1. Introduction
Qu’elles soient communiquées par des expressions faciales, des comportements corporels ou des mots, les travaux en psycholinguistique sur les mots émotionnels caractérisent les émotions selon leur valence et leur intensité (p. ex., Russell, 1980). La valence correspond au caractère négatif (désagréable), positif (agréable) ou neutre d’une émotion. Quant à l’intensité, elle caractérise l’amplitude de la stimulation vécue, variant de faible à forte (Lang, 1995 ; Bradley & Lang, 1999 ; Bradley, Codispoti, Cuthbert & Lang, 2001). L’expression d’émotions négatives d’intensité élevée peut se manifester par l’emploi de jurons (p. ex., Janschewitz, 2008 ; Jay, 2009 ; Sulpizio et al., 2024). Parmi les fonctions qui ont été documentées au sujet de ces derniers (régulation des échanges conversationnels, cohésion sociale, marqueur identitaire, etc., voir Stapleton, 2010), le sentiment de libération d’une tension émotionnelle est la plus fréquemment relevée dans la littérature (p. ex., Janschewitz, 2008 ; Jay, 2009 ; Jay & Janschewitz, 2008). Bien que les jurons puissent parfois transmettre un message positif (Byrne, 2018), ils sont principalement associés à une émotion négative d’une forte intensité (Feldman, Lian, Kosinski & Stillwell, 2017; Janschewitz, 2008 ; Reilly, Kelly, Zuckerman, Twigg, Wells, Jobson & Flurie, 2020 ; Rassin & Muris, 2005 ; Sulpizio et al., 2024).1 Cette association ne tient pas uniquement à leur charge émotionnelle – d’autres mots peuvent être perçus comme très négatifs sans toutefois être stigmatisés –, mais tient aussi à leur statut socialement transgressif d’un concept jugé tabou (Matusz, 2017), à savoir d’ordre sexuel, religieux, scatologique, voire racial (Bergen, 2016). Cela résulterait du fait qu’ils sont étiquetés comme « mauvais » ou socialement inacceptables (Janschewitz, 2008). En effet, c’est leur caractère transgressif – intériorisé dès un jeune âge – qui confère aux jurons une charge émotionnelle particulièrement marquée (Jay, King & Duncan, 2006).
Une autre raison pouvant expliquer cette association entre jurons et émotion peut s’expliquer par leur manque de contenu dénotatif (Jay, 2009). Contrairement à la dénotation, qui renvoie au sens objectif ou à celui qu’on trouve dans un dictionnaire, la connotation fait référence à la dimension affective ou émotionnelle qu’un juron évoque (Jay, 2018). Ainsi, ces mots sont compris principalement à travers leur charge connotative, servant moins à désigner une réalité précise et concrète qu’à exprimer une attitude ou une émotion (Jay, 2018). À titre d’exemple, quelqu’un qui jure en utilisant le mot merde ne fait certainement pas référence à des excréments, mais tend plutôt à communiquer une réaction émotionnelle. Sous cette perspective, la partie connotative persiste, teintée des attitudes négatives associées à la transgression symbolique du mot (Jay, 2009). Cette perception négative est transmise au fil des générations, continuant d’influencer la manière dont les jurons sont perçus dans une société donnée (Janschewitz, 2008).
La présente recherche porte sur la fonction émotionnelle associée aux sacres du français québécois (FQ), jurons dérivés du vocabulaire de l’Église catholique. La facette émotionnelle des sacres est mentionnée dans la littérature (p. ex., Bässler, 2008 ; Dostie, 2015a, 2015b ; Légaré & Bougaïeff, 1984; Matačiūnaitė & Vitkauskienė, 2010), mais n’a cependant jamais été testée expérimentalement. L’objectif de la présente étude est donc de tester l’idée selon laquelle les sacres du FQ sont associés aux émotions. À travers l’examen de leur impact sur l’attention, cette étude cherche à clarifier le rôle émotionnel des sacres du FQ en utilisant la tâche de Stroop émotionnelle, un paradigme reconnu pour étudier la réaction aux mots émotionnels, y compris les jurons, en français hexagonal comme dans d’autres langues (Bertels & Kolinsky, 2015 ; Bertels, Kolinsky, Pietrons & Morais, 2011 ; MacKay, Shafto, Taylor, Marian, Abrams & Dyer, 2004 ; Siégrist, 1995). L’étude contribue à mieux comprendre un aspect sémantique des sacres du FQ qui n’a pas encore été investigué, notamment au moyen d’outils expérimentaux issus de la psycholinguistique.
