Les nouveaux aspects de la littérature en langue bretonne au tournant du xxie siècle

DOI : 10.54563/bdba.838

p. 43-54

Plan

Texte

Alors que le nombre des locuteurs du breton est sur le point de passer en dessous de 200 000, son enseignement se développe sensiblement à l’orée du xxie siècle. Cette situation entraîne bien évidemment une évolution du lectorat et de ses attentes. Les statistiques établies par l’Office de la langue bretonne et publiées dans son deuxième « rapport général sur l’état de la langue bretonne (2002-2007)1 » montrent le dynamisme et la variété de la production littéraire en breton au tournant du xxe et du xxie siècle. Cependant, ces statistiques demandent à être réactualisées et interrogées plus en profondeur pour mettre en évidence les difficultés rencontrées par l’édition littéraire en langue bretonne aujourd’hui.

Qui publie en breton ?

La Bretagne (à cinq départements) est un pays de livres puisqu’elle se situe au second rang après l’Île-de-France en matière d’édition avec 1 300 ouvrages publiés en moyenne par an. Sur ces 1 300 livres, bon an mal an, 80 sont en breton soit à peu près 6% de l’ensemble. Remarquons que les livres bilingues sont ici comptabilisés parmi les livres en breton.

Le germe meurt

La fermeture en 2004 des éditions An Here [Le Germe], créées en 1983, qui dominaient le paysage éditorial bretonnant depuis les années 90 a laissé un grand vide. Publiant à ses débuts du matériel pédagogique pour les écoles Diwan [Le germe sortant de terre], cet éditeur s’est professionnalisé et a diversifié son offre en s’intéressant aux bandes dessinées (traduction de Tintin entre autres) et en reprenant les éditions littéraires Al Liamm [Le lien] au départ en retraite de son fondateur, Ronan Huon. La faillite de cet éditeur a rendu patentes la fragilité de l’édition en breton ainsi que la dépendance des structures éditoriales vis-à-vis du Conseil Régional et de ses subsides (plus de 80% des aides à l’édition en breton).

Un nouveau départ

Cette disparition a entraîné la recomposition complète du paysage éditorial bretonnant. Qu’en est-il donc cinq, six ans plus tard ? Les chiffres que nous donnerons pour 2008, 2009 nous ont été aimablement communiqués par l’Office de la langue bretonne et quelques autres pour 2010 par les éditeurs que nous avons contactés.

2008 a été une année faste puisque ce n’est pas moins de 98 ouvrages qui ont été publiés en breton ; 2009 a marqué un retour à la « normale » avec 82 titres publiés. Ce qui saute aux yeux lorsque l’on regarde le nombre des livres publiés en breton par chaque maison d’édition, c’est que deux d’entre elles se partagent près de 40% des parts. Il s’agit d’une part de TES (Ti-Embann ar Skolioù brezhonek [Maison d’édition des écoles bretonnantes]), fondée en 1993, qui dépend du CRDP de Rennes et est en partie financée par la Région ; il s’agit d’autre part de Keit Vimp Bev [Tant que nous vivrons (sic)], une association de loi 1901 fondée en 1982. On notera et déplorera, cependant la baisse significative en valeur absolue et relative du nombre d’ouvrages publiés par TES. On notera aussi la cure de jouvence d’Emgleo Breiz [Entente bretonne] qui se hisse à la troisième place avec près de 10% des parts et huit ouvrages publiés chaque année. Précisons qu’Emgleo Breiz est l’un des très rares éditeurs à ne pas utiliser l’orthographe peurunvan2.

Figure 1.

Figure 1.

Ces trois éditeurs mis à part, ce qui caractérise le plus les maisons d’édition en langue bretonne est l’irrégularité de leur production. En effet, nombreuses sont celles qui après avoir publié jusqu’à cinq titres une année ne publient rien l’année suivante, et inversement. En outre, rares sont les véritables entreprises dans le monde éditorial bretonnant. En fait, ces entreprises, comme Coop Breizh qui est par ailleurs le principal diffuseur des autres maisons d’édition, publient généralement en français et très ponctuellement en breton. Toutes les autres, soit plus des deux tiers, sont des associations de loi 1901 dans lesquelles le bénévolat reste la règle. Seules, quelques-unes comme TES, Keit Vimp Bev et Emgleo Breiz ont quelques salariés. Le militantisme et le bénévolat demeurent donc le moteur principal de l’édition en breton.

