1. Introduction
La présente contribution porte sur les variations et les créations lexicales en langue des signes française (LSF) en rapport avec les groupes minorisés. Les recherches antérieures sur les variations lexicales en LSF portent principalement sur les différences régionales (Delaporte, 2005), très présentes dans tout le lexique de la LSF, en raison de son histoire, et sur des questions de variations et d’uniformisation de la LSF (Hutter, 2011). D’autres travaux s’intéressent aux composants d’une unité lexicale et aux procédés utilisés dans la création d’une unité (Boutet & Garcia, 2007 ; Cuxac, 2000, 2013 ; Millet, 2019), sans qu’il y ait d’interaction entre ces deux champs de recherche.
À la fin des années 1970, un ensemble d’événements durant la période dite du « Réveil Sourd » a redonné une visibilité à la LSF et la communauté Sourde (Bertin, 2010 ; Cantin, 2014 ; Kerbourc’h, 2012). Dès lors, la communauté Sourde1 a investi les différentes sphères de la société (éducation, politique, culture, etc.) et du nouveau lexique a été créé au fur et à mesure des besoins. Yves Delaporte parle alors d’« explosion néologique » (Delaporte, 2007, p. 13). La LSF dispose des mêmes possibilités de création lexicale que les autres langues, mais son évolution ayant été perturbée, son dynamisme a été freiné, tout comme les possibilités offertes aux personnes Sourdes de créer de nouveaux signes (Millet, 2019, p. 34). Ancrée dans le champ de la sociolinguistique où la variation joue un rôle central (Calvet, 2013 ; Milroy 1998 ; Labov, 2001 ; Ledegen & Léglise, 2013), cette recherche s’intéresse aux variations et aux créations lexicales en LSF dans un domaine particulier, en prenant en compte les locuteur·rice·s, leurs pratiques et les différentes influences sociales.
Parallèlement au Réveil Sourd, les années 1970 et 1980 correspondent également à l’émergence de luttes sociales dans la société française : les mouvements féministes, lesbiens et gays, et antiracistes. Les luttes menées par les associations ou collectifs il y a cinquante ans perdurent aujourd’hui, qu’il s’agisse des droits et de la visibilité des personnes Sourdes et de la LSF, des femmes, des personnes LGBTQIA+, des personnes victimes de racisme. Ces mouvements sociaux, parfois séparés, parfois communs, permettent de travailler sur les modifications lexicales sur une période donnée. Les signes pour dénommer les personnes appartenant à des minorités font l’objet de discussions au sein de la communauté Sourde. C’est pourquoi, pour réaliser cette étude sur le lexique de la LSF, nous centrons nos recherches sur le lexique en lien avec la communauté LGBTQIA+, les personnes racisées et avec le féminisme.
Dans cet article, nous nous concentrons sur les variations lexicales dans le lexique de la LSF en nous questionnant sur l’existence et la nature de ces variations au sein des groupes minorisés. Il s’agira de comprendre, d’une part, ce qui amène les signeur·euse·s à privilégier une variante plutôt qu’une autre, et d’autre part, les possibles liens – lexicaux ou phonologiques – qu’entretiennent les variantes entre elles. Pour répondre à cette question, notre contribution s’articule en quatre parties. Dans un premier temps, nous nous intéresserons à ce qui caractérise ces groupes, en partant des travaux sur la minor(is)ation tout en adoptant un point de vue intersectionnel et en intégrant l’auto-identification pour se nommer et être nommé·e. Nous poursuivrons sur le fonctionnement linguistique du lexique dans les langues des signes. La troisième partie présentera la méthodologie de recueil de corpus puis nous nous concentrerons sur une sélection de signes pour les analyses.
2. Un ancrage en sociolinguistique pour traiter de variation
Notre recherche, ancrée en sociolinguistique, se situe à la frontière entre plusieurs concepts. Pour cette contribution, notre intérêt pour le lexique en lien avec les groupes minorisés nécessite que nous définissions ce que nous entendons par minor(is)ation. Les différents profils relevés dans cette sous-section nous amèneront à introduire l’intersectionnalité puis l’auto-identification.
2.1 Les groupes minor(is)és d’une langue minor(is)ée
Les locuteur·rice·s de la communauté linguistique de la LSF font partie d’un groupe minorisé au sens de Hambye (2019) puisque ses membres, en tant que minorité, ne jouissent pas de la même reconnaissance et du même statut que le groupe majoritaire, de manière officielle et/ou symbolique, ne disposant ainsi pas des mêmes droits. Le terme « communauté » indique lui-même qu’il y a une distinction par rapport au fait d’appartenir à une majorité. Dès lors s’installe une question de relation entre minorité et majorité où « Être majoritaire (appartenir à la majorité) consiste d’abord à n’être pas (noir, femme, juif, homosexuel, colonisé, étranger, etc.) » (Guillaumin, 1985, p. 106). À l’inverse, on reconnait un groupe minoritaire, et il se reconnait comme tel par des « caractéristiques propres (supposées stables) et des frontières » ou par des « traits sociaux (historiques, matériels, structurels, etc.) » (Guillaumin, 1985, p. 107).
La communauté Sourde et les personnes s’intéressant à la LSF ou travaillant sur/en LSF ont milité depuis les années 1970 et militent encore pour que les personnes qui utilisent cette langue puissent jouir de tous leurs droits (accès à une éducation bilingue français/LSF, accessibilité aux médias, accessibilité à la santé, etc.). Parallèlement, d’autres groupes ou communautés ont commencé ou continué à militer pour obtenir des droits et dénoncer des discriminations ; des combats qui sont encore d’actualité aujourd’hui. Parmi ces groupes, nous pouvons en choisir trois déjà mentionnés par Guillaumin (1985) : femmes, homosexuel·le·s, et noir·e·s. Nous les considérons plus largement en étudiant le lexique de la LSF en lien avec la communauté LGBTQIA+, les personnes racisées et le féminisme. Les membres Sourds de ces groupes deviennent acteurs de leur langue, faisant ainsi de la LSF « une langue dynamique qui sait s’adapter aux nouveaux besoins de la société, en particulier avec la création de nouveaux signes, avec une réflexion métalinguistique permanente » (Gobet, 2020, p. 5). Ceci nous permet d’articuler les sciences du langage avec les changements sociaux et les combats sociaux actuels (féminisme, lutte contre la montée du racisme et de l’homophobie) (Boitel, 2022).
