Forme et fond : deux modes d’invariance

DOI : 10.54563/lexique.672

p. 33-56

Abstracts

In literary dissertations or in such expressions as distinguer la forme et le fond, analyser un document sur la forme et sur le fond (form as contrasted with substance), the French words forme and fond form a tightly knit pair of words in opposition. Concurrently, each word presents different disparate values with no apparent relation and can hardly be compared.
This article puts forward a characterization of those two words which aims at bringing out an organization in the variations of their semantic values and at making out why, how and under what conditions such a salient association springs up in spite of these discrepancies. The result of the analysis is that these words involve two complementary types of invariance.

Dans les dissertations d’analyse de textes, ou dans les expressions distinguer la forme et le fond, analyser un document sur la forme et sur le fond, les mots forme et fond sont mis en contraste dans une paire qui les unit étroitement au point même de les rendre indissociables. En même temps, chacune de ces unités présente des valeurs multiples et disparates qui d’une part semblent n’avoir aucun rapport entre elles et qui d’autre part peuvent difficilement être mises en regard.
Cet article propose une caractérisation des mots forme et fond visant à dégager une organisation raisonnée dans le déploiement de leurs valeurs et à comprendre pourquoi, comment et à quelles conditions s’impose une association aussi prégnante. Il s’avère que ces deux unités mettent en jeu deux modes complémentaires d’invariance.

Index

Mots-clés

forme, fond, invariance, visibilité

Keywords

form, fond, invariance, visibility

Outline

Editor's notes

Received: October 2021 / Accepted: December 2021
Published online: July 2022

Text

0. Introduction

Il est courant de mettre en regard, pour les dissocier, les opposer ou les associer, forme et fond. Dans le cadre de cette confrontation, forme renvoie à l’apparence extérieure, à la présentation, au visible ; fond à la substance, au contenu, à ce qui échappe au visible. Cependant cette association par opposition ne fait sens qu’à des conditions très restrictives. D’ailleurs, cette opposition n’apparaît guère à travers les définitions courantes du sens réputé premier de ces unités telles qu’on les trouve dans les dictionnaires : dans le Larousse en ligne (https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais-monolingue), le DHLF (Dictionnaire Historique de la Langue Française) ou le TLF (Trésor de la Langue Française), parmi d’autres dictionnaires, fond est en premier lieu défini comme ‘partie la plus basse d’une chose ou d’un endroit creux’ et forme comme ‘manière d’être extérieure, configuration des corps, des objets, aspect particulier’. Elle apparaît encore moins si l’on compare les multiples valeurs, sans toujours de lien apparent entre elles, que peuvent prendre chacun de ces mots. D’un côté il paraît difficile de comparer par exemple la forme et le fond d’une casserole ; de l’autre, d’établir une parenté entre, par exemple : se sentir en forme et une pendule de forme ovale ou entre freiner à fond et une musique de fond.

Cet article a pour objectif de comprendre comment et à quelles conditions des mots si éloignés dans leur fonctionnement et leurs valeurs se trouvent en même temps si étroitement associés et mis en contraste dans certains de leurs emplois, au point que l’un appelle l’autre, notamment dans des expressions telles que distinguer la forme et le fond, analyser un article sur la forme et sur le fond.

Nous proposons d’une part une caractérisation de l’identité de chacune de ces unités lexicales visant à rapporter la diversité de leurs emplois à une variation organisée à partir de cette caractérisation ; d’autre part de montrer comment cette caractérisation permet de rendre compte de ce qui permet leur mise en regard.

1. Forme

Le mot forme renvoie à tout un ensemble de notions qui couvrent de vastes champs d’études et de réflexions dans divers domaines de pensée et de connaissance (mathématiques, psychologie cognitive, phénoménologie, morphogenèse, philosophie, etc.). D’autre part, comme signalé en introduction, le mot forme présente une large diversité d’emplois qu’il semble a priori difficile d’apparenter ou de relier, comme le montre la consultation des dictionnaires et la confrontation de quelques exemples : une pendule de forme ovale ; une visite de pure forme ; faire une vérification pour la forme ; un médicament vendu sous forme de comprimés ; je suis en (petite / grande) forme, je tiens la forme ; je vois une forme se détacher à l’horizon ; mettre un article en forme  ; cette attitude est une forme de mépris, pour ne prendre que quelques exemples.

1.1. Caractérisation

Selon une convergence des définitions courantes qui en sont données, l’unité forme est associée à l’apparence sous laquelle est appréhendée une entité X, à ce qui lui confère une visibilité indépendamment de son contenu et de ses propriétés singulières. Partant de cette caractérisation générale, on voit se dégager deux grands types d’emplois : 1) forme renvoie à un mode de visibilité indépendant des différentes façons dont quelque chose se présente et de ses caractéristiques propres (une pendule de forme ovale ; il a un visage en forme de poire) ; 2) forme constitue un cadre, un modèle ou un état de référence relativement auquel une occurrence donnée est appréhendée (mettre un article en forme, être en plus ou moins grande forme).

Nous synthétisons cette approche dans la caractérisation suivante, que nous présentons sous une formulation très compacte avant son redéploiement raisonné et exemplifié. Il s’agira de dégager à partir de cette caractérisation une organisation dans les variations des valeurs du mot.

     

Forme confère une visibilité à une occurrence X telle qu’elle s’actualise en inscrivant cette visibilité dans un rapport à une visibilité invariante de cette occurrence établie indépendamment de cette actualisation.

     

Cette caractérisation appelle d’emblée les précisions et commentaires suivants :

1) Occurrence désigne quelque chose ou quelque événement qui s’actualise à un moment donné.

2) Le mot-clé de cette caractérisation est celui de visibilité : forme marque qu’une occurrence X s’actualise de façon indissociable d’une visibilité qui lui est conférée en rapport avec une visibilité invariante, indépendante de cette actualisation.
La caractérisation de forme passe donc par celle de visibilité et de voir. Franckel (2019) analyse voir comme l’événement par lequel un sujet S se trouve localisé en un site (spatial ou temporel) où une entité X se présentant à S fait l’objet d’une représentation pour S (Ah tiens, j’en vois un ! Ah oui je le vois ! Je vois ce que tu veux dire), le terme de représentation n’étant pas limité au domaine du visuel1. Par l’intermédiaire de voir et de visibilité, forme met en jeu les rapports entre le plan temporel (plan de l’actualisation, de l’ancrage dans le réel) et le plan subjectif (plan de la représentation). Voir renvoie à un événement (qui arrive à un sujet, sur le plan temporel) et qui fait l’objet d’une représentation (plan S).

3) Du fait qu’il s’agit d’une visibilité conférée à X en fonction d’une visibilité invariante établie indépendamment de l’actualisation de X, forme n’est pas une propriété intrinsèque de X. Visibilité invariante signifie : indépendante des propriétés de X, de son contenu, de la façon dont X se présente.

