Godefroy de Bouillon, le neuvième preux

DOI : 10.54563/bdba.773

p. 31-46

Plan

Texte

Introduction

Certains des Preux – César, Charlemagne, David et Arthur – ont eu de la chance : ils ont été choisis pour être les rois de notre jeu de cartes, et Hector est devenu le valet de carreau, ces personnages ayant ainsi été préservés dans la mémoire, sinon de tous les hommes, du moins des joueurs. Ce n’est pas le cas pour Godefroy de Bouillon, l’un des chefs de la première croisade, duc de Basse-Lotharingie et premier roi du royaume de Jérusalem : le plus récent des Preux est peut-être aussi le plus oublié du grand public. Il ne s’agit pas en fait d’une injustice : lorsque les rois des cartes à jouer se fixent, au xvie siècle, la croisade appartient au passé, et à un passé qui n’est plus guère revendiqué. C’est que finalement la croisade a échoué : Jérusalem est tombée, et les croisades successives n’ont pas réussi à reprendre la Terre Sainte. À l’heure où l’Europe vit dans la crainte du « péril turc », la figure de Godefroy de Bouillon est bien moins porteuse qu’elle ne pouvait l’être lorsque Jacques de Longuyon fixa le motif des Neuf Preux au début du xive siècle1.

Il s’agira donc pour moi de revenir sur Godefroy de Bouillon2, et ce en trois temps : je reviendrai d’abord sur le personnage et son action au cours de la première croisade ; je montrerai ensuite comment les chroniques de la croisade font de Godefroy un véritable chevalier du Christ, une transformation qui s’inscrit dans le projet global de construction d’une figure du héros chrétien. Je m’attarderai enfin sur les raisons du choix de Godefroy pour figurer parmi les Preux, ce qui sera l’occasion de souligner, à travers les liens – dynastiques ou symboliques – qui l’attachent aux autres, la profonde cohérence d’un motif littéraire qui est déjà très largement en germe dans les chroniques de la croisade.

Godefroy : un chef croisé

Godefroy est né vers 1060, il est le second fils d’Eustache, comte de Boulogne, et d’Ide de Lorraine. Il est ainsi membre de la plus haute aristocratie européenne : son père Eustache de Boulogne est l’un des principaux vassaux de Guillaume le Conquérant, et apparaît même à ce titre sur la tapisserie de Bayeux ; son oncle Frédéric de Lorraine est l’un des cardinaux envoyés à Constantinople pour négocier avec l’Église grecque en 1054, et sera ensuite élu pape sous le nom d’Étienne IX. Godefroy, en tant que fils cadet, ne peut pas hériter du comté de Boulogne, mais il va être adopté par son oncle, Godefroy le Bossu, duc de Basse-Lotharingie, qui n’a pas d’héritier, son mariage avec la redoutable Mathilde de Toscane étant resté infécond. On ignore tout de sa jeunesse et de la formation qui fut la sienne, mais elle a dû être semblable à celle des jeunes nobles de toute l’Europe : une éducation avant tout pratique, axée sur les arts guerriers, sans délaisser pour autant les lettres. Voilà comment le décrit Guillaume de Tyr au moment de la prise de Jérusalem :

Il était grand, […] plus grand que les hommes ordinaires ; il joignait à cela une force sans exemple, ses membres étaient vigoureux, sa poitrine large et forte ; il avait une belle figure, la barbe et les cheveux légèrement roux ; de l’aveu de tout le monde, il excellait parmi les hommes de son temps dans le maniement des armes et la chose militaire3.

Hélène Monsacré parlait de « l’évidence corporelle » des rois et des héros4 : c’est ce qui est en jeu dans ce portrait de Godefroy. Après la mort brutale de son oncle en 1076, Godefroy va devoir lutter pendant plusieurs années pour s’imposer à la tête du duché de Basse-Lotharingie, dont le cœur stratégique est la puissante forteresse de Bouillon, son héritage étant notamment contesté par une coalition de nobles qui regroupe les évêques de Reims (le célèbre Manassès) et de Verdun, le vice-duc Albert III de Namur, et Mathilde de Toscane. S’appuyant notamment sur le prince-évêque de Liège, Godefroy réussit à récupérer le duché de son oncle, et exerce de facto le pouvoir ducal, avant même que l’empereur Henri IV ne l’en investisse officiellement, en mai 1087. Le jeune duc mène une politique extrêmement ambitieuse visant à relever l’autorité publique et à consolider le duché, une politique très largement couronnée de succès5, même si Godefroy ne peut empêcher le morcellement progressif du duché entre les grands nobles, suivant une tendance centrifuge amorcée depuis bien des années.

Lorsque le pape Urbain II appelle à la croisade en 1096, Godefroy a donc environ 36 ans ; il n’est pas marié, ce qui constitue une anomalie pour l’époque et reste difficilement explicable. Godefroy prend la croix, et vend notamment son château de Bouillon pour financer son départ6 ; mais il le vend à réméré, autrement dit en prévoyant une clause qui force son acheteur (le prince-évêque Otbert de Liège) à le lui revendre lorsqu’il reviendra de croisade : Godefroy ne pense pas son départ comme définitif. Il réunit alors une armée conséquente, forte de plusieurs milliers d’hommes7, brassant en fait toute la noblesse germanique8. Il part en croisade par la route terrestre, traversant la Hongrie pour rejoindre Constantinople. Il est accompagné de son frère cadet Baudouin, futur roi de Jérusalem, et sera rejoint plus tard par son aîné Eustache, comte de Boulogne. Je ne peux pas m’attarder ici sur les raisons de ce départ, mais on peut simplement noter qu’elles sont forcément plurielles, mêlant des motivations pratiques et spirituelles. Motivations pratiques : la croisade était vue comme une occasion de s’enrichir et de se couvrir de gloire ; de plus Godefroy était alors le vassal d’un empereur excommunié, et la croisade pouvait lui apparaître comme un bon moyen de se réconcilier avec la papauté – mais aussi avec son dangereux voisin l’évêque de Verdun – sans pour autant se brouiller avec son suzerain. Motivations spirituelles, surtout : Jérusalem, au cœur de la spiritualité occidentale, était un puissant aimant9 ; de même, ce que Raoul de Caen nous dit de Tancrède, déchiré entre sa nature de chevalier – soif de gloire, de richesse, de combats – et sa nature de chrétien – conscience que tuer est un péché, exigence d’aimer son prochain et de tendre la joue gauche10 – pourrait tout à fait s’appliquer à Godefroy : le dilemme est réel, tout comme le tourment qu’il pouvait engendrer chez ces chevaliers. Godefroy s’engage donc avant tout pour un idéal. La croisade est le lieu où peut se déployer une violence chrétienne, la cause au service de laquelle le chevalier peut à la fois faire ce qu’il sait faire de mieux, combattre et tuer, et gagner son salut, tout en blanchissant son âme de ses péchés passés. La croisade permet au chevalier de gagner en même temps les palmes du martyre et les lauriers de la gloire, et d’entrer à la fois au paradis des chrétiens et au panthéon des héros. La conscience de cette nouveauté avait tout pour séduire un grand féodal comme Godefroy : les écluses de la grâce étaient grandes ouvertes11, et chacun pouvait en profiter.