2.2 À l’intersection de plusieurs groupes
En travaillant avec des personnes qui connaissent plusieurs états de domination à différents égards, il parait justifié de parler de perspective intersectionnelle. En prenant comme référence les travaux de Kimberlé Crenshaw sur le Black feminism en 1989, l’intersectionnalité nous permet de considérer l’ensemble des dominations et non chacune d’entre elles de manière individuelle. Nous prenons également en compte les questions identitaires (au niveau individuel et collectif) pour voir comment celles-ci influencent les représentations des locuteur·rice·s. Les représentations pouvant à leur tour avoir des répercussions sur les pratiques linguistiques et donc plus généralement sur le lexique de la LSF et sa variation. La question identitaire n’est pas à négliger lorsqu’un individu appartient à une minorité dans une autre minorité. En effet, que l’on soit, par exemple, Sourd·e dans la communauté LGBTQIA+ majoritairement entendante ou LGBTQIA+ dans la communauté Sourde, il y aura une situation de minorisation dans les deux cas. Bienvenu (2008) explique que l’identité LGBTQIA+ pourrait compromettre l’identité Sourde, les personnes Sourdes LGBTQIA+ redoutant la stigmatisation de la part de la communauté Sourde. Pour autant, les éléments relatés par Bienvenu font apparaitre que les personnes Sourdes LGBTQIA+ ne sont pas non plus totalement intégrées dans la communauté LGBTQIA+ majoritairement entendante bien qu’elles soient présentes aux événements entendants. Cette situation s’observe également chez les personnes Sourdes racisées qui ne se sentent pas incluses dans l’une ou l’autre des communautés ou qui, parmi leurs différentes identités, seraient davantage tournées vers leur identité Sourde (Stapleton, 2015 ; Dunn & Anderson, 2020). Ainsi, appartenir à plusieurs communautés peut provoquer des tensions entre, d’un côté, l’audisme2 et, de l’autre, la LGBTphobie (Schmitz, 2021), le racisme et/ou le sexisme. Néanmoins, certains lieux qui regroupent plusieurs types de minorisation peuvent amoindrir les conflits repérés. En France, comme à l’étranger, des associations pour Sourd·e·s LGBTQIA+ (ACGLSF3, Mains Paillettes), racisé·e·s (CSIVN4) ou femmes (FSCS5) ont été créées et permettent de croiser différentes identités.
2.3 Le rôle de l’identification et de la dénomination
L’une des manières de se reconnaitre ou d’être reconnu·e par autrui comme étant ou n’étant pas d’un groupe consiste à recourir à certains mots d’identification. La façon de parler ou les unités lexicales que le·la locuteur·rice utilise sont porteuses d’information sur sa volonté d’être identifié·e ou distingué·e d’un groupe particulier (Labov, 2001). MJ Bienvenu fait clairement le lien entre identité et dénomination :
The power that comes from names and naming is related directly to the power to define others -individuals, races, sexes, ethnic groups. Our identities, who and what we are, how other see us, are greatly affected by the names we are called and the words with which we are labeled (Bienvenu, 2008, p. 268).
Le fait de choisir certains signes pour parler de soi ou de considérer comme offensant un signe lorsqu’il est employé par une personne extérieure à sa communauté est une réflexion déjà présente dans les travaux de Rudner et Butowsky (1981) pour la langue des signes américaine (ASL). Néanmoins, des questions subsistent sur l’identification et l’utilisation de la langue chez les personnes Sourdes appartenant à des minorités ethniques (ou autres minorités) parce que les recherches combinant langue et diversité dans la communauté Sourde demeurent relativement récentes (Bayley, Schembri & Lucas, 2015).
3. Le fonctionnement du lexique des LS
Nous nous intéressons désormais à la manière dont se construit le lexique d’une LS. Nous commencerons par expliquer les différents éléments qui composent un signe, puis poursuivrons par les différents procédés de création lexicale productifs dans les langues des signes. Nous terminerons en présentant la distinction opérée entre variation lexicale et variation phonologique.
3.1 Les composants d’un signe
Le statut des constituants d’une unité lexicale peut varier selon les approches théoriques choisies mais les travaux découlent tous de ceux de Stokoe (1960) pour l’ASL. Dans les LS, une unité lexicale est construite à partir de paramètres manuels et non manuels articulés simultanément. Les paramètres manuels ont trait à la main dominante6 ou aux deux mains : la configuration, le mouvement, l’emplacement et l’orientation. Par exemple, pour le signe glosé7 [homme-pince]8 ‘homme’, la configuration est en pince ouverte en début de signe et en pince fermée en fin de signe, la main positionnée au niveau des moustaches réalise un mouvement court et légèrement arqué. La main est parallèle au visage. Chaque langue des signes dispose de configurations, plus ou moins productives, et plus ou moins partagées avec d’autres langues des signes. Pour la LSF, Millet (2019) en liste (de manière non exhaustive) 45 dont certaines sont très fréquentes et d’autres marginales. Par exemple, la configuration V (index et majeur tendus formant un « V ») ou la configuration en poing fermé sont des configurations productives en LSF : de nombreux signes sont formés à partir de ces configurations. Les emplacements peuvent se trouver sur une zone précise du corps, ou dans l’espace neutre. Les zones du corps concernées sont principalement du bas du buste au haut de la tête avec au moins quinze emplacements (le front, les tempes, le nez, les joues, la poitrine, les avant-bras, le ventre, etc.) (Cuxac, 2000 ; Millet, 2019, entre autres), sans compter le cou, les épaules et la main dominée. L’espace neutre, quant à lui, se trouve devant le signeur·euse à hauteur du buste. Les mouvements sont également variés, ils peuvent être courts ou longs, droits, arqués ou circulaires, horizontaux, verticaux ou en diagonale, etc. Les signes unimanuels comme [homme-pince] ne nécessitent l’utilisation que d’une seule main, la main dominante. Lorsqu’un signe est produit avec les deux mains – bimanuel –, il doit être réalisé avec la main dominée soit en position statique, soit en mouvement avec une configuration identique à celle de la main dominante, soit en mouvement avec une configuration faisant partie de l’inventaire de base. Par exemple, les deux variantes pour ‘gynécologue’9 sont des signes bimanuels à configuration et mouvement identiques.
En sus des paramètres manuels, et selon les approches, d’autres informations viennent compléter le signe. Elles portent sur les autres parties du corps qui jouent un rôle dans le signe ou dans le discours : les mimiques faciales, le regard, le mouvement labial et la posture corporelle (tête, épaules et buste) (Millet, 2019). Pour mieux se représenter ces paramètres, nous pouvons prendre l’exemple d’une personne qui signe en LSF : les mains ne sont pas les seuls articulateurs en mouvement. Le regard est tantôt sur l’interlocuteur·rice, tantôt sur l’une ou l’autre des mains, tout le visage est en action avec les yeux qui s’écarquillent ou se plissent, les sourcils qui se froncent ou s’élèvent, les joues qui se rétractent ou se gonflent. La bouche peut produire des mouvements labiaux avec les lèvres serrées, arrondies, écartées ou des labialisations en reprenant des mots ou des parties de mots du français (vocalisés ou non). Enfin, la tête, les épaules et le buste sont également en action avec, par exemple, des mouvements en avant ou en arrière. Nous n’entrerons pas dans le détail de chacun des paramètres non manuels puisque nous ne les réinvestirons pas dans l’analyse des signes que nous avons sélectionnés pour cet article.