Prenons un premier exemple pour fixer les idées : une pendule de forme ovale est une pendule (X) dont la visibilité singulière est rapportée à une visibilité invariante (indépendante des propriétés de la pendule et des différentes façons dont elle peut se présenter) qui, dans cet exemple, est une visibilité de type géométrique (à laquelle peuvent être rapportées toutes sortes d’objets autres que pendule). À la différence de une pendule ovale ovale est une propriété de la pendule, forme ovale relève d’un rapport entre deux modes de visibilité de X et n’est donc pas une propriété de X2.

1.2. Organisation de la variation

On distingue trois cas de rapport entre visibilité invariante et visibilité d’une occurrence X telle qu’elle s’actualise :

1) le rapport à une visibilité invariante est établi à partir de la visibilité de X telle qu’elle s’actualise dans sa singularité (une pendule de forme ovale ; un visage en forme de poire) ;

2) le rapport est établi à partir d’une visibilité invariante préconstruite par laquelle est conférée une visibilité à une occurrence X (un médicament sous forme de comprimés, mettre un article en forme) ;

3) singularité et invariance de la visibilité de X font bloc dans la singularité d’une seule et même occurrence X ; la visibilité de X est invariante du fait que X est une occurrence strictement singulière (une forme se détache à l’horizon).

1.2.1 Le rapport est établi à partir de la singularité de l’occurrence X

Le rapport est établi à partir de la singularité d’une occurrence X telle qu’elle se présente (s’actualise comme visible à un moment donné). La visibilité de X lui est conférée par le rapport qu’elle établit à une visibilité invariante sous les propriétés spécifiques de X, sous la façon particulière dont elle se présente et sous la pluralité des occurrences qui en relèvent.

(1)

a.

Cette pendule a une forme ovale.

b.

C’est une pendule de forme ovale.

Forme marque que pendule a une visibilité conférée par son rapport à une visibilité invariante qui, comme nous l’avons vu, est dans ce cas de nature géométrique, préconstruite, répertoriée, établie indépendamment de la singularité de la pendule en question. Forme ovale désingularise pendule d’une double façon :

– de pendule n’est prise en compte que la visibilité que lui confère son rapport à celle invariante d’une figure géométrique établie indépendamment de la spécificité de ses propriétés, de son contenu et de la façon dont elle s’actualise ;

– cette visibilité n’est pas propre à pendule, mais est analogue à celle d’une pluralité d’occurrences dont la visibilité peut être rapportée à cette visibilité d’ordre géométrique (il existe toutes sortes d’objets de forme ovale).

(2)

Il a un visage en forme de poire

La visibilité de son visage tel qu’il se présente dans sa singularité est rapportée à la visibilité caractéristique d’une poire dans ce qu’elle a d’invariant et généralisable à toutes sortes d’entités, visage et poire n’ayant par ailleurs « rien à voir ». D’où la glose simplifiée : ‘son visage peut être vu comme on voit invariablement une poire’, ‘la visibilité de son visage est analogue à celle d’une poire’.

1.2.2. Le rapport est établi à partir d’une visibilité préconstruite invariante à partir de laquelle est conférée une visibilité à X

La visibilité invariante prend valeur de référence et constitue une façon (parmi d’autres possibles) de conférer une visibilité préconstruite à une occurrence X telle qu’elle s’actualise.

1.2.2.1. La visibilité invariante prend valeur de modèle

Une visibilité est conférée à X en référence à une visibilité première invariante qui prend valeur de modèle. La visibilité de X est confrontée au modèle constitué par cette visibilité invariante.

(3)

Je mets mon article en forme.

C’est à partir de la visibilité de référence d’un article prise comme modèle qu’est conférée une visibilité à mon article dans une confrontation et un écart en voie de résorption. La visibilité de référence de mon article est le pôle d’un écart avec l’état actuel de mon article tel qu’il se présente (sa « présentation »).

Cet exemple doit être distingué de : mon article prend forme qui relève du cas précédent (Section 1.2.1.). L’acquisition d’une visibilité stabilisée pour mon article est coextensive à l’actualisation de l’élaboration de son contenu qui le fait émerger de « l’informe ».

(4)

Je lui ai rendu une visite pour la forme.

La visite est réduite à la visibilité qui lui est conférée par son rapport la visibilité de référence d’une visite. Ainsi réduite à cette visibilité, cette visite est vide de tout contenu spécifique.

Analyser la forme d’un poème, ou décrire une forme musicale, par exemple, met en jeu son rapport à une forme générale et fixée selon des normes établies comme invariantes (proche de la notion de modèle, ou encore de structure qui peut elle-même être définie comme système de relations invariantes sous certaines transformations). On peut par exemple décrire la forme d’un poème comme celle d’un sonnet ou une pièce musicale celle d’une sonate.

1.2.2.2. La visibilité invariante prend valeur d’étalon

(5)

Paul est en (petite, grande, pleine) forme ; Paul a la forme.

C’est à partir de forme prise comme étalon de référence invariante de ce qu’est l’état d’être en forme qu’est conférée une visibilité à l’état de la forme de Paul telle qu’elle s’actualise. Cet état invariant prend ici valeur « d’idéal » ou d’optimal. Le rapport fait l’objet d’évaluations possibles. Dans ces emplois, forme est en emploi absolu (sans son complément de X qui le caractérise dans la séquence forme de X), avec l’article générique la ou avec la préposition en (en forme) qui lui confère le statut de notion3. C’est ce statut de notion qui établit la valeur de référence, hors actualisation.

1.2.2.3. La visibilité invariante prend valeur d’un prisme de visibilité catégorisant

La visibilité de référence relève d’une catégorie invariante sous la spécificité des occurrences qui en relèvent.

(6)

Ce médicament est vendu sous forme de comprimés (comparer avec en comprimés).

Ce médicament se présente en référence à un mode de présentation invariante qui correspond à une catégorie de visibilité. Comprimé introduit le prisme de visibilité à travers lequel est vu ce médicament (indépendamment de ses propriétés spécifiques). Cette visibilité est celle d’un mode de présentation valant pour toutes sortes de médicaments. Il ne s’agit pas d’une visibilité qui se dégage des différents modes possibles de présentation du médicament (le médicament n’a pas une forme de comprimés), mais d’un mode de présentation préconstruit et répertorié du médicament4.

1.2.2.4. Forme et calque : « le jeu du gendarme »

Dans le « jeu du gendarme » il s’agit de trouver la forme d’un gendarme avec son chapeau caractéristique (mais il peut aussi bien s'agir de toute autre silhouette bien typée) dissimulée mais reconnaissable par son identification aux contours de frondaisons, nuages, détails ou autres recoins d'un dessin. Cette forme est donnée comme un modèle caractéristique, invariant sous la variation des silhouettes ou des entités relevant de cette représentation de référence. Il s’agit d’un gendarme « sous forme de frondaisons », dont la visibilité se donne par identification à celle d’une frondaison.

