L’engagement de Victor Hugo contre l’esclavage ne fait aucun doute. En 1859, son intervention pour obtenir la grâce de l’abolitioniste américain John Brown, condamné à mort, lui valut une brève correspondance avec Exilien Heurteloup, le rédacteur en chef du Progrès de Port-au-Prince, et l’échange de quelques lettres avec certains membres de la colonie haïtienne à Paris2. On se reportera à l’article de Jean-Marc Hovasse, qui rappelle que Victor Schœlcher fut le compagnon d’exil de Hugo et met en exergue, dans une lettre du 17 janvier 1862, la déclaration de l’écrivain à Octave Giraud, poète né en Guadeloupe : « Un seul esclave sur la terre suffit pour déshonorer la liberté de tous les hommes. Aussi l’abolition de l’esclavage est-elle, à cette heure, le but suprême des penseurs. »3
L’histoire d’Haïti représente une étape essentielle dans l’abolition de l’esclavage : première révolte d’esclaves ayant réussi, l’insurrection de 1791 à Saint-Domingue aboutit à la création d’un État indépendant le 1er janvier 1804, qui prend le nom que les Indiens Arawaks lui donnaient avant la venue de Christophe Colomb. Après l’échec de l’expédition de Leclerc envoyé par Napoléon Bonaparte pour reprendre l’île en main (et y rétablir l’esclavage), naît la toute première république noire indépendante. Lorsque Victor Hugo soutiendra les tentatives d’indépendance de Porto-Rico et de Cuba, intervenant en faveur de l’éphémère république de 1867 et écrivant aux membres de la République de Puerto-Rico, il prendra Saint-Domingue comme modèle :
La République de Puerto-Rico a vaillamment défendu sa liberté. Le comité révolutionnaire m’en fait part, et je l’en remercie. L’Espagne hors de l’Amérique ! c’est là le grand but ; c’est le grand devoir pour les américains [sic]. Cuba libre comme Saint-Domingue. J’applaudis à tous ces grands efforts. La liberté du monde se compose de la liberté de chaque peuple.4
Ces engagements formalisés en lettres ouvertes dans les journaux datent de l’exil (dix-neuf années, à Bruxelles, Jersey et surtout à Guernesey) et des années de la maturité. Mais la question d’Haïti, ou plutôt de Saint-Domingue comme on disait alors plus couramment, est apparue très tôt dans l’œuvre, dès 1826 et le roman Bug-Jargal. Or, la réception de ce texte, qui se concentre sur le déclenchement de la Révolution en août 1791, a nourri depuis une trentaine d’années un certain nombre de polémiques remettant en cause la conscience que le jeune Hugo des années 1820 pouvait avoir de l’esclavage. Bug-Jargal apparaît comme un roman à l’idéologie problématique, non exempt de perspectives racistes quand on le lit à la lumière de notre époque. Pourtant, dans le même temps, Victor Hugo accorde au personnage noir éponyme, préféré au mulâtre, alors plus communément choisi comme héros romantique5, une place qu’il occupait rarement dans la littérature de son temps. Dans ce numéro des Grandes figures historiques consacré à Toussaint Louverture, nous essaierons de dégager l’apport de Victor Hugo à la question du personnage noir comme héros/héraut d’une Révolution, à laquelle, précisons-le d’emblée, le jeune Hugo, royaliste, n’était pas favorable, au rebours du Hugo républicain qui naîtra sous la Seconde République.
La « fameuse nuit » du 22 août 1791
Rappelons quelques moments historiques essentiels pour comprendre Bug-Jargal. L’île découverte par Christophe Colomb en 1492 fut baptisée par lui Hispaniola ; cette île, la plus grande des Antilles avec Cuba, est scindée en deux parties par le traité de Ryswick en 1697 : la partie centrale et occidentale reste possédée par la couronne espagnole, tandis que le tiers oriental de l’île passe sous domination française. De fait, une partie de l’histoire de l’île s’écrit en espagnol : nous verrons dans le roman la place importante que tient cette langue. La révolution de Saint-Domingue, c’est-à-dire de la partie française, intervient dans le sillage et comme une conséquence de la Révolution française de 1789. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, posant que « tous les hommes naissent libres et égaux en droits », rend la pratique de l’esclavage dans les colonies absolument contraire aux principes fondateurs de la Révolution. Le mulâtre Vincent Ogé n’en est pas moins supplicié le 25 février 1791 sur une place du Cap pour avoir réclamé l’égalité des droits pour les libres et les affranchis. Le 15 mai 1791, un décret de l’Assemblée constituante octroie aux « gens de couleur » (les métis) libres les mêmes droits que les blancs, mais les colons blancs refusent, tandis que survient en août la révolte des esclaves dans les plaines du Cap, au Nord de l’île, celles de l’Acul en particulier, l’un des lieux du roman. Dans l’histoire de Saint-Domingue particulièrement riche en rebondissements, revirements d’alliances complexes et massacres, on retiendra l’abolition de l’esclavage dans les colonies par la Convention le 4 février 1794, avec une visée autant si ce n’est davantage tactique qu’idéaliste : il s’agissait d’assurer à la jeune république française le soutien des esclaves révoltés et de contrecarrer aussi bien les colons royalistes indépendantistes que les chefs mulâtres tentés de faire allégeance au roi d’Espagne. La révolution conduira à la proclamation de l’indépendance d’« Haïti » le 1er janvier 1804. Toussaint Louverture, d’abord conseiller de Jean-François et de Biassou, devient lieutenant-général en 1793, et ainsi, l’homme important et décisif de la révolution haïtienne, un « Napoléon noir ». Sa chute sera orchestrée par Napoléon Bonaparte : exilé dans le Doubs au Fort-de-Joux, il mourra sans connaître l’indépendance de son île. Mais nous parlerons très peu de Toussaint parce que le Saint-Domingue de Bug-Jargal se situe chronologiquement avant qu’il n’en devienne l’un des chefs majeurs, et ne traite en fait ni de l’indépendance d’Haïti, ni même principalement, et aussi surprenant que cela puisse paraître, de l’abolition de l’esclavage.