1.1 Effets attentionnels de la charge émotionnelle des jurons
En psycholinguistique, une méthode pour évaluer la charge émotionnelle des jurons consiste à examiner comment ils affectent l’attention portée à une tâche (Anderson, 2005). Dans ce contexte, l’attention sélective permet de filtrer les stimulations environnantes afin de privilégier les éléments pertinents pour la tâche en cours, tout en inhibant les distracteurs (Duncan, 1999). À l’aide de divers paradigmes expérimentaux, il a été observé que les termes hautement émotionnels, lorsqu’employés comme distracteurs, viennent ralentir la performance des participant·e·s (Anderson, 2005 ; Arnell, Killman & Fijavz, 2007 ; Aquino & Arnell, 2007 ; Guillet & Arndt, 2009 ; Hansen, McMahon, Burt & de Zubicaray, 2017 ; Hansen, McMahon & de Zubicaray, 2019 ; Weaver, Lauwereyns & Theeuwes, 2011 ; White, Abrams, LaBat & Rhynes, 2016 ; White, Abrams, Koehler & Collins, 2017). À cet égard, des recherches ont suggéré que les stimuli à valence négative sont plus difficiles à inhiber que les informations plus positives (Estes & Adelman, 2008 ; Estes & Verges, 2008). Une explication repose sur la vigilance automatique, soit une réaction immédiate de l’attention visant à sélectionner des informations à connotation négative, même lorsque celles-ci ne sont pas pertinentes pour la tâche en cours (Pratto & John, 1991 ; Pratto, 1994). L’idée avancée est que tout ce qui peut déstabiliser l’individu requiert une attention immédiate. Puisque les ressources attentionnelles sont redirigées vers les stimuli négatifs afin de les traiter en priorité, il en résulte une interruption temporaire du traitement des autres informations (Algom, Chajut & Lev, 2004). Selon cette perspective, les jurons, étant perçus comme associés à une émotion négative, devraient alors affecter l’attention portée à une tâche de la même manière que d’autres types de mots émotionnellement négatifs.
1.2 Stroop émotionnel
L’observation de la vigilance automatique liée aux jurons peut s’effectuer au moyen de la tâche de Stroop émotionnelle (Siégrist, 1995), tâche dérivée de la tâche de Stroop (Stroop, 1935). La tâche de Stroop émotionnelle consiste à afficher visuellement des mots émotionnels dans différentes couleurs d’encre sur un écran. Les participant·e·s doivent identifier aussi rapidement que possible la couleur de l’encre du mot écrit qui s’affiche à l’écran tout en ignorant le sens de ce mot. Par exemple, si le mot joie écrit en bleu s’affiche à l’écran, les participant·e·s doivent signaler que le mot est écrit à l’encre bleue aussi vite que possible tout en ignorant le sens du mot (Augustinova, Almeida, Clarys, Ferrand, Izaute, Jalenques & Silvert, 2016). Ainsi, les mots représentent les stimuli de l’expérience.
Or, la charge émotionnelle des stimuli influence le temps de réaction à l’identification de la couleur. L’effet Stroop émotionnel se manifeste par une interférence plus marquée des mots négatifs sur les temps de réaction, comparativement aux mots positifs. En effet, le temps nécessaire pour nommer la couleur de l’encre d’un mot négatif est significativement plus long que pour un mot neutre (McKenna & Sharma, 1995). Dans ce contexte, la charge émotionnelle d’un mot négatif interfère avec l’attention sélective, entravant ainsi le traitement de la couleur de l’encre (MacKay & Ahmetzanov, 2005 ; MacKay et al., 2004 ; Siégrist, 1995). Par conséquent, la tâche de Stroop émotionnelle induit un conflit sémantique lors du traitement lexical des mots. Bien que le sens des mots soit traité automatiquement, les mots à forte charge émotionnelle captent davantage l’attention, ce qui retarde l’accès à l’information visuelle liée à la couleur de l’encre (Augustinova & Ferrand, 2007, 2012 ; Ferrand & Augustinova, 2014). L’interférence résulterait ainsi du décalage entre la lecture rapide et involontaire du mot, qui active son sens, et l’identification de la couleur de l’encre, qui exige un effort d’inhibition pour surmonter cette activation (Maquestiaux, 2017). Les participant·e·s doivent donc inhiber la réponse automatique liée au sens du mot et se concentrer sur la tâche spécifique d’identification de la couleur de l’encre.
En somme, l’effet Stroop émotionnel montre que le système attentionnel est rapidement capturé par les mots négatifs, y compris les jurons (Sutton & Altarriba, 2008). Il est donc plus coûteux d’inhiber leur charge émotionnelle, car cela requiert une attention supplémentaire pour faire abstraction de celle-ci et accomplir la tâche d’identification de la couleur. Il en résulte une difficulté à inhiber le traitement sémantique des mots négatifs pour identifier la couleur de l’encre (MacKay & Ahmetzanov, 2005 ; MacKay et al., 2004). Ainsi, les temps de réaction pour identifier la couleur sont plus longs lorsqu’il s’agit de jurons, comparativement à des mots neutres ou positifs.
À la lumière de ce qui a été décrit jusqu’à présent, d’un point de vue psycholinguistique, un juron est une expression à forte charge émotionnelle, généralement associée à une émotion négative intense. Souvent détaché de sa signification première, il tire sa force de sa connotation et de son caractère socialement transgressif. Cette charge émotionnelle capte l’attention et peut interférer avec d’autres tâches, ce qui renforce son impact sur l’attention et la réaction émotionnelle. Cette caractérisation des jurons gagnerait néanmoins à être affinée en prenant en compte les variations culturelles, pragmatiques et contextuelles liées à l’usage de ce type de mots.
