Avant toutes choses, nous tenons à remercier Messieurs les Prof./Dr Jean Devaux et Alain Marchandisse qui nous ont aidé, par leurs remarques et leurs conseils, à mener à bien ce travail. Signalons également que cet article développe des propos tenus dans notre thèse de doctorat, récemment soutenue à l’Université de Liège (18-02-2010), intitulée : « Lilia florent », L’imaginaire politique et social à la cour de France durant les premières Guerres d’Italie (1494-1525). Voir, en particulier, t. 1, p. 56-58, 68, 70, 217, t. 2, p. 359 et 363-364).
Les Louenges du roy Louys XII de l’humaniste savoyard Claude de Seyssel1 (c.1450-1520) peuvent, à juste titre, être considérées comme une véritable biographie comparée toute à la louange du roi de France2. Tout au long de l’ouvrage, la valeur du roi Louis XII est méthodiquement évaluée à la mesure de celle de ses prédécesseurs, depuis le mythique Pharamond jusqu’à Charles VIII. Au sein de cette galerie de portraits, à plus d’un titre, le passage consacré à Louis XI apparaît tout à fait singulier. Dans sa forme, tout d’abord, l’épisode se distingue particulièrement du reste de l’œuvre. Partout ailleurs, lorsque Seyssel évoque une action accomplie par un roi du passé, il la compare immédiatement à un acte similaire posé par Louis XII et poursuit ainsi jusqu’à la fin du chapitre. Or, ici, Louis XI occupe à lui seul un chapitre entier et Louis XII, quant à lui, en est pratiquement absent3. Il faut attendre le suivant pour que Seyssel, reprenant les éléments un à un, les mette en parallèle avec le détail de la vie de Louis XII4. De surcroît, la place occupée dans le volume par les deux chapitres est considérable. Ceux-ci occupent à eux seuls près de quarante pages, là où les autres monarques doivent se contenter d’une ou deux pages, voire d’un seul paragraphe. Fait remarquable, seul un autre souverain bénéficie de ce régime de faveur : Charlemagne5.
La comparaison avec le carolingien s’arrête pourtant là car, si ce dernier est présenté comme l’un des plus grands rois de France, Louis XI, lui, est décrié, noirci, avili. Étape par étape, Seyssel narre son règne de terreur auquel il oppose son antithèse absolue, celui de Louis XII. La teneur du passage, est donc, là encore, empreint de singularité car à aucun autre moment un roi de France n’a droit à un portrait aussi manichéen.
Ces pages importantes des Louenges du roy suscitent de multiples questions en rapport étroit avec le souvenir laissé par la figure de Louis XI près de vingt-cinq ans après sa mort. Quels éléments la mémoire de Claude de Seyssel a-t-elle conservés du personnage ? Dans quelle mesure l’auteur rapporte-t-il des jugements déjà émis par d’autres critiques ? Mais, surtout, l’épisode offre l’occasion de s’interroger sur la relation historiographique construite par Seyssel entre les deux souverains. Pourquoi ce dernier s’attarde-t-il à ce point sur la figure de Louis XI dans une apologie du règne de Louis XII ? Quel message politique nous livre-t-il par le biais de cette biographie comparée ? Afin de répondre à ces questions, nous allons confronter successivement les deux chapitres concernés et tenter de distinguer l’histoire d’un roi contesté de l’instrumentalisation de son souvenir sous l’un de ses successeurs.
Au début du chapitre consacré à Louis XI, Seyssel évoque la jeunesse de celui qui n’est alors que Dauphin de France et, plus particulièrement, l’épisode de sa fuite en Bourgogne6. Est-ce la cruauté de Charles VII à l’égard de Louis ou la témérité de ce dernier qui l’a poussé à se rendre auprès de Philippe le Bon, adversaire politique de son père ? Seyssel laisse apparemment le soin au lecteur d’en juger mais, rapidement, il précise le portrait d’un dauphin haineux et cruel. N’en vient-il pas, emporté par ses passions, à désirer la mort de Charles VII et, pour ce faire, à user de la divination et de la magie noire7. De même, lorsque son père meurt, certains de ses propres serviteurs, parfaitement conscients de la joie qu’une telle nouvelle provoquera chez lui, s’empressent de la lui rapporter8. Pour l’auteur, tout est déjà dit. Louis XI montre les défauts qui seront les siens durant tout son règne : cruauté, haine implacable, superstition, peur maladive de la trahison.
