : un fauteuil qui peut être plié |
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b. |
un pont levant : un pont qui peut être levé |
Certains adjectifs à valeur potentielle permettent la formation de Nant, comme le montrent les noms présentés en (24) :
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(24) |
un pliant, un dépliant, un ouvrant, etc. |
À nouveau, la valeur potentielle de l’adjectif est héritée par le Nant correspondant (dorénavant NantPot), qui décrit une entité susceptible de subir l’événement dénoté par le verbe de base. Un dépliant décrit ainsi une plaquette qui peut être dépliée, un ouvrant la partie d’une fenêtre qui peut être ouverte, etc.
4.2. Propriétés référentielles
Parallèlement à leur différence sémantique, les Nant examinés ci-dessus présentent deux types de fonctionnements référentiels distincts.
4.2.1. Nant à valeur dispositionnelle
Les exemples (25) montrent que les NantDispo peuvent désigner une variété d’entités présentant, de manière intrinsèque, la caractéristique décrite par l’adjectif correspondant. Ainsi, ces exemples sont sémantiquement identiques à ceux en (26).
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(25) |
a. |
{La betterave / le curcuma / la mauvéine} est un colorant. |
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b. |
{Le chlore / le pollen / l’acétone} est un irritant. |
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(26) |
a. |
{La betterave / la mauvéine} est colorante ; le curcuma est colorant. |
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b. |
{Le chlore / le pollen / l’acétone} est irritant. |
Les Nant présentés en (25) sont susceptibles de désigner une grande variété d’objets, dès lors que ceux-ci peuvent être qualifiés par les adjectifs correspondants. Ces noms fonctionnent, en un certain sens, comme des hyperonymes, puisqu’ils permettent de renvoyer à un ensemble de référents divers, pourvu qu’ils partagent la propriété décrite par l’adjectif correspondant, comme le montre l’exemple (27)6.
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(27) |
Les savons, les détergents, les produits chimiques et les nettoyants ménagers sont des irritants pour la peau.www 7 |
Pour les NantPot, la référence est beaucoup plus contrainte. Les exemples (28) et (29) montrent ainsi que, parmi une série de noms sur lesquels le verbe et l’adjectif en -ant correspondant peuvent prédiquer, seuls quelques-uns peuvent être désignés par le Nant lui-même.
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(28) |
a. |
{Ce siège / ce mètre / ce lit} se plie. |
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b. |
{Ce siège / ce mètre / ce lit} est pliant. |
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c. |
{Ce siège / *ce mètre / *ce lit} est un pliant. |
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(29) |
a. |
{Ce prospectus / ce paravent / ce canapé} se déplie. |
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b. |
{Ce prospectus / ce paravent / ce canapé} est dépliant. |
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c. |
{Ce prospectus / *ce paravent / *ce canapé} est un dépliant. |
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Les exemples ci-dessus indiquent que ces Nant ne peuvent désigner que certaines entités parmi l’ensemble de celles qui présentent la propriété donnée.
Cette restriction référentielle, qui distingue les Nant présentés en (25) de ceux en (28) et (29), laisse supposer que ces deux classes de noms résultent de processus de formation différents.
Considérons en premier lieu les NantDispo. Leurs adjectifs dispositionnels de base fonctionnent comme de nombreux adjectifs simples du français, qui peuvent être employés comme des noms pour désigner des entités caractérisées par la propriété qu’ils décrivent. Quelques exemples sont présentés en (30).
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(30) |
pauvreAdj/N, grandAdj/N, méchantAdj/N |
La formation des noms en (30) relève d’un processus régulier de conversion de l’adjectif en nom (Corbin 1987, 2004 ; Kerleroux, 1996 ; Tribout & Amiot, 2018). Ce procédé, appelé conversion par focalisation par Corbin (2004), permet la désignation d’une entité par l’une de ses propriétés saillantes, i.e. celle décrite par l’adjectif.
Le fonctionnement des NantDispo est parallèle à celui des formes en (30), sur les plans formel et sémantique. D’une part, les Nant et les adjectifs dispositionnels présentent la même forme (cf. colorantN/Adj, polluantN/Adj) ; d’autre part, le nom permet dans les deux cas le renvoi à une entité caractérisée par la propriété décrite par l’adjectif.
Il existe toutefois une différence d’ordre référentiel entre les noms en (30) et les NantDispo ; alors que les premiers peuvent renvoyer à des humains8 (cf. un pauvre : un homme pauvre), les noms convertis à partir d’adjectifs dispositionnels renvoient à des inanimés.
Ceci peut être mis en relation avec deux autres observations.
