Le volumineux roman En la forêt de longue attente, écrit en 1949 par Hella Serafia Haase1, est une biographie littéraire du poète Charles d’Orléans. Née en 1918 à Djakarta, où elle a vécu jusqu’en 1938, son auteure commence, dès l’âge de douze ans, un roman historique sur la révolte néerlandaise contre l’inquisition espagnole de 1568. En 1938, elle obtient son baccalauréat langues classiques, quitte les Indes Néerlandaises pour poursuivre ses études, s’inscrit en lettres néerlandaises, puis en lettres scandinaves à Amsterdam. En 1941, seule aux Pays-Bas en pleine guerre, elle abandonne ses études en raison du « trop plein de Siegfried et consorts », et elle finit par s’inscrire à l’école de théâtre d’Amsterdam. Ses parents étant internés dans un camp japonais, après la capitulation des Indes Néerlandaises, la jeune femme est contrainte de subvenir à ses besoins, elle commence à écrire des pièces de théâtre, notamment une pièce sur Charles d’Orléans, dont elle considère les dialogues trop fastidieux pour être vraisemblables. En 1944, elle se marie, sa première fille naît la même année, mais décédera à l’âge de trois ans.
En la forêt de longue attente est le premier de ses romans historiques, voire antiques sur la France, l’Italie et la Grèce ; elle écrira notamment un roman sur Hadrien, un empereur de Rome au ve siècle de notre ère, que les lecteurs français associeront aux Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, ce qui lui vaut d’emblée la qualification de la « Yourcenar néerlandaise »2.
Pour comprendre le sens de la brève intrusion de Louis XI dans le roman, qui est le fruit de la longue période de séparation, nous aborderons tout d’abord la position de l’auteure par rapport à ses sources. Nous verrons ensuite en quoi les allusions à Louis et sa présence dégagent le sens de la voix de la conscience de Charles, reflet de sa réflexion, de ses sentiments et de sa poésie. L’univers de Charles d’Orléans s’avère à l’opposé de celui de Louis XI, car, contrairement à son oncle, celui-ci incarne une raison politique où la conscience n’a pas de place3. Le conflit de ces deux mondes peut être considéré comme une métaphore de la rupture que le nazisme a représenté pour l’Europe. Quant à Louis XI, il représente un monde dénué de poésie et de sentiments.
Le roman
Charles d’Orléans est le fils de Louis d’Orléans et de Valentine Visconti de Milan, il est aussi le neveu du roi fou Charles VI et d’Isabeau de Bavière. Après l’assassinat de son père par le duc de Bourgogne, le jeune duc se retrouve à la tête de la maison d’Orléans, et c’est avec ses frères Philippe, Jean et Dunois, le bâtard d’Orléans, qu’il défendra tant bien que mal leurs intérêts. En 1414, secondé par Bernard d’Armagnac, le père de Bonne d’Armagnac, sa seconde femme, il est au sommet de la gloire. Pendant cinq ans, il sera l’homme le plus puissant de France, mais en 1415 il est fait prisonnier par les Anglais à la bataille d’Azincourt. Pendant sa captivité, le traité de Troyes empêche le futur Charles VII d’accéder au trône au profit de son gendre Henri V, roi d’Angleterre. Charles VII sera d’autant plus humilié que sa mère, Isabeau de Bavière, le renie en public en l’appelant le bâtard d’Orléans. Cette double trahison est en partie à l’origine de la tournure tragique qu’a prise l’histoire de France. Pendant l’absence du poète, Dunois défendra la maison d’Orléans et il combattra aux côtés de Jeanne d’Arc. Charles d’Orléans, après avoir accepté le traité d’Arras en faveur du duc de Bourgogne, finit par être libéré. Une fois de retour en France, il épouse Marie de Clèves, de 35 ans sa cadette, et il aura avec elle deux filles et un fils, le futur roi de France : Louis XII.
Dans le récit, véritable tragédie en cinq chapitres, dont le prologue expose les prémices de la vie tragique du poète, chaque titre est suivi d’une devise se rapportant à l’un des personnages principaux.
Louis XI, personnage secondaire particulièrement antipathique, ne rencontrera Charles qu’au cinquième chapitre du roman, alors qu’en quelques phrases il anéantit son univers. L’ultime réponse de Charles au roi consiste en un exposé sur sa poétique4 platonique de la bonté, du bonheur, et de la beauté, puis, avant de mourir, il revoit sa vie à rebours sous forme d’allégories5, le roman étant l’histoire du déclin du monde féodal et de la naissance du monde moderne incarnés par les deux antagonistes.
