Texte

Le 23 janvier 2020 au TNP Villeurbanne avait lieu la première française de la pièce de David Greig, Dunsinane, dans la mise en scène de Baptiste Guiton, dix ans après sa création à Londres dans une production de la Royal Shakespeare Company (février 2010). Le colloque international organisé autour de cet événement à l’Université Lyon 2 les 20 et 21 mars 2020 dut être annulé en raison des contraintes sanitaires. Nous avons retenu son titre, David Greig’s Dunsinane and the rewritings of Macbeth / Dunsinane et les réécritures de Macbeth pour réunir les communications et entretiens des participant.es.

Nous ouvrons ce numéro avec un extrait de la note de mise en scène de Baptiste Guiton proposée à l’occasion de la création de Dunsinane en janvier 2020 :

Nulle actualisation n’est souhaitable pour cette fable inspirée de faits historiques dans laquelle chacun pourra reconnaître les enjeux géopolitiques de notre époque. A l’inverse, baigner la représentation dans son jus médiéval lui conférerait une dimension exclusivement documentaire ou reconstitutive ; la représentation doit être le lieu de la suggestion ; prenons de la distance, nous nous verrons davantage. Dunsinane est une véritable colline écossaise, et l’histoire de la victoire du comte anglais Siward sur le roi écossais Macbeth en 1054 est réelle. Nous n’avons pas à travailler sur la réalité des faits mais sur l’impact de cette guerre médiévale sur nos perceptions contemporaines. Faire apparaître la question des clans par exemple qui rend les conflits tribaux plus importants que la défense commune, ou encore qu’il est des territoires qui « valent la peine » d’être pillés mais certainement pas d’être gouvernés. Si les questions de souveraineté nationale, d’identité, et d’ingérence sont au cœur de l’œuvre, ce sont leurs conséquences sur les vies humaines et l’extrême violence de ces situations que le théâtre doit s’acharner à représenter : la perte d’un enfant, la barbarie des combats, la honte, le chagrin et la culpabilité. Comment mettre en scène « cette vérité » au théâtre ?

La forteresse de Dunsinane est un lieu dangereux, précaire, ce n’est pas un château confortable, c’est un bunker, un lieu de fin de règne pour un tyran, une planque, un espace patchwork qui se compose d’un champ de bataille, d’un cimetière, d’une ambassade, d’un camp de prisonniers, et alterne des scènes d’intérieur et d’extérieur. Nous avons imaginé un dispositif mobile, ajouré et échafaudé, qui nous permettra de fluidifier les transitions, d’instruire la représentation d’une dimension épique et d’imaginer un écrin pour cette garnison d’acteurs. Selon les dynamiques de lumières, le décor révèlera des voûtes romanes surplombant une ligne d’horizon minérale ou des créneaux de fortifications ; il pourra évoquer la cour d’un bâtiment carcéral, ou la sacristie d’une chapelle ; les scènes extérieures pourront prendre l’apparence d’un décor de western, ces rues désertées où les fusillades peuvent éclater à tout moment. Je cherche un espace aux références multiples, à travers les siècles et les représentations, afin que chaque spectateur puisse se reconnaître.

C’est à cette condition, celle de la reconnaissance, que les personnages de Dunsinane auront un impact sensible et politique sur les spectateurs. Car ce dont nous parlons finalement, c’est d’un groupe de gosses envoyés au front, ce sont ces générations entières de jeunes gens qui disparaissent à chaque conflit et perforent des sociétés de leur absence, ce sont ces groupes quasi exclusivement masculins qui par ignorance commettent des exactions sur les territoires qu’ils sont censés protéger. Et d’autre part, c’est l’impossibilité pour un chef de guerre, Siward, de mener une guerre « honnête », de fédérer des nations dont la langue diffère, de proposer une démocratie quand un peuple n’en veut pas. Ce sont des enjeux sur lesquels le temps n’a pas d’emprise, c’est pourquoi les costumes témoigneront davantage d’un travail textile, esthétique et pratique (quarante rôles pour treize acteurs), que d’une définition historiciste.

Shakespeare est un Anglais qui a écrit une pièce écossaise, Greig est un Écossais qui écrit sur l’ingérence anglaise en Écosse. Il y a dans ce projet d’écriture un hommage, un héritage empreint d’humilité (en choisissant une langue contemporaine mais un vocabulaire connu de Shakespeare) mais aussi une arrogance, une défiance envers le point de vue politique de Shakespeare. Nous avons conscience de cette tension, fondamentale pour le théâtre contemporain et les auteurs vivants ; cette convocation des grands mythes percutés par notre monde moderne est à mon sens un des grands enjeux de la représentation théâtrale. Dunsinane interroge la dilution politique, la complexité de la fédération des États, et l’héritage patriarcal dont nos sociétés sont pétries. Il est rare de trouver aujourd’hui chez les auteurs contemporains un champ de représentation si ouvert sur le monde et son fonctionnement géopolitique.

Baptiste Guiton, Dunsinane, Note de mise en scène (extrait), ­janvier 2020.

Citer cet article

Référence papier

Christine Kiehl et Michèle Vignaux, « Préface », Coup de théâtre, 36 | 2022, 5-7.

Référence électronique

Christine Kiehl et Michèle Vignaux, « Préface », Coup de théâtre [En ligne], 36 | 2022, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://www.peren-revues.fr/coupdetheatre/255

Auteurs

Christine Kiehl

Christine Kiehl est maître de conférences émérite à l’Université Lumière Lyon 2 et membre du laboratoire Passages Arts & Littératures (XX-XXI) (EA 4160). Ses recherches portent sur le théâtre anglophone contemporain, les dimensions éthique et esthétique de la dramaturgie, l’intermédialité entre théâtre et cinéma, théâtre et danse. Elle est vice-présidente du concours d’écriture dramatique francophone des 'Journées de Lyon des autrices et auteurs de théâtre' : https://auteursdetheatre.org/.

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Michèle Vignaux

Michèle Vignaux is Professor of Elizabethan Studies and a member of the Research Unit LCE at Université Lumière Lyon 2, as well as of the Société Française Shakespeare. Her research interests include the articulation of literature and the history of ideas in the fields of political and moral philosophy, religion, and the law. She has published extensively on Shakespeare’s history plays and has contributed several studies on Macbeth.

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