1.3 Les sacres du FQ
Les sacres du FQ proviennent du lexique de l’Église. Ils représentent la forme de juron (p. ex., criss) typique du FQ (Pichette, 1980). Ils ont pris naissance notamment en réaction à la forte présence du clergé au cours de l’histoire du Québec (Bougaïeff, 1980 ; Charest, 1974). Pour Vincent (1982), la formation des sacres du FQ, tels qu’utilisés aujourd’hui, résulte de trois étapes de transformation. D’abord, ils ont perdu leur fonction référentielle, ce qui a engendré une perte de sens par rapport à leur sens initial. Les sacres ne sont par conséquent plus employés comme des références explicites au sacré ou à la religion (Charest, 1974 ; Paul, 2022 ; Robles Y Gayol, 2001 ; Vincent, 1982). Ensuite, ils ont acquis une fonction expressive, soit leur usage pour véhiculer un message de nature émotionnelle. Cette fonction serait notamment passée par le biais d’interjections. Enfin, les sacres ont été relexicalisés, ce qui leur a permis de s’intégrer aux règles grammaticales du FQ et de se manifester sous diverses formes.
Plusieurs travaux ont documenté le caractère relexicalisé des sacres du FQ. Dans les recherches de Bibeau et Bourget (2003), Charette (1999), Gérard (1978) et Léard (1997), on observe par exemple l’intégration des sacres dans des groupes nominaux, comme le montrent les exemples (1) à (3) :
|
(1) L’ostie de fou a failli m’écraser. (Charette, 1999) |
|
(2) Mon sacrament de char est encore au garage. (Charette, 1999) |
|
(3) Le tabarnak, il nous a encore volé. (Charette, 1999) |
Comme le suggèrent Charrette (1999), Gérard (1978) et Léard (1997), la perte de sens avec leur référent d’origine permet aux sacres d’être employés de manière récursive en introduisant la préposition de entre chaque sacre (4) et (5) :
|
(4) Mon ostie de calice de tabarnak. (Gérard, 1978) |
|
(5) Crisse de tabarnak. (Charette, 1999) |
Les sacres ont également la possibilité d’être employés sous forme de verbe. Les études de Blanchet (2017), Dostie (2015b), Larrivée (2007) et Paul (2022) ont par exemple souligné l’emploi des sacres dans des structures actancielles à trois arguments (sujet-objet/patient-lieu/cible), comme en (6) et (7). Il est également possible de produire des formes avec des préfixes dans des phrases à deux arguments (Bougaïeff, 1980), comme le montrent les exemples (8) et (9) :
|
(6) Léo a crissé son verre de lait par terre. (Dostie, 2015b) |
|
(7) Il crisse le vieux chat errant dans une cage. (Blanchet, 2017) |
|
(8) Moi, je m’en contrecrisse. (Bougaïeff, 1980) |
|
(9) Je décâlisse d’ici. |
Les études de Baronian et Tremblay (2017), Charette (1999) et Léard (1997), ont discuté de la formation d’adverbes avec le suffixe -ment, comme le montrent les exemples (10) et (11). À cela, Légaré et Bougaïeff (1984) proposent que la préposition en suivi d’un sacre permette de former un groupe adverbial contenant un sacre, comme en (12) et (13) :
|
(10) Elle courait crissement vite. (Baronian & Tremblay, 2017) |
|
(11) Je me suis fait crissement chier à faire cette job plate-là. (Charette, 1999) |
|
(12) Il est fort en baptême. (‘il est très fort’) (Légaré & Bougaïeff, 1984) |
|
(13) Ça, ça le gruge en tabarnak. (‘ça le gruge beaucoup’) (Légaré & Bougaïeff, 1984) |
Toutefois, en raison de leurs propriétés discursives, les formes interjectives, comme en (14) et (15), semblent être les plus courantes (Bässler, 2008 ; Drescher, 2009 ; Vincent, 1993) :
|
(14) Crisse! Léo a mis le cendrier dans la poubelle. (Dostie, 2015b) |
|
(15) Tu peux bien coucher sur le plancher, câlice. (Drescher, 2009) |
Si les exemples présentés suggèrent que les sacres du FQ peuvent être employés sous diverses formes grammaticales, il est à noter que ces exemples ne sont pas exhaustifs. Un aperçu linguistique détaillé va au-delà de l’objectif de la présente recherche. Pour une revue plus complète, voir les travaux de Dostie (2015a), Drescher (2009), Léard (1997), Légaré et Bougaïeff (1984), ainsi que ceux de Matačiūnaitė et Vitkauskienė (2010).
Concernant l’aspect émotionnel des sacres, c’est le caractère intense qui est le plus souligné (voir Bilodeau, 2001 ; Mercier, 1986 ; Vincent, 1982). Le niveau d’intensité tend à varier parmi les sacres. Par exemple, les sacres comme tabarnak, câliss, criss et ostie sont considérés comme les plus intenses (voir Dostie, 2015 ; Vermette, 2010), voire les plus vulgaires (Paul, 2022). La valence des sacres, pour sa part, est présentée comme pouvant être positive et négative (Bilodeau, 2001 ; Dostie, 2015). Par ailleurs, l’étude de Vincent (1982) semble être la seule à avoir examiné la facette émotionnelle des sacres. Un groupe de 100 locuteur·rice·s natif·ve·s du FQ a pris part à sa recherche. Ces participant·e·s ont rempli deux questionnaires sur les sacres. L’une des questions posées visait la fonction principale des sacres dans la langue. Vincent (1982) a observé que plus de 80% des répondant·e·s indiquaient que la fonction principale des sacres était l’expression des émotions, notamment des émotions négatives (p. ex., la colère).