Dans l’introduction du roman, l’auteure dit vouloir retracer « la lente et souvent douloureuse évolution d’un être qui parvient, grâce à la découverte de la créativité, à rester fidèle à lui-même, et ce en dépit du rôle social que les circonstances l’obligent à assumer. »
C’est pourtant Louis XI qui, tout en cherchant à le détruire, permettra à Charles d’avoir accès à la vérité tant recherchée :
« Je me rends compte que ce que je tenais jusqu’ici pour la réalité – n’est pas la réalité. Le monde dans lequel on veut être grand, puissant et redouté, votre monde, sire, est une chimère. » Il toussa et chercha à reprendre son souffle. « Je n’aurai pas vécu en vain … si je peux … une seule fois … entrevoir le monde réel. »
Haasse s’est inspirée de Champion, Michelet, Monstrelet, Valet de Viriville, Erlanger et Héricault6 et comprime les renseignements dans les dialogues. Comme Champion l’avait fait, elle cadre les poèmes dans un contexte réaliste : Bonne d’Armagnac, paysages et lieux familiers, et en particulier dans l’histoire de France. Les faits historiques et les chaînes d’images et d’idées à la manière de Michelet7 déterminent la structure du roman. À Michelet elle emprunte encore l’antithèse de deux mondes opposés incarnés par deux hommes, celui de la France et celui de la Bourgogne8.
L’auteure s’inspire de l’antagonisme entre le duc de Bourgogne et Louis d’Orléans afin de faire émerger Charles d’Orléans et Louis XI comme des personnages diamétralement opposés, car l’influence de l’environnement des ducs de Bourgogne sur Louis XI détermine le dénouement du roman9.
Michelet, fin psychologue, avait usé de son ironie pour décrire le dauphin, le futur Louis XI, réfugié chez le duc de Bourgogne, comme un jeune homme entièrement à la merci de la bonne volonté de ses hôtes :
Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de sa table, était justement l’homme qui pouvait le mieux voir ce qu’il y avait de faible dans le brillant échafaudage de la maison de Bourgogne. Il avait bien le temps d’observer, de songer dans son humble situation, il attendait patiemment à Genappe, près de Bruxelles, malgré la pension que lui payait son hôte, à grand’peine pouvait-il subsister, avec tant de gens qui l’avaient suivi…
Cette période d’attente est décrite par Monstrelet et Valet de Viriville comme une période de manipulations politiques inquiétantes de Louis XI contre son père Charles VII (de 19 ans seulement son aîné) dans le but de faire tomber ses hommes de confiance, comme par exemple Dammartin qui, Louis XI en attestera à Charles, sera ensuite un de ses plus fidèles serviteurs. Lors de l’ultime entretien entre Louis XI et Charles d’Orléans, suite au discours de celui-ci à Tours en faveur de Bretagne, Louis XI annonce la fin de la féodalité et l’avènement de la bourgeoisie.
Le personnage est modelé sur l’image fournie par Michelet et lui est fidèle jusque dans les moindres détails. Il projette sur son oncle les humiliations qu’il a subies dans la mesure où son dégoût de la cour de Bourgogne l’a guéri une fois pour toutes des vassaux ambitieux :
« Croyez-moi, mon oncle, s’il reste des miettes à ramasser, elles ne sont pas pour les bons à rien ambitieux, avec leur goût du faste, leurs blasons dorés et leurs noms ronflants, mais pour ceux qui ont fait la grandeur et la prospérité des villes, pour les hommes derrière l’enclume et dans les chantiers navals, pour les tisserands et les forgerons, les marchands, les guerriers, pour tous ceux qui font preuve de zèle et d’intelligence, même s’ils sortent de la boue d’un égout […]»10.