1.2.2.5. Désingularisation du rapport entre visibilité singulière et visibilité de référence

Le rapport établi par forme entre visibilité singulière d’une occurrence X telle qu’elle se présente et visibilité préconstruite invariante est établi comme un rapport parmi d’autres possibles. Ce cas correspond à la construction une forme de Y où une forme est construite comme une parmi d’autres. On distingue deux cas : X a une forme de Y et X est une forme de Y où une forme est construite parmi d’autres possibles.

1.2.2.5.1. X a une forme de Y

(7)

Les poulpes ont une forme d’intelligence.

Aux poulpes est conférée une intelligence à travers la visibilité qui en est établie par son rapport à la visibilité de référence de ce qu’est dans son invariance la notion d’intelligence. Ce rapport est un rapport parmi d’autres possibles. A d’autres occurrences que poulpes peut être conférée une visibilité relative à cette visibilité notionnelle invariante.

1.2.2.5.2. X est une forme de Y

(8)

Cette attitude est une forme de mépris.

Le verbe être marque que le rapport entre les deux visibilités est un rapport d’identification : la visibilité attribuée par forme à l’occurrence de attitude s’inscrit dans un rapport d’identification à la visibilité invariante de référence (préconstruite et invariante) constituée par mépris. Ces deux visibilités sont construites indépendamment et ce rapport d’identification est un parmi d’autres possibles.

L’exemple précédent (Les poulpes ont une forme d’intelligence) marque qu’il existe toutes sortes d’entités relevant de la notion d’intelligence et que les poulpes en sont une parmi d’autres.

Le présent exemple marque que forme de mépris est une forme parmi d’autres. On peut avoir : Cette attitude est une forme parmi d’autres de mépris ; mais très difficilement (avec le verbe avoir) : les poulpes ont une forme d’intelligence parmi d’autres (alors qu’il est par ailleurs possible d’avoir : les poulpes, parmi d’autres espèces animales ont une forme d’intelligence).

(9)

Le dessin est une forme d’expression de soi

Le dessin est une entité générique, mais le principe est le même que dans le cas d’une occurrence singulière comme ce serait le cas avec : ce dessin est une forme d’expression de sa personnalité.

1.2.3. Visibilité singulière et invariante sont construites en bloc

(10)

a.

Soudain, une forme apparaît au détour de la bâtisse.

b.

Je vois une forme bizarre se détacher sur le mur.

c.

Vers le soir, nous commençons à distinguer des formes vagues qui se dessinent derrière le voile de brume.

Singularité et invariance font bloc dans la singularité d’une seule et même occurrence X. C’est cette singularité qui confère à X l’invariance de sa visibilité : il n’y a pas de variation possible dans le cas d’une occurrence singulière (n’appartenant pas à une classe d’occurrences) qui devient visible à un moment donné. La prédication d’existence de X est indissociable de sa visibilité et se trouve, de ce fait, associée à des prédicats du type apparition. De plus, cette visibilité n’étant pas identifiable autrement que par l’actualisation contingente de X, elle présente un caractère insaisissable, illustré par des adjectifs comme bizarre (8b), vague (8c), étrange. L’occurrence n’étant construite qu’en tant qu’elle est visible et vue, il ne se s’agit pas d’une simple prédication d’existence : Je vois une forme se détacher sur le mur n’est pas équivalent à Il y a une forme qui se détache sur le mur (au demeurant moins naturel).

1.3. Pluriel de forme

De façon générale, le propre du pluriel est de marquer qu’une notion est incarnée par une pluralité (quantitative et qualitative) d’occurrences, de façon fragmentée, qualitativement diversifiée et indistincte. Le pluriel marque une « occurrentialisation » diversifiée de la notion. Les effets de cette diversité sont variables : l’incarnation peut renvoyer à une spatialisation (les sables du désert renvoyant par exemple à des étendues sablonneuses indistinctes), ou encore à une « événementialisation » de la notion (les amours renvoient à des épisodes amoureux, à des manifestations événementielles diverses et indifférenciées de la notion amour ; à côté de l’ennui (état d’âme), les ennuis sont des occurrences d’ennui, qui « arrivent », qui « vous tombent dessus »).

1.3.1. Pluralisation des occurrences de X

Les formes se définissent comme la forme de la pluralité des occurrences X dont elle est forme. Leur visibilité n’a d’autre détermination que celle qui leur est conférée par leur seule actualisation. Ce cas peut être mis en regard du cas précédent (Section 1.2.3.), où c’est l’actualisation d’une seule et même occurrence X qui la constitue comme visible, à cette différence près qu’il s’agit ici d’une pluralité d’occurrences (qui de même n’ont d’autre détermination que d’être constituées comme visibles).

(11)

La forme pas les formes !

Ce slogan (invitant à la pratique sportive) conjugue deux emplois de forme :

la forme renvoie au cas 1.2.2.2. (Paul a la forme), où la visibilité d’un état tel qu’il s’actualise est conférée en référence à celle d’un état étalon (optimal). La forme s’interprète dans ce slogan comme être (parfaitement) en forme ;

– le pluriel de les formes renvoie au présent cas qui met en jeu la pluralité des occurrences qui s’actualisent en tant que leur est conférée une visibilité. Le caractère qualitativement indéterminé des occurrences qui ne s’actualisent que comme visibles les associent à différentes valeurs possibles autour de celle de ‘protubérance’. Celle-ci peut prendre un caractère disgracieux, comme dans le présent slogan, ou être associé au dévoilement de ce qui est habituellement caché, notamment dans un contexte érotique :

(12)

Une seule mousseline couvre sa gorge ; et mes regards ont déjà saisi les formes enchanteresses. (Laclos)

Ses formes exquises, dont la rondeur était parfois révélée par un coup de vent et que je savais retrouver malgré l’ampleur de sa robe, ses formes revinrent dans mes rêves de jeune homme. (Balzac)

1.3.2. Pluralisation de la visibilité invariante

(13)

Faire une demande dans les formes, en respectant les formes, en y mettant les formes, être à cheval sur les formes.

Dans ce cas, la visibilité invariante de référence est première dans son rapport à l’actualisation d’une occurrence X et la pluralité est non plus celle des occurrences X mais celle de la visibilité invariante de référence (à valeur de modèle) relativement à laquelle s’actualise une occurrence X. Cette pluralisation renvoie à une fragmentation en une multiplicité de composantes de la visibilité de référence. Ce cas est à mettre en regard des exemples (3) (mettre un article en forme), et (4) (une visite pour la forme), à cette différence près que le pluriel impose la présence d’un déterminant. Ces exemples marquent l’invariance de la visibilité comme modèle de référence et la pluralité de ses composantes.

2. Fond

Comme c’est le cas pour forme, le mot fond est employé dans différentes constructions qui font apparaitre une large diversité de valeurs, entre lesquelles il apparaît souvent difficile d’établir un lien ou une parenté a priori.

