Conformément au champ de réflexion proposé par le colloque, je vais vous proposer un panorama de la littérature contemporaine en langue basque. Au cours des trente dernières années, cette production littéraire a connu un développement tout à fait remarquable tant au plan quantitatif qu’au plan qualitatif. Il n’est pas possible d’expliquer cette évolution si l’on n’expose pas d’abord les profonds changements politiques, économiques et culturels qui sont intervenus dans le domaine basque depuis la fin du régime franquiste.
Aussi, dans un premier temps, je vais d’abord donner quelques grands repères en matière de sociologie de la langue et de la littérature basques. Ensuite, je vais vous brosser rapidement l’évolution de la littérature écrite en langue basque au cours du dernier quart du xxe siècle. Enfin, dans une troisième partie, je vais évoquer le positionnement et la stratégie adoptés par l’écrivain bascophone contemporain le plus représentatif pour accéder à la scène littéraire internationale.
Pour terminer cette introduction, je dois faire une dernière remarque. La situation de la littérature contemporaine de langue basque se distingue de celle de la plupart des autres langues régionales de France et c’est sans doute avec le catalan qu’elle possède le plus de similitudes. En effet, pour ce qui concerne la production littéraire contemporaine, il n’est pas possible d’évoquer uniquement les livres écrits par des auteurs du Pays basque nord ou Pays basque de France et, a fortiori, les livres écrits en basque exclusivement publiés sur le territoire français. Ceux-ci sont très peu nombreux (entre dix et vingt par an) et ils ne représentent qu’une petite part de l’ensemble des parutions littéraires. De plus, un auteur bascophone de nationalité française dont la notoriété est déjà faite aura davantage tendance à se faire publier à San Sebastian ou à Bilbao qu’à Bayonne. Les répercussions médiatiques et la distribution des publications sont mieux assurées par un éditeur du Pays basque sud ou espagnol que par l’un de ses rares homologues d’outre-Pyrénées.
De même, tous les observateurs contemporains de la littérature basque (écrivains, critiques et universitaires) raisonnent désormais en termes d’aire linguistique et d’espace culturel, c’est-à-dire en englobant les deux côtés des Pyrénées sans tenir compte des distinctions administratives et politiques qui demeurent cependant encore bien utilisées dans d’autres domaines de la recherche (Sciences politiques, Sciences économiques, etc.). Pour cette raison, j’ai ici adopté un point de vue qui englobe la production de langue basque des deux côtés des Pyrénées.
Éléments de sociologie du littéraire en langue basque
Une production littéraire longtemps marginalisée
Avant d’aborder la question de la création littéraire contemporaine, je vais rapidement vous brosser le contexte socioculturel dans lequel elle s’est développée.
Une tradition ancienne et « savante » au xixe siècle
Il faut savoir qu’il y a un intérêt ancien qui remonte au xixe siècle pour la culture basque. Ce sont essentiellement des savants étrangers (Humboldt, Van Eys, Schuchardt) qui s’y sont intéressés.
Dans le cadre des Études basques naissantes, ils ont accordé la priorité à la langue. Comme vous le savez, le basque est l’une des plus anciennes langues d’Europe et correspond à un isolat linguistique dans la partie ouest du continent.
Par rapport à l’intérêt scientifique suscité par la langue, l’étude de la littérature est demeurée en retrait. Il est vrai que la production en langue basque a été faible et peu variée jusqu’au dernier quart du xxe siècle car l’environnement social, économique et culturel était peu favorable à son épanouissement.
Du tournant des années 70 à aujourd’hui :
À partir de 1970, un véritable tournant sociologique a eu lieu dans la culture basque et la situation de production de la littérature s’en est trouvée considérablement modifiée.
Tout d’abord, évoquons un facteur défavorable : la pratique de la langue a reculé du fait du vieillissement de la population bascophone et d’un phénomène bien connu dans toutes les langues de France, à savoir la rupture de la transmission intergénérationnelle.
Mais dans le même temps, il s’est produit une très forte mobilisation autour de la langue et ce renouveau littéraire et culturel a pris un essor considérable après la mort de Franco, en 1975.
Le changement politique en Espagne a correspondu à la mise en place des autonomies régionales, la Communauté autonome basque et la Communauté forale de Navarre pour ce qui concerne l’aire bascophone. Comme vous le savez, elle est aussi constituée du Pays basque de France, qui occupe la moitié du Département des Pyrénées Atlantiques.
