Les langues régionales constituent sans conteste une des réalités culturelles les plus méconnues de notre pays. Certes, depuis 2008 la Constitution de la République stipule désormais que « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France » (Art. 75-1) mais cette reconnaissance en forme de truisme n’a guère permis de faire progresser ni la cause de ces langues – qui n’est pas notre objet direct – ni leur connaissance tant aux plans de la vulgarisation à destination du grand public que de leur étude scientifique. On sait que cette dernière est dévolue tout particulièrement à une section spécifique du CNU, la 73e, dite Cultures et Langues Régionales, mais que de nombreux chercheurs et enseignants-chercheurs travaillent ailleurs sur ces questions dans des domaines aussi variés que la linguistique, la littérature, la géographie, l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, les sciences politiques, les sciences de l’éducation…
L’une des raisons essentielles de l’ignorance du public – y compris celle du public cultivé – quant à la réalité de ces langues tient certainement à leur nombre élevé et leur grande variété puisque la France, ce pays phare de l’unilinguisme, abrite sur son sol plusieurs langues romanes et germaniques, une langue celtique et une langue non-indo-européenne (le basque), ceci sans parler des créoles et des différentes langues des départements d’outre-mer. Que cette multiplicité fasse obstacle à leur visibilité n’est guère douteux. Cela dit il existe un savoir constitué par toute une accumulation d’études linguistiques d’ampleur très variable selon les cas : aux atlas, aux études phonologiques et plus rarement de morphosyntaxe, aux analyses sociolinguistiques venus du monde savant s’ajoutent les innombrables lexiques, monographies locales et méthodes d’apprentissage en provenance pour l’essentiel du monde des amateurs ou des défenseurs… Rapportée à cette production la part des études littéraires s’avère bien faible. Ainsi par exemple, un ouvrage affichant l’ambition de dresser « … un état des lieux [des langues régionales] à la veille du xxie siècle » publié en 19991 n’accorde-t-il aucune place au fait littéraire ni dans son sommaire ni dans ses pages. Si l’on considère à présent la liste des travaux consacrés aux littératures régionales on constate qu’ils sont en grande majorité dédiés aux œuvres des siècles précédents notamment aux pièces inaugurales, celles des xvie et xviie siècles, comme si leur ancienneté constituait un critère, leur patine une caution2. Ajoutons enfin que dans cette démarche il s’agit de procurer des éditions, de traduire, de faire œuvre de philologue avant même que d’historien de la littérature et d’analyste. À l’autre bout de la chaîne chronologique la production contemporaine, dépourvue de prestige, reste donc trop souvent négligée et méritait donc pour cela même qu’on aille y voir de plus près.
Mais loin de ces questions de préséance il existe également dans le public un déficit de légitimité entretenu par toute une série de préjugés tenaces au premier rang desquels figurent de prétendues absences de production littéraire quand ce n’est pas de système d’écriture voire même de possibilité de graphie. Et lorsque certains se résignent à admettre l’existence de ces littératures c’est pour les disqualifier aussitôt. Ainsi par exemple Jean-Marie Rouhart, journaliste tout à la fois au Figaro et à France-Soir, romancier, académicien, dans un article qui fit quelque bruit, déclarait-il il y a peu :
Les langues régionales, malgré leur charme, leur spécificité et leur importance pour le patrimoine français, ne doivent pas supplanter la langue française. En outre, le terme « langue » pour des idiomes de région me paraît abusif. Il s’agit plutôt de patois, de dialecte. Preuve en est qu’elles n’ont jamais produit de grandes œuvres littéraires contrairement à la langue française.
France-Soir, 8 mai 2008
Cet extrait mérite d’être cité parce qu’il offre un condensé de la doxa sur le sujet. La parade classique consisterait ici à brandir le Nobel de Littérature décerné en 2004 à Frédéric Mistral mais ce n’est pas ici le lieu de polémiquer. On peut en tout cas interroger la notion de « grande œuvre » et on devra surtout se demander sur quelles lectures l’auteur de ces lignes peut bien asseoir son verdict car on peut raisonnablement douter de sa compétence personnelle dans une seule des langues incriminées, et partant de sa connaissance des littératures régionales et plus généralement de l’objet qu’il dénigre.
