Appel à contributions - Déméter #17 : Immanence et critique sociale dans la création musicale contemporaine

Numéro dirigé par Álvaro Oviedo et Susanne Kogler

Résumé

Cet appel à contribution souhaite prolonger le travail entamé lors d’un séminaire organisé conjointement par les départements de musique des universités de Paris 8 et de Graz en novembre 2025 sous le titre « Immanence et critique sociale dans la création musicale contemporaine », où avaient participé des musicologues, des compositeurs et compositrices. Le but de ce séminaire était d’interroger, à travers l’analyse musicale et la réflexion l’esthétique, les manières dont le politique innerve les pratiques musicales et la texture même des œuvres. C’est l’articulation entre la texture d’une œuvre et son ancrage social qui formera le sujet principal de ce numéro : il s’agit de révéler, à travers une étude immanente des processus artistiques, aussi bien les manières dont le social les traverse et/ou les constitue, qu’une conception de l’acte créatif comme un acte de résistance en lui-même.

Mots-clés

Composition, interprétation, écoute, analyse, esthétique, rapports musique et société, engagement politique.

Soumission des contributions

Les propositions d’articles devront être soumises jusqu’au 18 décembre 2026 (Titre, résumé 2000 caractères, nom et prénom, organisme de rattachement) à ces adresses :

alvaro.oviedo@univ-paris8.fr

susanne.kogler@uni-graz.at

revue-demeter@univ-lille.fr

Les auteur·ice·s dont la proposition aura été acceptée en seront informés mi-janvier et devront adresser leur article d’environ 30.000 signes (espaces compris) pour le 22 février 2027 au plus tard (normes : https://www.peren-revues.fr/demeter/957?file=1). Deux expertises seront réalisées une fois les textes reçus : une première, par les responsables du numéro et le comité de direction de la revue ; une seconde par deux experts anonymes. Un retour sera fait avant le 22 mars, pour une réception des textes définitifs avant le 12 avril et une mise en ligne en juin 2027.

Cet appel à contribution souhaite prolonger le travail entamé lors d’un séminaire organisé conjointement par les départements de musique des universités de Paris 8 et de Graz en novembre 2025 sous le titre « Immanence et critique sociale dans la création musicale contemporaine », où avaient participé des musicologues, des compositeurs et compositrices. Le but de ce séminaire était d’interroger, à travers l’analyse musicale et la réflexion l’esthétique, les manières dont le politique innerve les pratiques musicales et la texture même des œuvres. C’est l’articulation entre la texture d’une œuvre et son ancrage social qui formera le sujet principal de ce numéro : il s’agit de révéler, à travers une étude immanente des processus artistiques, aussi bien les manières dont le social les traverse et/ou les constitue, qu’une conception de l’acte créatif comme un acte de résistance en lui-même.

Nous souhaitons privilégier une approche musicologique et esthétique pour rendre compte des dimensions sociales et politiques des pratiques musicales. En effet, il nous semble fondamental d’interroger le matériau lui-même, les façons de l’agencer et de le jouer, car nous soutenons que c’est là, dans l’immanence du faire musical, que le social et le politique s’expriment et se transmettent, sensiblement, dans l’expérience musicale en train de se faire.

L’analyse musicale, discipline d’abord technique, sera ici abordée comme une méthode d’enquête qui rend possible une connaissance sensible de la musique, de sa pratique, de ses problématiques compositionnelles, d’interprétation et d’écoute. L’analyse constitue une étape indispensable si l’on croit que les diverses manières dont la musique est traversée et impliquée par et dans les forces politiques et sociales sont à trouver à même la texture du musical.

Au-delà des analyses des œuvres, nous souhaitons interroger, de manière plus large, le faire musical, c’est-à-dire les actes qui constituent la musique non pas en tant qu’objet mais en tant que devenir : le jeu, la composition, l’écoute. Apparaissent alors toute une série de questions qui relient pratique et politique : est-ce que le jeu musical pourrait être rapproché du jeu en tant qu’activité qui n’a d’autre fin qu’elle-même et donc d’un autre du travail, même là où il faut une labeur acharnée pour atteindre le geste juste ? ; en quoi la pratique en groupe crée des rapports qui pourraient constituer un modèle du lien et d’une expérience collective possible ? ; est-ce que la composition, que ce soit à travers l’écriture, l’informatique ou l’improvisation, constitue la possibilité de bâtir une nouvelle forme d’écoute, une expérience sensible qui devient acte d’émancipation ?

