Que vient faire même dans à même ?

  • What même (fr.) has to do in à même (fr.)?

DOI : 10.54563/lexique.2229

Abstracts

L’article étudie la combinaison à même dont on trouve deux emplois en français contemporain : préposition complexe (Paul mange à même le sol) ou élément de la locution être à même de permettant de construire une périphrase verbale (Paul est à même de terminer ce projet). Il s’agit de comprendre la contribution sémantique de même, qui peut sembler quelque peu énigmatique dans ces emplois. L’article adopte d’abord un point de vue diachronique pour faire le point sur l’émergence de ces deux emplois de à même. Ensuite, sont synthétisées des contributions antérieures qui rendent compte de manière unitaire de la polysémie de même (essentiellement Martin, 1975 ; Portine, 1999 ; Van Peteghem, 2001 ; Culioli, 2002). Cela conduit à considérer que même déclenche toujours un double mouvement : suite à une paradigmatisation qui impose d’envisager des valeurs alternatives (Paul a le même chapeau que Pierre impose d’envisager d’autres chapeaux possibles), il y a focalisation sur la valeur véhiculée par l’unité sur laquelle porte même (ici, le chapeau de Pierre). Enfin, nous montrons que cette analyse permet de saisir le rôle de même dans les emplois prépositionnels et périphrastiques de à même.

This study deals with French à même used either as a complex preposition (Paul mange à même le sol) or as a piece of the locution être à même de found in a verbal periphrasis (Paul est à même de terminer ce projet). The goal is to understand the semantic contribution of même, which is rather unclear in these two uses. At first, a diachronic perspective leads to grasp the rise of both uses of à même. Then, contributions providing a unitary analysis of même as a polysemic marker are summarized (Martin, 1975; Portine, 1999; Van Peteghem, 2001; Culioli, 2002). From this, we conclude that même imposes a two-fold move: a paradigmatization asking to consider alternative values (Paul a le même chapeau que Pierre asks to consider other potential hats) is followed by a focalization on the value carried by the unit within the scope of même (here, Pierre’s hat). Finally, we establish that this analysis allows to grasp the role of même in prepositional and periphrastic uses of à même.

Outline

Text

1. Introduction

Nous étudions la combinaison à même dont les emplois sont illustrés ci-après :

(1)

a.

Paul mange à même le sol.

b.

Paul est à même de terminer ce projet.

En (1a), à même est généralement catégorisé comme locution prépositive (Melis, 2003, p. 108) ou préposition complexe (Stosic & Fagard, 2019, p. 25 ; Stosic, 2023, p. 25)1. Cette préposition relie généralement un verbe à un SN – cf. manger et le sol ci-dessus. Le Petit Robert 2025 (PR) glose le sens de à même par ‘directement sur’. De fait, on peut paraphraser (1a) par ‘Paul mange directement sur le sol’.

En (1b), à même participe de la périphrase verbale (PV) être2 à même de Vinf. La construction combine en effet deux éléments verbaux : le premier (être à même de) est une locution verbale au rôle de semi-auxiliaire, le second un verbe à l’infinitif à statut prédicatif (Gosselin & Bertin, 2022, p. 10). Le semi-auxiliaire fonctionne comme un opérateur verbal affectant la prédication (François, 2003). En l’occurrence, le PR invite à paraphraser (1b) par ‘Paul est capable/en état/en mesure de terminer ce projet’. Il s’agit donc d’un sens capacitif proche de celui de l’auxiliaire modal pouvoir dans certains de ses emplois aléthiques3.

Dans les deux cas, la séquence à + même est une unité polylexicale figée (mais la séquence à même + SN ne l’est pas). Une séquence figée est communément caractérisée par trois critères (Gross, 1996 ; Lavieu, 2005 ; Mejri, 2005 ; Lamiroy, 2008). D’abord, selon le critère morphosyntaxique, une séquence est figée si elle n’est pas formellement modifiable (par ex. insertion, changement de préposition) :

(2)

a.

Paul mange à *complètement même la table / *en même la table.

b.

Paul est à *vraiment même de terminer ce projet / *en même de terminer ce projet.

Ensuite, selon le critère lexical, il y a non-substituabilité paradigmatique :

(3)

a.

Paul mange à *pareil / *autre la table.

b.

Paul est à *pareil / *autre de terminer ce projet.

Enfin, selon le critère sémantique, une séquence figée présente toujours un degré d’opacité. De fait, les deux sens de à même relevés plus haut (‘directement sur’ et ‘capable’) ne semblent pas émerger de façon transparente de la combinaison de à et même. Par contraste, la PV illustrée ci-dessous – morphologiquement proche de être à même de Vinf – apparait moins opaque4 :

(4)

Paul était à deux doigts de gagner. vs. Paul était à même de gagner.

L’énoncé (4) fait émerger une valeur d’imminence contrecarrée (Gosselin, 2021, p. 130) : (i) Paul était sur le point de gagner (imminence) mais (ii) Paul n’a pas gagné (contrecarrée). En combinaison avec l’emploi de l’imparfait, cette valeur résulte de l’emploi ‘faible quantité’ (Bertin, 2021a, p. 94-95) véhiculé par le SN deux doigts (cf. juste un doigt de whisky).

En fait, ce critère sémantique, qui fait écho à une certaine intuition, n’est pas sans poser problème. Il dépend de la conception du sens adoptée (Lavieu, 2005). C’est ce qui a poussé certains auteurs à tenter de le préciser. Par exemple, Nunberg, Sag et Wasow (1994) développent une réflexion sur la distinction entre conventionnalité et compositionnalité. Quant à Svensson (2004), elle propose de repenser la compositionnalité en distinguant les caractères analysable et motivé d’une séquence polylexicale.

Ce problème sera envisagé empiriquement selon le principe de « compositionnalité holiste » (Gosselin, 2013 ; cf. Bertin, 2021b pour une analyse de locutions avec cœur) selon lequel le sens est le produit d’une combinaison de significations stables et propres à chacune des unités en présence (compositionnalité) stabilisée en contexte (contextualité).

Nous concentrerons notre réflexion sur même car la préposition à – parfois qualifiée d’incolore (Cadiot, 1997 ; cf. cependant Fagard, 2024, p. 10, pour un retour critique sur une telle formulation) – semble jouer un rôle de simple relateur avec le verbe qui précède. Mais surtout, c’est bien même qui semble apporter une contribution sémantique décisive comme l’illustre le contraste entre ces deux énoncés qui décrivent potentiellement la même situation extralinguistique :

(5)

Paul boit à la bouteille. vs. Paul boit à même la bouteille.

Aussi, sans chercher à remettre en cause la légitime impression d’opacité, nous montrerons que à même est compositionnel – au sens d’une compositionnalité holiste – en justifiant la contribution sémantique de même.

Nous ferons d’abord le point sur l’émergence de la locution à même dans la langue (Section 2). Ensuite, nous caractériserons même au plan sémantique – par-delà la diversité de ses emplois – en nous appuyant sur plusieurs travaux antérieurs (Section 3). Enfin, nous expliciterons la contribution sémantique (i.e. le « rôle ») de même dans à même (Section 4).

2. Regard diachronique

À l’entrée même, le Dictionnaire historique de la langue française (DH) fait remonter à l’ancien français l’apparition de à même (1160) et à même de (v. 1176) indistinctement étiquetés « locutions prépositionnelles ». Sans contester cette datation, une recherche dans la base Frantext permet de la mettre en perspective.

À cette fin, pour chaque corpus prédéfini dans Frantext (et correspondant chacun à une période), la requête À+MÊME a été lancée5. Dans le corpus d’ancien français (75 textes écrits avant 1300 et un peu moins de 3 millions de mots), on ne trouve aucune occurrence de à même. Le Tableau 1 rend compte des relevés pour les autres périodes :

Moyen Fr.
1300-1549

Préclassique
1550-1649

Classique
1650-1799

Moderne

1800-1979

Contemporain
après 1980

Nombre de textes/mots

348/10 millions

352/15 millions

1106/44 millions

3025/150 millions

667/43 millions

à même

                 9

              356

              217

            2020

                985

à même + N

                 7

              316

                96

                24

                  20

à même que + Prop.