Venons en à ce qui m’intéresse le plus ici : son rôle pendant la première croisade. Contrairement à ce que dit l’historiographie de Godefroy, celui-ci n’est pas qu’un homme « pieux, discret, médiocre, bref un peu terne12 ». Au contraire, il joue un rôle-clé pendant la croisade, s’affirmant bien vite comme l’un des principaux chefs de celle-ci. C’est lui qui persuade Bohémond de Tarente de négocier avec l’empereur byzantin Alexis Comnène, alors que le seigneur normand aurait préféré s’imposer par la force. L’ost lotharingien est l’un des plus importants en nombre, et se retrouve donc au plus fort des batailles : significativement, lors des batailles de Dorylée ou d’Antioche, Godefroy tient l’aile droite, qui est toujours l’endroit où les combats sont les plus violents13. C’est à un vassal de Godefroy qu’est confié le septième corps d’armée constitué au moment de la bataille d’Antioche. C’est Godefroy qui ouvre la marche en Asie Mineure, et qui fait baliser la route pour que les autres croisés puissent le suivre. On le voit très tôt négocier avec des seigneurs musulmans, et il est le premier à faire d’un émir, celui d’Hasarth, l’un de ses fidèles. Godefroy est apparemment très charismatique : au fil de la croisade, il attire plusieurs vassaux des autres chefs croisés dans sa domus, notamment Tancrède, neveu de Bohémond de Tarente, mais aussi Gaston de Béarn, le magister (chef ingénieur, donc responsable des machines de siège) de Raymond de Saint-Gilles, ou encore Guynemer, un pirate allemand d’abord au service de son frère Baudouin. Godefroy peut également compter sur l’appui de celui-ci, qui s’empare d’Edesse lors du long siège d’Antioche, et envoie à celui qui est à la fois son frère aîné et son suzerain des renforts, des vivres, ou de l’argent. Autant de « bienfaits » que Godefroy a pu ensuite largement redistribuer autour de lui, jouant son rôle de seigneur qui n’a que pour mieux donner14. Loin d’être un « croisé exemplaire » mû uniquement par sa piété15, Godefroy s’avère être un fin politique, calculant, intriguant, sachant jouer sur les rivalités entre les barons et sur les attentes du peuple pour s’imposer à la tête de la première croisade.

« Aussi puissant dans le conseil que dans le combat », pour reprendre une formule de Guillaume de Tyr, Godefroy s’impose du coup comme le seul choix possible lorsqu’il s’agit d’élire un souverain de Jérusalem. Il a l’immense avantage de faire consensus, alors que les autres candidats potentiels (en particulier Raymond de Saint-Gilles) se sont fait des ennemis : Godefroy a su au contraire être attentif à son capital social et il arrive à Jérusalem aimé du peuple, soutenu par le clergé, et fort de plusieurs amitiés solides parmi les nobles (notamment Robert de Flandres et Robert de Normandie). Il faut ici revenir sur un poncif de l’historiographie des croisades : Godefroy aurait été un roi falot pour un poste creux, et aurait pris le titre d’« avoué du Saint-Sépulcre » par humilité. En vérité, lorsqu’on regarde les sources, on s’aperçoit qu’il a bien été choisi pour régner, pour exercer un véritable pouvoir : les sources le qualifient couramment de roi ou de prince, insistent sur le fait que les chrétiens avaient besoin d’un chef, le présentent comme l’élu de Dieu. Les sources non occidentales n’éprouvent aucune hésitation : « ils remirent entièrement le pouvoir à Godefroy et le nommèrent roi » écrit ainsi Anne Comnène, la fille de l’empereur byzantin Alexis16. Les enluminures non plus ne sont guère embarrassées : dans les manuscrits conservés de Guillaume de Tyr, plus des deux tiers des enluminures représentant Godefroy le présentent avec une couronne.

Le terme d’avoué du Saint Sépulcre ne se trouve en fait que dans une lettre, écrite au pape par Daimbert de Pise, nouveau patriarche de Jérusalem et ennemi politique de Godefroy : il ne faut donc pas y voir le reflet d’une réalité mais bien une façon de minorer le pouvoir de Godefroy17. L’un des actes de Godefroy en particulier est célèbre : il aurait refusé de porter une couronne là où le Christ avait porté la couronne d’épines. Souvent interprété comme un signe de sa grande piété, et donc finalement de sa faiblesse de caractère, cette décision est en fait plus complexe : il s’agit probablement d’un acte symbolique, peut-être inscrit dans une perspective eschatologique qui liait la prise de Jérusalem et la fin des temps18. Et, outre le fait que seules trois chroniques, sur les onze dont on dispose, mentionnent cette décision, le refus de porter la couronne est probablement limité à la seule Jérusalem : je cite Guibert de Nogent : « il ne voulut jamais porter la couronne royale dans la cité de Jérusalem19 ». Baudouin, son successeur, sera de même couronné à Bethléem et pas à Jérusalem, pourtant capitale de son royaume : il est difficile de penser le pouvoir terrestre dans la ville du Christ20. Loin donc de n’être qu’un souverain de pacotille, Godefroy reçoit une autorité réelle et incontestée, même s’il ne règne que moins d’un an, avant de mourir en juillet 1100, très probablement d’une fièvre, malgré les rumeurs persistantes d’empoisonnement. Il s’en sert pour jeter les bases du Royaume de Jérusalem, que ce soit sur le plan territorial, en prenant Naplouse et Tibériade, diplomatique, en ré-autorisant les marchands musulmans à venir commercer à Jérusalem et en nouant des accords avec les cités-États italiennes, ou encore institutionnel, en mettant en place un réseau de vassaux et de monastères21.