Nous souhaitons prolonger le travail analytique et les questionnements autour des actes de la musique par une spéculation esthétique qui fait des œuvres musicales des êtres à part entière, ce que Deleuze et Guattari nommaient des « êtres de sensation »1 : affirmer une existence en soi des œuvres et de pratiques artistiques ne veut pas ici signifier une coupure d’avec le monde. Deleuze lui-même parlait de l’acte de création artistique comme un acte de résistance : « seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes. Et quel rapport il y a entre la lutte des hommes et l’œuvre d’art ? Le rapport le plus étroit, pour moi le plus mystérieux, exactement ce que Paul Klee voulait dire quand il disait : vous savez, le peuple manque […] c’est pas clair et ce sera jamais clair, cette affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et un peuple qui n’existe pas encore » 2. Il s’agit d’affirmer que les pratiques musicales ont une singularité de composition et de fonctionnement, qui leur donnent une existence propre, laquelle déploie le monde virtuel de ce peuple qui manque.

La question peut être approchée à travers ce qu’on appelle chez Adorno une « analyse immanente »3 : une étude des matériaux, des techniques et des formes qui cherche à rendre manifeste les dimensions politiques et sociales d’une œuvre considérée comme un champ de forces et le lieu d’une utopie4. Cette revendication de l’immanence chez Adorno répond au fait que le politique et le social s’incarnent dans les problèmes musicaux qu’une œuvre déploie, non pas comme quelque chose qui se rapporterait de l’extérieur, mais comme faisant partie de sa substance même. Car pour lui l’art est à la fois un fait autonome et un fait social, l’une des dimensions n’allant jamais sans l’autre : on ne peut pas nier la relation entre la musique et la réalité, mais elle existe seulement en se différenciant de cette réalité, en s’y émancipant5.

La question de l’autonomie de la musique ne signifie pas une coupure par rapport au social, c’est au contraire là qu’elle peut avoir un effet sur le social. L’autonomie, le jeu gratuit de la création, refuse que la musique ait une fonction, aussi pressante et nécessaire soit-elle devant les crises que l’humanité traverse. C’est parce qu’il n’a pas de fonction qu’il est politique, car elle montre la voie vers un autre mode d’activité possible. On retrouve ces préoccupations chez Jacques Rancière, pour qui l’esthétique n’est pas politique par accident, elle l’est par essence, mais dans la tension non résolue entre deux possibilités qui s’opposent : d’une part transformer les formes de l’art en formes de la vie collective, d’autre part préserver l’autonomie qui fait de l’art une promesse d’émancipation6. Le mode d’existence de l’art, et d’autant plus celui de la musique, n’est pas celui du monde, de ses combats politiques et des engagements concrets et manifestes. La musique déploie plutôt une forme de métapolitique, par l’écart même qu’il prend par rapport à tout but, à toute intention, par le type de temps et d’espace qu’elle découpe et qu’elle institue. En cela consiste le temps musical construit par le geste compositionnel, instrumental, par l’acte d’écoute : une suspension par rapport aux formes ordinaires de l’expérience.

La création musicale maintient une relation obligée avec la réalité, mais cette réalité contenue en elle est ce contre quoi elle se dresse dans son geste émancipatoire. Cette autonomie chez Adorno, chez Rancière, constitue alors non pas une coupure d’avec le monde mais au contraire la possibilité d’un autre monde possible, la manière détournée, jamais immédiate, dont l’art peut avoir un effet sur le social. La question des effets et du possible est au centre de la pensée d’Anne Cauquelin, qui aborde l’esthétique, non seulement du point de vue des effets sur la pratique artistique et sa réception dans une perspective pragmatique7, mais aussi en tant que « science des accès aux mondes possibles »8. Elle part de cette affirmation qu’elle qualifie de banale et à la fois fondamentale : « l’art ouvre un monde ». Le monde ouvert par la musique, par ses œuvres, par sa pratique, se distingue du monde dans lequel elle se déploie. Il est alors nécessaire de considérer le domaine du faire musical comme un domaine à part, qui ne tombe pas sous les lois de la réalité quotidienne, auquel on ne peut pas attribuer le même mode d’existence que le nôtre, mais qui n’a pas moins d’effets sur lui, à la fois séparé et uni.

Axes et pistes de réflexion possibles

  • Études de cas à travers une « analyse immanente » des œuvres : enquête sur les dimensions sociales et politiques à même la texture du musical, pour rendre compte des manières dont elles sont traversées et constitués par les tensions et les conflits sociaux.