                 -

                 7

                 1

                 1

                     -

V + à même Ø

                 2

                13

                17

                61

                    8

PREP à même + SN

                 -

                12

                 6

              846

                777

PV à même de + Vinf

                 -

                 8

                97

            1048

                180

Tableau 1. Occurrences de à même dans Frantext (Janvier 2025)

L’exemple ci-dessous illustre la construction à même + N :

(6)

Ceste-ci se tirera des plotons simples et meilleurs, selon l’assortiement susdict, réservant les doubles et maculés […] à en faire quelques escheveaux séparés, que les marchands prennent à mesme prix [au même prix] que la fine soye. [O. de Serres, 1603]

Nous ne nous attarderons pas sur cette construction massivement représentée dans les premières périodes (89% des occurrences en français préclassique) mais très marginale à partir du français moderne6. En fait, en français contemporain, c’est la construction avec déterminant qui prévaut (au même prix, à la même heure…) même si on trouve encore des occurrences de à même allure, à même hauteur ou de la locution à même enseigne. Dans tous les cas, même s’apparente ici à un adjectif marquant l’identité (cf. Section 3) et n’entre pas dans le périmètre de notre étude. Notons qu’une proportion importante des référents du nom sur lequel porte même mobilise la notion de quantité7 (cf. prix, allure, hauteur) notamment temporelle (cf. instant, heure, jour et surtout temps dont on trouve 166 occurrences dans le corpus de français préclassique – soit plus de la moitié des noms concernés). Cette affinité avec la temporalité se retrouve avec les rares occurrences de à même que + Prop. :

(7)

Aussi, à mesme qu’on prend le plaisir au vice, il s’engendre un desplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations penibles. [M. de Montaigne, 1592]

En effet, le Dictionnaire de langue française du seizième siècle de Huguet paraphrase à mesme que par ‘en même temps que’. Ce qui est ici frappant, c’est que la valeur temporelle émerge de la combinaison à+mesme+que sans recours à un lexème ad hoc. Cette construction, manifestement bien attestée en français classique, n’est plus usitée. En effet, après une dernière attestation en 1884 (vous dispersez les fantômes fluidiques à même qu’ils se forment, J. Péladan), on n’en trouve plus la moindre occurrence (dans Frantext).

Le Tableau 1 laisse supposer que la préposition complexe s’impose réellement à partir du français moderne. C’est même probablement plus tardif encore. En effet, dans l’ensemble de la base Frantext antérieure à 1900 (environ 136 millions de mots), on en trouve 118 occurrences ; après 1900 (environ 138 millions de mots), on en trouve 926 occurrences : 87% des occurrences sont donc postérieures à 1900. Son usage apparait même massif en français contemporain où l’emploi prépositionnel représente 79% des 985 emplois de à même relevés dans Frantext8.

Notons que, dans le corpus de français moderne, on relève 40 occurrences d’une construction différente de celle décrite en introduction : la préposition est suivie d’un syntagme prépositionnel (introduit par à, dans ou sur) et non nominal. Par exemple :

(8)

Aux clôtures épineuses des régions subtropicales se substituent au Maroc des enceintes de pierre (decherras), englobant les silos à bord cylindrique et à panses élargies, qui sont entaillés à même dans le sous-sol. [P. Vidal de la Blache, 1921]

Dans le corpus de français contemporain, de tels emplois ne sont plus attestés. En tête de SN, se trouve le plus souvent l’article défini (cf. notre exemple (1a)) ou, bien plus rarement, l’article indéfini (9a) ou le possessif (9b) :

(9)

a. Elle reposait sur un matelas jeté à même un sol de terre battue, dans une petite pièce au plafond bas, genre de cabane aux murs faits de plaques assemblées d’Everite, de Placoplâtre et de fibrociment. [J. Echenoz, 1997]

b. Tout au tour de la taille, des billets de cinquante dollars collés à même sa peau par du ruban adhésif. [D. de Roulet, 2005]

Les noms les plus fréquemment employés réfèrent à des surfaces planes : carrelage, plancher, mur et surtout sol (dont on trouve 288 occurrences (37%) dans le corpus de français contemporain au point qu’on peut considérer à même le sol comme une collocation9). On trouve également des noms référant à des surfaces corporelles (chair, corps et surtout peau avec 49 occurrences) ou à des récipients (cf. bouteille).

Quant à la PV, elle émerge un peu plus tôt, dès la période du français classique10. La construction est généralement conforme à notre exemple (1b) même si le verbe introducteur n’est pas toujours être. Outre des verbes statifs comme rester, sembler ou plus massivement se trouver, on trouve souvent mettre (ou, très occasionnellement, rendre) :

(10)

Les rapprochements des philosophes anciens et modernes qui vont suivre, mettront le lecteur à même de juger jusqu’à quel point l’âge d’Alexandre ressembla au nôtre. [F.-R. de Chateaubriand, 1797]

Dans ce cas, l’attribution porte sur l’objet (le lecteur), non sur le sujet (X est à même de Vinf).

Par ailleurs, on observe la récurrence d’une construction dans laquelle à même de Vinf complète un nom et non un verbe (il ne s’agit donc plus d’une PV à proprement parler puisqu’on perd le verbe introducteur) :

(11)

La seule force organisée à même de réagir face à l’adversité serait donc le service d’ordre, détenteur de la lumière produite par des dizaines de torches électriques individuelles ! Il suffisait d’y penser. [T. Jonquet, 1998]

Au fil du temps, l’usage de cette dernière construction se renforce. Parallèlement, la PV en être est de plus en plus fréquente par rapport à celle en mettre. Ces évolutions sont résumées dans le Tableau 2.

Classique
1650-1799

Moderne
1800-1979

Contemporain
après 1980

être (ou autre V statif)

             45%

             60%

                77%

mettre (ou rendre)

             54%

             38%

                  6%

complément du nom

              1%

            1,5%

                17%

  100% (97)

100% (1048)

    100% (180)

Tableau 2. Constructions relevées avec à même de (Janvier 2025)

Les occurrences les plus anciennes demanderaient une attention particulière :

(12)

Et tel fournit bien liberalement de jouets à leur enfance, qui se trouve resserré à la moindre despense qu’il leur faut estant en aage. Voire, il semble que la jalousie que nous avons de les voir paroistre et jouyr du monde, quand nous sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et rétrains envers eux : il nous fache qu’ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir. [M. de Montaigne, 1592]

Dans ce dernier exemple, en écho à la valeur temporelle repérée précédemment, à mesme de semble véhiculer une valeur aspectuelle portant sur la phase pré-processuelle11 (‘sur le point de quitter ce monde’). Cette lecture est imposée par le cotexte qui évoque un état de plus grande « proximité » avec la mort pour l’adulte que pour l’enfant12.