3.2 Les procédés productifs dans la création lexicale
Tableau 1. Signes avec la configuration « V »
Parmi les procédés de création lexicale dans les langues, les LS recourent principalement à la composition, à la dérivation et aux emprunts. Les thèses de Mirko Santoro (Santoro, 2018) et de Dina Makouke (Makouke, 2019) portent, entre autres, sur les composés en LSF, la dernière s’intéressant particulièrement aux composés dans les unités lexicales récentes. Dans une langue des signes, la composition peut être séquentielle, où l’on combine deux signes pour en former un nouveau, par exemple le signe [apercevoir] est la combinaison de [voir] et [attraper] (Millet, 2019). L’indépendance relative des deux mains comme articulateurs permet également de produire des signes en composition simultanée comme [rencontrer] qui est produit avec une configuration classificateur ‘individu’10 sur chaque main qui se joignent (Gagnon, Parisot & Strasly, 2024). Les signes peuvent être créés par dérivation lorsqu’une configuration sert de base pour produire des signes d’un même champ lexical, comme la configuration V (V) qui permet de former les signes [voir], [visiter] (Cf. Tableau 1, 1ère illustration), [lire] (Cf. Tableau 1, 2ème illustration), [observer] (Millet, 2019). Le signe peut également conserver sa configuration, son mouvement et son orientation mais modifier son emplacement pour créer une nouvelle signification : en LSQ, [ignorer], situé au niveau de la tempe, est dérivé de [rien], situé dans l’espace neutre (Gagnon et al., 2024) et en LSF [ouvrir] devient [ouvert d’esprit] quand il passe de l’espace neutre au front (Millet, 2019). Les deux exemples précédents montrent que l’emplacement peut jouer un rôle sémantique et des signes qui partagent des traits communs peuvent être placés au même endroit. Ainsi, les tempes sont à la fois l’emplacement de certains animaux ([vache], [cheval] (Cf. Tableau 1, 4ème illustration), [renne], [lapin], etc.) et des activités psychiques ([réfléchir], [intelligent], [abstrait], [savoir], etc.) et la poitrine regroupe des métiers nobles ([médecin], [professeur], [avocat], etc.) (Millet, 2019).
Les emprunts, quant à eux, peuvent provenir d’autres langues des signes, comme l’une des variantes de ‘transgenre’ analysée dans la dernière partie. Ils peuvent également se former à partir de la première lettre du mot (l’initiale) de la langue majoritaire (Millet ; 2019), on les appelle des signes initialisés (configuration en L pour [lundi], en V pour [vendredi] (Cf. Tableau 1, 3ème illustration), etc.), ou bien en épelant le mot entier (Z-O-O pour [zoo]). Les différents procédés de création ne s’excluent pas entre eux : la configuration V permet de produire des signes initialisés (emprunt) tout en ayant une caractéristique iconique (l’index et le majeur représentent les yeux) et est productive pour des signes qui commencent en français par un « V » et / ou pour des signes qui sont en lien avec la vision.
L’iconicité se retrouve dans beaucoup de signes sous différentes formes. Elle peut être croisée avec les autres procédés de formation tels que la dérivation, la composition, les emprunts et la motivation sémantique. Agnès Millet propose six types de signes iconiques. Les signes peuvent représenter intégralement l’objet comme [fusée] qui reprend la forme et le mouvement, ou partiellement tel que [ballon] qui ne représente que la forme. Il peut aussi y avoir une association métaphorique, par exemple [ouvert] situé au niveau de la tête devient [ouvert d’esprit]. Un signe peut représenter une partie du tout, c’est alors une métonymie : on retrouve les animaux situés au niveau de la tempe avec la représentation des cornes, des oreilles ou des bois ([vache], [cheval], [renne], [lapin]) ou des signes comme [maison] qui montre le toit. Certains signes sont formés à partir de symboles culturels, la forme du signe [justice] fait par exemple référence à la balance. D’autres signes sont produits à l’aide d’éléments graphiques, qu’ils soient de l’alphabet latin (signes initialisés : [lundi], [mardi]), de l’alphabet grec ([psychologie]) ou même de logos ([carrefour]) (Millet, 2019). Sennikova et Garcia (2018) expliquent que les nouvelles unités sont notamment produites à partir d’un ou plusieurs composants forme-sens (un paramètre manuel qui a une valeur iconique déterminée pour une unité) présents dans une ou plusieurs unités déjà existantes. Elles donnent les exemples de [culture-sourde] produit à partir de [culture], qui diffèrent par leurs emplacements mais dont l’emplacement respectif est porteur de sens, ou bien de [centre-relais]11 où la main dominante fait référence à l’interprète puis au téléphone et la main dominée à un écran.
Illustration 1 : [culture-sourde] à partir de [culture] (Sennikova et Garcia, 2018, p. 139)
D’autres stratégies de création de signe ont été observées, notamment quand il n’y avait pas de signe à disposition couplé d’un besoin urgent de transmettre les informations. Vale et McKee (2022) ont étudié les signes en lien avec le Covid-19 en langue des signes néozélandaise (NZSL). Outre les calques et emprunts, elles ont observé plusieurs autres procédés dont les périphrases ([pandémie] = [malade] + [diffusion] + [monde]), les hyperonymes avec listes ([symptômes] = [fièvre] + [mal de gorge] + [toux]) et les extensions sémantiques ([diffusion] = [épidémie], [groupe] = [cluster/foyer de contamination]).
3.3 La distinction entre variation phonologique et variation lexicale
Afin d’étudier la variation lexicale en LSF, il convient de définir ce que nous entendons par variation d’un signe, que celle-ci soit phonologique12 ou lexicale.
Un même concept peut se voir attribuer plusieurs signes qu’on appellera des variantes. Johnston et Schembri (1999) expliquent que les variantes, qui ont le même sens, sont des signes à part entière et ne suivent pas un ordre hiérarchique qui consisterait à considérer un signe comme une variante d’un autre signe. Lucas, Bayley et Valli (2001) distinguent les variantes, qui correspondent à différentes formes sans lien phonologique, des sub-variantes dont les formes sont liées phonologiquement où seul un paramètre est différent. Johnston et Schembri (1999) font la même distinction en appelant variantes phonologiques des variantes qui se distinguent par seulement un ou deux paramètres et variantes lexicales des variantes qui partagent moins de paramètres communs. En suivant ces travaux, nous appellerons variantes lexicales des signes pour lesquels un lien phonologique n’a pas pu être établi et variantes phonologiques des signes qui entretiennent un lien phonologique.
4. Une méthodologie qualitative : archives vidéo et entretiens
Les données qui constituent notre corpus proviennent de deux outils différents : des archives vidéo publiques ou privées et des entretiens semi-directifs que nous avons menés nous-même auprès de dix-huit personnes Sourdes. Les archives vidéo ont permis de repérer des signes auxquels nous intéresser en amont des entretiens, de pouvoir observer les signes employés par des locuteur·rice·s différent·e·s, dans différents contextes et à différentes époques. Ces vidéos proviennent principalement d’associations et des réseaux sociaux.