  • Interrogation des dimensions sociales et politiques des actes de la musique : jouer, écouter, écrire. Formes d’engagement à travers la composition, l’interprétation, la pédagogie de la musique ; pratique musicale comme action capable de transformer le réel par une réforme de la perception et de la sensibilité. Construction de l’écoute.

  • Modèles critiques de réflexion sur la musique ; esthétique et politique ; autonomie et hétéronomie des œuvres et des pratiques ; autonomie comme ouverture aux mondes possibles ; métapolitique de la musique. Questionnements autour des méthodes musicologiques.

  • Témoignage des compositeurs, compositrices et interprètes sur leurs processus de création.

Bibliographie

Adorno, Theodor, « Engagement », Notes sur la littérature, Flammarion, 1984.

Adorno, Theodor, Interpréter, pour une théorie de la reproduction musicale, Philharmonie de Paris, 2024.

Adorno, Theodor, Mahler. Une physionomie musicale, Paris, Minuit, 1976.

Adorno, Theodor, Théorie esthétique, Paris, Klincksieck, 1995.

Albéra, Philippe, Le parti pris des sons : sur la musique de Stefano Gervasoni, Genève, Contrechamps, 2015.

Anders, Günther, Phénoménologie de l'écoute, Éditions de la Philharmonie, Paris,

Antonio, Robert J., « Immanent critique as the core of critical theory: its origins and developments in Hegel, Marx and contemporary thought » British Journal of Sociology, Volume 32 Number 3, September 1981.

Cauquelin, Anne, À l’angle des mondes possibles, Paris, PUF, 2010.

Cauquelin, Anne, Les théories de l’art, Paris, PUF Que sais-je ?, 1998.

Deleuze, Gilles, « L’immanence une vie », Deux régimes de fous, textes et entretiens 1975-1995, Paris, Minuit, 2003.

Deleuze, Gilles, « Qu’est-ce que l’acte de création », La Femis, 17 mars 1987, https://www.youtube.com/watch?v=yRQSJVjSEgQ

Deleuze, Gilles, Guattari, Félix, Qu’est-ce que la philosophie, Paris, Minuit, 1991.

Fariji, Anis, Fragments accordés, Marseille, Diacritiques, 2024

Ferrari, Giordano, (sous la direction de), Luna Park de Georges Aperghis, Paris, L’Harmattan, 2025.

Kogler, Susanne et Drees, Stefan, Kunst als Spiegel realer, virtueller und imaginärer Welten – Zu Olga Neuwirths künstlerischem Schaffen, Graz, Leykam, 2020.

Lachenmann, Helmut, Écrits et entretiens, Genève, Contrechamps, 2009.

Neuwirth, Olga, « Behind the scenes of American Lulu », (Interview with Olga Neuwirth) https://www.youtube.com/watch?v=fhVb8bLX-f4

Neuwirth, Olga, « Thoughts on Eleanor », http://www.olganeuwirth.com/text37e.php

Oviedo, Álvaro, Faire sensation : jouerécouterécrire, PUR, Rennes, 2025.

Rancière, Jacques, Malaise dans l’esthétique, Paris, Galilée, 2004.

San Martin, Fabien, (sous la direction de) …Transformer le monde, réformer sa perception… Vers des écritures engagées, Paris, L’Harmattan, 2025.

Schütz, Alfred, Ecrits sur la musique, Musica Falsa, 2007.

Wolin, Richard, « Utopia, Mimesis, and Reconciliation: A Redemptive Critique of Adorno's Aesthetic Theory », Representations, No. 32 (Autumn, 1990), pp. 33-49.

Notes

1 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie, Paris, Minuit, 1991. Voir aussi Gilles Deleuze, « L’immanence une vie », Deux régimes de fous, textes et entretiens 1975-1995, Paris, Minuit, 2003. Return to text

2 Gilles Deleuze, « Qu’est-ce que l’acte de création », La Femis, 17 mars 1987, https://www.youtube.com/watch?v=yRQSJVjSEgQ Return to text

3 Theodor Adorno, Théorie esthétique, Paris, Klincksieck, 1995. Return to text

4 Theodor Adorno, Mahler. Une physionomie musicale, Paris, Minuit, 1976. Return to text

5 Theodor Adorno, « Engagement », Notes sur la littérature, Flammarion, 1984. Return to text

6 Jacques Rancière, Malaise dans l’esthétique, Paris, Galilée, 2004. Return to text

7 Anne Cauquelin, Les théories de l’art, Paris, PUF Que sais-je ?, 1998. Return to text

8 Anne Cauquelin, À l’angle des mondes possibles, Paris, PUF, 2010. Return to text

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