Victor Hugo a choisi de se concentrer exclusivement sur le déclenchement de la révolution, la nuit du 22 au 23 août 1791 : cette nuit-là, plusieurs bandes d’esclaves, galvanisés lors d’une cérémonie du culte vaudou, le 14 août, au Bois-Caïman, par Boukman, de l’« habitation » (terme employé pour plantation) Clément, incendient cinq habitations, tuant les maîtres et leurs familles, femmes et enfants. Les affrontements avec les forces des assemblées coloniale et provinciale durent une dizaine de jours ; le Cap-Français est menacé. Les autorités françaises auront beau exposer la tête de Boukman au Cap, d’autres chefs, Jean-François et Biassou, lui succèdent. La révolution est en marche. Pour l’opinion publique française, le massacre de blancs est un choc. Alors même que les sociétés esclavagistes que sont les colonies sont marquées depuis toujours par une violence et des massacres endémiques (et au premier chef, par la violence inouïe de l’esclavage, dénoncée depuis les Lumières), la France, dès 1791 et au moins jusqu’à la Restauration incluse, construit le récit historique de Saint-Domingue sur le traumatisme blanc des massacres de la nuit du 22 août.
Ce récit tend d’autant plus à minorer voire à invisibiliser les supplices infligés par les maîtres à leurs esclaves, que 1791 marque la fin d’une prospérité économique sans précédent, fondée sur le commerce de la canne à sucre, et dans une moindre mesure, du café, du coton et du cacao. Hugo le rappelle avec ironie, lorsqu’il montre que les esclaves révoltés ont choisi pour autel une caisse de sucre volée sur laquelle on peut lire Dubuisson et Ce, pour Nantes6. Son personnage principal, quant à lui, est esclave dans une plantation de canne à sucre : « il suffisait de son bras pour mettre en mouvement les cylindres d’un moulin à sucre »7. Avant 1791, Saint-Domingue était surnommée la perle des Antilles. En 1832, le frère de Victor Hugo, Abel, qui publie une histoire de la France militaire, précise : « Saint-Domingue était, en 1789, la plus importante et la plus riche de nos colonies. 40,000 blancs, 35,000 hommes de couleur libres et environ 500,000 nègres esclaves formaient la population de la partie française de l’île. »8 L’île constituait une source de richesses considérables pour la métropole qui profitait du commerce triangulaire ; l’expression « avoir un oncle d’Amérique » signifie d’ailleurs hériter d’un riche créole – ce sera exactement la situation du héros narrateur de Hugo.
Dans son ouvrage essentiel et précurseur, Léon-François Hoffmann a montré combien la vision métropolitaine et blanche de Saint-Domingue était polarisée, dès la Révolution française, sous l’Empire et encore pendant une bonne partie du XIXe siècle, par la nuit des massacres des blancs dans la plaine du Cap : « Les rôles semblent soudain renversés : les colons deviennent des victimes, et ce sont les Noirs qui deviennent les bourreaux. Aucun doute, l’incendie du Cap a traumatisé les Français. Les viols de femmes blanches, les mutilations d’enfants blancs ont porté un rude coup à la cause abolitioniste. »9 L’iconographie diffusée en France porte témoignage du caractère dominant de cet événement qui surgira désormais immédiatement dans les consciences dès qu’on évoque Saint-Domingue : une gravure en couleurs du Musée Carnavalet montre au premier plan des Noirs vêtus de rouge qui massacrent des Blancs vêtus de bleu et désarmés, tandis que dans le fond, d’énormes colonnes de fumée donnent à voir les plantations incendiées10. La gravure placée pour illustrer la Révolution à Saint-Domingue dans l’ouvrage d’Abel Hugo montre en gros plan des Noirs demi-nus massacrant avec poignard, couteau, hache ou simplement la crosse d’un fusil, leurs maîtres blancs et leurs enfants : tandis qu’une femme blanche s’enfuit horrifiée dans le coin droit de l’image, les bras levés, une autre, au centre du tableau, tente de protéger son enfant en s’interposant.