Enfin, les résultats de la requête révèlent l’usage d’une construction que, faute de mieux, nous étiquetons V + à même Ø. Dans ce dernier cas, la locution n’est suivie d’aucun complément (nominal ou verbal) clairement identifiable :

(13)

Adonc entre les filles de Paris, dont il estoit à mesme [dont il pouvait disposer]13, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du meilleur esprit et la plus acomplie. Et n’y faillit de guères, car il la print jeune, belle, riche, et bien apparentée ; laquelle il espouse, et la meine en sa maison paternelle. [B. des Périers, 1558]

Très fréquemment, on observe que, quand le verbe introducteur est un verbe agentif (notamment boire, manger, mordre mais aussi prendre ou puiser), on peut associer à même à une préposition (14a). Mais on trouve aussi d’autres exemples où le verbe introducteur est être ou mettre (14b) :

(14)

a. Vers le soir, Joe fut pris à son tour d’un commencement de folie ; cette vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des eaux claires et limpides ; plus d’une fois il se précipita sur ce sol enflammé pour boire à même et il se relevait la bouche pleine de poussière. [J. Verne, 1863]

b. Nous traversâmes un camp français, je ne sais où, et, à l’entrée d’une tente, nous vîmes un groupe de soldats qui mangeaient la soupe avec un grand appétit ; ma mère me poussa au milieu d’eux en les priant de me laisser manger à leur gamelle. Ces braves gens me mirent aussitôt à même et me firent manger à discrétion en souriant d’un air attendri. [G. Sand, 1855]

En (14a), on retrouve, par anaphore, en s’appuyant sur le cotexte gauche le contenu sémantique d’un complément non verbalisé (cf. les segments soulignés). L’évocation d’un « étang (imaginé) aux eaux claires » permet de comprendre que le protagoniste tente de boire à même le sol (PREP). En (14b) comme en (13), même si les verbes introducteurs rappellent, au plan formel, la PV, l’interprétation sémantique est délicate pour un lecteur contemporain (et les tests de figement difficiles à éprouver). Il se trouve que le dictionnaire de l’Académie française fait mention d’une telle construction jusqu’à son édition de 1878 où on lit : « à même : loc. adverbiale, qui s’emploie avec les verbes Être, mettre, laisser, etc. Être à même, Être en état, être à portée, avoir la facilité de se procurer, de faire quelque chose qu’on désire. Ayant un si beau jardin, si vous aimez à vous promener, vous êtes à même ». Cette définition justifie la glose en (13) et permet de proposer pour (14b) : ‘ces braves gens me mirent aussitôt à l’aise / dans de bonnes dispositions’. Cela dit, les informations du Tableau 1, comme le dictionnaire de l’Académie française qui ne la mentionne plus dans son édition de 1935, attestent que cette construction est devenue assez marginale (voire difficile à interpréter pour un locuteur contemporain).

Au total, ce sont bien les deux emplois (PREP et PV) exemplifiés en (1) qui semblent s’imposer en français contemporain pour mobiliser la locution à même. En conséquence, ce sont eux que nous étudierons dans la Section 4 après une étude du marqueur même.

3. Sémantique du marqueur même

À l’instar du semi-auxiliaire être à même de, on considérera même comme un opérateur, autrement dit « le marqueur (c’est-à-dire la trace matérielle) d’une opération énonciative » (Neveu, 2011, p. 255). C’est ce qui ressort nettement de différentes analyses (Anscombre, 1973 ; Garrido, 1992 ; Moeschler & Reboul, 1994, p. 260-262 ; Van Peteghem, 1997, 2001 ; Portine, 1999 ; Culioli, 2002 ; Kleiber, 2011).

Le marqueur même a fait l’objet de nombreuses études : la plupart se focalisent sur une acception en particulier (cf. entre autres Anscombre, 1973 ; Garrido, 1992 ; Van Peteghem, 1997 ; Corteel, 2010 ; Kleiber, 2005, 201114) voire sur une ou deux locutions spécifiques mettant en jeu même (cf. notamment Barra-Jover, 1995 sur tout de même, Beltaïef, 2004 sur quand même et tout de même). Plus rares sont les études visant à mettre au jour – dans une perspective unitaire de la polysémie – « l’unité du mot même » (Martin, 1975) en prenant en compte ses différentes acceptions. Outre celle de Martin, inscrite dans la « théorie guillaumienne » (1975, p. 243), on trouve les contributions de Portine (1999) qui, comme Martin, recherche ce qui « fonde l’unité » du marqueur même (1999, p. 2), Van Peteghem (2001) qui évoque, en écho explicite au travail des deux précédents, un « dénominateur commun » subsumant les différents emplois de même (2001, p. 669) et Culioli (2002) qui vise à mettre au jour « ce qui est invariant » (2002, p. 19).

Peu ou prou, tous s’entendent pour distinguer trois acceptions de même. Martin (1975, p. 228) parle d’« effets de sens » ou de « types d’emplois » et distingue un même prédéterminant15 comparatif (15)16, un même post-déterminant restrictif (16) et un même adverbial argumentatif (17) :

(15)

a.

Marie a acheté exactement la même robe que Jeanne.

b.

Marie et Jeanne partagent la même robe.

c.

Jeanne a acheté une robe. Marie voudrait la même.

d.

Marie porte souvent la même robe.

(16)

a.

Marie est venue elle-même.

b.

Marie habite à Paris même.

(17)

a.

Même Marie est venue.

b.

Aujourd’hui Marie mange même un dessert.

Le prédéterminant à valeur comparative est généralement associé à la catégorie adjectivale (Van Peteghem, 1997, p. 61). Le statut catégoriel du post-déterminant à valeur restrictive est plus incertain, au point qu’il est souvent non explicité. Comme le soulignent les étiquettes de Martin (pré- vs. post-), les deux types d’emplois se distinguent par leurs places dans la chaîne syntagmatique. Ainsi, peut-on opposer le même jour (comparatif) et le jour-même (restrictif).

Selon Martin, « tout emploi de même présuppose l’existence d’une classe de référence » (1975, p. 232). Ainsi, dans les exemples (15), robeMarie et robeJeanne renvoient à des référents faisant partie de la classe des robes (propriétés génériques en commun). Ce qui autorise à identifier des « propriétés spécifiques considérées comme pertinentes » que l’on pourra reconnaître comme « identiques » (1975, p. 231). Dans les exemples (15a) et (15c), s’il y a identité de la totalité des traits spécifiques, il y a bien deux référents distincts mais identiques en tout point. Dans les exemples (15b) et (15d), l’identité absolue, notamment des propriétés spatio-temporelles, permet de conclure qu’il n’y a en fait qu’un référent unique (cf. le verbe partagent en (15b)).

Le même argumentatif répond à une logique probabiliste (1975, p. 233) au sens où il permet de comparer les probabilités que certains évènements envisagés surviennent. Et il est argumentatif au sens où « il conduit de la vérité de l’événement le moins probable à la vérité de toute une classe d’événements » (1975, p. 237) :

i

classe des Xi venant potentiellement

ii

dans cette classe, c’est Marie dont la venue est la plus improbable

iii

Marie est venue

iv

donc tous les Xi sont venus

Tableau 3. Même Marie est venue (ex. 17a) selon l’analyse de Martin (1975)

Martin oppose le mouvement fermant du même comparatif (identification à l’intérieur d’une classe) et le mouvement ouvrant du même argumentatif (extension à toute une classe). Il postule que le même restrictif « se situe » entre les deux autres (1975, p. 238). Pour l’illustrer, on peut opposer (16a) ci-dessus à (18) ci-dessous :

(18)

Marie, elle-même, est venue.

En (16a), il y a un processus de « restriction » (Martin) qui permet d’interpréter que Marie est venue en personne : par exemple, elle n’a pas pris de chauffeur. Elle-même porte sur venir et spécifie les conditions de la venue (cf. Marie est venue elle-même et pas avec son chauffeur). En (18), où elle-même fonctionne en incise, elle-même « a pour fonction de déclarer vrai un fait improbable » (1975, p. 229). C’est le même « renchérissant » (Martin) ou argumentatif.

Reprise d’une manière ou d’une autre dans les contributions suivantes, la notion de classe de référence permet de cerner l’unité du marqueur même. Ainsi, Van Peteghem (2001) part du prédéterminant – « antéposé au substantif » (2001, p. 670) – qu’elle a largement étudié par ailleurs (1997). Selon elle, l’essentiel est que « le contexte fournisse un multiplicateur17 » (2001, p. 671) donnant lieu à deux repères au moins. Dans la corrélative (2001, p. 670) en (15a), les deux repères sont instanciés par Marie (sujet grammatical) et Jeanne alors que, en (15b), le sujet grammatical seul comprend ces deux repères. En (15c), c’est le contexte de gauche qui fournit un repère indirect (Jeanne) en écho au repère instancié par le nom (Marie), sujet de la prédication contenant même. En (15d), c’est l’adverbe souvent qui multiplie les occurrences de l’événement porter une robe X et fournit ainsi différents repères « temporels ».

