La figure de Louis XI dans Le Roman de Louis XI de Paul Fort (1898) : du roi au poète

DOI : 10.54563/bdba.885

p. 219-232

Plan

Texte

Paru en 1898, Le Roman de Louis XI de Paul Fort est présenté par lui comme une défense de ce souverain, victime, selon l’auteur, d’une « doxa » négative que l’école inculque dès le plus jeune âge et contre laquelle il a voulu protester. À ceux qui, comme la « petite amie » du narrateur – tête charmante mais légère –, pensent que Louis XI est « […] celui qui assassinait les gens avec des médailles sur son chapeau », Paul Fort réplique ainsi :

Mon pauvre roi, c’est là toute ta réputation.
J’ai pris ta défense1.

Les véritables responsables de cette vision caricaturale étant les historiens – à part Michelet auquel Fort rend hommage en le mettant à côté de Dieu au paradis2 –, il faut renoncer au genre historique lui-même (dont Augustin Thierry est au détour d’une page le représentant grotesque3) au profit du « roman » qui seul peut vraiment réhabiliter le souverain mal famé4. Or, si le genre romanesque entraîne ou autorise qu’on soit moins exact qu’un historien, voire qu’on tombe dans l’anachronisme5, encore faut-il préciser que, dans le titre Le Roman de Louis XI, le mot « roman » n’est pas seulement à prendre au sens moderne de fiction narrative en prose : il joue aussi sur le sens médiéval et l’œuvre se veut épopée, récit des hauts gestes d’un roi qui, pour Paul Fort, non seulement a sauvé la France mais, tel Henri IV ou Napoléon6, a participé à sa grandeur. Dès lors, la forme apparente du roman, la prose, ne doit pas faire illusion : Le Roman de Louis XI se fait littéralement poème, épique bien sûr, mais aussi lyrique, puisque Paul Fort désigne sous le nom de « ballades » les chapitres qui le composent7. Il a en effet l’ambition d’atteindre à cette vérité morale supérieure des êtres et des choses que seule la poésie révèle8. Et, pour y arriver, il fait le choix d’animer sa prose en recourant de façon quasi systématique au rythme de « l’alexandrin blanc comme élément narratif »9.

Notre contribution voudrait entrer dans le détail de cette réhabilitation historique et « poétique » qu’ambitionne Paul Fort avec Le Roman de Louis XI. C’est sur la réhabilitation « historique » de Louis XI que portera cette première partie. Nous y verrons comment la figure du roi passe de l’image d’un souverain « nocturne » à celle du « héros de l’avenir ».

Une réhabilitation de Louis XI : du souverain nocturne à l’homme de l’avenir

Pour organiser sa relecture de la légende noire de Louis XI, Paul Fort ne peut évidemment faire autrement que d’en reprendre les éléments les plus traditionnels. Cette première étape tourne principalement autour des aspects sombres du souverain : dès les pages consacrées au voyage du sacre, Paul Fort le montre ainsi « noir et brun »10. C’est de même un être principalement nocturne dont la silhouette ne reçoit quelque paradoxal éclat que de la lune11. Cet être sombre est aussi un homme de l’ombre – spectre au ricanement satanique qui parfois se dédouble ou se triple comme quand il confie à Olivier Le Daim ou Philippe Pot le soin de le remplacer dans les voyages qu’il ne peut faire12. Enfin, l’ombre est évidemment son lieu d’action. Ainsi en est-il des manœuvres qu’il ourdit, tandis qu’à Bruges se déploient les fastes du mariage anglo-bourguignon et qu’il traite, en secret de Charles le Téméraire, avec le duc de Bretagne13.

Mais assez systématiquement les défauts moraux de Louis XI sont excusés : par exemple, sa duplicité dans l’affaire de Liège devient discrétion et pudeur. Quand Olivier Le Daim presse le roi de soutenir explicitement les Liégeois en passe de se révolter, Paul Fort lui fait ainsi répondre :

Fais entendre à ces bourgeois soupçonneux que le roi de France les porte dans son cœur (il porte ainsi tout ce qu’il aime bien) mais qu’il n’a coutume d’afficher ses amours comme plumes grotesques à son chapeau. Ce ne sont là ses manières. Il est discret14.