Afin d’obtenir des informations quant aux pratiques et aux représentations que les locuteur·rice·s ont des signes qu’iels emploient ou n’emploient pas, nous avons mené dix-huit entretiens semi-directifs. Les participant·e·s aux entretiens sont des personnes Sourdes dont la maitrise de la langue permet une expression aisée, qu’elle ait été acquise dans l’enfance ou plus tardivement. Les entretiens se sont déroulés en LSF sans l’aide d’interprète. Lors des entretiens, il était demandé aux participant·e·s de se présenter et d’expliquer leur parcours scolaire. Ensuite, nous avons échangé sur leur parcours associatif et militant afin d’obtenir des informations sur leur profil et surtout de repérer la manière dont iels signaient quelques concepts auxquels nous nous intéressions. Enfin, la discussion s’est orientée vers le lexique et plus spécifiquement sur le lexique en lien avec la communauté LGBTQIA+, les personnes racisées et le féminisme.
Les personnes qui constituent notre corpus d’entretiens ont entre 25 et 80 ans et proviennent de toute la France (Paris et région parisienne, Rouen, Marseille, Toulouse, La Rochelle, Poitiers, Montpellier, Saint-Etienne), la moitié résidant à Paris. La plupart des participant·e·s ont ou ont eu un parcours militant et participent aux événements organisés par les associations Sourdes (surdité, axées LGBTQIA+, axées personnes racisées, axées féminismes), voire entendantes pour certaines personnes – notamment celles qui habitent loin de Paris –. Parmi nos enquêté·e·s, nous avons douze personnes LGBTQIA+, dont cinq sont également racisé·e·s. Trois personnes sont racisées sans s’identifier comme LGBTQIA+.
Le corpus est analysé à deux niveaux. D’une part, il s’agit de réaliser une description formelle des signes retenus en reprenant les paramètres manuels constitutifs d’une unité lexicale. Cette description paramétrique vise à saisir les variations entre les signes et les procédés mis en œuvre dans la création lexicale. D’autre part, nous analysons les représentations et les pratiques liées à ces signes afin de comprendre les raisons de la préférence pour un signe par rapport à un autre.
5. Un concept, plusieurs variantes
À partir de notre corpus, nous proposons des résultats exploratoires sur cinq concepts en nous appuyant sur nos entretiens. Le fait d’être identifié·e·s ou de s’auto-identifier dans un groupe minorisé peut amener à se poser des questions ou à réfléchir sur les signes employés, notamment lorsque l’on fait partie d’associations ou de collectifs. Les membres d’associations ou collectifs participent à des événements (manifestations, festivals, etc.), publient sur les réseaux sociaux, réalisent des actions de sensibilisation, etc. Ces actions peuvent déboucher sur des réflexions métalinguistiques de leur part, à titre personnel ou plus largement diffusées.
Nous avons fait le choix de ne pas gloser les variantes des signes en leur attribuant des chiffres ou des lettres (par exemple, [noir·e-1] et [noir·e-2]) pour éviter d’associer le chiffre « 1 » ou la lettre « a » à une variante de référence. Nous avons opté pour une distinction par l’un des paramètres articulatoires, généralement celui qui permet de distinguer l’une des variantes des autres (par exemple, [noir·e-N-nez] et [noir·e-visage]), ce qui a également l’avantage d’identifier la variante concernée. Cette manière de gloser est notamment utilisée par les personnes qui annotent actuellement le corpus de l’Auslan pour enlever le caractère opaque des chiffres et mieux retenir les différentes variantes (Johnston, 2024).
Dans cette partie, nous allons nous concentrer sur les variantes et les représentations de ‘noir·e’, ‘transgenre’, ‘lesbienne’, ‘humain·e’ et ‘gynécologue’.
5.1 Être une personne ‘noir·e’ en LSF : un débat toujours en cours
Pour désigner une personne noire, plusieurs possibilités existent en LSF. Elles se distinguent par leur emplacement et/ou leur configuration. Les variantes sont représentées dans le Tableau 2 : la première illustration représente [noir·e-N-nez], la deuxième illustration [noir·e-N-joue], la troisième [noir·e-visage] et la quatrième [noir·e-main-joue].
Tableau 2. Description des différentes variantes pour ‘noir·e’
Au-delà de constater que plusieurs variantes coexistent, nous nous intéressons aux raisons de cette coexistence, aux représentations derrière chacune de ces variantes et aux usages. Selon les archives vidéo et les entretiens, la préférence va à la variante des doigts écartés au niveau du visage, que nous glosons [noir·e-visage]. Trois raisons pour ce choix ont émergé des différents discours. Premièrement, des locuteur·rice·s ont indiqué souhaiter s’écarter de la configuration N qui peut être à la fois l’initiale de noir·e et de nègre en français. Il est à noter que toutes les personnes interrogées ne partagent pas ce point de vue. Les deux autres raisons concernent l’emplacement du nez qui semble problématique soit qu’il porte en lui-même une connotation péjorative, soit parce qu’il pourrait faire référence au cliché du nez épaté attribué aux personnes noires. Yves Delaporte, dans son dictionnaire étymologique (2007), indique que le nez est un emplacement dont le sémantisme est en partie péjoratif. Outre les signes en lien avec l’odorat ([sentir], [fleur] mais aussi [pollution]), il est l’emplacement des signes sur la sexualité, le danger, le doute ou la prétention où l’on retrouve des signes comme [faire l’amour], [prostituée-nez], [toxique], [mentir], [ivre], [s’en ficher], [douter], [bêtise], [naïf], [hautain·e] etc. Quant à l’association faite avec le nez épaté, nous pouvons voir qu’elle était déjà documentée au XIXème siècle. Léon Vaïsse, lors d’un discours en 1854, explique la manière dont les signes sont attribués aux personnes et aux peuples, dont « le nez épaté, [associé à] l’Afrique » (p. 11)13.
Le 14 février 2024, l’association CSIVN a proposé un sondage sur sa page Facebook avec les trois variantes de gauche présentées ci-dessus. Celui-ci a recueilli 179 votes dont les voix se répartissent comme suit : 96 voix pour [noir·e-visage], 59 voix pour [noir·e-N-nez], 12 voix pour [noir·e-N-joue], et 12 voix pour trouver une alternative aux trois propositions. Les répondant·e·s au sondage ne sont pas uniquement les premier·ère·s concerné·e·s, la question étant ouverte à tou·te·s. Cette coexistence de variantes pour désigner une personne noire dure depuis déjà quelques années. En effet, un reportage de l’association PAM14 du 27 juin 2020 évoquait déjà les configurations des cinq doigts au niveau du visage et du N sur le nez. Les témoignages vidéo de ces deux personnes sur PAM ont engendré de nombreux commentaires sur la variante la plus adaptée. Les discussions liées à la vidéo montrent que [noir·e-visage] ne fait pas l’unanimité dans la communauté noire Sourde, à l’instar de [noir·e-N-nez]. Effectivement, il ressort également dans certains de nos entretiens que [noir·e-visage] avec un mouvement circulaire ou droit renverrait au fait de se nettoyer ou se salir le visage. Blanchet (1850) proposait une interprétation similaire dans son Petit dictionnaire usuel de mimique et dactylologique où l’entrée en français nègre est définie par « pris dans le sens d’africain » (p. 320 de MU.-NE.) et l’entrée Africains par « 1° signe d’homme, de femme ou d’enfant ; 2° signe de noir15, V. ; 3° simuler l’action de se barbouiller la figure avec les mains » (page 26416 - de AD.-AI.). Les commentaires de la vidéo PAM vont dans le même sens que les interprétations anciennes de Léon Vaïsse ou d’Alexandre Blanchet ou celles plus récentes de nos enquêté·e·s.