Prenons par exemple

– pour la construction le fond de X : le fond de la casserole, le fond du trou, le fond du couloir, le fond du problème, le fond de ma pensée, le fond du décor ;

– ou encore pour un fond de X : (rester / verser) un fond de cognac, (déceler) un fond d’amertume, (étaler) un fond de teint, (préparer) un fond de sauce, (installer) un fond d’écran ;

– ou bien encore pour les constructions de fond sans déterminant : un problème de fond, une course de fond, un bruit de fond ou encore freiner à fond.

Comme précédemment mentionné, ces valeurs sont usuellement décrites dans les dictionnaires (DHLF ou TLF), comme des extensions métaphoriques d’un sens premier qui est celui de « la partie la plus basse d’une chose creuse ». Il s’avère qu’une bonne partie des emplois entre difficilement dans le cadre d’une telle définition, quelles qu’en soient les extensions.

Nous partons de l’idée que « la chose creuse » (chose s’appliquant difficilement à un exemple comme rouler à fond ou une course de fond) correspond en fait à une zone d’une entité au sein de laquelle est éliminée ou écartée toute variation, et où se constitue ainsi une invariance : qu’il s’agisse sur le plan quantitatif d’un degré stabilisé, soit maximal et extrême (rouler à fond), soit minimal (un fond de cognac) ; ou d’une zone d’une entité où la variation n’a plus cours (tomber au fond du trou, avancer au fond du couloir, où l’on tombe ou l’on avance jusqu’au point où aucune évolution du processus n’est plus possible) ; ou bien sur le plan qualitatif d’une zone de concentration–densification qualitative (le fond de ma pensée, le fond du problème, le fond d’une argumentation, que l’on atteint après épuration des contingences, des détails, des arguties périphériques et volatiles) ; ou encore d’une zone dont se détache tout ce qui est de l’ordre d’une variation (un fond d’écran, un fond de teint, des couleurs rouge et ocre qui se détachent d’un fond jaune) pour ne prendre que quelques-uns des exemples que nous examinerons.

En bref, fond est une zone définie par le fait que « plus rien n’y varie ». C’est le lieu du figé, de l’immuable, de l’extrême, du densifié, du condensé.

2.1. Caractérisation

La piste ainsi ébauchée conduit à proposer la caractérisation suivante :

     

Fond désigne une zone d’une occurrence X résultant de la résorption de toute variation interne à X.

     

Cette définition met en évidence le caractère dynamique de fond, comme résultant d’un processus.

Le terme de zone de X (notée Z) est un terme générique qui peut prendre différentes valeurs en fonction de la nature de X : région, portion d’une étendue, pôle, composante, ou encore degré de X, caractérisés dans tous les cas par une invariance résultant d’un processus de résorption ou de mise à l’écart de toute variation de X5.

S’agissant d’une zone interne à X, un fond ne peut être un fond parmi d’autres, contrairement à forme qui peut être une forme parmi d’autres.

On distingue deux cas :

  1. Z est une zone d’élimination de toute variation interne à X. Z fonctionne comme pôle d’attraction de cette variation qui fait l’objet d’un processus de condensation, densification, figement, l’éliminant par là-même (par exemple le fond du couloir désigne la zone où est éliminée toute variation de profondeur-longueur du couloir, où la variation de longueur du couloir n’a plus cours) ;

  2. Z est une zone de X caractérisée par son invariance qui l’autonomise en la démarquant du reste de X et de ses variations. Fond établit une partition entre ce qui en X relève d’une variation et ce qui relève d’une invariance (un fond d’écran dont se démarque tout ce qui est variable dans l’écran) ; un fond jaune (en arrière-plan d’un tableau dont toutes les autres couleurs se détachent) ; un fond de sauce (désignant ce qui dans une sauce ne varie pas et à quoi va venir s’ajouter dans un deuxième temps et de façon distincte ce qui constitue les variations et les spécificités de la sauce).

Pour chacun de ces deux cas, les variations éliminées ou mises à l’écart peuvent être d’ordre quantitatif (le fond du trou est une zone du trou où cesse toute variation de profondeur du trou ; un fond de cognac correspond à une quantité dont l’invariance se caractérise par son caractère minimal, élimination faite de toute variation ; freiner à fond marque un degré de freinage éliminant le plus comme le moins, zone correspondant alors à un degré) ; ou qualitatif (le fond du problème est une zone d’invariance du problème où sont éliminés tous les détails et toutes les spécificités du problème pour atteindre son essence, le lieu qui en condense le caractère immuable).

2.2. Déploiement de la variation

2.2.1. Z est une zone d’élimination de toute variation interne à X

Z fonctionne comme pôle d’attraction qui résorbe par élimination toute variation interne à X. On distingue deux cas selon que la variation éliminée est d’ordre quantitative ou qualitative.

2.2.1.1. Élimination d’une variation quantitative

Z est constituée comme « pôle d’attraction » éliminant toute variation de degré ou de quantité de X par atteinte d’un degré extrême, maximal et/ou minimal. X correspond à une occurrence mesurable et graduable.

Le fond de X

(14)

Le fond du trou, du couloir

Le fond du trou est la zone du trou correspondant à un pôle d’attraction qui élimine toute variation de profondeur du trou, où la variation de profondeur n’a plus cours. Dans ce cas (celui privilégié par les définitions usuelles des dictionnaires), X correspond de façon privilégiée à des termes du type gouffre, puits, abîme, gorge, cavité ou tout autre contenant « profond » marquant un creusement vers le bas, et pour lesquels la notion d’attraction se trouve associée à la force gravitationnelle.

De même que pour fond du trou, fond du couloir est la zone d’élimination de toute variation de profondeur / longueur du couloir, là où cette variation n’a plus cours. La variation est liée non plus à la force gravitationnelle propre à trou mais à une trajectoire, à un cheminement.

Dans ce type d’emploi, une parenté paraît en apparence possible avec des termes comme extrémité, bout (votre chambre est située au bout du couloir, à l’extrémité du couloir) dont il se distingue cependant du fait que fond n’est pas assimilable à une frontière et exclut toute prise en compte d’une extériorité, l’élimination de la variation étant interne à X. Le fond du couloir ne débouche pas sur un extérieur du couloir, n’ouvre pas sur une sortie ou une issue, ne s’oppose pas à une ouverture ou une entrée. D’autres termes que couloir font apparaître plus immédiatement la différence. Le bout du tunnel ou l’extrémité du tunnel est associé à sa sortie, alors que fond n’est pas assimilable à une sortie. Le fond du tunnel est d’un emploi fortement contraint, du fait que fond est incompatible avec l’articulation intérieur – extérieur caractéristique d’un tunnel. Être au fond du tunnel signifierait qu’on se trouve dans sa partie la plus noire, le noir du noir, excluant toute nuance de noir, au cœur du tunnel et de tout ce qu’il peut représenter symboliquement, y compris celle d’enfermement dans sa dimension dynamique et aliénante, à l'exact contraire de l'espoir et de la lumière que marque voir le bout ou être au bout du tunnel. Si fond en tant que pôle attracteur peut relever d’une certaine façon de l’extrême relatif à un élément, il ne relève pas d’une extrémité de cet élément.

