Les familles dérivationnelles : comment ça marche ? 

DOI : 10.54563/lexique.1075

Abstracts

Une approche véritablement lexicale doit situer la formation des lexèmes au croisement des séries dérivationnelles et des familles dérivationnelles. Dans celles-ci, le niveau déterminant est celui des réseaux qui associent des lexèmes étroitement reliés, en synchronie, par la forme et par le sens. La structure des réseaux dépend des caractéristiques sémantiques, référentielles et catégorielles des éléments qui les constituent. Ainsi par exemple, parmi les réseaux qui associent un nom abstrait à un nom d’humain, les réseaux action, activité, événement, pourtant assez proches, ne sont pas organisés de la même manière. Ni les réseaux statut ou les réseaux axiologiques, ou ceux qui se constituent autour d’un toponyme ou d’un ethnonyme, ou autour d’un qualifiant. La dynamique propre à chaque réseau suscite et encadre l’apparition de nouveaux termes pour remplir les cases laissées vides par le lexique existant. Considérer les lexèmes comme construits non pas sur (une base, dans une relation univoque et unidirectionnelle) mais dans (un réseau, au sein d’une famille dérivationnelle) relativise ou permet de résoudre un certain nombre de problèmes constructionnels ou morphophonologiques.

A properly lexical approach must situate lexeme formation at the intersection of derivational series and derivational families. In the latter, the determining level is that of networks which associate lexemes closely linked, in synchrony, by form and meaning. The structure of these networks depends on the semantic, referential and categorial characteristics of their constituting elements. Thus, for example, among the networks that associate an abstract noun with a human noun, the networks action, activity, event, although closely similar, are not organized similarly. Neither are the status networks or the axiological networks, or those which are constituted around a toponym or an ethnonym, or around a qualifier. The dynamics of each network give rise to and frame the appearance of new terms to fill voids left in the existing lexicon. Considering lexemes as built not on (a base, in a univocal and unidirectional relationship) but in (a network, within a derivational family) relativizes or allows to solve a certain number of constructional or morphophonological problems.

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Editor's notes

Received: March 2023 / Accepted: June 2023

Published on line: December 2023

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Introduction1

Il est de plus en plus admis que les familles dérivationnelles jouent un rôle déterminant – complémentaire de celui des séries dérivationnelles – dans la morphologie du même nom. Encore faut-il savoir comment elles sont organisées et comment la morphologie constructionnelle peut se servir de cette notion. On proposera ici quelques réflexions – schématiques et embryonnaires – sans se soucier de les confronter aux apports récents (ou anciens) à la question. On s’efforcera, dans un premier temps, de cerner la notion de famille dérivationnelle et on montrera que le niveau le plus important n’est pas la famille dans son ensemble, mais le réseau dans lequel s’insèrent les mots à étudier. À titre exploratoire, on essaiera ensuite de caractériser les principaux réseaux comportant un nom de personne, et plus particulièrement les réseaux activité.

1. Familles et réseaux

Pour réfléchir à l’organisation de la famille dérivationnelle, puis à celle des réseaux constructionnels, on partira de la notion plus traditionnelle de « famille de mots » et on s’efforcera de dégager la spécificité de l’approche morphologique en confrontant les divers points de vue – sémasiologique vs onomasiologique, génétique vs fonctionnel.

1.1. Famille de mots et famille dérivationnelle

Si l’on se place du point de vue étymologique, l’organisation de la famille est simple : c’est une arborescence à partir de l’étymon le plus ancien, latin ou grec en général, ou plus haut encore de la racine indo-européenne (voir Dictionnaire étymologique du français de J. Picoche, par exemple). On inclut dans la famille tout ce qui est apparenté, et l’on met sur un même plan la transmission populaire du latin au français, les emprunts et les constructions morphologiques à l’intérieur du français. Mais ce qu’on dessine ainsi est une « famille de mots », organisée comme les arbres généalogiques descendants des familles humaines, pas une famille dérivationnelle. L’étymologie est une autre discipline que la morphologie.

En morphologie dérivationnelle, on se situe dans les limites d’une langue et dans un cadre synchronique. Ponceau ‘petit pont’ ne sera pas « [hérité] du latin ponticellus » (Grand Robert, désormais, Rob.) mais dérivé de pont. Absentéisme ne sera pas « emprunté à l’anglais absenteeism » (Rob.) mais construit sur absent. Ce qui, dans les deux cas, pose des problèmes morphophonologiques dont l’étymologie ne se souciait pas. Mais on ne peut pas éliminer ces mots sous prétexte qu’ils n’ont pas été formés en français. Ils sont bien présents dans la langue et motivés par rapport à un autre mot apparenté par la forme. Dans la famille dérivationnelle telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, un ponceau est un petit pont et l’absentéisme la propension à être absent. On pourra se demander, en revanche, si (bête de) somme, sommier et sommelier appartiennent à la même famille dérivationnelle. Historiquement, c’est incontestable : sommier a été construit sur somme et sommelier sur sommier. Mais aujourd’hui rien ne les relie. Or l’intérêt de situer les constructions morphologiques dans la famille dérivationnelle est de voir comment les unités lexicales déjà construites « fonctionnent » les unes par rapport aux autres, et comment la famille existante, telle qu’elle est constituée à un moment donné, conditionne les créations nouvelles destinées à y entrer.

1.2. Approche sémasiologique et approche onomasiologique

La morphologie dérivationnelle adopte par définition le point de vue sémasiologique : elle ne s’occupe que des mots, des signes, en tant qu’ils sont construits. Globalement, le point de vue onomasiologique – comment les choses sont nommées – est affaire de lexique. Et l’innovation lexicale peut passer par d’autres voies (emprunt de mots non construits, infléchissement sémantique des mots existants, évolution des realia, etc.). Mais le signe a deux faces, signifiant et signifié. L’approche sémasiologique doit aussi tenir compte du sens. Et la morphologie lexicale, ou constructionnelle, ou dérivationnelle – trois façons complémentaires de désigner la même discipline (Roché, 2009b) – est une morphologie du lexique. Or le lexique existe pour dire le monde. La dimension onomasiologique est partout sous-jacente. On ne s’occupe en principe que du signifié mais il y a bien des cas où l’on ne peut pas faire abstraction du référent.

La création lexicale dont rend compte la morphologie, d’autre part, ne répond pas qu’à des besoins onomasiologiques. Ce n’est pas pour nommer des classes d’objets, de procès ou de qualités que l’on forme valoche sur valise, métallo sur métallurgiste, thoracique sur thorax ou change sur changer mais pour répondre à des besoins diaphasiques ou syntaxiques.

Les ensembles couverts par l’approche onomasiologique et par l’approche morphologique, par conséquent, ne se confondent pas, mais ils sont sécants, et c’est à leur intersection, où l’onomasiologique rencontre la face sémantique du sémasiologique, que se structurent, on le verra, les réseaux qui constituent l’essentiel des familles dérivationnelles.

1.3. Point de vue génétique et point de vue fonctionnel

Par réflexe atavique, la morphologie constructionnelle privilégie la forme. Le vocabulaire en usage continue à mettre la même étiquette (« composition », « préfixation ») sur des formations aussi dissemblables, quant au sens construit, que rouge-gorge et enseignant-chercheur, embarquer et refaire. La formation des mots est vue comme une chaîne qui va du plus simple au plus complexe : la dérivation ajoute des affixes (les appeler « exposants de règles » n’y change rien), la composition combine les lexèmes. D’où l’embarras face à ce qu’on appelait autrefois – étiquette révélatrice – « dérivation impropre ». Difficulté résolue grâce à la notion de conversion. Mais on reste perplexe devant les couples médecin/médecine, Hongrie/Hongrois, etc., ou pour l’orientation de certaines conversions. Spontanément, on plaque sur les familles dérivationnelles le schéma généalogique des familles de mots : une arborescence qui part du plus simple – le « primitif » indécomposable – pour aller vers le plus complexe. Implicitement, on fait comme si le point de vue fonctionnel (comment les mots présents dans le lexique sont associés entre eux par une relation constructionnelle, quelle que soit la façon dont ils sont entrés dans la langue) coïncidait toujours avec le point de vue génétique (comment les mots sont « engendrés » pour entrer dans le lexique)2, et comme si, dans l’un et l’autre cas, et pour le sens comme pour la forme, l’orientation allait toujours du moins marqué au plus marqué. D’où l’embarras devant médecin et médecine, Hongrie et Hongrois, où n’apparaît aucune orientation formelle.

Si l’orientation du couple médecin médecine est indécidable quand on ne regarde que la forme, en est-il de même sur le plan sémantique ? La médecine est l’activité du médecin, le médecin celui/celle qui pratique la médecine. Les deux propositions sont vraies simultanément, on n’est pas plus avancé. On ne l’est pas davantage si l’on compare le médecin à l’enseignant : il pratique l’enseignement, l’enseignement est son activité. Symétrie renforcée, dans ce cas, par le fait que le nom d’humain et le nom d’activité sont parallèlement motivés par rapport à enseigner. Mais, pour la raison qu’on a dite plus haut, on verra spontanément le chirurgien comme ‘celui/celle qui pratique la chirurgie’, le roboticien comme un ‘spécialiste de la robotique’, alors que la proposition inverse est tout aussi vraie. Et pour la même raison, on analysera poterie comme ‘activité du potier’ et ébénisterie comme ‘activité de l’ébéniste’, alors que la relation entre l’activité et l’agent reste la même. Cette logique implicite, fondée sur la forme, rencontre le cheminement historique. Mais est-elle forcément celle qui rend le mieux compte du fonctionnement du système en synchronie ? Et que fait-on du quincaillier qui ne vend plus de la quincaille mais de la quincaillerie ? Et du carrossier qui répare la carrosserie de nos automobiles ? Danielle Corbin, qui n’éludait pas les difficultés, voulait absolument construire carrossier sur carrosse, ce qui entraînait quelques complications quand on se situe en synchronie.

1.4. Le réseau dans la famille

Spontanément, on l’a dit plus haut, on a tendance à voir les familles dérivationnelles comme les familles de mots étymologiques, des familles de mots dont on aurait simplement éliminé certains éléments et où la racine serait remplacée par le primitif. Donc comme des arborescences à orientation unique. Cette conception est évidemment confortée par l’idée que la construction des lexèmes serait commandée par des règles, des règles orientées toujours dans le même sens, d’un input – la base – vers un output le dérivé. Comme dans un arbre généalogique. Si Pierre est le frère de Paul, Paul est le frère de Pierre. Mais si Pierre et Paul sont les fils de Joseph, Joseph ne peut pas être leur fils. Inconsciemment sans doute, la formulation des RCL a été influencée par cette vision des familles dérivationnelles héritée de la philologie.

Plutôt que celle d’une arborescence, l’image qui rend mieux compte du lexique construit, quand on prend en compte tous les points de vue, est celle du réseau. Dans un réseau, les connexions sont multiples, et toutes sortes d’organisations sont possibles. Les familles dérivationnelles les plus simples correspondent à un seul réseau, d’autres s’organisent en plusieurs réseaux plus ou moins reliés entre eux. Des réseaux dont il s’agira, évidemment, de déterminer la structure et le fonctionnement.

1.4.1. La structure des réseaux : première approche des réseaux activité

La réalité du lexique est infiniment variée, mais son organisation n’est pas anarchique. En s’appuyant sur des bases de données étendues et sur les grandes catégories sémantiques, on doit pouvoir définir différents types de réseaux et déterminer leur structure. Les exemples utilisés jusqu’à maintenant associaient le nom d’une activité au nom de la personne qui s’y adonne : on peut supposer qu’ils appartiennent à un même type de réseau. Quelle serait son organisation ?

La plupart des familles concernées comprennent aussi un terme qui désigne l’objet de l’activité (objet étant pris au sens « ce pour quoi une entreprise est faite » [Rob.] : l’objet en question peut être un procès). Le plus souvent, cet élément s’impose sans problème : l’activité du journaliste est d’écrire dans un journal, l’enseignant enseigne, la robotique s’occupe des robots, etc. L’approche constructionnelle coïncide avec l’approche onomasiologique.

   N.activité

   N.humain

   N/V.objet

   journalisme

   journaliste

   journal

   enseignement

   enseignant

   enseigner

   robotique

   roboticien

   robot

Dans certains cas, les choses se compliquent. Le carrossier s’occupe de la carrosserie de nos automobiles et son activité est encore la carrosserie. Le potier fait des pots, mais aussi d’autres objets, qu’on appelle poteries. Le quincailler ne vend plus de la quincaille mais de la quincaillerie. Une même forme (mais est-ce le même « mot » ?) occupe, ou peut occuper, les deux cases.

   N.activité

   N.humain

   N/V.objet

   carrosserie

   carrossier

   carrosserie

   poterie

   potier

   pot, poterie

   quincaillerie

   quincaillier

 (quincaille), quincaillerie

La chirurgie, activité du chirurgien, est une « intervention manuelle et instrumentale […] sur l’organisme humain » (Rob.), notion représentée dans le réseau par des formants non autonomes qui ne sont pas transparents pour tous les locuteurs. Face à médecine et médecin, il n’y a pas de terme appartenant à la même famille qui désignerait ce que fait le médecin. Face à ébénisterie et ébéniste, il y a bien un candidat dans la famille dérivationnelle, ébène, mais le lien de motivation a été rompu, il est sorti du réseau3.

   N.activité

   N.humain

   N/V.objet

   chirurgie

   chirurgien

   -chir- ; -urg-

   médecine

   médecin

    [soigner]

   ébénisterie

   ébéniste

    (ébène), [meuble]

D’une façon générale, le rapprochement de ces quelques exemples fait apparaître un déséquilibre entre les deux premières colonnes et la troisième. Le nom d’activité et le nom d’humain, étroitement associés par la forme, forment des couples homogènes tandis que le terme qui désigne l’objet de l’activité, bien que situé plus haut, logiquement, dans la généalogie de la famille, est moins nécessaire au réseau et plus hétéroclite.