Trois de nos enquêté·e·s qui s’identifient comme noir·e·s refusent le signe [noir·e-N-nez] pour les raisons évoquées précédemment. Ces personnes privilégient [noir·e-visage], voire une troisième alternative : [noir·e-main-joue] en expliquant leur choix, comme le montrent les extraits17 (1), (2) et (3) :
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(1) Avant, il y avait la main avec les doigts écartés au niveau du visage, [noir·e-visage] n’est pas nouveau. Pourquoi la main au niveau du visage, [afrique-visage], le mot avant, les vieux sourds dans les écoles, à Saint-Jacques et autres signaient la main avec les doigts écartés en mouvement circulaire devant le visage pour l’Afrique. Puis la main avec les doigts écartés est passé de l’Afrique à noir·e. […] Puis [noir·e-visage] a évolué vers [noir·e-N-nez]. [noir-front] (la couleur), [noir·e-N-nez], mais ce #N18 au niveau du nez, c’est pourquoi ? Les signes au niveau du nez sont souvent péjoratifs. Il y a [putain] ou d’autres qui se situent sur le nez. […] Ça, avant on n’était pas au courant puis en faisant des recherches linguistiques, on a senti que [noir·e-N-nez] était négatif. Le #N est pour #NÈGRE et ça, ça n’a rien à voir avec noir·e ([noir·e-visage]19) où on sent que c’est plus neutre. Nous, on préfère [noir·e-visage] mais on n’impose rien du tout, on laisse les personnes et petit à petit on sent qu’il y a plus de personnes et que [noir·e-visage] se diffuse. C’est un retour parce qu’au départ c’était [noir·e-visage] puis ça a évolué en [noir·e-N-nez] et les personnes noires ([noir·e-visage]) ont trouvé que [noir·e-N-nez] n’était pas adapté et donc on est revenu à [noir·e-visage] qui se diffuse. [noir·e-N-nez] est encore là mais il diminue. […] À une époque où l’oralisme était plus puissant, pendant cette période, [noir·e-visage] s’est transformé en [noir·e-N-nez]. Puis, ça a encore changé et maintenant c’est la langue des signes qui est plus puissante et on retourne à [noir·e-visage]. Peut-être que ça changera avec une autre situation, je ne sais pas. S’il y a une personne qui invente un signe et que l’on sent que c’est juste, que c’est bien adapté alors il pourra être repris. […] Il y a deux signes et si on me demande lequel je préfère entre les deux, je choisis plus [noir·e-visage], je sens que c’est juste, c’est plus adapté à qui je suis. Il y a [noir·e-N-nez] mais non, et [noir·e-visage] oui, d’accord. C’est tout. Mais je ne veux pas inventer un nouveau signe. |
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(2) Le signe a été attribué par des personnes blanches ([blanc·he-joue]), c’est le groupe majoritaire qui a décidé. Si, nous, les personnes concernées, sentons que ça nous gêne, qu’il y a une discrimination dans les signes alors il faut changer le signe. Mais ici le signe [noir·e-visage] est ancien, c’est [noir·e-visage] qui a évolué en [noir·e-N-nez] avec le N au niveau du nez. Pour [noir·e-visage], il y a des personnes qui disent ne pas aimer [noir·e-visage], pourquoi la main au niveau du visage, ça fait sale ou comme une moquerie, elles n’aiment pas. En parallèle, il y a d’autres personnes qui trouvent que [noir·e-visage] est adapté. Ça dépend des personnes, tout le monde n’est pas pareil, il y a des différences. C’est pareil pour [noir·e-N-nez], il y en a qui n’aiment pas [noir·e-N-nez], ça fait le gros nez, comme quelque chose qui nous est attribué. Il y a aussi en 2020 un signe qui est apparu [noir·e-N-joue], il y a aussi [noir·e-N-joue] mais il y a des personnes qui ne sont pas d’accord parce que ça vient d’un·e interprète et aussi pourquoi le #N au niveau de la joue ? La majorité préfère revenir à [noir·e-visage], [noir·e-N-nez] avec le #N au niveau du nez c’est délicat mais il n’y a pas encore de consensus, on encourage les réflexions. […] Moi personnellement je préfère [noir·e-visage] mais si ensemble, on trouve un nouveau signe, pourquoi pas. Mais il faut travailler dessus, il ne fait pas que ça sorte de nulle part, c’est important de travailler. [noir·e-visage], il ne faut pas oublier que moi-même quand j’ai grandi, il n’y avait pas de discrimination mais d’autres personnes ont été discriminées et je préfère les écouter elles, je préfère. |
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(3) Le signe [noir·e-N-nez], quelle est son origine ? C’est [noir·e-N-nez] parce que le mot commence avec #N mais c’est #NOIR ou #NÈGRE ? L’origine n’est pas claire. Deuxièmement, l’emplacement au niveau du nez, c’est un cliché sur les personnes noires ([noir·e-main-joue]) qui sentent mauvais ou qui ont un gros nez. Ce n’est pas toujours le cas donc c’est faux et en plus sentir mauvais, c’est péjoratif, blessant et faux. Moi je préfère [noir·e-visage] ou [noir·e-main-joue], il y a aussi [noir·e-N-joue] […] souvent je signe [noir·e-main-joue]. [noir·e-main-joue] c’est au niveau de la joue et c’est en lien avec le signe [blanc·he-joue], [blanc·he-cou] [blanc·he-joue] et [noir·e-N-joue] c’est le même emplacement. Je pense que c’est adapté, c’est logique, c’est en lien avec l’iconicité. |
Ces trois exemples montrent également la volonté des personnes concernées de s’écarter des signes qui ont été créés par les groupes majoritaires (blancs et/ou entendants). Elles se sont réappropriées, à un niveau communautaire, les signes et les réflexions sur la manière de signer.
Plusieurs enquêté·e·s nous ont fait part de leur adaptabilité quant aux signes utilisés lors d’interactions avec une personne qui s’identifie comme noire. Iels disent emprunter la même variante que leur interlocuteur·rice, spontanément ou après leur avoir demandé ce qu’iels préféraient. Le comportement adopté par ces locuteur·rice·s convergent vers les propos de Schmitz (2021), qui, s’appuyant sur ses interwiewé·e·s (queers), préconise l’utilisation seule de la variante choisie par la personne, i.e. l’auto-désignation.