Dans le cadre de la présente étude, les sacres du FQ désignent toute occurrence d’un mot d’origine chrétienne ayant perdu, en tout ou en partie, son contenu dénotatif religieux, le rendant ainsi plus abstrait. Il en résulte des unités lexicales qui s’intègrent de manière flexible à la grammaire de la langue et dont la fonction principale est de véhiculer un message chargé d’intensité, généralement de valence plus négative que positive. Ainsi, sur le plan affectif, une valence négative est présumée. Cela est d’abord motivé par l’association entre jurons et émotions négatives rapportée par les locuteur·rice·s d’autres langues (Feldman et al., 2017; Rassin & Muris, 2005 ; Sulpizio et al., 2024), mais aussi par la forte relation entre valence négative et intensité élevée (Montefinese, Ambrosini, Fairfield & Mammarella, 2014 ; Reilly et al., 2020). Par conséquent, reconnaître que les sacres véhiculent une forte intensité implique de leur associer une valence négative.
1.4 La présente étude
Les études antérieures sur les sacres du FQ suggèrent une association entre sacres et charge émotionnelle, mais aucune n’a testé cette hypothèse expérimentalement (p. ex., Bässler, 2008 ; Dostie, 2015a ; Vincent, 1982). Les recherches antérieures se sont plutôt intéressées à cette question d’un point de vue linguistique. À l’exception de l’observation formulée par Vincent (1982), selon laquelle les locuteur·rice·s tendent à attribuer une valeur émotionnelle négative aux sacres du FQ, aucune étude n’a à ce jour testé cette hypothèse de manière expérimentale. La présente recherche propose d’explorer cette question à l’aide de la tâche de Stroop émotionnelle, en utilisant comme stimuli des sacres, des mots négatifs, des mots positifs et des mots neutres. L’hypothèse générale est que les sacres du FQ se comportent comme des mots émotionnels à forte intensité, dont la valence est globalement négative. En conséquence, ils devraient produire une interférence attentionnelle dans la tâche de Stroop émotionnelle. Il est ainsi attendu que les temps de réaction pour les sacres soient plus longs que pour les mots neutres, et qu’ils se rapprochent de ceux des mots négatifs plutôt que de ceux des mots positifs.
2. Méthode
2.1 Participant·e·s
Vingt-quatre (N = 24) participant·e·s ayant le FQ comme langue maternelle (15 femmes, 7 hommes, 2 personnes non binaires) âgé·e·s de 18 à 35 ans (M = 25,74; ÉT = 4,20) ont pris part à l’étude, laquelle a eu lieu en 2024. Ces personnes résidaient dans la région de Montréal au moment de la collecte et étaient aux études collégiales ou universitaires.2 À l’exception d’une seule personne, aucune ne pratiquait de religion. Les 24 participant·e·s ont déclaré avoir une vue normale ou corrigée et n’avoir aucun problème de daltonisme.
2.2 Stimuli
Les stimuli ont été contrôlés lors d’une étude pilote au cours de laquelle 120 mots ont été évalués par 36 locuteur·rice·s natif·ve·s du FQ.3 Aucune base lexicale normative en FQ n’existait au moment de l’étude, il a donc été nécessaire de la concevoir avant de mener la collecte de données principale. La banque de 120 mots comprenait des mots négatifs, positifs, neutres et des sacres. Les mots négatifs, positifs et neutres ont été sélectionnés à partir des normes lexicales de l’anglais d’Eilola et Havelka (2007) et de Janschewitz (2008), puis ont été traduits vers le FQ par deux bilingues anglais-FQ. Les sacres ont été sélectionnés à partir d’une liste récente considérée comme comprenant les sacres les plus courants en FQ (Dostie, 2015a ; Paul, 2022).
Les 36 participant·e·s ont évalué chaque mot selon quatre caractéristiques lexicales à l’aide d’une échelle de Likert à 8 points.
-
Pour la valence émotionnelle : Indiquez à quel point le mot donné est positif ou négatif lorsqu’utilisé en français québécois (1 = Extrêmement positif, 8 = Extrêmement négatif);
-
Pour l’intensité : les locuteurs et locutrices du français québécois utilisent le terme présenté ci-dessus de manière (1 = Pas du tout intense émotionnellement, 8 = Toujours intense émotionnellement);
-
Pour l’offensivité : Situez le mot qui figure en gras ci-dessus selon son niveau d’offensivité lorsqu’il est employé par un locuteur ou une locutrice du français québécois (1 = Pas du tout offensant, 8 = Extrêmement offensant)
-
Pour la fréquence d’usage en français québécois : Indiquez à quelle fréquence vous rencontrez ce mot en français québécois (par exemple, dans une conversation, à la radio, dans un film ou à la télévision, sur le web, etc.) (1 = Jamais, 8 = Toujours).
La longueur orthographique a été comptée manuellement. La fiabilité interne des résultats a été calculée en utilisant les valeurs du coefficient d’Alpha de Cronbach (α). Les résultats montrent de bons accords interjuges (valence α = 0,955; intensité α = 0,983; offensivité α = 0,987; fréquence α = 0,988), suggérant des intercorrélations fiables et cohérentes entre chaque participant·e dans leur façon d’évaluer les mots d’après les différentes conditions (Field, 2009 ; Gignac, 2023).