Inversement, les ennemis de Louis XI, identifiés par Paul Fort à ceux de la France, sinon éternelle du moins de son temps – c'est-à-dire les Anglais d’un côté et les Bourguignons comme figure de l’Allemagne de l’autre –, sont mis sous le signe négatif du crime. Ainsi, lorsqu’à Marguerite d’York qui se plaint d’avoir dû quitter son pays sa future belle-mère répond par un « Madame il suffit, Bourgogne vaut Angleterre », le narrateur intervient aussitôt pour développer négativement cette équivalence :

Et ne croyait pas si bien dire à mon sens. Des deux côtés plaisaient, au moins également, le sang, la chair saignante, la bière collée de sang, l’intempérance et l’ambition, les batailles sournoises et leur ragoût, la gloire, la rudesse guerrière, la morgue des Césars, l’aimable assassinat, l’assassinat oblique, sous les brouillards dorés des rêves politiques15.

– tous « rêves » dont Louis XI est bien sûr incapable.

C’est que Paul Fort examine principalement l’action du roi du point de vue des intérêts supérieurs du pays. D’où la valorisation d’un roi « peuple » qui prend le parti des petits contre les grands, affirmant : « J’aime mon peuple. (Dieu m’en soit pleige) comme je hais les grands »16. Le verbe « aimer » revient d’ailleurs très souvent dans la bouche de Louis (il « aime » Dieu, les hommes, son peuple, son fils bâtard, Joachim, qui vient de mourir17) et avec cette notion d’amour, c’est aussi celle de paix qui est introduite, Paul Fort montrant systématiquement le roi préférant la négociation à la guerre, comme juste avant le traité de Conflans quand Louis XI réplique à la question « Recommençons nous la guerre ? » par un « Nous, nous traitons »18. Mais au-delà de cette simple valorisation d’un roi diplomate, Louis XI devient sous la plume de Paul Fort un héros proprement hugolien qui se présente lui-même comme « une force qui va. » Nouvel Hernani, il explique en effet à Commines :

Je suis une force, Commines !… J’ai souvent peur de moi. […] Une force, mon bon Commines, ne s’est jamais connue. Elle connaît qu’elle frappe, elle connaît qu’elle va19.

Or, cette dimension « supra humaine » fait basculer la figure royale de l’histoire – racontée à charge ou à décharge – dans le mythe : un mythe non plus « nocturne » mais pour ainsi dire « solaire » (Le Roman commence à l’été 1461 et finit à l’été 1472) et, partant, poétique. C’est ce que nous allons voir maintenant.

Du premier roi « moderne » au roi poète

En effet, dans le roman, cette force que nous venons d’évoquer n’est pas seulement celle d’un personnage à la manière romantique : il s’agit de celle de la modernité en marche. Modernité d’une monarchie qui se débarrasse de ses défroques féodales pour aller vers l’absolutisme. Modernité d’une nation française que Louis contribue à fonder. Modernité enfin et peut-être de manière un peu paradoxale de la révolution française de 178920.

Protecteur du peuple, Louis XI rend en effet celui-ci conscient de lui-même et voici comment le roi envisage avec une sarcastique bonne humeur les conséquences de sa politique :

Ce bon peuple conscient de par moi, de par ma volonté, Pâques-Dieu, bien révolté mettra par-dessus bord mes arrières-petits-neveux avec leur royauté21.

Ainsi Louis XI apparaît-il tantôt comme une sorte de ruse de la raison hégélienne tenant « le prochain monde en main »22, tantôt plus chrétiennement comme l’instrument d’une volonté divine qui affirme : « Je ferai tout ce que Dieu désire »23. Mais dans les deux cas, le roi devient bien, contre « le Temps » passé, un héros de l’Avenir, parcourant le monde pour y semer « la semaille du bon sens » et prenant « deux noms » nouveaux :

On m’appellera la Science et la Révolution. Vois-tu, Commines, vois-tu, dans ton petit horizon passer le père la Science, et vois-tu trottinant, sec comme un coup de trique, ce jaune petit vieillard à perruque, ricanant, c’est le petit compère la Révolution24.