D’une part, comme l’a remarqué Fábregas (2016, 2020) pour les adjectifs déverbaux de l’espagnol, la valeur dispositionnelle n’apparaît que si l’adjectif prédique sur un inanimé. Lorsqu’un tel adjectif prédique sur un humain, il décrit une tendance comportementale, assimilable à une habitude (cf. un enfant {menteur / travailleur / méfiant / fatigant} : un enfant qui a tendance {à mentir / à travailler beaucoup / à se méfier / à fatiguer son entourage}). Le français semble fonctionner de la même manière. La référence inanimée des Nant désadjectivaux est donc héritée de la restriction sélectionnelle des adjectifs correspondants. Par ailleurs, comme nous l’avons montré plus haut, les Nant référant à des humains sont directement dérivés de verbes, et non d’adjectifs (voir Section 3). Ils n’héritent donc pas de la valeur dispositionnelle, typique des adjectifs. Pour former des adjectifs déverbaux décrivant des humains, c’est le suffixe -eur qui est préféré, et ce sont ces adjectifs, à valeur habituelle, qui sont nominalisés (menteurAdj/N, travailleurAdj/N : qui a tendance à {mentir / travailler}).
Enfin, le fait que les noms convertis à partir d’adjectifs simples produisent régulièrement des noms d’humains semble indiquer que ce type de référent est choisi par défaut, s’il est sémantiquement compatible avec le sens de l’adjectif.
4.2.2. Nant à valeur potentielle
Nous avons vu plus haut que les NantPot fonctionnent différemment des NantDispo, dans la mesure où leurs référents sont beaucoup plus contraints, voir (28) et (29). Pour rendre compte de ces contraintes, nous supposons que les propriétés des NantPot résultent de deux phénomènes successifs, l’ellipse nominale et la lexicalisation.
Sleeman (1993) observe, à la suite de Barbaud (1976) et Ronat (1977), que certains adjectifs épithètes permettent l’ellipse du nom qu’ils qualifient. Cette classe d’adjectifs comprend les superlatifs, les adjectifs de couleur, les adjectifs de mesure, les adjectifs cardinaux, ordinaux, ainsi que précédent, suivant, prochain, même, autre, seul.
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(31) |
Je prendrai le {meilleur / rouge / petit / troisième / prochain}. |
Nous supposons que les adjectifs potentiels, sur lesquels sont formés les NantPot, font également partie de ceux permettant l’ellipse nominale. Pour rendre compte du fait que ces adjectifs sont employés comme des noms et désignent des entités particulières, nous supposons qu’ils ont subi une relexicalisation en tant que nom, accompagnée d’une spécialisation sémantique réduisant leur dénotation à un petit nombre d’objets pour lesquels la propriété décrite par l’adjectif constitue une caractéristique saillante.
L’étude de quelques exemples de NantPot vient soutenir cette hypothèse. Considérons le cas de pliant, présenté en (28). Selon Rey et al. (1998), ce nom, issu d’un participe présent adjectivisé, a d’abord été employé pour qualifier une chaise (chaize pliant), et finalement nominalisé pour désigner un siège ; dans le cas de abattant, la nominalisation s’est opérée directement sur le participe présent. De même voyant, apparenté au verbe statif voir, a été créé à la fin du XIX° siècle à partir de l’adjectif voyant ‘qui peut être vu’, pour désigner un dispositif lumineux.
Notre hypothèse est donc que ces noms ont été formés à partir d’adjectifs permettant l’ellipse nominale, ou parfois de participes présents formellement similaires, qui ont été relexicalisés en tant que noms, pour désigner des objets particuliers.
On peut considérer que le même procédé est à l’œuvre dans la formation de noms tels que fondant en (13), tranchant en (20), ou encore piquant, qui, en plus de décrire des propriétés, comme présenté en (6), permettent la désignation de référents particuliers, respectivement un gâteau, une lame et une épine.
Notons pour finir que ce double procédé d’ellipse nominale et de lexicalisation est disponible pour d’autres adjectifs, simples ou construits cf. gâteauN moelleuxAdj → moelleuxN ; téléphoneN portableAdj → portableN.
Dans la section suivante, nous examinons les verbes auxquels sont apparentés les Nant décrits dans les sections qui précèdent.
5. Quels verbes de base pour les Nant inanimés ?
Nous avons observé plus haut que les Nant sont construits sur des adjectifs à valeur dispositionnelle ou potentielle, et qu’ils renvoient aux sujets des verbes sur lesquels ces adjectifs sont eux-mêmes formés. Ils héritent ainsi du sens dispositionnel ou potentiel de ces adjectifs. Vis-à-vis des verbes de base des adjectifs en -ant, le participant nominalisé correspond dans le premier cas à une Cause, c’est-à-dire une entité inanimée susceptible de causer un événement, et dans le second à un Patient, entité affectée par un événement. Ces propriétés nous renseignent sur les bases possibles des Nant.
5.1. Noms dispositionnels
Outre la sélection de sujets Cause, les adjectifs dispositionnels partagent la propriété d’être dérivés de verbes de changement d’état (Levin, 1993). Les verbes de cette classe sont des verbes téliques, avec parfois une composante graduelle, dont le sens lexical décrit le changement d’état d’un de leurs arguments, interprété comme un Patient.
Parmi ceux-ci se trouvent de nombreux verbes désadjectivaux et dénominaux, comme l’illustrent les exemples ci-dessous.