1.4.2. Amont, aval et limites du réseau

On n’a considéré jusqu’à maintenant que les éléments principaux des réseaux concernés : cela ne préjuge pas qu’ils n’en comportent pas d’autres. Un réseau donné, d’autre part, peut ne constituer qu’une partie d’une famille dérivationnelle. Comment, et où situer les autres éléments de la famille ?

En amont de journal il y a jour, génétiquement, par rapport auquel journal reste motivé. Mais jour ne joue aucun rôle dans le sens de journaliste et de journalisme. Il appartient à la même famille dérivationnelle, mais il n’y a aucune raison de l’inclure dans le réseau, pas plus que journée ou ajourner qui se situent au même niveau que journal dans l’ensemble de la famille mais sans connexion sémantique avec lui (ni a fortiori avec journalisme et journaliste). En aval, il y a journalistique, que le Grand Robert définit comme « propre aux journaux » avec, entre autres exemples, les mœurs, les habitudes journalistiques. Qui sont celles des journalistes. Journalistique renvoie tantôt à journal, tantôt à journaliste, tantôt à journalisme : il fait bien partie du réseau. Journalistiquement aussi, qui n’a d’existence que par rapport à journalistique. Il y a aussi journaleux ‘mauvais journaliste’, qui joue le même rôle que journaliste dans l’économie du réseau, avec le trait ‘péjoratif’ en plus.

En amont de carrosserie carrossier, étymologiquement, il y a carrosse. Mais s’il fait partie de la même « famille de mots », il n’appartient plus à la même famille dérivationnelle puisqu’il n’y a pas de lien constructionnel entre eux en synchronie. Même chose pour carrossable ‘où peuvent circuler des automobiles’. En revanche, on peut se poser la question pour carrosser, qui n’a pas de lien avec carrossable mais en a bien un avec carrosserie. Sauf que le carrossier qui répare les automobiles ne carrosse pas. Peut-être faut-il distinguer deux réseaux carrosserie carrossier, suivant qu’il s’agit de fabrication ou de réparation, carrosser n’ayant de pertinence que dans le premier.

Dans le réseau de médecin médecine, pas d’hésitation pour médical, médicalement, médicastre. Mais, malgré leur forme, on n’y mettra pas médecine ‘médicament’ et médeciner ‘administrer des médicaments’, qui constituent un autre réseau en aval. Médicinal est passé, historiquement, de l’un à l’autre. Quant à médicaliser, il est très proche de médical mais il ne signifie pas ‘exercer la médecine’ : il aurait plutôt sa place dans un autre réseau en aval, un réseau qualité dont médical serait le centre.

À une activité donnée, enfin, est souvent associé le nom du lieu où elle s’exerce. Conceptuellement, il a sa place dans le réseau. D’autant plus que sa forme est souvent la même que celle du nom d’activité (boulangerie, charcuterie, banque…). Il tend même à l’évincer. Le Grand Robert définit forge comme « Atelier où l’on travaille les métaux au feu et au marteau » et ajoute seulement après « Rare. Action de forger ». La lampisterie n’est pas l’activité du lampiste mais le local où il range les lampes. Et kiosque peut figurer à la fois comme objet de l’activité du kiosquier, qui est de tenir un kiosque, et évidemment comme nom de lieu de l’activité, la case N.activité restant vide. S’il appartient à une autre famille (le cabinet pour le médecin, par exemple), il faudra le mettre entre crochets.

1.4.3. Orientation

On a parlé d’amont et d’aval, ce qui suppose une orientation. Jour se situe évidemment avant journal et journal avant journaliste – « avant » d’un point de vue logique, conceptuel, donc constructionnel. De l’autre côté, médicalement est après médical qui est après médecin. Il y a bien une orientation des constructions morphologiques. Mais :

(i) Cette orientation ne correspond pas forcément à l’orientation concaténative des constructions formelles. Puisque le carrossier est celui qui répare la carrosserie des automobiles, carrossier est conceptuellement en aval de carrosserie ‘enveloppe extérieure d’une automobile’. Et, dans une analyse formelle terme à terme, il faut admettre que carrossier est construit sur carrosserie par dérivation régressive (ou par substitution de suffixe si l’on considère que le suffixe caractérisant carrosserie est aujourd’hui ‑erie et non plus ‑ie).

(ii) Entre le nom d’humain et le nom d’activité, la question de l’orientation est neutralisée : la motivation fonctionne dans les deux sens, quelle que soit la forme des deux termes (Section 1.3).

(iii) Les termes situés en aval peuvent être reliés simultanément à plusieurs termes en amont. On l’a vu pour journalistique, c’est vrai aussi pour les évaluatifs : journaleux peut être construit aussi bien sur journaliste (altération péjorative, comme avocat → avocaillon) que sur journal (transfert agentif, comme vielle → vielleux ou journal → journaliste lui-même).

1.5. Réseau onomasiologique et réseau morphologique

On a dit plus haut que les réseaux se structurent à l’endroit où l’approche onomasiologique et l’approche morphologique (sémasiologique) se rencontrent, sans totalement se confondre. Du point de vue onomasiologique, il s’agit de nommer une activité et la personne qui s’y adonne. L’objet de cette activité, sa raison d’être, a aussi, généralement, un nom (name : grammaticalement, ce peut être un verbe). Il y a donc des cases à remplir. Dans le lexique, ces cases peuvent être occupées par des termes appartenant à des familles différentes : à côté de médecin et de médecine il y aura soigner. Du point de vue morphologique, le programme est le même : il y a aussi des cases à remplir. Avec une obligation supplémentaire : les éléments qui vont les occuper doivent être associés entre eux non seulement par le sens (le médecin soigne) mais aussi par la forme, par leur appartenance à une même famille dérivationnelle (le journaliste écrit dans un journal).

Même du point de vue génétique, il y a là une dimension capitale de la construction des lexèmes. Elle ne se fait pas entre un input qui serait le lexème base et un output, le lexème construit, par l’intermédiaire d’une Règle de Construction des Lexèmes. Ce qui est donné, c’est :

(i) d’une part, le réseau tel qu’il existe à un certain moment, dans la famille dérivationnelle, avec sa structure propre (qui commande les relations sémantiques entre les termes), ses cases déjà remplies, et la case à remplir ;

(ii) d’autre part et complémentairement, les séries dérivationnelles présentes à ce moment dans le lexique.

Le lexème à construire se situe au croisement de ces deux ensembles. Et dans le jeu des contraintes qui préside à la construction des lexèmes, les deux principales seront la contrainte de série et la contrainte de famille, qui s’exerce dans le cadre du réseau.

1.6. Le réseau dans le jeu des contraintes

D’une façon générale, la contrainte de série impose que le lexème à construire soit marqué comme appartenant à une série dérivationnelle adéquate, la contrainte de famille qu’il appartienne à la même famille dérivationnelle que le lexème auquel il doit être associé. Quand on voit pour la première fois sur une enseigne ou sur un véhicule « PLAQUISTE-JOINTEUR », on comprend immédiatement qu’il s’agit d’un artisan qui pose des panneaux de placoplâtre et des joints parce que (i) la finale de plaquiste le fait entrer dans la même série dérivationnelle que dentiste, fleuriste, journaliste, etc., et celle de jointeur dans la même série qu’ajusteur, couvreur, encadreur, etc.4 ; (ii) le radical de plaquiste est un thème présent dans placoplâtre, celui de jointeur est le thème5 présuffixal de joint.

Mais les choses ne sont pas toujours aussi simples. Revenons sur quelques exemples déjà rencontrés :

Quand ébéniste a été forgé (à la fin du 17ème siècle), l’artisan ne travaillait pas que l’ébène. Le mot ébène, cependant, pouvait représenter l’élément le plus saillant de son activité, comme pot pour le potier. La contrainte de famille était pleinement satisfaite. Elle ne l’est plus, ou très faiblement, aujourd’hui. Ébéniste appartient toujours à la famille dérivationnelle d’ébène mais ébène n’appartient plus au réseau activité structuré autour d’ébéniste. C’est à ce niveau que s’exerce la contrainte de famille et c’est ébénisterie qui permet de la satisfaire.

Carrossier et carrosserie sont complètement déconnectés de carrosse, qui ne fait plus partie, en synchronie, de la même famille dérivationnelle. C’est carrosserie qui occupe la case N/V.objet dans le réseau dérivationnel contemporain. Il est apparu tardivement (au 19ème siècle) et a été employé tout de suite pour d’autres véhicules que les carrosses, puis pour les premières automobiles. Glissement sémantique par évolution des realia, par conséquent. Carrossier a pu suivre le même cheminement, mais il semble plutôt que le réseau se soit reconstitué à nouveaux frais. Ce qui n’implique pas forcément d’adopter de nouvelles formes. Comment nommer, avec des mots construits, l’activité qui consiste à fabriquer ou à réparer la carrosserie des automobiles et la personne qui s’y emploie ? On aurait pu forger °carrosserisme et °carrosseriste6, par exemple. La contrainte de série aurait été satisfaite : l’un et l’autre seraient entrés dans des séries dérivationnelles assez fournies, °carrosse­risme serait à carrosserie ce que journalisme est à journal, et °carrosseriste le pendant de journaliste. Mais carrosserie a déjà une forme qui est celle d’un nom d’activité, et la série des noms d’activité en ‑­erie est encore plus fournie que celle des noms d’activité en ‑isme. Elle est, d’autre part, en relation structurelle avec celle des noms d’agent en ‑ier. La contrainte de série est encore mieux satisfaite si l’activité qui consiste à réparer la carrosserie des automobiles est appelée carrosserie7, et la personne qui s’y emploie carrossier. La contrainte de famille l’est aussi, puisqu’elle privilégie les formes déjà présentes dans la famille dérivationnelle, comme thème ou comme forme construite. Si l’on n’est pas obnubilé par la forme, rien ne s’oppose, même d’un point de vue génétique, à ce que carrossier soit construit sur carrosserie.

On a noté plus haut que journalistique renvoie aussi bien à journal qu’à journaliste ou à journalisme. Dans la mesure où l’adjectif de relation n’a d’existence que par rapport au nom, on s’attendrait logiquement à avoir trois formes, une pour chaque nom : °journalal, °journalistal et °journalismal, par exemple, ou °journalique, °journalistique et °journalis­mique. Ce serait oublier une des modalités de la contrainte de famille, qu’on a appelée ailleurs (Roché, 2009b) « principe d’économie » : si une même forme peut satisfaire plusieurs emplois, la langue n’en formera qu’une plutôt que plusieurs. Ou si une forme existante peut satisfaire un nouvel emploi, la langue la réinvestira dans ce nouvel emploi plutôt que d’en créer une nouvelle. Electoral est normalement l’adjectif de relation correspondant à électeur : les listes électorales sont les listes des électeurs. Mais les opérations électorales ne sont pas celles des électeurs : dans cet emploi, électoral renvoie à élection. Plutôt que forger °électionnel, par exemple, on a réutilisé un adjectif déjà présent dans le réseau en lui donnant une signification qui n’est pas son sens constructionnel. C’est dans le cadre du réseau, à cause de l’étroite connexion entre ses termes, que s’exerce le principe d’économie. Quant au choix de la forme, il illustre deux des modalités de la contrainte de série : (i) c’est la série la plus nombreuse qui s’impose en premier (si d’autres contraintes ne la contrarient pas) ; (ii) une sous-série formelle plus marquée (rime riche) est plus attractive que la série dans son ensemble (le suffixe n’est en général qu’une rime suffisante), et une sous-série plus nombreuse qu’une sous-série moins nombreuse. À partir de journal, journalisme et journaliste, parmi les sous-séries possibles, ‑alal, ‑alique, ‑istal, ‑ismal, -ismique sont peu ou très peu fournies tandis que ‑istique l’est beaucoup plus. La contrainte de série sélectionne donc journalistique et la contrainte de famille le répercute dans les autres cases.

1.7. Familles dérivationnelles et accidents morphophonologiques

Accessoirement, situer les constructions morphologiques dans le cadre des familles dérivationnelles relativise les difficultés que posent nombre de constructions sur le plan morphophonologique. Si l’on analyse journalistique comme construit sur journal, on se demandera, en ne considérant que ces deux mots, si ‑istique est une variante de ‑ique ou si journaliste se substitue à journal pour fournir son radical au dérivé. Pour malletier, si la base est mallette (bien que le malletier ne fabrique pas spécialement des mallettes), ou si ‑et- est un interfixe qui allonge la base, ou ‑­etier une variante du suffixe. Etc. Ces questions ne sont pas oiseuses, il y a des cas où l’on ne peut faire autrement que se les poser. Rien dans la famille de puits n’explique pourquoi puisatier s’est imposé et non puisier. Pour malletier, la contrainte de taille suffirait à justifier un radical mallet-. Mais la présence de mallette dans la famille dérivationnelle de malle a sans doute contribué au choix de cette forme, parallèlement à la récurrence des finales en ‑etier dans la série dérivationnelle des noms d’agent en ‑ier. Dans le cas de journalistique, il suffit de mettre en regard l’ensemble du réseau dérivationnel et les séries dérivationnelles susceptibles de l’accueillir pour expliquer le choix de cette forme8.

2. Les réseaux activité

Pour illustrer la notion de réseau, on a fait l’hypothèse que le nom d’activité, le nom de la personne qui l’exerce et le terme qui désigne l’objet de cette activité constituaient un type de réseau qu’on a appelé réseau activité. Pour préciser les choses, on tâchera maintenant de le distinguer du réseau action, dont il est proche, et de montrer comment s’y inscrit la dynamique de la création lexicale. Aux activités professionnelles – les « noms de métiers » – qui étaient seules représentées dans les exemples précédents, on ajoutera les activités de loisir (jeux, sports) qui semblent entrer dans le même type de réseau, avec des infléchissements mineurs.