Homme de l’avenir, il se révèle aussi visionnaire et cela dès le début de l’ouvrage, quand l’auteur met en scène Louis expliquant à son oncle René d’Anjou comment il imagine Paris plus tard :

Paris, avec des rues non pas bordées de petits cailloux, comme ceux que voilà, mais de hautes demeures, plus hautes qu’hommes vingt fois. […]
Je peindrais des campagnes où fileraient, comme cerfs, des chapelets de chariots, et sans mules qui soient.
Je peindrais, dans le ciel, hommes ailés de fer, ou tout au moins volantes machines au fond des airs25.

Or, cette capacité attribuée à Louis XI possède certainement l’originalité de rendre « lyrique » un roi réputé des plus terre à terre26. Et ce n’est évidemment pas un hasard si, dès le début du roman27, il apparaît entouré de poètes : Villon et René d’Anjou mis en scène en train de composer des motets : avec ces deux-là, il compose bien une sorte de trinité poétique. Cette atmosphère contamine d’ailleurs l’ordre politique puisque Paul Fort, évoquant les États généraux de 1468 à Tours, remplace les noms des participants par ceux des poètes contemporains dont il est l’ami et qui représentent la poésie française moderne :

États Généraux
de 1468
[…]
À droite :

Monseigneur de Gourmont, archevêque de Tours, vite ! monseigneur Vielé, évêque de Périgord, cordelier ; monseigneur Quillard, évêque de Paris ; Herold, patriarche de Jérusalem ; monseigneur Verhaeren, évêque d’Anvers, vite ! vite ! maître Souza, tout noir, archidiacre de Paris, et non pas Jean Frollo, comme le prétendit tel bon auteur, Hugo ; monseigneur Louÿs, évêque in partibus (saint homme) ; item, l’abbé de Cléry, monseigneur Ducoté ; monseigneur Hugues Rebell, tout rouge, légat de Rome ; un ventre : Demolder, abbé de Citeaux ; une barbe : Dujardin, curé de Fontainebleau ; monseigneur de Bury, coadjuteur de mondit seigneur l’archevêque de Tours ; J. Drexelius, moine savant, vite ! dix-huit ou vingt moines à la suite, – ce pour les premiers bancs.

Aux autres bancs :
Maître Gide, procureur du roi en sa cour du parlement ; maître Mauclair, clerc pour le parlement ; monseigneur Bataille, chambellan du roi, gouverneur de Montpellier et du Languedoc (en a-t-il des titres ce Bataille !) ; dépêchons, maître Dumur, secrétaire du roi ; maître Samain pour le duc d’Orléans ; maître Rambosson pour monseigneur du Maine […] ; maître Danville pour le duc de Calabre ; maître Chanvin pour le duc d’Orléans ; maître Ghéon pour le duc de Joyeuse, et plusieurs autres pour les ducs et comtes qui n’avaient pu comparaître.
La ville de Paris par trente hommes.
La ville de Bordeaux par quinze hommes.
Maître Bourgerel pour la ville de Bourges.
Maître Pol-Roux pour la ville de Saintes.
Maître Francis Jammes pour la ville de Pau.
Maître Magre et quatre hommes pour la ville de Toulouse28.

La cour politique se transforme ainsi en une cour poétique sur laquelle Louis XI règne désormais en roi-poète.

Or, poète, le monarque ne l’est pas seulement en tant qu’inventeur de fables mensongères29 ou en tant que visionnaire mais aussi au sens propre du terme. S’interrogeant sur les pensées du souverain, l’auteur commence en effet ainsi le chapitre II du livre XI – qui porte évidement le chiffre du roi30 :

Sait-on bien si Louis XI n’était pas un poète, s’il ne préférait pas aux batailles humaines, le combat printanier des vents légers du ciel avec la belle armée en marche des bourgeons et les arbres montés à l’assaut du soleil, s’il n’a pas à l’automne pleuré sur leur défaite ?

Mais sait-on bien, au juste, quelles méditations faisaient pencher son front aux vitres des fenêtres de son petit château de Plessis en Touraine, faisaient pencher son front aux vitres si souvent ?