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(32) |
a. |
fertileAdj > fertiliserV : rendre fertile > fertilisantN/Adj |
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b. |
stableAdj > stabiliserV : rendre stable > stabilisantN/Adj |
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(33) |
a. |
gelN > gélifierV : transformer en gel > gélifiantN/Adj |
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b. |
tacheN > détacherV : ôter les taches > détachantN/Adj |
Les verbes de cette classe présentent des constructions statives ou résultatives, illustrées en (34) et (35), qui décrivent l’état du Patient résultant de la survenue de l’événement, et leurs participes passés ont une valeur adjectivale, présentée en (36).
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(34) |
a. |
Le sol est (à présent) {fertilisé / stabilisé}. |
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b. |
Mon manteau est (à présent) détaché. |
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c. |
Avant de vous en servir, vérifiez que le jus de pamplemousse est gélifié. www |
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(35) |
a. |
Une fois le sol {fertilisé / stabilisé},… |
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b. |
Une fois mon manteau détaché,… |
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c. |
Une fois gélifié, l’agar-agar peut être réchauffé jusqu’à 85 °C sans se liquéfier.www |
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(36) |
a. |
un sol fertilisé |
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b. |
une veste détachée |
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c. |
des bonbons gélifiés |
Lorsque le verbe de base est lui-même formé sur un adjectif, celui-ci décrit l’état résultant de l’événement décrit par le verbe (fertiliser : rendre fertile). Lorsqu’il est dénominal, le nom de base désigne l’entité créée (gélifier : transformer en gel) ou supprimée (détacher : supprimer les taches) par le changement d’état.
Il est intéressant d’observer que les verbes de base de ces Nant inanimés peuvent également sélectionner des sujets humains ; toutefois, ceux-ci ne peuvent pas être ni adjectivisés ni nominalisés au moyen de -ant.
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(37) |
a. |
Le conducteur est parvenu à stabiliser son véhicule. |
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b. |
*Le conducteur a été stabilisant. |
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|
c. |
*Ce conducteur est un stabilisant. |
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(38) |
a. |
Le teinturier a détaché mon manteau. |
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b. |
*Le teinturier s’est montré détachant. |
|
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c. |
*Le teinturier est un (bon) détachant. |
Comme nous l’avons vu plus haut, ceci les distingue des noms résultant de la conversion d’adjectifs simples (pauvreAdj/N, petitAdj/N, jeuneAdj/N etc., voir (30)), qui ne peuvent renvoyer qu’à des humains. On pourrait cependant facilement imaginer qu’un nom comme détachant puisse renvoyer à un teinturier spécialisé dans le nettoyage des taches, comme c’est le cas de détacheur (cf. TLF). De même, on rencontre quelques exemples d’emploi de l’adjectif stabilisant prédiquant sur un humain, comme le montre (39).
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(39) |
Joseph, je dirais qu’il est stabilisant, j’apprécie sa rigueur…www |
Ces cas sont cependant marginaux, ce qui laisse supposer que la nature déverbale de l’adjectif, et, au-delà, son verbe de base, joue un rôle dans la sélection d’un référent inanimé pour le nom. Le fait que les Nant renvoyant à des humains (commandant, surveillant, arrivant, etc.) ne sont pas formés sur les mêmes verbes que ceux qui produisent des inanimés appuie cette hypothèse.
5.2. Noms potentiels
Comme nous l’avons vu plus haut, les Nant potentiels renvoient à des Patients. Cette lecture résulte du sens de l’adjectif de base, qui prédique sur l’argument Patient du verbe correspondant. C’est donc cet argument qui est nominalisé.
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(40) |
a. |
Ce siège est {pliantAdj / un pliantN} |
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b. |
{L’ouvrantN / la partie ouvranteAdj} de la fenêtre a été remplacé(e). |
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c. |
Le dessert était {un fondantN / gâteau fondantAdj} au chocolat. |
Cependant, la contrainte sur la nominalisation de l’argument sujet du verbe de base subsiste. En effet, les Nant potentiels sont systématiquement apparentés, via les adjectifs, à des verbes anticausatifs (Alexiadou, Anagnostopoulou & Schäfer, 2006 ; Heidinger, 2010), sous-classe des verbes de changement d’état se caractérisant par l’alternance décrite en (41).
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(41) |
Verbes anticausatifs : |
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(i) Agent/Cause V Patient |
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(ii) Patient (se) V |
En construction transitive, la fonction sujet est assurée par un argument Agent ou Cause, et l’objet du verbe est interprété comme un Patient. La spécificité de la construction intransitive est de conserver le Patient comme sujet, et non l’Agent ou la Cause, comme habituellement.
On peut ainsi opposer les verbes anticausatifs casser et déplier, illustrés en (42) et (43), au verbe transitif ‘standard’ manger, présenté en (44).