Contrairement au poète, Louis n’est pas imprégné des valeurs de loyauté et d’honneur tant revendiquées par Louis d’Orléans, le père de Charles, dans son Parlement d’amour et dans Les cent ballades. Le poème « L’Hymne à la France », qui résume l’histoire des rois de France constitue la réponse à la trahison d’Isabeau de Bavière qui, en reniant son fils, est à l’origine de la tragédie intergénérationnelle. C’est pourquoi, comme Pierre Champion, Haasse place l’assassinat du duc de Bourgogne en 1419 et une séquence du traité de Troyes (1420) avant « l’Hymne à la France »11. Dans le traité de Troyes, le roi Charles VI refuse au dauphin, le futur Charles VII, les droits au trône au profit de son gendre Henri V, ce qui fait que dans le roman les événements et le traité sont indirectement à l’origine du comportement ultérieur de Louis XI. Le poème, tout comme d’autres poèmes du roman, sert de chœur allégorique aux événements tragiques.
Champion procède à la dénonciation de la déchéance de la France en situant son histoire dans le contexte chevaleresque des images allégoriques et en commentant la ballade sur la France agonisante :
En opposant la France de jadis à celle de son temps, en évoquant avec je ne sais quelle ferveur, lui pourtant si discret, les souvenirs légendaires qui illustraient la maison de France, les preux, Saint Louis, les fleurs de lys et l’oriflamme, Reims et Saint-Denys, Charles d’Orléans se trouve, pour nous, avoir écrit l’hymne le plus parfait à la royauté souffrante de ce temps-là, en qui s’incarnait la patrie. »
[…] « Et il lui disait : Sais-tu d’où vient ton mal ? De ton grand orgueil, de gloutonnerie, de paresse, de convoitise et de luxure12.
Les allégories sont à l’origine du point de vue de Charles d’Orléans qui, à la fin de sa vie, s’attribue le rôle de médiateur et d’homme de paix, et ce au grand désespoir de Charles VII et de Louis XI. Sa poétique se distingue par la concrétisation des allégories et des symboles, tout comme en témoigne Paul Zumthor dans son Essai de poétique médiévale :
L’allégorie s’y fonde de préférence sur une circonstance de la vie quotidienne (un jeu de paume, un réveil matinal), de sorte que le poids de la littéralité l’emporte et que le sens figuré, ou bien ne subsiste que comme une suggestion accessoire, ou bien se concentre en un point central… laissant vivre intensément alentour un décor qui a cessé d’être seulement le porteur aveugle d’un autre sens. […] Le recul (au sein même d’une métaphore) des personnifications les plus typiquement traditionnelles (Dangier) au profit d’autres « personnages » chargés de valeurs plus purement affectives engage davantage le poète dans l’allégorie, y renforce en les diversifiant les reflets de sa présence. À l’idée, traditionnellement génératrice du poème, se substitue la vision de l’objet dans son mode concret d’existence13.
Non seulement la poésie s’approprie le monde disparu et le temps révolu mais encore elle évoque l’histoire dans la dimension personnelle du poète. Elle personnalise au sens de Ricœur : elle est l’histoire liée à « la vie privée du corps, de la mort, de la faute, de la passion et de l’habitude »14. Dans le roman, elle vient du plus profond de Charles, et elle cimente l’idée de sa conscience individuelle dans la plus grande unité.
Les traits caractéristiques de Louis
Louis est présenté comme un intrigant et un traître, il est superstitieux comme le peuple, et nulle part il n’évoque Dieu, comme la description de Champion en témoigne.
La première présentation du futur Louis XI est faite à l’occasion de la rencontre de Charles VII et de Charles d’Orléans à Limoges en 1442, après l’exil :
Dans ce groupe, un jeune homme se signalait par son étrange allure et le laisser aller de sa mise. Il avait un visage anguleux, aux traits accusés, des cheveux raides et tombants. Il était debout, le dos rond, tenant entre ses mains la cravache recourbée en forme d’arc et posait sur un interlocuteur après l’autre un œil narquois. Finalement, il fit une remarque, les chevaliers qui l’entouraient éclatèrent d’un rire bruyant qui parut forcé à Charles15.
Le roi Charles VII (inspiré du récit de Philippe Erlanger), après avoir scruté le visage du duc d’Orléans pour chercher des ressemblances entre eux, met le duc en garde contre Louis qu’il qualifie d’« une épine à mon pied » et le dénonce comme instigateur de la révolte avec Bourgogne et les seigneurs féodaux :
« Ils croient se servir de lui, mais croyez-moi, c’est lui qui les utilise tous. Je n’ignore rien des activités de mon fils, cher cousin. Je sais qu’il correspond secrètement avec Bourgogne, qu’il a des entretiens réguliers avec des seigneurs féodaux. Je sais qu’il est l’instigateur de leur révolte. Il ne fait pas cela uniquement pour me contrarier, bien qu’il me haïsse plus qu’il ne hait n’importe qui d’autre, Dieu m’en est témoin »16.