- La création d’institutions politiques a permis des avancées significatives et si la situation dans les trois territoires administratifs est différente, il est certain que le rôle moteur de la Communauté autonome basque a eu une répercussion favorable en Pays basque de France comme en Navarre :
- Mesures de reconnaissance de la langue basque : ex, co-officialité du basque et de l’espagnol dans la Communauté autonome basque en 1978 et au début des années 801.
- Création d’Universités publiques2 et privées3 qui sont venues s’ajouter aux deux universités privées existantes4, de Centres de formation des maîtres bascophones et d’un Institut de formation des traducteurs.
- Création de radios5, d’une télévision6, de journaux (un quotidien7) et de magazines.
- La mise en œuvre d’une politique du livre en direction de la communauté éducative (ce marché captif a été une locomotive pour l’édition) et d’une production pour adultes largement subventionnée (le gouvernement autonome paye les 300 premiers exemplaires).
- Création de Prix littéraires (Prix Euskadi, Prix de la Critique, etc.).
Cela a favorisé une professionnalisation autour de la langue qui jusque-là était un secteur essentiellement militant.
Dans le même temps, s’est mis en place un système éducatif dans lequel des cursus complets en langue basque permettent d’étudier dans la langue de la maternelle à l’Université. Ce secteur bascophone draine de plus en plus d’élèves et d’étudiants. Évidemment, le développement de l’enseignement en basque a permis de former un lectorat bascophone susceptible de s’intéresser aussi bien à la littérature de jeunesse que plus tard aux publications pour adultes.
Le livre et la production littéraire dans la culture basque contemporaine
Je vais vous proposer quelques éléments d’appréciation pour vous faire comprendre de quelle nature a été l’accélération dont je vous parlais en introduction.
Le livre en langue basque :
Tout d’abord, intéressons-nous à l’évolution du nombre de titres publiés au cours des dernières années. Comme l’indiquent les chiffres8 ci-dessous, l’augmentation a été rapide et considérable.
1992 : 956 titres ; 1998 : 1445 titres ; 2003 : 1945 titres ; 2008 : 2483 titres.
Il faut aussi souligner que c’est un secteur de tradition très récente qui crée beaucoup mais réédite peu. Par ailleurs, l’augmentation de la part des traductions est le signe d’une ouverture croissante vers l’extérieur.
- Première édition : 1746 ; Deuxième édition : 280 ; dixième édition : 67.
- 2003 : Ouvrage original en langue basque : 69,2% ; ouvrage en traduction : 30,8%.
- 2008 : Ouvrage original en langue basque : 60% ; ouvrage en traduction : 40%.
La littérature pour adultes :
À titre d’information, je vous montre la répartition par genres de la littérature pour adultes au cours de l’année 20089. Elle est conforme à celle que l’on trouve en français. Romans, récits, nouvelles : 66% ; Poésie : 12% ; Théâtre : 3,5% ; Littérature traditionnelle, « bertsu »10 : 6% ; Essais : 3,5% ; Biographie, chroniques, Mémoires, Histoire : 4,5% ; autres (ex : religion, théologie) : 4,5%.
Pour conclure sur cet aspect sociologique, disons que par rapport aux systèmes de production en place dans les grands espaces culturels européens, une forme de normalisation très rapide s’est produite dans le cadre de la culture basque et, plus précisément, en matière de production de livres. Cependant, il faut ajouter que ce secteur culturel et économique demeure très fragile car il a été très protégé et fortement subventionné par les autorités locales.
Un demi-siècle de littérature en langue basque (1957-2010)
L’assignation au local pendant la période régionaliste (1897-1950)
Quel est l’acquis ou le passif (selon le regard porté) dont disposent les écrivains bascophones contemporains ? Historiquement, comme c’est le cas pour la plupart des littératures périphériques, « l’objet littéraire et esthétique Pays basque » est né du regard extérieur au cours du xixe siècle, lors des périodes romantique puis régionaliste des littératures française et espagnole.
Dans le cas du Pays basque, en matière de création de la valeur littéraire, l’influence la plus marquante de la littérature européenne fut sans nul doute, Ramuntcho le roman que Pierre Loti publia en 1897. Il s’agit d’un regard esthétisant et mélancolique qui fige le Pays basque dans une espèce d’éternité. Paradoxalement, elle semble le condamner à une disparition rapide et inéluctable.