L’objet du présent volume est précisément de fournir une telle série d’éclairages. Les contributions qui vont suivre correspondent aux communications effectuées lors des Journées d’Étude intitulées Présence des littératures contemporaines en langues régionales de France, organisées par Jacques Landrecies (ALITHILA, Centre d’Études Médiévales et Dialectales, Lille 3) et Jean-Baptiste Martin (Institut Pierre Gardette, Lyon 2), journées qui se sont déroulées les 28 et 29 septembre 2010 à l’Université Charles-de-Gaulle – Lille 3 de Lille.
Les contributions rassemblées concernent les domaines basque, breton, catalan, corse, flamand, franco-provençal, occitan et d’oïl (anglo-normand, picard)3. Elles offrent ainsi un très vaste spectre des langues régionales sises sur le territoire national. Une large majorité d’entre elles sont transfrontalières (basque, catalan, flamand, franco-provençal, occitan, picard), particularité qui s’avère dans certains cas incontournable pour l’analyse. L’anglo-normand qui appartient au domaine d’oïl mais ne relève pas de la souveraineté nationale, ajouté à titre de témoin, constitue dans son insularité une variante originale4. Les langues non-territorialisées ont quant à elles été considérées dès le départ comme relevant d’une autre problématique.
Les auteurs ne se sont pas perdus dans de vains problèmes de terminologie à commencer par celui de l’irritante trilogie langue-dialecte-patois magistralement illustrée dans la citation ci-dessus : si le terme « régionales » a pu être discuté ce ne fut pas le cas de « langues ». Si les langues régionales ne sont pas pour toujours régionales (comprenez qu’elles excèdent cette dimension) ce sont en revanche toujours des langues. Il ne s’agit pas là de pure tautologie car ce n’est que très récemment que les positions officielles ont fini par rejoindre le consensus scientifique avec le rapport Cerquiglini5. Dans cette optique, l’anglo-normand et le picard ont été considérés comme langues à part entière au même titre par exemple que l’occitan. Cependant on notera que dans certaines communications les mots « patois » et « dialectes » et leurs dérivés ont pu être utilisés à titre de substituts par emprunt ou comme simples commodités de langage (anglo-normand, franco-provençal, occitan, picard).
Le mot « régional » a donc été parfois été critiqué. Cet adjectif a pu sembler inapproprié voire choquant rapporté à l’occitan ou à une langue comme le catalan, langue nationale par ailleurs (Grau, Pic). Mais il tombait sous le sens que le sujet de ces Journées, amorcé à partir de la 73e section, se devait de reprendre la terminologie officielle. L’objet de recherche était celui des littératures en langues régionales de France, ce qui n’excluait nullement, et de façon explicite, que pour les langues transfrontalières l’analyse pût se développer au-delà de la frontière, ce qui fut fait pour le basque et le catalan.