C’est ainsi pour cette action, pendant la croisade et ensuite à la tête du royaume de Jérusalem, que Godefroy resta dans les mémoires de son temps. Mais c’est surtout parce que les chroniqueurs ont fait de lui un héros chrétien.

Godefroy : un héros chrétien

Les chroniques de la première croisade en effet tentent de forger le modèle d’un héros chrétien doté de toutes les vertus possibles, combattant pour Dieu et pour le bien22. « Qu’ils soient désormais des chevaliers du Christ, ceux qui n’étaient jusque-là que des brigands ! » écrit Foucher de Chartres en reproduisant l’appel du pape à Clermont23. Les chroniques de la première croisade sont ainsi habitées par une tension entre la milita mundi, assimilée, bien avant le jeu de mots de Saint Bernard, à une malitia, et la militia Christi. Dans un discours d’une grande cohérence et d’une grande souplesse, et dans des textes qui sont souvent d’une grande beauté littéraire, les chroniqueurs parlent des chevaliers, de leurs pratiques, de leurs vertus, de leurs buts, mais aussi de leurs défauts, toujours dans l’optique de christianiser ces guerriers mais sans jamais tomber dans une pure fiction. Cette construction est évidemment à inscrire dans le contexte de la réforme grégorienne.

Godefroy, en tant que l’un des chefs principaux de la première croisade, est l’un des pivots de ce projet qui n’est pas que littéraire, puisqu’il contribue puissamment à la maturation d’une idéologie chevaleresque, ce que Jean Flori appelle « l’idéologie du glaive24 ». Les chroniqueurs christianisent les vertus de Godefroy : son célibat devient ainsi une preuve de sa chasteté, qui est, selon Guillaume de Tyr, « la vertu chérie des esprits célestes et de Dieu25 » ; son élection à la tête du royaume de Jérusalem, résultat d’un choix politique et stratégique, devient la conséquence d’un choix divin exprimé, chez Albert d’Aix ou Guillaume de Tyr, par des visions et des miracles. Les chroniqueurs insistent sur sa piété, sur son humilité : avant la prise de Jérusalem, Albert d’Aix raconte ainsi que le duc abandonne son armure pour faire pieds nus le tour de Jérusalem, en pèlerin et non plus en guerrier. Guillaume de Tyr dit que Godefroy donne son château de Bouillon à l’église de Liège « à titre gratuit et perpétuel26 », alors qu’on a vu que ce n’était pas le cas. On montre aussi un Godefroy qui souffre de la faim et de la soif, qui pleure, qui désespère, qui se trompe, qui échoue, pour mieux triompher : la croisade est un pèlerinage, et donc une épreuve. Le vrai croisé doit donc souffrir. Cela renvoie aussi à une profonde ambivalence, une tension entre le fort et le faible, tension, comme le notait Jacques le Goff, constitutive du héros médiéval27 – Sandrine Legrand en souligne ici l’importance dans la figure d’Hector.

Mais on insiste aussi sur sa force physique, signe d’élection divine, et sur la violence qu’il peut déchaîner contre ses ennemis. Car le miles Christi des chroniques de croisade est certes doux et gentil, mais aussi violent et féroce : plongé au cœur de terribles batailles, toujours surpassé par le nombre des ennemis, il a plus en commun avec la fureur d’un Roland qu’avec la courtoisie d’un Lancelot ou d’un Perceval28. Témoin ce passage de Guillaume de Tyr, au moment du siège d’Antioche :

Le duc de Lorraine donna vers le soir, et sur les abords du pont, une nouvelle preuve de la force par laquelle il se distinguait entre tous les autres. Il poursuivit avec ardeur un autre cavalier, qui fuyait et qui était aussi bien cuirassé, et le coupa en deux, de telle sorte que la partie supérieure de son corps tomba par terre, et que la partie inférieure demeura sur le cheval, qui dans sa fuite rapide l’emporta jusque dans la ville29.

Cette violence, sur laquelle les chroniqueurs s’attardent volontiers et autour de laquelle ils savent construire toute une esthétique, est mise au service de Dieu : Godefroy combat ses ennemis, les Sarrasins, et protège les pauvres et les faibles – on le voit par exemple combattre des bandits qui oppriment des paysans. Les prouesses qu’il accomplit, loin de ne servir qu’à nourrir sa propre gloire, deviennent participation à l’œuvre du Christ. Nulle part on ne le voit mieux que dans son combat contre l’ours.

