1. Introduction
Notre contribution s’inscrit dans le champ de la linguistique de corpus outillés et dans une approche diachronique des phénomènes phraséologiques. Il s’agit plus précisément d’analyser des unités phraséologiques caractéristiques d’un corpus épistolaire s’étendant du 17e au 20e siècle. Nous mettons en œuvre une approche originale pour caractériser un genre textuel précis, car à l’instar de Maingueneau, nous considérons que « Les genres de discours ne sont pas des catégories intemporelles mais des réalités historiques inséparables des sociétés dans lesquelles ils émergent. » (Maingueneau, 1991, p. 178). La combinatoire des mots est alors une porte d’entrée pertinente, comme le rappelle Blumenthal et François (2022, p. 45) : « l’émergence de nouvelles perspectives dans l’espace social joue un rôle déterminant dans l’évolution linguistique, en modifiant, entre autres, les normes de la combinatoire des mots ». Par exemple, étudier l’évolution des unités phraséologiques au sein d’un corpus épistolaire a permis de montrer que « la pratique de réitération du lien socio-affectif entre les correspondants dans la formule de clôture est soumise à des changements. Le patron très conventionnel mon cher ami, exclusif au xviie siècle s’assouplit au fil des siècles, en intégrant des termes d’adresse plus intimes, comme le prénom […] ou des “mots doux”. » (Lignereux, Fabry & Sorba, 2023, p. 66). À l’inverse, une grande stabilité a été observée en diachronie dans la combinatoire de la lexie épée (coup d’épée, fil de l’épée, tirer l’épée, etc.) au sein d’un corpus romanesque s’étendant du 19e au 21e siècle (Celeyron & Sorba, 2024). Les siècles passent, les armes et leur combinatoire demeurent, au service de la narration et de la description.
Dans cet article, nous allons nous intéresser aux unités phraséologiques contenant les lexies vin et champagne avec un double objectif. Tout d’abord, puisque « tout discours sur l’alcool est un discours sur la société » (Ancel & Gaussot, 1998, p. 17) et que « la consommation des boissons, alcoolisées ou non, singularise selon les temps et les lieux » (Nourrisson, 2013, p. 11), nous nous demanderons quelle est la singularité du discours sur l’alcool dans notre corpus épistolaire de lettres familières et quelle est son évolution du 17e au 20e siècle. En outre, même si à la suite de Lacroix (2001, p. 13), on peut dire que « la littérature moderne est imbibée », il n’en a pas toujours été ainsi. Celui-ci marque un tournant au milieu du 19e siècle ; « de joyeuse, l’ivresse devient grave et inquiétante. C’en est vraiment fini des joues rouges et de l’entrain gaillard des bons vivants. L’alcool propose autre chose : une expérience limite, au cours de laquelle l’équilibre de l’organisme et la santé mentale sont menacés. » (2001, p. 15). Le corpus épistolaire témoigne-t-il d’un tel changement dans les représentations des épistoliers qui sont aussi pour la plupart des lecteurs d’œuvres littéraires ? Deuxièmement, nous explorerons une piste contrastive en nous interrogeant sur la singularité du genre épistolaire par rapport au genre romanesque en confrontant nos résultats sur le corpus du 20e siècle à ceux obtenus, dans une précédente étude, sur un corpus romanesque de la même période (Gonon & Sorba, 2022). Nous avons choisi les lexies vin et champagne pour étudier le discours sur l’alcool car la première désigne la boisson alcoolisée par excellence en Europe depuis le haut Moyen Âge, qui « est marqué par le triomphe du vin, boisson à la fois très prisée et de consommation quotidienne » (Flandrin & Montanari, 1996, p. 287) ; la seconde est intéressante dans une perspective diachronique en raison de l’émergence récente de la production de vin mousseux et de sa consommation dans l’histoire des produits de la vigne (voir infra).
Après une présentation du cadre théorique de notre étude (Section 2), nous détaillerons la méthodologie utilisée pour fouiller le corpus (Section 3). Nous exposerons ensuite nos résultats sur les variations diachroniques et contrastives de la combinatoire de vin et de champagne (Section 4).
2. Cadre théorique
Nous inscrivons notre recherche dans ce que Legallois et Tutin (2013) nomment la « phraséologie étendue », à savoir l’étude de séquences préconstruites pouvant se réaliser de manières très diverses :
La phraséologie intègre désormais des objets d’étude très variés, allant des collocations aux séquences discursives en passant par la parémiologie, ou encore, les schémas syntaxiques. Les approches proposées s’étendent maintenant au-delà des disciplines traditionnelles de la lexicologie, de la syntaxe et de la sémantique, et abordent largement la linguistique du discours, la psycholinguistique ou la linguistique informatique. Les objets de la phraséologie, autrefois perçus comme des anomalies ou des exceptions, deviennent maintenant des éléments centraux dans les modèles linguistiques où la notion de principe phraséologique du langage se développe. (Legallois & Tutin, 2013, p. 3).
Ce « principe phraséologique de la langue », largement diffusé par les travaux de Sinclair (1991), est conditionné, en tout premier lieu, par le genre textuel dont relève le discours (Hoey, 2005 ; Adam, 2011). Et, comme l’affirme Bronckart (1996), les unités linguistiques qui sont empiriquement observables dans les textes sont le seul critère aisément objectivable pour opérer un classement entre les différents genres textuel. C’est pourquoi nous avons choisi les unités phraséologiques, un type d’unité linguistique particulier, comme point d’observation pour caractériser les genres textuels1. Cette recherche permet de contribuer à une « théorie opératoire des genres » que Rastier appelle de ses vœux (2011, p. 72).