Un fond de cognac

Un fond de cognac désigne une quantité de cognac dont l’invariance tient à sa minimalité absolue. Il est impossible d’en avoir moins, sinon il n’y aurait tout simplement plus de cognac du tout ; ni d’en avoir plus, ce qui réintroduirait une variation. Il peut s’agir d’un reste (un fond de cognac est ce qui reste dans la bouteille quand on l’a vidée hormis ce reste) ou d’une quantité minimale que l’on verse dans un récipient. Un fond s’apparente ici à une série d’autres termes tels que une goutte / une larme / un doigt / un soupçon de cognac. Ces termes marquent, chacun à leur façon une faible quantité, alors que fond marque une quantité absolue dans sa minimalité.

Un fond de bouteille peut correspondre à deux emplois :

  1. fond renvoie par métonymie au fond de liquide contenu dans la bouteille. Un fond de bouteille renvoie alors à un fond de cognac que nous venons d’analyser. Un fond de bouteille est un fond dans la bouteille ;

  2. un fond de bouteille est une occurrence de fond renvoyant à un objet autonomisé par rapport à la bouteille dont il est le fond (lieu où est éliminée toute variation de degré de profondeur de la bouteille). Cette autonomie est rendue possible du fait de sa forme particulière (encore désignée par cul de bouteille). Cet emploi est spécifique à une bouteille. Il apparaît moins naturel avec des contenants de forme homogène (?un fond de verre) sauf à passer au contenu.

Freiner, accélérer, appuyer à fond

L’occurrence X est celle d’un procès où Z correspond à une zone d’intensité du procès invariant en tant que maximal.

Se donner à fond marque une énergie ou une vitesse invariante en tant que maximale – minimale (impossible de se donner ni moins ni plus), sans modulation ni variation possible.

À fond la forme ! Autre slogan publicitaire, à mettre en regard de : La forme, pas les formes, où il s’agit de pousser la recherche ou l’accomplissement de la forme à son degré maximal

– Un gouffre, un désespoir sans fond

L’absence de fond marque que la croissance de la quantité ou l’intensité de X ne débouche pas sur une stabilisation qui correspondrait à un degré maximal échappant à la variation (à l’accélération).

2.2.1.2. Élimination d’une variation qualitative

La zone d’invariance que désigne fond correspond ici à un pôle attracteur qui résorbe toute variation et peut à certains égards s’apparenter au concept de centre attracteur introduit par Culioli (voir en particulier Culioli, 2018) que nous citons pour présenter ce concept :

Tout domaine est muni d’un centre organisateur (de l’agrégat d’occurrences) qui est soit un « type », soit un « attracteur ». Le type permet de mesurer la conformité d’une occurrence à la norme d’une occurrence typique ; l’attracteur construit la valeur extrême d’une occurrence imaginaire sur un gradient. [...]. Il fournit non pas une valeur définie, localisable par rapport à un référentiel, mais une représentation qui est construite par abstraction et converge vers une limite idéale ; elle est à ce titre inaccessible tout en fournissant une valeur stable hors de toute altérité. (Culioli, 2018, p. 110)

Si fond peut dans ce cas s’apparenter à ce concept dans l'élimination dynamique de toute altérité, il doit aussi en être distingué en ceci que fond ne marque pas, ou pas nécessairement, le haut degré ou une valeur extrême (bien qu’il puisse le faire, mais dans une partie, et une partie seulement, de ses emplois et sur son mode propre), ne renvoie pas à une représentation idéale et ne constitue pas le centre organisateur abstrait d’un domaine notionnel.

– Le fond du problème

Le fond du problème désigne le pôle où sont éliminés tous les détails, spécificités et variations qualitatives du problème, une zone hors variation où se condense l’essence du problème (aboutissant à une valeur proche de quintessence).

L’élimination d’une variation qualitative interne à X privilégie les termes relevant d’un processus mental ou discursif, d’une progression, d’un raisonnement, qui introduit fond comme le pôle ultime de toutes les variations : le fond d’une argumentation, d’un raisonnement, d’un récit, d’une thèse (comparé à : le fond d’un texte, d’un livre, moins naturel, sauf à l’interpréter comme déroulement ou comme développement). Le fond est ce qui n’est pas affecté par les détails, comme l’illustre cette phrase de Victor Hugo (1862, p. 7) : « Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n’est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact, d’indiquer ici [...] ».

– Le fond de ma pensée

Le fond de ma pensée désigne la zone de ma pensée qui élimine tout ce qui dans ma pensée relève d’une variation et des différentes façons de l’exprimer.

Je vais vous dire le fond de ma pensée ; ce que je pense au fond de moi-même, au fond de mon être ; merci du fond du cœur. Cette intériorisation densifiée tend à prendre valeur d’intime, comme l’illustre la citation de Henri Michaux (1966, p. 38 ) : « Plongeant, je m’étais rejoint, je crois, en mon fond, et coïncidais avec moi, non plus en observateur, mais moi revenu à moi. ».

– Un X de fond

L’absence de déterminant devant fond marque que fond prend une valeur notionnelle. Un X de fond est une occurrence de X hors variation, relevant du fond de la notion être X. Fond marque ce qui en X constitue un pôle d’invariance notionnelle de X. Ce cas met en évidence que fond n’est pas un centre attracteur de haut degré au sens où l’entend Culioli (2018), mais ce qui constitue un pôle d’élimination des variations qualitatives de la notion, son invariance sous la diversité des occurrences qui actualisent cette notion.

(15)

C’est un problème de fond

Un problème de fond diffère du fond d’un problème. Dans ce dernier cas, il s’agit du fond d’un problème particulier, de ce qui le concentre en sa quintessence invariante. Un problème de fond est une occurrence de problème construite hors variation, dont n’est pris en compte que ce qui constitue son essence de problème. Un problème de fond traverse et sous-tend de façon invariante différentes variantes de problèmes.

(16)

Une course de fond ; le ski de fond

Une course de fond est de même ce qui dans une course relève de ce qui est hors-variation, dont n’est pris en compte que son essence de course, son cours propre, son mouvement intrinsèque, sa dimension processive, sa continuation, sa perpétuation indépendamment des variations de formatage, de longueur, de vitesse ou de durée.

Le ski de fond est lié à un mouvement intrinsèque, auto-régulé de façon stable et indépendante des variations de longueur, de déclivité, de durée.

(17)

Une musique de fond

Dans le cas de une musique de fond, l’élimination de toute variation et de toute altérité en X peut être analysée comme étant à la fois d’ordre quantitatif et qualitatif. Elle relève d’une part d’une intensité sonore invariante (comme un bruit de fond) ; et d’autre part d’une qualité de musique dont l’invariance se traduit par son caractère insipide et sans relief, dont les nuances sont neutralisées.