2.1. Réseaux action et réseaux activité

Parmi les réseaux qui impliquent un procès dans lequel un humain est concerné, on peut distinguer en première approche, de façon très schématique, des réseaux phénomène, où l’humain n’est pas en position d’agent mais de patient (cancer cancéreux, diabète diabétique…), et des réseaux où il est nommé d’après ce qu’il fait. Activité et action se situent l’un et l’autre dans ce cas de figure. Mais la notion d’activité suppose l’organisation de plusieurs procès (ou au moins la répétition systématique d’un même procès). L’humain qui s’adonne à une activité est bien un agent, puisqu’il est nommé d’après ce qu’il fait, mais ce qu’il fait n’est pas vu forcément sous l’aspect du procès lui-même. Potier, journaliste ne disent pas explicitement de quel procès il s’agit.

On voit bien la différence quand action et activité cohabitent dans la même famille, y compris avec les mêmes mots. Soit, par exemple, vendre, vente et vendeur. Dans la vente n’a pas eu lieu parce que le vendeur s’est désisté, il s’agit simplement d’une instanciation du procès. L’emploi du nom processif permet de ne pas impliquer un autre participant mais on pourrait dire la maison n’a pas été vendue parce que le vendeur s’est désisté. Sémantiquement, le nom processif n’a pas d’autre contenu que celui du verbe. Et le nom d’agent ne fait que désigner le participant qui est impliqué ponctuellement dans cette instanciation du procès. Dans la vente, c’est pas une sinécure, ou dans vendeur, c’est crevant, le procès exprimé par vendre n’est qu’un des éléments de l’activité du vendeur professionnel. Vente et vendeur s’inscrivent dans un réseau activité, dont la case N/V.objet est remplie par le verbe vendre, qui désigne la raison d’être principale de l’activité, mais ce sont bien vente et vendeur qui sont au centre du réseau, comme on l’a vu plus haut, tandis que dans l’autre cas tout concourt à y mettre le verbe.

Autre exemple : danser, danse et danseur. Si l’on demande à un enfant Qu’est-ce que tu fais ? (sous-entendu : en ce moment, qu’est-ce que tu es en train de faire ?), il pourra répondre : Je danse. À la question Qu’est-ce que tu fais le mercredi après-midi ?, il répondra De la danse. Dans le premier cas, l’élément central est le verbe, dans l’autre c’est le nom d’activité.

Dans d’autres familles, le verbe et le nom d’agent peuvent être identiques mais le nom d’action et le nom d’activité différents. À côté de nager et nageur, il peut y avoir nage ou bien natation, qui n’entrent pas dans les mêmes distributions :

(1)

traverser la Manche à la nage / *traverser la Manche à la natation

choisir la natation comme option / *choisir la nage comme option

Nage est un nom d’action, natation un nom d’activité. Dans d’autres familles encore, et toujours avec le même verbe, le nom d’action sera identique mais le nom d’agent différent. À côté d’écrire et écriture, scripteur complète un réseau action, écrivain un réseau activité.

Dans un réseau action, c’est bien le verbe qui est au centre. Un procès est typiquement nommé par un verbe, qui très souvent est le primitif, dans la famille dérivationnelle (marcher, donner, mentir…). Onomasiologiquement, sémantiquement, on est amené à nommer l’agent du procès et l’on aura marcheur, donneur, menteur… Syntaxiquement, à désigner le procès lui-même autrement que par un verbe et l’on aura la marche, le don, le mensonge… Noms d’action et noms d’agent sont nettement seconds par rapport au verbe. Certains réseaux peuvent être défectifs (quel nom d’action à côté de manger ?), une case peut être remplie, lexicalement, avec un mot appartenant à une autre famille (sommeil à côté de dormir) mais on voit mal un réseau action dans lequel la case Verbe resterait vide alors que les cases N.action et N.agent seraient remplies.

Dans un réseau action, d’autre part, le nom d’agent est le plus souvent présent et presque toujours possible, mais il est souvent secondaire et laisse au premier plan le nom d’instrument. Face à biner, éplucher, enfumer (les abeilles), on s’attend à trouver plutôt binette, éplucheur et enfumoir, même si bineur Nhu, éplucheur Nhu et enfumeur Nhu sont attestés.

2.2. Les réseaux activité : une organisation paradoxale

Les réseaux action, on vient de le voir, ont une organisation logique et cohérente : tout part du verbe, à la fois sur le plan logique et sur le plan constructionnel. Le verbe y occupe une position centrale. Dans les réseaux activité, en revanche, une première approche sommaire a mis au centre le couple formé par le nom d’activité et le nom d’humain, presque toujours présents et étroitement associés par la forme, tandis que l’élément qui désigne l’objet de l’activité est moins nécessaire et plus hétéroclite. Sur le plan conceptuel, cependant, agent et activité sont seconds par rapport à l’objet de l’activité. Le barbier n’est pas concevable sans la barbe, le dentiste sans la dent et le journaliste sans le journal. C’est dans la case N/V.objet que peut se trouver le primitif (barbe, dent), quand il n’est pas en amont dans la famille dérivationnelle (jour pour journal). Les exceptions sont assez nombreuses mais superficielles et ne remettent pas en cause cette économie des réseaux. Pompier et traiteur ont été éloignés de pompe et de traiter par les évolutions du lexique et des realia, mais ils gardent la trace de leur origine. Médecine et médecin supposent un objet ‘soigner’, qu’on retrouve en latin quand on remonte la famille étymologique. Les cas où le binôme N.activité / N.humain n’a rien en amont sont ceux d’emprunts (judo judoka) qui arrivent en français sans contexte lexical ou culturel.

On a vu d’autre part que, formellement, le nom d’humain pouvait être second par rapport au nom d’activité (robotique / roboticien) ou le nom d’activité second par rapport au nom d’humain (ébéniste / ébénisterie), quand l’orientation n’est pas indécidable (médecin / médecine). Sur le plan sémantique, on a remarqué également que chacun pouvait être analysé par rapport à l’autre. La médecine est l’activité du médecin, le médecin pratique la médecine. Le centre, le noyau du réseau activité est donc bien le binôme N.activité / N.humain sans orientation privilégiée entre eux. Réduit à ses éléments essentiels, et en attente d’être complété (d’où les cases vides), le réseau activité pourrait être schématisé ainsi :

                  

                        N/V.objet                      

                  

   

   

   

   

   N.activité   

   N.humain   

   

   

   

   

   

Cette structure n’implique pas que tous les réseaux activité comportent obligatoirement ces trois éléments. Certains sont incomplets, non seulement dans la case N/V.objet mais dans une des deux cases centrales. Pompier est lointainement apparenté à pompe et à pomper, dans la famille dérivationnelle, mais en synchronie aucun de ces deux mots ne peut figurer dans le réseau comme objet de l’activité (ni, constructionnellement, comme base de pompier). Et le pompage n’est pas l’activité du pompier (ni la pomperie, qui est une station de pompage). Même chose pour traiteur. Le traiteur ne traite pas et son activité n’est pas le traitement (ni la traite). Mais sur une enseigne – BOUCHERIE CHARCUTERIE TRAITEUR – le nom d’humain pourra se substituer au nom d’activité (ou de lieu de l’activité). L’usage qui est fait du mot métier est révélateur : il renvoie aussi bien à l’activité elle-même qu’à la personne qui l’exerce : « La menuiserie, c’est un métier » ; « Quel métier veux-tu faire, plus tard ? » / « Menuisier ». Pour les activités de loisir, quand il n’y a qu’un mot, c’est plutôt le nom d’activité. À côté d’échecs, c’est une périphrase (ou un composé syntagmatique) – joueur d’échecs – qui tient lieu de nom d’humain. Ces cas particuliers, cependant, ne remettent pas en cause la structure fondamentale du réseau.

2.3. Formants non autonomes, formants multiples et supplétisme

Dans un des tableaux de la Section 1.4., on a fait figurer dans la case N/V.objet des formants non autonomes parce qu’ils sont l’équivalent de journal pour journaliste ou enseigner pour enseignant : ils représentent l’objet de l’activité. Leur degré de motivation est évidemment variable. Il est très faible pour ‑chir- (on ne voit pas au premier abord ce qu’ont en commun le chirurgien, le chiromancien et les chiroptères), faible pour -urg- (on rapprochera la plasturgie de la métallurgie mais on ne pensera pas forcément à leur associer la chirurgie et la dramaturgie), moyen pour ‑péd- et ‑iatr- (les locuteurs qui ont pédiatre et pédagogue, psychiatre et psychologue dans leur lexique mental perçoivent sans doute leur compositionnalité), évident pour ‑bio-, ‑géo-, ­-log- ou ‑graph-, qui entrent dans un grand nombre de mots construits tout aussi motivés.

   N.activité

   N.humain

   N/V.objet

   chirurgie

   chirurgien

   -chir- ; -urg-

   géographie

   géographe

   -géo- ; -graph-

   biologie

   biologiste

   -bio- ; -log-

   psychologie

   psychologue

   -psych- ; -log-

   psychiatrie

   psychiatre

   ‑psych- ; ‑iatr-

   pédiatrie

   pédiatre

   -péd- ; ‑iatr-

   acupuncture

   acupuncteur

   acu- ; ‑punct-

   kinésithérapie

   kinésithérapeute

   -kinési- ; ‑thérap-

   orthophonie

   orthophoniste

   ortho- ; ‑phon-

   triathlon

   triathlète

   tri- ; ‑athl-

   aquariophilie

   aquariophile

   aquarium ; ‑phil-

   aéromodélisme

   aéromodéliste

   aérien ; modèle

Dans la dernière ligne du tableau, aéromodélisme et aéromodéliste sont là pour rappeler que la question des formants multiples ne se pose pas que pour les formants non autonomes. Et l’on remarquera accessoirement que les réseaux dans lesquels s’inscrivent ces formants multiples se trouvent à l’intersection de deux familles dérivationnelles, comme tous ceux qui, directement ou indirectement, ont recours à la composition.

Formellement, à ne les regarder que d’un point de vue concaténatif, le nom d’agent et le nom d’activité peuvent se lire tantôt dans un sens tantôt dans l’autre. Géographie a l’air d’être construit sur géographe et inversement biologiste sur biologie, tandis que pour acupuncture et acupuncteur on est embarrassé, comme devant médecine et médecin. Mais il suffit de les rapprocher les uns des autres pour voir que tous ces réseaux fonctionnent en fait de la même manière (et de la même manière que les réseaux de la Section 1.4.). L’objet de l’activité – décrire la terre, soigner les enfants, piquer avec des aiguilles… – est représenté par deux formants non autonomes comme il l’est par le lexème journal dans journalisme et journaliste. À partir de là, le nom d’activité et le nom d’humain sont formés soit par dérivation suffixale (avec ‑ie, ‑isme, ‑ure d’un côté, ‑ien, ‑iste, ‑eur, ‑Vte de l’autre), soit par dérivation non affixale (formations en ‑logue, ‑graphe, ‑phile), comme dans les conversions qui forment banalement nombre de noms processifs et de noms d’agent. Et bien sûr le nom d’activité et le nom d’humain sont réciproquement motivés, comme dans tous les réseaux de ce type.

Dans la perception du nom d’activité ou du nom d’humain, cependant, ce sont les formants intermédiaires – ‑logie et ‑logue, ‑graphie et ‑graphe, etc. – qui constituent le niveau déterminant (on ne les a décomposés ici que pour faire apparaître l’objet de l’activité en tant que tel). Au point que certains les considèrent comme des suffixes (analyse qui nous paraît discutable, mais ce n’est pas le lieu ici de la discuter).

On aura relevé qu’un intrus s’est glissé parmi les exemples : ‑graph-, ‑log-, ‑punct-, etc. sont des formants verbaux, tandis que ‑iatr-, étymologiquement, signifie ‘médecin’. Donc pédiatre – ‘médecin des enfants’ – est un composé endocentrique, qui ne passe pas par une conversion V → N comme les composés en ‑logue ou en ‑graphe. Mais est-ce l’étymologie qui dicte l’analyse morphologique ? Dans l’économie des réseaux, pédiatrie fonctionne comme gynécologie et pédiatre comme gynécologue (ou gynécologiste). L’un soigne les enfants, l’autre les femmes. Et le Grand Robert n’a pas tort de donner comme étymologie à pédiatre « de pédiatrie », même si c’est historiquement inexact, comme à gynécologue et gynécologiste « de gynécologie » si, d’un point de vue lexical, il considère que le spécialiste vient après la spécialité.

La question des formants non autonomes pose aussi, plus ou moins directement, celle du supplétisme. Faut-il remplacer, dans la case N/V.objet, le formant en question par un lexème à part entière ? Oui, sans doute, pour ‑péd- qui représente clairement enfant dans pédiatre, pédophile. Moins nettement dans pédagogue (quand on dit de quelqu’un qu’il est bon pédagogue, on veut signifier qu’il enseigne bien, mais pas forcément à des enfants). Et plus du tout dans encyclopédiste, où la référence à enfant est complètement oubliée. Autrement dit : pédiatre, pédagogue et encyclopédiste appartiennent à une même « famille de mots » étymologique (associée par le biais du supplétisme à celle du mot enfant) mais pas à la même famille dérivationnelle. Et chacun des trois entre dans des réseaux différents.