Que publie-t-on ?

Un nouveau public

Le fait marquant des deux dernières décennies est l’augmentation du nombre des élèves inscrits dans les filières immersives (Diwan) et bilingues publiques ou catholiques. Publier pour ce nouveau public est devenu une nécessité pour deux raisons majeures : premièrement, il faut offrir à ces jeunes bretonnants des lectures qui correspondent à leur niveau de langue ainsi qu’à leurs goûts ; deuxièmement, il s’agit pour les éditeurs d’un marché porteur leur assurant un avenir. La progression du nombre des livres pour enfants et adolescents est donc très sensible. En 2000, un livre sur quatre était destiné aux jeunes ; depuis 2005, c’est presque un livre sur deux. Pour 2008 et 2009, les proportions sont à peu de chose près inchangées : 52% de livres pour adultes, 37% de livres pour enfants et 11% de livres pour adolescents.

Figure 2.

Figure 2.

La domination du genre narratif

Le roman et la nouvelle tiennent toujours une place prépondérante dans l’édition en langue bretonne. En 2006, ces deux genres représentaient 40% de ce qui était édité en breton contre 20% en France et en français. En 2008 et 2009, on constate un renforcement de cette tendance puisque cette proportion est même passée au-delà de 60%.

C’est pour les adultes que l’offre est la plus variée puisque romans, recueils de nouvelles et mémoires ne représentent que 53% des titres en 2008 et 2009. Pour ce qui est des autres genres littéraires, on trouve 8% pour la poésie, 2% pour le théâtre, 2% la religion et 1% pour les contes. Il faut aussi noter la publication en 2008 et 2009 de trois « beaux livres ». La bande dessinée n’est pas en reste avec trois titres en 2009 et six en 2008. Il ne faut évidemment pas oublier que 25% des publications concernent la langue elle-même avec des ouvrages de grammaire, de linguistique, des dictionnaires et des méthodes d’apprentissage.

La prééminence du roman et de la nouvelle est encore plus nette dans les livres pour adolescents puisque sur neuf livres destinés à ce public en 2009, un seul n’appartenait pas à cette catégorie ; et il s’agissait d’un livre scolaire. Sur ces huit petits romans publiés, sept ont été publiés par Keit Vimp Bev.

Figure 3.

Figure 3.

On retrouve le même déséquilibre en ce qui concerne les livres pour enfants pour lesquels on trouve 80% de romans et nouvelles contre 20% de livres scolaires. Il convient cependant de nuancer ce tableau en s’intéressant aux périodiques. Keit Vimp Bev publie en effet deux mensuels pour les plus jeunes : Rouzig [Petit Roux] destiné aux 3-7 ans et Louarnig [Petit Renard] destiné aux 7-12 ans. Ces deux publications sont le fruit d’une collaboration entre Occitans, Basques, Catalans, Corses et Bretons au sein de l’association Coopelingua. Louarnig, lancé en 2000 est en effet l’adaptation de l’occitan Plumalhon [Petite plume-duvet] lancé lui en 1995. En 2001 en revanche, ce sont les Bretons de Keit Vimp Bev qui sont à l’origine de Rouzig destiné aux plus jeunes. Il convient de dire également un mot de Meuriad [Tribu], un mensuel lancé lui aussi par Keit Vimp Bev en 2003 et destiné aux grands adolescents ainsi qu’aux amateurs de bandes dessinées. Cette aventure a dû cesser en 2007, après 50 numéros, faute d’avoir trouvé un lectorat suffisamment nombreux pour assurer la viabilité d’une publication intéressante, mais coûteuse.