2.2.2. Z est une zone d’invariance qui se démarque des variations internes à X

On retrouve dans ce cas la construction un fond de X qui marque cette fois non plus l’élimination mais la mise à l’écart de la variation. L’article un dans un fond marque la construction d’une occurrence de fond, donc d’une zone d’invariance de X, qui est autonomisée par rapport à ce qui en X donne lieu à variation. De cette construction résulte une partition et une coexistence entre ce qui en X est le lieu d’une variation et ce qui est le lieu d’une invariance.

Fond se trouve couramment associé à des verbes correspondant à cette partition en marquant un contraste, une disjonction ou même des forces antagonistes entre deux composantes de X, comme l’illustrent des verbes tels que se détacher, s’extraire, surgir dans les exemples suivants :

(18)

a.

Des figurines en relief surgissent d’un fond plat

b.

Des couleurs rouge et ocre se détachent sur un fond jaune6

Fond marque une partition entre les couleurs rouge et ocre qui sont des composantes variables de X (un décor, un tableau) et la composante jaune qui est hors-variation.

 

On distingue deux cas selon que la construction première est celle de la zone de variation ou celle de l’invariance. Pour chaque cas, la variation peut ici encore être d’ordre quantitatif ou qualitatif.

2.2.2.1. Construction première de la zone d’invariance

Ce cas correspond à la construction première d’un fond, c’est-à-dire d’une occurrence de zone autonome et invariante en X relativement à laquelle se démarque dans un deuxième temps ce qui par contraste relève d’une variation (effective ou potentielle).

(19)

Un fond d’écran

Un fond d’écran est une zone d’invariance première de écran, qui est autonome par rapport à ce qui en X va pouvoir donner lieu à variation. Ce qui relève de cette variation se détache de cette zone d’invariance. La partition invariant / variable peut se rejouer sur le plan temporel. Le fond d’écran est permanent et ce qui s’en détache peut être éphémère.

De la même façon, on peut parler d’un fond jaune pour un tableau dont toutes les autres couleurs se détachent ou vont pouvoir se détacher dans leur variété : des couleurs rouge et ocre se détachent d’un fond jaune. Le fond jaune constitue une zone d’invariance qui par contraste met en relief les couleurs variables du tableau. On parlera par exemple des changements de rapports entre les figures et le fond, relevant d’une mise en contraste de ces figures.

La construction première du fond par rapport à ce qui s’en détache se traduit par la notion d’arrière-plan auquel est ici associé un fond. La disjonction peut être marquée comme dynamique ; voir l’exemple (18a) précédemment cité : Des figurines en relief surgissent d’un fond plat.

A côté de la construction un fond de, relève également de ce cas la construction sur fond de : on parle de liberté retrouvée sur fond de peur des variants du virus.

(20)

Préparer un fond de sauce

Un fond de sauce correspond à la confection préalable d’une composante de sauce dont se démarquent toutes les variations possibles de sauce.

(21)

Un fond de teint

Dans ce cas, l'invariance correspond non pas à la démarcation de ce qui en X varie mais en sa neutralisation, un fond de teint pouvant se définir comme une couche neutre permettant d'atténuer la visibilité des imperfections.

2.2.2.2. Construction première de la variation interne à X

A l’inverse du cas précédent, fond marque la construction d’une composante de X qui dans un deuxième temps se détache par son caractère invariant et autonome de toutes les composantes variables de X. Cette composante invariante qui se démarque de ce qui varie en X n’est pas assimilable à une caractéristique commune. Elle n’est visible et ne se distingue qu’à travers et à la suite du déploiement de la variation dont elle émerge. Fond peut en particulier être associé à un processus de discernement (on ne le voit pas d’emblée) ou de décantation (processus de condensation, densification, séparation).

(22)

On décèle un fond d’amertume dans son sourire

Le fond d’amertume ressort de l’observation de son sourire dans toutes ses composantes et ses variations. Sa présence invariante émerge de ces composantes, elle n’est pas directement ni immédiatement visible (elle se décèle). Elle forme un pôle d’invariance autonome par rapport à toutes les nuances de son sourire. L’amertume n’est pas une composante parmi d’autres de son sourire, mais une composante toujours présente qui sous-tend la diversité des manifestations de son sourire.

(23)

Il a un bon fond

Dans cet exemple, X n’est pas explicité et peut être reconstitué comme caractère, tempérament, personnalité. Selon le même principe, il signifie qu’un pôle d’invariance (qualifié de bon) se dégage des manifestations variables de son caractère, de son tempérament, de sa personnalité. On peut remarquer la valeur contrastive de cet énoncé qui s’insère dans des contextes ou par ailleurs s’affiche quelque comportement critiquable ou incontrôlable : Paul est très colérique, mais au bout du compte, derrière ses sautes d’humeur, il a (tout de même) un bon fond.

3. Le fond et la forme

3.1. Le terme X dans le fond et la forme de X

Il existe de fortes contraintes sur les cas où une même entité X est, dans une mise en regard, compatible aussi bien avec la séquence le fond de X qu’avec la forme de X. Comme évoqué dans l’introduction, le fond d’une casserole ou d’un couloir n’est pas opposable à sa forme. Une condition est que X puisse renvoyer à un contenu, à une détermination purement qualitative de X. On peut confronter la forme et le fond d’une argumentation, d’un propos ou d’un problème ou les rendre complémentaires dans un exemple comme : les livres constituent le fond et la forme de mon quotidien (où quotidien s'entend comme : de quoi est fait mon quotidien). D’un côté, fond renvoie à une zone de X qui réduit X à un contenu invariant sous la variation des déterminations quantitatives et des ancrages temporels qui lui donnent corps ; d’un autre côté, forme réduit la détermination qualitative de X à ce qu’il est possible d’en voir, ce qui désingularise son contenu, fait abstraction de sa spécificité.

C'est ce qu’illustrent les cas les plus fréquents où X renvoie à un matériau textuel qui peut être appréhendé d’un côté comme un contenu, renvoyant à un sens, et de l’autre comme ce qui le rend visible, ce qui lui donne corps. C'est d’ailleurs ce qu’établit la notion de « formes verbales » par lesquelles un sens est rendu visible.

Dans les analyses littéraires il est classique de distinguer (pour les dissocier ou les associer) la forme et le fond. La forme d’un texte (quel que soit son genre) établit la façon dont le contenu de ce texte se laisse voir en référence à une visibilité préconstruite (à valeur de modèle, notamment un « genre littéraire »), le contenu se trouvant réduit à la visibilité qui lui est ainsi conférée. Comme nous l’avons vu avec l'exemple de la pendule de forme ovale, forme désingularise X, appréhende le texte en l’intégrant à la famille des textes dont la visibilité s'inscrit dans un rapport (qui peut être d'identification) à ce même modèle. La forme de X rend X catégorisable.