Louis, homme politique
Louis est au courant des intrigues d’Agnès Sorel et la qualifie de « gouvernement de mon père » lorsque quelques jours plus tard, il rencontre Charles :
« Ne la connaissez-vous pas ? souffla le dauphin Louis dans l’oreille de son compagnon. Elle s’appelle Agnès, Agnès Sorel, la concubine de mon royal père ; et non seulement elle partage sa couche, mais elle est aussi son Conseil et Parlement. Vous voyez passer devant vous le vrai gouvernement de France, monseigneur, ne l’oubliez pas »17.
Pour le dauphin, Agnès Sorel représente une seconde trahison familiale. Les termes « Conseil » et « Parlement » se réfèrent, aux yeux des deux antagonistes, à deux mondes opposés, à savoir au monde politique des trahisons de Louis XI et à celui des Cent ballades de la poésie.
Les dialogues sont l’illustration des manipulations de Louis aux dépens d’Alençon, gendre de Charles :
Le dauphin, qui semblait l’avoir consciemment évité au cours des journées précédentes, se joignit à lui et resta à ses côtés, tandis qu’ils avançaient entre les haies, les gazons bien tondus et les massifs de fleurs.
« Saluez votre gendre monseigneur d’Alençon de ma part, au cas où vous le verriez prochainement, dit soudain le prince héritier. Dites-lui, si vous le voulez bien, que j’attends avec impatience de ses nouvelles. »
Charles scruta le regard sombre et brillant de l’autre. « Je ne savais pas que vous connaissiez bien mon gendre, monseigneur.
– Nous sommes même d’excellents amis. Nous pouvons à peine nous passer l’un de l’autre »18.
Charles se remémore les faits historiques sans pour autant accuser personne :
– il savait, par ses hôtes de marque, que Brezé et Cœur étaient tombés l’un après l’autre en disgrâce, qu’Agnès Sorel avait trouvé une mort affreuse ; il savait que les Gascons, appuyés par les Anglais, s’étaient rebellés juste au moment où le roi semblait écrasé par le chagrin et les revers de fortune. Il savait que le dauphin, après une féroce querelle avec son père, avait été banni de la cour pendant de nombreuses années […]19.
L’intervention du roi Louis face au poète est utilisée pour exposer sa politique centraliste :
« Votre temps, le temps où les grands seigneurs étaient des monarques, est passé. Il y aura un seul roi en France, un seul et unique roi, par la grâce de Dieu avec votre permission, et ce roi règnera des Pyrénées aux frontières les plus éloignées de la Flandre. Celui qui veut mordre dans le gâteau sera impitoyablement chassé de la table »20.
Contrairement au code chevaleresque qui s’imposait, Louis ne respecte pas les convenances21.
De même, dans le roman, Louis, en route pour le baptême du fils du duc, le futur Louis XII, répond en termes grossiers à un serviteur qui lui prédit que le fils d’Orléans portera la couronne de France :
« Hem ! grogna le roi. Mon cher oncle d’Orléans peut bien être un vieil homme stupide, mais il faut croire qu’il n’est ni trop bête ni trop vieux, pour faire un enfant à sa femme »22.
Dans le texte néerlandais, il ajoute : « Il faut se méfier de lui, ce vieux… » pour rendre le ton vulgaire de l’infinitif « engrosser » dans le texte de Champion23.
Quelques incidents cocasses lors de la cérémonie sont repris, bien que les événements se perçoivent toutefois à travers le regard respectueux de Charles. Champion fait mention du roi lors du baptême touchant les genoux du fils de Charles, le futur Louis XII, qui aussitôt « pissa » dans la manche du roi. L’énoncé historique sera repris, plus concis, et bien sûr embelli. Même en présence du roi, le spectacle du baptême reste infiniment solennel. C’est pourquoi Louis n’est nulle part à sa place dans le récit de Haasse.
Louis, roi impitoyable, intéressé et sans respect
Faisant preuve d’une intransigeance et d’un manque de respect, Louis use de tous les moyens pour tout savoir.