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(42) |
a. |
{Carla / le vent} a cassé la branche. |
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b. |
La branche {a cassé / s’est cassée}. |
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(43) |
a. |
{Carla / le vent} a déplié la carte routière. |
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b. |
La carte s’est dépliée (toute seule). |
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(44) |
a. |
Fred a mangé le chocolat. |
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b. |
{Fred / *le chocolat} a mangé. |
Les Nant apparentés à cette classe de verbes sont donc formés sur la construction intransitive des verbes de changement d’état anticausatifs, dont ils nominalisent le sujet Patient.
Les exemples ci-dessous montrent que les verbes ouvrir et fondre, qui permettent respectivement la dérivation des adjectifs et des noms ouvrant et fondant, présentés en (40b) et (40c), fonctionnent comme des anticausatifs.
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(45) |
a. |
{Le concierge / le vent} a ouvert la porte. |
||
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b. |
La porte s’est ouverte (sous l’effet du vent). |
|||
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(46) |
a. |
La chaleur de l’incendie a fondu les vitres. |
||
|
b. |
Les vitres ont fondu (sous la chaleur de l’incendie). |
|||
Les exemples ci-dessous montrent que, comme les précédents, ces verbes admettent les constructions passives / résultatives, et forment des participes passés à valeur adjectivale.
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(47) |
a. |
La porte est (à présent) ouverte. |
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b. |
La glace est (à présent) fondue. |
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(48) |
a. |
Une fois la porte ouverte, … |
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b. |
Une fois les vitres fondues, … |
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(49) |
a. |
une porte ouverte |
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b. |
de la glace fondue |
5.3. Bilan
Les données présentées dans les sections ci-dessus ont mis en évidence les propriétés des Nant à référents inanimés formés sur des verbes dynamiques.
Nous avons montré que ces noms sont convertis à partir d’adjectifs déverbaux en -ant, ce qui les distingue des Nant à référents humains, directement dérivés de verbes. De ce fait, ils décrivent des entités inanimées en les caractérisant par la propriété exprimée par l’adjectif de base.
Une partie des caractéristiques de ces noms provient des propriétés des verbes de base des adjectifs correspondants. Tous ces verbes décrivent des changements d’état, mais, sur le plan syntaxique, ils se subdivisent en deux classes : verbes transitifs et verbes anticausatifs. Les premiers produisent des Nant interprétés comme des Causes, les seconds comme des Patients. Dans tous les cas, le Nant nominalise l’argument sujet du verbe.
Enfin, nous avons supposé que ces noms peuvent être formés de deux manières : d’une part, par la conversion, qui présente une certaine régularité, et d’autre part par un phénomène plus complexe d’ellipse du nom dans une structure [N Adj-ant], suivi de la réanalyse de l’adjectif en -ant en tant que nom.
Le Tableau 1 ci-dessous récapitule les observations faites dans les sections précédentes.
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Types de Nant |
NantDispo |
NantPot |
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Exemples |
polluant |
dépliant |
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Verbes de base |
polluer |
se déplier |
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Classes de verbes |
Changement d’état ; Transitif |
Changement d’état ; Anticausatif |
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Valeurs de Nant |
Cause |
Patient |
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Procédés de formation |
conversion |
ellipse+lexicalisation |
Tableau 1 : Typologie des Nant inanimés formés sur des verbes dynamiques
La section suivante propose une approche formelle de la formation des Nant.
6. La formation des Nant : approche formelle
Après avoir examiné les Nant inanimés et mis en évidence leurs propriétés diversifiées, nous proposons une analyse de ces noms dans le cadre proposé par Alexiadou, Anagnostopoulou et Schäfer (2006), Alexiadou (2009) et Harley (2009). Ces auteurs adoptent une approche constructionniste des catégories, au sens où les propriétés des items lexicaux sont présentées comme dépendantes des différentes projections qui les composent. Ainsi, les Nant étudiés ici étant formés sur des adjectifs eux-mêmes déverbaux, nous considérons qu’ils héritent des projections composant la structure interne de ces adjectifs et de ces verbes.
Dans la Section 5, nous avons montré que les adjectifs en -ant sur lesquels les Nant sont formés ont pour base des verbes de changement d’état de deux types syntaxiques : verbes transitifs et verbes anticausatifs. Nous considérons successivement ces deux classes dans les sections qui suivent.
6.1. Des verbes aux noms : structures syntaxiques des formes en -ant
Selon Alexiadou, Anagnostopoulou et Schäfer (2006), les verbes de changement d’état se subdivisent en deux classes, selon leurs propriétés sémantiques. On distingue ainsi les verbes décrivant des changements d’état provoqués par des causes externes (assassiner, détruire), de ceux dont le changement d’état découle des propriétés intrinsèques du Patient (exploser). Ces deux classes ne sont cependant pas étanches, car certains verbes peuvent renvoyer à des changements d’état provoqués ou non par une cause externe (casser, chauffer).
Ces distinctions se reflètent dans la structure argumentale des verbes. Les verbes à cause externe sont des verbes transitifs dont la cause, agentive comme en (50a) et (50b) ou non, voir (50c), se réalise comme sujet.
