Les récits de vie constituent une part importante de la littérature de ces dernières décennies1 écrite en langue régionale. Outre leur intérêt linguistique ou littéraire, beaucoup ont un intérêt ethnologique. C’est le cas des récits écrits en nord-occitan par Marie Mourier qui habite Saint-Félicien dans le nord de l’Ardèche. Ses textes ont été jugés suffisamment intéressants pour être publiés dans un journal occitan local puis réunis dans un ouvrage intitulé Quand ero petiotona.
L’auteur
Sa vie
Marie Mourier est née Vallon le 7 mars 1922 à Saint-Jeures-d’Andaure (nord de l’Ardèche) chez ses grands-parents. Elle avait un frère aîné de trois ans et elle était la première fille d’une fratrie importante. Ses parents étaient restés quelque temps chez les grands-parents puis ils avaient pris une ferme – avec trois vaches – sur les recommandations de parents qui habitaient à Vaudevent ; c’était une vie difficile.
À sept ans, elle alla à l’école des sœurs à Vaudevent. L’école était loin. Elle ne pouvait pas faire le trajet tous les jours. C’était difficile, elle y mangeait bien, même si c’était simple. La table commune avait un tiroir et chaque enfant y plaçait son bol et sa cuillère qui étaient lavés une fois par semaine. Le petit-déjeuner consistait en une soupe sauf le dimanche où c’était le café au lait. À midi, c’était encore la soupe et, l’hiver, il y avait une poignée de châtaignes. Les parents contribuaient au menu : un peu de lard, un peu de saucisson. Cependant la répartition était inégale. Marie Mourier ne faisait pas de manières, elle mangeait ce qu’on lui donnait. Il arrivait néanmoins que lorsqu’elle rentrait chez elle, elle dît à ses parents qu’il y avait des enfants qui enrichissaient de temps en temps leur ordinaire de saucisson ou de saucisse. Les parents étaient alors étonnés parce que lorsqu’ils avaient tué le cochon, ils avaient porté à l’école des caillettes (fricandeau aux herbes) et des saucisses pour leur fille et Marie n’en avait pas goûté. Les enfants plus difficiles, qui se plaignaient régulièrement et faisaient des manières, étaient finalement mieux traités et mangeaient ce qu’il y avait de meilleur.
Marie Mourier n’est restée qu’un hiver dans cette école. Au printemps, elle savait lire et écrire couramment. Ensuite, elle est retournée en classe mais en tant qu’externe jusqu’à douze ans. Elle aimait l’école mais il y avait les frères et sœurs à la maison, les parents à aider, il y avait aussi la parenté et les voisins ou amis qui ne voyaient pas la nécessité de continuer des études. Marie Mourier en savait déjà assez selon beaucoup. Le père ne voyait pas d’utilité aux études ; la mère était plus attentive aux goûts de sa fille et la laissait fréquenter la petite bibliothèque de Vaudevent et lire la revue agricole et les almanachs qui faisaient le régal de Marie. Il y avait du travail à la maison et il ne fut pas possible de continuer les études.
La famille dans laquelle Marie Mourier grandit était unie. Il n’y avait pas de secret. Tout le monde savait ce qui concernait l’autre. Elle quitta néanmoins sa famille lorsqu’elle se maria à 20 ans à Saint-Félicien. Ils eurent treize enfants qui firent leurs études, travaillèrent pendant les vacances et financèrent leur permis de conduire, leur voiture et, surtout, contribuèrent au confort à la maison (réfrigérateur, machine à laver, tracteur…). Marie Mourier souhaitait que ses enfants aillent à l’école et était prête à sacrifier la paix de son ménage pour cela. En 1988, elle perdit son mari.
Le cheminement vers l’écriture
Lorsqu’elle quitta l’école, on lui conseilla de continuer à lire et à écrire et c’est ce qu’elle fit. Le dimanche après-midi, elle recopiait le livre d’école de sa mère. Placée à Valence chez deux bourgeoises, son goût pour la lecture resta toujours aussi vif. Elle n’avait pas beaucoup de travail et pouvait lire et visiter la ville. Elle fut ensuite placée à Annonay où elle avait plus de travail mais lisait dans sa chambre jusqu’à une heure avancée. Son patron, directeur technique des usines Meysonnier, s’en rendit compte et fit installer une lampe et un interrupteur dans sa propre chambre pour éteindre la lampe de sa bonne. Mais Marie faisait le ménage et dévissait l’ampoule dans la chambre de son patron et conserva ainsi la possibilité de lire une partie de la nuit. Elle sait encore des poésies qu’elle avait apprises lorsqu’elle était enfant – Les deux chemins, La poule noire de grand-mère, Le fermier négligent… Ces textes sont en rapport avec la vie quotidienne ou l’éloge du savoir. Les deux chemins est l’histoire d’un enfant qui se trouve à la croisée d’un chemin où il y a une pancarte mais l’enfant ne sait pas lire, une paysanne arrive et le tire d’embarras. Elle lui dit :
« Suis bien mon âne et jamais tu ne te perdras,
Alors, le jeune enfant baissa la tête
Et contre lui-même il boudait
D’être conduit par une bête
Et d’être plus sot qu’un baudet. […]
Si tu veux connaître ta route,
Instruis-toi bien car il en coûte
De passer pour un ignorant. »
Cette récitation a incité Marie Mourier à toujours essayer d’apprendre.