Parmi ces 120 mots, 28 ont été sélectionnés et répartis en quatre listes correspondant à quatre catégories de mots, qui ont servi de stimuli pour la tâche de Stroop émotionnelle (voir le Tableau 1). Il y avait donc 7 sacres, 7 mots négatifs, 7 mots positifs et 7 mots neutres. Il a été jugé nécessaire de réduire le nombre de mots par catégorie à 7 items, ce qui correspond au nombre de sacres reconnus comme étant les plus représentatifs de cette catégorie (Dostie, 2015a ; Paul, 2022 ; Vermette, 2010).
|
Liste des stimuli |
|||
|
Sacres |
Mots négatifs |
Mots positifs |
Mots neutres |
|
câlisse |
agonie |
confort |
chaise |
|
calvaire |
émeute |
espoir |
fauteuil |
|
ciboire |
horreur |
gloire |
meuble |
|
crisse |
massacre |
intimité |
mixeur |
|
ostie |
panique |
miracle |
sécheuse |
|
sacrament |
suicide |
paradis |
serviette |
|
tabarnak |
torture |
richesse |
table |
Tableau 1. Liste des 28 stimuli utilisés pour la tâche de Stroop émotionnelle.
Le Tableau 2 présente les données de valence, intensité, offensivité, fréquence et longueur orthographique pour chaque catégorie de mot. Suivant les recommandations de Larsen, Mercier et Balota (2006) et Larsen, Mercier, Balota et Strube (2008), les catégories de mots ont été contrôlées de sorte qu’elles aient le même nombre de caractères orthographiques (F(3, 24) = 0,103; p > 0,05) et la même fréquence d’emploi (F(3, 24) = 0,601; p > 0,05). Pour la valence, une analyse de la variance (ANOVA) a permis de montrer des différences significatives (F(3, 24) = 319,315; p < 0,001). Un test post-hoc de Bonferroni ajusté a indiqué que chaque catégorie de mot avait une valence distincte (p < 0,001), à l’exception des sacres et des mots négatifs qui avaient des niveaux de valence similaires (p > 0,05). Quant à l’intensité, une ANOVA a révélé une différence significative d’intensité entre les différentes listes de mots (F(3, 24) = 251,899; p < 0,001). Un post-hoc de Bonferroni ajusté a montré des différences significatives entre chaque catégorie de mot selon leur niveau d’intensité (p < 0,001), à l’exception des sacres et des mots négatifs, dont les niveaux d’intensité étaient similaires (p > 0,05). Enfin, l’offensivité s’est avérée différente entre les catégories de mots (F(3, 24) = 198,112; p < 0,001). Un post-hoc de Bonferroni ajusté a montré que les mots négatifs étaient plus offensants que les mots positifs et neutres (p < 0,001), mais moins offensants que les sacres (p > 0,05). Quant aux mots neutres et positifs, ces deux catégories étaient similaires en termes d’offensivité (p > 0,05) et moins offensives que les sacres et les mots négatifs (p < 0,001).
|
Mots |
Valence |
Intensité |
Offensivité |
Fréquence |
Longueur |
||||||||||
|
M |
ÉT |
M |
ÉT |
M |
ÉT |
M |
ÉT |
M |
ÉT |
||||||
|
Sacres |
5,96 |
1,08 |
5,93 |
1,87 |
4,89 |
1,94 |
4,77 |
2,14 |
7,14 |
1,35 |
|||||
|
Négatifs |
7,30 |
0,92 |
6,74 |
1,37 |
2,80 |
2,36 |
4,32 |
1,90 |
6,86 |
0,69 |
|||||
|
Positifs |
2,25 |
1,20 |
4,52 |
1,94 |
1,26 |
0,76 |
4,37 |
1,95 |
7,00 |
0,82 |
|||||
|
Neutres |
3,50 |
1,20 |
1,46 |
1,05 |
1,16 |
0,67 |
4,49 |
2,31 |
6,96 |
1,07 |
|||||
|
Tableau 2. Moyennes (M) et écart-type (ÉT) de chaque catégorie de mot selon les caractéristiques lexicales contrôlées pour la tâche de Stroop émotionnelle4. |
|||||||||||||||
2.3 Tâche de Stroop émotionnelle
La tâche de Stroop émotionnelle a été programmée sur la plateforme PCIbexFarm (Zehr et Schwartz, 2018). Les participant·e·s ont réalisé la tâche sur un ordinateur portable ThinkPad T495 (Lenovo, écran de 14 pouces). Un clavier filaire HP 150 QWERTY a été utilisé pour l’identification des couleurs. La distance entre les participant·e·s et l’écran était de 60 centimètres. Quatre couleurs ont été utilisées pour la tâche. Il y avait donc quatre touches du clavier dont chacune était identifiée d’une étiquette de couleur dédiée à l’identification des réponses : « v » pour rouge, « b » pour bleu, « n » pour vert et « m » pour jaune. Il était demandé aux participant·e·s de répondre avec leur main dominante. De l’index à l’auriculaire, le même doigt devait toujours être associé à la même couleur pour répondre. Les participant·e·s ont reçu la consigne d’identifier la couleur de l’encre du mot à l’écran le plus vite possible sans commettre d’erreur tout en ignorant le sens du mot à l’écran.