L’auteur rapporte alors les attaques que Louis, devenu roi, porte à l’encontre des nobles et de ses propres serviteurs. Il renvoie sans scrupule les seigneurs dévoués à Charles VII et les remplace par des hommes de basse extraction totalement soumis à sa volonté9. Pourtant, tout fidèles qu’ils soient, ces gens ne sont pas traités avec humanité, bien au contraire : peu reconnaissant et versatile, Louis XI les récompense puis les limoge, les châtie puis les gracie10. Il accumule encore les crimes lorsqu’il s’en prend aux princes du sang. Même le duc Charles d’Orléans, père de Louis XII, et, selon Seyssel, fidèle parmi les fidèles du roi, subit son courroux. Alors que Charles, âgé et fatigué, conseille au roi de se réconcilier avec les princes rebelles, ce dernier l’accable de durs reproches, lesquels, aux dires de Seyssel, auraient précipité le trépas du duc11. Son ire à l’encontre des Valois-Orléans se reporte alors sur Louis, le fils de Charles et futur roi Louis XII, que le roi marie de force à sa fille Jeanne, contrefaite et stérile, espérant par là détruire cette branche collatérale gênante12.
Non content de soupçonner et de persécuter la noblesse, Louis XI s’en prend à sa propre famille. Seyssel rapporte, mais sans se prononcer à leur égard, les rumeurs accusant le roi d’empoisonnement à l’encontre de son frère Charles, duc de Guyenne13. En revanche, lorsqu’il aborde le couple formé par le roi et Charlotte de Savoie, il ne tait aucun reproche. Infidèle, Louis XI bafoue le sacrement du mariage. Bien plus, il retient la reine recluse dans un château, loin de leur fils Charles14. Ce dernier est lui aussi malmené puisque Louis XI l’enferme à Amboise de peur que, selon son propre exemple, son fils, devenu adulte, ne se révolte contre lui15. En conclusion, par crainte de la trahison, Louis XI hait et soupçonne tous ceux qui détiennent un peu de pouvoir. Ce faisant, il devient l’ennemi des princes et, surtout, en se dressant contre les Orléans, son frère et son propre fils, il porte directement atteinte au sang de France. Son comportement n’en est que plus scandaleux et condamnable.
Si Louis XI devient le fléau de la noblesse, il s’aliène aussi son propre peuple en l’accablant des impôts destinés à entretenir une armée qu’il envoie délibérément ravager ses pays16. L’auteur insiste sur le fait que les forces royales servent tout autant à défendre les frontières des attaques extérieures qu’à préserver Louis XI de la haine de ses sujets17. Aussi, même si Seyssel lui reconnaît quelques qualités comme sa promptitude à agir, sa volonté de conserver l’argent dans le royaume18 ou sa générosité, certes intéressée, envers les églises19, Louis XI demeure à ses yeux un roi perclus de vices, ennemi de la noblesse et du peuple français.