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(50) |
a. |
Ravaillac a assassiné Henri IV. |
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b. |
Les Romains ont détruit Carthage. |
|
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c. |
Un tremblement de terre a détruit Carthage. |
Les verbes décrivant des changements d’état sans cause externe sont des verbes dont l’argument unique est un Patient, qui subit le changement d’état (exploser, naître).
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(51) |
a. |
La bombe a explosé. |
||
|
b. |
*{Le terroriste / l’incendie} a explosé la bombe. |
|||
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(52) |
a. |
L’enfant est né le 2 Mars. |
||
|
b. |
*La sage-femme {a/est} né l’enfant. |
|||
Enfin, les verbes anticausatifs, présentés en (42) et (43), admettent d’être employés avec ou sans cause / agent. Ils se construisent de manière transitive s’ils ont deux arguments, voir (53a) et (53b), et de manière intransitive s’ils n’ont qu’un Patient, voir (53c).
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(53) |
a. |
Le jardinier a cassé la branche. |
|
b. |
Le poids des fruits a cassé la branche. |
|
|
c. |
La branche {a cassé/ s’est cassée}. |
Les verbes de chacune de ces classes sont constitués de différentes projections internes, qui encodent leurs composantes sémantiques, et permettent l’insertion de leurs arguments.
Pour représenter les verbes de changement d’état, nous adoptons la représentation en (54)9.
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(54) |
[ Voice [ Cause [v [Patient √]√P ]vP CauseP ]VoiceP |
La projection la plus basse est celle de la racine verbale √P (Harley, 2009). Celle-ci est dominée par la projection vP, dont la tête v encode le caractère événementiel du verbe. La projection CauseP, qui la domine, rend compte de la relation causale entre l’événement et l’état résultant (Wunderlich, 1997). Enfin, la projection VoiceP (Kratzer, 1996) introduit la composante agentive. Cette projection est optionnelle, et n’apparaît qu’en présence d’un sujet agentif, placé dans son spécifieur, voir (50a), (50b) et (53a). Si au contraire le sujet est une Cause, comme en (50c) et (53b), il se réalise dans la position de spécifieur de CauseP (Rothmayr, 2009). En ce qui concerne le Patient, sa position varie selon le type de verbe. Dans le cas des verbes transitifs, il se situe dans le spécifieur de vP, dans celui des verbes anticausatifs, il est placé dans le spécifieur √P (Alexiadou et al., 2006 ; Alexiadou, 2009 ; Pylkkänen, 2008).
Considérons à présent la structure interne des verbes transitifs de changement d’état dont le sujet peut être un Agent ou une Cause, comme en (53). Dans le premier cas, la projection VoiceP est présente et son spécifieur contient l’Agent, voir (55a) ; dans le second, elle est absente, et le sujet est introduit dans VoiceP, voir (55b).
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(55) |
a. |
[ DPAgent Voice [Cause [DPPatient v [√]√P]vP]CauseP]VoiceP |
|
[cf. (50b) Les Romains ont détruit Carthage. i.e. ‘les Romains ont causé le changement d’état de Carthage’] |
||
|
b. |
[ DPCause Cause [DPPatient v [ √]√P ]vP]CauseP |
|
|
[cf. (50c) Un tremblement de terre a détruit Carthage. i.e. ‘un tremblement de terre a causé le changement d’état de Carthage’] |
Dans le cas des verbes anticausatifs, on observe également en construction transitive une alternance entre un sujet Agent et un sujet Cause. La structure à sujet agentif est présentée en (56a), celle qui comporte un sujet Cause en (56b).
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(56) |
a. |
[DPAgent Voice[+Agentive] [Cause [v [DPPatient √]√P]vP]CauseP]VoiceP |
|
[cf. (53a) Le jardinier a cassé la branche.] |
||
|
b. |
[DPCause Cause [v [DPPatient √]√P ]vP ]CauseP |
|
|
[cf. (53b) Le vent a cassé la branche.] |
Si, au contraire, le verbe est employé de manière intransitive, seul le Patient est conservé, et la structure ne comporte ni VoiceP ni CauseP, voir (57).
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(57) |
[ v [DPPatient √]√P ]vP |
|
[cf. (47c) La branche {a cassé / s’est cassée}.] |
6.2. L’héritage verbal des adjectifs
Nous avons montré plus haut que les Nant dont les bases verbales décrivent des changements d’état sont formellement similaires à des adjectifs déverbaux en -ant, et que leur valeur dispositionnelle ou potentielle, voir respectivement (58a) et (58b), est héritée des adjectifs correspondants.
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(58) |
a. |
un polluant : une substance polluante |
|
b. |
un pliant : un siège pliant |
Nous pouvons donc supposer que la même partie de la structure verbale est héritée par les Nant et les adjectifs correspondants.