S’appuyant sur Nølke (1983) et en écho à cette notion de « classe de référence », Van Peteghem considère, d’une part, que l’emploi de même construit un paradigme, ou impose de comprendre qu’il existe un paradigme, c’est-à-dire un ensemble de référents du type de celui désigné par le N que modifie même ou un ensemble de circonstances (cf. (15d) où le paradigme est constitué des jours, le N modifié par même à savoir robe ayant dans ce cas un seul référent). On notera que des énoncés comme Jules s’est cassé deux fois le même menton ou Jules s’est fait opérer deux fois le même cœur sont très improbables, qui imposeraient respectivement de comprendre que Jules a plusieurs mentons ou plusieurs cœurs (inversement, Jules s’est fait opérer deux fois de la même main est plus plausible, même si le paradigme est de taille modeste). D’autre part, Van Peteghem considère que l’emploi de même « entraîne toujours une focalisation du référent du SN qu’il modifie » (2001, p. 670), c’est-à-dire que le référent de ce N est le lieu d’une opération de mise en relief.

Van Peteghem défend l’idée que l’on retrouve le même fonctionnement avec les deux autres emplois de même. Autrement dit, quel que soit l’emploi considéré, même impose toujours un double mouvement de paradigmatisation / focalisation.

Ainsi, le même restrictif « confronte le référent avec un autre référent, mentionné ou non, envisagé ou envisageable comme argument [actant] de la même prédication » (2001, p. 675). En (16a), même porte sur elle, substitut anaphorique de Marie. Or, la présence de même laisse envisager la venue d’autres personnes (référents) plutôt que Marie (Pierre, Paul, Jean, X…) ; on retrouve ici le processus de paradigmatisation. Mais c’est bien sur elle (i.e Marie) que même permet de focaliser. Le fonctionnement est identique en (16b) où Paris (intra muros) s’oppose à la banlieue parisienne, par exemple. Donc même postposé est « le signe d’une prédication multiple et […] focalise le constituant qui est dans sa portée » (2001, p. 676).

Concernant l’adverbe argumentatif, Anscombre (1973) et Ducrot (1980, pp. 18-20) défendent que même porte sur un élément qui, non seulement se présente comme un argument en faveur d’une certaine conclusion, mais comme le meilleur argument parmi d’autres arguments formulés avant ou sous-entendus. Van Peteghem (2001, p. 672) retrouve dans cette analyse le double mouvement postulé : paradigmatisation (présence plus ou moins explicite d’autres arguments possibles) et focalisation (présentation de l’argument sur lequel porte même comme meilleur argument).

En (17a), on peut penser que l’énoncé vient à l’appui d’une conclusion du type « il y avait beaucoup de monde à la réunion » (ou encore « la réunion s’annonçait intéressante »). La paradigmatisation générée par même18 laisse envisager des arguments comparables : Pierre est venu, Paul est venu, X est venu… Mais la focalisation sur Marie laisse entendre que la présence de Marie est la meilleure preuve d’une forte affluence parce que, par exemple, Marie est toujours la dernière à assister aux réunions (ou la meilleure preuve d’une réunion prometteuse car Marie n’est pas du genre à venir à une réunion possiblement ennuyeuse).

L’exemple (17b) relève du même fonctionnement que (17a) à ceci près que même porte sur la prédication verbale (mange un dessert). On peut imaginer que l’énoncé vient à l’appui d’une conclusion du type « Marie avait très faim ». Par paradigmatisation, on peut envisager des arguments comparables : Marie a mangé l’entrée, Marie a mangé le plat principal, Marie a mangé du fromage… Mais la focalisation sur manger un dessert laisse entendre que cette action est la meilleure preuve d’un fort appétit (par exemple, parce qu’il est notoire que Marie n’aime pas les desserts ou parce qu’il est notoire qu’elle ne mange généralement qu’un plat).

Portine (cité par Van Peteghem, 2001) formule les choses un peu différemment en distinguant « portée syntaxique » et « scope » (1999, p. 4). La portée syntaxique de même est étroitement liée à sa place dans la chaîne syntagmatique. Par exemple, même porte sur le nom robe (la même robe) en (15a), sur le pronom elle (elle-même) en (16a), sur le prédicat manger un dessert (mange même un dessert) en (17a).

Le scope, seconde notion de portée, relève d’une opération – de niveau sémantique – qui met en relation deux opérandes19 Op1 et Op2 (i.e. les composants du scope) qui correspondent en fait aux « repères » de Van Peteghem :

Ex.

Opérande 1

Opérande 2

15a-b20-c

robe de Marie

robe de Jeanne

9d21

Pi : classe des ports de robe
(à différents moments)

Pt : port de la robe
(à un moment t)

16a

X: classe des individus qui auraient pu venir

Marie (Y)

16b

banlieue parisienne

Paris

17a

X: classe des individus qui sont venus

Marie (Y)

17b

M: classe des évènements « manger un plat i »

manger un dessert (MD)

Tableau 4. Opérandes du scope (ex. 15-17) selon Portine (1999)

Selon Portine, Op1 et Op2 s’opposent sur deux points (1999, p. 5). Syntaxiquement, Op1 n’a pas toujours de « contour syntaxique » dans l’énoncé au sens où il n’est pas forcément verbalisé et doit parfois être reconstruit à partir de l’énoncé (cf. (17a) par exemple) alors que Op2 en a toujours un. Sémantiquement, Op1 présente un caractère de généralité quand Op2 est spécifique (même si, dans les exemples (15a), (15b) et (15c), cette généralité est réduite à une spécificité alternative). Ces observations conduisent Portine à postuler pour même une opération répondant à la formule suivante : « différenciation de Op1 et de Op2 puis assertion de la substituabilité de Op2 à Op1 » (1999, p.6). Pour nous, différenciation correspond à paradigmatisation chez Van Peteghem et substituabilité à focalisation.

En (15), on présuppose une différenciation entre Op1 et Op2. La substituabilité se résume à une identification : référentielle en (b) et (d) (unique référent) ; catégorielle en (a) et (c) (même « modèle »). Ainsi, en (15a), si Op1-robe-de-Marie est potentiellement distinct de Op2-robe-de-Jeanne, il y est finalement identifié. De façon singulière par rapport aux autres études, Portine22 considère que, dans des exemples du type (16), même véhicule une valeur de haut degré (de la preuve avancée en faveur d’une certaine conclusion). On peut donc considérer Marie comme la participante idéale (par opposition à un de ses représentants) à l’évènement auquel elle se rend (16a) et Paris comme la quintessence de la région parisienne (16b). Ce qui semble acquis, c’est qu’on envisage une différenciation entre Marie (Op2) et d’autres personnes (Op1) ou entre Paris (Op2) et sa banlieue (Op1) et que cette différenciation est neutralisée car Op2 se substitue à Op1 (Marie aux autres personnes, Paris à une zone urbaine dans une extension plus large). Dans les exemples du type (17), selon Portine, il y a « différenciation préalable entre Op1 – constitué d’une classe d’éléments – et Op2 – un élément unique » (Xi vs Marie ; Mi vs manger un dessert). Le choix de Op2 (substitution) borne la liste Op1 et « provoque le sentiment d’un renforcement » (meilleur argument issu d’un « phénomène scalaire ») (1999, p. 10).