Dès lors, son action politique ne peut être que désastreuse pour la Nation et l’auteur ne se prive pas d’en donner des exemples. Tout d’abord, il ne respecte pas les décisions du Parlement de Paris qu’il fait plier sous la menace comme dans le cas de la condamnation à mort de Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, et de Jacques d’Armagnac, duc de Nemours20. De fait, il règne seul, sans jamais écouter l’avis de quiconque, même de ses conseillers21. Conséquence directe de son comportement scandaleux : la noblesse se rebelle contre lui lors de la Guerre du Bien Public. Seyssel demeure cependant lucide quant aux objectifs réels poursuivis par des conjurés plus soucieux de recouvrer leurs privilèges que de sauvegarder le bien public22. Mais, si le tempérament de Louis XI est à la source de catastrophes à l’intérieur du royaume, il en provoque de bien plus graves encore à l’extérieur. Tout d’abord, à l’égard de l’Église, le roi se montre irrespectueux et prompt à violenter les prélats et les légats pontificaux, usant de leurs bénéfices à sa guise23. Ensuite, lorsqu’à la mort de Charles le Téméraire en 1477, Marie de Bourgogne, unique héritière des possessions bourguignonnes, propose de s’unir à un prince français, Louis XI refuse, de crainte qu’un de ses vassaux ne devienne trop puissant. Marie porte alors son choix sur Maximilien de Habsbourg, archiduc d’Autriche, qu’elle épouse24. Selon Seyssel, si le mariage franco-bourguignon avait eu lieu, les deux États ennemis se seraient fondus l’un dans l’autre évitant ainsi nombre de guerres jusqu’à celles opposant de son temps Louis XII à Maximilien Ier 25. Enfin, l’auteur critique la politique italienne du roi. Pressés d’intervenir dans la Péninsule par les ambassadeurs génois et les exilés napolitains, Louis XI ne saisit pas l’occasion de peur de se priver d’une partie de son armée, nécessaire à l’endiguement des révoltes populaires à son encontre26.
Seyssel nous livre l’image d’un règne tout en noirceur qu’il résume par une description saisissante. Il évoque une France qui, sous l’effet de la terreur et de la violence suscitées par le roi et ses sbires, se transforme peu à peu en une gigantesque prison à ciel ouvert27, au cours d’un règne synonyme de tyrannie. Se réfugiant alors derrière les autorités morales que sont Cicéron et Aristote, Seyssel met en exergue le fait qu’un souverain haï de son peuple fait preuve de bêtise puisque la clé de la paix sociale réside dans l’amour réciproque entre le roi et ses sujets28. S’appuyant sur ce principe, Seyssel démontre qu’il en est ainsi de Louis XI car sa mort n’est pleurée par personne mais provoque soulagement et joie, y compris parmi ses serviteurs29. Qui plus est, son œuvre politique ne lui survit pas : le Parlement brise ses décisions jugées tyranniques et ses hommes sont destitués et condamnés30. En définitive, Louis XI devient, sous la plume de Seyssel, un nouveau Domitien, cet empereur romain qui fait figure de parfait tyran dans la tradition médiévale31.
Bien que corrosif, ce portrait de Louis XI n’en demeure pas moins peu original. Pour nous en convaincre, l’évocation de quelques auteurs contemporains de Louis XI suffit. Jean Dufournet a montré comment Commynes parvient à atténuer les défauts du souverain par divers procédés stylistiques et à mettre en valeur ce qu’il considère comme ses qualités maîtresses32. Cependant, le mémorialiste ne peut taire les tares de son maître ; il les estime communes à tous les princes, contribuant ainsi à une désacralisation de la fonction royale et donc, de la personne de Louis XI33. À ce témoignage s’ajoute celui de Jean Molinet qui, bien moins indulgent que Commynes, considère Louis XI comme l’ennemi mortel de sa patrie bourguignonne. Le monarque ne respecte jamais sa parole et ne fait montre d’aucune franchise. C’est uniquement par la tromperie et la cruauté qu’après la mort du Téméraire, il parvient à se rendre maître des possessions bourguignonnes. Bien plus, s’en prenant sans aucun scrupule à Marie de Bourgogne, sa filleule orpheline, le roi de France se rend indigne de la fonction qu’il incarne34. Chez l’évêque de Lisieux Thomas Basin, probablement l’une des sources majeures de la légende noire de Louis XI, ce dernier est fourbe et infidèle à sa parole, ennemi de la noblesse, de l’Église de France et du peuple tout entier. Sa politique est, qui plus est, désastreuse pour le royaume. Dès lors, l’opposition nobiliaire devient une révolte légitime contre un tyran comparé à Domitien ou à Néron35. Pour Basin aussi, Louis XI bafoue la fonction royale, qui s’en trouve avilie.