Sait-on bien si Louis XI n’était pas un poète ?31

Et bien sûr la prose de Paul Fort se fait elle-même non seulement poétique, avec ses répétitions et ses jeux d’échos, mais, distribuée en strophes, donne à la page l’air d’un véritable poème où le sujet et l’objet coïncident finalement. De ce point de vue, ce n’est certainement pas un hasard si Le Roman de Louis XI compte 12 livres comme autant de syllabes d’un alexandrin.

Mais plus encore, Paul Fort indexe toute la figure de Louis XI sur ses idéaux esthétiques dont Le Roman apparaît comme le laboratoire : la recherche d’un matériau où le vers se dissimule dans la prose sous la forme de vers blancs32. C’est ce que nous voudrions montrer pour finir.

Du portrait d’un roi « poétique » à l’autoportrait de Paul Fort en Louis XI

Paul Fort joue en effet sur le rapport entre le nom même de Louis XI et l’horizon « duodécimal » de sa poésie comme pour insister sur une espèce de lien consubstantiel entre la poésie et monarque, celui-ci essayant de faire passer son chiffre (XI) à celui plus complet de 12 pour accéder à une sorte de plénitude essentielle sous le signe de la poésie identifiée par P. Fort à l’alexandrin blanc. Avec un humour assez grinçant, le poète montre ainsi le roi faire pendre par douzaines les traîtres qui l’entourent. C’est même pour ne pas en rester au chiffre imparfait de onze condamnés qu’il fait pendre plusieurs années avant sa mort officielle Charles de Melun33. D’une manière métapoétique qui exploite les données de l’histoire, Louis XI est d’ailleurs représenté comme l’Homme du « tour » au sens de versus – du vers donc ou du moins de son principe de retour que la prose de Paul Fort, en se faisant prose rythmée et rimée, texte à refrain et/ou suite de ballades, applique systématiquement : évidemment à Paris, Louis réside aux Tournelles ; il tient ses États à Tours et y revient souvent. Mais il excelle aussi dans les tours de passe-passe comme lors de l’entrée à Paris où Louis jongle avec sa couronne au grand plaisir des spectateurs et P. Fort de noter que « Ce tour grandit Louis XI aux yeux des Parisiens »34. Dès lors, dans l’œuvre d’un auteur pour qui l’acte poétique consiste avant tout à nommer, le nom même de Louis XI se met à résonner comme à l’entrée dans Paris devenant ainsi mot poétique :

Et sur Paris en fête l’argenterie des clochettes, parmi leurs ritournelles comptait Louis VI, Louis VII, Louis VIII, Saint Louis, Louis X, tandis que répondant, du beffroi des Tournelles, de l’ombre des couvents, le bronze des bourdons sonnait Louis XI, Louis XI, onze, onze, onze35.

Au-delà de ce processus, Paul Fort opère même une série d’échanges « alchimiques » entre le personnage du roi et le personnage du narrateur de son roman, à identifier ici avec lui-même. Cette assimilation est sensible dès le début du Roman de Louis XI où l’emploi des possessifs affectifs du type « mon doux Louis XI » témoigne déjà d’un processus d’appropriation. Vers le milieu du roman, le processus s’amplifie : quand, au terme de l’intervention de Louis XI aux États généraux de Tours, Paul Fort, qui venait de la rapporter, notait :

Et Paul Fort, noblement, se rassit sur son trône.
Louis XI ayant fini d’écrire sa ballade s’endormit, fatigué, sur l’album du vieux Temps36.

– l’identification se faisant réciproque. Enfin, un effet de structure est également parlant. En effet, au début de l’œuvre, Paris apparaît à Louis XI « rouge et or dans la nuit »37. Or, plus loin, on retrouve ces deux couleurs mais désormais elles qualifient l’inspiration et le style du poète, ses Muses mêlant sur la page de son manuscrit le rouge du sang des batailles à la « fine poudre d’or des enluminures »38.