Depuis 2005, Keit Vimp Bev publie également Ya ! [Oui !], un hebdomadaire sur le modèle de la Setmana [La Semaine], l’hebdomadaire occitan créé en 1995. Deux salariés sont chargés de la rédaction des articles et de la coordination d’une petite dizaine de collaborateurs bénévoles réguliers ou occasionnels. Depuis 2007, Ya ! a été augmenté d’une page bandes dessinées, mots croisés et sudokus pour consoler les orphelins de Meuriad. Bremañ [Maintenant], un mensuel publié à Rennes par l’équipe de Skol an Emsav [L’école du mouvement] depuis 1980 traite de culture, d’information bretonne, nationale et internationale.

Nouveauté et réédition, création et traduction

Alors que 51% de ce qui est édité en France est en réalité réédité, 84% des titres édités en breton sont des nouveautés. Les ouvrages réédités sont surtout à caractère pédagogique ou linguistique grand public comme le Petit dico érotique du breton3. Les ouvrages de fiction contemporains ne sont que rarement réédités. Quelques ouvrages exhumés des limbes font aussi parfois l’objet d’une réédition par des passionnés. Il est vrai que le Conseil Régional n’aide pas à la réédition de livres publiés pour la première fois il y a moins de 50 ans alors que les coûts de réalisation des nouveautés en breton sont financés à 50% et ceux des livres bilingues à 25%.

En sus d’être des nouveautés, les livres édités en breton ne sont que rarement des traductions puisque les deux tiers ont été créés en cette langue. La tendance est encore plus nette en ce qui concerne les livres bilingues avec 81% de créations originales. On doit certes se réjouir de cette créativité, mais le revers de la médaille ne doit pas être occulté : peu d’œuvres de la littérature mondiale sont traduites en breton. Autant une traduction du Grand Meaulnes en breton4, aussi réussie soit-elle, pourrait apparaître superfétatoire à certains puisque tous les bretonnants ou presque connaissent le français, autant H.G. Wells, Tolstoï et même Harlan Coben constitueraient des possibilités de lecture en breton intéressantes. On relèvera tout de même avec grand intérêt la traduction d’un recueil de nouvelles du Galicien Manuel Rivas par Mark Kerrain, A lingua das bolboretas sous le titre Teod ar balafenned [La Langue des papillons]5 ainsi que les nombreuses traductions du grec, ancien ou moderne, d’Alan Botrel6.

À combien tire-t-on ?

S’il est important de savoir ce qui est publié, il est tout aussi important de savoir à combien d’exemplaires on publie afin de tenter de mesurer l’importance du lectorat. Il est beaucoup plus facile d’avoir des chiffres fiables pour les périodiques que pour les livres puisqu’ils fonctionnent surtout par abonnement et nous permettent donc d’avoir une idée assez précise de ce lectorat habituel en breton. Ya !, destiné principalement aux adultes et assez facile à lire, a 1100 abonnés ; Bremañ, un peu plus difficile d’accès, en a presque autant. Pour ce qui est des plus jeunes, Rouzig revendique 713 abonnés alors que Louarnig n’en a plus que 387. La baisse sensible du nombre des abonnés à Louarnig s’explique en partie par un problème de régularité de la publication et par la difficulté à vraiment cerner son lectorat.

En ce qui concerne les revues littéraires en langue bretonne Al Liamm-Tír na nÓg [Le Lien-Terre de jeunesse (la seconde partie du titre est en irlandais)], la doyenne puisque fondée en 1945, peut compter chaque mois sur 650 abonnés et Brud nevez7 sur 280. Ces deux revues littéraires étant aussi des éditeurs de livres, connaître l’importance de leur lectorat nous permet d’approcher assez précisément le nombre des lecteurs réguliers en breton. En effet, Brud Nevez avec ses 280 abonnés tire en général 300 exemplaires de ses livres en breton. Il semble que peu de gens soient abonnés simultanément à Al Liamm et à Brud nevez en raison de la querelle orthographique. Cependant, il apparaît que les recueils de nouvelles édités par la maison d’édition adossée à chacune de ces revues sont volontiers lus par les lecteurs de l’autre revue. Il en va de même pour les romans.