La Figure 1 expose la structure de la tâche de Stroop émotionnelle qui a été utilisée. Les stimuli étaient présentés individuellement au centre de l’écran sur un fond noir. La police d’écriture utilisée était Calibri, en minuscule et avec une taille de 60 points. Les stimuli restaient à l’écran jusqu’à ce qu’une réponse soit rapportée. Chaque stimulus était séparé par des croix de fixation « +++++ » de 300 millisecondes (ms) afin de stabiliser le regard des participant·e·s sur l’emplacement du stimulus de l’essai suivant.
Figure 1. Structure de la tâche de Stroop émotionnelle.
La tâche de Stroop émotionnelle a été réalisée en condition pure. Les mots étaient présentés de manière aléatoire, mais regroupés par catégorie, suivant un ordre fixe : sacres > mots neutres > mots négatifs > mots positifs.5 Bien que cette procédure puisse être critiquée, elle présente l’avantage de contrôler la variabilité dans la présentation des stimuli, permettant ainsi une comparaison plus précise des effets cognitifs sans l’influence de l’ordre d’apparition (p. ex., Ashley & Swick, 2009 ; LaMonica, Keefe, Harvey, Gold & Goldberg, 2010). Un des défauts de la tâche de Stroop émotionnelle réside dans l’effet de familiarité (Algom et al., 2004 ; MacKay et al., 2004). Par conséquent, si les sacres avaient été présentés en fin de tâche, les temps de réaction auraient pu refléter une facilitation due à l’apprentissage de la tâche plutôt qu’un effet émotionnel réel. De même, une présentation totalement aléatoire des différentes catégories de mots aurait pu entraîner des temps de réaction similaires pour les mots neutres et positifs par rapport aux sacres et aux mots négatifs, compromettant ainsi l’interprétation des résultats (p. ex., Bertels & Kolinsky, 2015 ; Bertels et al., 2011 ; Frings, Englert, Wentura & Bermeitinger, 2010 ; Kunde & Mauer, 2008).
La tâche a été conçue de manière que chaque mot soit affiché une fois dans chacune des quatre couleurs (rouge, bleu, vert et jaune). Puisqu’il y avait quatre blocs de mots, sept mots dans chaque bloc et quatre couleurs différentes apparaissant une fois pour chaque mot, chaque bloc avait un total de 28 essais. La tâche complète comprenait 112 essais. Le même mot et la même couleur ne se suivaient jamais deux fois de suite. Il y avait une pause de 50 secondes entre chaque bloc.
2.4 Procédure
Les participant·e·s ont été recruté·e·s en ligne et ont été testé·e·s individuellement dans le même laboratoire de recherche à l’UQAM. L’objectif de l’étude n’a pas été entièrement explicité au préalable. Il a plutôt été dit que le but était d’étudier la perception de l’intensité des mots en FQ. Une fois arrivé·e·s, les participant·e·s ont lu et signé un formulaire de consentement, puis ont été soumis·e·s à la tâche de Stroop émotionnelle. Un court questionnaire sociodémographique (âge, genre, etc.) a été rempli. Les participant·e·s ont finalement reçu une compensation de 20 dollars canadiens pour leur participation. L’objectif de l’étude a été révélé aux participant·e·s à la fin de chaque rencontre durant le débriefing. L’étude a été approuvée conformément aux lignes directrices du comité d’éthique de la recherche de l’Université du Québec à Montréal (protocole #2024-6583).
3. Résultats
Les résultats ont été analysés à l’aide du logiciel SPSS-27. Le seuil de significativité adopté pour les analyses était fixé à 0,05, avec un intervalle de confiance de 95%. La distribution normale des données a été vérifiée en examinant le degré d’asymétrie, les histogrammes de distribution, ainsi que les diagrammes de probabilité quantile-quantile (Q-Q plots) pour chaque catégorie de mots (Levshina, 2015). Dans ce qui suit, l’analyse des erreurs sera d’abord présentée, suivie de l’analyse des temps de réaction. Enfin, une analyse complémentaire est proposée en fin de section. Les analyses statistiques reposent sur des analyses de la variance (ANOVA) à mesures répétées. Elles ont été effectuées sur des variables composites pour chaque catégorie de mot. Chaque variable composite représentait soit la somme totale des temps de réponse entre l’apparition d’un mot et l’identification de la couleur, soit la somme totale des erreurs pour chaque catégorie de mot (Gignac, 2023). Bien que les analyses statistiques aient été réalisées sur ces variables composites, les statistiques descriptives présentées dans la Section 3.1 sont exposées sous forme de moyennes afin de faciliter la communication des résultats (Gignac, 2023).