Si la séquence la forme d’un texte paraît naturelle et se suffit à elle-même, il n’en va pas de même avec le fond d'un texte. Cette dernière séquence n'apparaît pleinement naturelle que dans une association avec la forme de ce texte. Cette observation, qui repose sur le fonctionnement des mots forme et fond, est indépendante des considérations littéraires ou philosophiques selon lesquelles la forme et le fond d'un texte sont liés, voire indissociables (la forme pouvant être définie, selon la célèbre formule de Victor Hugo, comme « le fond qui remonte à la surface »).

Il apparaît que la mise en regard la plus naturelle de forme et fond mobilise la séquence : sur le fond et sur la forme, qui met en jeu la préposition sur7.

Avec cette préposition disparaissent les contraintes signalées sur l’emploi de fond, comme le montre la comparaison de le fond de ce texte / de cette enquête / de ce livre (dont l’emploi est contraint) et sur le fond ce texte / cette enquête / ce livre est discutable (où fond peut s’opposer forme).

La séquence sur le fond ainsi que sur la forme et leur mise en opposition dans sur le fond et sur la forme se caractérisent par l’absence de complément prépositionnel de X. Se pose alors la question de déterminer à quoi correspond X.

3.2. Sur le fond

Nous partons de l’analyse de sur le fond en ne traitant désormais que le cas des emplois de fond sans complément prépositionnel, à l’exclusion, donc, des exemples du type : le fond de la casserole ou du couloir, dont nous avons vu qu’ils n’entraient pas dans une articulation avec les exemples homologues avec forme. La question est de déterminer de quoi fond est le fond.

Prenons un petit échantillon d’exemples (entendus sur les chaînes de radio-France) pour fixer les idées :

(24)

« Le gouvernement a pesé un peu via la caisse des dépôts. Voilà pour la tambouille. Maintenant sur le fond, les avis restent partagés […]. »

« Sur le fond, toute cette polémique peut se résumer en quelques mots. »

Dans ces exemples,

– sur le fond s’inscrit dans un enchaînement discursif. La préposition sur introduit le fond d’un objet de discours dans un emploi du même ordre que dans les exemples : une étude, un exposé sur Freud, un travail sur l’urbanisme (voir Franckel & Paillard, 2007) ;

– sur le fond a une position thématique : en antéposition, ou plus rarement en postposition précédé d’une virgule.

Ce dont fond est le fond peut s’analyser comme l’état de choses dont il est question à travers l’enchaînement discursif dans lequel s’inscrit l’énoncé introduit par sur le fond. Fond désigne un aspect de cet état de choses qui en résorbe tous les autres aspects possibles, et par conséquent tout ce qu’il y aurait à en dire, pour se centrer sur cet aspect hors-variations.

(25)

« Le maire du Havre n’a ni les moyens financiers ni les moyens partisans de faire campagne, et puis sur le fond, une telle candidature ferait ton sur ton pendant trois ans. »

Le fond est celui de l’état de choses dont il est question dans le discours en cours. De ce fait, la séquence qui précède celle introduite par sur le fond est analysée comme portant sur un aspect de cet état de choses qui relève d’une variation faisant l’objet d’une résorption.

(26)

« On peut se féliciter du cessez-le-feu, mais il est évident que sur le fond rien n’est réglé. »

Le fond est non pas le fond du cessez-le-feu, mais le fond de ce dont il est question à travers le cessez-le-feu. Sur le fond marque que l’assertion de l’absence de règlement et la situation à laquelle il est fait référence ne sont pas affectées par le cessez-le-feu.

(27)

« Jean-Luc Mélenchon peut reprocher à la droite de courir après l’extrême-droite sur le fond, mais en globalisant l’antisystème il singe l’extrême-droite sur la méthode.
Concernant cette affaire, je préfère ne pas me prononcer sur le fond. »

Cet énoncé se caractérise par deux introductions distinctes d’un objet de discours : l’une par la préposition sur (cet emploi de sur étant comparable à celui de une étude sur Freud) ; l’autre par concernant. À cette double introduction correspondent donc deux objets de discours : l’un (introduit par sur) correspond à le fond ; l’autre (introduit par concernant) correspond à cette affaire. Le fond est non pas le fond de l’affaire, mais le fond de ce dont il est question avec cette affaire, et dont n’est pris en compte que ce qui en résorbe les variations. La même analyse vaudrait pour : sur le fond, je ne me prononcerai pas sur cette affaire. Cet énoncé doit être distingué de : Je ne prononcerai pas sur le fond de cette affaire. Dans ce cas, X correspond directement à cette affaire et relève de la même analyse que le fond du problème. La question de cette distinction ne vaut que pour les termes lexicalement compatibles avec la séquence le fond de X (problème, affaire, argumentation, raisonnement, …).

On peut encore comparer : sur le fond, cette organisation est discutable (sur le fond de ce dont il s’agit avec cette organisation et ce qu’il y a à en dire) et ?sur le fond, cette organisation est parfaite qui paraît moins naturelle. L’adjectif parfaite tend à renvoyer fond non plus à l’état de choses dont il s’agit et ce qu’il y a à en dire, mais à l’organisation elle-même, le fond de l’organisation étant une séquence difficilement interprétable.

3.3. Sur le fond /au fond

Sur le fond et au fond diffèrent de la façon suivante :

  1. Comme le montrent les exemples précédents, sur le fond relève d’une progression discursive, introduisant un nouvel élément relativement à l’état de choses dont il s’agit dans ce qui précède. Cet élément est un ajout construit à partir de ce qui est hors-variation dans cet état de choses. Il s’inscrit dans une continuité énonciative, sans remise en question de ce qui a été dit, mais en établissant un départage entre ce qui dans cet état de choses est de l’ordre du variable et ce qui ne l’est pas (le fond).

  2. Dans le cas de au fond, ce dont fond est le fond est non plus un état de choses, mais le fond de ce qui est à dire relativement à un état de choses. Au fond n’est pas un ajout comme avec sur le fond, mais marque une discontinuité énonciative correspondant à un changement de perspective qui engage un « revirement » discursif sur ce qui est en train de se dire.

Dans les exemples suivants, au fond peut difficilement être remplacé par sur le fond

(28)

Il est très sévère, mais au fond il n’est pas méchant.

Au fond marque un retour sur ce qui a été dit (il est très sévère) pour l’amender, le moduler, le nuancer, éventuellement l’invalider. Au fond peut se gloser par ‘au fond de ce qui est en train de se dire’ avec il est très sévère ; au fond de ce que dit il est très sévère doit être dit autre chose.

(29)

Au fond, pourquoi pas ?

Au fond marque que la question se pose d’un autre point de vue sur la situation en question que celle qui prévalait antérieurement ou pour un autre locuteur ou d’un autre point de vue : au fond de ce qu’il y a à penser et à dire de l’état de choses en question (dans une zone du dire qui en résorbe les variations).