La question du supplétisme ne se pose pas seulement pour les constructions à formants multiples. Pour urbanisme et urbaniste, par exemple, l’objet de l’activité est la ville, le mot ville étant représenté par une forme supplétive savante9. Dans un exemple comme celui-ci, on peut considérer qu’urbain (et urbanisme, urbaniste, urbaniser…) appartiennent à la famille dérivationnelle de ville. On a montré ailleurs qu’entre les allomorphies savantes et le supplétisme il n’y a pas de solution de continuité. Dans la colonne N/V.objet de notre tableau, on pourrait mettre ville en tant que lexème et ‑urb(an)- comme forme supplétive. Lorsque les formants construits, cependant, ont acquis une certaine autonomie, du fait de leur récurrence, on ne peut plus les remplacer par le lexème dont ils seraient le substitut : ‑graph- représente encore écrire dans typographe et typographie, pas dans géographe et géographie. Le géographe pourrait s’appeler géologue, et réciproquement. Si l’un et l’autre étudient et décrivent la Terre, la différence de leurs approches n’est pas exprimée par le choix des formants qui les désignent.

2.4. Quelle place pour l’adjectif ? les adjectifs ?

Dans d’autres types de réseaux, un adjectif a systématiquement sa place, avec la même forme et le même sens que le nom d’humain. Un maoïste barbu et un barbu maoïste étaient l’un et l’autre disciples de Mao et dotés d’une barbe, seul diffère l’ancrage syntaxique. Ce n’est pas le cas dans les réseaux activité. Quand adjectif il y a, c’est le plus souvent un adjectif de relation et l’on a vu comment journalistique pouvait renvoyer aussi bien à journal, à journalisme et à journaliste. Dans la mesure où un adjectif de relation n’a d’existence que par rapport au nom auquel il renvoie, on serait fondé à prévoir pour journalistique, dans le schéma du réseau, trois cases distinctes, annexes de chacun des noms. À moins de concevoir une schématisation qui relie cette même forme aux trois noms à la fois. Faute de disposer de tableaux à trois dimensions, on n’y fait pas figurer l’adjectif, qui pourtant fait bien partie du réseau.

Dans la famille de médecine médecin il y a à la fois médical et médicinal. Le principe d’économie n’a pas fonctionné. Formellement, médical renvoie à médecin (par l’intermédiaire de son thème savant médic-) et médicinal renvoie à médecine (par l’intermédiaire de son thème savant médicin-). Mais le Grand Robert définit médical « qui constitue la médecine ou qui la concerne ». Médicinal, qui a précédé médical avant de se spécialiser, avait le même sens. Il n’y a pas de répartition des rôles et l’organisation sémantique du réseau est indifférente aux associations formelles de terme à terme.

Qu’en est-il pour les autres couples N.activité / N.humain qui nous ont servi d’exemples dans la Section 1.4.1. ?

(i) À côté de potier poterie, carrossier carrosserie, quincaillier quincaillerie, les dictionnaires ne mentionnent aucun adjectif, ni de même forme ni par resuffixation. Ce qui n’a rien de surprenant. On a montré ailleurs (Roché, 1998) que la dérivation actancielle en ‑ier est essentiellement nominale. En dehors de quelques syntagmes plus ou moins figés (vache laitière), les emplois adjectivaux sont récents et assez restreints (le type industrie cotonnière). On peut trouver des attestations de carrossier Adj qui correspondent à cette sous-série :

(2)

Le Forum canadien de l’industrie de la carrosserie assure à toutes les parties prenantes de l’industrie carrossière – réparateurs de carrosserie, fournisseurs, assureurs […] (www.lautomobile.ca/tag/carrosserie/)

Dans un tel contexte, l’adjectif peut renvoyer aussi bien à carrosserie ‘activité’ ou à carrossier qu’à carrosserie ‘objet’. Mais plus souvent seule la première interprétation est possible, en particulier quand l’objet de l’activité n’est plus représenté : la viande bouchère est la viande de boucherie, la farine boulangère celle qu’utilise le boulanger, etc. Quand le primitif est encore présent (poisson, par exemple, à côté de poissonnier et de poissonnerie), le résultat est en général le même. On peut trouver des emplois adjectivaux de poissonnier (le Grand Robert donne comme exemple une citation de Flaubert : « Je suis sûr que tu nageais de la manière la plus poissonnière ») mais l’adjectif n’y a pas du tout le même sens que le nom, il n’entre pas dans un réseau activité.

(ii) À côté de ébéniste ébénisterie, le TLF mentionne ébéniste « En emploi apposé avec valeur d’adj. ». En fait, dans une des citations (« ouvrier ébéniste »), ébéniste est un nom en apposition. Dans l’autre (« le milieu ébéniste »), c’est un adjectif de relation (le milieu ébéniste est le groupe social constitué par les ébénistes). On trouve aussi ébénistique :

(3)

Gérard et Georges, bien qu’autodidactes, « souffrent » également d’un lourd atavisme ébénistique familial.

(apailleenmarqueterie.e-monsite.com/...la… /association-la-marqueterie-de-paille.html)

(4)

Aux côtés de Revel, dont la réputation ébénistique n’est plus à faire, Martres-Tolosane entend être le digne représentant du savoir-faire régional.

(www.mairie-martres-tolosane.fr/pdf/label-metiers.pdf)

qui renvoie à ébéniste dans la première citation, à ébénisterie dans la seconde. Donc ébénistique fonctionne comme journalistique (sans remonter jusqu’à ébène puisqu’il est en dehors du réseau), et ébéniste Adj comme les adjectifs de relation par conversion (équipe infirmière ‘constituée par les infirmiers’).

(iii) À côté de robotique roboticien, les dictionnaires ne mentionnent pas d’emploi adjectival de l’une ou l’autre forme, ce qui semble paradoxal puisque ‑ique et ‑ien sont des suffixes adjectivaux. Mais leur emploi pour nommer des disciplines et des spécialistes est un cas particulier dans ces deux dérivations. On peut trouver des attestations de robotique Adj et de roboticien Adj, mais seulement comme relationnels renvoyant respectivement à robot et roboticien N.

(5)

Le marché des systèmes robotiques en général est estimé en 2013 à US$ 29 milliards. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Robotique)

(6)

Ces journées sont organisées dans le but de confondre les communautés roboticiennes et automaticiennes sur les plans recherche et enseignement. (jra2012.irccyn.ec-nantes.fr)

(iv) À côté de chirurgien N, lui aussi formé avec ‑ien, chirurgien Adj est très marginal et lui aussi est un adjectif de relation renvoyant à chirurgien N.

(7)

La complexité du XVIIIème siècle : la main-chirurgienne et la main-artiste. (https://books.google.fr/books?isbn=3825819582)

C’est un autre adjectif (chirurgical) qui renvoie à chirurgie.

(v) Enseignant est le seul cas, parmi ces exemples, où un adjectif de même forme est motivé de la même façon que le nom d’humain. Ce qui est logique puisque le nom est lui-même la nominalisation d’une forme adjectivale, le participe présent. Dans ses emplois les plus fréquents, cependant, l’adjectif est plutôt aujourd’hui un relationnel : le personnel enseignant, le corps enseignant, c’est l’ensemble des enseignants.

Il serait imprudent de généraliser à partir de ces quelques exemples, mais il semble bien que les adjectifs tiennent une place secondaire et marginale dans les réseaux activité. Secondaire, puisqu’ils sont souvent absents ou peu attestés. Marginale, parce qu’ils ne sont pas au centre du réseau et figurent comme des annexes des noms.

Il pourrait bien y avoir là une autre différence entre les réseaux activité et les réseaux action. Dans ceux-ci, le nom d’agent est souvent un dérivé en ‑eur. Or la suffixation en ‑eur est une formation sous-catégorisée N / Adj. Si l’on complétait, pour y faire figurer les adjectifs, le schéma des réseaux action esquissé plus haut, il faudrait dédoubler la case N.agent. Le Grand Robert définit colonisateur, par exemple : « colonisateur, trice […] adj. et n. - 1. Qui colonise. Nation colonisatrice. - N. Les colonisateurs : ceux qui colonisent, fondent ou exploitent une colonie (opposé à colonisé). ». La mention de colonisé suggère qu’il faudrait aussi prévoir une case N.patient pareillement dédoublée. Sans oublier une case pour colonisable, adjectif modalisateur. Toutes cases au même niveau que la case N.action et directement rattachées au verbe.

2.5. Quelle place pour le verbe ? les verbes ?

Dans plusieurs des exemples rencontrés (enseignement / enseignant, vente vendeur, danse danseur, écriture écrivain) l’objet de l’activité est représenté par un verbe (enseigner, vendre, danser, écrire), qui a donc clairement sa place dans le réseau activité. C’est également le cas pour les formants verbaux non autonomes ‑graph-, ‑log-, ‑thérap-, etc. Dans d’autres exemples (pompier, traiteur), le verbe (pomper, traiter) est clairement extérieur au réseau et se situe très en amont dans la famille étymologique. Ailleurs, il se situe en aval, ou à côté. Médeciner, on l’a dit, ne signifie pas ‘pratiquer la médecine’, il ne se rattache pas à médecin et à médecine ‘activité’ mais à médecine ‘médicament’. De même carrosser ‘munir d’une carrosserie’ se rattache à carrosserie ‘objet’ et pas à carrosserie ‘activité’.

D’autres cas sont plus embarrassants. Que faire de bridger, beloter, pétanquer ? Bridge, belote, pétanque sont bien des noms d’activité mais les réseaux dans lesquels ils s’inscrivent n’ont rien dans la case N/V.objet. On pourrait y mettre le verbe. Sauf que ce verbe n’a pas le même statut que vendre pour vente vendeur ou danser pour danse danseur. Il est nettement second par rapport au nom d’activité, et équivaut à jouer au bridge, jouer à la belote, jouer à la pétanque (qui sont plus usuels).

Autre exemple, dans le domaine professionnel : le trio affacturer / affacturage / affactureur. Le Wiktionnaire définit affacturer « Pratiquer l’affacturage », affactureur « Entreprise pratiquant l’affacturage », et affacturage « Opération ou technique de gestion financière par laquelle, dans le cadre d’une convention, une entreprise gère les comptes clients d’entreprises en acquérant leurs créances, en assurant le recouvrement pour son propre compte et en supportant les pertes éventuelles sur des débiteurs insolvables ». Non seulement il s’agit bien d’un réseau activité et pas d’un réseau processif (c’est le nom d’activité qui est au centre), mais le verbe, ici encore, apparaît comme second. C’est facture qui est en amont comme objet de l’activité, même si cette activité est plus complexe qu’établir des factures (l’affactureur n’est pas une dactylo facturière). D’une façon générale, d’ailleurs, ce que nous avons appelé « objet de l’activité » représente rarement toute cette activité (le potier ne fait pas que des pots et le poissonnier vend aussi des huîtres).

Tous ces verbes sont étroitement liés au nom d’activité et au nom d’humain. Il semble donc y avoir une place, dans les réseaux activité, pour un verbe situé en aval du binôme N.activité / N.humain, symétrique de la case N/V.objet située en amont. Un verbe dont le sémantisme serait ‘pratiquer N.activité’ et dont N.humain serait l’agent.

                              facture                              

        Affacturage   

         Affactureur   

                          affacturer                              

 

                                                                       

            Belote           

           Beloteur        

                               beloter                            

On pourrait mettre dans cette case des verbes comme valser, jogger (que le Grand Robert définit non pas ‘courir à petit trot’ mais « pratiquer le jogging »), ou acupuncturer, philosopher, nettement seconds par rapport à acupuncture / acupuncteur ou philosophie / philosophe, construits eux-mêmes sur un premier formant verbal (‑punct-, ‑phil-). Et journaliser, qui est sans doute un occasionnalisme mais qu’on retrouve à trois siècles de distance :

(8)

Ayant fait des Journaux des savants en Allemagne où il critiquait trop le monde, il [Thomasius] se fit des affaires, et, quittant son pays, il s’en alla à Hall ; il continue là à journaliser. (Pierre Bayle, Lettre à Minutoli, 21 septembre 1693, in Littré)

(9)

Tarek, toi qui journalise, les squats à Tarbes, tu connais un peu ?

J’y ai consacré un article tout dégoulinant de compassion et puis je suis passé à autre chose. (J.-L. Cochet, La sirène du jardin Massey) (https://books.google.fr/books?isbn=2370470070)

Réduit à ses éléments essentiels, en laissant de côté adjectifs, adverbes et évaluatifs, le schéma du réseau serait alors le suivant :

                           N/V.objet                          

          N.activité

          N.humain

                           V.activité                          

Lorsque l’objet de l’activité est représenté par un verbe (danser, nager, vendre…), la même forme sera naturellement reprise comme V.activité. Puisque la danse est l’activité dont l’objet est de danser, pratiquer la danse c’est encore danser. Mais suivant les contextes on sera en présence tantôt du verbe d’action qui prend place dans la case N/V.objet, tantôt de ce que nous appellerons le V.activité. Lexicalement, il n’y a aucun inconvénient à considérer danser1 et danser2 comme des acceptions d’un même verbe. Constructionnellement, on est fondé à distinguer un V2 distinct du V1 comme on a distingué plus haut danse1 et danse2, danseur1 et danseur2 suivant qu’ils entrent dans un réseau action ou dans un réseau activité.

                              danser1                          

            danse

            danseur

                           danser2                          

Ce dédoublement est particulièrement adapté aux cas où le nom d’agent et le nom d’activité ont été formés à partir d’un verbe qui, par la suite, a disparu ou s’est éloigné du réseau. Randonner, dans son usage actuel, a été formé à partir de randonnée pour signifier ‘pratiquer la randonnée’. Il n’a plus de lien avec un premier randonner ‘courir avec impétuosité’, aujourd’hui caduc. Du fait de cette disparition, le réseau randonnée randonneur n’avait plus rien dans la case N/V.objet. Mais le deuxième randonner vient combler cette lacune.