Afin de faire émerger de nouveaux observables, nous privilégions une démarche en grande partie inductive (ou corpus driven2) dans le cadre de la linguistique de corpus : il s’agit de partir du texte pour aller vers l’interprétation socio-historique en s’appuyant seulement sur les faits linguistiques saillants par leur régularité ou leur récurrence (Mayaffre, 2005). Pour ce faire, nous avons construit le corpus PhraseoCorr que nous présentons à présent.
3. Corpus et méthodologie de fouille
À la suite de Rastier, nous entendons un corpus comme « un regroupement structuré de textes intégraux, documentés, éventuellement enrichis par des étiquetages, et rassemblés : (i) de manière théorique réflexive en tenant compte des discours et des genres, et (ii) de manière pratique en vue d’une gamme d’applications. » (Rastier, 2011, p. 33-34).
3.1 Le corpus PhraseoCorr
Le corpus PhraseoCorr, contraction de Phraséologie de la Correspondance, est constitué de lettres dites familières, définies selon deux critères : la lettre familière est destinée à un proche (Haroche-Bouzinac, 1995a) et elle entre dans le cadre d’une correspondance entretenue, c’est-à-dire dont la régularité de la fréquence d’envoi permet aux correspondants de maintenir un lien social fort (Lignereux, Fabry & Sorba, 2023).
Le corpus se compose de plusieurs milliers de lettres authentiques provenant d’un peu plus d’une centaine de correspondances différentes, ainsi que de modèles de lettres de 17 manuels épistolographiques, toutes d’auteurs de langue française, réalisant ainsi un total d’environ 3 700 000 formes3. L’intégration à la fois de lettres authentiques et de lettres forgées, c’est-à-dire rédigées par les auteurs des manuels, dans le corpus permet d’assurer sa représentativité. Les lettres forgées ont un intérêt didactique par leur mimétisme de la lettre authentique et la simplification de ses traits (Lignereux, 2016 ; 2021). La lettre forgée met ainsi en avant les attributs prototypiques du genre selon les conceptions culturelles4 et retranscrit les usages les plus communs, que l’Histoire n’a pas forcément conservés. Cette caractéristique en fait un sous-corpus pertinent pour l’étude phraséologique.
PhraseoCorr a été constitué afin d’interroger les deux extrêmes d’une pratique sociale et scripturale. Les premiers textes datent de l’année 1640, décennie ouvrant une période de développement du service de poste français qui devient un service public de plus en plus régulier et abordable, rapide et sécurisé, même en dehors de Paris (Duchêne, 2006). Ces améliorations et les suivantes (timbre-poste, mais aussi éducation publique et obligatoire, etc.) favorisent considérablement la pratique de la correspondance. Les derniers textes du corpus datent de l’année 1960, début de la décennie considérée comme la fin d’« un âge d’or du courrier » (Richez, 2010) car marquant une période de grands changements technologiques en France. En effet, l’essor du téléphone et de la voiture a directement modifié la vie quotidienne des Français et leur pratique épistolaire de manière concomitante.
Le corpus PhraséoCorr est divisé en quatre sous-corpus, un pour chaque siècle, au sein desquels nous nous sommes efforcées d’établir un équilibre quantitatif et qualitatif. Chaque siècle se subdivise en 3 sous-catégories de lettres : modèles de lettres, lettres adressées à un ami et lettres adressées à un membre de la famille (Tableau 1).
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17e |
18e |
19e |
20e |
PhraseoCorr |
||||||
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Lettres forgées |
407 325 |
45% |
198 995 |
23% |
179 134 |
20% |
174 243 |
20% |
959 697 |
27% |
|
Lettres amicales |
215 761 |
24% |
410 223 |
46% |
448 529 |
50% |
290 794 |
33% |
1 365 307 |
38% |
|
Lettres familiales |
281 731 |
31% |
274 147 |
31% |
275 811 |
31% |
411 249 |
47% |
1 242 938 |
35% |
|
Totaux |
904 817 |
100% |
883 365 |
100% |
903 474 |
100% |
876 286 |
100% |
3 567 942 |
100% |
Tableau 1. Nombre de mots et pourcentage du nombre de mots par sous-corpus et par type de lettre
Sur le plan quantitatif, chaque siècle compte entre 910 000 et 950 000 formes dont les sous-catégories ont elles-mêmes une répartition en 50%-30%-20% du nombre des formes du corpus, laquelle varie chaque siècle en raison de l’accessibilité des textes et des différents choix effectués lors de la création du corpus.
3.2 L’outil de fouille : le Lexicoscope 2.0
Le corpus est intégré et interrogé dans le Lexicoscope 2.0 (Kraif, 2019). Spécialement conçu pour les études en phraséologie, le Lexicoscope 2.0 est un outil d’exploration de corpus textuels annotés en dépendances syntaxiques, générant un ensemble de mesures statistiques5 et de visualisations facilitant les analyses quantitatives. En vue de leur intégration dans l’outil, les mots du corpus PhraseoCorr ont été enrichis d’annotations (partie du discours, lemme et dépendances syntaxiques), à l’aide de Stanza (Qi et al., 2020).
La Figure 1 ci-dessous présente l’arbre lexico-syntaxique récurrent (ALR) du syntagme bouteille de vin obtenu à l’aide de la requête <l=bouteille,c=NOUN,#1>&&<l=de,c=ADP,#2>&&<l=vin,c=NOUN,#3>::(case,3,2) (nmod,1,3).