Pour Pierre Loti et avec lui, pour les auteurs (Pierre Lhande11 ou Francis Jammes12, par exemple) qui ont écrit sur le Pays basque dans la première moitié du xxe siècle, la culture basque est attachée de façon contraignante à un cadre géographique très étroit et à un passé immémorial. Le tableau se veut flatteur sous la plume de ces écrivains. Cependant, présenter la culture basque de la sorte, c’est en fait la rejeter dans un « hors temps », une éternité mortifère. L’individu basque n’existe pas et sa présence au monde se justifie en tant qu’espèce nécessairement liée à un terroir. Une espèce qui ne pourrait pas exister ailleurs, coupée de ces caractéristiques natives en quelque sorte.
Il faut bien voir que sur le plan historique, cette assertion est fausse : à la même période, comme beaucoup d’autre populations pyrénéennes ou aquitaines, les Basques ont largement contribué à peupler l’Argentine, l’Uruguay, les États-Unis et se sont acclimatés sous d’autres cieux, se sont intégrés à d’autres peuples sans perdre totalement leurs caractéristiques de départ. Malgré tout, aux plans littéraire et esthétique, c’est la vision de Loti qui s’imposa pour de nombreuses années.
Les auteurs locaux, bascophones comme francophones et hispanophones acceptèrent pour la plupart de se voir au miroir de l’autre. Ils reprirent également l’image qu’on leur envoyait, tantôt pour l’imiter, tantôt pour l’amender, plus rarement pour s’opposer à elle. Malgré tout, à la suite de ces périodes régionaliste en France et costumbrista13 en Espagne, une période d’intense création en langue basque appelée la « Renaissance basque » se produisit. Elle s’acheva brutalement avec la guerre civile espagnole puis la deuxième guerre mondiale.
Les changements de la deuxième moitié du xxe siècle (1950-2000)
Après la deuxième guerre mondiale, de profonds changements se produisirent dans l’aire linguistique et culturelle basque. Du côté espagnol, ce furent les années de plomb de la culture basque avec l’effacement des élites culturelles par l’élimination physique ou l’exil. Du côté français, la période fut marquée par une profonde et durable disqualification socioéconomique. Le phénomène fut imposé de l’extérieur mais aussi accentué par un sentiment d’infériorité profondément intériorisé. Une citation d’Itxaro Borda résume bien cette souffrance qui accompagna la domination économique, culturelle et symbolique :
Partout en retard, nous naissons quand il est déjà tard dans l’histoire ; nous n’avons pas de passé, ou si nous en avons un, nous avons craché sur les restes14.
Après l’effacement de l’après-guerre, sur le plan littéraire, la reprise s’opéra au tout début des années soixante. Les livres précurseurs en la matière furent les deux premiers romans de Txillardegi15. Le premier parut en 1957 et s’intitulait Leturiaren egunkari ezkutua [Le journal secret de Leturia]. Écrit à la première personne, il constituait une indéniable prise de distance par rapport à la tradition littéraire héritée de l’avant-guerre et son énonciation collective héritée de la production régionaliste. Ce roman intégrait à la culture basque l’influence du roman psychologique européen, français en particulier. Le second roman de Txillardegi, Peru Leartzako (1960) fut très directement inspiré par l’existentialisme littéraire de Camus et de Sartre. La vie littéraire reprit aussi avec la parution de nouvelles revues (Egan16, Jakin17, etc.) au cours des années 50 et 60. La langue littéraire fut considérablement modifiée par l’établissement d’une langue unifiée, supradialectale qui s’imposa en une vingtaine d’années, non sans polémiques du reste, sous l’impulsion de l’Académie de la langue basque.
Les conditions d’apparition d’une scène littéraire moderne entre 1970 et 2000 tiennent à quelques facteurs que je vais résumer ici en trois points :
- Des auteurs à l’écoute de l’extérieur qui intègrent successivement l’influence de l’existentialisme et du marxisme, les techniques du roman et les leçons de la psychanalyse, l’apport du roman latino américain et, plus récemment, la littérature européenne contemporaine à l’image de Kundera ou de Handke.
- Le deuxième élément est un milieu culturel propice à l’éclosion littéraire : on est passé d’une culture militante à une culture de grande diffusion mais l’attachement à la langue est cependant resté une constante désormais partagée par l’ensemble de la société.
- Enfin, un lectorat en voie de consolidation et d’élargissement grâce à l’apprentissage de la langue à l’école et à des structures éditoriales viables au plan économique – quoique fortement aidées par les pouvoirs publics.