                       (randonner1)                          

         randonnée

          randonneur

                           randonner2                          

Espionner a été construit sur espion, et espionnage sur espionner. Mais l’objet de l’activité est bien ce qu’exprime ce verbe, qui se substitue de fait à épier, origine de la famille.

                               (épier)                           

         espionnage

            espion

                              espionner                          

Manutentionner a été construit sur le nom manutention, qui est lui-même, à l’origine, un déverbal (lat. manutentio, de manu tenere ‘tenir avec la main’). On pourrait schématiser le réseau comme on l’a fait pour ceux qui se sont constitués à partir de formants non autonomes :

                       (main ; tenir)                          

        manutention

   manutentionnaire

                    manutentionner                       

Mais l’objet de l’activité, dans la mesure où il est exprimé par un lexème, se situe en aval dans le réseau constructionnel, comme dans les deux exemples précédents.

2.6. Faut-il dédoubler la case N/V.objet ?

Les exemples que l’on a passés en revue dans la section précédente, assez différents les uns des autres, ont un point commun : le verbe (quand il n’y en a qu’un dans le réseau), ou l’un des deux verbes, ou une acception secondaire d’un même verbe, est situé en aval, d’un point de vue constructionnel, par rapport au nom d’activité et/ou au nom d’agent. Il exprime pourtant ce qu’on a appelé, faute de mieux, « l’objet » de l’activité, sa raison d’être. Or, logiquement, celui-ci est premier, dans la construction du réseau. Il n’y aurait pas, on l’a dit, de journalisme et de journaliste sans journal. Dans un cas simple comme celui-ci, la dynamique constructionnelle coïncide avec la logique des realia. Mais le lexique est en perpétuelle reconstruction, une reconstruction qui souvent fait fi de la logique. Un nom processif, logiquement, est second par rapport au verbe. Cela n’empêche pas plusieurs dizaines de verbes en ‑tionner d’être construits sur des noms en ‑tion. Pour refléter, à la fois, la complémentarité des termes dans le fonctionnement du réseau et la dynamique constructionnelle, il semble légitime de prévoir deux cases N/V.objet, une en amont et une en aval du couple fondamental nom d’activité / nom d’agent. Étant entendu que dans la majorité des cas, les plus simples, une seule sera remplie. Pour les verbes, ce peut être la première (enseigner face à enseignement enseignant) ou la seconde (beloter face à belote beloteur). Mais cela permet de rendre compte des cas de polysémie (les deux danser), de ceux où le réseau s’est remodelé (épier et espionner face à espionnage espion), de faire entrer un verbe quand le point de départ est un nom (affacturer en plus de facture face à affacturage affactureur), etc.

Un tel dédoublement n’est pas pertinent seulement pour les verbes. Revenons sur l’exemple de poterie / potier. Le point de départ est évidemment pot, qui est bien présent dans la langue : le potier fait toujours des pots. Mais il fait aussi d’autres objets, appelés collectivement poteries. La polysémie de poterie – ‘activité’ et ‘objet résultant de cette activité’ – peut s’inscrire dans le schéma du réseau.

                                 pot                              

          poterie1

              potier

                              poterie2                          

Comme celle de sculpture – une sculpture de Rodin vs pratiquer la sculpture – et d’une façon générale celle des formes qui désignent à la fois l’activité et le résultat de cette activité.

                              sculpter                          

          sculpture1

          sculpteur

                           sculpture2                          

S’il a souvent la même forme que le nom d’activité, le terme qui désigne le résultat peut aussi avoir une forme spécifique. Dans le réseau dont l’élément central est le couple poésie / poète, l’objet en amont est l’idée de création par le langage, représentée par verbe grec poiein qui est à l’origine de la famille. Mais ce formant n’a plus de pertinence en synchronie, morphologiquement parlant. En revanche, il y a dans la langue poème, associé par la forme aux deux autres termes, qui a sa place dans le réseau pour représenter le résultat de l’activité (conjointement à poésie qui, suivant le schéma habituel, peut jouer le même rôle (réciter une poésie)10.

                           (gr. poiein)                           

           poésie1

              poète

                      poème, poésie2                          

Cette présentation, enfin, permet de rendre compte des cas où le point de départ est obsolète (quincaille remplacé par quincaillerie ‘ensemble d’objets’ face à quincaillerie ‘activité’ / quincaillier) et ceux où, sans être sorti de la langue, il est déconnecté de ses dérivés (van face à vannerie / vannier).

                          (quincaille)                           

       quincaillerie1

         quincaillier

                        quincaillerie2                          

3. La dynamique des réseaux

Le propre d’un réseau constructionnel est qu’un des éléments entraîne les autres. On observera sur quelques exemples comment les réseaux se constituent, comment apparaissent des termes nouveaux pour remplir les autres cases.

3.1. À partir d’un nom d’instrument

Le point de départ d’un réseau activité, logiquement, est l’objet de cette activité. Un nouvel instrument apparaît : le piano, ou le canot, par exemple. Si une activité se développe autour de cet instrument, il faudra pour en parler désigner la personne qui s’y adonne et l’activité elle-même – en tant qu’activité, donc nominalement, et en tant que procès, par un verbe qu’on puisse conjuguer. Cette désignation pourra emprunter les voies de la syntaxe : jouer du piano, faire du canot. Ou bien un moyen lexical. On passe alors de la simple désignation (en discours) à la nomination (en langue). Laquelle, à son tour, peut se faire de plusieurs façons. Soit par une simple recatégorisation sémantique : de piano1 ‘instrument’ (un piano Erard) à piano2 ‘activité’ (deux heures de piano par jour) ; de canot1 ‘instrument’ (un vieux canot) à canot2 ‘activité’ (le canot, ça fait travailler les bras). Soit par une recatégorisation à la fois sémantique et catégorielle (au sens des catégories grammaticales) : de canot N à canoter V. Soit par une dérivation affixale : de piano à pianiste, de canot à canotier.

Pour le réseau constitué autour de canot, canoter entraîne canotage, qui vient doubler canot2 ‘activité’. Et canoteur, qui double canotier (et tend à le supplanter, canotier se spécialisant dans un autre élément en aval du réseau : le chapeau). Typiquement, c’est le suffixe ‑ier qui est mobilisé pour le nom d’agent (canotier) tant que le réseau ne comporte qu’un nom d’instrument (canot). Au même stade, c’est une recatégorisation sémantique qui donne le nom d’activité (canot2). Du moment où le réseau comporte un verbe, ces mêmes sites vont accueillir un nom d’agent en ‑eur (canoteur) et un nom processif en ‑age (canotage).

stade 1

                              canot1                             

            canot2

           canotier

                             canoter                           

 

stade 2

                                 canot1                          

     canot2, canotage

   canotier, canoteur

                              canoter                          

Canotier avait logiquement entraîné canoterie, comme batelier a entraîné batellerie. Il ne s’est pas installé comme nom d’activité à cause de la concurrence, mais il est attesté comme nom de lieu11. Notons en passant que si le canot est un canot de sauvetage, aucun de ces mots ne sera approprié : utiliser un canot pour échapper à un naufrage n’est pas une activité spécifique qui déclenche un processus de nomination. Si c’est un canot utilitaire, on pourra avoir canotier « marin désigné pour faire partie de l’armement d’un canot en qualité de rameur » (Rob.), mais pas au-delà : seul l’agent constitue une catégorie spécifique, pas l’activité.

Pour le réseau constitué autour de piano, la dynamique s’est arrêtée avant le verbe. Il y a bien pianoter, mais il a pris un sens trop particulier pour entrer vraiment dans le réseau12. Le nom d’activité aurait pu être pianisme, pendant de pianiste, mais lui aussi s’est spécialisé et renvoie à un style d’interprétation plutôt qu’à la pratique du piano (le Wiktionnaire le définit « Étude de la pratique du piano dans le cadre de l’interprétation »). Associés à un nom d’instrument de musique, d’une façon générale, on trouve à peu près systématiquement un terme spécifique pour l’instrumentiste mais rarement un verbe. Seul corner semble avoir été usuel. Flûter et trompeter sont donnés comme « vieux » par le Grand Robert, violoner comme « rare » et familier. Les formations de ce type sont toujours possibles :

(10)

Le voilà donc qui se met à accordéoner, vaille que vaille. (San-Antonio, Le Standinge https://books.google.fr/books?isbn=2265090085)

mais elles restent marginales et si l’on observe les contextes on s’aperçoit que ce sont des verbes d’action, pas ce que nous avons appelé des V.activité. Trompeter, c’est ‘souffler dans une trompette’, pas ‘pratiquer la trompette’. Quant aux noms d’activité, ils ont toujours, semble-t-il, la même forme que le nom de l’instrument : le piano, la trompette, l’accordéonPiano1 entre légitimement dans la case N/V.objet d’un réseau activité dont piano2 et pianiste sont le centre (avec pianistique, qui renvoie à piano et pas à pianiste), mais il est par ailleurs, vraisemblablement, le centre d’un réseau instrument à définir – deux réseaux partiellement sécants.

Pour les activités sportives, les réseaux construits à partir d’un nom d’instrument (ski, patin, rame…) ne sont pas tous aussi complets que celui de canot mais ils suivent la même dynamique. Le nom d’humain semble toujours présent (skieur, patineur, rameur), ainsi que le verbe (skier, patiner, ramer). Ces verbes, cependant, peuvent être ambigus. Comme on l’a vu plus haut pour les verbes primaires nager ou danser, ils peuvent entrer dans un réseau action (il faut skier sur 500 mètres pour arriver au chalet) ou dans un réseau activité (tu vas skier pendant ces vacances ?). Quant au nom d’activité, il suit tantôt le modèle de canot2 (le ski), tantôt celui de canotage (le patinage). À côté de rame / ramer / rameur, les dictionnaires n’ont pas de nom d’activité. Mais dans un titre de La Dépêche, la rame traditionnelle n’est pas un objet, c’est une discipline sportive.

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3.2. À partir d’un nom de jeu

Le nom composé mots croisés désigne d’emblée à la fois l’objet (la grille) et l’activité. Reste à nommer le joueur. La série la plus apte à l’accueillir est celle des noms en ‑iste, qui réclame un thème savant. Ce sera donc cruciverbiste. L’usage le plus courant, et les dictionnaires, s’arrêtent là. Mais un nom d’agent ou d’amateur en ‑iste appelle un nom d’activité en ‑isme :

(11)

Perec pratique l’autobiographie de la même façon que le cruciverbisme. (Claude BurgelinGeorges Perec, 1988, https://books.google.fr/books?id=6PtcAAAAMAAJ)

Et un tel couple appelle tout naturellement un verbe en ‑iser :

(12)

Choup… tant qu’il ne s’agit que de cruciverbiser, je suis partante!

(www.stop-dependance.ch/tabac/forum/viewtopic.php?f=5&t=10383)

Le réseau activité est alors complet.

                      mots croisés ‘grille’                 

mots croisés ‘jeu’
cruciverbisme

       cruciverbiste

                           cruciverbiser                      

On a dit que face à échecs seule la périphrase joueur d’échecs était usuelle. Mais le Wiktionnaire donne échéquiste, avec des attestations. Et pour les dominos on aura dominoteur.

(13)

Les inscriptions sont ouvertes pour les dominoteurs intéressés par une participation au festival des Jeux à Cannes du 26. (open2012.echiquierdunord.re/… /article-du-quotidien-du-17-octobre-201…)

Pour le verbe, Google n’a pas trouvé °échéquiser, mais il atteste dominoter :

(14)

un jeu vieux comme le monde - les dominos […] on peut en passer des fins de soirées à dominoter. (livinginjakarta.blogspot.com/2008/02/dominos-revisits-par-ls.html)

3.3. À partir d’un nom de personne

Soit maintenant quelques exemples de réseaux dans lesquels la case N/V.objet, pour diverses raisons, est vide. Elle peut l’être quand le point de départ du réseau, l’objet de l’activité, était à l’origine un verbe qui depuis a disparu. Maquignon et maquereau ont été construits, lointainement, sur un verbe germanique signifiant ‘faire’ (voir all. machen, ang. make), avec deux suffixes (‑on, ‑eau) formateurs de noms d’humains et des interfixes différents (‑ign-, variante de in-, pour l’un, ‑er- pour l’autre). L’un et l’autre désignent des gens qui « savent y faire » et sont bien les agents d’une activité. Du moment où ils ont été coupés de leur origine processive et isolés dans leur réseau, ils se sont retrouvés en position de point de départ et l’on a eu maquignonner et maquignonnage, maquereller et maquerellage (remplacés plus tard, ou doublés, par maquereauter et maquereautage). La dynamique (constructionnelle) des réseaux veut que soit construit un verbe pour occuper la case V.activité, la logique (sémantique) des réseaux lui fera occuper le cas échéant la case N/V.objet. C’est sans doute le cas pour maçonner, dont on sait, historiquement, qu’il est construit sur maçon, qui est lui-même une nominalisation agentive du même verbe germanique. Si l’on fait abstraction de l’histoire et si l’on regarde les emplois de maçonner, on constate qu’ils ne correspondent pas à ‘pratiquer le métier de maçon’ mais à ‘construire ou réparer en maçonnerie’ (Rob.). C’est-à-dire, concrètement, à faire ce que fait le maçon. Le maçon maçonne comme l’enseignant enseigne. Maçonner a sa place dans la case N/V.objet, et comme pour beaucoup de formations par conversion, il n’est pas nécessaire d’orienter la relation entre les deux termes si on la situe dans le réseau constructionnel.