Il est patent que la critique de Louis XI émise par Seyssel s’aligne en grande partie sur celles, rapidement brossées ici, de ses prédécesseurs. Pourtant, l’historiographe ne se montre pas aussi sévère qu’un Molinet ou un Basin car à aucun moment la dignité royale ne semble diminuée par la conduite de Louis XI. Conscient de la gravité de ses accusations, Seyssel précise que ses critiques du roi se font moyennant « toutes choses dignes de louange à un prince considerees », s’empressant d’ajouter qu’il « ne veux [...] pas pourtant detracter à ses vertus et louanges qui sont grandes »36. Selon nous, bien plus qu’une simple précaution oratoire, ces remarques traduisent le respect que l’auteur observe à l’égard du dépositaire de l’office royal, et ce, quels que soient ses défauts. Dès lors, il ne franchit pas un cap dangereux, celui qui l’entraînerait à déprécier la personne royale et sa fonction.
Néanmoins, la caractéristique majeure distinguant le Louis XI de Seyssel des autres portraits du souverain, réside, selon nous, dans le schéma comparatiste que l’auteur y déploie. Au chapitre consacré à Louis XI répond un autre, dédié à Louis XII, où les évènements du règne du premier sont comparés à ceux du second, où émerge la figure d’un roi vertueux par opposition à celle, odieuse, de son prédécesseur.
Ainsi, alors que Louis XI hait Charles VII et désire sa mort, Louis XII, pour sa part, a toujours aimé Charles VIII, le propre fils de Louis XI. Lors de la Guerre Folle37, il n’a jamais cherché à attaquer le roi. S’il a pris les armes, c’est uniquement à cause d’un conflit qui l’opposait à Anne de Beaujeu, la sœur du souverain. À aucun moment, il ne s’en est pris à la dignité royale. Jeté en prison après la défaite de Saint-Aubin-du-Cormier, il ne nourrit aucune rancune. En somme, il ne peut être accusé d’avoir voulu usurper la couronne de France et son accession au trône s’est opérée dans la plus parfaite légalité38.
Ensuite, à la différence de son prédécesseur, il respecte les nobles et, au lieu de les frustrer, leur octroie offices et honneurs39. De même, il entretient de bonnes relations avec les princes de haut rang, tel Pierre de Beaujeu, pourtant l’un des fidèles de Louis XI, qu’il comble de bienfaits40. Il honore aussi François d’Angoulême, futur François Ier, prétendant au trône, à qui il donne en mariage sa propre fille Claude41. Aussi, là où Louis XI craint les princes et tente de les détruire, Louis XII leur accorde son pardon et son affection42. Si Louis XI se montre inconstant et versatile, Louis XII sait reconnaître et récompenser ceux qui soutiennent sa cause. Dès lors, sa maison devient, aux yeux de l’auteur, un havre de paix où la valeur de chacun est récompensée à sa juste mesure43. Tous sont libres de s’exprimer librement, sans craindre de subir les foudres d’un roi toujours prompt à écouter les conseils avisés44.
D’ailleurs, l’affection que Louis XII manifeste à la noblesse, il l’éprouve aussi à l’égard de son peuple. Là où Louis XI accable ses sujets d’impôts, Louis XII allège les tailles, recevant en retour l’amour de tous ses sujets45. Cette réciprocité des sentiments conduit l’auteur à décrire plusieurs manifestations d’attachement au roi. Par exemple, lorsque Louis XII refuse d’augmenter les taxes, pourtant nécessaires à l’entretien de son armée en Italie, le peuple, d’une seule voix, lui accorde l’argent de son plein gré46.