Les deux principales variantes, [noir·e-visage] et [noir·e-N-nez] semblent correspondre à des variantes lexicales parce qu’elles se distinguent par leur configuration, leur emplacement et parfois par leur mouvement (qui peut être droit ou circulaire dans les deux cas, ou avec un tapotement pour la variante sur le nez). En revanche, [noir·e-N-joue] semble bien entretenir une relation phonologique avec [noir·e-N-nez] dans la mesure où seul l’emplacement change. En ce sens, le signe qui est apparu plus récemment a repris la plupart des paramètres en changeant celui qui, a priori, posait le plus de problème. La dernière variante est plus complexe à analyser. [noir·e-N-joue] et [noir·e-main-joue] pourraient être des variantes phonologiques parce qu’elles partagent tous leurs paramètres à l’exception de la configuration. Cependant, si [noir·e-N-nez] est en relation phonologique avec [noir·e-N-joue], elle ne l’est pas avec [noir·e-main-joue], étant différente à plusieurs égards de [noir·e-N-nez]. Ainsi [noir·e-main-joue] peut être une variante phonologique de [noir·e-N-joue] et une variante lexicale de [noir·e-N-nez]20. Cette dernière variante se distingue davantage des deux principales variantes mais reste néanmoins dans la même zone (visage) que les autres variantes et d’autres concepts en lien avec la couleur de peau ou les origines ethniques. En partageant l’espace sémantique avec d’autres signes qui sont liés aux mêmes domaines, nous pouvons dire que ce signe a été créé par dérivation. En effet, initialement, la joue était l’emplacement de ‘race/racisme’ et puis il a dérivé vers un emplacement productif pour les signes en lien avec l’ethnicité. La joue est dorénavant l’emplacement de ‘race/racisme’, d’une variante de (personne) ‘blanc·he’ et d’une variante de (personne) ‘noir·e’.
5.2 ‘Transgenre’ et ‘lesbienne’, entre origine de la variante et iconicité
Intéressons-nous désormais à la communauté LGBTQIA+. Pour l’un de nos enquêtés, l’éducation et la sensibilisation sont des missions importantes afin que la population soit plus informée sur la communauté LGBTQIA+ et les signes qui lui sont associés. Cela peut passer par de grands événements tels que le festival Clin d’œil21 ou la Journée Mondiale des Sourds22, avec pour support visuel un glossaire LSF-français LGBTQIA+ qui permet d’apprendre et de diffuser ces signes qui ne sont pas tous très connus. Dans le vocabulaire LGBTQIA+, les locuteur·rice·s peuvent soit ne pas connaitre le signe LSF – mais connaitre le mot en français – (ou inversement), soit ne pas connaitre le concept en lui-même et par conséquent le signe, soit connaitre le signe mais ne pas avoir une compréhension totale de ce à quoi il renvoie (i.e. le sens du signe). Un glossaire ne peut être exhaustif et ne montre pas forcément la diversité des variantes d’un concept que l’on peut voir en discours. Nous prendrons l’exemple de ‘transgenre’ (Tableau 3) dont la configuration change entre le signe illustré dans le glossaire et le signe utilisé en entretien par le signeur (représenté dans le Tableau 3).
Tableau 3. Description des différentes variantes pour ‘transgenre’
Le signeur représenté dans le Tableau 3 a effectué une réflexion sur les différents signes qu’il connait et a un positionnement critique sur certains d’entre eux. Les signes qu’il emploie sont une forme de lutte contre les langues ou les groupes qui ont plus de poids. Par exemple, il explique utiliser [transgenre-V] et non [transgenre-main] parce que le premier provient de la LSF et qu’il l’utilise personnellement depuis longtemps, tandis que le second viendrait, selon lui, des signes internationaux et il souhaite que la LSF garde les signes qui lui sont propres quand ils existent déjà. Il ajoute que ce signe correspond bien au sens du concept puisque l’index représente le point de départ et le majeur le point d’arrivée, telle une transition. De plus, il trouve que la configuration des cinq doigts de la main qui se referment de cette manière est assez rare en LSF, tandis que le V est fréquent. L’origine des signes internationaux est revenue dans plusieurs entretiens mais n’a pas non plus été relevée par tous les signeur·euse·s.
L’usage dans la communauté Sourde est aussi un facteur qui influence le signe utilisé par un·e locuteur·rice. Un enquêté transgenre de notre corpus a indiqué que le signe [transgenre-V] lui correspondait mieux mais dans la mesure où le signe [transgenre-main] était davantage présent, en raison, selon lui, de l’influence des signes internationaux, il signait [transgenre-main]. Une personne non-binaire a reconnu le caractère étranger de [transgenre-main] mais privilégie cette forme. En effet, pour iel, [transgenre-V] fait apparaitre le « deux » alors que la transidentité ne se limite pas à la binarité homme-femme. Iel ajoute qu’il est dommage de prendre des signes étrangers quand ils existent déjà en LSF mais que la LSF est une langue vivante et quand la variante étrangère est plus adaptée au sens alors ce n’est pas dérangeant.
Pour la transidentité, la coexistence s’explique par une différence sur le sens donné à la configuration et sur l’utilisation ou non d’un signe ne provenant, a priori, pas de la LSF. Pour d’autres signes, l’origine du signe n’est pas remise en question mais les sens donnés à la configuration et à l’emplacement posent problème. C’est, par exemple, le cas des variantes de ‘lesbienne’.
Le signeur représenté dans le Tableau 3 nous a confié que le signe pour ‘lesbienne’ le dérange parce qu’il fait référence aux pratiques sexuelles, ce qui n’est pas le cas pour l’équivalent masculin. Il a ajouté que n’étant pas lesbienne lui-même, il ne peut pas décider d’un autre signe. Les femmes lesbiennes de notre corpus ont également associé le signe à la sexualité mais ne lui ont pas forcément attribué une connotation péjorative et n’ont pas manifesté le besoin d’en changer. Deux formes principales avec une configuration en L ont été repérées : l’une avec un point de contact entre le menton et l’articulation métacarpo-phalangienne de l’index (Cf. Tableau 4, 1ère illustration) et l’autre avec un point de contact entre le menton et la phalange distale (Cf. Tableau 4, 2ème illustration).
Tableau 4. Description des différentes variantes de ‘lesbienne’23
Pour certaines d’entre elles, le déplacement possible de l’articulation métacarpo-phalangienne ou de la phalange proximale vers la phalange distale n’est pas utile, la référence sexuelle étant de toute manière présente. Pour d’autres, la phalange distale est à privilégier à l’articulation métacarpo-phalangienne de l’index ou à la phalange proximale parce que cela permet de s’écarter de la référence sexuelle. Cette référence sexuelle se manifeste à la fois par la configuration et l’emplacement de la main. La configuration manuelle en L peut être perçue comme étant la première lettre de lesbienne, autrement dit, un signe initialisé. Toutefois, cette configuration est aussi utilisée pour le signe bimanuel [vagin] (Cf. Tableau 5, illustration de gauche), où les deux mains forment chacune un L (pour représenter les contours d’une vulve) et se rejoignent avec un mouvement convergent : les deux pouces et les deux index se touchent. Le losange créé par les deux L, et notamment par le creux au niveau des deux muscles adducteurs des pouces, représente de manière iconique la forme d’une vulve. À ceci s’ajoute l’emplacement au niveau du menton et sa proximité avec la bouche et la langue. Lorsqu’au niveau du menton, le point de contact est l’articulation métacarpo-phalangienne ou la phalange proximale, la configuration L qui représente alors une partie de la vulve se trouve au niveau de la bouche et fait alors référence à un cunnilingus. Si le point de contact est la phalange distale, voire le bout de l’index, alors le lien à la pratique sexuelle s’amenuise, sans pour autant disparaitre.