3.1 Analyse des erreurs
Afin de vérifier que les erreurs d’identification des couleurs pendant la tâche de Stroop émotionnelle ne biaisent pas l’interprétation des résultats, une analyse du taux d’erreurs a d’abord été effectuée. Le nombre d’erreurs commises par les participant·e·s a été manuellement compté. Une réponse était considérée erronée lorsque la mauvaise couleur d’un mot était rapportée (par exemple, identifier « bleu » pour un mot écrit en jaune). Le Tableau 3 présente le nombre moyen d’erreurs et leur écart-type à travers la tâche de Stroop émotionnelle pour chaque catégorie de mot. Le taux d’erreur moyen est faible (< 1), et ce, à travers chaque bloc de mots. Afin de voir si les participant·e·s ont commis plus d’erreurs dans une catégorie par rapport à une autre, une ANOVA à mesures répétées entre chaque catégorie de mot a été menée. Puisque le test de Mauchly a montré que le test de sphéricité a été transgressé (χ2(5) = 15,676; p < 0,01), l’ajustement de Huynh-Feldt a été utilisé (ε = 0,856) (Field, 2009). L’analyse a révélé une absence de différence de taux d’erreur entre les catégories de mots (F(2,57, 59,07) = 0,119; p > 0,05; η2p = 0,005).
|
Catégories de mot |
n |
M |
ÉT |
|
Sacres |
24 |
0,83 |
1,01 |
|
Négatifs |
24 |
0,88 |
1,19 |
|
Positifs |
24 |
0,79 |
1,02 |
|
Neutres |
24 |
0,75 |
1,03 |
|
Tableau 3. Moyennes (M) et écart-type (ÉT) des erreurs commises pour chaque catégorie de mot lors de la tâche de Stroop émotionnelle6. |
|||
3.2 Analyse des temps de réaction
La Figure 2 et le Tableau 4 montrent que les temps de réaction moyens aux sacres étaient plus longs que ceux des autres catégories de mots. Pour vérifier cette observation, une ANOVA à mesures répétées a été réalisée, avec les quatre catégories de mots (sacres, mots négatifs, mots positifs et mots neutres) comme facteur indépendant et les temps de réaction comme variable dépendante. L’analyse a révélé des différences significatives entre les catégories de mots (F(3, 69) = 7,709; p < 0,001; η²p = 0,251), indiquant que 25,1% de la variance des temps de réaction est expliquée par la catégorie de mot.
|
Catégories de mot |
n |
M |
ÉT |
|
Sacres |
24 |
1025,17 |
118,98 |
|
Négatifs |
24 |
992,40 |
110,57 |
|
Positifs |
24 |
948,2 |
85,68 |
|
Neutres |
24 |
981,38 |
115,06 |
Tableau 4. Moyennes (M) et écart-type (ÉT) des temps de réaction pour chaque catégorie de mot lors de la tâche de Stroop émotionnelle7.
Figure 2. Temps de réaction moyen (en ms) pour chaque catégorie de mots. Les barres représentent 95% d’intervalles de confiance.
Des comparaisons multiples entre les catégories de mots ont ensuite été effectuées. Le Tableau 5 présente les détails de l’analyse. Ces analyses ont mis en évidence des différences significatives entre presque toutes les catégories, à l’exception des comparaisons entre les mots négatifs et les mots neutres, ainsi qu’entre les sacres et les mots négatifs. Les tailles d’effet sont faibles, à l’exception de celle entre les sacres et les mots positifs, qui est modérée (Cohen, 1988).
|
Comparaisons intermots |
Tests statistiques |
|||
|
t |
df |
p |
d |
|
|
Sacres vs neutres |
3,033 |
23 |
*** |
0,374 |
|
Sacres vs négatifs |
1,993 |
23 |
n.s |
0,285 |
|
Sacres vs positifs |
4,093 |
23 |
*** |
0,742 |
|
Négatifs vs neutres |
0,823 |
23 |
n.s |
0,098 |
|
Négatifs vs positifs |
2,390 |
23 |
* |
0,447 |
|
Positifs vs neutres |
-2,265 |
23 |
* |
0,327 |
|
Tableau 5. Comparaisons multiples entre catégories de mots8. |
||||
4. Discussion
L’objectif de cette recherche était d’examiner si les sacres du FQ sont associés à une émotion négative. À l’aide d’une tâche de Stroop émotionnelle, les analyses statistiques ont montré que ces sacres sont effectivement perçus comme tels. L’absence de différence significative des temps de réaction entre les sacres et les mots négatifs soutient cette hypothèse. De plus, la taille d’effet observée pour la comparaison entre les sacres et les mots positifs (d = 0,742) suggère une distinction marquée entre ces deux catégories, renforçant l’idée que les sacres ne sont pas perçus comme émotionnellement positifs. En revanche, l’absence de différence significative entre les sacres et les mots négatifs indique une similarité dans leur traitement cognitif, ce qui appuie l’idée selon laquelle les sacres du FQ possèdent une valence émotionnelle négative. Par ailleurs, bien que la différence entre les sacres et les mots neutres soit significative, l’ampleur de cet effet demeure modérée (d = 0,374). Cela suggère que, bien que les sacres soient plus négatifs que les mots neutres, leur impact pourrait varier en fonction du contexte et de l’intensité de l’émotion véhiculée.
