L’utilisation de la langue régionale dans les récits de vie

Comparaison entre le récit du paysan Marius Champailler et le récit de l’écrivain Michel Jeury sur la vie dans un village du Mont Pilat

DOI : 10.54563/bdba.853

p. 179-185

Text

Depuis plusieurs décennies les récits de vie se sont multipliés. Beaucoup sont largement autobiographiques et c’est moins l’histoire des autres que l’histoire de soi qui est mise en scène. Cette vogue s’explique pour une large part par le besoin éprouvé par beaucoup de personnes de faire partager leur vécu et les moments forts qui ont marqué leur existence. Les profondes mutations qui se sont produites sur le plan matériel et culturel ont laissé chez certains une envie forte, pour ne pas dire irrésistible, de laisser leur témoignage sur la vie qu’ils ont connue. Ils souhaitent que les générations suivantes (leurs enfants et leurs petits-enfants en particulier) sachent comment ils ont vécu. Cela est particulièrement vrai dans les zones rurales où la mutation technique et sociale s’est accompagnée d’un changement important sur le plan linguistique puisque le français a pris la place de la langue régionale.

En plus de leur témoignage sur la façon de vivre et le travail de la terre, certains veulent laisser un témoignage sur les échanges linguistiques qu’ils ont connus ou pratiqués et sur leur langue maternelle. Ils veulent faire connaître la vie rurale traditionnelle mais aussi la langue locale qui en était l’expression privilégiée. C’est le cas pour Marius Champailler, ancien paysan de Pélussin, auprès de qui j’ai recueilli de nombreux récits dont une partie a été publiée en 1986 aux éditions Édisud et CNRS (Pélussin se situe dans le sud du département de la Loire sur le versant rhodanien du mont Pilat). Ce cas est loin d’être isolé, comme le prouvent deux publications récentes dont l’action se passe non loin de Pélussin. Dans le nord de l’Ardèche (Vivarais), Marie Mourier a publié en 2007 Quand ero petiotona [quand j’étais petite] (ouvrage traité par Claudine Fréchet) et, dans le Nord-Est du Velay, Michel Boyer de Sainte-Sigolène a publié en 2010 Un braconaire ès Golèna : la via dau Glaude e de la Frasi [un braconnier à Sainte-Sigolène : la vie du Glaude et de la Frasie].

La vie rurale à Pélussin au début du xxe siècle est le thème d’un autre ouvrage paru en 1981 aux éditions Seghers. Il s’agit de l’ouvrage intitulé Le crêt de Fonbelle : les gens du Mont Pilat que l’écrivain Michel Jeury, auteur d’une soixantaine de romans, a écrit d’après le témoignage de ses parents Claudia et Joseph qui étaient originaires de Pélussin. Claudia et Joseph Jeury ont quitté Pélussin peu de temps après leur mariage pour aller s’installer en Dordogne où ils pensaient trouver une existence plus facile et c’est dans cette dernière région qu’est né Michel qui n’a donc pas connu la vie et la langue de Pélussin.

Le récit de Michel Jeury est en français, mais très souvent, comme nous le verrons, cet auteur recourt à la langue locale (qui se rattache au francoprovençal) ou utilise des régionalismes du français pour bien ancrer son récit dans le terroir. Bien qu’il ait été publié cinq ans avant celui de Marius Champailler, le récit de Michel Jeury n’a eu aucune influence sur celui de Marius Champailler. Les deux entreprises sont restées indépendantes car les auteurs ne se connaissaient pas. Michel Jeury qui n’a jamais eu de lien avec Pélussin résidait alors en Dordogne et les enregistrements de Marius Champailler avaient commencé dix ans avant leur publication, soit cinq ans avant la parution du livre de Michel Jeury.

Je vais présenter successivement l’originalité du récit du paysan Marius Champailler et l’intérêt du texte de Michel Jeury1.