Dans le roman, lors de l’assemblée des grands à Tours, le roi, « si expert à modifier les opinions »24 d’après Champion, met ses idées en œuvre en menaçant ses vassaux ouvertement. Le narrateur est impitoyable à l’adresse du jeune roi :
[…] Le roi les convoqua – dans un document trahissant à quel point il était au courant – à une réunion à Tours. Les vassaux de la couronne s’y rendirent sans espoir ; ils savaient qu’ils n’avaient rien de bon à attendre d’un homme qui, pour des considérations d’ordre diplomatique, avait feint l’amitié et la confidentialité à leur égard pendant vingt ans25.
Charles insiste naïvement auprès du roi en faveur de son neveu Bretagne qu’il croit offensé, tout en sachant que Bretagne était à l’origine des réunions de protestation auxquelles il avait assisté en tant que médiateur à la demande de Philippe le Bon. Et à cette occasion et à celle du traité d’Arras, Dunois, son demi-frère, se demanda entre autres, tout comme certains historiens, si Charles n’était pas stupide26. La légende veut que celui-ci ait payé de sa vie l’intervention auprès du roi Louis, qui était parfaitement au courant que le duc n’avait rien à se reprocher. Michelet fait mention de quelques mots émanant de Louis qui auraient été à l’origine de sa mort27. Le roi Louis aurait reçu ses remontrances avec une telle fureur que deux jours après Charles en serait mort de douleur. Pour Champion en revanche, le roi ne l’aimait pas mais n’en faisait pas état. D’après lui, « Cette anecdote, beaucoup plus que suspecte, a été reprise par la plupart des historiens28. »
Haasse insiste cependant sur la loyauté de Charles envers son neveu Bretagne qui avait fait preuve de grande cruauté et d’un manque de respect envers le roi :
« C’est pourquoi je viens à vous pour solliciter votre indulgence à l’égard de mon neveu, monseigneur de Bretagne.
– Inutile. Ne dépensez pas votre salive à ce sujet, messire mon oncle d’Orléans. Épargnez-moi votre intervention malvenue et vos beaux discours. Je ne suis ni assez patient ni assez courtois pour entendre jusqu’au bout vos platitudes. »
Charles restait assis ; il se demandait si son ouïe ne l’avait pas trompé, s’il avait bien compris les paroles du roi. Que Louis le détestât, il le savait déjà ; mais son âge et son rang lui donnaient du moins le droit d’être traité avec quelque égard.
« Vous n’avez pas besoin de me regarder d’un air aussi étonné, poursuivit le roi d’un ton froid et amusé. Je ne vous cache pas que je vous ai toujours considéré comme un vieillard stupide. Si vous possédiez la moitié de l’intelligence que vous croyez avoir, vous seriez sans doute l’homme le plus sage de France29.
Cette dernière phrase provient de la lettre de l’ambassadeur Maletta d’Asti à Sforza du 21 décembre 1463, dans laquelle l’ambassadeur dit avoir entendu de la bouche du roi la phrase suivante :
« Si mon oncle Charles était la moitié aussi sage qu’il s’estime, il serait le plus sage homme de France »30.
Louis XI, tout comme Charles VII, ne voulait pas soutenir la maison d’Orléans en Italie, il avait proposé à Sforza de racheter le duc.
La réaction de Charles aux paroles du roi se veut, au contraire, digne et courtoise et sert à disqualifier le roi :
– Dieu sait que je n’ai jamais eu très une haute opinion de moi-même. J’admets volontiers que je suis vieux et stupide – mais j’ai encore assez de bon sens pour savoir que rien n’est plus indigne qu’un pareil ton dans la bouche de celui qui porte la couronne de France. En outre, je suis votre parent de sang, sire31.
Le roi Louis rongé par la névrose de la haine
Aux yeux de Charles, le roi ressemble étrangement à Charles VI, le roi fou. Sa méchanceté et sa laideur font pâle figure à côté de Charles et correspondent à ce qu’Erlanger appelle la « névrose paternelle »32 :
« Vous êtes mon oncle – le demi-frère de mon père », dit-il, s’amusant visiblement du désarroi incrédule de Charles, quand il entendit ces mots « Je n’ai jamais douté qu’Isabeau, cette putain, ait dit vrai quand elle appelait mon père – Dieu ait son âme – le bâtard d’Orléans. Ne croyez pas que cela m’offense. Au contraire, je préfère cela plutôt que de descendre d’un fou. » Charles se leva lentement. Il avait une réponse sur le bout des lèvres : le visage au rire sardonique, l’index du roi levé en un geste grotesque, évoquaient irrésistiblement le souvenir de l’homme que l’on avait jadis enfermé comme une bête féroce – qu’il avait fallu cacher aux regards de la cour et de la foule à cause de ses bizarres grimaces33.