Situations
Six de ces quinze contributions dressent un état des lieux panoramique de la présence de ces littératures contemporaines en langues de France ; elles concernent l’anglo-normand, le basque, le breton, le catalan, l’occitan, et le picard. Jean Casenave (Bordeaux 3 /IKER) nous livre ainsi en ouverture son Panorama de la littérature basque contemporaine. Il nous indique comment la production de ces dernières années s’inscrit en faux contre la vision d’un Pierre Loti qui a longtemps prévalu et figé le Pays Basque dans une perception étroite, réductrice et pour tout dire « mortifère ». Le dynamisme de cette nouvelle production, récompensée internationalement, l’entraîne maintenant vers une salutaire « normalisation » au sein de la culture européenne. Mais le basque, comme on sait, est une réalité transfrontalière, où la part espagnole l’emporte largement sur la française. Jean Casenave choisit alors le cas de Bernardo Atxaga, né en Guipuzcoa, l’auteur contemporain le plus célèbre, qui renverse les oppositions centre/périphérie, dominant/dominé pour faire de son village Obaba le centre du monde à l’instar du Macombo de Gabriel Garcia-Marquez. Ce faisant, il casse les cadres du « néorégionalisme » pour s’inscrire dans la mouvance des écrivains caribéens et les problématiques post-coloniales. Cédric Choplin (CRBC Rennes 2) nous fournit le premier des trois articles consacrés à la littérature bretonne (Les Nouveaux aspects de la littérature en langue bretonne au tournant du xxie siècle). Il peut s’appuyer pour cela sur les statistiques de l’Office de la langue bretonne, organisme qui ne semble malheureusement pas avoir de nombreux équivalents. On apprend ainsi que la Bretagne est la seconde Région6 française en matière de lecture avec une moyenne de 1 300 ouvrages publiés par an dont 6% sont en breton, chiffre des plus honorables. Le revers de la médaille en est une très forte concentration éditoriale. Les préférences des lecteurs vont à la fiction, (romans et nouvelles), avec la possibilité de lire des policiers (les enquêtes du commissaire Kaou Kemener) et même de la science-fiction. Deux revues littéraires (Al Liamm-Tir na nóg, Brud Nevez) arrivent à subsister en dépit des difficultés propres à ce genre de support. Autre caractéristique forte : la place déterminante de la littérature pour jeunesse (qui fera plus loin l’objet d’une étude spécifique sous la plume de Yann Kervoas). Et de fait on observe une tension préoccupante entre les aspirations des adolescents, majoritairement urbanisés, et une offre éditoriale bien souvent à teneur patrimoniale. La communication de Christina Badosa (VECT, Université de Perpignan ; La Littérature catalane, seulement une question de frontières ?) fait en quelque sorte écho à celle de Jean Caseneuve, tant les situations basque et catalane offrent, aux deux extrémités du monde pyrénéen, de similitude. À cette nuance près que le déséquilibre entre l’en-deçà et l’au-delà se fait plus gravement ressentir pour le catalan sur tous les plans : superficie, démographie, puissance économique, situation politique, visibilité et au total forte attractivité de la composante ibérique et notamment de sa métropole. L’auteur démontre d’abord que les deux figures les plus flamboyantes de la culture catalane, l’architecture de Gaudi et la personnalité de Dali, participent ontologiquement à la construction des œuvres littéraires, concourent directement à leur spécificité. Deux couples d’auteurs majeurs lui permettent de mettre en lumière l’évolution de la littérature nord-catalane de ces dernières décennies : Patrick Gifreu et Gérard Jacquet, actifs dans les années soixante-dix, en s’appuyant sur le concept d’« ultralocal » ont bâti des œuvres avant-gardistes dans la forme et nourries de la recherche sur l’identité nord-catalane ; leurs successeurs Joan Lluis Lluis et Joan-Daniel Beszonoff, ont quant à eux préféré, à partir de leurs maisons d’édition barcelonaises, jouer résolument le jeu de la culture de masses avec les résultats que l’on peut deviner. C’est à la découverte d’un véritable continent que nous entraîne ensuite Marie-Jeanne Verny (Montpellier 3) dans sa contribution Courants et contenus littéraires des productions occitanes contemporaines. Certes, l’existence d’une littérature en langue d’oc ne nous est pas inconnue qui s’appuie sur la lyrique des troubadours, la notoriété de la production mistralienne, voire le prestige d’un Robert Lafont, mais la production contemporaine a tout pour surprendre néanmoins par sa vitalité et son foisonnement. En témoignent entre autres le tableau détaillé qui recense la vingtaine de maisons d’édition au service de cette production ou encore ce simple chiffre : cinq anthologies de littérature occitane parues depuis l’an 2000, preuve éloquente de l’intérêt soutenu du public. Une première partie de la communication entreprend donc de recenser les multiples supports de cette production : outre les maisons d’édition elle dénombre les revues, les prix, les chansons, les manifestations, les sites internet. La seconde s’attache à scruter les répartitions génériques. La précédente génération a indubitablement été celle de la poésie et les figures tutélaires, celles des Bernard Manciet, René Nelli, Max Rouquette… sont appelées à devenir des classiques, toujours lus, commentés, appréciés. Et le mouvement se poursuit, l’inspiration n’a pas déserté comme le prouve les sillons tracés par exemple par Philippe Gardy ou Jean-Yves Casanova. Mais le fait le plus frappant est sans nul doute l’investissement de la prose : nouvelles mais aussi romans notamment historiques et policiers, souvent sur le mode parodique, avec une prédilection pour le fantastique. Le théâtre n’est pas en reste avec ses problèmes spécifiques : comment toucher un public large, autrement dit non-occitanophone ? Diverses solutions sont ici expérimentées qui ouvrent des voies prometteuses pour l’ensemble des langues régionales.