Tableau 5. Description pour ‘vagin’ et d’une variante pour ‘femme’
Dans la communauté Sourde américaine – donc en ASL –, les deux emplacements ont pour certaines personnes une connotation différente. Lorsque la phalange distale de l’index touche le menton, le signe est perçu comme politiquement correct tandis que si le creux du L touche le menton, le signe est considéré par les locuteur·rice·s comme péjoratif (Bienvenu, 2008). Ce ressenti négatif était déjà présent en 1981 : les femmes lesbiennes préféraient utiliser [g-a-y-woman]ASL plutôt que le signe lexicalisé parce qu’il semblait que ce dernier était utilisé négativement (Rudner & Butowsky, 1981).
En LSF, les différents points de contact sont utilisés, mais il ne semble pas y avoir, a priori, de volonté ferme de changer de signe. Les deux autres variantes en présence dévoilées lors de deux entretiens n’ont pas encore été observées dans notre corpus d’archives vidéo. La première (cf. Tableau 4, 3ème illustration), conserve le L mais se positionne sur la joue et fait ainsi disparaitre la connotation sexuelle24. Le deuxième (Cf. Tableau 4, 4ème illustration) correspond au signe [femme-index] (Cf. Tableau 5, illustration de droite) signé avec les deux mains et représente un couple de deux femmes25.
Que ce soit pour ‘transgenre’ ou ‘lesbienne’, il semblerait que les variantes soient davantage phonologiques que lexicales. [transgenre-V] et [transgenre-main] n’ont pas la même origine mais leur ressemblance (configuration différente) peut indiquer une relation phonologique entre les deux formes. Pour ‘lesbienne’, les différentes variantes avec le L (de l’articulation métacarpo-phalangienne au bout de l’index) sur le menton sont en relation phonologique. En gardant le principe de modification d’un paramètre, la variante [lesbienne-MP-joue] est en relation phonologique avec les variantes sur le menton. Seule la variante [lesbienne-2index] se distingue drastiquement des autres : elle est bimanuelle, n’a pas la même configuration et diffère dans l’emplacement des variantes sur le menton. À ce titre, [lesbienne-2index] est une variante lexicale qui a été créée avec le principe de dérivation où le signe [femme-index] a été repris pour créer un autre signe qui partage un lien sémantique.
5.3 Féminisme : de l’invisible à l’ostensible
Les recherches sur les variations et les créations lexicales en LSF portent aussi sur le lexique en lien avec le féminisme. Un camp féministe Sourd, organisé par l’association des Sourds de Toulouse en 2021 a conduit à la rédaction d’un fanzine dans lequel un article est consacré au sexisme dans les langues des signes en général et dans la LSF en particulier. Les autrices du fanzine évoquent le nombre de variantes différentes pour ‘mère’ (plus d’une douzaine) comparativement à ‘père’. Elles y voient, d’un côté, un hommage rendu au rôle important de la mère par le nombre de variantes et, d’un autre côté, le signe d’une société patriarcale dans laquelle on attribue à la femme le rôle de la maternité avec certains signes qui rappellent « la condition de la femme », comme ceux situés au niveau de la poitrine. Elles mentionnent par la suite la proximité en LSF entre ‘humanité’ et ‘homme’ – dans le sens de personne de genre masculin –. En effet, la distinction entre ces deux signes se fait sur le nombre de doigts présents dans la configuration : index-pouce pour [homme-pince] (Cf. Tableau 6, 4ème illustration), index-majeur-pouce pour [humain·e-3doigts] (Cf. Tableau 6, 1ère illustration) ou tous les doigts pour [humain·e-main] (Cf. Tableau 6, 2ème illustration). En s’appuyant sur les signes inscrits dans les dictionnaires du XIXè siècle, Yves Delaporte (2007) indique d’ailleurs que [humain·e-3doigts] est un dérivé de [homme-pince] et que le signe utilisé au XIXème siècle pour ‘homme’ se retrouve dans [humain·e-tempe] (Cf. Tableau 6, 3ème illustration). Pour faire référence à l’humanité, la LSF reprend la forme de la moustache que l’on a dans [homme-pince] – caractéristique attribuée aux hommes – même s’il intègre tout de même dans sa signification les femmes et les enfants. Le rapprochement entre ces deux éléments rappelle que dans la langue et dans la société, « le masculin peut désigner aussi bien des hommes que des femmes, tandis que le féminin, lui, ne désigne jamais l’ensemble de l’humanité. Le sens du masculin est le sens « générique » (humain absolu) ; le sens du féminin est « femelle » (humain spécifique). » (Abbou, 2022, p. 36). L’attribut masculin de la moustache est donc la référence saillante qui a été sélectionnée pour représenter l’ensemble de la population. Le lien entre le signe [homme-pince] et les différentes variantes pour ‘humain·e’ n’a pas fait l’unanimité chez les enquêté·e·s. La configuration « 3 » (comme dans [humain·e-3doigts] et [humain-tempe]) a pu être perçue comme l’ensemble homme, femme, enfant, où chaque doigt représente une personne, et non en rapport avec le signe [homme-pince].
Tableau 6. Description des différentes variantes pour ‘humain·e’26 et ‘homme’
Pour poursuivre sur ‘homme’, si l’on remonte à la moitié du XIXème siècle, nous apprenons dans le traité de Blanchet (1850) et dans la méthode de l’abbé Lambert que ce dernier est le « signe de lever et remettre le chapeau sur sa tête » (Lambert, 1865, p. 95). ‘Homme’ ne se signe plus de cette manière aujourd’hui, en revanche le signe a perduré et a désormais pris le sens de ‘hommage’, peu importe le genre de la personne qui rend ou à qui l’on rend hommage27. Il est ainsi intéressant de voir qu’en LSF, le signe pour signifier hommage soit l’ancien signe de ‘homme’ au sens de personne masculine.