Abel Hugo, France militaire : histoire des armées françaises de terre et de mer, de 1792 à 1833, t. I, Paris, Delloye, 1833.
Illustration hors-pagination, entre la p. 260 et la p. 261.
Aaron Martinet, dessinateur ; Alphonse-Charles Masson graveur.
Source : Gallica, Bibliothèque Nationale de France
Sans surprise donc, les massacres du Cap se trouvent au cœur du roman de Victor Hugo. Rappelons que dans le récit bref qu’elle écrit en 1822 sur la petite esclave Ourika adoptée par une famille d’aristocrates français à Paris, Claire de Duras met elle aussi en exergue la funeste nuit du 22 au 23 août 1791 comme le pivot d’une histoire sans retour où la Révolution bascule dans la Terreur11. La lecture, en effet, qui sera faite au début du XIXe siècle de cette nuit fatale, tend à superposer 1791 à Saint-Domingue et 1793 en France, faisant de l’une la préfiguration de l’autre ; au prix du plus grand schématisme, de distorsions et d’amalgames, le colon blanc massacré annonce l’aristocrate guillotiné. Curieusement, le 25 novembre 1845, Victor Hugo gardera trace d’un étrange cauchemar qu’il vient de faire, avec forces détails qui dépeignent cette nuit de massacre comme un pandémonium horrible et grotesque12 : « Je m’étais réfugié près de la porte de la ville, chétive barrière à claire-voie faite de longues lattes peintes en jaune réunies par des traverses et taillées en pointe à leur extrémité supérieure. J’avais auprès de moi une espèce de hangar sous lequel s’étaient abrités ces malheureux colons dépossédés. »13
La nouvelle du Conservateur littéraire (1820)
Dans sa préface de mars 1832, Hugo présente Bug-Jargal comme son « premier ouvrage », conçu avant Han d’Islande14. Ce roman réécrit en effet une nouvelle publiée à dix-sept ans dans sa revue du Conservateur littéraire, fondée et baptisée ainsi en hommage à Chateaubriand. Le premier Bug-Jargal, en cinq livraisons, forme un récit bref, qui annonce un ensemble à venir, Les contes sous la tente. Pendant les guerres de l’Empire et de la Révolution, un récit-confession prend place au coin du feu, dans un camp militaire ; à la veille d’une importante bataille, le capitaine Delmar raconte pourquoi le brave sergent Thadée et lui-même accordent tant d’importance à leur chien Rask, au point d’aller le reprendre dans le camp de l’ennemi anglais. Rask a été le chien de « Bug-Jargal », connu à Saint-Domingue, dans la plantation de l’oncle de Delmar, sous le nom de l’esclave de plantation « Pierrot ». Parce que Delmar lui sauve la vie en le protégeant du châtiment promis par son oncle, colon cruel, Pierrot, en réalité roi noir et chef de la bande du Morne-Rouge, sauve à son tour la vie de Delmar, lorsqu’après la nuit du 21 août, Delmar est fait prisonnier par Biassou. Malheureusement, prisonnier lui aussi de son côté et placé sous la bonne garde de Thadée, Bug-Jargal a donné sa parole d’honneur de revenir se livrer. La vie des deux jeunes chefs, tous deux prisonniers dans le camp ennemi, se trouve ainsi liée. Trompé par un signe erroné et croyant Delmar exécuté par les hommes de Biassou, Thadée fait fusiller Bug-Jargal. La fin, ironique, n’énonce pas une morale mais dénonce l’injustice fondamentale du sort : « – Et il m’avait laissé la vie. – Et c’est moi qui l’ai tué », conclut Thadée15.
Ce premier Bug-Jargal répond à une esthétique de la nouvelle : c’est d’ailleurs la seule fois que Hugo pratiquera ce genre littéraire. Le va-et-vient entre le cadre narratif et le récit ménage des contrepoints (tragique du récit versus saillies ironiques des autres officiers et maladresses pleines de bonhomie de Thadée), la fin est brutale (en forme de « chute ») et elle éclaircit le mystère de l’attachement de Delmar et de Thadée envers Rask ainsi que la mélancolie suicidaire de Delmar. Tragique et virile, la nouvelle ne comporte que des personnages masculins. Elle transporte le lecteur dans une terre exotique, Saint-Domingue, pour une histoire entièrement construite autour de la catastrophe du 22 août, explicitement présentée comme « la fameuse nuit »16. L’intrigue possède une unité de lieu et de temps ; la nouvelle est publiée en cinq livraisons, comme les cinq actes d’une tragédie. Delmar en 1791 est tout jeune, 17 ans, soit le même âge que l’auteur. Né en France, il est néanmoins arrivé « de bonne heure » dans l’île, chez son oncle, un « très riche colon » dont il doit épouser la fille, qu’on ne voit pas dans cette première version17. À la fascination qu’on aurait pu attendre autour d’un personnage féminin, Hugo substitue d’emblée le charisme du héros noir éponyme. Le passage qui suit est caractéristique de l’ambiguïté des présupposés racistes de ce récit de jeunesse. :
Sa figure, où les signes caractéristiques de la race noire étaient moins apparents que sur celle des autres nègres, offrait un mélange de rudesse et de majesté dont on se ferait difficilement l’idée. […]
Vous pensez bien, Messieurs, que je fus longtemps avant de comprendre ce caractère dont je viens de vous retracer quelques traits. Aujourd’hui même que quinze ans de souvenirs auraient dû effacer celui du nègre, je reconnais que rien d’aussi noble et d’aussi original ne s’est encore offert à moi parmi les hommes.18
Si Victor Hugo reprend dans le choix du vocabulaire des désignations effectivement racistes (en particulier parce que l’aura de Pierrot est liée à ce que ses caractéristiques physiques, à l’exception de la couleur, sont moindres que celles de ses congénères), en même temps, l’esclave, charismatique, fascinant, extraordinaire, apparaît comme le seul et le véritable héros.