6.2.1. Les adjectifs dispositionnels
Considérons en premier lieu les adjectifs dispositionnels, qui décrivent la capacité d’une entité à causer un événement donnant lieu au changement d’état du Patient. Cette valeur relève de la présence de deux composants verbaux : les projections vP, à valeur événementielle, et CauseP, cette dernière étant responsable de la sélection par l’adjectif d’un sujet inanimé, donc non-agentif, voir (56b). Nous considérons donc que ces deux projections sont maintenues dans la structure des adjectifs (Knittel, 2022, 2023).
La présence de la projection vP permet de rendre compte de la possibilité d’employer des adverbes de manière, comme avec les verbes correspondants, permettant de décrire certaines spécificités de l’événement. Les exemples (59-60) présentent des adjectifs qui admettent de tels adverbes.
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(59) |
a. |
un gel décapant express |
||
|
= |
b. |
un gel qui décape vite |
||
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(60) |
a. |
une substance éternellement polluante |
||
|
= |
b. |
une substance qui pollue éternellement |
||
Nous proposons donc de représenter la structure de ces adjectifs comme en (61).
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(61) |
[ Pred [-anta [Cause [v [√]√P ]vP ]aP]PredP |
La catégorisation de la forme en -ant comme adjectivale, ainsi que les propriétés qui en découlent, résultent de la présence de la projection aP, dont la tête réalise la marque adjectivale -ant. Cette projection permet à son tour celle de PredP, responsable de la capacité prédicative des adjectifs (Bowers, 1993)10.
6.2.2. Les adjectifs potentiels
Nous avons vu dans la Section 5.2. que les adjectifs potentiels prédiquent sur l’argument Patient du verbe de base, dont ils décrivent la capacité à changer d’état (cf. ouvrant : qui peut être ouvert). Nous avons montré que ces adjectifs étaient construits sur la variante intransitive des verbes anticausatifs.
Vis-à-vis des adjectifs dispositionnels, les adjectifs potentiels se distinguent sur deux points.
D’une part, au contraire des précédents, ils ne sont pas compatibles avec des adverbes de manière, comme le montrent (62b) et (63b). D’autre part, ils n’admettent pas la référence, même indirecte, à un composant causal, même si une cause peut effectivement être à l’origine de ce changement, voir (62c) et (63c).
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(62) |
a. |
un siège pliant |
|
b. |
*un siège facilement pliant |
|
|
c. |
*un siège pliant {en appuyant sur un bouton / grâce à une télécommande} |
|
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(63) |
a. |
un châssis ouvrant |
|
b. |
*un châssis rapidement ouvrant |
|
|
c. |
*un châssis ouvrant {par simple pression / mécaniquement} |
L’impossibilité d’insérer des adverbes de manière signale l’absence de la composante événementielle vP dans leur structure. L’impossibilité de référer à une cause indique que la projection Cause est également absente. La portion de structure verbale maintenue dans les adjectifs potentiels se limite donc à la racine, comme illustré en (64).
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(64) |
Structure des adjectifs potentiels |
|
[Pred [-anta [√]√P ]aP]PredP |
Dans la section suivante, nous examinons la formation des Nant à partir des adjectifs qui viennent d’être décrits.
6.3. Procédés de nominalisation
6.3.1. Nominalisation des adjectifs en -ant
Les Nant étudiés ici sont apparentés à des adjectifs en -ant, dont ils héritent du sens. En d’autres termes, ils désignent des entités, comme les noms en général (Croft, 1991), en les caractérisant par la propriété décrite par leur adjectif de base. De ce fait, nous avons proposé dans la Section 4 de les analyser comme résultant de la conversion de l’adjectif en -ant correspondant, c’est-à-dire sans recours à une marque nominale explicite.
Sur le plan théorique, nous considérons que ce procédé se réalise par l’ajout aux deux structures adjectivales décrites ci-dessus en (61) et (64) d’une projection nP, dont la tête n n’a pas de réalisation phonétique, voir (65).
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(65) |
a. |
[ n [-anta [Cause [v [√]√P ]vP]CauseP]aP]nP [cf. (61)] |
|
b. |
[ n [-anta [√]√P ]aP]nP [cf. (64)] |
La structure nominale étant formée sur la structure adjectivale, on observe que les propriétés des Nant sont parallèles à celles des adjectifs correspondants, comme le montrent les exemples (66) ; l’agrammaticalité des structures en (66a) et (66b) est parallèle à celle des exemples (b) et (c) de (62) et (63). À l’inverse, les exemples (67) sont bien formés, parallèlement à ceux présentés en (59) et (60).
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(66) |
a. |
*un pliant facile |
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b. |
*un ouvrant grâce à une télécommande |
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(67) |
a. |
un colorant naturel |
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b. |
un polluant éternel |
6.3.2. La variation référentielle des Nant
Nous avons observé dans la Section 4.2. que les Nant présentent deux fonctionnements référentiels différents. D’une part, ils peuvent désigner des entités inanimées diverses si elles présentent la caractéristique décrite par l’adjectif correspondant (cf. polluant, irritant, etc.). D’autre part, certains Nant renvoient à des référents particuliers (ouvrant, pliant, etc.). Nous supposons que cette différence se manifeste dans la structure de ces noms.