Nombreux sont les réseaux dont le point de départ est un nom d’humain coupé de ses origines, comme dans les exemples précédents, mais sans lien immédiat avec un procès ou avec une autre entité particulière. Pion, avatar du fantassin médiéval, mannequin, clone animé du mannequin de couturière, secrétaire, qui n’est pas le conservateur des secrets, ont en commun d’être coupés de leur origine, qui a été reléguée (quand elle existe encore) en dehors du réseau dont ils font partie. Ils ont aussi en commun d’avoir donné naissance à un dérivé en ‑at : pionnicat, mannequinat, secrétariat. Le suffixe ‑at forme en principe des noms de statut, et un réseau statut s’arrêterait là (Section 4.1). Mais s’ils nomment les agents d’une activité, le réseau appelle un V.activité :

(15)

Bah sur les trois ans que j’ai passé a pionniquer au collège, c’était l’école des fans pour les troisièmes tous les ans (forum.canardpc.com/archive/index.php/t-47436.html)

(16)

Petite leçon de mannequinat par Coco Rocha […] Bien, bien, bien, laissons les mannequins mannequiner et reprenons une activité normale. (www.madmoizelle.com › Magazine Mode)

(17)

recherche desesperement secretaire pour les masters […] ben alors les stagiaires ils ne veulent pas secrétariser ? (www.cfjd.com/cgi-bin/yabb/YaBB.pl?board=r56Tu;action=display;… )

Antérieurement, dans l’argot scolaire du 19ème siècle, un autre réseau activité s’était constitué autour de pion, avec pionner ‘exercer la fonction de pion’ et pionnage. On voit bien, dans les deux cas, comment les différents éléments du réseau s’enchaînent l’un l’autre alors que la case du haut reste vide : tantôt c’est le verbe (pionner) qui suscite un nom d’activité en -age (pionnage), tantôt c’est le nom d’activité (pionnicat, calqué plaisamment sur pontificat) qui détermine la forme du verbe (pionniquer).

                                                                     

         pionnage

            pion

                              pionner

 

                                                                     

         pionnicat

               pion

                           pionniquer

Autre exemple caractéristique : le réseau constitué autour d’interprète, quand il désigne celui qui traduit oralement. L’objet de l’activité est le même que pour le traducteur : traduire. Mais si le réseau traduire / traduction / traducteur est simple et banal, celui d’interprète est plus problématique. Interpréter, usuel quand il s’agit d’interpréter les prophéties, un morceau de musique ou une pièce de théâtre, l’est beaucoup moins pour ‘traduire oralement’. D’où le recours à la dérivation en ‑at (interprétariat), comme dans les exemples ci-dessus. Ou bien, malgré tout, interprétation (qui est ancien, puis tombé en désuétude et repris au milieu du 20ème siècle, d’après le Grand Robert)13.

                              traduire                          

         traduction

         traducteur

                                                                        

 

                            [traduire]                           

      interprétation

      interprétariat

           interprète

                         (interpréter)

 

Revenons enfin sur pompier et traiteur qui nous avaient servi d’exemples pour illustrer les cas où le lexique usuel n’a pas de nom d’activité face au nom d’humain. Mais une internaute proclame :

(18)

je suis « pompieriste », ou alors passionnée par la pompierie. (www.forum-pompier.com)

et le Grand-Conseil du canton de Vaud avait édicté en 1840 :

(19)

Aucun hôtel ou auberge, cabaret ou auberge à traiterie ou restaurant, café, pinte ou autre établissement analogue, destiné à la vente en détail des boissons, ne peut exister qu’en vertu d’une concession accordée par le Conseil d’État.

(http://gtell.over-blog.org/article-les-bains-a-lausanne-deux-cents-ans-de-vie-et-d-histoire-vaudoises-122026034.html)

3.4. À partir d’un nom d’objet

On a mentionné plus haut le réseau constitué autour du mannequin /+hu/ : il y en a un autre autour de mannequin /–hu/, avec des éléments plus ou moins utilisés suivant les domaines (haute couture, musées) :

(20)

Le mannequinage ou l’art de mettre en volume le vêtement

(lautrejean.blogspot.com/2013/03/mannequiner.html)

(21)

Sur ces images, la mannequineuse vérifie le bon fonctionnement des bras articulés et crée une ouverture, pour leur mise en place, dans la housse de protection…

(expofashionmix.tumblr.com/post/.../rebecca-léger-chargée-de-la-conservati…)

(22)

la responsable du mannequinage14 avait déjà évoqué elle-même cette possibilité car elle n’arrivait pas à mannequiner la robe correctement

(costumehysteric.blogspot.com/2012/05/la-nuit-au-musee.html22 mai 2012 - )

Les réseaux qui se sont constitués à partir d’un nom d’objet sont innombrables quand il s’agit de la fabrication de l’objet (le type pot potier poterie). Plus rares quand l’humain est celui qui l’utilise. Mais on peut citer la formation de marionnettisme comme nom d’activité15, déclenchée par marionnette et marionnettiste :

(23)

MARIONNETTISME / Une introduction au monde merveilleux de la marionnette (https://www.editions-harmattan.fr/livre-9782747503204-10518.html)

4. Les autres réseaux autour d’un nom de personne

À titre exploratoire, on passera maintenant en revue quelques-uns des autres réseaux comportant un nom d’humain, étudiés antérieurement ou à étudier.

4.1. Les réseaux statut

Les noms de statut ont fait l’objet d’un papier de travail (Roché, 2013) dont on résumera le début, qui était une première approche de la notion de réseau.

Une personne est désignée d’après son statut lorsque le nom utilisé réfère à ce qu’elle est socialement et non à ce qu’elle fait ou à une qualité physique ou morale. Ce statut peut lui être conféré de plusieurs façons, par :

– un titre : duc / duché, burgrave / burgraviat, patriarche / patriarcat…,

– un grade : maître / maîtrise, docteur / doctorat, lieutenant / lieutenance…,

– une fonction : consul / consulat, intendant / intendance, nonce / nonciature…,

– une dignité : cardinal / cardinalat, grand d’Espagne / grandesse, pair / pairie…,

– une qualité : citoyen / citoyenneté, prêtre / prêtrise, vétéran / vétérance…,

– une condition ou une situation sociale, dans la sphère publique (esclave / esclavage, dhimmi / dhimmitude, apatride / apatridie…) ou privée (aîné / aînesse, veuf / veuvage, père / paternité…).

Les réseaux statut sont des réseaux binaires, orientés à partir du nom de personne vers le nom abstrait, le nom de statut étant construit avec une grande variété de suffixes. Les exceptions sont rarissimes : célibataire, construit sur célibat, remplace le latin cælebs, base caduque de cælibatus > célibat (mais l’ordre habituel est rétabli quand les locuteurs forgent célibatariat, largement attesté). Le nom d’humain est très souvent le primitif, dans la famille dérivationnelle, et quand il ne l’est pas, sa base est située en dehors du réseau. Président est motivé par rapport à présider quand il s’agit du président de séance, pas pour le président de la République. Or c’est le second qui est associé à présidence comme nom de statut. Le réseau, par conséquent, ne comporte pas de case en amont.

En aval, on trouve assez souvent un adjectif de relation (épiscopal, présidentiel, consulaire, cardinalice…) mais la présence de cet adjectif est loin d’être systématique. Parmi les noms d’humain eux-mêmes, quelques-uns sont susceptibles d’un emploi adjectival (bâtard, aîné, veuf, noble, esclave…) mais ils sont en encore plus petit nombre. Globalement, l’adjectif (quand il y en a un) ne tient qu’une place secondaire dans ce type de réseau.

Caractéristique des noms de statut, en revanche : leur emploi dans une acception secondaire pour désigner le territoire sur lequel s’exerce l’autorité de la personne (sultanat, évêché, bailliage…), le bâtiment qui l’héberge et le personnel qui l’entoure (commissariat, gendarmerie, préfecture…), la période pendant laquelle elle conserve son statut (pontificat, présidence, législature…), l’institution ou les pratiques sociales dont elle est le centre (triumvirat, monarchie, compagnonnage…), l’ensemble des personnes qui partagent le même statut (épiscopat, clergé, magistrature…).

L’ensemble du réseau statut constitué à partir d’évêque pourrait être schématisé ainsi :

                              évêque

                              épiscopat

évêché ‘territoire’, ‘bâtiment’ ; épiscopat ‘collectif’ 

4.2. Les réseaux axiologiques

Un nom d’humain entre dans un réseau axiologique lorsqu’il exprime, ou implique, un jugement de valeur : un monarchiste est pour la monarchie parce qu’il la considère comme le meilleur des régimes, un antinucléaire est contre l’énergie nucléaire parce qu’il la juge néfaste, etc. Les formations en ‑iste et les formations en anti- ayant déjà été étudiées (Hathout, 2011 ; Roché, 2011) avec le souci de les inscrire dans les familles dérivationnelles, on se contentera de résumer les conclusions de ces deux études. À ces deux (vastes) séries, on peut ajouter, pour le nom d’humain, quelques formations en ‑ite (historiquement apparentées à celles en ‑iste) : chiite, jacobite, naxalite (voir Roché, 2018). Et il faudrait explorer dans le même esprit les formations en pro- (qui semblent fonctionner comme celles en anti-), celles en ‑phile, ‑phobe, ‑mane (mais elles semblent beaucoup moins productives), et toutes celles susceptibles d’entrer dans ces réseaux.

Historiquement, les dérivés en ‑iste sont d’abord des noms, et des agentifs (l’exemple de journaliste rencontré plus haut correspond à cette première valeur du suffixe). À partir du moment où il a désigné les partisans d’un personnage ou d’une idéologie, le dérivé en ‑iste a aussi été employé comme adjectif, avec la même motivation par rapport à la base (la propagande royaliste est en faveur du roi comme les royalistes sont favorables au roi). Parallèlement au nom d’humain en ‑iste, un dérivé en ‑isme nomme le courant d’opinion (comme le nom d’activité en ‑isme accompagnait le nom d’agent en ‑iste). Comme dans les réseaux activité, les deux termes principaux sont motivés parallèlement par rapport à la base (le léninisme est la doctrine de Lénine, et les léninistes les partisans de Lénine). Et l’un par rapport à l’autre (le léninisme est l’idéologie des léninistes et les léninistes sont les adeptes du léninisme). Quand l’élément initial est absent, ne reste que la motivation réciproque (chiisme chiite).

                              Lénine                              

            léniniste

         léninisme

Dans quelques (rares) cas, un adjectif de relation en ‑ien s’oppose à l’adjectif axiologique en ‑iste (gaullien vs gaulliste). Mais plus souvent c’est la même forme en ‑iste qui sert également d’adjectif de relation, non seulement par rapport à la base mais aussi par rapport au nom en ‑iste et au nom en ‑isme. Donc léninisteAdj (qu’on ne fera pas figurer dans le tableau pour ne pas le surcharger) a potentiellement six acceptions : ‘favorable à Lénine’, ‘favorable au léninisme’, ‘favorable aux léninistes’, ‘relatif à Lénine’, ‘relatif au léninisme’, ‘relatif aux léninistes’. Nombre de contextes peuvent faire se superposer plusieurs acceptions, mais d’autres permettent de les distinguer.

Inversement, un adjectif en ‑ien peut prendre une valeur axiologique et être nominalisé pour désigner les adeptes. Le nom abstrait est alors construit, formellement, soit sur le primitif (stalinisme), soit sur le dérivé en ‑ien (hégélianisme). Mais dans un cas comme dans l’autre la circulation du sens reste la même. Comme, sous une autre forme, pour journalistique par rapport à journal, journaliste et journalisme, les adjectifs léniniste, stalinien et hégélien sont motivés par rapport à tous les termes nominaux du réseau.

                              Staline                              

         stalinien

         stalinisme

 

                              Hegel                              

         hégélien

      hégélianisme

À côté des noms d’humain en ‑Vte, le nom abstrait peut également être construit par concaténation (patrie → patriote → patriotisme) ou par troncation réciproque (chiite / chiisme). Pour wahhabite, le Grand Robert donne wahhabisme et wahhabitisme.

D’autres dérivés en ‑isme sont construits sur des bases diverses et font ressortir indirectement la valeur axiologique du nom d’humain et de l’adjectif de même forme : liberté libéral libéralisme, conserver conservateur / conservatisme, Dieu athée athéisme, etc. Le lien formel avec le terme en amont – celui qui désigne l’objet de la prise de position axiologique – est alors moins étroit, plus varié. Mais on observe la même souplesse quant au choix du radical pour le dérivé en ‑isme : pour libéralisme il est fourni par libéral, pour conservatisme par conserver. Suffixation en chaîne dans un cas, en parallèle dans l’autre, alors que l’économie du réseau reste la même. La reprise de l’adjectif comme adjectif de relation renvoyant au nom d’humain et au nom en ‑isme est sans doute moins systématique (il faudrait observer de nombreux contextes pour voir ce qu’il en est réellement), mais elle semble se vérifier ici également. Les « doctrines […] néoconservatrices » (Le Monde, 09.02.2017, p. 19) sont clairement celles des néoconservateurs.

À la différence des précédentes, les formations en anti- (et sans doute en pro-) sont d’abord adjectivales. Mais les adjectifs en anti- peuvent toujours être nominalisés comme noms d’humains (entre autres). Faute de procédé spécifique, la formation du nom abstrait correspondant combine anti- et ‑isme : la doctrine, le comportement des antisoviétiques est l’antisoviétisme. Mais la case correspondante peut aussi rester vide.

                    Union Soviétique                      

      antisoviétique

      antisoviétisme

  

                  États-Unis d’Amérique               

      proaméricain

      américanisme

 

                         corrida                            

        anticorrida

                                

Les formations en ‑phile, ‑phobe, ‑mane semblent sous-catégorisées Adj / N et associées à des noms abstraits en ‑ie. À la différence des cas de figure précédents, la reprise d’une forme identique pour les cases dévolues aux adjectifs de relation est concurrencée par une suffixation spécifique (on trouve de nombreuses attestations d’islamophobique, par exemple), sans doute par contamination d’un autre type de réseau.