Marius Champailler, qui est né en 1897 à Pélussin, avait commencé, en arrivant à la retraite, à enregistrer ses souvenirs sur son magnétophone à cassette. Lorsque je l’ai rencontré en 1977, il m’a fait découvrir ses enregistrements. De leur écoute et de nos entretiens j’ai compris que son témoignage était particulièrement intéressant, car il était doté d’une mémoire fidèle et avait des dons de conteur. Il avait, en plus, fait transcrire par son épouse certains textes en français, textes que par la suite il a enregistrés en patois. Je l’ai encouragé à continuer, en particulier en utilisant la langue locale. Cela le ravit, car il maîtrisait très bien cette langue, bien que depuis plusieurs années il n’eût pas beaucoup d’occasions de l’employer étant donné que son épouse et ses voisins n’étaient pas dialectophones. L’évocation d’une possibilité de publication a été pour lui une stimulation supplémentaire.

C’est, au total, une quarantaine d’heures d’enregistrement qu’il nous a laissées si l’on additionne les enregistrements qu’il a effectués seul et ceux qui se sont déroulés en ma présence. Les enregistrements effectués avec moi n’ont pas été sensiblement différents des autres, car, habitué depuis longtemps à s’enregistrer lui-même, il s’adressait moins à moi qu’à son magnétophone dès que celui-ci commençait à tourner et qu’il évoquait ses souvenirs. J’ai remarqué que son attitude et sa façon de parler n’étaient pas les mêmes lorsque le magnétophone fonctionnait ou était à l’arrêt. Quand le magnétophone était en marche, c’est vers lui qu’il tournait son regard et il changeait de ton. Les interactions devenaient alors très limitées.

Des textes enregistrés nous avons sélectionné et publié une centaine de pages, que nous avons accompagnées d’une traduction, sur le cycle de la vie, les fêtes, les travaux de la maison, le travail de la vigne et du vin, l’évolution des outils et des pratiques agricoles et la littérature orale. Ce que Marius Champailler a raconté dans ses longs monologues, c’est moins sa propre expérience que celle de son père auquel il fait sans cesse référence et c’est moins l’expérience personnelle de son propre père que celle d’un membre ancien de la communauté paysanne de Pélussin au début du xxe siècle, avant la grande mutation qui a transformé le monde rural. Avec un génie certain de la mise en scène, Marius Champailler donne sa vision sur le monde paysan de cette époque auquel il s’identifie et sur les autres acteurs de la société pélussinoise, en particulier les classes dirigeantes et les ouvriers qui travaillaient alors en grand nombre dans les ateliers de tissage de soierie qui s’étaient installés dans la commune suite à l’essaimage de la Fabrique lyonnaise.

L’originalité du récit de vie de Marius Champailler par rapport à beaucoup d’autres récits qui ont fleuri ces dernières décennies tient donc moins dans le fait qu’il a voulu communiquer son expérience personnelle que dans la volonté de laisser un témoignage personnel élaboré sur ce qui a fait la spécificité culturelle de la communauté pélussinoise au début du xxe siècle et la façon dont ont été vécues les grandes mutations qui se sont produites. Elle tient aussi dans le fait que, bien que maîtrisant très bien le français, c’est en dialecte qu’il a préféré s’exprimer en vue de l’édition. Cela lui permettait de laisser aussi un témoignage sur cette langue qui, à Pélussin, a cessé d’être la langue du quotidien dans les années 40 et qui, dans les années 70-80 (époque des enregistrements), était pratiquement une langue morte. Bon locuteur, Marius Champailler a pris du plaisir à faire revivre la langue de sa jeunesse à laquelle il était très attaché puisque c’était la langue de la communauté à laquelle il s’identifiait (son attachement n’allait cependant pas jusqu’au souhait de la voir enseignée dans les écoles, car il considérait que l’école n’était faite que pour enseigner le français). L’utilisation de cette langue lui permettait aussi de décrire plus précisément d’un point de vue technique les réalités de l’agriculture et de la vie rurale traditionnelles. La langue vernaculaire était perçue par lui comme l’une des composantes importantes de la culture rurale du début du xxe siècle.

Pour aider l’auditeur de ses enregistrements à comprendre le parler local, Marius Champailler a, à plusieurs reprises, accompagné certains termes dialectaux des mots français correspondants qu’il a introduits par des formules du type kema i dzezon an fransé « comme on dit en français » ou an fransé il apelon ikon « en français on appelle ça (ainsi) » (ex : ou é kela vuya, kela vision kema i dzezon an fransé ; la banka naére, an fransé il apelon ikon l’usurier).