La création littéraire contemporaine
Cela explique qu’on trouve aujourd’hui un éventail d’écrivains et d’œuvres bien fourni. Pour ce qui concerne les écrivains, nous avons désormais trois ou quatre générations successives d’écrivains, tous nés après la seconde guerre mondiale, qui produisent des œuvres variées et conséquentes :
Ramon Saizarbitoria (1944) : Ehun metro [Cent mètres] (1976), Gorde nazazu lurpean [Cachez-moi sous terre] (2000)
Bernardo Atxaga (1951) : Etiopia [Ethiopie] (1978), Obabakoak [Ceux d’Obaba] (1989)
Joseba Sarrionaindia (1958) : Ni ez naiz hemengoa [Je ne suis pas d’ici] (1985), Lagun izoztua [L’ami gelé] (2001)
Itxaro Borda (1959) : 100% Basque (2001), Hautsak errautsa bezain [Tant la cendre que la poussière] (2002)
Kirmen Uribe (1970) : Bitartean heldu eskutik [Entre-temps prenez-lui la main] (2001), Bilbao-New-York-Bilbao (2008).
Unai Elorriaga (1973) : SP-rako tranbia [Le tramway du SP] (2001), Van Holft-en ilea [La chevelure de Van Holft] (2003)
Harkaitz Cano (1975) : Piano gainean gosaltzen [En déjeunant sur le piano] (2000), Belarraren ahoa [La bouche de l’herbe] (2004)
Ces auteurs investissent tous les genres littéraires et, notamment les genres contemporains majeurs : roman, autofiction, récit de voyage, etc.
Les trois éléments suivants sont à mettre plus particulièrement en valeur dans le contexte littéraire actuel :
- l’importance toujours croissante accordée par les auteurs dans leur création comme par leurs éditeurs à la production narrative : nouvelles, romans, récits.
- l’augmentation très sensible du nombre de femmes parmi les écrivains contemporains ; ainsi, à partir de la génération 1970, on approche de la parité homme-femme chez les nouveaux auteurs.
- l’accès à un statut semi-professionnel pour un petit nombre d’écrivains. Certes, seuls trois ou quatre auteurs parviennent à vivre totalement de leur plume (B. Atxaga, Andu Lertxundi, etc.). Cependant, une certaine proportion des auteurs reconnus tire une partie de ses revenus de sa production littéraire (notamment les livres pour la jeunesse, le secteur le plus porteur) tout en complétant son emploi du temps par des contributions journalistiques, des travaux d’édition, etc.
On assiste donc à une forme de « normalisation » de la vie littéraire en Pays basque. À cela est venue s’ajouter la reconnaissance internationale à travers plusieurs prix littéraires d’importance. Ainsi, Le Premio nacional de literatura de Madrid a été attribué à trois écrivains bascophones : Bernardo Atxaga [Obabakoak] (1989), Unai Elorriaga [SP-rako tranbia] (2001), Kirmen Uribe [Bilbao-New-York-Bilbao] (2009).
La présence des écrivains bascophones dans les grandes foires du livre internationales, la multiplication des traductions d’œuvres contemporaines dans un nombre croissant de langues étrangères, les échanges culturels nombreux qui permettent aux auteurs bascophones de séjourner à l’étranger sont autant de facteurs d’ouverture pour la littérature basque contemporaine.
Maintenant, plutôt que de vous donner force détails sur des écrivains et des œuvres dont la liste vous serait fastidieuse, je vous propose de détailler la poétique de l’écrivain de langue basque contemporain le plus connu et le plus novateur. Nous allons observer la stratégie littéraire qu’il a échafaudée afin d’échapper au déterminisme de la naissance, à la disqualification liée à l’étiquette longtemps discriminante d’écrivain régional ou local.
Une stratégie littéraire exemplaire : Bernado Atxaga
Joseba Irazu qui a pris le pseudonyme de Bernardo Atxaga est né en Guipuzcoa18, en 1951. Il a fait paraître son premier roman Ziutateak [Les Villes] en 1976. Depuis, il a publié une trentaine de titres (poésie, roman, théâtre, essais, livres pour la jeunesse, scénarios pour la radio, la télé et le cinéma). En 1989, il a obtenu le Prix national de littérature à Madrid pour un livre intitulé Obabakoak19. Depuis cette date, il a également obtenu d’autres prix importants (Pays basque, Espagne, Europe). En 2004, il a publié un important roman intitulé Soinu jolearen semea20 et en 2007, il a fait son entrée à l’Euskaltzaindia, l’Académie de la langue basque. Il a traduit lui-même la plupart de ses livres en espagnol et il est aujourd’hui accessible dans une vingtaine de langues. Il est devenu le premier écrivain d’expression basque véritablement professionnel.