Dans ces conditions, comment s’étonner que le poète se mette aussi à jurer comme son modèle, parsemant ses commentaires de « Pâques-Dieu » et s’identifiant littéralement au roi comme en témoigne la ballade liminaire du livre I où l’activité poétique est comparée au grapillement d’un monarque excellant à s’emparer des marrons qu’autrui s’est brûlé les doigts à tirer du feu :

Louis XI, gagne-petit, je t’aime, curieux homme. Cher marchand de marrons, que tu sus bien tirer les marrons de Bourgogne ! Tu faisais le gentil, tu bordais ton chaperon de médailles de cuivre et d’images de plomb, – on te croyait bien occupé à patenôtres, – soudain tu te baissais, étendant tes longs bras, et tout doucettement, sans froisser tes mitaines, tu chipais un marron, puis un, puis un, puis un, sous les mitaines du cousin.

Mais si, par aventure, ses gros poings s’abattaient sur ton dos, ton dos maigre, tu pouffais de rire, et lui rendais son bien que tu lui avais pris. N’y avait plus que les coques, les marrons étaient vides. Ta gentille industrie te valut de grands biens !

Ainsi, moi, bon trouvère, quoique penseur nabot, je grapille (sic) ciel et terre, provinces de mon cerveau, sous les mains du Seigneur, toute lumière. Je dérobe à ses doigts les roses de l’aurore, les bagues de l’orage et les lys des nuits claires ; et j’ai de petites images fort idéales sous mon chapeau.

Chiper menu mais sûr, doux Louis XI, rare homme ! Que Dieu bon politique, ô rare entre les Louis, t’ait en sa bénie garde et que –– comme, jadis, ton lévrier chéri allongé sous tes grègues, tu jugeais de douceur, ayant bonne chaleur, – tu sois, sur ses poulaines d’or au paradis, saint petit roi couchant, son plus chaud conseilleur.

Et, pour t’avoir loué contre mes professeurs, avoir suivi ta loi si toute de candeur, quand ce sera mon jour, que ce sera mon tour, tire sa robe à Dieu, qu’il me place d’amour39.

On pourrait d’ailleurs avancer que cette assimilation est elle-même symbolique : Louis XI et la civilisation du Moyen Âge français finissant se confondent en effet chez Paul Fort pour dire la nostalgie d’un paradis poétique. En témoignerait la belle invocation lyrique et sensuelle du livre XI où le narrateur évoque la fin du banquet de l’Hôtel de Ville :

Quand vinrent les pêches à l’hydromel, nageant doucement dans les plats d’or, on était rassasié. Les moins gourmandes demoiselles en jetaient par les fenêtres aux manants. Dirai-je que d’aucunes y joignaient des baisers ? – C’était le bon temps, alors ! À peu que je ne pleure de ne point en avoir été. O Louis le onzième ! O François Villon ! ô la Grève ! ô la Saint-Jean !… Mais, ô les pêches à l’hydromel, ô les baisers40…

Arrivé au terme de cette présentation de la figure de Louis XI chez Paul Fort, je voudrais seulement dire que cette figure n’a pas été qu’anecdotique chez lui. Le Roman de Louis XI sera la matrice de toute son œuvre poétique41 ; il reprendra le personnage dans deux pièces de théâtre après la guerre de 1914-18 avec l’ambition patriotique de proposer des modèles à imiter aux Français42 ; enfin, d’un point de biographique, rappelons que P. Fort aima tellement la figure de Louis XI que, dès les années 1920, il choisit de s’installer à « Montlhéry-la-Bataille » dont il disait dans ses mémoires que « son cousin Louis XI [lui] avait fait chérir [cet endroit] dès [s]a plus tendre enfance »43.

Annexe

 

Le Roman de Louis XI comprend 12 livres (le premier dédié à Pierre Louÿs » « Louis XI curieux homme » est écrit en 1896-97 à Cuverville chez A. Gidea. Il sera complété par onze autres livres qui constitueront l’édition originale de 1898 riche de 420 pages (P. Fort se moque lui-même dans le livre et de sa tendance à faire long)b. L’ouvrage se divise donc en 12 livres, dédiés, chacun, à un(e) ami(e) : P. Louÿs, R. Boylesve, C.H Hirsch, R. de Gourmont, J. Renard, E. Ducôté , P. Adam, Rachilde, L. Daudet, H. de Régnier, A. Valette, Jean Lorrain. On trouvera ci-après un tableau mettant en rapport ces livres avec les dates qu’ils concernent et les événements historiques qu’ils mentionnent. À la fois pour s’y retrouver dans les premières années du règne de Louis XI et pour apprécier sa manière synthétique de traiter les événements et de pratiquer l’anachronisme « poétique ».c