Si les îles anglo-normandes n’appartiennent pas par définition au domaine français, il a cependant semblé intéressant d’adjoindre une description de la situation de la littérature dialectale en normand insulaire. Cette description nous est d’abord livrée par Mari C. Jones (Peter House, Cambridge University) dans La Littérature contemporaine des îles anglo-normandes. Après avoir procédé à une mise au point historique et souligné l’ancienneté d’une tradition qui remonte au Romantisme, l’auteur nous fait toucher du doigt la perte de vitalité de cette littérature, sans aucun doute corrélée à la diminution brutale du nombre des locuteurs romanophones depuis les années cinquante. À partir de ce moment l’activité littéraire s’est repliée pour l’essentiel à Jersey et Guernesey. Elle repose sur des supports associatifs (Assemblée des Jersiais, Assemblée des Guernesiais) ou journalistiques ou encore festifs. L’exemple le plus fameux est celui des Chroniques du Don Balleine, analysées plus loin par Patrice Brasseur de l’Université d’Avignon (Franck le Maistre et le discours militant sur le parler normand de Jersiais pendant la seconde moitié du vingtième siècle). Aujourd’hui la production est surtout abondée par les mesures didactiques entreprises pour la défense des parlers locaux. On a donc un ensemble de stimuli original, fruit d’un volontarisme têtu mais confronté à la perte rapide des derniers locuteurs naturels. Autre langue d’oïl abordée ici, le picard. L’auteur de ces lignes, dans sa propre contribution (Un nouvel âge d’or de la littérature picarde ?) se demande si le redémarrage de la littérature en picard de la période post-soixante-huit a abouti à une situation actuelle aussi florissante que celle de l’âge des « poètes de beffroi » au tournant de 1900. Le fait le plus marquant de la période contemporaine lui semble être la cohabitation de deux styles largement opposés. D’une part on constate une fossilisation de la littérature dans la formule du texte approximativement versifié à visée locale, dans la plus pure tradition patoisante. De l’autre on assiste à un renouvellement virulent des thèmes et des formes de la part d’un petit groupe entraîné, au nom de la cause du picard, par Pierre Ivart. Ces derniers temps les lignes semblent avoir quelque peu bougé avec l’arrivée d’auteurs, plus ou moins jeunes, qui pallient leur manque de connaissance initial par l’usage du dictionnaire, passent plus aisément à la prose et publient leurs ouvrages en édition bilingue. À côté des enjeux littéraires se font jour des enjeux identitaires autour de la paire Picard/*chti(mi), la frontière régionale faisant plus que jamais sentir ses effets.
Problèmes de légitimité
Au cœur des interventions qui ont suivi se pose avec intensité le problème de la légitimité de la langue régionale, de sa dignité littéraire ou scientifique. Marie Grau retrace pour nous les « itinéraires de légitimisation » au sein du monde catalan de quelques écrivains roussillonnais ; Christian-Pierre Ghillebaert tente de cerner les contours d’une littérature en flamand de France qui peine à sortir de ses limbes ; Claudine Fréchet nous dépeint la passage à l’écriture en occitan d’une femme du peuple ardéchoise tandis que Jean-Baptiste Martin entreprend de de faire accéder à la dignité scientifique la langue régionale des récits de vie ou les régionalismes lexicaux semés dans des œuvres en français.