Enfant, elle écrivait sur les papiers qu’elle récupérait. Les enveloppes étaient ouvertes et faisaient ainsi une page. Elle recopiait des poèmes, des récitations et composait un air pour mettre les textes en musique. L’idée d’écrire dans la langue de ses parents ne lui est venue qu’à la demande du Grinhon2 qui est le bulletin de l’association occitane Parlarèm en Vivarés.
C’est cette association qui lui a fait la demande de participer aux émissions radiophoniques et d’écrire des textes en langue vernaculaire. Les histoires pour Lo Grinhon sont des histoires véridiques brodées. Pour faire une page, il fallait imaginer car à partir d’un fait réel elle ne couchait que quelques lignes. Son mari n’était pas favorable à ses écrits en langue vernaculaire et ne l’encourageait pas à participer aux émissions. Pourtant, ils parlaient la langue locale dans le couple ; les enfants, en revanche, étaient plutôt favorables à ces activités.
En 1963, elle écrit des poèmes en français. Elle écrit « pour adoucir son chagrin » suite au décès d’un de ses fils. Puis elle écrit à la demande soit de l’association, soit d’amis qui veulent avoir un poème au moment de la mort d’un bébé ou bien pour une communion, pour un baptême… Elle écrit aussi pour des bulletins communaux, pour le bulletin de l’Office du Tourisme (La Bulle Verte de St-Félicien), pour le bulletin départemental Temps présent ou même le Journal des Ardéchois de Paris.
Les motivations
Marie Mourier écrit d’abord à l’intention de ses enfants et ses petits-enfants à qui elle veut laisser un témoignage de ce qu’elle a vécu. Elle aurait pu écrire en français mais elle voulait obliger ses petits-enfants à garder un contact avec la langue de leur grand-mère.
Dans les années 1980, elle participe aux émissions de Parlarèm en Vivarés dirigées par Gérard Betton sur les ondes ardéchoises où elle fait diverses rencontres. Parallèlement et en lien avec ces activités radiophoniques, une association, du même nom, voit le jour et se dote d’un bulletin trimestriel : Lo Grinhon. Marie Mourier, poussée par plusieurs membres de cette association, écrit dans sa langue maternelle. De l’école, où elle a appris à lire et à écrire le français, elle a gardé ce grand respect pour l’écrit. Si le français a une orthographe, elle est rapidement convaincue par les occitanistes que sa langue vernaculaire en a une aussi et que, par respect pour cette langue, il convient de l’appliquer. Elle accepte de ne pas écrire sa langue vernaculaire phonétiquement mais selon les règles instaurées par l’Institut d’Études Occitanes (I.E.O). Toujours respectueuse de ceux qui savent, de ceux qui sont allés à l’école plus longtemps qu’elle, elle va s’appliquer à utiliser le dictionnaire de Joannès Dufaud3 qui décrit le parler de sa région en graphie occitane classique. Elle a le sentiment de faire beaucoup de fautes lorsqu’elle écrit, elle s’efforce de respecter la graphie proposée par le dictionnaire et accepte que ses textes soient relus et modifiés sans rechigner en apparence, heureuse que sa langue et ses histoires soient diffusées par le moyen du bulletin de l’association.
Elle écrira (2004-2006) pour La Bulle Verte qui est le bulletin mensuel de l’Office du Tourisme du pays de Saint-Félicien. En 2007, des membres de l’association Parlarèm en Vivarès décident de faire un recueil des divers textes qu’elle a écrits pour le bulletin Lo Grinhon et c’est ainsi qu’est publié un ouvrage intitulé Quand èro petiotona, Marie Mourier étant l’auteur et Parlarèm en Vivarès l’éditeur. Elle n’a pas pris la décision d’éditer le livre. C’est l’association qui a fait le choix des textes et a préparé l’édition. Elle a pris cela comme un honneur. Elle se dit ravie, moins par le fait d’être lue, que par le fait que l’association ait réussi à équilibrer le budget engagé pour cette édition ; ce qui prouve sa très grande délicatesse. Elle est cependant reconnaissante à l’association car cette édition assure à sa langue maternelle un certain rayonnement.