Son œuvre et sa stratégie littéraire21 tranchent nettement avec le parcours des auteurs appartenant aux générations précédentes. Si ces derniers se tenaient généralement sur la défensive par rapport aux grandes cultures environnantes, Bernardo Atxaga a inauguré une position beaucoup plus offensive qui, depuis cette date, a largement fait école parmi les jeunes écrivains de langue basque. Pour échapper à la seconde division des lettres, il s’est d’abord attaché à donner de la valeur à son lieu de naissance, une valeur universelle, en quelque sorte. Pour cela, il a utilisé des techniques déjà éprouvées en littérature.
Afin de se faire connaître, lui l’écrivain basque disposant de bien peu de notoriété, il a choisi de s’en prendre aux gloires littéraires du passé qui sont passées par le Pays basque. Ainsi, il a d’abord attaqué Théophile Gautier qui a eu le tort de très peu parler (trop peu et très mal selon Atxaga) du Pays basque dans son Voyage en Espagne. Il s’oppose à Gautier au nom de l’idée que le Pays basque ne peut se dire que de l’intérieur. À travers cette polémique que l’on peut qualifier de transhistorique et dans laquelle, il a peu de chances d’être contredit par Gautier, il s’attache donc à disqualifier le regard extérieur :
Si vous lisez le Voyage en Espagne de Théophile Gautier vous verrez que la description qu’il fait du Pays basque fait l’impasse de la sonorité propre au pays. Il décrit avec minutie les mets qu’il a pu goûter, par exemple un plat composé de viande et de pommes de terre qu’on lui a servi à Astigarraga. Par contre, il n’écoute pas la langue, il reste imperméable à la sonorité de ce monde. C’est étrange. De même, il raconte qu’il a eu l’occasion de visiter Saint-Jean-de-Luz et note immédiatement que cette ville a un air mauresque. Gautier, bien entendu, a en tête les livres de Cervantes ou ceux, plus généralement, du Siècle d’Or espagnol. Ce qui explique qu’il ne perçoive au cours de sa visite que ce qu’il connaissait déjà par les livres. Pour moi qui suis né dans le monde qu’il décrit, rien ne sonne vrai.
« Obaba, monde secret », Bernardo Atxaga, Ed. Hiria & Egan, 1999, pp. 94-95.
Ainsi, il souligne les carences du discours habituel sur le Pays basque. Il fait également observer que l’on ne parle pas de son village dans la presse sinon à propos des chiens écrasés et des résultats sportifs. Quand on en parle dans les livres, son village est jugé à l’aune du monde des grandes villes et le Pays basque par rapport aux grandes nations voisines. Bref, ils sont décrits comme des sous-mondes :
À vrai dire, la vision que les journaux de San Sebastian proposaient de mon monde, celui d’Obaba me paraissait problématique. Obaba était un monde sans valeur. Pour ces journaux, pourtant relativement proches de ce monde géographiquement parlant, le monde d’Obaba n’avait droit qu’à un petit encart de la page douze. Qui plus est, les seules nouvelles qu’on y mentionnait avaient le plus souvent rapport à des parties de pelote ou à des jeux ruraux.
« Obaba, monde secret », Bernardo Atxaga, Ed. Hiria & Egan, 1999, p. 95
Il lui faut alors créer un récit « inouï », inédit sur son village natal (Asyeasu). Il lui invente un double symbolique, Obaba, le nombril du monde, à l’image du Macondo de Gabriel Garcia Marquez dans Cent ans de solitude. Il en fait le cœur d’un récit, d’une fiction et il en donne également une interprétation symbolique et esthétique à travers des essais. Tout cela pour augmenter la valeur de ce lieu natal si dévalorisé :
Obaba est un univers. C’est certes un territoire très petit du point de vue géographique. Mais culturellement (ou poétiquement) c’est un univers, comme j’aime à le dire, complet. Un univers aussi vaste que celui d’un écrivain japonais. Cette valorisation est essentielle.
« Obaba, monde secret », Bernardo Atxaga, Ed. Hiria & Egan, 1999, p. 96.