Pendant la traversée de l’Asie Mineure, en effet, Godefroy, marchant seul dans la forêt, voit un pauvre pèlerin se faire attaquer par un ours : n’écoutant que son courage, il affronte la bête, est terriblement blessé, mais finit par la terrasser. Dans la version qu’en donne Albert d’Aix, et qu’on trouvera à la fin de l’article, ce combat revêt plusieurs strates de significations : c’est d’abord une prouesse chevaleresque, le chevalier affrontant un animal sauvage pendant la chasse – activité aristocratique par excellence – pour gagner prestige et honneur, ce qui symbolise aussi la victoire de l’ordre sur le chaos, de l’urbain sur la forêt, de la culture sur la nature. On pense bien sûr au combat d’Yvain contre le serpent ou de Lancelot contre les trois lions chez Chrétien de Troyes. Le combat devient ensuite une aventure épique, l’ours devenant un véritable monstre marqué par la démesure – voir le texte d’Albert d’Aix : « un ours énorme, et dont le corps présentait un horrible aspect », « la bête affreuse », « le corps de la bête fut partagé entre les princes, et tous s’accordaient à dire qu’ils n’en avaient jamais vu aucune d’une telle grosseur ». La chronique historique se rapproche ici de la chanson de geste, et le combat de Godefroy contre l’ours est le prototype de celui de Baudouin contre le Dragon dans la Chanson d’Antioche30. Enfin, l’ours devient un démon, et Godefroy se rapproche du saint (d’un saint George terrassant le dragon), libérant le pays d’un fléau (puisque l’ours « avait coutume de dévorer les bergers du pays, ou tous ceux qui entraient dans la forêt » chez Albert d’Aix), voire se rapproche d’une figure christique, protégeant son peuple et saignant pour mieux purifier la terre31. L’anecdote est ainsi investie par le chroniqueur, qui la charge de sens, et s’en sert pour christianiser le guerrier : de l’aristocrate en quête de gloire au miles Christi protégeant le pauvre et terrassant le démon au nom du Christ. On retrouve aussi derrière l’anecdote le schéma des trois ordres, puisque Godefroy, le bellator, combat l’ours pour protéger un laborator : la construction d’une figure du chevalier chrétien participe de la construction d’un ordre social idéal.

Godefroy est donc le modèle même du héros chrétien que forgent les chroniques de la croisade. L’historiographie qui fait de lui un « parfait croisé » mû uniquement par sa piété, oubliant le grand féodal et le fin politique, se laisse en fait prendre au piège tendu, à plusieurs siècles de distance, par ces textes… Le combat de Godefroy contre l’ours me permet de passer à mon dernier temps : en effet, il autorise le chroniqueur à faire un parallèle avec un autre héros, biblique celui-là, qui lui aussi combattait le lion et l’ours : David.

Godefroy : un preux

Pourquoi en effet avoir choisi Godefroy de Bouillon pour figurer parmi les Neuf Preux ? Rendu célèbre dans l’Europe entière par la victoire de la première croisade, Godefroy est devenu très vite le héros d’un cycle de romans, le Roman de Godefroy, mais aussi d’un cycle de chansons, Le Chevalier au Cygne32 : il est le petit-fils d’Élias, ce chevalier au cygne qui deviendra le Lohengrin de Wagner. Dans les chroniqueurs de la première croisade, il est déjà présenté comme le modèle du héros chrétien : specimen militiae, écrit Guibert de Nogent33 ; Guillaume de Tyr va jusqu’à écrire qu’il était « le meilleur, la lumière et le modèle de tous34 ». On le retrouve dans La Chanson d’Antioche. Alexandre Winkler a même proposé de définir la « littérature de croisade » par le fait « qu’elle mentionne la maison de Bouillon-Boulogne » et en particulier « le légendaire Godefroy de Bouillon35 ». Au début du xive siècle, il est ainsi l’un des grands héros de la chrétienté.

On a évoqué des raisons pratiques au choix de Jacques de Longuyon : écrivant pour Thibaut de Bar, l’évêque de Liège, il aurait eu intérêt à choisir l’un de ses compatriotes – moyen discret de flatter le commanditaire de l’œuvre. Certes. Mais sa décision est loin d’être arbitraire. En effet, dans les chroniques de la croisade déjà, on trouve des rapprochements entre Godefroy et les autres figures qui vont devenir les Preux.

Arrêtons-nous un instant sur chacun de ces héros, et leurs liens avec Godefroy dans les chroniques de la croisade. Les héros antiques, d’abord : Godefroy est comparé une fois à Hector, par un Raoul de Caen féru de métaphores antiques : « le duc Godefroi, homme tout à la guerre et tout à Dieu, qui ne cède à Hector ni en ardeur, ni en force, ni en fermeté de cœur…36 ». Hector était populaire au Moyen Âge, à la fois par les nombreux Romans de Troie et par la légende de l’origine troyenne des Francs : ancêtre de Charlemagne, il le serait donc aussi de Godefroy. La cohérence symbolique est renforcée par une cohérence dynastique. Godefroy est également rapproché subtilement d’Alexandre, tous deux étant des conquérants, partis d’Europe pour conquérir l’Asie. Le rapprochement avec César est moins évident, à part que celui-ci est souvent associé à Alexandre, qu’il partage avec Godefroy une gloire militaire fondée sur leurs talents de stratèges, et qu’ils sont tous les deux souverains éphémères d’une entité politique en gestation (le royaume de Jérusalem ou l’Empire Romain). Cela dit les liens existent : descendant d’Énée, César est donc lui aussi un ascendant lointain de Charlemagne, donc de Godefroy. De plus, la conquête de Jérusalem par les croisés jouait comme un écho de la prise et de la destruction de la ville par Titus en 70 – c’est le motif de la Vengeance Jésus-Christ37 – évoquée par Albert d’Aix au moment de la prise de la Ville Sainte38. Mathieu d’Édesse, chroniqueur arménien, écrit ainsi que Godefroy « issu de la race des rois des Romains, avait en sa possession la couronne et l’épée de l’empereur Vespasien, cette épée qui détruisit Jérusalem39 ». La transmission de l’épée est, on le sait, un signe fort de continuité symbolique40, à nouveau renforcée ici par la continuité dynastique (« issu de la race des rois des Romains »). Ce parallèle a également pu jouer pour le rapprochement entre Godefroy et César, ici confondu avec Titus/Vespasien.