En raison de l’effet Stroop émotionnel, qui détourne l’attention d’une tâche en cours, l’interférence causée par les sacres par rapport aux autres catégories de mots indique qu’ils sont inconsciemment associés à une charge émotionnelle négative. Autrement dit, leur traitement implique une plus grande vigilance et une captation automatique de l’attention, renforçant ainsi l’hypothèse selon laquelle leur charge émotionnelle est principalement négative. Cette interférence attentionnelle pourrait être attribuée à la forte valence émotionnelle des sacres qui, à l’instar des mots négatifs, déclenchent une réponse cognitive et affective marquée chez les locuteur·rice·s (MacKay et al., 2004 ; McKenna & Sharma, 1995). Toutefois, une similarité de traitement entre sacres et mots positifs ne peut être totalement écartée. En effet, le niveau d’intensité émotionnelle entre les mots de la tâche de Stroop émotionnelle n’était pas parfaitement équilibré, les mots positifs ayant une intensité plus faible que les sacres et les mots négatifs. Cela dit, l’effet observé ne tient peut-être pas uniquement à la valence négative des sacres. Il est également possible que leur forte intensité émotionnelle et leur caractère offensant suffisent à ralentir le traitement (Janschewitz, 2008), indépendamment du fait qu’ils soient employés pour exprimer un contenu négatif ou positif en contexte. Ainsi, l’interférence observée pourrait refléter plus largement la saillance affective des sacres, plutôt qu’une négativité exclusive.
Les résultats sont cohérents avec ceux de Vincent (1982), qui avait rapporté que les locuteur·rice·s associaient principalement les sacres à une émotion négative. D’une certaine manière, ce type d’évaluation explicite et consciente, issue de sa méthode – à partir de questionnaires – montre que les locuteur·rice·s associaient consciemment et explicitement une émotion négative aux sacres. Si l’association entre les mots négatifs et les sacres a un effet similaire lorsque 1) l’attention est détournée (présente étude) et 2) les locuteur·rice·s doivent ouvertement communiquer leur impression sur ces mots (Vincent, 1982), il peut être suggéré que les sacres partagent certaines propriétés avec les mots négatifs en général. Cependant, de telles hypothèses mériteraient d’être testées avec un plus grand nombre de participant·e·s et à l’aide de diverses méthodes de collecte de données. Il serait également pertinent de reconduire l’étude de Vincent (1982) en incluant des locuteur·rice·s du FQ d’aujourd’hui. En effet, il est possible que les perceptions des sacres aient évolué, ce qui constitue une faiblesse pour la présente étude, puisque les résultats sont comparés à l’étude de Vincent (1982), menée il y a plus de 40 ans.
La présente recherche n’est pas exempte de limites. Une limite importante concerne le rapport aux facteurs contextuels évoqués précédemment. Le fait que les sacres analysés dans cette étude aient été présentés de manière isolée ne permet pas d’évaluer l’influence d’un contexte positif, qui peut modifier, voire atténuer, la réaction qu’ils suscitent (voir Lagorgette & Larrivée, 2004). Bien que les résultats puissent suggérer le contraire, il faut reconnaître que les sacres du FQ peuvent être employés pour communiquer quelque chose de positif, comme le témoignent les exemples (16) et (17) :
|
(16) C’est un crisse de beau paysage. (Charette, 1999) |
|
(17) Ils vont câlissement bien ensemble. (Baronian & Tremblay, 2017) |
Il convient aussi de souligner une limite découlant de l’utilisation de la tâche de Stroop émotionnelle. Cette tâche repose sur une présentation isolée des stimuli, ce qui entraîne une abstraction hors contexte et, par conséquent, occulte la polyfonctionnalité grammaticale des sacres (voir Section la 1.1). La généralisation des résultats obtenus à d’autres occurrences de sacres est donc peut-être limitée. Ainsi, les effets observés pourraient davantage refléter la charge émotionnelle associée à la forme lexicale elle-même, indépendamment de son usage contextuel.
5. Conclusion
La présente recherche s’inscrit dans les études sur le FQ, en particulier sur la littérature portant sur les sacres. Elle constitue également la première étude à examiner les sacres du FQ à l’aide d’outils expérimentaux en psycholinguistique. Les résultats suggèrent que les sacres remplissent probablement une fonction émotionnelle négative en FQ. Cette hypothèse repose sur le fait que les mots négatifs sélectionnés présentent une intensité élevée et une valence négative marquée. L’absence de différence entre les sacres et les mots négatifs pourrait ainsi indiquer que les sacres sont associés à un contenu émotionnel intense et négatif. Toutefois, ces résultats devraient être comparés à ceux d’études futures. Par exemple, une recherche impliquant un plus grand nombre de participant·e·s et des outils expérimentaux variés serait nécessaire pour confirmer cette hypothèse. Les études futures pourront porter sur les sacres reconnus comme « moins sacres » comme maudit, viarge, jésus, baptême, etc. (Dostie, 2015a ; Vermette, 2010), ainsi que sur les formes euphémisées (Bougaïeff, 1980 ; Dostie, 2015b), comme tabarnouche, câline, calvince, etc., lesquelles sont peu investiguées dans la littérature francophone sur les sacres du FQ. L’inclusion de ces formes offrirait un portrait plus large de la nature des sacres du FQ et sur leur apport émotionnel dans la langue. Enfin, une piste intéressante pour des recherches ultérieures consisterait à étudier les sacres dans leur contexte d’énonciation, afin d’évaluer s’ils conservent une connotation négative indépendamment de celui-ci.