Louis, roi méritocrate et nationaliste
Louis, personnage énigmatique, n’est focalisé nulle part, son goût politique fait abstraction de l’individu. Ses actes, ses manipulations politiques et ses sarcasmes sont à l’opposé des activités poétiques de son oncle. Il se moque de lui en l’imaginant qui babille près du berceau de son fils, le futur Louis XII. Louis fait également allusion aux occasions manquées en 1411 avec Armagnac et en 1414 devant Paris, dates mentionnées par Champion :
« Grandeur, dignité, amabilité – tout à votre service –, mais, avec tout cela, vous n’avez rendu aucun service appréciable à votre pays ou à votre roi. Retournez à Blois pour fabriquer des rimes et faire osciller le berceau ; Dieu sait que vous auriez pu être roi, vous auriez pu épargner à ce royaume un demi-siècle de misère si vous aviez eu une seule goutte du sang d’un véritable maître dans les veines. Vous auriez pu être là où moi je suis en ce moment, au lieu d’aller vers la porte à l’aveuglette, en larmoyant, sur des jambes flageolantes… »34
À la loyauté et à la fidélité de Charles d’Orléans, un homme de paix qui a servi ses amis, sa famille et son roi, Louis oppose la stratégie politique. Tout comme les Sforza en Italie, dont les descendants étaient des machiavélistes invétérés, Louis fait table rase de la chevalerie et de la lutte entre les Orléans et les Bourgogne :
« […] Qu’avez-vous été ? mon oncle ? Qu’avez-vous accompli dans votre longue existence ? De quelle manière avez-vous tiré parti des occasions qui vous étaient offertes, à vous plus qu’à d’autres, autant que je sache, de rétablir l’ordre dans ce royaume, de sauvegarder la paix et de maintenir l’autorité royale ? Qu’avez-vous compris, avec toute votre volonté et votre prétendue sagesse, de l’évolution qui s’opère en ce moment – du véritable sens de la lutte qui se poursuit ici depuis le temps de mon arrière-grand-père – entre la couronne et les puissances qui veulent la briser ? »35
La voix intérieure de Charles
La voix intérieure de Charles révèle sa lutte intérieure face à ses faiblesses :
« Voilà l’impression que je fais sur mes semblables, songeait-il. Gros et vieux avant l’âge, dompté à jamais par les coups du sort, un homme débonnaire, un versificateur qui manie assez bien la plume36 ».
Aux ambitions effrénées et impitoyables de Louis s’oppose la voix du poète qui refuse de prêter serment au roi Henri V. Celle-ci avait fait que Charles d’Orléans étreignit son ennemi héréditaire Bourgogne sous le coup de l’émotion, une fois de retour en France. Elle lui avait donné envie d’avoir une descendance, lorsqu’il rencontre lady Suffolk, une fois le visage de Bonne disparu de sa mémoire. Après plus de vingt ans d’exil, après un « sentiment de rage et d’ambition désespéré » envers les Anglais, elle lui fera faire appel à Bourgogne de façon à obtenir l’argent et de payer sa rançon, lorsque celui-ci, depuis le traité d’Arras (1435) est devenu plus puissant que Charles VII.
La voix est encore et toujours consciente des erreurs commises au fil du temps, mais elle témoigne avant tout d’un souci de loyauté envers ses proches et envers lui-même. Elle exprime la conscience du poète, voire son âme.
La vie intérieure, le livre de pensée, contiennent des allégories comme l’« Hôtellerie de sa pensée », le berceau, sa maison comme lieu d’amour après une longue captivité matérielle et spirituelle, qui sont l’expression de son mal du pays et de son désir de retrouver les siens. La privation des proches, de la femme aimée, au fil des années, confère aux objets une pensée intimiste.
L’homme réputé aimable envers serviteurs et famille n’était pourtant pas parvenu à se rapprocher d’eux, à faire partie de la réalité quotidienne, corps et âme. Tout en regardant par les « fenêtres de ses yeux », il comprend néanmoins à la fin de sa vie que la véritable signification de la beauté et du bonheur se trouve dans la proximité de ceux qu’il aimait et dans la réflexion intérieure fondée sur ses lectures, qu’il qualifiait d’un diamant à tailler.