Les freins à la lecture

Il serait méthodologiquement hasardeux d’additionner le nombre des abonnés aux différentes revues pour obtenir le nombre des lecteurs en breton puisque d’une part, certains peuvent être abonnés à plusieurs publications et que d’autre part, un exemplaire peut être lu par plusieurs personnes. On peut cependant repérer un noyau dur d’environ 2000 ou 3000 lecteurs assidus en breton. Ce n’est pas négligeable si l’on considère à la suite de l’enquête menée par le journaliste et sociolinguiste Fañch Broudic en 20078 que 20 000 personnes peuvent lire assez aisément en breton. C’est d’autant plus beau que le breton étant une langue minoritaire, cette pratique de la lecture en breton s’ajoute à la lecture dans la langue dominante qu’est le français. À une époque où on lit de moins en moins…

En 2005, le Centre Régional du Livre en Bretagne sur la demande du Conseil Régional, a diligenté une enquête sur les habitudes de lecture des brittophones afin d’identifier les attentes auxquelles on ne répondait pas. Nous reprenons ici quelques conclusions du rapport. Premièrement, bibliothécaires et libraires soulignent, mais on pouvait s’y attendre, que la lecture en breton reste minoritaire et que, ceci est plus décevant, le nombre des lecteurs ne progresse pas. Deuxièmement, les plus jeunes comme les plus âgés demandent des livres rédigés dans un breton simple et facile à lire. Troisièmement, il est évident que les adolescents sont très peu enclins à lire en breton et ne lisent à vrai dire que ce que les professeurs leur imposent. La moitié des collégiens affirment même ne pas aimer lire en breton et 40% estiment leur niveau de langue insuffisant pour le faire. Ne leur proposer que des nouvelles et des romans comme aujourd’hui ne semble donc pas le meilleur moyen pour les faire lire en breton. Seul Bannoù-Heol [Rayon de soleil] propose des bandes dessinées (Boule et Bill, Les Bidochons, Thorgal…), mais elles semblent plus du goût des adultes nostalgiques de leurs jeunes années que des adolescents. Notons cependant la publication en 2006, chez Embannadurioù an Amzer [Éditions du temps], disparues en 2010, d’An Neñva [La Zone céleste]9, le premier Manga traduit en breton.

Même les étudiants en breton de l’université de Rennes ne semblent pas être de gros lecteurs dans cette langue qu’ils sont pourtant censés étudier. D’après une étude menée par Kuzul ar Brezhoneg [Conseil du breton], la majorité ne lit qu’entre un et cinq livres par an. Notons qu’ils lisent surtout des romans et des nouvelles et que seulement 30% les trouvent trop difficiles à lire.

Une coupure générationnelle

Avec 11% des parts, le déficit en livres pour adolescents est évident ; ce lectorat est en effet difficile à cerner et demande donc beaucoup d’efforts et de créativité tant de la part des auteurs que des éditeurs. Concevoir un livre pour jeunes enfants est en effet un peu plus simple : une bonne idée d’histoire reposant sur une question de morale, des phrases simples, des images soignées. Pour les adultes, c’est déjà un peu plus compliqué, mais les auteurs étant souvent de bons lecteurs, ils ne manquent pas de modèles. Pour les adolescents, la tâche est autrement plus ardue, et ceci pour de nombreuses raisons.

Tout d’abord, il convient de constater la coupure générationnelle. Les écrivains les plus prolifiques sont pour la plupart des quinquagénaires ou des sexagénaires pour lesquels écrire en breton est avant tout un plaisir et parfois un acte militant. Beaucoup ont redécouvert et étudié leur langue maternelle sur le tard. Ayant attrapé le virus de l’écriture ils se sont mis à écrire dans cette langue chérie des livres du même genre que ceux qu’ils aiment lire en français ; le genre policier est ici dominant et Yann Bijer y excelle avec les enquêtes du commissaire Kaou Kemener10.

Figure 4.

Figure 4.

Le premier manga traduit en breton

D’âge mûr et ayant eu une vie bien remplie, les auteurs sont souvent d’excellents conteurs qui, faute d’un auditoire toujours disponible, laissent par écrit libre cours à leur faconde, pour le plus grand plaisir de leurs lecteurs. De nombreuses nouvelles s’articulent autour d’un personnage ou d’un groupe de personnages hauts en couleur rencontrés à un moment ou à un autre dont ils noircissent ou enjolivent à l’envi le portrait, les aventures et les destinées. Hervé Lossec, qui a longtemps travaillé dans la banque, nous en dresse quelques-uns des plus savoureux dans son recueil de nouvelles Buhez ha fent [Vie et humour], publié en 2009.