                              Islam                                

         islamophobe

         islamophobie

Malgré les particularités des différentes formations, les réseaux axiologiques semblent avoir comme caractéristiques communes :

– au centre, le couple nom d’humain / nom abstrait, et un adjectif à valeur axiologique de même forme que le nom d’humain ;

– en amont, le plus souvent, le terme qui désigne l’objet de la prise de position axiologique ;

– en aval, le plus souvent, des adjectifs de relation qui ont en général la même forme que l’adjectif central.

4.3. Les réseaux autour d’un ethnique ou d’un gentilé

Un humain peut être désigné d’après son appartenance ethnique (Basque), sa nationalité (Français), son lieu de résidence (Bayonnais). Les ethniques (ou ethnonymes) sont en quelque sorte hors sol (ou s’il y a un toponyme, il est second : Pays Basque). Les gentilés sont par définition associés à un toponyme (nom de pays ou nom de ville). Dans des travaux précédents (Roché, 2008, 2017), les relations complexes qu’entretiennent ces différents termes ont été explorées, en les inscrivant dans un schéma unifié :

   N ethnique   

   N de pays   

   N de ville   

   Adj. rel.    

   Adj. rel.    

   Adj. rel.    

   N gentilé.Pays   

   N gentilé.Ville   

   Adj.rel.    

   Adj. rel.    

Il est rare que toutes les cases soient remplies dans une même famille dérivationnelle, mais elles peuvent l’être. Et toutes les combinaisons (ethnique et nom de pays, ethnique et nom de ville, nom de pays et nom de ville) sont représentées, ainsi que les réseaux qui ne comportent qu’un seul de ces trois éléments.

Les adjectifs de relation qui renvoient au nom de personne et au toponyme ont systématiquement la même forme que le nom de personne, quelle que soit la relation formelle entre les uns et les autres : russe renvoie à Russie (et à Russe), comme français à France (et à Français). Les adjectifs en ‑ique (celtique, hispanique, germanique), qui ne sont qu’adjectifs, sont des restes d’un système latin caduc.

Un ethnique et un gentilé peuvent cohabiter dans une même famille avec des formes différentes (Thaï / Thaïlandais)16

   Thaï

   Thaïlande

                              

   thaïlandais

   thaï

    Thaïlandais

    thaïlandais

mais beaucoup plus souvent c’est tantôt un ethnique qui est réinvesti comme gentilé (Russe ‘habitant de la Russie’)

   Russe

   Russie

                              

   russe

   russe

   Russe

   russe

tantôt un gentilé qui est employé comme ethnique (Français au sens de ‘français de souche’)17.

   Français

   France

                              

   français

   français

   Français

   français

Quand un nom de ville et un nom de pays (ou plus souvent de région) appartiennent à la même famille, leurs gentilés respectifs interfèrent de multiples façons (Tripolitains habitants de Tripoli et de la Tripolitaine, Manceaux habitants du Maine comme du Mans, Poitevins habitants de Poitiers comme du Poitou, etc.).

                              

   Poitou

   Poitiers

   poitevin

   poitevin

   Poitevin

   Poitevin

   poitevin

   poitevin

Rapprocher, dans un même réseau dérivationnel, les catégories onomasiologiques que sont les noms de villes, les noms de pays, les ethniques et les gentilés permet d’aborder aussi bien les multiples problèmes de mécanique constructionnelle (comment analyser russe ‘de Russie’, Hongrois Hongrie, Corse Corse, Argentin / Argentine…) que les conséquences extralinguistiques des confusions entre ethniques et gentilés.

4.4. Les réseaux événement

Parmi les réseaux de type processif impliquant un humain, on a mentionné plus haut les réseaux action pour les distinguer des réseaux activité, et les réseaux phénomène, où l’humain n’est pas en position d’agent mais de patient (cancer cancéreux, diabète diabétique). Le nom d’humain y occupe une place secondaire (comme nominalisation de l’adjectif dans ces deux exemples). Il y a surtout, semble-t-il, des réseaux événement, avec des couples comme congrès congressiste, spectacle spectateur, excursion excursionniste, émeute émeutier, procession processionnaire, croisade croisé, duel duelliste, retraite retraitant18, cure curiste, festival festivalier, teuf teufeur, etc. La personne est nommée d’après ce qu’elle fait et non d’après ce qu’elle est. Et ce qu’elle fait, ce à quoi elle participe, est désigné par un nom processif, au sens large, appartenant à la même famille dérivationnelle.

Un événement, sémantiquement parlant, peut être une instanciation ponctuelle d’un procès (sa chute de cheval vs la chute des feuilles). Mais ces événements-là ne sont que des modalités du procès lui-même. Lexicalement, constructionnellement, ils s’inscrivent dans les réseaux action ou dans les réseaux phénomène. Ceux dont il s’agit ici sont des procès complexes, ou supposent un ensemble de procès plus ou moins organisés – caractéristique qu’ils partagent avec les noms d’activités. Ils s’en distinguent par le fait qu’une activité implique la répétition, l’habitude, tandis qu’un événement est borné dans le temps.

Les exemples ci-dessus suggèrent une organisation centrée sur le couple que forment le nom d’événement et le nom d’humain. Mais ces couples, dans les premiers exemples recueillis au hasard, sont toujours orientés, constructionnellement, dans le même sens, du nom d’événement vers le nom d’humain, tandis que les réseaux activité se sont construits tantôt dans un sens tantôt dans l’autre. Il serait imprudent, à ce stade, de généraliser mais cela se dessine assez nettement.

Les réseaux activité, d’autre part, comportent une case N/V.objet qui ne semble pas avoir d’équivalent dans la majorité des réseaux événement. Dans la famille dérivationnelle de chacun des exemples ci-dessus, on ne voit pas de terme qui exprimerait la raison d’être de l’événement. Quand il s’y trouve, il est assez éloigné sémantiquement et plus ou moins obsolète : s’émouvoir, au sens de ‘se mettre en mouvement’, pour émeute ; se retraire pour retraite ; se croiser pour croisade. Ou bien il faut pour le trouver remonter aux origines étymologiques de la famille dérivationnelle : pour congrès, le latin congredi ‘se rassembler’ ; pour spectacle, le latin spectare ‘ regarder’ ; pour excursion, le latin excurrere ‘courir hors de’ ; pour procession, le latin procedere ‘s’avancer’. Ou bien encore, l’objet de l’événement, sa raison d’être, est l’événement lui-même : la cure (le mot est d’ailleurs le primitif, dans la famille dérivationnelle, en français comme en latin), la fête, dont festival et teuf sont des avatars.

Dans la majorité de ces exemples, plus ou moins haut en amont du couple N.événement / N.humain, il y a un verbe qui n’est aujourd’hui qu’en filigrane. Dans d’autres cas, il est plus explicite : se révolter pour révolte révolté, s’insurger pour insurrection insurgé. Et l’on peut en trouver aussi en aval. Excursionner n’est pas un doublet du verbe latin sur lequel a été construit l’ancêtre d’excursion, il est l’équivalent de ce qu’on a appelé plus haut les V.activité.

L’ordre formel, cependant, peut être trompeur. Littré donne un verbe émeuter (que bizarrement le TLF ignore), avec des attestations du 17ème et du 18ème siècle. Le Wiktionnaire en ajoute une du 19ème siècle et une du 20ème. Émeuter est clairement construit sur émeute, mais il ne signifie pas ‘participer à une émeute’ (comme excursionner ‘participer à une excursion’). Dans tous les contextes, il a le même sens que émouvoir ‘mettre en mouvement’, dont émeute est le participe passé nominalisé. Par exemple :

(24)

Les propriétaires de ces dernières excitèrent leurs ouvriers et ceux-ci réussirent à émeuter le bas peuple. (Eugène Gens, Histoire de la ville d’Anvers, 1861, in Wiktionnaire)

Emeuter est donc un doublet de émouvoir, comme solutionner est un doublet de résoudre. Révolutionner semble se ranger dans le même cas de figure, et sans doute officier.

Inversement, manifester a la même forme dans les deux contextes suivants :

(25a) Tu vas manifester, demain ?

(25b) La manifestation partira de la Bastille.

(26a) Rougir, c’est manifester son embarras.

(26b) Rougir, c’est une manifestation de timidité

Mais dans (25) il signifie clairement ‘participer à une manifestation’, alors qu'en (26) le nom processif est simplement une nominalisation du verbe. Manifestation ‘défilé revendicatif’ nomme un événement organisé au sens défini plus haut. Il y a deux manifester et deux manifestation, par conséquent. Les uns dans un réseau phénomène (ou action, dans d’autres contextes) dont le verbe est le centre, les autres dans un réseau événement, le seul qui héberge manifestant (si l’on manifeste sa timidité en rougissant, on n’est pas un manifestant).

En dehors du couple N.événement / N.humain et du (ou des) verbe(s), les réseaux événement ne semblent pas comporter d’autres éléments. Un adjectif ici ou là (révolutionnaire, spectaculaire), mais pas de noms de lieu, par exemple.

Récapitulons : les réseaux événement sont des réseaux binaires, centrés sur le nom d’événement, avec comme élément second un nom d’humain qui désigne un participant19. Un verbe est fréquemment associé au réseau – ce qui est logique puisqu’un événement est de l’ordre du processif – mais il est le plus souvent en retrait, en amont du réseau. Quand il est en aval, on peut considérer qu’il en fait partie mais la case correspondante n’est pas souvent remplie.

       (verbe)

      N.événement

      N.humain

      verbe

4.5. Les réseaux autour d’un qualifiant

À la différence des précédents, les noms d’humains qu’on appellera « qualifiants » caractérisent la personne d’après une qualité individuelle. Et logiquement la qualité en question pourra être exprimée par un adjectif. Dans le détail, on trouve des cas où l’adjectif est premier (imbécile, avare, paresseux…), d’autres où le nom est premier (cuistre, hypocrite, voyou…), « premier » dans l’ordre d’apparition historique ou par la perception que l’on a du couple. D’autres encore sont des formations sous-catégorisées en ‑ier, ‑ard, ‑eur qui peuvent donner aussi bien des noms que des adjectifs (cachottier, débrouillard, râleur…). Mais globalement la caractéristique principale des réseaux concernés est d’avoir en leur centre un couple N / Adj de même forme.

Ce couple N / Adj y est rarement seul. Une qualité liée à un comportement sera nommée à partir du terme (verbe ou nom processif) qui réfère à ce comportement (le dépensier dépense, le glandeur passe son temps à glander, le revanchard cherche une revanche…). Une qualité qui dépend d’une particularité physique sera nommée à partir du terme désignant l’élément concerné (le gaucher se sert de la main gauche, le barbu a de la barbe…). Une qualité peut aussi être nommée par analogie avec le comportement ou la qualité saillante d’un personnage littéraire (un tartarin ressemble à Tartarin de Tarascon, un don Juan à Don Juan, un tartuffe à Tartuffe…). Etc. Dans ce cas, le réseau inclut en amont l’élément concerné, comparable à ce que nous avons appelé N/V.objet dans les réseaux activité.

                              revanche

      revanchard Adj

      revanchard N

                                                                        

Mais la case correspondante peut très bien rester vide, quand le couple Adj / N qualifiant est le primitif, dans la famille dérivationnelle (avare, obèse, fanfaron…), quand il est démotivé ou opaque (couard, prognathe, fanatique…) ou quand il est associé à des éléments situés en dehors du réseau (étourdi, bas-bleu, lèche-cul…).

En aval, il peut y avoir un nom de qualité (avarice, hypocrisie, débrouillardise, fanatisme, bravitude, imbécillité…)20 et/ou un adverbe (hypocritement, fanatiquement…), qui sont rattachés plutôt à l’adjectif. Ou bien un verbe (flemmarder, robinsonner, déconner…) et/ou un nom processif (cachotteries, minauderies, fanfaronnades…), rattachés plutôt au nom, en tant qu’agent.

                                                                        

      hypocrite Adj

      hypocrite N

                            hypocrisie

 

                                                                        

      fanfaron Adj

      fanfaron N

               fanfaronner, fanfaronnade(s)

Il n’est pas très fréquent que le nom de qualité et le nom processif soient représentés l’un et l’autre, dans un même réseau, par des termes d’usage courant. Mais ils peuvent cohabiter. Soit sous une même forme : canaillerie, par exemple, est un nom de qualité dans « une pointe de canaillerie faubourienne » (Courteline, Rob.), un nom d’action dans d’innombrables canailleries. Soit sous des formes différentes : le TLF mentionne robinsonnisme (qui penche plutôt côté ‘qualité’) et robinsonnade (qui penche plutôt côté ‘action’). À côté de flemmard, les dictionnaires ne donnent que flemmardise et flemmarder, mais flemmardage comme nom d’(in)activité et flemmardement sont bien attestés sur la Toile.

Quand l’élément initial est un verbe, le nom processif est relié à la fois à ce verbe et au nom d’humain (les minauderies sont le fait de minauder et le comportement du minaudier).

                              minauder                          

      minaudier Adj

      minaudier N

                              Minauderie                      

Quand le verbe est second, c’est à ce verbe qu’est rattaché le nom processif en même temps qu’au nom d’humain : les fanfaronnades sont le fait de fanfaronner et le comportement du fanfaron.

Faut-il distinguer des réseaux comportement, avec une dimension processive, et des réseaux qualité, dans lesquels le qualifiant est central ? Une étude plus poussée, sur un corpus étendu, devrait pouvoir l’établir.

Conclusion

Le rôle des familles dérivationnelles a été mis en évidence dans plusieurs travaux sur le plan morphophonologique, et l’on a fait l’hypothèse d’une « contrainte de famille » selon laquelle « le thème sélectionné est une forme déjà attestée dans la flexion ou dans la famille dérivationnelle du lexème » (Roché & Plénat, 2014). Mais il ne se limite pas à ce domaine : c’est toute la formation du lexème qui est conditionnée par la famille dérivationnelle dans laquelle il doit s’intégrer, choix du procédé comme modalités morphophonologiques. Le « principe d’économie » qui fait préférer électoral à °électionnel pour renvoyer à élection (Section 1.6) n’est en fait qu’une (autre) modalité de la contrainte de famille.