Il y a beaucoup de points communs entre le récit oral de Marius Champailler et le récit écrit par Michel Jeury d’après le témoignage de sa mère qui a été, pour certaines parties, secondée par son mari. L’ouvrage de Michel Jeury est le récit de vie d’une jeune fille paysanne qui, dans les vingt premières années du xxe siècle, doit pour survivre conjuguer travail à la ferme et travail en commerce ou travail en usine, les trois types de travaux se caractérisant par une grande pénibilité et un faible rapport. La difficulté sera telle que, peu de temps après leur mariage, Joseph et Claudia Jeury décideront de quitter Pélussin et d’aller chercher fortune ailleurs. Après avoir songé à émigrer au Brésil (information communiquée oralement par Michel Jeury avec qui j’ai eu la chance de m’entretenir longuement), ils finiront par s’installer comme agriculteurs en Dordogne, suite à une annonce parue dans Le chasseur français.

Le crêt de Fonbelle a été écrit par Michel Jeury mais c’est le récit autobiographique de Claudia Jeury qui a enregistré ses souvenirs au magnétophone. Ce n’est pas elle qui a tenu la plume mais c’est elle qui s’exprime à la première personne. Au soir de sa vie et loin du Pélussin de son enfance et de sa jeunesse, elle a voulu laisser un témoignage sur la vie rude qu’elle a connue dans le massif du Pilat. Elle a rapporté aussi les faits et les dires de la communauté rurale pélussinoise de cette époque ainsi que les difficultés et les moments de joie collectifs, joie dans la simplicité car, comme il est écrit, alors « on s’amusait d’un rien ».

Dans la forme, le récit écrit par Michel Jeury est très différent de celui de Marius Champailler. Michel Jeury, qui est l’auteur de très nombreux romans (comme cela a été précisé), a fait œuvre littéraire à partir des souvenirs de sa mère. L’ouvrage est, bien sûr, rédigé en français. Si j’ai souhaité inclure cet ouvrage dans mon propos, c’est parce qu’il contient une quinzaine de phrases en langue locale et une cinquantaine de régionalismes du français, provenant pour la plupart du substrat dialectal. Michel Jeury m’a expliqué, lors de notre entretien, les raisons de cette utilisation. Il n’emploie pas lui-même ces phrases ou ces mots puisqu’il n’a jamais vécu à Pélussin. Il ne s’agit donc pas d’automatismes accompagnant la plume de l’écrivain. Ces phrases ou ces mots sont ceux que lui a rapportés sa mère qui n’a pas oublié le patois et la façon de parler français de son enfance et de sa jeunesse passées à Pélussin.

Si Michel Jeury a pris soin d’inclure dans son récit ces phrases ou ces mots qu’il a mis dans la bouche des personnages âgés d’une cinquantaine d’années, c’est parce qu’à l’époque en question le patois était la langue ordinaire de la communauté villageoise. Michel Jeury m’a expliqué que dans cette œuvre, comme dans d’autres, il a introduit des phrases en patois car les langues régionales, comme les mots régionaux, lui apparaissaient « supérieures pour décrire le sensible ». Il utilise, par exemple, des phrases en patois pour rapporter une discussion ou formuler une injonction ou émettre une critique (ex : Boye, boye nion dou sous « Donne, donne lui deux sous » p. 5, I-s’ou beton comme le chin tra sa marda « Ils mettent les gerbes comme le chien pose sa crotte » p. 91 (il s’agit d’une critique à l’égard de ceux qui ne savent pas correctement disposer les gerbes pour faire un gerbier), Allo filles ! Fo ve levo ! « Allez les filles ! il faut vous lever » p. 130, Ou n’ia gin d’ truffes, more ! Ou n’ia qu’in garcie de morciau de lâ ! « Il n’y a pas de pommes de terre, mère ! Il n’y a qu’un sacré morceau de lard » p. 172). Les adresses aux animaux, aux chiens en particulier, sont aussi en patois (ex : Ou core, vét-on ou core « Au coin, va au coin de la cheminée » p. 21). C’est également en patois que s’expriment les héros des récits traditionnels de croyance comme, par exemple, le lutin transformé en agneau et l’homme qui l’avait pris sur ses épaules et qui, à bout de forces, le laisse tomber en disant : Dziable te péze « Tu pèses comme le diable » ; l’agneau lui répond : Dziable je soï « Je suis le diable » p. 107.