Dans une analyse postérieure aux propositions de Van Peteghem et Portine, Culioli propose d’envisager « l’opération marquée par même » (2002, p. 16) comme une « boucle d’identification » (2002, p. 17). On part d’une valeur initiale considérée comme une valeur repère (Op2 chez Portine), on envisage ensuite d’autres valeurs considérées comme autant d’altérations possibles (Op1) et, finalement, on revient à la valeur initiale. Pour Culioli, « ce qui est invariant, c’est le détour qui produit la boucle » (2002, p. 19). L’identification de Culioli correspond peu ou prou à la focalisation chez Van Peteghem et à la substituabilité chez Portine quand les altérations font écho à la notion de paradigmatisation de la première et à celle de différenciation du second. Les concepts et termes employés par les auteurs sont résumés dans le Tableau 5.

Martin 1975

existence d’une
classe de référence

identification
ou extension

Portine 1999

différenciation

substituabilité

Van Peteghem 2001

paradigmatisation

focalisation

Culioli 2002

altérations

identification

Tableau 5. Terminologies comparées

4. Analyse sémantique

Nous nous concentrons ici sur les emplois de à même en français contemporain. En Section 2, nous avons vu qu’on trouve 985 occurrences de à même dans le corpus de français contemporain de Frantext (cf. Tab. 1). La même requête donne 16301 occurrences dans frWaC (base de données constituée de pages du Web francophone, compilée en 2010 et contenant plus de 1,3 milliard de mots). À partir de ces résultats, nous avons extrait un échantillon aléatoire de 200 énoncés :

Frantext
(après 1980)

frWaC
(2010)

à même

                         985

                      20023

à même + N

          20

        2%

            4

         2%

à même que + Prop.

             -

             -

             -

             -

V + à même Ø

            8

         1%

             -

             -

PREP à même + SN

         777

       79%

           28

       14%

PV à même de + Vinf

         180

       18%

         163

       84%

Tableau 6. Occurrences de à même dans Frantext (Contemporain) et frWaC

Ces données confirment la conclusion de la Section 2. En français contemporain, la locution à même relève essentiellement de la préposition ou de la périphrase verbale illustrées en (1). La construction à même + N est marginale (dans frWaC : à même hauteur / niveau / prix24 / temps) et n’est pas une locution : même est l’adjectif prédéterminant à valeur comparative (employé sans déterminant). La construction à même que + Prop. (cf. l’exemple 7 en Section 2) est non attestée. Les rares occurrences de V + à même Ø s’apparentent à la préposition ou à la PV (cf. Section 2) comme le confirment ces deux exemples additionnels extraits de Frantext :

(19)

a. Elle enfile par le haut une robe lamé or, si à même [si en contact (avec la peau)] qu’elle marque chaque repli, que je vois ses seins durcis et sa peau à rompre. [C. de Mulder, 2010]

b. Je pouvais plus, bien sûr, me rendre compte, comparer... j’étais pas à même [j’étais pas à même de me rendre compte, de comparer]. [A. Boudard, 1982]

Par ailleurs, les données du Tableau 6 conduisent à envisager une forte influence du genre textuel (écrits majoritairement littéraires pour Frantext et pages Web potentiellement éloignées des normes académiques pour frWaC) puisque les proportions d’attestations de la préposition et de la PV s’inversent totalement d’un corpus à l’autre25.

4.1. La préposition complexe à même

On l’a vu (Section 1), le Robert 2025 glose le sens de la préposition à même par ‘directement sur’. Ainsi, en (20), il est souligné que la ceinture de voyage peut être éventuellement portée ‘directement sur la peau’ (i.e. au contact de la peau par opposition à un port sur les vêtements, d’ailleurs envisagé ) :

(20)

Cette ceinture de voyage multirangements permet de garder en toute sécurité tous vos objets de valeur : cartes de crédit, passeport, argent, chéquiers... […] Très discrète, ajustable à la taille, elle se porte indifféremment à même la peau ou sur les vêtements. [gpx-4x4.fr]

Cela dit, cette glose manque de généralité car d’autres exemples la mettent en échec :

(21)

Paul boit à même la bouteille. ‘Paul boit *directement sur / directement à la bouteille’

Du point de vue de l’apport sémantique de même, l’enjeu semble résider dans le sens de l’adverbe directement qui laisse envisager des prédications alternatives qui rendraient compte d’un mode d’action « indirect » (par exemple, pour (20), porter la ceinture sur un vêtement et non directement sur la peau ; pour (21), boire en utilisant un verre et non directement à la bouteille).

Comparons :

(22)

a. Paul mange à même le sol.26

b. Paul mange sur le sol.

Par contraste avec (22b), l’énoncé (22a) fait entendre que manger directement sur le sol est inattendu au sens où on aurait attendu des façons de faire alternatives plus conventionnelles : (manger) à une table, assis sur une chaise, sur une couverture posée sur le sol… Ainsi, en écho avec la description unitaire de même (Section 3), on considérera que la préposition à même :

  • engage à considérer des valeurs alternatives (attendues : à table, sur une chaise, sur une couverture) : il y a donc paradigmatisation de prédications alternatives (manger à table, manger assis sur une chaise, manger sur une couverture) ;

  • pour revenir, par focalisation, à la valeur initiale (exprimée par le sol)27.

De façon analogue, en (21), boire à même la bouteille engage à considérer au moins une valeur alternative (paradigmatisation). Par exemple, boire, non pas directement à la bouteille, mais dans un verre. Et la focalisation impose de revenir à la valeur initiale (au sens de Culioli) : le référent du SN la bouteille que relie à même au verbe boire.

Notons que des énoncés comme Paul boit à la bouteille ou Paul mange sur le sol impliquent également, respectivement, que Paul ne boit pas dans un verre ou que Paul ne mange pas à une table28. En revanche, en (21) et en (22a), la préposition complexe engage à considérer les valeurs que cette implication exclut pourtant (ce qui n’est pas le cas dans les énoncés sans la préposition). Autrement dit, elle impose un détour par des valeurs autres (Culioli, 2002, p. 19). En (20), ce détour est même explicité (sur les vêtements).

Comme suggéré plus haut, ces valeurs alternatives sont à priori plus conventionnelles que la valeur à laquelle renvoie le SN régi par la préposition. Les premières sont attendues et s’imposent à l’esprit (rendant ainsi possible la paradigmatisation) alors que la seconde est inattendue (exclue à première vue). D’ailleurs, des valeurs conventionnelles sont peu compatibles avec à même :

(23)

a. ??Paul marche à même le sol.

b. ??Paul boit à même le verre.29

En écho à certains emplois de même (cf. même Marie est venue), la focalisation sur une valeur inattendue confère à l’énoncé une orientation argumentative. Manger à même le sol – plutôt que sur une table – vient à l’appui d’une certaine conclusion (par ex. « on était vraiment en pleine nature »). Boire à même la bouteille – plutôt que dans un verre – vient également à l’appui d’une certaine conclusion (par ex. « Paul n’a aucune manière » ou « Paul avait vraiment très soif »).

Par exemple :

(24)

Nul doute que vous ne visiterez pas le centre de rétention où sont parquées les personnes en attente de leur reconduite aux « frontières » et dont les rares images diffusées ont rappelé aux téléspectateurs les chambres à gaz des camps nazis (carrelage facile à nettoyer après le départ des occupants). Dans ce centre, les personnes dorment à même le sol carrelé, elles reçoivent un seul repas par jour, elles sont laissées sans suivi médical en dépit de certaines situations graves, elles n’ont pas droit aux visites, ni au téléphone et encore moins à un avocat, elles n’ont pas accès aux toilettes à volonté, particulièrement la nuit où personne n’est là pour les y conduire. [mayotte.lesverts.fr]

En (24), « les personnes dorment à même le sol carrelé » (par opposition à dormir dans un lit voire à dormir sur un sol moins dur/froid) vient, en complément de nombreux autres arguments explicités ici (par ex. un seul repas par jour, absence de suivi médical), à l’appui d’une conclusion du type « les personnes sont accueillies dans des conditions inhumaines ».