Livre I : « Louis XI curieux homme » 1461 Mort de Charles VII ; sacre ; entrée royale dans Paris (août). Apparition de Villon. Mort de Joachim.
Livre II : « La Ligue » 1463-été 1465 « Le Bien public » – mais rappels de l’affaire de Catalogne – 1462 – et de l’annulation de la « Pragmatique sanction » (1461). Bataille de Montlhéry. P. Fort fait mourir Warwick à Montlhéry. Il le « ressuscitera » au livre XI : « Mais puisque pour une rime, hélas, j’ai tué Warwick, souffrez que pour une assonance, je le ressuscite. Cela m’est nécessaire pour la suite. »46
Livre III : « Maître Tristan L’Hermite » 1465-1466 Traité de Conflans.
Livre IV : « Les gentils bienfaits de la politique » 1466 Récupération de la Normandie. Anticipation de l’exécution de Charles de Melun – en réalité exécuté seulement en 1468.
Livre V : « Maître Olivier Le Dain » (apparu dès I en 1461) 1467 Mort de Philippe le Bon.
Livre VI « les États Généraux » 1468 États de Tours.
Livre VII : « La Rose d’York » juillet 1468 Mariage de Marguerite d’York et de Charles le Téméraire.
Livre VIII « Maître Jean Balue » 1468 Suite du mariage. Commines entre en scène. Paix d’Ancenis (avec la Bretagne).
Livre IX « Louis XI homme considérable » 1468 Affaire de Liège. Entrevue de Péronne.
Livre X : « Charles le Téméraire » octobre 1468 Suite de l’entrevue de Péronne et punition de Liège (novembre).
Livre XI « Lion et renards » 1469-1470-1471 Fondation de l’ordre de Saint-Michel. Naissance du dauphin. Édouard IV et Henri VI en G-B vs Louis XI et Charles en France. Réapparition de Villon (!)47.
Livre XII « Complicités avec le ciel » 1472 Beauvais (juillet). Mort de Charles de Guyenne. Commines passe au roi48.

Notes

1 Paul Fort, Le Roman de Louis XI (Paris, Mercure de France, 1898), p. 363. C’est à cette première édition que nous nous référons pour les citations. L’œuvre se compose de douze « livres » couvrant la période 1461-1472, cf. infra l’« Annexe ». Retour au texte

2 Cf. p. 329. « Mais je crois que Dieu seul (ou Michelet son complice) pourrait vous en parler d’une façon notoire. » De fait, c’est avec Michelet que la figure de Louis XI commence à être réappréciée positivement dans l’historiographie française. Retour au texte

3 Cf. p. 203 :
Je rêvais […] Soudain […] Maître Augustin Thierry […] me poussa cette pointe, en me roulant des yeux.
– Mon pauvre ami, vraiment, tu n’es pas sérieux […] À si grave sujet te mêler toi-même ! Es-tu fou ?… Non j’aime mieux croire que tu n’es pas sérieux ».
Manifestement, pour Paul Fort, l’histoire est un genre trop poétique pour être confié aux historiens, du moins à ceux qui ne seraient pas en même temps poètes. Retour au texte

4 Cf. la référence à Walter Scott et à son Quentin Durward, p. 265 : « (voyez la note h du Quentin Durward) », écrit Paul Fort pour étayer une référence aux « richesses de Bourgogne ». Retour au texte

5 Dès la bataille de Montlhéry  (1465) ! Cf. p. 82 : «Warwick, qui s’était avisé de retrôner Lancastre, pour s’immortaliser, de la main froide d’Édouard malement succombait, dans une lutte homérique entre dix mille Anglais […] ». Warwick ressuscitera au cours du roman, sa « mort » étant mise au compte des nécessités stylistiques: « N’est ce pas trop déjà, pour une « rime intérieure », d’avoir occis, je crois, Warwick avant son heure ? » (p. 166). Il mourra une seconde fois, conformément à l’histoire, p. 382, en 1471: « Et Warwick était tué. ». D’où l’ultime référence au personnage, p. 384 : « Comme vous l’avez lu, Warwick était mort et, comme vous l’espérez, cette fois pour de bon […] ». Retour au texte