Si l’on définit le mot construit comme le croisement d’une série dérivationnelle et d’une famille dérivationnelle, la contrainte de série veut que le mot construit soit marqué comme appartenant à la série concernée et, complémentairement, la contrainte de famille est satisfaite si le mot construit manifeste dans sa forme une parenté suffisante avec les autres mots de la famille.

Dans ce cadre, la question des marques morphologiques se pose autrement que dans l’analyse de la dérivation comme une relation binaire et unidirectionnelle entre une base et un dérivé. Le suffixe, quand suffixe il y a, n’est pas ce qui « s’ajoute » à une base mais la marque caractéristique d’une série dérivationnelle. Et corrélativement, au sein du réseau dérivationnel, il marque une opposition interne à la famille qui correspond à la répartition des rôles dans le réseau dérivationnel. Le suffixe ‑iste intègre journaliste dans une série de noms d’agent et oppose journaliste à journalisme et à journal.

Situer les mots construits dans le réseau auquel ils appartiennent rend également sans objet un certain nombre de questions récurrentes qui ont encombré inutilement la discipline. Faut-il construire fanfaronnade sur fanfaron, comme mazarinade sur Mazarin, ou bien sur fanfaronner, comme promenade sur se promener ? Si fanfaron et fanfaronner sont ensemble dans un réseau, fanfaronnade est relié à l’un et à l’autre. La structure des réseaux oblige également à revoir la question de l’orientation des formations. Faut-il construire Hongrie sur Hongrois comme ‘pays des Hongrois’, ou Hongrois sur Hongrie comme ‘habitant de la Hongrie’ ? Hongrois est à la fois un ethnique – donc premier – et un gentilé – donc second. On se pose la question devant ces deux mots parce qu’ils sont tous les deux marqués par un suffixe et qu’on ne leur trouve pas de base commune (la notion de « troncation réciproque » avait été proposée pour décrire ce type de configuration). Mais elle se pose aussi dans des cas où l’on n’y pense pas a priori. Russie est clairement construit sur Russe si Russe est un ethnique et la Russie le pays des Russes. Mais quand Russe est employé comme gentilé – ‘habitant de la Russie’ – faut-il le construire par dérivation régressive ? Cette notion avait été bannie comme relevant exclusivement d’une approche diachronique. Il ne s’agit pas de la ressusciter pour elle-même, mais de relativiser un découpage formel, secondaire par rapport à l’économie du réseau dérivationnel dont il n’est qu’une des modalités possibles.

Pour esquisser ce que pourrait être la structure des réseaux qui se constituent autour des noms d’humains, on a envisagé successivement ceux qui comportent un nom d’action, un nom d’activité, un nom de statut, un gentilé, etc., et l’on a abouti chaque fois à des schémas différents. Il semble bien, par conséquent, qu’aux catégories sémantiques qui déterminent la construction des lexèmes correspondent des structures différentes pour les réseaux dans lesquels ils doivent s’intégrer. Il faut poursuivre dans cette voie, vérifier à partir de données plus étendues si les schémas esquissés ne doivent pas être corrigés, explorer d’autres domaines… On a vu par exemple que les réseaux activité peuvent interférer avec des réseaux instrument : il faut voir comment les uns et les autres s’articulent. Ce qui importe le plus, dans cette entreprise, ce ne sont pas les catégories sémantiques en elles-mêmes (se demander « Qu’est-ce qu’une action ? », « Qu’est-ce qu’une activité ? », comme on le fait en sémantique pour classer les verbes), mais déterminer en quoi ces catégories conditionnent la formation des lexèmes. Elle ne se fait pas de la même manière dans un réseau action et dans un réseau activité, par exemple.

On n’a pas prêté attention – ce n’était pas l’objet de cette réflexion – aux procédés utilisés pour les diverses formations. Un simple survol permet de constater que ce sont souvent les mêmes suffixes (‑ier, ‑iste, ‑eur…), les mêmes procédés (conversion, transfert sémantique) que l’on a rencontrés dans les différents réseaux. Ce qui laisse planer un doute sur l’adéquation entre le choix du procédé formel et le programme sémantique de la formation. À chacun de ces procédés correspondent des séries dérivationnelles, qu’il faut évidemment explorer comme on a commencé à le faire des familles dérivationnelles, puisque c’est à l’intersection des uns et des autres que se situe la construction des lexèmes.

Bibliography

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Roché, M. (2013). La dérivation en ‑at et les noms de statut : aspects sémantiques et catégoriels. [manuscrit non publié]. Université Toulouse-Jean Jaurès.

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Roché, M. (2017). Un exemple de réseau constructionnel : ethniques, toponymes, gentilés. [manuscript non publié]. Université Toulouse-Jean Jaurès.

Roché, M. (2018). Préhistoire d’une gamme de suffixes : de ‑tês à ‑Vte. [manuscrit non publié]. Université Toulouse-Jean Jaurès.

Roché, M. (2022). Poème, poète et poésie sont-ils des mots construits ? [manuscript non publié]. Université Toulouse-Jean Jaurès.

Notes

1 Il y a quelques années, j’avais communiqué à quelques ex-collègues un de mes « papiers de loisir » – occupations de retraite d’un ex-morphologue qui ne se résout pas à abandonner complètement la morphologie – contenant quelques réflexions à propos des familles dérivationnelles. Il semble qu’il ait eu un certain écho, en particulier parmi les auteurs du projet Démonext. Qui ont souhaité le publier dans le numéro de Lexique consacré à ce projet. Le voici donc, tel qu’il avait circulé (sauf quelques retouches). En m’excusant pour son état d’incomplétude, en particulier l’absence de références à la littérature. Et pour un titre quelque peu désinvolte. M.R. Return to text

2 Dans la morphologie telle qu’elle se pratique habituellement, la distinction entre point de vue génétique et point de vue fonctionnel est généralement ignorée. Et l’on se situe implicitement dans un cadre synchronique, laissant la diachronie aux romanistes, mais sans affronter les problèmes redoutables que pose la cohabitation dans le lexique actuel d’éléments formés à des époques très diverses. Danielle Corbin ne les ignorait pas et postulait que les RCM (Règles de Construction de Mots) sont panchroniques. Mais ce n’était qu’une hypothèse, qu’elle n’a pas cherché à (ou eu le temps de) démontrer. Ni, semble-t-il, personne après elle alors que l’on continue à parler de règles. Or tout laisse à penser, dès qu’on observe des corpus étendus, que, si RCM il y a, certaines sont actives depuis longtemps – parfois depuis le latin – et relativement stables, alors que d’autres sont plus ou moins récentes et/ou évoluent rapidement. Return to text

3 Par convention, on mettra entre crochets les termes qui correspondent sémantiquement à l’objet de l’activité sans appartenir à la même famille, et entre parenthèses les termes qui appartiennent à la même famille mais qui sont obsolètes (quincaille pour quincaillier) ou par rapport auxquels le nom d’agent et le nom d’activité sont démotivés (ébène pour ébéniste). Return to text

4 En dépit des apparences, la base de jointeur n’est pas le verbe jointer, comme l’aurait voulu la règle (défunte ?) d’unicité catégorielle de la base. Pour faire écho à plaquiste, on aurait pu avoir °jointiste, qui a sans doute été éliminé, sur un thème en /t/, par la contrainte phonologique de dissimilation. D’autant que la répétition de deux ‑iste à faible distance n’aurait pas été euphonique. Plaquiste-jointeur sonne mieux. Return to text

5 On appelle « thèmes » les différentes formes phonologiques que peut prendre un lexème comme forme libre ou comme radical dans la flexion et la dérivation (voir Roché, 2010). Return to text

6 Pour °carrosserisme, Google répond « Aucun document ne correspond… ». Pour °carrosseriste : « […] le parechoc il l’a acheté sur ebay…pour la repeindre en blanc Ibis …ca lui a couté 600 euros chez un carrosseriste que je connais très bien. […] Un carrosseriste… mais bien sûr… c’est quoi cette bête là dans ton monde […] » (www.forum-auto.com/marques/ferrari/sujet1227-175.htm). Donc °carrosseriste est effectivement vraisemblable mais la perplexité de l’interlocuteur justifie de lui laisser la pastille. Return to text

7 Notons en passant que l’article carrossier du TLF était déjà très en retard quand il a été rédigé. Il ne donne comme sens moderne que « Artisan spécialiste de la réalisation des carrosseries de voitures automobiles ; spéc. constructeur de carrosseries pour voitures de luxe », qui correspond à l’époque où l’on achetait séparément carrosserie, moteur et autres éléments d’une automobile pour les faire assembler par un carrossier. Le carrossier n’est plus aujourd’hui, pratiquement, que celui qui les répare. Return to text

8 La réflexion sur les « doubles suffixes » (Roché, 2009a) posait un certain nombre de questions de ce type, auxquelles la morphologie telle qu’elle se pratiquait (et se pratique encore) était incapable de répondre. Elle avait été mal accueillie par les hérauts de la morphologie lexématique, qui la trouvaient trop « concaténative ». Malentendu complet. Comme l’a bien vu Rainer dans sa recension des Aperçus de morphologie du français pour Word Structure, « Morphologists who conceive of affixation as the orderly concatenation of morphemes in the style of D. Corbin won’t like ‘Un ou deux suffixes? Une ou deux suffixations?’ (143-173) by M. Roché. ». Rebaptiser les affixes « exposants de règles » ne fait pas avancer les choses si l’on reste dans le cadre du terme à terme des RCL. En revanche, la prise en compte des familles et des séries dérivationnelles permet aujourd’hui de mieux répondre aux questions posées dans cet article. Return to text

9 Cette forme n’est pas exactement le substitut de ville (‑urb-) mais le thème savant de l’adjectif urbain : la contrainte de famille le permet (urban- est une forme figurant dans la famille dérivationnelle) et la contrainte de série est ainsi mieux satisfaite (les finales en ‑anisme constituent une sous-série privilégiée parmi les dérivés en ‑isme). Return to text

10 Le cas de figure représenté par les termes de ce réseau, dépourvus de base commune en synchronie, a fait l’objet d’un « papier de loisir » ultérieur (Roché, 2022), après une étude des dérivations en ‑Vte (Roché, 2018). Return to text

11 Il y a à Québec une rue de la Canoterie « Un sentier, qui apparaît déjà sur une carte de 1685, descendait à une canoterie, un hangar de pierre sis au pied de la côte. Utilisée pour l’entreposage et la fabrication de canots, cette canoterie appartenait au Séminaire. (Jean-Marie Lebel, Le vieux Québec, guide du promeneur, 1997, https://books.google.fr/books?isbn=2894480830) et plusieurs établissements de ce côté-ci de l’Atlantique s’appellent La Canoterie. Return to text

12 On peut noter en passant que le sens de pianoter est dû vraisemblablement à sa finale. Le /t/ est épenthétique, mais la finale ‑ot(er) a été réinterprétée comme celle d’un évaluatif. D’où le sens « jouer du piano maladroitement, sans talent, comme un débutant » (Rob.) qui empêche d’employer le verbe avec une acception non marquée. Le TLF donne pianotiser, présenté comme synonyme de pianoter. Dans la citation de Barbey d’Aurevilly, « Mademoiselle Noël […] a chanté et pianotisé, aux grands battements de mains de tutti quanti ». (Barbey d’Aurevilly, Premier memorandum, mardi 7 févr., 143, (3e éd.). Pianotiser a pu signifier simplement ‘jouer du piano’. Mais il n’a pas eu de succès. Return to text

13 Quand il s’agit de musique ou de théâtre, interprète entre dans un réseau action dont interpréter est le centre. L’interprétation, dans ce cas, est simplement le fait, la manière d’interpréter, pas une activité en soi. Return to text

14 Un emploi figuré de cet autre mannequiner est enregistré par les dictionnaires dans le vocabulaire des beaux-arts : « figurer d'après un mannequin (d'une manière académique, peu naturelle) » (Rob.). Return to text

15 Le Wiktionnaire enregistre un autre marionnettisme ‘tendance que certains ont à transformer les autres en marionnettes dès qu’ils ont une petite parcelle de semblant de pouvoir’, qui appartient à un réseau comportement. Return to text

16 Les tableaux qui suivent reprennent la structure du tableau type ci-dessus. S’y reporter pour voir à quoi correspondent les différentes cases. Une case reste vide quand le réseau concerné ne contient pas le terme correspondant. Return to text

17 Historiquement, Franc fait partie de la famille dérivationnelle et aurait pu figurer dans la case N.ethnique. Mais aucun Français aujourd’hui, même parmi les hérauts de l’identité nationale, ne se revendique comme « Franc ». Return to text

18 Qui n’est pas un retraité mais une « Personne qui fait une retraite religieuse » (Rob.). Return to text

19 Dans certains cas, le dérivé doit choisir quel type de participant : le concertiste, dans un concert, n’a pas le même rôle que le spectateur dans un spectacle. Return to text

20 Dans certains cas, le nom de qualité (orgueil, paresse) est formellement le primitif. Il a néanmoins sa place dans la case dévolue au nom de qualité. Le point de vue fonctionnel rejoint la reconstitution historique : paresseux a été forgé sur paresse (< lat. pigritia) parce que le primitif initial (lat. piger) avait disparu. Return to text

Illustrations

References

Electronic reference

Michel Roché, « Les familles dérivationnelles : comment ça marche ?   », Lexique [Online], 33 | 2023, Online since 15 décembre 2023, connection on 14 juin 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/lexique/1075

Author

Michel Roché

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