Figure 5.

Figure 5.

Vent d’Ouest par Yann Bijer

Ces deux derniers auteurs comme bien d’autres sont touchés par la déferlante patrimoniale, et se plaisent à raconter la Bretagne de leur enfance ou pour être plus exact de leurs souvenirs. Conscients qu’ils ont vécu et vivent une époque charnière, ils noircissent du papier pour nous laisser un témoignage dans lequel transparaissent des sentiments mêlés et beaucoup d’humour. Dans Avel Gornog [Vent d’ouest], Yann Bijer nous plonge en 443 pages (rares sont les livres de ce volume en breton) dans l’univers de sa grand-mère, une fillette d’une dizaine d’année vivant la guerre de 14-18 dans le petit port de Lechiagat. Présenté comme un roman et se lisant comme tel, Avel Gornog tient de la monographie détaillée et illustrée de photographies d’époque. De plus, pour mieux décrire cet univers disparu, Yann Bijer utilise avec brio le breton de son pays bigouden et offre en fin d’ouvrage un lexique pour que les lecteurs puissent le suivre.

Cette volonté présente chez de nombreux auteurs de donner à leur breton écrit une coloration locale perçue comme un gage d’authenticité déroute et agace bien des néobretonnants qui se lassent de devoir aller chercher dans le dictionnaire des mots qui parfois ne s’y trouvent pas ou sont orthographiés de manière différente ; ce qui pour eux revient souvent au même.

Cette coupure générationnelle est aggravée par le fait que la plupart des adolescents d’aujourd’hui n’entendent rien ni à l’agriculture ni à la pêche. Ils ne connaissent donc pas les lexiques liés à ces activités et dont dérivent nombre d’expressions idiomatiques. De plus, nos élèves de collège et de lycée, des citadins le plus souvent, n’aiment pas trop qu’on leur parle de la misère dans les campagnes autrefois et semblent préférer les histoires de droguées prostituées de seize ans.

Sans aller jusque-là, quelques éditeurs tentent d’offrir aux jeunes des livres censés leur plaire. TES, lié au CRDP, a ainsi lancé en 2005 la Collection Koad Glas [Bois Vert] qui propose aujourd’hui 10 titres à son catalogue. Ces petits romans (80 pages en moyenne) appartiennent à des genres variés (policier, social, historique…). Les auteurs sont presque tous chevronnés et ont réussi à écrire dans une langue simple sans être fade. Keit Vimp Bev n’est pas demeuré en reste avec cinquante titres publiés à destination des adolescents ces cinq dernières années. Une grande partie de ces livres a été éditée dans le cadre de Priz Ar Yaouankiz [Le prix de la jeunesse] né de la collaboration entre Keit Vimp Bev et l’association FÉA (Formation-Éducation-Jeunesse) depuis 2004. Ce prix est doté d’une récompense de 500 € pour le vainqueur et de 250 € pour les deux dauphins. Il s’agit de très courts « romans » (entre 40 et 50 000 signes) et originaux (pas de traduction). Priz ar Yaouankiz a permis de faire connaître quelques jeunes auteurs et a aussi incité quelques auteurs chevronnés comme Yann Gerven à écrire de nouveau pour les adolescents. Grâce à cette jeune génération, et sans délaisser les romans policiers ou historiques, le breton explore les vastes horizons de la science-fiction et de l’heroic-fantasy. C’est là un signe de vitalité et de renouveau. De plus, la présentation de ces livres est agréable avec de nombreuses images. Cependant, les textes requerraient une relecture plus attentive et l’iconographie devrait être plus respectueuse du texte pour que ces ouvrages puissent être utilisés en classe.