De la nouvelle au roman historique
Dans les années 1825, la question d’Haïti se trouve à nouveau d’actualité : la France de Charles X reconnaît enfin Haïti comme État indépendant et souverain mais, après des années de luttes et de pression, les anciens colons obtiennent que le jeune État haïtien leur verse des indemnités considérables pour compenser la perte de leurs plantations19. Trois ans auparavant, à l’automne 1822, l’Académie française avait donné comme sujet de son concours de poésie l’abolition de la traite des noirs20. Si l’esclavage a été rétabli dans les colonies françaises dès 1802 par Napoléon, la traite se trouve, en théorie, interdite depuis les Cent Jours. En réalité, elle se poursuit pour des raisons économiques et nationalistes : l’opinion publique perçoit son abolition comme une mesure imposée par l’Angleterre pour ruiner les colonies françaises en les privant de main d’œuvre. Le personnage du négrier ne constitue pas un personnage négatif : à l’instar du corsaire, il figure le héros des mers qui déjoue la puissance maritime britannique21. L’opinion publique française évolue très lentement sur la question de l’esclavage : l’apathie et l’indifférence prévalent largement, même si les années 1822-1823 commencent à changer la donne sous l’impulsion du duc de Broglie à la Chambre des Pairs (discours du 28 mars 1822) : témoin aussi, le peintre Géricault, qui présente en 1823 un tableau sur la traite des nègres. Dans son célèbre Radeau de la Méduse, en 1819-1820, il avait déjà placé, se détachant seul sur le ciel dans le coin droit du tableau et comme vigie, un corps musclé noir, de dos.
En 1825, Victor Hugo transforme sa nouvelle en roman historique. Pour cela, il se documente et utilise en particulier les Mémoires du général Lacroix, ami de son frère Abel22. Se documenter, c’est être confronté, dans le cas précis de Saint-Domingue, à une réalité historique dense, dont il n’est pas certain que le jeune Hugo (il a 23 ans en 1825) ait saisi, ni cherché à saisir, toute la complexité. Politiquement, son royalisme ultra faiblit (il n’est plus tout à fait « le jeune jacobite de 1819 », pour reprendre la périphrase qu’il emploie en 1834 dans Littérature et philosophie mêlées) ; il résulte de tout cela que l’idéologie politique du roman de 1826 n’est rien moins que claire23.
Delmar, le narrateur, change de patronyme pour un nom noble, Léopold d’Auverney, double hommage de l’écrivain à ses parents : Léopold est le prénom du père de Victor Hugo, général d’Empire, et « Auverné » correspond à un lieu du pays nantais, terre d’origine de sa mère, morte en 182124. L’intrigue s’étoffe d’un élément romanesque, avec le personnage de Marie, la fille de l’oncle, et une rivalité amoureuse qui dramatise les enjeux et que l’on retrouvera dans les drames et romans historiques à venir, Hernani ou Notre-Dame de Paris : Pierrot/Bug-Jargal aime passionnément Marie, tout comme Léopold. La nouvelle de 1820 suggérait une différence d’âge entre Delmar, tout jeune, et Bug-Jargal, déjà père ; elle comportait en filigrane un schéma de formation dans lequel un jeune homme blanc rencontre un chef charismatique valant comme modèle. Dans le roman de 1826, le narrateur a vieilli en même temps que l’auteur et il n’y a plus d’écart d’âge entre le héros noir et le héros blanc, plutôt une forme de gémellité.
Le temps de la narration se décale et se rapproche du temps de l’intrigue. Le récit-cadre est placé en France au moment de la Terreur, grâce à une « note » ajoutée à la fin en guise d’épilogue : le capitaine d’Auverney, Thadée et Rask trouvent une mort héroïque dans les armées de la république en luttant contre l’ennemi étranger ; le représentant du peuple en mission venu de Paris arrêter d’Auverney n’aura pas eu le temps de le guillotiner. Ainsi s’achève en 1793-1794 un ordre ancien, celui de d’Auverney mais tout aussi bien celui de Bug-Jargal : l’Histoire que Victor Hugo écrit en 1826 se trouve volontairement présentée du côté des vaincus, dont elle raconte la mort glorieuse. C’est l’époque où Victor Hugo a pour ami Alfred de Vigny, qui publiera en 1835 Servitude et grandeur militaires, trois nouvelles qui traitent du devenir impossible des carrières militaires depuis la Révolution française. Bug-Jargal, roi-guerrier noir, appartient à un ordre monarchique idéalisé qui a disparu et n’a jamais existé dans la réalité.