Figure 1. Arbre lexico-syntaxique du syntagme bouteille de vin
L’arbre lexico-syntaxique récurrent permet de visualiser les étiquettes morphologiques et les relations de dépendances syntaxiques entre les mots d’une unité phraséologique : le nom bouteille est identifié comme un modifieur (nmod) du nom vin auquel il est relié (case) par la préposition de.
4. Résultats
Les deux lexies vin et champagne ont une histoire linguistique distincte : un étymon latin pour l’un (vinum, n.), un toponyme français pour l’autre (la Champagne). Ce que nous désignons en français contemporain au moyen du substantif masculin champagne (« Vin mousseux produit dans la région délimitée de Champagne », Le Petit Robert de la langue française) a tout d’abord été connu sous l’appellation « vin de Champagne » en français classique : « Les origines du champagne effervescent remontent aux dernières années du XVIIe siècle, et c’est en 1700 qu’il a été cité pour la première fois dans la littérature française, dans l’épître adressée par l’abbé de Charlieu à la duchesse de Bouillon. » (Bonal, 1990, p. 9). Néanmoins, comme l’indique Pitte (2021, p. 81-83), « Dès le Moyen Âge, les vins jeunes du nord de la France pétillent volontiers sur la langue au moment de leur consommation, lorsqu’ils sont juste tirés du tonneau. [...] Les vins blancs ou clairets (gris, rosés, tachés) de Champagne sont appréciés en Angleterre depuis le XVIe siècle. Ils y parviennent en barriques par voie de mer. ». C’est le développement de la bouteille en verre destinée au transport et l’usage des bouchons de liège, qui apparait en Champagne vers 1665 (ibid., p. 77), qui constituent un tournant.
4.1 Présentation des données : les lexies vin et champagne dans le corpus
Notre analyse porte sur 186 occurrences de vin et 19 de champagne. Comme le montre la Figure 2, les occurrences sont inégalement réparties dans le corpus : la lexie champagne apparait seule au 19e siècle, auparavant c’est la séquence vin de champagne qui est attestée, et le nombre brut d’occurrence de vin et de champagne connait un pic au 20e siècle.
Figure 2. Répartition des lexies vin et champagne dans le corpus (fréquence brute)
Par ailleurs, si l’on observe le ratio d’apparition des deux lexies dans les quatre sous-corpus, on s’aperçoit que celui-ci est presque identique dans les sous-corpus des 17e et 18e s. (0,0042 et 0,0043), alors qu’il baisse dans le sous-corpus du 19e s. (0,0036) et augmente fortement en doublant dans celui du 20e s. (0,0073). L’équilibrage des sous-corpus permet de fiabiliser cette comparaison (Tableau 2).
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Sous-corpus |
Tokens total |
Ratio lexies |
|
17e |
1 042 709 |
0,0042 |
|
18e |
1 026 583 |
0,0043 |
|
19e |
1 088 357 |
0,0036 |
|
20e |
1 062 679 |
0,0073 |
Tableau 2. Fréquence relative d’apparition des lexies dans chaque sous-corpus
En outre, l’observation de la place des deux lexies dans le vocabulaire du corpus nous informe que parmi les 5000 lemmes les plus fréquents, vin apparait dans le premier tiers (rang 1408) alors que champagne est complètement absent de cette liste. Si l’on reproduit cette observation par sous-corpus, aucune des deux lexies n’apparait dans les 5000 lemmes les plus fréquents de chaque sous-corpus. Le Lexicoscope 2.0 permet d’extraire ces données et les 10 lemmes les plus fréquents dans la catégorie ‘substantif’ sont les suivants : monsieur, lettre, jour, chose, madame, temps, ami, cœur, homme, heure, des termes qui sont attendus dans un corpus épistolaire (termes d’adresse, de marquage de la date, de la relation affectueuse, etc.).
4.2 La combinatoire de vin et de champagne dans le corpus : approche quantitative
Dans le Lexicoscope 2.0, la détection des unités phraséologiques passe par l’extraction des cooccurrents spécifiques à un pivot. La visualisation prend la forme d’un lexicogramme comme on peut le voir sur la Figure 3, qui indique que les cooccurrents les plus spécifiques de vin dans le sous-corpus du 20e s. sont par ordre décroissant : rouge, litre, bouteille, bon, de, le, du, pays, etc.
Figure 3. Lexicogramme de vin dans le sous-corpus du 20e siècle
Lorsqu’on extrait les cooccurrents les plus spécifiques des deux lexies vin et champagne, on obtient les résultats suivant (avec LLR > 10,83) :
-
17e s. : le, du, boire, de
-
18e s. : boire, de, bouteille, du, le, excellent, Espagne, son
-
19e s. : bouteille, champagne, de, boire, du, le, prendre
-
20e s. : boire, rouge, litre, bouteille, bon, de, du, le, pays
En diachronie, nous constatons ainsi une apparition de collocatifs lexicaux de plus en plus nombreux (boire, bouteille, excellent, Espagne, rouge, litre, bon, pays), plus riches sémantiquement que les collocatifs grammaticaux (le, du, de, son). Dans cette liste, nous constatons que boire et bouteille apparaissent comme cooccurrents spécifiques dans tous les sous-corpus pour le premier et dans trois sous-corpus sur quatre pour le second6. C’est pourquoi nous avons sélectionné les unités phraséologiques les contenant pour l’étude diachronique (Section 4.3).
En analysant toutes les occurrences de vin et de champagne, nous avons constaté une saillance toute particulière de la présence de ces deux lexies dans une configuration syntaxique du type expansion du nom (99/186 occurrences pour vin, soit 53%, et 10/19 occurrences pour champagne, soit 52%).