La seconde contribution consacrée à la littérature catalane, Catalan. Une langue, une région – Quelle littérature ?, est signée Marie Grau (Université de Perpignan). Marie Grau commence par mener une série d’interrogations sur la notion de littérature régionale de France appliquée à la réalité catalane pour décider ensuite d’inverser la démarche attendue en partant non pas du postulat de l’existence d’une littérature nord-catalane mais de l’analyse de trois auteurs reconnus de cette zone pour suivre leur « itinéraire de légitimation » à savoir Josep Sebastià Pons, Jordi Père Cerdà et Joan-Daniel Beszonnof. L’œuvre de Josep Sebastià Pons (1886-1962) participe d’abord du mouvement français pan-latin où l’on retrouve les noms de James, Moreas, Barrès. Mais sa particularité la plus marquante semble bien sa récupération par les mouvements mistralien et occitaniste au détriment de la Catalogne-Sud. Pour Jordi Pere Cerdà (né en 1920), autodidacte, résistant, communiste, militant catalaniste, la reconnaissance viendra d’abord de l’institution littéraire puis du Parti. Le résultat en est qu’aux alentours de 1968 le Roussillon n’apparaît pas comme un pays littéraire nord-catalan mais comme un lieu où viennent s’additionner les influences catalanes, parisiennes, félibréennes, occitanistes… Si l’idée d’un occitanisme linguistique du catalan est abandonnée subsiste cependant une très forte influence du monde occitan sur la littérature nord-catalane. La situation évolue à partir des années 1980 avec en France les lois sur la régionalisation et en Espagne la constitution de la Generalitat de Catalunya. Le cas de Joan-Daniel Beszonoff (né en 1963) a précédemment été étudié dans le cadre de l’intervention de Christina Badosa conjointement avec celui de Joan Lluis Lluis également évoqué ici. Rappelons simplement que l’installation de ces deux écrivains à Barcelone a permis un décollage médiatique et commercial rapide de leurs œuvres, inimaginable à Perpignan. Cela dit, aucun autre jeune auteur ne semble être apparu sur la scène catalane depuis eux. Actuellement la part des œuvres en catalan dans l’ensemble de la production roussillonnaise est en baisse sensible au bénéfice du français. En conclusion, l’auteur émet « l’hypothèse que la littérature de langue régionale nord-catalane de France est en train de devenir une littérature régionale de Catalogne. »
Les Lettres des illettrés flamands. Étude de la production littéraire résiduelle en langue littéraire flamande : par son intitulé Christian-Pierre Ghillebaert (CERAPS-Lille II) en dit d’emblée assez long sur son sujet. Aucune étude antérieure ne s’étant jamais penchée sur cette réalité fantomatique, cette contribution trace donc une voie neuve. Le propos consistera alors à «… définir cet objet littéraire en passant en revue les supports littéraires, les produits littéraires et les acteurs impliqués dans la production littéraire. » Le corpus littéraire se limite à cinq titres bilingues échelonnés de 1985 à 1998 – encore sont-ils essentiellement à vocation pédagogique – auxquels on peut ajouter quelques textes épars dans diverses revues associatives et les inévitables brouillons. Enfin on se doit de prendre en compte également les productions orales (saynètes, histoires drôles, témoignages, récits, poésies…) qui permettent un ajustement entre l’offre et la demande. Mais ces dernières entreprises, impulsées par une volonté de défense de la langue, sont encadrées par des manifestations culturelles et festives. La production littéraire reste en fait structurellement freinée d’un côté par une inhibition qui trouve ses origines dans la faible capacité à lire/écrire leur propre langue chez les primo-locuteurs (et c’est en ce sens que les Flamands sont des illettrés dans leur propre langue) et de l’autre par un vif sentiment d’insécurité linguistique chez les néo-locuteurs. À ces freins s’ajoute outre la pression attendue du français, celle du néerlandais, langue de référence du flamand, dont l’enseignement gagne du terrain. Au plan de la création, c’est l’absence de modèles à suivre ou contredire qui se fait le plus cruellement ressentir. Enfin, il tombe sous le sens que les mécanismes de l’inhibition jouent mécaniquement aussi au détriment du développement d’un lectorat d’autant plus difficile à constituer que l’accès aux supports littéraires est malaisé. En la matière c’est le lectorat jeune qu’il faudrait privilégier mais le poids de la culture dominante risque ici de s’avérer rédhibitoire. En marge de pratiques qui ne sont pas spécifiquement littéraires, enlisée dans un problème de légitimité paralysant, la littérature flamande de France apparaît donc comme un phénomène résiduel.