Le temps de l’intrigue, limité dans la nouvelle de 1820 à la nuit du 22 août, gagne un peu plus d’ampleur : l’intrigue s’étend sur tout le mois d’août 1791, et se déploie en 58 chapitres. La fameuse nuit du 22 août se trouve dramatisée suivant le mode tragique du comble et du renversement : « Qu’elle fut heureuse cette journée de laquelle allaient dater tous mes malheurs ! »25 En effet, le 22 août 1791 est la nuit qui suit le mariage de Léopold et de Marie ; d’Auverney, capitaine des milices de la plaine de l’Acul, doit prendre le chemin du Cap menacé par les incendies dans la plaine du Limbé26. Sa nuit de noces est remplacée par une nuit de massacres et de viols, même si ces derniers ne sont pas dits explicitement à ce moment de la narration. Lorsqu’il revient précipitamment au fort Galifet, d’Auverney assiste à l’enlèvement de Marie par « Pierrot » – le viol de la jeune femme lui apparaît, ainsi qu’au lecteur, évident. Il tombe évanoui après une vaine course poursuite, sous l’effet du « passage subit du comble du bonheur au dernier terme du malheur »27. Il faudra une dizaine de jours à d’Auverney avant de repartir et d’être fait prisonnier par Biassou : les 27 derniers chapitres s’enchaînent alors.
Des héros/hérauts noirs
La documentation consultée par Hugo lui permet d’étoffer les personnages historiques, du côté des autorités (le gouverneur Blanchelande, le maréchal de Vouvray, etc.), mais aussi du côté des insurgés. Le plus connu d’entre eux, Toussaint Louverture, reste cependant dans l’ombre. Il apparaît de façon projective, dans des prolepses (en 1791, Toussaint Louverture n’existe pas encore comme tel), dans des notes de l’auteur et des mentions du narrateur qui en dessinent une version plutôt négative. Dans le camp de Biassou, lorsque l’obi célèbre la messe, au moment de l’eucharistie, il « cri[e] en jargon créole : Zoté coné bon Giu ; ce li mo fé zolé voer. Blan touyé li, touyé blan yo toute* ! », ce qu’une note traduit et commente ainsi :
*Vous connaissez le bon Dieu ; c’est lui que je vous fais voir. Les blancs l’ont tué ; tuez tous les blancs.
Depuis, Toussaint-Louverture avait coutume d’adresser la même allocution aux nègres, après avoir communié.28
Plus tard, lorsque Biassou utilise le latin pour manipuler le révolté noir qui demande une promotion, une note signale de même : « Toussaint-Louverture s’est servi plus tard du même expédient avec le même avantage. »29 La longue note du chapitre suivant (chap. XXXVI) réhabilite légèrement le personnage en le présentant comme moins cruel que Biassou et en précisant qu’il aurait été issu d’« une race royale africaine » et aurait « reçu […] quelque instruction grossière, à laquelle il ajoutait du génie ». La suite de la note fait intervenir Bonaparte consul, « ne voyant dans Toussaint qu’un parodiste gênant de sa fortune »30. À un moment où Hugo n’est ni républicain, ni bonapartiste, le parallèle entre Toussaint et le futur Empereur ne paraît pas très favorable. La note accuse Bonaparte de « se fonder […] une monarchie sur la victoire » et Toussaint de « s[e] dress[er] une façon de trône républicain » – ce qui met en valeur des régimes bâtards et montre une appropriation individuelle du pouvoir, propice à l’instauration d’un despotisme.
Le personnage historique réel majeur de Bug-Jargal, si l’on excepte quelques figures historiques mentionnées (Ogé, Boukman, Jean-François) et Rigaud, qui joue un petit rôle comme émissaire de Jean-François, se trouve être Georges Biassou (1741-1801), que Victor Hugo prénomme « Jean », par erreur et peut-être par amalgame avec Jean-François. L’écrivain expérimente la plasticité du personnage historique, encore plus grande lorsqu’elle concerne un personnage très peu connu, comme ce sera aussi le cas avec le poète Pierre Gringoire de Notre-Dame de Paris, qui a vraiment existé mais que personne ne connaît… Le « vrai » Biassou était moins cruel et son action fut d’ailleurs soutenue par un certain nombre de prêtres catholiques ; monarchiste, il choisit de se rallier à la couronne d’Espagne. La critique a montré que l’écrivain s’était moins inspiré de sources historiques que d’un roman de 1798, Adonis ou le bon nègre, par Jean-Baptiste Picquenard, réédité en 1817, et qui en faisait un cruel tyran31.