Ce roman, écrit en mémoire de la fille décédée de l’auteure, est un roman de deuil, conçu pendant les années les plus sombres de la seconde guerre mondiale. Séparée de ses parents, l’auteure reconnaît avoir eu recours à la création artistique pour atténuer la douleur, voire pour décrire : « un monde que je savais à jamais révolu ». Tout comme son héros Charles d’Orléans, elle a été confrontée à la séparation de sa famille. Elle lui a opposé Louis qui, lui aussi, fut frappé par la séparation des siens. Là où l’un a recours au cœur, à l’allégorie, pour arrêter le temps fuyant et destructeur de la longue attente, l’autre exprime le fruit de sa haine au moyen de l’humour, de la dérision et du cynisme pour mettre en œuvre ses manipulations politiques, et ce en faisant abstraction de tout sentiment.
À la fin du roman, l’agonie de Charles qui se traduit par le chemin de la vie à l’envers, est accompagnée des êtres aimés et des idéaux. L’univers clos de la beauté, de la réflexion et de l’intemporalité allégorique est à l’opposé de la réalité cynique de Louis. Les cortèges sans ombres de l’agonie méritent notre attention : les allégories chevaleresques et les vitraux de la jeunesse de Charles représentent l’espoir de Charles face à la mélancolie héritée du père et à l’amour et à la volonté de vengeance de sa mère.
Le réalisme sarcastique du roi est une arme puissante contre allégories, métaphores et symboles chevaleresques. Les allusions de Louis à la vieillesse, aux problèmes de santé du poète et à ses occupations qu’il juge indignes d’un seigneur, notamment à bercer son fils, proviennent tout d’abord d’un rejet du père détesté, du bonheur familial, de la féodalité et des rhétoriqueurs.
Pour Michelet, les rhétoriqueurs de la cour de Bourgogne où avait séjourné Louis, étaient les « inventeurs d’un symbolisme vide »37 :
Et tout était rhétorique dans cette cour (de Bourgogne) : il y avait non seulement dans les formes du style, mais dans le cérémonial et l’étiquette, une pompe, une enflure ridicule. Les villes imitaient la cour ; partout il se formait des confréries bourgeoises de parleurs et de beaux diseurs qui s’intitulaient de leurs vrais noms : Chambres de rhétorique38.
Michelet fait aussi allusion au nouvel art qui, selon lui, devait plaire à Louis XI :
Il avait beau jeu sur un monde brisé. Toute nation l’était, l’Église autant qu’aucune nation ; il fallait que tous fussent brisés pour se voir au fond et bien se connaître […] Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie de Dauphiné en Brabant ; il dut y recevoir les premiers livres imprimés. Nul n’aurait mieux senti l’importance du nouvel art […] Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes, bons et mauvais, mais par-dessus tout l’impatience de détruire, le mépris du passé ; c’était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien n’imposait, […]39
Haasse, toutefois, s’est bien gardée d’émettre un jugement sur les chambres de rhétorique brabançonnes, mais elle ne peut s’empêcher d’accentuer le goût du roi pour les moqueries. Michelet avait souligné l’opposition entre l’art vidé de son sens pratiqué par les chambres de rhétorique et les goûts du dauphin pour les Cent Nouvelles nouvelles :
[…] ; il lui fallait rire et faire rire, être bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-même, payer sa part aux Cent nouvelles et dérider ainsi son tragique cousin Charolais. Les Cent nouvelles, les contes salés renouvelés des fabliaux, lui allaient mieux que les Amadis et les romans que l’on traduisait de nos poèmes chevaleresques pour Philippe le Bon. La pesante rhétorique (Chastellain) devait peu convenir à un esprit net et vif comme celui du dauphin40.
Pour Erlanger, la participation de Louis aux Cent Nouvelles nouvelles était une légende : il aurait seulement « flatté la paillardise de Philippe le Bon »41.
Il est encore décrit pressé par Champion et Michelet, ce qui est repris par Haasse :
Le roi fit entendre un « ah » prolongé pour manifester son aversion et son impatience.