Les héros bibliques, ensuite : Godefroy est très souvent comparé ouvertement ou implicitement à David ; comme lui, il combat l’ours pour protéger son troupeau ; Robert le Moine le montre affrontant un Turc gigantesque comparé à Goliath41 ; Guillaume de Tyr, moins subtil, lui fait affronter un Turc immense et féroce et le tuer avec… une fronde42 ; enfin et surtout, bien sûr, comme David, il devient roi de Jérusalem. Guillaume de Tyr, écrivant à la fin du xiie siècle, après avoir rapporté l’élection de Godefroy, consacre significativement plusieurs pages à la lignée royale de David. Godefroy est également proche de Josué, successeur de Moïse, guerrier luttant contre les infidèles, recevant l’aide divine. Il est plus proche encore de Juda Maccabée : la référence aux Maccabées est extrêmement fréquente dans la première croisade43, car comme eux les croisés sont les guerriers de Dieu, se battant à la fois pour le Seigneur et avec son aide active. Et Juda Maccabée s’était rendu maître de Jérusalem en battant les Syriens, à l’image de Godefroy. Raymond d’Aguilers, chroniqueur provençal, écrit par exemple :

si l’on ne devait blâmer la témérité de cette assertion, j’oserais presque élever ce combat au-dessus des combats des Macchabées. Si le Macchabée détruisit une armée de quarante-huit mille ennemis avec trois mille hommes, ici plus de soixante mille ennemis furent mis en fuite par quatre cents chevaliers. Mais, sans prétendre dénigrer le Macchabée, ni exalter la valeur de nos chevaliers, bornons-nous à dire que Dieu fut admirable par le bras du Macchabée, et plus admirable encore par le bras des nôtres44.

Enfin, les héros contemporains sont les plus évidents : descendant de Charlemagne par ses deux parents, Godefroy, on l’a vu, marche littéralement dans ses pas : l’Anonyme Normand nous dit qu’il emprunte la route que l’empereur franc avait fait établir jusqu’à la Terre Sainte45, ce qui est à relier à la légende du « protectorat » de Charlemagne sur les Lieux Saints46 ; comme lui, Godefroy rétablit la domination franque sur Jérusalem, lutte contre les païens, défend l’Église. Foucher de Chartres date ainsi la prise de Jérusalem : « 285 ans après la mort de Charlemagne47 », comme si l’empereur présidait à la conquête de la Ville Sainte. Là encore, la continuité dynastique est mise au profit d’une cohérence symbolique : plusieurs manuscrits des Romans de Godefroi, comme par exemple le manuscrit Français n°7628 conservé à la BnF, sont suivis ou précédés de l’histoire de Charlemagne. Charlemagne, d’ailleurs, avait déjà récupéré à son profit l’héritage de David et de César, et on peut donc penser que nos chroniqueurs transposent sur le mode littéraire un schéma politique inventé notamment par Alcuin48. Comme Arthur enfin, Godefroy est le roi d’un royaume de chevaliers, et va de prouesse en prouesse, dans une quête mystique qui entretient un lien très fort avec le sang du Christ. Les chroniques de la croisade, dans leur fabrication d’un modèle du héros chrétien, me semblent d’ailleurs grandement influencer la « matière de Bretagne ». Godefroy est par la suite très largement intégré au monde arthurien : Wolfram von Eschenbach, l’auteur du Parzival, fait ainsi de Perceval le père de Lohengrin, le Chevalier au Cygne, et donc l’ancêtre de Godefroy ; le demi-frère de Perceval, Vairefils, devient quant à lui le père d’un autre personnage légendaire qui associe chevalerie et Orient mystérieux : le Prêtre Jean – et on peut rappeler que dans la Lettre du Prêtre Jean, rédigée vers 1170, le souverain se présente comme l’héritier à la fois de David et d’Alexandre49… À nouveau, le lien familial sous-tend l’héritage symbolique.

Conclusion

Ainsi, les Neuf Preux ne sont pas neuf héros choisis au hasard : neuf combattants, neuf conquérants, ils sont aussi neuf souverains (ce que n’est pas Roland50). Ils appartiennent tous au même univers symbolique, celui qu’ont constitué ou contribué à constituer les chroniques de la première croisade. En tout cas, l’idée d’associer dans une même confrérie les plus grands héros de tous les temps est déjà visible dans ces textes : le motif des Neuf Preux serait en germe dans nos chroniques. Une phrase de Raoul de Caen le prouve : parlant de Baudouin, et donc de Godefroy, il écrit en effet : « C’était donc justement et à bon droit qu’il vivait en Alexandre, celui dont Charlemagne illustrait l’origine et dont David devait illustrer la fin51 ». En une seule phrase, Raoul unit, deux siècles avant Jacques de Longuyon, quatre des neuf preux, et surtout un de chaque époque : David, Alexandre et Charlemagne, revivent en Godefroy.

Nouveau David puisque nouveau Charlemagne, reprenant le flambeau de César et d’Alexandre, menant les mêmes combats que Josué et Juda Maccabée, aussi preux et illustre que Hector et Arthur, Godefroy poursuit une histoire ininterrompue, qui va d’Adam à lui-même, dans laquelle les rois élus de Dieu se succèdent à la tête du peuple chrétien. Dernier des Preux à la fois dans l’ordre chronologique et dans la progression spirituelle qui mène du païen au miles Christi, Godefroy apparaît à bien des égards comme la clef de voûte du motif littéraire. Reflets les uns des autres, les Neuf Preux tissent, dans les relations plurielles qu’ils entretiennent les uns avec les autres, un véritable réseau d’héroïsme. Derrière la profonde cohérence symbolique de ce motif, ce qui se laisse deviner, c’est l’invention d’une mythologie médiévale.

Annexe

Le combat de Godefroy contre l’Ours

Albert d’Aix, Liber christianae expeditionis pro ereptione, emundatione, restitutione sanctae Hierosolymitanae ecclesiae, dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens occidentaux, t. IV, p. 265 – 713 ; ici III, 4, p. 341. (C’est moi qui souligne, et qui traduis).