Ainsi mis au jour, le ressort argumentatif de à même invite à rapprocher la préposition complexe du post-déterminant même (cf. Marie habite à Paris même) plutôt que du même adverbial (cf. même Marie est venue), pourtant précisément qualifié d’argumentatif, notamment par Martin. Comparons :

(25)

a. Paul dort à même le sol. [PREP]

b. Paul dort sur le sol même. [post-déterminant]

c. Paul dort même sur le sol. [adverbial]

Dans les énoncés (25a) et (25b), malgré des places différentes dans la chaine syntagmatique, à même et même portent sur le SN le sol. La dimension argumentative émerge d’une focalisation sur le référent de le sol après paradigmatisation de valeurs plus conventionnelles (par ex. dans un lit)30. En (25c), même porte sur le SPrep sur le sol. Mais le ressort argumentatif est différent (mouvement ouvrant selon Martin) : le sol « s’ajoute » à la classe des référents sur lesquels Paul est susceptible de dormir, sans les exclure (le sol en plus d’autres référents et non à l’exclusion d’autres référents) pour venir à l’appui d’une conclusion du type : « Paul dort vraiment n’importe où ».

4.2. La locution (être) à même de

4.2.1. Premiers constats

Premièrement, l’étude systématique de l’échantillon extrait de frWaC confirme les conclusions résumées en Section 2 (cf. Tableau 2). En français contemporain, la PV est généralement construite avec le verbe être (marginalement, un autre verbe statif comme sembler) alors que l’emploi du verbe mettre (ou, très exceptionnellement, rendre), bien attesté dans le passé, est désormais assez rare. Par ailleurs, la complémentation nominale est relativement fréquente (cf. aussi ex. 11) :

(26)

Son objectif principal est de contribuer à la mise en œuvre d’une politique des publics à même de relancer la fréquentation en instaurant, prioritairement, des partenariats musée-école et en développant par ailleurs l’offre culturelle et scientifique des musées dans le cadre d’un renouvellement de leurs modes de financement et de gestion. [diplomatie.gouv.fr]

Le Tableau 7 rend quantitativement compte de ces équilibres.

Frantext
(après 1980)

frWaC
(2010)

être (ou autre V statif)

                       77%

              75%

mettre (ou rendre)

                         6%

                4%

complément du nom

                       17%

              21%

          100% (180)

 100% (163)

Tableau 7. Constructions relevées avec à même de

Deuxièmement, le verbe support est fréquemment accompagné d’adverbes comparatifs :

(27)

a. Son 41e but est à l’image de sa fameuse dédicace. Un geste technique bien à lui, qu’il est le mieux à même de décrire. [rfo.fr]

b. Claudine est, je crois, elle aussi, amoureuse de Bela et, au fond, c’est sûrement mieux. Elle est plus à même que moi de comprendre Bela et d’être comprise par elle. [T. Torrès, 2000]

c. Cette sécurisation est seule31 à même de garantir le retour de la confiance dans notre pays et la relance de notre économie. [cftc.capgemini.free.fr]

Cette fréquence est attestée par les résultats rassemblés dans le Tableau 8.

Frantext
(après 1980)

frWaC
(2010)

plus

                    23

                    19

mieux

                    17

                    14

seul

                     8

                    10

    48 (sur 180)

     43 (sur 163)

                27%

                26%

Tableau 8. Combinaison avec plus, mieux et seul

Troisièmement, le verbe à l’infinitif (prédicatif) apparaît majoritairement agentif :

(28)

a. Paul est à même de finaliser / ??recevoir un courrier.

b. Paul est à même de simuler la maladie / ??d’être malade.

4.2.2. Analyse

Si on considère que même (cf. les Sections 3 et 4.1) présuppose une (ou des) valeur(s) autre(s), générant ainsi une paradigmatisation, on peut faire l’hypothèse que les valeurs autres, dans le cas de l’emploi de à même de, se construisent par rapport à la valeur repère instanciée par le référent du sujet syntaxique32 avec deux options exemplifiées ci-dessous :

(29)

a. Paul est à même de terminer ce projet [plutôt que Pierre ou Bernard]

b. Paul est [désormais] à même de terminer ce projet.

En (29a), au plan référentiel, les valeurs autres correspondent à d’autres personnes que Paul qu’on aurait pu considérer comme capables de finir le projet mais on revient à la valeur repère instanciée par Paul (cf. Paul, lui, est à même de terminer ce projet). En (29b), au plan temporel, les valeurs autres correspondent à différents états antérieurs de la même personne (Paul) (dans des états antérieurs, Paul ne pouvait pas finir ce projet). On revient à la valeur première (temporelle) que pointe l’adverbe désormais : le nouvel état actuel de Paul.

Cette paradigmatisation est plus ou moins explicite en contexte :

(30)

a. L’important est que la publicité choisie garantisse l’efficacité de l’achat, c’est-à-dire qu’elle soit à même de susciter la concurrence nécessaire. [localjuris.com.fr]

b. Comme prévu, Fernand avait quitté la France au mois de janvier. Guéri. Il chercha un logement à même d’accueillir Hélène et Jean-Claude et finit par le trouver, grâce à un ami de son père, au 73 de la rue des Coquelicots — son quartier d’enfance. [J. Andras, 2016]

(31)

a. Je feuilletais toutes sortes de magazines de mode pour étudier la physionomie des collants pour dames. Le samedi suivant, j’étais à même d’en énumérer toutes les variantes à Nada, en nylon et en coton, les transparents et les non transparents, les monochromes et les polychromes, ceux brodés de roses noires et ceux à mailles larges. [G. Rewenig, 1997]

b. En tant que parents d’enfants hyperactifs, il est donc vital de se documenter le plus possible pour être à même d’écarter les arguments qu’on nous oppose. En CCPE, je me suis entendue dire que l’ hyperactivité n’existait pas et je n’ai pas hésité à contrer cette personne sur le plan technique. [carla7.chez-alice.fr]

En (30), c’est le plan référentiel qui est concerné. En (30a), l’adjectif choisie invite à considérer différentes publicités – paradigmatisation – parmi lesquelles l’une est susceptible d’atteindre le but (susciter la concurrence nécessaire). En (30b), même si c’est moins explicite, on comprend que le logement susceptible d’accueillir Hélène et Jean-Claude s’oppose à d’autres logements considérés comme moins adaptés.

En (31), la paradigmatisation porte sur le plan temporel. En (31a), le complément Le samedi suivant marque une nouvelle étape pour le narrateur qui, suite à sa lecture des magazines, est fort d’une nouvelle compétence : il est désormais capable d’énumérer les variantes de collants pour dames. En (31b), selon la blogueuse, c’est un nouvel état de connaissances, fruit d’un travail de documentation jugé nécessaire (vital), qui permet aux parents d’enfants hyperactifs de défendre leurs intérêts.

Notons que, avec mettre, on retrouve explicitement cette idée d’un changement d’état :

(32)

Exclure le contrevenant du bénéfice du versement de toute nouvelle allocation de soutien financier pour une durée maximale d’un an. Cette décision est motivée. Elle tient compte de la gravité des faits constatés. Elle est prise après que le contrevenant a été mis à même de présenter ses observations. [charte.francetv.fr]

En (32), le règlement prévoit que la décision est prise après (cf. après que) s’être assuré que le contrevenant a été mis en mesure d’apporter ses propres observations. Autrement dit, l’administration doit avoir mis le contrevenant dans un nouvel état, lui permettant de se défendre.