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(1) |
Exceptionnellement elle assistait au vin d’honneur ainsi que Mimi Pecci. (20_famille-etendue_Poulenc) |
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(2) |
J’espère que vous vous êtes bien amusés à son champagne d’honneur ! (20_famille-parents_LeviStrauss) |
Dans ces deux exemples, l’expansion du nom prend la forme d’un substantif complément du nom (d’honneur), qui réalise ici une acception particulière de vin et de champagne pour désigner, au moyen de cette locution, une partie festive de la cérémonie de mariage durant laquelle on consomme ces boissons alcoolisées. Les autres complémentations en de indiquent l’origine (voir Tableau 3) et, dans ce cas, la lexie vin conserve son acception « boisson alcoolisée provenant de la fermentation du raisin ».
Néanmoins, l’adjectif est la catégorie la plus représentée dans cette configuration avec vin (31/54 occurrences, soit 57%). Comme le montre le Tableau 3, on peut classer les expansions du nom de vin et de champagne dans cinq classes sémantiques, dont la plus fréquente indique l’origine :
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Classe sémantique |
Fréquence |
Item |
|
Origine |
41% |
d’Espagne, de pays, Muscat, saumurois/de Saumur, Grouillard, de Bordeaux, qu’on y récolte, de Quinquina, du cru, de Saint Laurent, de Falerne, de Ventavon, de Bourgueil, des saints pères, de 1825 |
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Contenant |
24% |
litre, bouteille, flûte, bouchon, demi-quart, verre, goutte |
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Propriété |
22% |
rouge, blanc, mousseux, frappé, qui s’égoutte dans la cave, fort trempé, qui est fort ennemi de la mélancolie, chaud, pur, soufré, pas gâté, émétique |
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Axiologie |
21% |
excellent, bon, merveilleux, médiocre, ordinaire, fameux, vrai, petit, précieux, rare |
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Circonstance |
5% |
d’honneur, bœuf, abstinence, de l’étrier7 |
Tableau 3. Classement sémantique des expansions des noms vin et champagne
Cette configuration syntaxique associant les lexies vin et champagne à une expansion du nom est bien présente dans tous les sous-corpus.
4.3 Approche contrastive et diachronique
Nous présentons ici tout d’abord l’analyse qualitative, contrastive et diachronique, des deux unités phraséologiques retenues pour notre étude sur la base des observations précédentes : <boire du vin | champagne> et <bouteille de vin | champagne> (Section 4.3.1). Ensuite, nous analyserons, de manière fine, l’évolution de la combinatoire de la lexie vin (Section 4.3.2).
4.3.1 Analyse contrastive et diachronique des deux unités phraséologiques <boire du vin | champagne> et <bouteille de vin | champagne>
Nous avons choisi de mener tout d’abord une analyse contrastive des unités phraséologiques <boire du champagne> et <bouteille de champagne> en raison de leur apparition tardive dans notre corpus et de leur faible fréquence. Cette analyse consiste à comparer la combinatoire lexico-syntaxique des deux unités au sein du corpus épistolaire avec celle déjà observée dans un corpus romanesque de la même période8 (Gonon & Sorba, 2022).
Tout d’abord, l’unité <boire du champagne> (6 occurrences) se combine avec des sujets syntaxiques impliquant une pluralité, soit une pratique collective de cette activité, comme on en (3) et nous en (4) :
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(3) |
À nous tous, nous arriverons bien à faire prospérer cet enfant. Pata et Charles sont vraiment très bien pour lui, et très bien par élan du cœur. On lui a fait boire du champagne à sa propre santé. (20_amitie-femme_Colette) |
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(4) |
Toute la soirée, nous sommes restées ensemble, nous avons bu du champagne et à 6 heures, je les ai quittées. (20_famille-parents_Jouhandeau) |
Et même quand le sujet est un singulier (je), un complément prépositionnel indique qu’il s’agit d’une pratique qui implique au moins 2 personnes (avec vous, (5)) :
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(5) |
J’ai acheté des draps quand j’ai cessé de boire du champagne avec vous et sur ma demande. (20_amitie-femme_Leduc) |
Cette configuration syntaxique est tout à fait comparable avec ce qui a déjà été observé dans le corpus romanesque.
En outre, si l’on observe la localisation et la temporalité de l’activité boire du champagne, il apparait qu’il s’agit, sans surprise, d’une pratique festive (3), nocturne (4) et sélect (dans un salon français indiquant le haut standing de la pratique, (6)) :
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(6) |
Et il a bu sa bière debout, distingué, sage, comme il eût bu du champagne dans un salon français. (20_famille-epoux_Hyvernaud) |
Le caractère festif et nocturne de la consommation de champagne est également bien attesté dans le corpus romanesque. Néanmoins, sur ce point, nous notons une différence : dans le corpus épistolaire, la consommation de champagne se produit, de manière singulière, dans un cadre familier ou familial (par ex. (3), (4)), alors que dans le roman, si la consommation dans un cadre familier existe, elle se présente alors comme individuelle et donc déviante par rapport à la pratique collective standard puisqu’elle réalise ainsi une « transgression des règles petites-bourgeoises et morales » (Gonon & Sorba 2022, p. 412).