6 Évoqués dès la p. 15 à la suite de Jeanne d’Arc. On retrouve une mention de Napoléon à la fin du livre où il apparaît en couverture de la bible des « Temps modernes » inaugurés par le règne de Louis XI (p. 422). Retour au texte

7 Ce faisant, il établit une généalogie entre lui et Villon, poète contemporain de Louis XI et qui apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre (cf. infra note 45). Retour au texte

8 On se rappellera que, de 1912 à sa mort en 1960, Paul Fort fut « Prince des poètes » : après Verlaine, Mallarmé et L. Dierx. Jules Supervielle lui succéda mais il mourut treize jours après son élection. Il n’y eut dès lors plus de « prince des poètes ». Cf. « Le dernier Prince » in Paul Fort à Montlhéry Le poète est dans le pré d’Antoine Antonakis et François Fort, (Éditions du Soleil natal, 1989), p. 193. Retour au texte

9 Cf. la note « (*) » en bas de la page liminaire (non numérotée) du roman : « Exactement, j’ai cherché un style pouvant passer, au gré de l’émotion, de la prose au vers et du vers à la prose : la prose rythmée fournit la transition. Le vers suit les élisions naturelles du langage. Il se présente comme prose, toute gêne d’élision disparaissant sous cette forme. La prose, la prose rythmée, le vers, ne sont plus qu’un seul instrument, gradué. J’ai souvent employé, dans ce livre, le vers alexandrin comme élément narratif. » Retour au texte

10 P. 11. Retour au texte

11 Cf. p. 16 : « – et la lune ourlait d’or son chaperon loqueté. » Retour au texte

12 P. 27. « – Ah ! mes gentils esprits, Philippe Pot, Olivier, qu’un tel royaume est lourd pour un même homme. Que j’aurai donc à voyager ! […] Qui me doublera ?
– Ton valet.
– Ton barbier.
– Tope !… Je suis triplé. » Retour au texte

13 P. 271. Retour au texte

14 P. 275-76. Retour au texte

15 P. 235-36 Retour au texte

16 P. 42. Retour au texte

17 On peut se demander pourquoi P. Fort fait un bâtard de Joachim, fils légitime de Louis XI (mort en 1459). S’il s’agissait seulement de montrer que Louis a du cœur (cf. page 46 : « je suis un homme […], je pleure un petit être… Joachim ! Hélas…mon petit enfant. », Paul Fort aurait pu (certes au prix d’un anachronisme) faire mourir en 1461 ou le vrai Joachim ou encore son premier fils Louis ou sa fille Louise (morts en 1460). Le choix de Joachim s’explique peut-être par la singularité de son prénom et en en faisant un bâtard dont la mère habite une « masure » (p. 45), il fait de Louis un roi près du peuple (sa maîtresse n’est pas de la noblesse) et dont l’attachement va à quelqu’un qui n’entre pas dans le jeu politique (Joachim ne peut lui succéder). On peut aussi voir dans cette figure du « bâtard », le symbole de tout ce qui n’est pas institutionnel – et pourquoi pas, en particulier, de la pratique poétique de l’auteur : le genre mixte de la prose rythmée n’appartient pas au langage noble de la poésie classique. Retour au texte

18 P. 90. Retour au texte

19 P. 308-9. Pour la référence à Hernani, voir l’œuvre, III, 4. Le point de vue de P. Fort sur Louis XI est en revanche totalement opposé à celui, négatif, que brosse Hugo dans Notre-Dame de Paris. On peut donc voir dans cette référence à Hernani un effet de réécriture inverse. Retour au texte

20 Cf. l’épisode du siège de Beauvais où Louis XI accorde franchises et exemptions à la ville un 14 juillet, son acte déclenchant une joie qualifiée de fête « presque nationale » (p. 406). Retour au texte