Sur le plan spirituel, Louis XII se pose aussi comme l’antithèse absolue de Louis XI. Ainsi, il s’en remet constamment à Dieu sans pour autant verser dans la superstition qui animait son prédécesseur. Lorsque le roi tombe malade en 1505, Dieu entend les prières de son peuple et lui accorde la guérison alors qu’il avait ignoré les offrandes que Louis XI avait faites au clergé de France dans le même but47. À cette piété simple, Louis XII ajoute un comportement exemplaire envers l’Église de France, qu’il n’oppresse, ni ne brime, à la différence de Louis XI48.
Dès lors, riche de tant de vertus, la politique qu’il mène ne peut être que bénéfique au royaume et à ses habitants. Seyssel évoque alors les conquêtes italiennes que, à l’inverse de Louis XI, son roi a osé mener, pour le plus grand profit de la France. En effet, n’a-t-il pas agrandi le royaume, détourné ses ennemis vers l’Italie et ainsi sauvegardé les frontières, mais surtout, envoyé les hommes de guerre hors du pays et ainsi soulagé le peuple49 ?
Aussi, quand Louis XI est comparé à Domitien, Louis XII devient un nouveau Trajan, empereur romain dont le Moyen Âge admira la politique et le sens de la justice50. Trajan est le restaurateur de l’autorité sénatoriale de la même manière que Louis XII a rendu ses prérogatives au Parlement de Paris, supprimées par Louis XI. Par ce rapprochement entre l’empereur et le roi de France, Seyssel fait de la justice la qualité essentielle du gouvernement de Louis XII51, alors que Louis XI l’a bafouée sans cesse. Par cette dernière touche, Seyssel parachève l’opposition entre un Louis XI, roi cruel et tyrannique, et un Louis XII, souverain humain et juste52. Au terme de ces deux chapitres des Louenges du roy, des portraits contrastés des deux hommes apparaissent aux yeux du lecteur. Malgré cette constatation, l’ampleur que Seyssel donne à la comparaison entre Louis XII et Louis XI appelle, quant à elle, une explication plus complète.
Bien sûr, au sein d’une œuvre dédiée à Louis XII, qui plus est offerte à son entourage sous la forme d’éditions de luxe richement ornementées, Louis XI ne peut être ménagé53. L’historiographe sait que son maître est sensible au souvenir de Louis XI, souverain qui n’a cherché qu’à le perdre durant son jeune âge. Selon l’auteur, Louis XI a voulu souiller l’âme du jeune duc d’Orléans en le poussant à se vautrer dans le péché. C’était compter sans la vertu de Louis qui parvient à surmonter les épreuves54. Bien plus, uni de force à Jeanne de France, fille contrefaite et stérile du roi, Louis d’Orléans, devenu Louis XII, n’aura de cesse de briser le mariage. Instrumentalisé, le souvenir de Louis XI sert une démonstration suggérant que le lignage d’Orléans a toujours été persécuté par Louis XI, justement à cause de sa vertu exceptionnelle, jalousée par le roi.
De surcroît, il ne faut pas oublier que les Louenges du roy proposent de démontrer l’état exceptionnel et inédit dans lequel se trouve le royaume de France sous l’égide de Louis XII55. Aussi, même des rois chers à la mémoire collective et autour desquels se focalise la conscience nationale sont dépréciés par rapport à Louis XII56. Charlemagne, figure centrale de l’historiographie française, surtout à la fin du Moyen Âge, subit, lui aussi, un traitement similaire57. Dès lors, comment Louis XI, roi déchaînant contre lui les passions dès son avènement, pouvait-il échapper à la critique ?
Enfin, la raison majeure de ce plaidoyer en faveur de Louis XII et contre Louis XI, réside, avant tout, dans les événements auxquels l’auteur a participé. En mars 1506, Seyssel se rend à Londres auprès d’Henry VII en qualité d’ambassadeur de France. Il présente au souverain anglais une harangue latine en l’honneur de Louis XII58. L’historiographe y justifie les fiançailles de Claude de France et de François d’Angoulême59 tout en proposant déjà un tableau idyllique de la France sous le règne de son maître. Or, ce texte lui attire des critiques, non de la part des Anglais, mais bien de Français qui lui reprochent la partialité et la servilité dont il fait preuve envers le roi60. En outre, ceux-ci avancent que le royaume de France se portait bien mieux sous Louis XI, se permettant même de juger les conquêtes italiennes du roi, considérées comme néfastes aux intérêts du royaume. Comme son prédécesseur, Louis XII devrait se contenter des frontières actuelles de la France61.