Une tendance forte, évoquée précédemment, confirme cette lecture : la grande fréquence d’adverbes comparatifs (plus33, mieux et seul) permettant d’opposer la valeur repère (instanciée par le référent du sujet syntaxique) à des valeurs alternatives :

(33)

a. Les enquêteurs de la brigade criminelle n’avaient pas lâché Salomon Haddad d’une semelle depuis la réception de la première lettre contenant un appareil photo jetable. En cas d’une prise de contact téléphonique de la part des ravisseurs, il était le mieux à même de répondre, avec un minimum de sang-froid, à la différence de ses parents. [T. Jonquet, 2006]

b. Olivier Blanchard, l’un des économistes français les plus réputés au monde, Professeur au MIT, a annoncé récemment sur le blog http://www.telos-eu.com « qu’il soutiendrait Nicolas Sarkozy », car « il a mieux identifié les problèmes de la France, et a une idée plus claire des solutions et des stratégies à suivre. Il me parait plus à même d’améliorer le sort des jeunes, de diminuer le chômage, d’engager une vraie reforme [sic] de l’université ». [elysee2007.unblog.fr]

c. Ça fait cinq ans que la guerre dure en Syrie. Cinq ans, 10 millions de personnes déplacées, des villes entières rasées...Un bilan catastrophique et ça n’a pas l’air de s’arranger. Les Turcs s’en prennent aux Kurdes, qui semblent pourtant être les seuls à même de garantir un peu d’espoir dans le nord du pays. [P. Duke, 2022]

En (33) (cf. aussi les ex. 27), les adverbes imposent des valeurs alternatives au plan référentiel : en (33a), Salomon se distingue d’autres personnes (notamment des parents qui sont explicitement envisagés) susceptibles de répondre aux ravisseurs ; en (33b), Nicolas Sarkozy est présenté par un économiste comme plus armé – que ses adversaires candidats à la présidentielle – pour relever certains défis ; en (33c), les Kurdes sont les seuls, parmi un ensemble de protagonistes présents dans le nord du pays, en mesure d’offrir un peu d’espoir.

Quoique moins fréquemment, des adverbes peuvent également porter sur le plan temporel :

(34)

a. Ces idées, qui font sournoisement leur chemin en France depuis une dizaine d’années, sont un retour régressif aux valeurs du Canon occidental. Elles montent toujours et encore, mais nous sommes désormais à même de constater leurs dégâts dans de multiples domaines. [republique-des-lettres.fr]

b. On peut aussi effectuer un calcul définissant l’intervalle de temps entre chaque mort : ceci nous donne en moyenne un mort allemand toutes les 40,8 secondes, un mort juif toutes les 24 secondes, et un mort bolchevique (en comptant les Juifs soviétiques) toutes les 6,12 secondes, soit sur l’ensemble un mort en moyenne toutes les 4,6 secondes, cela pour l’ensemble de la susdite période. Vous êtes maintenant à même d’effectuer, à partir de ces chiffres, des exercices d’imagination concrets. [J. Littell, 2006]

En (34a), on comprend que, par rapport à une suite d’états antérieurs, où les idées régressives n’étaient pas encore suffisamment manifestes, la communauté concernée (y compris les locuteurs) peut désormais en constater les conséquences. Notons que cette interprétation est cohérente avec celle de Séguin (2011) pour qui désormais rend compte d’une « rupture entre ce qui avait cours ou ce qui était avant et ce qui est et restera ensuite dans la postériorité [ou l’ultériorité, cf. Gosselin 2024] » (2011, p. 140). Selon Séguin, le point de rupture permet même de parler d’un « changement » (2011, p. 140). En (34a), désormais oriente donc bien vers l’opposition d’une valeur autre (état qui avait cours avant) et d’une valeur repère (état qui a cours maintenant). En (34b), le narrateur considère son lecteur maintenant en mesure d’effectuer des « exercices d’imagination concrets » car, en lui donnant les informations précédentes, il l’a mis dans un nouvel état de connaissances.

Dans tous ces exemples, contrairement à ce qui se passe avec la préposition (cf. Section 4.1), le sens du procès véhiculé par le verbe n’est pas exactement inattendu. Par exemple, constater leurs dégâts en (34a) n’apparait pas comme non conventionnel ni répondre avec un minimum de sang-froid en (33a). Des verbes a priori tout à fait conventionnels sont d’ailleurs envisageables. Une requête dans nos corpus sur les verbes dormir, manger, marcher et parler donne deux résultats :

(35)

a. Il est maintenant sous perfusion à Cusco. Il ne peut quitter l’Hôtel-Dieu. Dès qu’il sera à même de marcher, il pourra s’y promener librement. [C. Mauriac, 1986]

b. Cet épisode, écrit et réalisé par Carter, se place dans le droit fil des épisodes de la 6ème saison qui se concentrent sur la relation Mulder/Scully; or, qui est le mieux à même de parler de Mulder et Scully sinon leur créateur ? [nounouss.club.fr]

Conformément à notre analyse, on voit que l’emploi du verbe marcher (35a) est rendu possible par des circonstances particulières (une hospitalisation) et qu’on envisage le moment d’un nouvel état (dès que) qui rendra possible la marche. De même, en (35b), il ne s’agit pas de la simple « capacité de parler » mais de « parler d’un sujet en particulier », comparable à celle d’autres locuteurs potentiels (le créateur est mieux à même que les autres).

Enfin, l’effet de sens capacitif est cohérent avec l’usage d’un Vinf préférablement agentif : on envisage d’autres agents capables de réaliser une certaine action avant de revenir à la valeur initiale (celle instanciée par le sujet syntaxique). Alternativement, on envisage les états antérieurs d’un même agent désormais capable de réaliser une certaine tâche. Cette contrainte d’agentivité – illustrée en (28) – est localement validée par l’examen des 163 exemples de frWaC. Ainsi, l­es verbes les plus courants sont répondre (aux attentes/besoins), comprendre (au sens d’activité intellectuelle), apporter ou faire (comme support de diverses constructions, par ex. faire état). Et, si on trouve des exemples avec donner ou offrir (agentifs), on ne trouve aucune occurrence de recevoir ou de statifs comme être ou se trouver. Cependant, cela reste tendanciel. Ainsi, en élargissant la requête à tout frWaC, on trouve 35 occurrences de à même de recevoir. Par exemple :

(36)

A l’heure où notre cœur se laisse peut-être séduire par quelques voix discordantes et critiques entendues de-ci de-là, il nous faut prendre un peu de hauteur et puiser aux sources de la théologie du sacerdoce. Alors nous serons à même de recevoir nos prêtres avec action de grâces, comme le don de Dieu à son Eglise pour son service. [nounouss.club.fr]

Ici, le sens du verbe oriente vers une glose du type ‘être en état de’ (de fait, de sens moins agentif).

5. Conclusion

L’étude portait sur la combinaison à même et ses deux emplois en français contemporain : préposition complexe (cf. à même le sol) ou élément d’une périphrase verbale (cf. être à même de gagner). L’objectif était d’expliquer le rôle sémantique de même dans ces deux locutions.

Nous l’avons fait en nous appuyant sur quatre analyses de même, convergentes malgré des ancrages théoriques et des formulations différentes : dans les mots de Van Peteghem (2001), même impose un double mouvement de paradigmatisation et de focalisation. En Section 4, nous avons montré que cette caractérisation permettait d’expliquer la contribution sémantique de même à la combinaison à même.

Dans le cas de la préposition, même impose : (i) d’envisager d’autres référents (plus attendus) que celui du SN dans la portée de à même ; (ii) de revenir, dans un second mouvement, au référent de ce SN. Dans le cas de la périphrase verbale, même impose (i) d’envisager d’autres référents ou d’autres états (antérieurs) du référent (généralement, agent) du sujet de la PV ; (ii) de revenir, dans un second mouvement, au référent de ce sujet. Au plan théorique, cette analyse nous parait à même de mettre en évidence que, malgré un légitime sentiment d’opacité, une forme de compositionnalité, holiste, est bien à l’œuvre. En effet, le mécanisme sémantique caractérisant même participe bien du fonctionnement de à même.