De même, les 3 occurrences de l’unité <bouteille de champagne> dans le corpus épistolaire se réalisent dans un cadre familial et festif (ex. (7), (8)) :
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(7) |
Et puis à propos, j’ai été marraine de Gabriel Pomerand Samedi avec le Scorpion comme parrain qui offrait des dragées et deux bouteilles de champagne, moi j’ai donné une belle écharpe rouge corail et il m’a donné (Gabriel) son stylo et son briquet. (20_famille-epoux_Vian.xml_2020) |
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(8) |
Monsieur Baude, comme dit le Poulet, a reçu trois colis. Un qui vient de son patron : deux bouteilles de champagne. (20_famille-epoux_Hyvernaud.xml_1088) |
Les bouteilles de champagne sont ainsi offertes lors d’une fête familiale (un baptême, ex. (7)) ou rituelle (la fête de Noël, ex. (8)). Le discours sur la consommation du champagne présente ainsi des similitudes fortes entre les deux genres textuels : une configuration syntaxique et la présence de circonstants impliquant une consommation collective et festive plutôt qu’isolée. Ainsi, la consommation de champagne demeure plutôt « joyeuse », pour reprendre le mot de Lacroix, dans les deux corpus, avec toutefois l’apparition d’une ombre dans le corpus romanesque qui ouvre une fenêtre sur « l’alcoolique moderne : plus ce dernier boit, plus il se trouve coupé de la nature, prisonnier des bornes étroites de son individualité. Plus il se sent seul. » (Lacroix, 2001, p. 16).
Ensuite, concernant les unités phraséologiques <boire du vin > et <bouteille de vin >, l’enquête diachronique parait pertinente dans la mesure où celles-ci sont attestées depuis le 17e s. dans le corpus épistolaire (voir Figure 4).
Figure 4. Répartition de l’unité <boire du vin> par sous-corpus
Les 13 occurrences se répartissent de manière équilibrée entre les sous-corpus des 18e et 19e s. (31% chacun) et on en dénombre un peu moins dans les corpus des 17e s. (23%) et 20e s. (15%). Le corpus du 17e siècle se singularise également par le fait que la consommation de vin peut jouer le rôle d’une prescription médicale (9) :
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(9) |
Il croit que le sirop d’abricot vous est fort bon, et qu’il en faut prendre quelquefois de pur, et très souvent de mêlé avec de l’eau, en avalant lentement et goutte à goutte ; ne point boire trop frais, ni de vin que fort trempé ; du reste vous tenir l’esprit toujours gai. (17_amitie-homme_Boileau-Racine) |
La combinatoire lexico-syntaxique révèle que la consommation de vin est, comme celle de champagne, dans notre corpus épistolaire, une pratique plutôt collective (nous en (10) et (11)) très souvent réalisée dans un cadre familial (mon mari, (12)) :
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(10) |
Mon beau-frère le campagnard, qui m’envoie de temps en temps des marcassins, m’en a promis un pour cette fête, et j’ai une bouteille d’un excellent vin d’Espagne que nous boirons après notre céleri. (18_manuel_Chaudon) |
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(11) |
Nous avons dîné tous les six ensemble, Monsieur Bretonneau m’a fait boire du très bon vin de Saumur. (19_famille-parents_DMF) |
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(12) |
il prend toujours le sein avec plaisir, il ne refuse plus les panades ni les assiettées de soupe, et si mon mari ne l’en empêchait pas, il boirait du vin pur dans mon verre. (20_manuel_Durand-Meslins) |
Cet emploi se révèle ainsi d’une grande stabilité sur le plan diachronique.
Sur le plan contrastif, le corpus épistolaire du 20e siècle se distingue du corpus romanesque de la même époque dans la mesure où la consommation de vin y est plutôt individuelle. Cette différence peut sans doute s’expliquer par le genre textuel : d’une part, le corpus épistolaire est composé de lettres familières dont la matière première est le récit des événements familiaux à des proches ; d’autre part, dans les romans, « l’alcool est un outil précieux pour l’écrivain, car il joue, dans la construction narrative, le rôle d’un catalyseur. Le romancier fait boire ses personnages, et soudain, tout va beaucoup plus vite. » (Lacroix, 2001, p. 60).
A côté de cette consommation de vin dans un cadre familier, on relève également la mention d’une pratique festive dans un cercle plus étendu (11), voire aristocratique (13) :
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(13) |
Il n’y eut que le repas qui ne fut point du tout pastoral. On y fit une chère exquise. On y but d’excellent vin de Champagne et à votre santé. La princesse M***** allait partout répandant la joie. Enfin, cette fête, qui fut applaudie par toutes les femmes, ne finit qu’à trois heures du matin. (18_amitie-homme_BernardinSaintPierre) |
Ces deux facettes de la consommation du vin se rencontrent aussi dans le roman du 20e siècle : « la consommation de vin se fait autant en vacances que durant le quotidien travaillé » (Gonon & Sorba, 2022, p. 410). Néanmoins, le corpus épistolaire, contrairement au corpus romanesque, ne témoigne pas, à proprement parler, de la consommation du vin durant le « quotidien travaillé » : en effet, les paysans et les ouvriers, qui consomment vin et piquette dans les champs (Flandrin & Montanari, 1996, p. 621) et à l’usine, n’écrivent pas de lettres familières.