Considérons en premier lieu les Nant susceptibles de renvoyer à des référents variés. De ce point de vue, ils présentent un certain parallélisme avec les adjectifs correspondants, en ce que toute entité sur laquelle peut prédiquer l’adjectif peut être désignée au moyen du nom, comme cela est rappelé dans les exemples en (68).
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(68) |
Nants formés sur adjectif dispositionnel |
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a. Le dioxyde d’azote, l’ozone troposphérique et les particules sont des polluants de l’air extérieur. www |
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b. Tous les produits ménagers, tous les désinfectants, les sprays, sont des irritants pour les voies respiratoires.www |
Dans le cas des adjectifs, nous avons vu que leur caractère prédicatif, qui rend possible l’emploi attribut, pouvait être formalisé par la présence d’une projection PredP, comme en (62) ; cette projection permet à un adjectif de prédiquer sur diverses entités, décrites par des noms. Nous supposons que cette projection est conservée dans la structure de ces Nant, et qu’elle leur permet de référer aux diverses entités sur lesquelles l’adjectif peut prédiquer. Nous proposons donc la représentation en (69), dans laquelle la projection PredP est maintenue, la nominalisation en elle-même étant réalisée par l’ajout d’une projection nP.
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(69) |
Nant à référents variables (cf. polluant, fertilisant, édulcorant, etc.) |
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[ n [ Pred [ anta [ Cause [v [√]√P ]vP ]CauseP]aP ]PredP ]nP |
La projection PredP dans la structure des adjectifs leur permet de prédiquer sur des référents divers, et d’en décrire une propriété. Dans la structure nominale, elle est responsable du maintien de la capacité prédicative des adjectifs, qui se manifeste alors sous forme de variabilité référentielle. Autrement dit, toute entité nominale sur laquelle l’adjectif peut prédiquer peut être désignée par le nom correspondant.
Au contraire des précédents, d’autres Nant désignent des entités particulières. Ces noms étant dépourvus de la variabilité référentielle qui caractérise les noms décrits ci-dessus, nous considérons qu’ils n’héritent pas des propriétés prédicatives de leurs adjectifs de base. Ils sont donc dépourvus de projection PredP, et fonctionnent à la manière habituelle des noms qui renvoient à des référents particuliers. L’héritage du verbe n’est donc constitué que par la racine √, dominée par la projection adjectivale aP, puis par nP.
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(70) |
Nant à référents particuliers (cf. dépliant, abattant, ouvrant, etc.) |
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[ n [ anta [√]√P ]aP ]nP |
Dans la majorité des cas, cette variation est corrélée à la valeur dispositionnelle ou potentielle de l’adjectif. Comme nous l’avons constaté, les Nant à référents variables sont formés sur des adjectifs dispositionnels, alors que ceux qui renvoient à des référents particuliers sont apparentés à des adjectifs potentiels.
On repère cependant quelques Nant formés sur des adjectifs dispositionnels qui peuvent présenter des référents particuliers. C’est le cas de tranchant, présenté en (21d), qui désigne spécifiquement une lame, ou encore de piquant, au sens de ‘épine’, cf. les piquants du cactus, i.e. ‘les épines du cactus’. De ce fait, la corrélation entre (in)variabilité du référent et caractère dispositionnel ou potentiel de l’adjectif n’est qu’imparfaite. Par ailleurs, le fait que les noms tranchant et piquant puissent également désigner des propriétés, comme illustré dans les exemples en (6), laisse à penser qu’il existe une corrélation entre ces deux caractéristiques, qui reste encore à explorer.
Le Tableau 2 ci-dessous récapitule les propositions d’analyse des classes de Nant étudiées.
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Valeur de Nant |
Dispositionnelle |
Potentielle |
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Type de dénotation de N |
variable (sauf exception) |
particulière |
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Rôle sémantique encodé par N |
Cause |
Patient |
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Valeur de l’adjectif de base |
dispositionnelle |
potentielle |
|
Classe sémantique du verbe de base |
Changement d’état |
Changement d’état, Anticausatif |
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Structure verbale conservée par l’adjectif |
Cause, v, √ |
√ |
|
Structure du nom |
PredP, Cause, v, √ |
√ |
Tableau 2 : Formation des Nant
7. Conclusion
Dans ce travail, nous avons examiné les Noms en -ant à référents inanimés. Nous avons montré que ces noms décrivent majoritairement des entités, même si quelques-uns d’entre eux peuvent renvoyer à des propriétés. Nous avons suggéré que les Nant décrivant des entités sont formés par deux procédés différents. D’une part, certains résultent de la conversion d’adjectifs déverbaux en noms (polluantAj/N). Ce procédé permet, par ailleurs, la formation de noms de propriétés, (tranchantAdj/N). D’autre part, ils peuvent être formés par ellipse d’un nom et relexicalisation de l’adjectif en tant que nom (siège pliantAdj >pliantN). Ces procédés de formation sont également disponibles pour la formation de noms d’entités (jeuneAdj/N ; vinN rougeAdj > rougeN) ou de propriétés (calmeAdj/N) sur des adjectifs simples. Les Nant ainsi formés se distinguent ainsi des Nant renvoyant à des humains, qui sont directement construits sur des verbes (trafiquantN > trafiquerV).