 

« Tandis qu’ils s’enfonçaient ainsi dans l’épaisseur de la forêt [...] le duc Godefroy aperçut un ours énorme, et dont le corps présentait un horrible aspect. Il venait d’attaquer un pèlerin qui ramassait du bois, et, pour le dévorer, le poursuivait autour d’un arbre où celui-ci cherchait un abri. De même cet ours avait coutume de poursuivre les bergers du pays, ou tous ceux qui entraient dans la forêt, selon les rapports que ceux-ci en firent ensuite. Le duc, habitué et toujours prêt à porter secours à ses frères chrétiens dans leurs adversités, tire soudain son épée, et, avertissant son cheval par un vigoureux coup d’éperon, il vole vers le pauvre homme ; il se hâte, pour arracher le malheureux aux dents et aux griffes qui vont le mettre en pièces ; et, poussant de grands cris à travers l’épaisse futaie, il se présente tout à coup en face de ce cruel ennemi. L’ours, en voyant le cheval et son cavalier se diriger rapidement vers lui, plein de confiance dans sa férocité et dans la force déchirante de ses griffes, ne tarde pas à marcher à la rencontre du duc, et ouvre la gueule comme pour l’égorger. Il se dresse tout entier pour résister, ou plutôt pour attaquer, pousse en avant ses griffes très aiguisées pour mieux déchirer, prend soin de défendre sa tête et ses bras des coups de l’épée qui le menace, et échappe souvent au duc qui veut le frapper ; en même temps ses horribles grognements ébranlent la forêt et les montagnes, et tous ceux qui les entendent en sont étonnés. Le duc, en voyant l’animal rusé et mauvais résister avec une audacieuse férocité, plein d’émotion et vivement indigné, retourne la pointe de son glaive, s’avance témérairement et poussé par une aveugle colère vers la bête, et il cherche à lui transpercer le foie.

Mais malheureusement l’animal, évitant encore le coup, enfonce aussitôt ses griffes recourbées dans la tunique du duc, le serre dans ses bras, le renverse de son cheval, et, le jetant par terre, s’apprête à lui ouvrir la gorge avec ses dents. Alors, dans cette situation critique, le duc, se souvenant de ses nombreux exploits et de tous les périls auxquels jusqu’à ce jour il a échappé avec noblesse, rempli de douleur en se voyant maintenant sur le point d’être étouffé et de subir une mort honteuse sous la dent d’une bête féroce, rassemble toutes ses forces et se relève à l’instant sur ses pieds. Au moment où il était tombé de cheval à l’improviste, en luttant avec la bête furieuse, son épée s’était embarrassée entre ses jambes : alors qu’il le saisit promptement pour égorger l’animal, le tenant par la poignée, il se fait à lui-même une profonde coupure dans le gras de la jambe et dans les nerfs qui s’y rattachent. Et, lors même que son sang coulait en abondance et lui enlevait peu à peu ses forces, cependant il ne cesse point le combat, et reste campé sur ses pieds pour se défendre.

Enfin un de ses compagnons d’armes, nommé Husechin, ayant entendu les cris perçants du pauvre homme qui avait été arraché à la mort, et les horribles grognements de l’ours féroce qui retentissaient dans la forêt, arriva de toute la vitesse de son cheval pour porter secoursa au duc ; et, tirant son arme, attaquant de nouveau avec le duc le monstre affreux, il lui perça les côtes et le cœur. La très féroce bête succomba enfin, et alors le duc, sentant pour la première fois la douleur de sa blessure, et affaibli par une perte de sang considérable, pâlit et manqua de s’évanouir. Bien vite, cette triste nouvelle troubla toute l’armée. Tous accoururent en hâte vers le lieu d’où l’on transportait blessé le champion, le chef des conseils, le guide des pèlerins. Les princes de l’armée, le déposant sur un brancard, le conduisirent aussitôt au camp, emplis d’un grand chagrin, au milieu des lamentations des hommes et des pleurs des femmes. Les plus habiles médecins furent appelés pour travailler à sa guérison ; quant au corps de la bête, il fut partagé entre les princes, et tous reconnaissaient qu’ils n’en avaient jamais vu aucune d’une telle grosseur ».

Notes

1 Voir Géraud Poumarède, Pour en finir avec la croisade. Mythes et réalités de la lutte contre les Turcs aux xvie et xviie siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 2004. Retour au texte

2 Cet article reprend en partie mon mémoire de Master 2 : voir Florian Besson, Godefroy de Bouillon, le neuvième preux, 2010-2011, Paris-Sorbonne, sous la direction de Élisabeth Crouzet-Pavan, que je remercie ici. Je remercie également vivement les organisatrices du colloque, Sandrine Legrand et Marie-Madeleine Castellani. Les erreurs sont miennes, et il y en aurait eu bien plus sans la relecture attentive de Catherine Kikuchi : un grand merci à elle aussi. Retour au texte

3 Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus transmarinis gestarum, dans Recueil des Historiens des Croisades, Paris, Imprimerie Nationale, 1844-1895 (désormais abrégé en RHC), Historiens occidentaux, t. I, ici IX, 5, p. 370 : « Fuit autem et corpore procerus, ita ut et maximis minor et mediocribus major haberetur : robustus sine exemplo, membris solidioribus, thorace virili, facie venusta, capillo et barba flavus mediocriter ; in usu armorum et exercitio militari omnium judicio quasi singularis ». Retour au texte

4 Hélène Monsacré, Les Larmes d’Achille. Le héros, la femme et la souffrance dans la poésie d’Homère, Paris, Éditions Du Félin, (1984), 2010, p. 51. Retour au texte

5 Voir Georges Despy, « La Fonction ducale en Lotharingie puis en Basse-Lotharingie de 900 à 1100 », Revue du Nord, XLVIII, 1966, pp 107-109 ; Henri Dorchy, « Godefroid de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie », Revue belge de philologie et d’histoire, XXVI, 1948, p. 961-999. Retour au texte

6 Il en tire la somme conséquente de 3000 marcs d’argent, soit environ 750 kilos. On sait qu’il a frappé pour l’occasion une monnaie spéciale portant l’inscription « Godefroy pèlerin » : voir Victor Tourneur, « Un Denier de Godefroi de Bouillon frappé en 1096 », Revue belge de numismatique, 83, 1931, p. 27-30. Retour au texte

7 Il est extrêmement difficile d’évaluer le nombre de combattants pendant la croisade. Voir Jean Flori : « Un Problème de méthodologie : la valeur des nombres chez les chroniqueurs du Moyen Âge ; à propos des effectifs de la première croisade », Le Moyen Âge, 1993, 3/4, p. 399-422. Retour au texte