Pour leur part, les 14 occurrences de <bouteille de vin> présentent des emplois très variés dans le corpus épistolaire, qu’il s’agisse de mentionner l’ivresse consécutive à une consommation excessive (14), la boisson d’un repas quotidien collectif (15) ou encore le contenant d’un remède pour un malade (16) ou d’un remontant pour les soldats (17) :
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(14) |
Ne vous offensez pas de ce que je vous dis, notre ami B... disait l’autre jour qu’il ne valait rien à jeun, mais qu’il parlait comme quatre, quand il avait deux bouteilles de vin de Champagne dans le corps, et une à la tête. (17_manuel_Ortigue) |
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(15) |
À deux heures on dîne avec un potage, un bouilli et un plat de légumes, le tout à discrétion ; il y a une bouteille de vin pour cinq, et c’est assez, car il est si mauvais que très peu d’élèves en boivent. (19_amitie-homme_Comte) |
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(16) |
Comme, dans la précipitation de ton départ, tu n’as pu te munir de ce qui était nécessaire à la malade, je t’envoie, par le messager, trois bouteilles de vin vieux et trois livres de sucre. (19_manuel_Carraud) |
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(17) |
Et partout des déchets poignants, une bouteille de vin du Rhin intacte, la poignée d’un sabre allemand, un portefeuille écartelé avec des tronçons de lettres allemandes. (20_amitie-homme_MartinduGard) |
Dans le corpus romanesque du 20e siècle, les circonstances de consommation de vin sont également très variées, qu’il s’agisse d’activités sociales (faire la fête, tenir compagnie, jouer aux cartes, etc.) ou individuelles (manger, fumer, lire le quotidien, etc.) (Gonon & Sorba, 2022).
4.3.2 Étude diachronique de la combinatoire de vin
Dans cette section, nous allons analyser tout d’abord les associations privilégiées de vin avec ses collocatifs verbaux. Si l’on observe la configuration syntaxique dans laquelle vin occupe la place du sujet grammatical, on s’aperçoit que celle-ci diminue au fil du temps (Figure 5) :
Figure 5. Évolution de la configuration syntaxique avec vin sujet grammatical
Cette configuration syntaxique, illustrée en (18) occupe 15% des occurrences de la lexie (29 occurrences).
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(18) |
Je vous ai vu rire assez volontiers de ce que le vin fait quelquefois faire aux ivrognes. (17_amitie-homme_Boileau-Racine) |
Sur le plan sémantique, concernant les verbes dont vin est sujet, on observe une persistance des verbes exprimant un jugement de valeur du 17e au 20e siècle, alors que ceux décrivant les effets induits par la consommation de vin ne sont plus attestés à partir du 19e siècle (voir Tableau 4).
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Jugement / axiologie |
Effet induit |
Autres |
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17e |
valoir, être gâté |
faire faire, causer, faire parler, perdre, troubler, être inutile |
Tripler |
|
18e |
être médiocre, meilleur, bon |
faire rendre |
réussir, être reçu, former, conserver |
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19e |
être rare |
partir, être |
|
|
20e |
être excellent, bon |
reposer, tiédir |
Tableau 4. Classement sémantique des verbes dont vin est sujet
Ensuite, dans la majorité des occurrences (113, soit 60%), la lexie vin occupe la position syntaxique d’objet. Il s’agit de sa configuration prototypique dans le corpus épistolaire, dont la représentation au fil des siècles, visible dans la Figure 6, montre une nette augmentation depuis le 19e siècle qui est d’ailleurs en augmentation régulière au fil des siècles (voir Figure 6) :
Figure 6. Évolution de la configuration syntaxique avec vin objet
Au sein de cette construction, les emplois sont très variés allant de la consommation quotidienne ou festive (boire, faire goûter, faire boire, (9-13)) à la pratique du don (offrir, recevoir, (7-8)) et du commerce (19) :
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(19) |
Je crois, ma chère Présidente, que ce qui serait plus avantageux pour vous serait de faire goûter de votre vin au marchand de vin de Bourgogne, à fin qu’il vu s’il pourrait s’amalgamer [sic] avec celui qu’on vend dans tous les pays pour être du vrai vin de Bourgogne, ou leur vendant le vôtre à bon marché, vous y gagneriez beaucoup plus que vous ne faites en le vendant à Toulouse en détail. (18_amitie-femme_Livry) |
Enfin, nous avons identifié une configuration syntaxique saillante dans le corpus. Il s’agit de la présence de la lexie vin au sein d’une énumération, coordonnée ou juxtaposée à d’autres lexies. Cette construction concerne 42 occurrences de vin (22,6%) mais une seule de champagne (20).
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(20) |
Boîte de nuit, deux heures du matin, champagne : accident. (20_amitie-femme_Colette) |
La consommation de vin est ainsi principalement associée à celle d’autres boissons, d’aliments ou de tabac, d’autres produits comestibles ou provoquant, comme lui, une dépendance physique, avec 36 lexies appartenant à ces champs sémantiques (21). Ensuite, nous retrouvons, parmi les plus fréquentes, des énumérations avec des substantifs dénotant des remèdes (5 lexies) comme illustré en (22), des objets de la vie quotidienne (6 lexies), (23) ou des personnes (3 lexies), (24).
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(21) |
(...) de retour à la maison, déjeuner formidable, étourdissant : olives aux anchois, boudin aux pommes (fruits) cuit sur l’âtre, salmis de palombe dont je me souviendrai toute ma vie, salade, gâteaux, fruits, café, armagnac, eau de noix, liqueur de cassis, que sais-je encore, et un vin espagnol qui râpe le gosier. (20_famille-parents_LeviStrauss) |
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(22) |
Il donne l’émétique à toutes nos filles, il saigne, ordonne des lavements, des émulsions aux unes, du vin aux autres, du linge blanc à toutes. (17_amitie-femme_Maintenon) |
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(23) |
J’aurai aussi besoin d’argent pour moi-même, car il faut avancer dans cette maison plusieurs articles nécessaires comme le vin, le bois, la chandelle, le blanchissage, qui sont remboursés à la fin de l’année. (17_famille-parents_DuGuet) |
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(24) |
Ils voyaient sauter à tous moments en l’air leurs camarades, leur pain, leur vin, et étaient si las de se jeter par terre, comme on fait quand il tombe une bombe, que les uns se tenaient debout, au hasard de ce qui en pourrait arriver ; les autres avaient creusé de petites niches dans des retranchements qu’ils avaient faits dans le milieu de l’ouvrage, et s’y tenaient plaqués tout le jour. (18_manuel_Chaudon) |
Le nombre de lexies dans l’énumération varie, dans un même énoncé, entre 2 et 13 lexies (Figure 7).