L’existence d’une telle faction soulève la question de l’identité de ses membres. Or, du vivant de Louis XII, les critiques à l’encontre de sa politique italienne sont rares et repérer les contestataires s’avère particulièrement difficile. Seyssel les connaît, lui, et c’est sans les nommer qu’il nous fournit tout de même une indication. Il les accuse de critiquer Louis XII uniquement parce qu’ils s’estiment moins bien possessionnés sous son règne qu’ils ne l’étaient du temps de Louis XI62. Ce groupe contiendrait donc une forte proportion d’anciens serviteurs de Louis XI, tombés en disgrâce ou, à tout le moins, n’occupant plus le premier rang des conseillers royaux.
La lecture de plusieurs textes datant de la fin du règne nous permet cependant d’avancer quelques noms, mais sans aucune certitude63. Le cas de Guillaume Crétin (c. 1450-1525) illustre parfaitement ce problème. Actif dès l’époque de Louis XI – il est chapelain de la Sainte-Chapelle en 1476 –, sa carrière ne prend véritablement son essor que sous Louis XII – il apparaît comme trésorier de la chapelle du Bois de Vincennes et comme aumônier du roi en 151064. Or, après la désastreuse bataille des Éperons en 151365, nous le voyons, et ce en dépit de la bienveillance du roi, imputer la défaite au manque d’ordre dans l’armée royale, mettant en cause la compétence des capitaines66. Dans un autre texte, il s’enhardit et dépeint une France, parcourue par les hérétiques67 et les ennemis du royaume68, en totale opposition avec les descriptions idylliques qui ont cours à la même époque. Malgré tout, nous devons constater qu’à aucun moment Crétin ne critique ouvertement la politique italienne de Louis XII69. Nous en restons donc au stade des suppositions.
Au-delà de ce problème, il est manifeste que ces hommes poussent Seyssel à justifier les conquêtes italiennes du roi mettant en exergue le fait que la soumission de Milan et de Gênes constitue un véritable bienfait pour tout le royaume70. Dès lors, l’opposition Louis XI/Louis XII n’apparaît plus seulement comme une construction rhétorique toute à la louange du souverain. Bien au contraire, elle constitue l’ossature d’un véritable plaidoyer jalonnant l’ensemble des Louenges du roy, un véritable droit de réponse où Claude de Seyssel s’oppose farouchement aux arguments particulièrement graves de ses critiques qui remettent en cause près de dix ans de politique étrangère royale.
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Force est de constater que le portrait de Louis XI dressé par Claude de Seyssel n’existe pas pour lui-même. Prenant place au cœur d’un projet à la louange de son maître, son Louis XI a des allures abjectes et méprisables, démontrant, par contraste, toute la grandeur de Louis XII. Le souvenir de l’un et l’image de l’autre interagissent sans cesse, tels les panneaux d’un diptyque où jeux de correspondances et renvois multiples se succèdent. En outre, les Louenges du roy Louys XII s’inscrivent dans une controverse où les intérêts d’un auteur, mis en cause sur la valeur même de son travail, se mêlent à une justification de la politique royale. Au cœur de l’affrontement entre les partisans de l’un ou de l’autre souverain transparaît toute la virulence du combat pour le contrôle de l’histoire, auxiliaire essentiel de la propagande d’un État en gestation qui, ballotté entre Moyen Âge et Renaissance, se cherche une nouvelle identité, quelque part entre l’autoritarisme de l’« universelle araygne » et la bienveillance du « Père du peuple ».