8 Alan V. Murray, « The Army of Godfrey of Bouillon, 1096-1099 : Structure and Dynamics of a Contingent on the First Crusade », Revue Belge de philologie et d’histoire, 70 :2, 1992, p. 301-329. Retour au texte

9 Voir John France, « Le Rôle de Jérusalem dans la piété du xie siècle », dans Michel Balard et Alain Ducellier (éd.), Le Partage du monde : échanges et colonisation dans la Méditerranée médiévale, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, p. 151-161. Voir aussi Alexandre Winkler, Le Tropisme de Jérusalem dans la prose et la poésie (xiie-xive siècle). Essai sur la littérature des croisades, Paris, Champion, 2006. Retour au texte

10 Raoul de Caen, Gesta Tancredi, dans RHC, Historiens occidentaux, t. III, ici chap. I, p. 605 : « Cependant son âme remplie de sagesse était intérieurement tourmentée, et il éprouvait une grande anxiété en pensant que ses combats de chevalier semblaient contrarier les préceptes du Seigneur. En effet, le Seigneur ordonne à celui qu’on a frappé sur la joue, de présenter l’autre joue à son ennemi et la chevalerie du monde prescrit de ne pas même épargner le sang d’un parent. Le Seigneur nous invite à donner notre tunique et notre manteau à celui qui vient nous en dépouiller ; l’obligation du chevalier est d’enlever tout ce qui reste à celui à qui il a déjà pris sa tunique et son manteau. Ces principes contradictoires endormaient quelquefois le courage de cet homme rempli de sagesse. » Retour au texte

11 Albert d’Aix fait dire à Jésus, apparu à Pierre l’Ermite : « maintenant les portes du paradis sont ouvertes aux appelés et aux élus, à travers des périls et des tentations de tout genre ». Albert d’Aix, Liber christianae expeditionis pro ereptione, emundatione, restitutione sanctae Hierosolymitanae ecclesiae, dans RHC, Historiens occidentaux, t. IV, ici I, 3, p. 272. C’est déjà, avant saint Bernard, la reprise du motif développé par saint Paul du temps favorable. Saint Paul, Deuxième Épître aux Corinthiens, VI, 2 : « voici maintenant le temps favorable / Voici maintenant le temps du salut ». Voir l’analyse de Giorgio Agamben, Le Temps qui reste : un commentaire de l’Épître aux Romains, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2000. Retour au texte

12 Henri Glaesener, « Godefroid de Bouillon était-il un médiocre ? », Revue d’Histoire Ecclésiastique, XXXIX, 1943, p. 309-341. Retour au texte

13 La majorité des guerriers étant en effet droitiers, les batailles ont tendance à tourner vers la droite à l’époque. Voir John France, Victory in the East: a Military History of the First Crusade, Cambridge, Cambridge University Press, 1994. Retour au texte

14  —Voir Philippe Haugeard, Ruses médiévales de la générosité. Donner, dépenser, dominer dans la littérature épique et romanesque des xiie et xiiie siècles, Paris, Honoré Champion, 2013. Retour au texte

15 Michel Parisse, « Godefroy de Bouillon, le croisé exemplaire », Les Collections de l’Histoire, n°4, février 1999, déjà publié dans L’Histoire, n°47, juillet-août 1982. Retour au texte

16 Anne Comnène, Alexiade, XI, Bernard Leib (éd.), quatre volumes, Paris, Les Belles Lettres, 1967, ici VI, 9, p. 32. Retour au texte

17 D’autant plus que la lettre est contresignée par Raymond de Saint-Gilles, l’ambitieux comte de Provence qui avait convoité la couronne de Jérusalem sans pouvoir l’obtenir, et que Godefroy avait profondément humilié en le dépossédant de la Tour de David, la plus puissante fortification de Jérusalem. Retour au texte

18 Je renvoie aux quatre articles importants sur ce sujet : Jonathan Riley-Smith, « The Title of Godfrey of Bouillon », Bulletin of the Institute of Historical Research, 1979, LII, p. 83-86 ; John France, « The Election and Title of Godfrey de Bouillon », Canadian Journal of History, 18, 1983, p. 321-329 ; Alan V. Murray, « The Title of Godfrey of Bouillon as Ruler of Jerusalem », Collegium Medievale, vol. 3, 1990, p. 163-178 ; Luc Ferrier, « La Couronne refusée de Godefroy de Bouillon : eschatologie et humiliation de la majesté aux premiers temps du royaume latin de Jérusalem », dans Le Concile de Clermont de 1095 et la Croisade, Actes du Colloque universitaire international de Clermont-Ferrand (23-25 juin 1995), Rome, École Française de Rome, 1997, p. 245-265. Retour au texte

19 Guibert de Nogent, op. cit., ici VII, 25, p. 245 : « ut nunquam intra Hierosolymitanam civitatem regium coronatus diadema tulerit ». Retour au texte

20 Voir Élisabeth Crouzet-Pavan, Le Mystère des Rois de Jérusalem, Paris, Albin Michel, 2013. Retour au texte

21 Voir John J. La Monte, Feudal monarchy in the Latin kingdom of Jerusalem 1100-1291, Cambridge, Cambridge Mass., 1932. Retour au texte

22 Voir Florian Besson, « Chevalier du Christ : la première croisade et l’invention d’un héros chrétien », Inter-Lignes, 2013, n°11, p. 13-28. Retour au texte

23 Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, dans RHC, Historiens occidentaux, t. III, p. 324. « Nunc fiant Christi milites, qui dudum exstiterunt raptores ». Retour au texte

24 Jean Flori, L’Idéologie du glaive. Préhistoire de la chevalerie, Genève, Droz, 1983. Voir aussi Dominique Barthélémy, La Chevalerie : de la Germanie antique à la France du xiie siècle, Paris, Perrin, 2007. Retour au texte