21 P. 282. Retour au texte

22 P. 284. Retour au texte

23 P. 85. Cf. aussi « le ciel visiblement était son bon complice » (p. 378) et « un roi si gratifié d’interventions célestes » (p. 390). Retour au texte

24 P. 312. Cf. aussi les derniers mots du roman : « [Il] ouvrit, comme par mégarde, le Livre des Temps Modernes. » (p. 422). Retour au texte

25 P. 77-78. Retour au texte

26 À propos de Louis XI déguisé en bourgeois en train de pêcher avec Tristan, Olivier et Perette – et qui chante –, Villon qui les surprend dit « Ce bourgeois n’est pas dépourvu de lyrisme ! » (p. 160). Retour au texte

27 P. 19. Retour au texte

28 P. 184-86. L’évocation court sur tout le chapitre, p. 184-197, les poètes y prenant la parole. Retour au texte

29 Cf. p. 337 et sqq., où Charles le Téméraire traite Louis XI de « forgeur ». Retour au texte

30 Il y a tout une « symbolique » des nombres dans Le Roman de Louis XI ou du moins l’exploitation des résonances poétiques des chiffres livrés par l’histoire et remotivés par le poète. Cf. infra les variations sur le chiffre 12. Retour au texte

31 P. 369. Retour au texte

32 Cf. la revue littéraire Vers et Prose que P. Fort fonda et dirigea de 1905 à 1914. Retour au texte

33 P. 129. Retour au texte

34 P. 24. Retour au texte

35 P. 23. Retour au texte

36 P. 202. Cf. aussi p. 421, cette mise en scène du roi en poète :
Le très bilieux roi de France était rasséréné.
Il se trouva même, un jour, si tranquille, que, lisant sa grande Bible imprimée à Paris, il en rythma des phrases avec un doigt en l’air.
(Était un peu poète, sans trop en avoir l’air). Retour au texte

37 P. 15. Retour au texte

38 P. 167-68. Retour au texte

39 P. 9-10. Retour au texte

40 P. 390. Retour au texte

41 Rappelons que l’ensemble des « ballades françaises » à quoi s’identifie globalement l’œuvre poétique de Paul Fort compte trente volumes qu’il composera entre 1898 et 1942. Retour au texte

42 Paul Fort, Louis XI curieux homme Chronique de France en six images (Paris, Flammarion, 1922) et Les Compères du roi Louis ou Louis XI, homme considérable (s.l, 1926). Ces œuvres dont l’esthétique rappelle celle des « scènes historiques » initiées au xixe siècle par un Vitet témoignent du grand intérêt de Paul Fort pour le théâtre : il fut, à 18 ans (en 1890), le fondateur du Théâtre d’Art, futur Théâtre de l’œuvre. Retour au texte

43 Paul Fort, Mes Mémoires Toute la vie d’un poète 1872-1944 (Paris, Flammarion, 1944), p. 172. Retour au texte

a Cf. Pierre Béarn, Paul Fort (Paris, Seghers, 1960), p. 75-76. Retour au texte

b P. 364 : « Notre éditeur Vallette (Valetius) qui nous aime, un tantinet méfiant de notre ponte extrême, nous conseilla, si nous voulions un peu bénéficier sur cet ouvrage (en somme, considérable) de ne pas dépasser le volume de Montagne, notre précédent livre de « Ballades françaises ». Vallette est mon ami. Valetius est un sage. » Retour au texte

c Page 366. Warwick meurt en 1471. Retour au texte

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Référence papier

Christian Leroy, « La figure de Louis XI dans Le Roman de Louis XI de Paul Fort (1898) : du roi au poète », Bien Dire et Bien Aprandre, 27 | 2010, 219-232.

Référence électronique

Christian Leroy, « La figure de Louis XI dans Le Roman de Louis XI de Paul Fort (1898) : du roi au poète », Bien Dire et Bien Aprandre [En ligne], 27 | 2010, mis en ligne le 01 mars 2022, consulté le 16 octobre 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/885

Auteur

Christian Leroy

Centre de Recherches Révolutionnaires et Romantiques – Clermont-Ferrand

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