Si Biassou et son camp sont présents dès la nouvelle de 1820, le roman de 1826 développe ce passage et enrichit son répertoire de personnages noirs. Bug-Jargal constitue le seul héros au sens plein du terme, à la fois personnage important et héroïque, mais le roman présente plusieurs personnages noirs essentiels : Biassou, le chef cruel et manipulateur – si peu connu qu’il peut être inventé –, et Habibrah, nain difforme et bouffon de l’oncle, son esclave préféré, devenu son assassin et l’obi sur lequel s’appuie le pouvoir de Biassou.
Comme ce sera souvent le cas dans l’œuvre hugolienne, les méchants, quoique condamnables et condamnés par la fiction, sont porteurs de vérités. C’est l’un des traits importants qui nuance la question controversée d’un racisme de Hugo ou d’un style « blanc ». Biassou a beau être sanguinaire et carnavalesque dans l’exercice de sa tyrannie, lui qui est un « sacatra », métis presque noir né d’une mère esclave, fonde sa révolte sur l’appel à la liberté et à la vengeance, unissant dans sa harangue les noirs, « créoles et congos » (ceux qui, comme Bug-Jargal, ne sont pas nés sur l’île et ont été déportés d’Afrique), aussi bien que les « sangs mêlés » : « Vos pères sont dans leurs rangs [aux blancs], mais vos mères sont dans les nôtres. Au reste, o hermanos de mi alma, ils ne vous ont jamais traités en pères, mais bien en maîtres : vous étiez esclaves comme les noirs. »32 Cela est parfaitement vrai : il souligne également le racisme sous-jacent des termes « blancs » qui les désignent : « Nègres et mulâtres ! […] Viens-tu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs ? Il n’y a ici que des hommes de couleur et des noirs. »33 Biassou en a déduit un ordre de conduite parfaitement cohérent, qui est celui du loup dans la célèbre fable de La Fontaine, fondé sur le droit du plus fort : « La force peut seule acquérir les droits ; tout appartient à qui se montre fort et sans pitié. »34 Pas plus que Rigaud « qui était féroce avec décence et ne pouvait souffrir le cynisme du brigandage »35, il ne supportera l’« emphase » du noir venu se vanter, chiffres à l’appui, de ses cruautés : c’est dans les propos de ce dernier, d’ailleurs, que se lisent le plus littéralement les massacres de blancs36. Biassou se veut général dans une guerre de libération et non pillard sanguinaire.
Le monstrueux Habibrah révèle aussi le vrai quand il exhibe devant d’Auverney les stigmates de l’esclavage sur son corps qui ne lui appartient pas (les marques de ses deux maîtres successifs) et expose l’horreur de la condition de l’esclave, quand bien même il est le favori du maître :
Crois-tu donc que pour être mulâtre, nain et difforme, je ne sois pas homme ? Ah ! j’ai une âme, et une âme plus profonde et plus forte que celle dont je vais délivrer ton corps de jeune fille ! J’ai été donné à ton oncle comme un sapajou. Je servais à ses plaisirs, j’amusais ses mépris. Il m’aimait, dis-tu ; j’avais une place dans son cœur ; oui, entre sa guenon et son perroquet.37
Si le propre du genre romanesque réside dans le conflit des points de vue, donc dans le dialogisme, on remarquera ainsi le surgissement, en 1826, de personnages noirs et mulâtres qui énoncent clairement l’abomination de l’esclavage.
L’héroïsme proprement dit se trouve tout entier placé du côté de Bug-Jargal. Comme c’était déjà le cas dans la nouvelle, il dévoile au narrateur son histoire :
mon père était roi au pays de Kakongo. Il rendait la justice à ses sujets devant sa porte, et, à chaque jugement qu’il portait, il buvait, suivant l’usage des rois, une pleine coupe de vin de palmier. Nous vivions heureux et puissants. Des Européens vinrent ; ils me donnèrent ces connaissances futiles qui t’ont frappé. Leur chef était un capitaine espagnol ; il promit à mon père des pays plus vastes que les siens, et des femmes blanches : mon père le suivit avec sa famille… – Frère, ils nous vendirent !