Par ailleurs, cette prégnance donnée au masculin peut se retrouver dans des signes composés comme [parents-index-bouche]. Ces signes qui peuvent paraitre neutres en termes de genre ou même égalitaires puisque reprenant à la fois le masculin et le féminin reprennent en réalité la forme générale dans une paire canonique du masculin placé en premier, donc en situation d’autorité, puis en second, le féminin (Abbou, 2022). Dans le signe [parents-index-bouche], avant que celui-ci ne devienne opaque, on voyait successivement ‘père’ et ‘mère’ (Delaporte, 2007) et non l’inverse : est-ce seulement le principe d’économie articulatoire ou peut-on y voir d’autres raisons ?28
Un autre concept, quant à lui, s’appuie non pas sur un attribut physique mais sur l’action souvent réalisée dans ce contexte. Il s’agit de ‘gynécologue’ dont la configuration des index pliés représente le fait d’écarter les jambes. La variante [gynécologue-index] (Cf. Tableau 7, 1ère illustration) a été perçue par l’une de nos enquêtées comme discriminante et inadaptée parce que, d’une part, elle met l’accent sur l’action réalisée par la personne qui consulte et, d’autre part, une consultation gynécologique n’implique pas nécessairement un examen interne. Personnellement, elle préfère utiliser [gynécologue-majeurs] (Cf. Tableau 7, 2ème illustration) qui est plus adapté et logique, bien qu’il ne soit pas encore très diffusé hors du monde féministe. Cet avis n’est pas partagé par une autre de nos enquêtées qui ne voit dans [gynécologue-index] que l’iconicité de la LSF et ne trouve pas nécessaire d’avoir une autre proposition. Nous avons vu d’autres personnes signer [gynécologue-majeurs] dans les vidéos de Média Pi29, mais les entretiens nous indiquent que ce signe ne s’est pas encore diffusé.
Tableau 7. Description des variantes pour ‘gynécologue’
Les variantes [humain·e-3doigts] et [humain·e-main] entretiennent des relations phonologiques, seule la configuration change légèrement. [humain·e-3doigts] et [humain·e-tempe] peuvent également être des variantes phonologiques : l’emplacement est modifié et il y a une rotation du poignet pour [humain·e-tempe], les variantes sont proches. En suivant la même logique pour [noir·e-N-nez] et [noir·e-main-joue], [humain·e-tempe] et [humain·e-3doigts] sont des variantes phonologiques mais [humain·e-3doigts] et [humain·e-main] ne sont pas des variantes phonologiques. Les deux variantes de ‘gynécologue’ ne partagent aucun paramètre : les configurations et les mouvements diffèrent, l’une est dans l’espace neutre et l’autre sur le bas ventre. Dès lors, la variation est lexicale.
6. Conclusion
À travers les différents concepts présentés et analysés, il ressort que les locuteur·rice·s, par le biais de leur association, collectif, travail ou de leur propre initiative, peuvent être actif·ve·s sur la sensibilisation des groupes minor(is)és au sein de la communauté Sourde et des signes qui sont en lien avec ces groupes. Au croisement de plusieurs groupes minorisés (Hambye, 2019), ayant ou non l’un des traits d’un groupe majoritaire (Guillaumin, 1985), certains membres de ces groupes de la communauté Sourde produisent une réflexion autour de ces signes, qu’ils aient déjà plusieurs variantes lexicales ou phonologiques ou qu’ils soient nouveaux.
Ainsi, il ressort que certain·e·s locuteur·rice·s associent un caractère stigmatisant à plusieurs signes qui désignent des personnes et tentent de trouver des alternatives pour effacer cette valeur négative. Ces alternatives ne sont pas acceptées de tous·tes, ou pas encore très diffusées pour certaines variantes. Nous ne pouvons pas déclarer, pour le moment, qu’une variante supplante une autre, mais la volonté d’éviter la propriété formelle ressentie comme discriminantes mène à diverses propositions. En s’appuyant sur notre corpus d’entretiens, nous pouvons nous rendre compte que l’aspect péjoratif n’est pas vu et vécu de la même manière en fonction des personnes et que les représentations diffèrent. Par exemple, pour les signes liés aux origines ethniques des personnes, les interviewé·e·s les plus âgé·e·s (tous·tes blanc·he·s) ont indiqué qu’iels n’adopteraient pas la variante [noir·e-visage] parce que [noir·e-N-nez] utilisé jusqu’à présent n’était à leurs yeux pas péjoratif, quoi qu’en disent les autres personnes Sourdes. Le phénomène inverse est observé chez certain·e·s locuteur·rice·s plus jeunes qui font un effort conscient pour adopter la variante la moins stigmatisante et s’adapter aux choix de leur interlocuteur·rice. Il semblerait qu’une variable générationnelle puisse être un facteur explicatif quant à l’utilisation de certaines variantes. Tous les concepts analysés dans cet article ont en commun la remise en cause de la configuration et/ou de l’emplacement en y associant un caractère discriminant ou péjoratif : caractéristique physique stéréotypée, sexualité, rapport à un mot français péjoratif ou exclusion d’une partie de la population. Pour faire face à cette situation, d’autres variantes apparaissent dans le lexique, elles peuvent être reliées phonologiquement ou non. Sur les cinq concepts que nous avons présentés et analysés dans cet article, il semble y avoir davantage de variations phonologiques que de variantes lexicales, avec néanmoins de la variation lexicale pour trois des concepts présentés ici : certaines variantes pour ‘noir·e’, certaines variantes pour ‘lesbienne’ et les variantes pour ‘gynécologue’. Cependant cette classification en variantes phonologiques et variantes lexicales peut être revue en prenant en compte le sens social (sens connotatif) attribué aux variantes dans la distinction phonologique vs lexical (Fenlon et al., 2015). Par exemple, les variantes [lesbienne-MP-menton] et [lesbienne-P3-menton] ou [noir·e-N-nez] et [noir·e-N-joue] ne partagent pas la même connotation, par conséquent, elles pourraient être considérées comme variantes lexicales et non phonologiques même si un seul paramètre les distingue les unes des autres.
L’analyse du lexique et des différentes variantes n’a pas pour objectif de catégoriser la LSF comme une langue pour lesquelles les unités lexicales portent en elles-mêmes un caractère raciste, LGBTphobe ou sexiste mais d’observer le fait que certains paramètres constitutifs des signes peuvent engendrer une connotation péjorative pour certaines personnes. La LSF n’est d’ailleurs pas la seule langue des signes concernée par ces réflexions sur les signes, et nos questionnements sont dans le prolongement, par exemple, de ceux de Stamp et al. (2014) sur les manières de signer ‘Inde’ et ‘Chine’ ou ceux de Schmitz (2021) sur le lexique LGBTQIA+. Si nous avons séparé les trois thèmes dans cet article pour plus de clarté, certains arguments invoqués dans la variation sont transversaux et renforcent ainsi la dimension intersectionnelle. Les signeur·euse·s qui s’identifient à l’un ou plusieurs des groupes tentent de s’emparer de ce lexique et de proposer des signes où prime le respect et qui soient en accord avec le sens et leurs valeurs.
Qu’une variante finisse par s’imposer ou que la coexistence entre plusieurs variantes se poursuive, les réflexions et débats entre locuteur·rice·s, l’émergence de variantes, la création de nouveaux signes en parallèle des nouveaux mouvements sociaux prouvent que, même en tant que langue mino(ri)sée, la LSF est une langue résiliente faisant preuve de vitalité linguistique (Gobet, 2020).


![Illustration 1 : [culture-sourde] à partir de [culture] (Sennikova et Garcia, 2018, p. 139)](docannexe/image/2263/img-2.png)