Ces deux procédés de formation des Nant inanimés correspondent à deux fonctionnements référentiels différents. D’une part, les Nant formés par ellipse et relexicalisation présentent des restrictions référentielles, et ne peuvent désigner que des référents particuliers. D’autre part, les Nant à référents variables peuvent désigner diverses entités caractérisées par la propriété saillante décrite par leur adjectif de base, ce que nous avons rapproché de la capacité des adjectifs à prédiquer sur des noms renvoyant à des référents divers.
Nous avons montré que, selon la valeur de leurs adjectifs de base, les noms se répartissent en deux classes. Les Nant sont formés sur des adjectifs potentiels, qui décrivent la capacité d’une entité à subir un changement d’état (dépliantAdj : qui peut être déplié), et sur des adjectifs dispositionnels, décrivant la capacité à causer un changement d’état (décapantAdj : qui peut décaper). Dans les deux cas, les Nant permettent le renvoi à des entités en les caractérisant par la propriété décrite par l’adjectif correspondant. Ainsi, les Nant formés sur des adjectifs potentiels renvoient au Patient du verbe de base (un dépliantN : un prospectus qui peut être déplié), et ceux qui résultent de la nominalisation d’adjectifs dispositionnels renvoient à la Cause de ce verbe (décapantAdj : un produit, une substance qui peut décaper).
Dans tous les cas, les Nant étudiés ici sont dérivés de verbes de changement d’état, via les adjectifs correspondants, et les rôles sémantiques qu’ils encodent résultent également des propriétés argumentales de cette classe de verbes. Si le verbe de base n’admet qu’une construction transitive, le Nant nominalise le sujet Cause ; si au contraire il admet une construction anticausative à sujet Patient, c’est alors celui-ci qui est nominalisé.
Ces particularités rendent compte du fait que les Nant animés, comme les Nant humains, nominalisent toujours des participants sujets. Elles mettent en évidence le critère de distinction entre ces deux classes, les Nant inanimés étant spécifiquement formés sur des verbes de changement d’état, alors que les Nant humains sont formés sur d’autres classes de verbes.
Pour finir, nous avons présenté une analyse formelle des noms en -ant, en décrivant d’abord l’adjectivisation des verbes, puis la nominalisation des adjectifs ainsi formés. Nous avons considéré que les Nant formés sur les adjectifs dispositionnels conservent les projections événementielle (vP) et causative (CauseP) héritées du verbe via l’adjectif correspondant. À l’inverse, les Nant potentiels, comme les adjectifs correspondants, sont directement formés sur la racine (√P). Quant à la variabilité référentielle des Nant dispositionnels, nous l’avons analysée comme résultant du maintien des propriétés prédicatives de l’adjectif, instanciées par la projection PredP.
Sauf rares exceptions (cf. piquant ’épine’, tranchant ‘lame’), la formation des Nant dispositionnels d’une part et celle des Nant potentiels d’autre part correspondent à deux ‘degrés’ différents de nominalisation. Les premiers conservent une structure verbale interne (vP, CauseP), de même qu’une portion de structure adjectivale (PredP) ; ils héritent donc des caractéristiques des verbes (dénotation d’événement via vP, causation via CauseP) et des adjectifs (caractère prédicatif via PredP). Les seconds au contraire ne contiennent aucune projection typiquement verbale ou adjectivale, puisqu’ils sont directement formés sur des racines (√P), et se rapprochent en cela des noms simples.
L’analyse présentée dans cette étude soulève à son tour de nouvelles questions. En premier lieu, il serait intéressant d’y intégrer les Nant formés sur bases statives (composant, brillant, etc.), afin de vérifier quel(s) modèle(s) de nominalisation ils suivent, notamment s’ils dérivent de verbes et/ou d’adjectifs, et quel(s) type(s) de fonctionnement référentiel ils présentent.
Une question qui reste également posée est celle des verbes qui forment des Nant humains. Ceux-ci se caractérisent par une grande diversité, et leurs sujets, nominalisés par les Nant, encodent des rôles sémantiques variés (cf. fabricantAgent, gagnantThème, écoutantExperiencer). Il n’existe toutefois pas, à notre connaissance, de travaux sur les classes de verbes susceptibles de produire des Nant humains. Il serait pertinent de vérifier s’il existe des propriétés sémantiques ou syntaxiques communes à ces verbes, comme c’est le cas pour ceux qui permettent la formation des Nant inanimés.
Enfin, il est à noter que, parmi les verbes produisant des Nant inanimés, certains permettent aussi la formation de noms en -eur (cf. décapant / décapeur ; polluant / pollueur). Une étude de ces Neur viendrait sans doute apporter un éclairage intéressant à nos données.