Figure 7. Nombre d’occurrences par nombre de lexies présentes dans les énumérations
Dans les énumérations, le nombre important de lexies avec les noms d’alcool vin ou champagne participe à la mise en avant d’un excès. Cet excès peut autant apparaitre sous une polarité positive (excès de provisions, une table garnie, (21)), que sous une polarité négative (manque, excès de choses mauvaises, (20) et (24)).
4.4 Analyse pragmatique des données diachroniques
En dernier lieu, nous avons analysé les occurrences de vin et de champagne de notre corpus au prisme de la relation entre les correspondants. En effet, au sein de quatre sous-corpus, chaque correspondance est associée à un type de relation interpersonnelle. Les lettres peuvent ainsi être inscrites dans une correspondance entre amis (correspondance amicale), entre membres d’une même famille (correspondance familiales) ou tirées de manuels.
À partir de ce critère relationnel, nous observons des traitements différents concernant les lexies vin et champagne. Ainsi, comme on peut le voir dans la Figure 8, les lexies vin et champagne sont toutes les deux plus fréquentes dans les correspondances familiales. La lexie vin est attestée autant dans les correspondances amicales que dans les manuels. Celle de champagne est plus fréquente dans les correspondances amicales que dans les manuels. Dans le cas de vin, on peut supposer que la congruence entre les lettres authentiques et les lettres forgées témoigne d’une pratique culturelle solidement ancrée. On peut expliquer la différence pour champagne par le fait que les lettres authentiques attestent plus rapidement que les modèles des manuels d’un changement sociétal.
Figure 8. Nombre d’occurrences de vin et champagne par type de relation interpersonnelle
En outre, au 17e siècle, la mention de noms d’alcool – et de ce fait, de la lexie vin mais pas de champagne, qui n’apparait qu’à partir du 19e siècle – est plus fréquente dans les manuels épistolographiques (voir Figure 9). C’est à partir du siècle suivant, au 18e siècle, que la mention des lexies vin et champagne devient plus fréquente dans les correspondances familiales ; celle-ci explose d’ailleurs au 20e siècle en passant de 16 à 48 occurrences en un seul siècle. En comparaison, la mention des lexies dans les correspondances amicales est stable, avec une légère augmentation entre le 17e et le 18e siècle, puis entre le 19e et le 20e siècle. Pour les manuels, la fréquence régresse à partir du 18e siècle (de 21 à 11 occurrences), puis stagne dans le reste du corpus.
Figure 9. Occurrences de vin et champagne par type de relation interpersonnelle et par sous-corpus
Toujours plus précisément, le Tableau 5 montre le nombre d’occurrences du nom d’alcool selon le type de relation existant entre les correspondants. Malgré le faible nombre d’occurrences, on observe ainsi que champagne n’apparait jamais dans les correspondances étendues, ni dans les correspondances entre frères et sœurs. Pour sa part, le substantif vin est très peu attesté dans ces mêmes correspondances étendues (toutefois bien réparti dans le corpus avec 7 occurrences dans 4 correspondances sur les 6 de cette catégorie, soit 3,7%) et encore moins dans les correspondances amicales entre un homme et une femme (et mal réparti dans le corpus avec 4 occurrences dans 3 correspondances sur les 16 de cette catégorie, soit 2%). Dans ces deux cas de relations interpersonnelles, la différence est nette par rapport aux autres types de relations où la lexie vin est attestée à chaque fois plus d’une vingtaine de fois. La présence de la lexie vin serait ainsi liée au degré de proximité et, en conséquence, de familiarité entre les correspondants. L’ensemble des relations familiales étiquetées sous le terme étendue se distingue du reste par le fait qu’elles ne font pas partie intégrante de l’ensemble familial dit nucléaire, comprenant les parents et leurs enfants (Denéchère et al., 2017)9. L’amitié entre une femme et un homme, pour sa part, diffère de l’amitié entre femmes ou entre hommes par le fait qu’elles « ne sont pas toujours libérées de toute équivoque » (Bidart, 1997, p. 50). Il est donc aisé d’imaginer que les formes d’expression du lien affectif dans ces correspondances diffèrent ou, en tout cas, soient limitées, dans l’objectif d’éviter toute association à une forme de séduction10.