[…]
Le maître du pays de Kakongo eut un maître, et son fils se courba en esclave sur les sillons de Santo-Domingo. – On sépara le jeune lion de son vieux père pour les dompter plus aisément. – On enleva la jeune épouse à son époux pour en tirer plus de profit en les unissant là à d’autres. […]
– Frère, entends-tu ? J’ai été vendu à différents maîtres comme une pièce de bétail.38
Racontée dans la suite du chapitre par le roi devenu esclave à cause de la traîtrise des blancs, la révolution de Saint-Domingue perd sa dimension référentielle et son réalisme potentiel pour devenir la vengeance que le père de Bug-Jargal, mort sur la roue en même temps qu’Ogé, puis sa jeune épouse, « prostituée à des blancs » (« elle est morte et m’a demandé vengeance »39), et enfin ses enfants, morts sous les coups d’un « maître féroce »40, lui ont réclamée. Ce n’est pas Bug-Jargal d’ailleurs qui a déclenché les massacres : « Les esclaves se révoltèrent contre leurs maîtres, et les punirent du meurtre de mes enfants. Ils m’élurent pour leur chef. Tu sais les malheurs qu’entraîna cette rébellion. »41 La fable de Bug-Jargal et de ses hommes du Morne-Rouge, qui double les événements révolutionnaires réels (ceux de Biassou, Jean-François, Toussaint) mais se place au premier plan pour le lecteur, présente ainsi un roi noir trahi se vengeant presque malgré lui, un roi à la fois légitime (il est le fils du roi de Kakongo) et « élu », reconnu comme chef par le « peuple » des esclaves. L’élection vient confirmer l’hérédité ou l’héritage. Elle s’accompagne d’une conception spécifique du chef/roi, « frère » plutôt que « père ». Dans la grande scène finale où il intervient pour tirer d’Auverney des griffes d’Habibrah, Bug-Jargal justifie son autorité et sa légitimité ainsi : « Je viens commander à mes frères ! »42 « Je suis Bug-Jargal. Mon père était roi au pays de Kakongo, et rendait la justice sur le seuil de sa porte. »43
Bug-Jargal par Jean-Adolphe Beaucé (dessinateur) et Adolphe François Pannemaker (graveur), éd. illustrée de 1876 par Hetzel.
Source : Gallica, Bibliothèque Nationale de France
Portrait du poète en esclave-roi
La fiction dans Bug-Jargal reprend ainsi des codes littéraires qui sont ceux de l’épopée et de la tragédie. L’épopée provient du fait que Bug-Jargal est roi, que son action implique le devenir de son peuple (celui qu’il a reconstitué en terre d’esclavage : les noirs du Morne-Rouge), que les motifs de la guerre ont partie liée avec une vengeance personnelle : l’écriture de la fameuse nuit du 22 août évoque le sac de Troie, y compris dans ses hypotyposes et ses souvenirs d’Andromaque (« Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle ») ; le sort de l’épouse devenue captive s’applique à l’épouse de Bug-Jargal, captive des colons, et à Marie, l’épouse d’Auverney, captive des noirs révoltés. La tragédie provient des massacres (à commencer par celui des enfants), des quiproquos et des méprises (le drapeau noir hissé par erreur et faussement lu par Thadée, qui se trouve être l’instrument de la fatalité). Elle repose également sur le conflit intérieur qui anime le héros noir : Bug-Jargal aime Marie qui appartient à l’autre camp – tragique de l’amour donné comme triplement impossible, parce qu’elle en aime un autre, parce qu’elle est reine et qu’il est esclave, parce qu’elle est blanche et lui noir. Ajoutons que Bug-Jargal est lié à d’Auverney par son code de l’honneur et par le serment qu’il lui a fait : « Le torrent ne lutte pas contre sa source ; ma vie, que tu as sauvée trois fois, ne peut combattre contre ta vie. »44 Ainsi Bug-Jargal, constamment sublime, se trouve-t-il d’emblée voué au sacrifice. Les valeurs qui lui sont attribuées sont nobles : la puissance physique exceptionnelle, la générosité, la magnanimité, la force d’âme stoïque, le dévouement complet – à d’Auverney, qu’il conçoit comme son « frère », à Marie, à ses hommes du Morne Rouge, à la famille de l’oncle dont il a sauvé le dernier enfant. Ce roi-esclave incarne une variante du proscrit romantique, qu’Hernani illustrera en 1830.
Hugo en fait également un poète, qui chante en espagnol ; langue de cœur pour Hugo45, liée à l’enfance et à l’expérience puissante qu’il en fit à neuf ans, en 1811, lorsque sa mère Sophie rejoignit son père au service du Roi Joseph à Madrid, en pleine répression contre la guérilla espagnole et dans un contexte d’atrocités réciproques. Deux chansons sont ainsi insérées dans Bug-Jargal. L’une est une chanson de Manuel Garcia que la Malibran et Pauline Viardot, ses filles, rendirent très populaire dans les années 1820, Yo que soy contrabandista. Sur des rythmes andalous trépidants, un contrebandier y exprime sa condition de rebelle et, son cheval étant rattrapé par la garde, meurt dans un éclat de castagnettes46. George Sand commentera et la chanson de Garcia, et l’usage que Victor Hugo en fait dans Bug-Jargal dans une « histoire lyrique », sorte de livret d’opéra, qu’elle compose en 1837 sous le litre « Le contrebandier ». Dans le roman de Hugo, le héros noir utilise cet air populaire comme un signe de ralliement pour ses troupes et un signe de reconnaissance pour d’Auverney, s’inscrivant ainsi dans la typologie romantique du brigand.