Louis cherchait à se distinguer des autres. Lors de son sacre, il porte (d’après Champion et Michelet) un « étrange bonnet noir ». Il est décrit comme un homme seul s’offrant des occasions pour s’échapper pendant les festivités42. Michelet le compare à Sforza, incarnant la nouvelle bourgeoisie guerrière :
C’était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien n’imposait sauf un homme peut-être, le fils de la fortune, de l’épée et la ruse, Francesco Sforza43.
Toutes les conditions réunies, l’éducation dans la méfiance et les humiliations trans-générationnelles, sa rupture avec son père, avaient fait de lui un homme cynique, qui cherchait à rattacher son langage non pas aux allégories et aux symboles traditionnels mais à la dérision et au mauvais goût.
Champion cite à ce propos un extrait d’une lettre de l’ambassadeur du roi Louis à Sforza :
[…] Et hier le roi de France m’a dit que le duc d’Orléans déclarait que le comte Francesco l’avait fait empoisonner. Et il (le roi) ajoute en riant « Pour empoisonné et vieux qu’il est, il a toujours engrossé sa femme ! »44
Le monde d’analogies et de sympathies, tel que l’a décrit Michel Foucault Dans les mots et les choses, est la réponse ultime au réalisme brutal de Louis. La conception prosaïque du monde de celui-ci signifie le rejet de la courtoisie, de la beauté, de la bonté et du bonheur du monde de Charles. Celui-ci n’est plus qu’un pauvre vieillard inutile. Aux yeux de Louis, il est une coquille vide, il fait partie d’un temps révolu, alors que le roman se termine par la très belle révélation du « monde réel » lors des derniers instants du duc.
Les lectures – Charles lit Thomas a Kempis – et la poésie de Charles confèrent une troisième dimension aux faits historiques poétisés et reformulés par le narrateur dans cette biographie romanesque composée d’images littéraires. Les poèmes d’Orléans qui résument et suivent les faits historiques reflètent la dimension morale de la beauté intérieure et extérieure qui manque cruellement au cynique Louis XI néerlandais. La description de celui-ci et ses paroles relèvent d’un monde politique où il n’y a pas de place pour l’individu. Cette métamorphose rappelle la disparition d’un monde idéaliste au profit du nazisme. L’intérêt de la comparaison entre Louis XI et Charles d’Orléans se situe au niveau de la comparaison entre deux genres littéraires. Si la poésie de Charles d’Orléans reflète l’intimisme des mots et des images associé à l’individu et relevant du monde idéaliste du roman historique du xixe siècle, le langage abrupt et l’univers des Cent Nouvelles nouvelles de Louis XI sont en revanche l’expression de l’ironie à outrance, visant à déstructurer la dignité humaine.
En 1946, dans Le Lac noir, l’auteure avait décrit le colonialisme et les événements de l’indépendance de l’Indonésie à l’origine de bon nombre de trahisons involontaires entre deux cultures, tout comme dans son roman Sleuteloog, paru en 2002 (L’Anneau de la clé, 2004). En 2003, Haasse a été attaquée et diffamée par Theo van Gogh pour avoir fait appel au bon sens et au respect des Néerlandais envers les musulmans des Pays-Bas. En réalité, l’auteure cherche à dégager dans son œuvre une réponse à une situation conflictuelle qui, dans toute sa complexité, ressemble à un « diamant taillé » aux innombrables facettes. La réponse, qui se veut rationnelle, détaillée et constructive, écarte tout jugement hâtif ou toute conclusion erronée. Ce roman historique, composé d’événements commentés par la poésie de Charles d’Orléans – à l’instar de Kant – aborde les névroses des personnages qui représentent, chacun, par le biais des mots, le doublement d’un sentiment sur un sentiment refoulé et, en même temps, ce récit sert à démystifier les conflits entre deux extrêmes. L’image morcelée, voire déconstruite d’une représentation purement factuelle est ainsi éclairée à la lumière des sentiments et de la morale du poète : la poésie de Charles d’Orléans et l’Histoire se reflètent l’une dans l’autre. Dans ce contexte, Louis XI se trouve aux antipodes de Charles d’Orléans : dans un monde où la poésie n’a plus lieu d’être. Cependant, la confrontation entre ces deux personnages antinomiques confère au roman la véritable épaisseur de l’Histoire, car Louis XI représente la face obscure de cette tragédie, celle des haines névrotiques, qui sont en elles-mêmes susceptibles d’être à l’origine d’une révolution politique, et ce aux dépens de l’individu.