Le contenu
Le recueil intitulé Quand èro petiotona compte 52 textes dont 13 poèmes. Les vers sont des alexandrins (ex. : Quand tuavan le caion, faliá bien se mesfiar « Quand ils tuaient le cochon, il fallait bien se méfier ») des décasyllabes (ex. : Drapaus, tamborns, clairòns per los chamins), des octosyllabes (ex. : Aviau quinze ans nacoen champ « J’avais quinze an, j’allais garder le troupeau ». Les poèmes sont soit une succession ininterrompue de vers, soit une succession de strophes de 4, 5 ou 6 vers. Les rimes se suivent, sont distantes ou absentes. Il y a toujours le rythme mais la rime est plus aléatoire. Marie Mourier a parfois mis en musique ses poèmes (ex. : Quand èro petiotona i a telament de temps). Les textes, qui ont paru dans Lo Grinhon et qui sont repris dans le livre Quand èro petiotona (abrégé en QEP) sont d’une longueur variable (350 à 800 mots environ), en revanche ceux de la Bulle verte (abrégé en BV) sont plus courts (en moyenne 130 mots – le plus court est composé de 82 mots et le plus long de 190). Le contenu des textes, dans les deux types de publication, est différent.
Dans son ouvrage, elle évoque le temps passé. Elle décrit le monde qui a été le sien de son enfance à son mariage. Il y a aussi des portraits et quelques histoires qui se racontaient. Les textes sont le plus souvent descriptifs. Dans 15 textes sur 52, elle parle d’elle et utilise la première personne. Dans les autres, si Marie Mourier commence par « Je me rappelle » ou « la petite histoire amusante que je vais vous raconter », elle disparaît ensuite pour ne parler que des autres. Dans certaines histoires, rassemblées sous la partie intitulée « Contes », il n’y a aucune référence au narrateur.
Les textes écrits pour la Bulle Verte sont presque tous à la troisième personne (ex. : « Qu’eis dins la joia que s’entamena l’an novel », janv. 2004) ou à la quatrième à deux exceptions près (septembre 2005, mars 2006). Parfois, le pronom complément de la première personne apparaît (« Me véne en mémoara » octobre 2005, « Aquò me fai pensar » février 2006). Le plus souvent, le contenu est descriptif et actuel. En septembre 2005, Marie Mourier s’adresse directement à ses lecteurs (« Salut tot lo monde, espero que la santat vai per chascun »).
À travers ces textes, Marie Mourier donne à voir les lieux où elle a vécu (ex. : « Vaudavent, La Roá, le Granjon, Le Verd », QEP, p. 26). L’Ardèche est connue pour être pittoresque. En effet, les terrains sont pentus (ex. : « le violeton [le sentier] que devalava per arrivar au chamin », QEP, p. 24), il y a des sentiers (ex. : « sos violets, sos chirats [ses sentiers, ses pierriers] sos prats et sas rigòlas », QEP, p. 26, chamins plens de peiras, BV, 12.05), des « serres / collines » (ex. : « Per montar joca au serre », QEP, p. 12). On y retrouve la végétation locale4 – les châtaigniers, les mures, les primevères… –, les oiseaux et les insectes5, les hivers rudes de l’Ardèche du Nord6. Marie Mourier évoque les activités qu’elle a connues7 – la traite, les vendanges… –. Elle évoque la nourriture – pain de seigle, tomme8… –, les événements de la vie9 – le mariage, la famille… –, les achats10, les maladies11, les jeux des enfants12, les habits13, les fêtes14, l’école15, la guerre16, les itinérants17, les revenants18… et rapporte quelques gauloiseries discrètes (QEP pp. 21, 46, 47, 58, 60) (il s’agit de pets et de lune).