La seconde chanson consiste en une sérénade que, caché, l’esclave Pierrot donne à Marie, dans le petit pavillon de branchages qu’elle affectionne, en s’accompagnant de la guitare et après avoir déposé dans ce sanctuaire féminin un bouquet de soucis sauvages substitué aux fleurs cueillies par d’Auverney qui sont jetées et profanées. D’Auverney narrateur précise que la sérénade se compose de « stances », sur l’air de Porque me huyes, Maria ? et il prend la peine d’en donner, en français, les onze paragraphes ou couplets – la « traduction » de l’espagnol créant une sorte de prose poétique47. La chanson annonce l’ouragan de la révolte-vengeance au nom de la famille massacrée, la douleur du roi devenu esclave, et son amour insensé pour la « blanche fille d’Hispaniola » :
Et pourquoi repousserais-tu mon amour, Maria ? je suis roi, et mon front s’élève au-dessus de tous les fronts humains. Tu es blanche et je suis noir ; mais le jour a besoin de s’unir à la nuit pour enfanter l’aurore et le couchant, qui sont plus beaux que lui !48
D’Auverney y verra à juste titre un « chan[t] d’amour et de menace »49. Si cette chanson confère bien à Bug-Jargal le statut de héros romantique (il rejoint la veine byronienne des pirates, contrebandiers et proscrits), elle propose également un modèle utopique inattendu de résolution du conflit : à rebours des métissages dans lesquels c’est toujours le maître blanc qui s’unit à l’esclave noire, c’est la femme blanche qui s’unirait à l’esclave-roi venu d’Afrique. La « solution » ainsi prônée, davantage que géopolitique, se révèle avant tout métaphorique (l’union du noir et du blanc comme oxymore), c’est-à-dire ontologique et poétique. L’union de Marie et de « Pierrot » (nom d’un personnage de pantomime) serait l’union du jour et de la nuit, – c’est-à-dire, en réalité, la naissance d’une étoile… Car « Pierrot » est peut-être déjà le « ver de terre amoureux d’une étoile », qui annonce Ruy Blas/Don César, amoureux de Doña Maria de Neubourg, reine d’Espagne. Le bouquet de soucis se retrouvera dans les fleurs bleues que, chaque nuit, Ruy Blas va cueillir à Caramanchel pour la reine (Acte I, scène 3). Surtout, la fonction du personnage féminin est comparable dans le drame romantique de 1838 et dans Bug-Jargal. Doña Maria incarne l’Espagne dans la logique allégorique de la pièce ; Marie, « blanche fille d’Hispaniola », créole donc, incarne Saint-Domingue, un Saint-Domingue de blancs qui ne sait voir les noirs autrement que comme des esclaves. Le roman de Hugo n’est pas progressiste (il n’est pas non plus colonialiste ni encore moins esclavagiste), mais il met en scène l’aveuglement blanc : Léopold, Marie et Thadée se caractérisent par leur incompréhension radicale de Bug-Jargal ; ils ne cessent de se tromper et de mal interpréter les signes de son héroïsme sacrificiel. Notons enfin, que le roman rapproche le narrateur blanc et le héros noir en les montrant d’emblée comme voués à disparaître : le monde auquel ils appartenaient n’existe plus. Les deux personnages sont frères.
De quoi est-il question dans Bug-Jargal ? Pour d’Auverney, d’un mode de vie devenu caduc. L’Histoire se manifeste aux individus comme chaos, terreur et massacre. C’est déjà l’expérience qu’en a faite le roi noir de Kakongo devenu l’esclave Pierrot et, comme malgré lui, Bug-Jargal, le chef de la bande du Morne-Rouge. Le roman ne place au centre de son propos ni l’esclavage ni la guerre de libération. Il exprime plutôt, à travers le regard des perdants de l’Histoire, l’angoisse d’un monde qui disparaît. La lucidité analytique du récit repose sur la mise en valeur des mécanismes de terreur dans le gouvernement des peuples, mécanismes dont Biassou assisté d’Habibrah sont les acteurs. Un épisode symbolique important – l’écriture de l’Histoire restant chez Victor Hugo associée au symbole qui interroge de façon poétique –, déjà présent dans la nouvelle de 1820, est développé dans le roman de 1826. D’Auverney a été conduit par les hommes de Biassou pour être exécuté dans une grotte à l’intérieur d’une montagne : celle-ci consiste en une plateforme au nord de laquelle un torrent s’écroule avec fracas dans l’abîme. C’est dans cette grotte que l’obi révélera son identité à d’Auverney, qu’il essaiera de l’assassiner traîtreusement et de l’entraîner dans sa chute :
Sur l’abîme se penchait un vieil arbre, dont les plus hautes branches se mêlaient à l’écume de la cascade, et dont la souche noueuse perçait le roc, un ou deux pieds au-dessous du bord. Cet arbre, baignant ainsi à la fois dans le torrent sa tête et sa racine, qui se projetait sur ce gouffre comme un bras décharné, était si dépouillé de verdure, qu’on n’en pouvait connaître l’espèce. Il offrait un phénomène singulier : l’humidité qui imprégnait ses racines l’empêchait seule de mourir, tandis que la violence de la cataracte lui arrachait successivement ses branches nouvelles, et le forçait de conserver éternellement les mêmes rameaux.50
À l’image de ce vieil arbre, qu’on ne peut identifier tant il est mutilé par le torrent (il sera aussi bien blanc que noir et n’est plus qu’un « bras décharné »), le vieil arbre semble condamné à [sur]vivre, sans descendance, vivante image d’une Histoire bloquée.