La cinquantaine de régionalismes lexicaux de la région de Pélussin utilisés par Michel Jeury sont des mots qui désignent des réalités locales comme le pâté « le chausson aux fruits », la rigotte « le fromage de chèvre local » (qui vient récemment d’obtenir une AOC sous ce nom), ou le chirat « l’éboulis de pierres propre au massif », ou des mots qui n’ont pas d’équivalent exact en français comme beauseigne qui est une expression de commisération à l’adresse d’une personne ou d’un animal. Il peut s’agir de mots ou de locutions très vivants dont l’emploi est beaucoup plus fort que celui des mots français correspondants : ex : babet « pomme de pin » (le mot est tellement vivant dans la région que la ville de Saint-Étienne a décidé de distribuer des babets d’or aux auteurs à qui elle décerne des prix littéraires à l’occasion de l’importante fête du livre qu’elle organise chaque année), butte « tronc d’arbre », sibère « blizzard », chasière « cage à fromages », à borgnon « à l’aveuglette », à point d’heure « tardivement ».

Les phrases en dialecte ou les régionalismes du français apportent un ancrage dans le terroir, une couleur locale. Michel Jeury m’a précisé qu’ils lui procuraient aussi une variété de nuances qu’il ne trouvait pas dans le français. « Ils sont plus branchés sur le sensible que le français », m’a-t-il dit. Pour lui, ce sont des marques d’authenticité indispensables pour rendre compte de la vie paysanne de cette époque et du vécu de ses parents. Cela n’est pas surprenant car, lors de notre entretien, Michel Jeury s’est défini comme « écrivain de métier, paysan de cœur ».

*

Bien que très différents dans la forme, le récit oral en dialecte de Marius Champailler et le récit littéraire en français de Michel Jeury ont des points communs : ils décrivent les mêmes réalités et manifestent un attachement au parler local. Les langues régionales et les régionalismes du français sont des éléments importants et souvent utilisés pour décrire la culture populaire rurale du début du xxe siècle. Dans nos travaux, nous ne devons pas nous limiter aux œuvres écrites en langue régionale. Nous devons aussi être attentifs aux œuvres écrites en français qui contiennent des éléments de langue régionale ou des mots provenant de la langue régionale, car elles témoignent, elles aussi, de l’intérêt suscité par nos langues régionales auprès des écrivains.

Bibliography

Michel Boyer, Un braconaire ès Golena : la via dau Glaude e de la Frasi, Polignac, Éditions du Roure, 2010.

Florence Charpigny, Anne-Marie Grenouiller, Jean-Baptiste Martin, Marius Champailler paysan de Pélussin, Paris/Aix-en-Provence, CNRS/Édisud, 1986.

Claudia et Joseph Jeury, Le crêt de Fonbelle : les gens du mont Pilat (récit recueilli par Michel Jeury), Paris, Seghers, 1981.

François Laplantine, Joseph Lévy, Jean-Baptiste Martin, Alexis Nouss, Récit et connaissance, Presses universitaires de Lyon/ Montfort & Villeroy, Lyon/Montréal, 1998.

Marie Mourier, Quand ero petiotona, Parlarem en Vivarés, 2007.

Notes

1 J’ai effectué une première comparaison entre ces deux récits dans l’ouvrage Récit et connaissance publié en 1998 par François Laplantine, Joseph Lévy, Jean-Baptiste Martin, Alexis Nouss (p. 47-54). Return to text

References

Bibliographical reference

Jean-Baptiste Martin, « L’utilisation de la langue régionale dans les récits de vie », Bien Dire et Bien Aprandre, 28 | 2012, 179-185.

Electronic reference

Jean-Baptiste Martin, « L’utilisation de la langue régionale dans les récits de vie », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 28 | 2012, Online since 01 mars 2022, connection on 16 octobre 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/853

Author

Jean-Baptiste Martin

Professeur Emérite, conseiller scientifique de l’Institut Pierre Gardette (UCLy) et de la Région Rhône-Alpes pour les langues régionales (DDL Université Lyon2/Université de Lyon/CNRS)

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