On sait le succès profond et durable à travers tout le pays de la catégorie dite des « récits de vie ». Claudine Fréchet (Institut Gardette, Lyon 2) à partir de son Entretien du 27 mai 2009 à Saint-Félicien (Ardèche) avec André Duclaut, tant en français qu’en occitan, a choisi de se pencher sur l’un d’entre eux. Les Récits de vie de Marie Mourier (1922-) relatent l’existence de leur modeste héroïne, née à Saint-Jeures-d’Andaures, dans le nord de l’Ardèche. La petite fille sort de son trop bref passage à l’école avec un amour de la lecture qu’elle n’aura pas toujours le loisir d’assouvir. C’est très tôt cependant qu’elle commence à écrire, en français. Le passage à l’occitan ne se fera que dans les années 1980 sur les incitations de la radio Parlarèm en Vivarés qui lui offre les pages de son bulletin associatif Lo Grignhon. Ces textes seront en 2007 réunis dans un recueil intitulé Quand éro petiotona. Son désir d’écriture obéit à une double volonté testimoniale : témoigner pour sa descendance et de son existence et de sa langue. Ses textes parlent avec nostalgie de son passé et ce sont tous les aspects de la vie quotidienne qui sont convoqués : cycle des saisons, cycle festif, activités, vie familiale, portraits, descriptions de la nature… Dans les textes parus dans La Bulle Verte (2004-2006) c’est cette fois de l’époque actuelle qu’il est question. Marie Mourier possède un respect inné pour l’écrit et elle accepte volontiers que ses textes soient corrigés selon les règles de l’IEO même si elle et ses lecteurs proches ont la sensation que leur prononciation locale est sacrifiée. L’ouvrage recueille un certain succès et Marie Mourier est très fière d’être lue par des gens instruits ou éloignés. Mais cette réception n’est pas unanime : beaucoup encore en milieu populaire restent convaincus de l’indignité de leur vernaculaire et estiment qu’une personne d’origine modeste n’a pas à se mêler d’écriture… C’est sur un autre récit de vie ou plutôt sur deux récits de vie que Jean-Baptiste Martin (Institut Gardette, Lyon II), enfin, s’est penché dans sa contribution L’Utilisation de la langue régionale dans les récits de vie : comparaison entre le récit de vie du paysan Marius Champailler et le récit de l’écrivain Michel Jeury sur la vie dans un village du Mont Pilat. Le village en question est Pélussin, situé dans le sud du département de la Loire. Il se trouve que la vie de ce village du Mont Pilat, celle d’avant le grand basculement dans l’ère moderne, a été racontée de deux façons différentes par deux sources différentes. La première est celle de Marius Champailler, paysan autochtone né en 1897 qui avait spontanément commencé à évoquer ses souvenirs face à son magnétophone, sans interlocuteur. Par la suite, Jean-Baptiste Martin l’a rencontré à plusieurs reprises et a publié une partie de ses récits en 1986. Marius Champailler parle moins de sa propre existence que de celle de son père et d’autres concitoyens car en vérité son propos est moins l’autobiographie que le témoignage sur une collectivité et son mode d’existence. Son discours peut emprunter aussi bien le français que le franco-provençal car sa compétence est égale dans les deux langues. Néanmoins c’est cette dernière, dont il était l’un des tout-derniers locuteurs, qu’il a tenu à élire pour le passage à l’édition, la langue régionale fournissant selon lui l’un des cadres culturels consubstantiels à cette civilisation disparue. Le cas du travail de Michel Jeury est quant à lui plus oblique. En effet, ce romancier prolifique n’a jamais vécu à Pélussin que ses parents avaient fui, avant sa naissance, pour chercher une vie meilleure en Dordogne. Le Crêt de Fonbelle : les gens du Mont Pilat (1981) est un bon exemple de littérature au magnétophone. Ce sont les parents (et d’abord la mère) qui ont entrepris de raconter leur dure jeunesse et c’est le fils qui a rédigé. Dans cette mise en écriture il a tenu à insérer des fragments de parler local : interventions dialogiques où la langue se fait entendre dans son mouvement et régionalismes lexicaux semés à bon escient. L’auteur a tenu à cette alternance codique et à cet émaillage, non seulement par un rituel devoir de mémoire mais aussi parce qu’il croit – comme Marius Champailler – que ce type de témoignage a tout à gagner à un usage, même très partiel, du parler du lieu. Et de plus, comme il l’écrit joliment, les langues régionales lui « paraissent supérieures pour décrire le sensible ». Il apparaît ainsi que la littérature factuelle écrite en langue régionale ou que le genre romanesque français recourant de manière fragmentaire à la langue régionale, ne serait-ce que par des régionalismes lexicaux du français, doivent eux aussi mobiliser l’attention du chercheur en langue régionale.