3.4. Sur le fond et sur la forme

Contrairement à sur le fond, sur la forme porte toujours sur un X identifiable présent ou pouvant être reconstitué dans le contexte. Il en va de même lorsque sur le fond est associée à sur la forme. Sur le fond et sur la forme forment bloc : une organisation peut être dite parfaite sur le fond et sur la forme, alors que, comme nous l’avons évoqué, la simple séquence sur le fond, cette organisation est parfaite et, a fortiori, le fond de cette organisation est parfait sont des séquences peu naturelles. Le bloc en question n’est pas en position thématique comme peut l’être isolément sur le fond et sur la forme.

(30)

Cette enquête a eu un grand retentissement mais comporte de nombreux biais, tant sur le fond que sur la forme (de cette enquête).

Une organisation parfaite tant sur le fond que sur la forme (de cette organisation).

Dans ces emplois, forme renvoie aux cas précédemment examinés en 1.2.2.1 (mettre un article en forme, une visite pour la forme) où forme désigne la façon dont une occurrence X se présente dans son rapport à un pôle invariant de visibilité à valeur de modèle.

4. Conclusion

Il ressort de cette analyse que fond et forme relèvent de « deux modes d’invariance ». Dans le cas de fond, l’invariance est celle qui résulte de la résorption de toute variation « interne » à une occurrence X ; dans le cas de forme, l’invariance est celle de la visibilité par rapport à laquelle est conférée celle d’une occurrence X dans sa singularité et la façon particulière dont elle se présente. L’invariance est donc « externe » à X. Fond et forme sont donc à la fois associés en tant que mettant en jeu une invariance et opposés dans la mesure où celle-ci est interne d’un côté et externe de l’autre.

D’un côté, pour un X compatible avec fond de X, forme de X confère à X une visibilité qui se trouve abstraite des propriétés spécifiques de X, de ses déterminations qualitatives propres, de tout ce à quoi correspond son fond. Forme peut-être une parmi d’autres pour une même entité X (notamment dans le tour : X est une forme de Y). C’est de ce point de vue que forme peut être apparentée à une « coquille vide », par opposition à fond qui est un plein densifié au point de n’être le lieu d’aucune variation possible, qui est indépendant de toute détermination externe, de toute « coquille », de tout formatage susceptible d’affecter cette invariance.

D’un autre côté, pour un X compatible avec forme de X, fond de X désigne une zone de X où sont résorbées les variations. Fond est interne à X et, contrairement à forme, ne peut être un parmi d’autres. Dans l’exemple le fond de l’argumentation (qui peut être mis en regard de la forme de l’argumentation), le fond résorbe les variations qui peuvent s’interpréter comme des détails, des éléments contingents, non stabilisés, en discussion.

Cette analyse permet de comprendre la parenté possible entre fond et substance (qui peut en être une traduction en anglais dans son opposition à forme). Selon la définition de Wittgenstein (1961 : proposition 2.024), « la substance est ce qui existe indépendamment de ce qui arrive ». Substance peut se comprendre à partir de substare comme ‘se tenir en dessous’, constituer le soubassement de quelque chose, quels que soient ses « accidents », ses caractéristiques selon une formulation qui peut s’apparenter à la caractérisation de fond. Le fond « subsiste » au-delà ou en deçà des variations inscrites dans la fuite du temps, n’est pas affecté par les détails et les contingences et correspond à la substance définie comme la réalité permanente qui sert de substrat aux attributs changeants. 

Bibliography

Ashino, F., Franckel, J.-J., & Paillard, D. (2017). Prépositions et rection verbale, étude des prépositions avec, contre, en, par, parmi, pour. Peter Lang.

Culioli, A. (2018). Pour une linguistique de l'énonciation. Tours et détours (Tome IV). Lambert-Lucas.

Franckel, J.-J., & Paillard, D. (2007). Grammaire des prépositions. Ophrys.

Franckel, J.-J. (2019). Rien à voir. L'Information Grammaticale, 162, 34-40.

Hugo, V. (1862 [1959]). Les Misérables. Nelson éditeurs.

Michaux, H. (1966). L’espace du dedans. Paris : Gallimard.

Wittgenstein, L. (1918 [1961]). Tractatus logico philosophicus, Paris : Gallimard.

Notes

1 Cette caractérisation qui vise à permettre de dégager une organisation dans la variation des valeurs du verbe met en évidence que voir et visibilité n’est pas réductible à la perception visuelle. Cela peut être illustré d’un côté par des emplois de voir tels que tu vois ce que je veux dire ? Les étudiants se sont vus refouler par la police ; cela n’a rien à voir ; et de l’autre des emplois de forme tels que je ne suis pas très en forme ; le dessin est une forme de pensée sur lesquels nous reviendrons. Return to text

2 Que forme ovale ne soit pas une propriété de X n’est pas dû au seul sémantisme de forme. Une personne de type asiatique n’est pas asiatique comme le serait une personne asiatique. Le propre de forme est de rapporter la visibilité de pendule à une visibilité géométrique (invariante). Return to text

3 Sur l'analyse de la préposition en voir Ashino, Franckel & Paillard, 2017, pp. 197-227. Return to text

4 On peut noter l’opposition entre sous forme de et sur fond de (évoqué infra, voir Note 6). Dans la relation X sous Y, sous met en jeu un terme autre que celui qui correspond à Y (Franckel & Paillard, 2007, pp. 113-147), ce qui peut l’associer à quatre grandes valeurs : dissimulation signifie que « X se met / se trouve hors du champ visuel de quelqu’un », protection signifie que « X se met hors d’atteinte de facteurs potentiellement nuisibles », subordination signifie que X entre dans une relation dont l’origine et la régulation relève d’un terme autre ; classement convoque un point de vue fonctionnel autre que celui qui donne directement à voir X, ce point de vue étant en général celui d’un utilisateur virtuel de X. C’est de ce dernier cas que relève le présent exemple. Return to text

5 Que fond soit intuitivement associé à l’obscur et au noir pourrait s’expliquer par le fait que l’obscurité est une luminosité si faible qu’on n’y distingue aucun détail et que le noir résorbe toutes les variations des autres couleurs. Return to text

6 Comme évoqué dans la note 4, on peut noter l’opposition entre sur fond de et sous forme de. La préposition sur dans la relation X sur Y associe à Y son interface avec l’extérieur de X représenté par X, comme dans l’exemple : son ombre se détache sur le mur (voir Franckel & Paillard, 2007, pp. 71-111). Return to text

7 On trouve aussi, dans une moindre mesure, l’opposition dans le fond et dans la forme (sur la préposition dans, voir Franckel & Paillard, 2007, p. 149-182). Return to text

References

Bibliographical reference

Jean-Jacques Franckel, « Forme et fond : deux modes d’invariance », Lexique, 30 | -1, 33-56.

Electronic reference

Jean-Jacques Franckel, « Forme et fond : deux modes d’invariance », Lexique [Online], 30 | 2022, Online since 01 juillet 2022, connection on 19 avril 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/lexique/672

Author

Jean-Jacques Franckel

Université Paris Nanterre
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