Bibliography

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Notes

1 Pour ces auteurs, le patron de formation est PREP+ADV (même y est catégorisé comme adverbe). Return to text

2 D’autres verbes sont possibles mais être est le plus attesté en français contemporain (cf. Section 2 et Section 4.2.1). Return to text

3 Gosselin (2024) évoque d’ailleurs la quasi-synonymie de être à même de avec pouvoir ou être en capacité de qui relèvent de la possibilité prospective (valeur modale aléthique). Par ailleurs, Gosselin (2023, p. 50) range effectivement être en capacité/mesure/état de et avoir la capacité de (étiquetés « locutions auxiliaires modales à base nominale ») dans les locutions à valeur aléthique. On parle aussi de modalités descriptive ou dynamique (Kronning, 2024). Return to text

4 Et moins figée du point de vue morphosyntaxique : Paul était à presque deux doigts de gagner. Return to text

5 Plus précisément, la requête lancée en janvier 2025 était : forme « À » (catégorisée comme préposition) + lemme « MÊME ». Définir même comme lemme tout en ajoutant une insensibilité aux diacritiques permet de ne négliger aucune occurrence de même malgré la grande diversité graphique (par ex. mesme). Return to text

6 La construction se marginaliserait même autour de 1730 : sur les 96 occurrences trouvées dans le corpus du français classique, 93 sont antérieures à cette date (sachant que, dans ce corpus, il y a bien plus de mots après 1730 qu’avant : 27 millions contre 16 millions). Return to text

7 Qui peut faire écho à la notion de classe de référence que nous introduisons à la Section 3. Return to text

8 Une recherche dans la base de données frWaC conduit à relativiser ce constat (cf. Section 4, Tableau 6). Return to text

9 Au sens d’une « co-occurrence conventionnelle » ou d’« assemblages lexicaux habituels […] entérinés par l’usage » (Neveu, 2011, p. 85-86). Comme le précise Neveu, la collocation n’est cependant pas figée puisque les « assemblages lexicaux restent libres ». Return to text

10 Si on reprend la date de 1730 (cf. note 6), on constate que, dans les textes de Frantext antérieurs à cette date (37 % du nombre de mots total), on ne trouve que 10 occurrences de la PV (soit 0,75 % du total des occurrences). Return to text

11 Cf. Gosselin (2021, p. 42). Return to text

12 Notion de proximité qu’on retrouve dans le DH qui glose a meïsme de par ‘près de’. Return to text

13 Nous devons cette traduction à Bernard Combettes que nous remercions. Return to text

14 Kleiber (2005, 2011) ne propose pas de classification. Il « a pour objectif d’apporter des éléments de réponse à la question que pose » (2005, p. 114) l’existence de noms propres modifiés par même, ce qu’il fait en examinant les analyses qu’en ont donné Gary-Prieur (1996, 2001) et Noailly (2000, 2003). Il considère d’emblée que, dans des emplois tels que Et ce même Néron..., même est un adjectif indéfini. Return to text

15 Martin définit le déterminant comme suit : « Est défini ce qui est connu dans son essence. Est déterminé, ce qui est connu dans son identité. Définir, c’est – en termes élémentaires – dire ce que c’est, déterminer, c’est dire lequel c’est » (1966, p. 11-12). Return to text

16 Les exemples sont forgés par nos soins à partir des ceux proposés par les quatre auteurs cités. Return to text

17 Au sens où il laisse envisager plusieurs rapports prédicatifs ou une prédication multiple (2001, p. 671). Return to text

18 Insistons : en l’absence de même (Marie est venue), cette paradigmatisation n’est plus nécessaire. Return to text

19 Les éléments d’un opérateur sont les opérandes (Neveu, 2004, p. 255). Par ailleurs, « dans la théorie transformationnelle de Z. Harris, on appelle opérande la phrase, élémentaire ou non, sur laquelle s’applique une transformation et résultante le produit de la transformation. Si on a la transformation Paul fait des histoiresPaul est un faiseur d’histoires, on appelle opérande la phrase Paul fait des histoires et résultante Paul est un faiseur d’histoires » (Dubois, 1999, p. 335). Return to text

20 En (15b), l’emploi du sujet Marie et Jeanne conduit en fait à la confusion des opérandes 1 et 2. Return to text

21 Portine ne traite pas ce type d’exemples. C’est nous qui appliquons son analyse à l’exemple (15d). Return to text

22 Son analyse n’est cependant pas sans rapport avec celle d’Anscombre et Ducrot (1983, p. 57-67). Return to text

23 Sur les 200, 5 ne relèvent pas de la locution. Ex : c’est à même pas 50 m de la sortie de métro Colbert. Return to text

24 En fait, à même prix est ici tiré d’un site citant un extrait de La toison d’or de Corneille (1660) ! Return to text

25 Petite nuance suggérée par un relecteur : en fait, c’est surtout la préposition qui s’avère singulièrement peu employée dans frWaC. En regardant les proportions par millions de mots dans les bases, on constate qu’elle est dix fois moins présente dans frWaC que dans Frantext contemporain quand la PV est « seulement » deux à trois fois plus présente dans frWac. Return to text

26 Dans frWaC, c’est le nom le plus usité avec à même (10 sur 28). Pour Frantext, cf. supra § 19. Return to text

27 Selon Portine : Op1-prédications alternatives comme manger à une table / Op2-manger sur le sol. Return to text

28 mais n’exclut pas forcément de manger sur le sol avec une couverture… Return to text

29 Dans Frantext (contemporain) comme dans frWac, on ne trouve aucune occurrence de marcher à même le sol. Et, si on trouve deux occurrences de à même le verre dans frWaC, c’est un tout autre type de procès qui est en jeu (par ex. Clin d’œil au graffiti cher aux artistes urbains, Hugo et Hugo Energise arborent une silhouette de flacon taguée à même le verre). Return to text

30 Ce rapprochement est d’ailleurs explicite dans l’édition 1878 du dictionnaire de l’Académie Française qui paraphrase Boire à même d’une (sic) cruche par ‘Boire à la cruche même’. (Nous devons à un relecteur d’avoir attiré notre attention sur ce point). Return to text

31 Selon Riegel, Pellat et Rioul (2021, p. 655), l’adverbe est invariable à l’exception de tout et « l’adjectif à valeur adverbiale seul(e) antéposé au sujet comme marqueur argumentatif d’exclusivité : Seule cette femme est allée au Tibet ( = il n’y a que cette femme qui …) ». L’exemple (27c) n’a pas la même configuration syntaxique que l’exemple décrit par les auteurs : seul n’est pas antéposé au sujet. Il nous semble cependant que ce critère n’est pas décisif. On observe d’ailleurs que l’exemple fourni par les auteurs est passible de deux interprétations dépendantes du cotexte : il peut effectivement signifier l’exclusivité mais est passible d’une signification temporelle. Par exemple, dans Son compagnon lui a toujours interdit de voyager. Il y a deux ans, il l’a quittée. Seule, cette femme est allée au Tibet qui s’interprète comme ‘une fois seule, cette femme est allée au Tibet’, c’est-à-dire comme signifiant la temporalité. En d’autres termes, l’antéposition au sujet ne garantit pas l’interprétation ‘exclusivité’, pas plus que cette antéposition n’est requise pour cette interprétation. Return to text

32 Avec mettre, ce serait sur l’objet. Return to text

33 Rarement moins : « à mesure que les paroles de Wiles tombaient dans toutes ces mathématiques oreilles, comme la direction générale de sa pensée et le but final de ses efforts devenaient de plus en plus clairs, les regards interrogatifs des autres assistants, moins à même de juger de la probabilité de la validité du raisonnement, s’étaient tournés vers eux (j’imagine) pour guetter leur réaction. » (J. Roubaud, 1997). Return to text

References

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Thomas Bertin and Danielle Coltier, « Que vient faire même dans à même ? », Lexique [Online], 38 | 2026, Online since 01 juillet 2026, connection on 17 août 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/lexique/2229

Authors

Thomas Bertin

DYLIS (Université de Rouen Normandie)

thomas.bertin@univ-rouen.fr

Danielle Coltier

CREM (Université de Metz)
danielle.coltier@univ-lemans.fr

Copyright

CC-BY