Dans les articles de la Bulle Verte, Marie Mourier pense à ses lecteurs et à leurs activités du moment. Les thèmes récurrents sont l’école, le travail, les vacances et, le plus souvent, les caractéristiques connues du mois. Marie Mourier évoque dans ces textes les traditions qui ont toujours cours – le gui, la galette des rois, l’été de la Saint-Martin, le fougot « le feu de joie de la Saint-Jean », l’Ardèchoise (course cycliste ardéchoise célèbre qui a lieu au mois de juin), la lune rousse, carême, les cloches de Pâques, les Rameaux, le 1er avril, le 1er mai avec ses chanteurs, l’Ascension, la Pentecôte –. On y trouve aussi la vie actuelle avec les sans-abris, la télévision, la fête des mères, la Saint-Valentin, les clubs et les associations qui ont remplacé les veillées, les sports d’hiver, les cadeaux aux enfants pour Noël, le Père Noël qui succède au Petit Jésus, les accidents de la route en hiver, la façon de se saluer avec les expressions qui pour elle ne sont pas péjoratives : « la grosse » ou « le gros ».
Presque tous les textes ont la particularité de présenter deux aspects de la vie : le bonheur et la misère19. Le texte peut commencer avec un événement heureux, il finira alors sur une note triste. Si le texte commence sur un événement malheureux, il se terminera sur une note encourageante. L’hiver est froid mais le paysage est beau. Un enfant de l’Assistance est heureux (QEP, p. 65)20…
Beaucoup de textes contiennent une expression, un dicton ancien ou actuel. Ces expressions sont des leçons de vie ou sont nées d’une longue observation de la nature. Elles peuvent être météorologiques21, sociétales22, générales23. Marie Mourier a la nostalgie de son passé et ce qui compte c’est d’en conserver la mémoire (QEP, p. 13)24.
Elle fait l’éloge de la générosité et de l’honnêteté qui lui ont été apprises par ses parents. Elle nous fait partager ses expériences d’enfant25 et l’amour de son « pays » – les lieux qui l’entourent et dans lesquels elle s’est amusée tout en gardant le troupeau ou en allant à l’école ou à la messe. Les déplacements ont toujours un motif utile, il n’est pas question de promenade, tout est en rapport avec une activité. Le chant a une place importante dans sa vie (QEP, p. 35). Le bonheur se mérite et il se trouve toujours chez ceux qui pensent aux autres (QEP, p. 95).
L’édition
Les versions
Elle écrit mais est corrigée le plus souvent par un expert en graphie occitane. Ainsi lorsqu’elle écrit deicida, cette graphie est modifiée en decida. Les corrections ont donné à Marie Mourier l’impression d’une semi-liberté et l’ont tenue dans un sentiment d’ignorance (notamment la mention « correction et ajouts X X »).
Pour l’édition de ses textes, la graphie a été revue par des relecteurs et plusieurs modifications ont été apportées.
Les modifications qui ont été effectuées par le(s) correcteur(s) sont de plusieurs ordres.
Elles peuvent être le respect de la graphie occitane
- Elles ne changent rien à la prononciation26
manuscrit édition
bras braç
grangea granja
dessus dessús
pranieras pranièras…
- Elles modifient la prononciation
manuscrit édition
feis fes
betias bèstias
treifoleira trifolèira
bochas bauchas
mais mas
répondre respondre…
La prononciation locale est néanmoins restituée fidèlement par le CD qui accompagne l’ouvrage.
Les corrections peuvent être d’ordre grammatical.
- Elles sont nécessaires et dues à une méprise de l’auteur
manuscrit édition
a quele aquel
d’au dau
n’en ne’n…
Elles sont nécessaires par rapport à l’orthographe mais la graphie de l’auteur est justifiée par le fait que dans le parler dialectal de Saint-Félicien le -s de l’article défini pluriel ne s’entend pas.
manuscrit édition
la pranieras las pranièras…
Les corrections peuvent être des changements de construction
manuscrit édition
pensant se pensava
donca aios avia doncas
avia peu que aguesse le paneir aviá agut paur que
aguèsse fait panier…
mais aussi des changements de contenu
manuscrit édition
aici aicí-bas
botavan tan-ce peu mai de tems anavo pas si vite
s’enraïdia aviá le temps de
s’enregdir
le monde s’approntavam per las/ le temps passava,
le monde, dins/
eicossalhas, mas dedin la peina la peina, rintravan las
recòltas…
ou des suppressions de mots ou de fragments
manuscrit édition
trop petit petit
tant valhenta valhenta
savia jamais ren savia ren
se trovava força forçat…
Lorsqu’on lui demande son avis sur les corrections qui lui sont imposées, elle reste assez vague et se sent surtout impuissante. Elle a été réellement contrariée lorsqu’elle donna un texte en langue vernaculaire, et que ce fut une traduction en français qui fut éditée. Elle trouva le comportement « sans gêne ». Quant aux changements de graphie, selon ses propres mots : « je le prends comme c’est ». C’est après réflexion qu’on peut avoir parfois envie de se rebiffer. André Duclaut qui m’a assisté lors de cet entretien a également écrit pour Lo Grinhon, mais il n’accepte pas qu’on retouche ses textes. André Duclaut faisait une relecture avec quelqu’un de compétent ; il faisait ensuite les corrections qui lui paraissaient bonnes mais n’acceptait pas les corrections faites sans son avis. C’est une autre génération, c’est aussi un homme qui a la soixantaine aujourd’hui et qui était contremaître dans une entreprise industrielle.