|
Lexies |
Amitié femme |
Amitié homme |
Amitié homme femme |
Époux |
Étendue |
Fratrie |
Parents-enfants |
Manuel |
Total |
|
Champagne |
4 |
2 |
1 |
6 |
0 |
0 |
3 |
3 |
19 |
|
Vin |
22 |
22 |
4 |
29 |
7 |
25 |
28 |
49 |
186 |
|
Total |
26 |
24 |
5 |
35 |
7 |
25 |
31 |
52 |
205 |
|
Nombre de correspondances concernées |
8/17 |
10/15 |
3/16 |
8/9 |
4/6 |
7/12 |
11/13 |
13/17 |
64/105 |
Tableau 5. Nombre d’occurrence par lexie et type de relation interpersonnelle
Si nous observons à présent le nombre d’occurrences de vin et de champagne selon la relation et le siècle, nous constatons que la faible fréquence d’apparition des deux lexies dans les lettres amicales entre homme et femme et entre membres de la famille étendue s’étend sur les quatre siècles du corpus (voir Tableau 6). De plus, nous voyons qu’au 17e siècle, ces deux lexies sont principalement mentionnées dans les correspondances entre amis de sexe masculin (6 occ., soit 14%) et entre membres d’une même fratrie (11 occ., soit 25%). Toutefois, ces chiffres ne persistent pas tout le long du corpus. À partir du 18e siècle, les mentions les plus fréquentes des lexies vin et champagne apparaissent dans les correspondances entre amies de sexe féminin et entre époux. Au 20e siècle, on observe une augmentation soudaine du nombre d’occurrences, particulièrement dans les correspondances entre parents et enfants (de 7% aux 17e et 18e siècles à 27% au 20e siècle).
|
Siècle |
Amitié femme |
Amitié homme |
Amitié homme femme |
Époux |
Étendue |
Fratrie |
Parents-enfants |
Manuel |
Total |
|
17e |
1 |
6 |
2 |
n/a11 |
0 |
11 |
3 |
21 |
44 |
|
18e |
8 |
5 |
0 |
14 |
2 |
0 |
4 |
11 |
44 |
|
19e |
8 |
2 |
2 |
3 |
4 |
7 |
2 |
10 |
38 |
|
20e |
9 |
11 |
1 |
18 |
1 |
7 |
22 |
10 |
79 |
|
Total |
26 |
24 |
5 |
35 |
7 |
25 |
31 |
52 |
205 |
Tableau 6. Nombre d’occurrences de vin et champagne par siècle et par type de relation interpersonnelle
En somme, l’analyse pragmatique de nos occurrences suggère que la mention des lexies vin et champagne dans les lettres familières peut être liée à plus ou moins de familiarité entre les correspondants (Haroche-Bouzinac, 1995b) : entre membres d’une même famille, l’alcool est moins mentionné lorsque les correspondants entretiennent des relations distantes (famille étendue) ; de même pour les lettres relevant d’une amitié entre une femme et un homme, dont les conventions sociales réclament une mise à distance. Finalement, le fait qu’au cours des siècles la fréquence des lexies varie selon le type de relation entre les correspondants suggère des évolutions au sein des expressions de la familiarité ainsi que des discours autour de l’alcool. Toutefois, une analyse plus poussée des contextes discursifs de l’emploi des noms d’alcool par siècle et par relation serait encore nécessaire pour confirmer cette hypothèse.
5. Conclusion
Dans cet article, nous avons analysé la combinatoire des deux lexies vin et champagne dans un corpus épistolaire s’étendant du 17e au 20e siècle en suivant une approche diachronique et contrastive. D’une manière générale, vin et champagne ne font pas partie des lexies les plus fréquentes du corpus. Sur le plan diachronique, nous avons pu observer un pic d’attestation de la lexie champagne au 20e siècle après son apparition discrète au 19e siècle (auparavant, seule est attestée la séquence vin de champagne). Au fil des siècles, la combinatoire des deux lexies s’enrichit. Dans le cas de vin, les collocatifs verbaux marquent de manière stable un jugement axiologique (être bon, médiocre, excellent, etc.), alors que ceux dénotant les effets induits par la consommation d’alcool (faire causer, faire parler, perdre, troubler, etc.) disparaissent dès le 18e siècle. Néanmoins, le marquage de l’excès se rencontre au sein d’une construction saillante, l’énumération, attestée tout au long du corpus.
Lors de l’extraction des collocatifs spécifiques, deux unités phraséologiques se détachent nettement : <boire du vin | champagne> et <bouteille de vin | champagne>. Leur étude qualitative permet de bien relever les particularités et les spécificités d’emploi des deux lexies vin et champagne au fil des siècles (par exemple, boire du vin est mentionné comme un remède, contrairement au champagne). Sur le plan contrastif, le discours sur le vin et le champagne dans les lettres familières du 20e siècle est assez similaire à celui attesté dans les romans à la même époque. Leur consommation est décrite comme une pratique collective (particulièrement festive pour le champagne) qui se réalise dans un cadre familier ou familial. Néanmoins, dans les romans, la consommation d’alcool peut se faire de manière plus solitaire, ce qui n’est pas attesté dans le corpus épistolaire.
Enfin, la constitution du corpus prenant en compte les relations interpersonnelles entre les correspondants a pu être exploitée de manière pertinente pour dégager quelques résultats d’un point de vue socio-pragmatique. En effet, la mention des deux lexies vin et champagne dans les correspondances entre amis de même sexe demeure régulière et stable au fil des siècles, alors qu’elle est quasiment absente dans les correspondances entre amis de sexe différent et membres de la famille étendue. Cette première observation serait assez congruente avec le rejet de l’alcoolisation féminine qui a longtemps prévalu dans les représentations sociales, quelle que soit par ailleurs la pratique réelle12. Pour finir, nous avons noté une explosion de la fréquence d’emploi des deux lexies au 20e siècle, tout particulièrement dans les lettres échangées entre parents et enfants, ce qui suggère une évolution de la place accordée à l’alcool dans le discours au sein du noyau familial qu’il faudrait toutefois examiner dans le cadre d’une analyse discursive de nature qualitative.