25 Guillaume de Tyr, op. cit., I, 8, p. 27. Retour au texte

26 Idem, IX, 8, p. 372. Retour au texte

27 Jacques Le Goff, Héros et merveilles du Moyen Âge, Paris, Éditions du Seuil, 2008. Voir aussi Questes n°30, L’Échec, l’erreur, la faute, coordonné par Florian Besson et Catherine Kikuchi, 2015. Retour au texte

28 Voir Jean-Charles Payen, « Une poétique du génocide joyeux : devoir de violence et plaisir de tuer dans la Chanson de Roland », Olifant, n°6, 1979, p. 226-236. Cette colère furieuse est littéralement le furor, jadis assimilé au courage (cf. Tacite sur le furor teutonicus), remplacé par les chroniqueurs par la virtu chrétienne (à la fois vertu et courage) et de plus en plus assimilé à la folie. Retour au texte

29 Guillaume de Tyr, op. cit., V, 6, p. 202. Retour au texte

30 Cf. Suzanne Duparc-Quioc, Le Cycle de la croisade, Paris, Champion, 1955. Retour au texte

31 Ce n’est pas là surinterprétation : É. Crouzet-Pavan montre bien que la vie de Godefroy est construite par les chroniqueurs comme une véritable christomimésis. É. Crouzet-Pavan, op. cit., p. 212. Retour au texte

32 Voir Catherine Gaullier-Bougassas, « Le Chevalier au Cygne à la fin du Moyen Âge. Renouvellements, en vers et en prose, de l’épopée romanesque des origines de Godefroy de Bouillon », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n°12, 2005, p. 115-146 ; Simon John, « Godfrey of Bouillon and the Swan Knight », dans Simon John and Nicholas Morton (eds), Crusading and Warfare in the Middle Ages: Realities and Representations. Essays in Honour of John France, Farnham, Ashgate, 2014, p. 129-42. Retour au texte

33 Guibert de Nogent, op. cit., III, 10, p. 122. Retour au texte

34 Guillaume de Tyr, op. cit., XII, 9, p. 377. Retour au texte

35 Alexandre Winkler, « La “Littérature des croisades” existe-t-elle ? », Le Moyen Âge, 2008/3, t. CXIV, p. 603-618, ici p. 616. Retour au texte

36 Raoul de Caen, op. cit., 30, p. 627 : « Dux Godefridus homo totus bellique Deique cujus non fervor, non vires, non animosus spiritus Hectoreis cessit ». Retour au texte

37 Jean-Pierre Bordier, « Rome contre Jérusalem : la légende de la Vengeance Jhesuchrist » dans Daniel Poirion (dir.), Jérusalem, Rome, Constantinople, l’image et le mythe de la ville au Moyen Âge, Paris, Université de Paris-Sorbonne, 1986, p. 93-124. Voir aussi Philippe Buc, « La Vengeance de Dieu. De l’exégèse patristique à la réforme ecclésiastique et à la première croisade », dans Dominique Barthélémy, François Bougard et Régine Le Jan (dir.), La Vengeance 400-1200, Rome, École Française de Rome, 2006, p. 451-485. Retour au texte

38 Albert d’Aix, op. cit., VI, 24, p. 479. Retour au texte

39 Mathieu d’Édesse, RHC, Documents arméniens, t. I, p. 25. Retour au texte

40 Voir Patrick Moran « Les Épées du roi Arthur », dans Questes n°11, La Transmission, coordonné par Sophie Albert, 2007. Retour au texte

41 Robert le Moine, Historia Iherosolimitana, dans RHC, Historiens occidentaux, t. III, p. 786. Retour au texte

42 Guillaume de Tyr, op. cit., III, 9, p. 122. Retour au texte

43 Cf. Paul Alphandéry, « Les Citations bibliques chez les historiens de la première Croisade », Revue d’Histoire des Religions, XCIX, 1929, p. 139-157. L’épitaphe de Baudouin, telle que nous la donne Guillaume de Tyr, convoquera encore l’image de Juda Maccabée. Voir Nicholas Morton, « The Defence of the Holy Land and the Memory of the Maccabees », Journal of Medieval History, 2010, n°36:3, p. 275-293. Retour au texte

44 Raymond d’Aguilers, Histoire des Francs qui prirent Jérusalem, trad. fr. François Guizot, Rennes, Les Perséides, 2006, p. 31. Retour au texte

45 Histoire Anonyme de la première croisade, Louis Bréhier (éd.), Paris, 2007 (1924), p. 5. Retour au texte

46 Matthew Gabriele, An Empire of Memory. The Legend of Charlemagne, the Franks and Jerusalem before the First Crusade, Oxford, Oxford University Press, 2011. Retour au texte

47 Foucher de Chartres, op. cit. p. 361. Retour au texte

48 Voir Yves Sassier, Royauté et idéologie au Moyen Âge, Paris, Armand Colin, 2002. Retour au texte

49 Voir Jean Richard, « L’Extrême-Orient légendaire au Moyen Âge : Roi David et Prêtre Jean », Annales d’Éthiopie, vol. 2, 1957, p. 225-244. Retour au texte

50 Le lecteur attentif fera remarquer, avec raison, que Hector n’est pas vraiment un souverain. Mais Eustache Deschamps, entre autres, insiste clairement sur le fait qu’il avait reçu de son père Priam l’autorité sur la ville de Troie. Retour au texte

51 Raoul de Caen, op. cit., ch. 37, p. 633 : « Jure ergo ac merito Alexandrum vivebat, cujus illustrabant Carolus ortum, David occasum ». Retour au texte

a Auxilium. Une belle mise en scène du devoir qu’a le vassal d’aider son seigneur, et une façon pour le chroniqueur d’insister sur la cohésion de l’armée des croisés. Retour au texte

Citer cet article

Référence papier

Florian Besson, « Godefroy de Bouillon, le neuvième preux », Bien Dire et Bien Aprandre, 31 | 2016, 31-46.

Référence électronique

Florian Besson, « Godefroy de Bouillon, le neuvième preux », Bien Dire et Bien Aprandre [En ligne], 31 | 2016, mis en ligne le 01 mars 2022, consulté le 16 octobre 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/773

Auteur

Florian Besson

Sorbonne Universités – Université Paris-Sorbonne

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