Précisément, ces essais lui permettent de théoriser sa position. Il convoque des autorités internationales (références littéraires et philosophiques) pour échapper au jeu stérilisant centre/périphérie, dominant/dominé du contexte espagnol qui le défavorise. Il utilise la théorie littéraire, se complaît dans la métalittérature pour quitter la posture du créateur autochtone naïf (natif), supposé ressentir les choses et l’univers sans être capable de penser et de se penser lui-même. Il conteste la hiérarchie des genres établis et des catégories mises en place par la théorie littéraire dominante, anoblit le fantastique, pratique et préconise le plagiat :
Il me manquait encore un dernier élément pour arriver à rendre compte de cet univers et à faire ce livre (Obabakoak). Je savais que pour trouver de la poésie, comme dirait Auden, Obaba était un bon terrain. Mais l’institution littéraire voulait me persuader du contraire. Les univers ruraux, comme celui d’Obaba, n’ont jamais fourni matière qu’à des livres naturalistes, d’une simplicité littéraire rudimentaire. La véritable poésie n’a pas pu y fructifier. Par conséquent il nous fallait, à nous qui voulions écrire en langue basque sur des univers tels que celui d’Obaba, une nouvelle théorie littéraire qui ne fût pas la même que celle d’un écrivain de Londres.
« Obaba, monde secret », Bernardo Atxaga, Ed. Hiria & Egan, 1999, p. 96.
Enfin Atxaga bouleverse les données de la problématique linguistique. Il écrit la version originale de ses œuvres en basque puis se traduit lui-même en espagnol. D’ailleurs, il pratique une traduction créative ou créatrice dans la mesure où il retouche beaucoup son texte d’une version à l’autre.
De par son œuvre tout à fait exceptionnelle, il a mis au jour les contours d’une situation nouvelle dont je ne soulignerai ici que deux éléments.
Un public nouveau et élargi existe pour l’écrit en langue basque : les écoliers (Atxaga a beaucoup écrit pour les enfants), les étudiants et les jeunes adultes ayant suivi une scolarité en langue basque ont contribué à renouveler le paysage littéraire. Ils pèsent sur l’économie du livre par leur nombre mais aussi par la nature de leurs attentes en matière de lecture.
La réflexion sur la langue qui avait largement été une affaire de linguistes dans la génération précédente est aujourd’hui pleinement prise en charge par les écrivains. Le fait que leurs œuvres écrites en langue basque trouvent un écho en traduction auprès des publics étrangers donne du poids aux prises de position des écrivains. Ceux-ci exercent une influence croissante sur l’évolution de la langue, tout comme cela se passe dans les pays de grande tradition culturelle et littéraire.
À travers l’exemple d’Atxaga, vous avez vu que le rapport de la création littéraire au lieu de sa naissance a largement évolué. Finalement, B. Atxaga est plus proche pour ceux qui connaissent ces mondes-là des écrivains des Caraïbes (P. Chamoiseau, R. Confiant, E. Glissant) ou des problématiques posées par les spécialistes des littératures post-coloniales que de la position de fuite irrémédiable évoquée par les écrivains « néo-régionalistes » français comme Pierre Bergougnioux.
Conclusion
En conclusion, on peut dire que des écrivains comme Bernardo Atxaga s’efforcent de faire mentir l’assertion paresseuse mais répandue que l’on ne peut pas faire de la bonne littérature dans son petit pays et dans sa petite langue. Tout l’art du créateur consiste à démontrer qu’il n’y pas de petit pays et que l’endroit où il se trouve est bien le lieu où il se passe des choses intéressantes. Il montre également qu’il n’y a pas de petite langue dès lors que l’on peut lui faire dire ce que l’on veut et lui donner toutes les tonalités d’une langue de création à part entière.
À l’instar de Bernardo Atxaga, la nouvelle génération des écrivains bascophones propose une nouvelle géographie mentale pour le Pays basque. Ils souhaitent modifier les traditionnels rapports centre-périphérie et ne raisonnent plus dans le cadre des nations des xixe et xxe siècles.
En sortant de ce cadre, en se situant dans un espace littéraire européen, en se donnant pour références d’autres traditions littéraires, d’autres espaces culturels, ils souhaitent échapper à la situation de tutelle « naturelle » des cultures espagnole et française, à la seconde division de la culture et de la littérature pour reprendre la métaphore sportive.
J’espère que nous n’attendrons pas dix ans avant de nous revoir pour que je puisse vous donner des nouvelles de la suite de la partie.