Les proches qui ont pu voir les versions initiales des textes de Marie Mourier ont trouvé que la graphie de Marie Mourier était plus facile pour eux car ils reconnaissaient mieux leur langue que dans la graphie occitane. La graphie de l’I.E.O. ne leur permet plus d’entendre leur langue ; ils ont l’impression de lire un parler qui est proche du leur mais qui n’est pas le leur.
Sur le modèle du français, l’occitan a opté pour une graphie normalisée qui est une graphie parfois éloignée de la prononciation du patoisant mais les enregistrements joints aujourd’hui à la plupart des ouvrages sont là pour pallier ce décalage.
Les lecteurs
L’ouvrage a été tiré à 400 exemplaires et plus de 200 sont vendus. Sa parution a été diffusée par la presse locale et par Lo Grinhon. Outre ses proches, les lecteurs sont surtout de St-Félicien et de Satillieu. Cependant, pour beaucoup d’habitants de ces villages lorsqu’on achète un livre, le texte doit être en français ; acheter un livre en langue vernaculaire est presque incongru.
Selon André Duclaut, trésorier de l’association Parlarèm en Vivarés jusqu’en 2009, les lecteurs du recueil de Marie Mourier sont, pour la moitié, des abonnés au Grinhon. Les abonnés sont au nombre de 92 et majoritairement des hommes (57). Les catégories professionnelles sont assez variées : agriculteurs (8), cadres (10), employés (56), enseignants (16), étudiants (2). Quant à l’âge, 3 adhérents ont moins de 30 ans, 22 ont entre 30 et 50 ans et 67 plus de 50 ans.
Parmi les acheteurs, Marie Mourier est heureuse de compter des gens instruits (instituteurs par exemple), des personnes qui ont dû quitter la région pour diverses raisons (Paris, Bordeaux…), ce ne sont pas des gens de la campagne. Il y a la fierté d’être lue par des personnes du corps enseignant, par des notables de Saint-Félicien et le plaisir d’avoir un lien avec des Parisiens, des Bordelais qui lisent et comprennent ses textes.
Les gens du voisinage se sont moqués du livre de Marie Mourier. Ils ont mal accepté qu’une femme de sa condition ait une place dans les journaux.
Marie Mourier continue d’ailleurs à dire que ce livre, ce n’est pas elle qui l’a fait, mais l’association.
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En fait, pour beaucoup, Marie Mourier n’est pas dans la norme, elle dérange, elle transgresse les règles de sa condition. De son côté, elle a le sentiment que beaucoup auraient pu écrire comme elle. Elle se sent entourée de gens timides qui n’osent pas écrire parce qu’ils ont peur du regard des autres.
Fruit du souvenir d’une vie bien remplie et de son imagination, les textes de Marie Mourier ont un intérêt ethnographique et linguistique. L’auteur a voulu que sa langue maternelle, qu’elle a parlée toute sa vie, ne sombre pas dans l’oubli sans laisser une trace. Ces textes apportent aussi des compléments aux travaux effectués dans cette région, notamment le dictionnaire intitulé L’Occitan – Nord-Vivarais – Région de La Louvesc de Joannès Duffaud et l’Atlas linguistique et ethnographique du Massif Central de Pierre Nauton (pts 5 – Rochepaule –, 6 – St-Romain-de-Lerps – et 7 – St-Martin de Valamas –). Par ces textes Marie Mourier répond, dans une mesure, à un souhait exprimé par Éloi Abert (1848-1914), auteur originaire de Chantemerle-les-Blés dans la Drôme voisine, qui a écrit, dans les années 1900, dans l’avant-propos inédit de son œuvre27 : « […] il faudrait que dans chaque province, il y eût une littérature populaire racontant les vieilles légendes, les vieilles coutumes, les traits saillants de l’histoire du pays, il faudrait enfin qu’il y eût des chants populaires où le peuple puisse retrouver son âme inconsciente qui sommeille dans la morne et grise uniformité de la vie quotidienne. Il faudrait lui refaire une âme poétique ».