Pour terminer, il faut signaler que la jeune directrice des vénérables éditions Emgleo Breiz, a su trouver de nouveaux auteurs qu’elle publie dans une nouvelle collection, au ton humoristique voire caustique (Roll-diroll, jeu de mots que l’on pourrait traduire par : catalogue déchaîné), comme Jean-Christophe Bozec avec Seks ha farz [Sexe et plaisanterie en clin d’œil au plat breton appelé Kig-ha-farz] ou Maïwenn Morvan avec Buhez prevez Lola P.

Figure 6.

Figure 6.

La vie privée de Lola P.

Conclusion

La production littéraire en breton est à l’image de l’état de la langue et de la société. Intégrés dans une société française qui lit de moins en moins, il serait étonnant que les Bretons lisent de plus en plus, et dans une langue qu’ils n’ont pas appris à lire à l’école ou qui leur est seconde puisque apprise à l’école. Elle est en outre marquée par la coupure générationnelle entre les bretonnants de naissance et ceux qui apprennent le breton à l’école. Les premiers ont un breton appris en famille ou au contact d’un voisinage rural et les seconds sont des citadins qui bien souvent ne connaissent le breton que dans le cadre scolaire ou avec des jeunes qui l’ont eux aussi appris dans ce cadre. Leur breton se caractérise hélas! bien souvent par une syntaxe calquée sur celle du français conjuguée à un purisme du lexique au goût d’aspartame. Le défi principal auquel sont donc confrontés les écrivains et les éditeurs aujourd’hui est d’offrir aux nouvelles générations des romans et des nouvelles qui leur plaisent, mais dans un breton qui leur soit accessible mais irréprochable, autant que faire se peut, au niveau de la syntaxe. En fait, ce qui manque le plus aujourd’hui, ce sont les correcteurs fiables travaillant en amont de la publication pour aider les jeunes écrivains et une critique littéraire digne de ce nom en aval.

Notes

1 Observatoire de la langue bretonne, La Langue bretonne à la croisée des chemins, Deuxième rapport général sur l’état de la langue bretonne (2002-2007), Rennes, Office de la langue bretonne, 2007. Retour au texte

2 L’orthographe Peurunvan (complètement unifiée) a été mise au point dans les années 1930. Malgré de fortes réticences d’ordre idéologique et parfois linguistique elle est devenue peu à peu d’un usage presque général dans l’enseignement. Retour au texte

3 Martial Menard, Petit dico érotique du breton, Speied, Coop Breizh, 2009. Retour au texte

4 Alain Fournier, Jean-Pierre Thomin, Meaulnes Veur, Brest, Emgleo Breiz, 2000. Retour au texte

5 Manuel Rivas, Mark Kerrain (trad.), Teod ar balafenned, Lannuon/Lannion, An alarc’h-Sav-Heol, 2009. Retour au texte

6 Par exemple le chef-d’œuvre de Dido Sotiriou, An douaroù gwad [Les Terres de sang], Lesneven, Skrid, 2000. Retour au texte

7 Le nouveau Brud [Renommée] puisqu’il a succédé en 1976 à la revue Brud créée en 1957. Retour au texte

8 Fañch Broudic, Parler breton au xxie siècle, Brest, Emgleo Breiz, 2009. Retour au texte

9 Wee Tian Beng, An Neñva / The celestial Zone, Nantes, Éditions du temps, 2006. Retour au texte

10 Trois romans publiés par Emgleo Breiz : Teñzor dindan-vor ar Priñs-Frederik [Le Trésor sous-marin du Prince-Frédéric] (2002), Dindan daoulagad Meheut [Sous les yeux de Meheut] (2002), Trêz ar Vari-Vorgan [La Plage de la Marie-Morgane] (2003). Retour au texte

Illustrations

Citer cet article

Référence papier

Cédric Choplin, « Les nouveaux aspects de la littérature en langue bretonne au tournant du xxie siècle », Bien Dire et Bien Aprandre, 28 | 2012, 43-54.

Référence électronique

Cédric Choplin, « Les nouveaux aspects de la littérature en langue bretonne au tournant du xxie siècle », Bien Dire et Bien Aprandre [En ligne], 28 | 2012, mis en ligne le 01 mars 2022, consulté le 05 novembre 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/838

Auteur

Cédric Choplin

CRBC Rennes 2

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