Problèmes de genre et de support
Quelques auteurs enfin ont choisi de se pencher sur un aspect particulier de ces littératures, problèmes génériques (littérature jeunesse, théâtre, prose) ou particularités de support (presse et livre).
Yann-Envel Kervoas (Université de Bretagne, Rennes 2) commence par nous brosser, comme annoncé, un état des lieux de la littérature jeunesse (État des lieux de la littérature en langue bretonne pour la jeunesse et avènement d’un genre, le roman pour adolescents). L’engouement pour ce genre bien particulier est récent (depuis les années quatre-vingts) mais massif puisqu’il concerne aujourd’hui un titre sur deux ! Ce développement subit est lié à l’apparition des écoles Diwan et à la publication de la Charte Culturelle de Bretagne, pourvoyeuse de subventions. Plus profondément cependant, il s’agit là d’un pari sur l’avenir de la part des mouvements bretonnants. Si les prédilections du public le plus jeune vont au conte et aux albums, le phénomène le plus frappant est l’explosion en quelques années du genre romanesque à destination des adolescents et pré-adolescents. Ce développement, qui s’appuie sur une grande variété de sous-genres, peut s’expliquer par un centrage très précis sur les aspirations du lectorat. La focalisation sur un jeune personnage et l’inscription de l’intrigue dans le présent produisent ainsi des effets de proximité efficaces. L’autre facteur décisif enfin est la remise de nombreux priziou dont les jurys sont constitués de publics scolaires. La littérature bretonne est encore à l’honneur avec l’étude d’Erwan Hupel (Rennes 2) sur Le Renouveau du théâtre en langue bretonne. « Renouveau » et même « renaissance » voire « résurrection », le dernier vestige du théâtre populaire breton se limitant à l’orée de la dernière guerre à une Passion jouée à Saint-Pol-de-Léon. Cette résurrection donc, se fit en trois vagues successives. La première, voit le Strollad Beithadegoù Leon [Troupe des veillées de Léon] officier dans les granges autour de Roscoff de 1948 à 1955 avant que ne lui succède à partir de 1959 dans le Trégor, un autre mouvement organisateur de veillées ; enfin les années soixante-dix sont celles de la multiplication de troupes protestataires dans l’air du temps. En fait, tous ces mouvements constituent un même phénomène social, fondé sur une volonté de résistance, l’apport d’une contre-culture. C’est ainsi que les représentations ont lieu hors des scènes urbaines, qu’elles sont volontiers gratuites et que les annonces peuvent fort bien contourner les médias habituels. Bien entendu de telles pratiques valent à leurs auteurs le mépris des théâtreux de profession et la circonspection des autorités. L’affirmation identitaire fournit le moteur et la substance de ces productions et on retrouve ici sans étonnement la série d’oppositions urbanité/ruralité, tradition/modernité, centre/périphérie, dominant/dominé… On est loin de l’universalisme revendiqué par certains même si le répertoire de quelques troupes s’ouvre sur l’étranger. L’étouffement identitaire aboutit à ce paradoxe que les succès populaires ont provoqué un dépérissement de l’écriture dramatique en langue bretonne quand ce n’est pas le repli des auteurs autochtones vers d’autres genres. Évaluer au final les mérites esthétiques de ce théâtre serait bien malaisé tant les grilles habituelles se révèlent inadaptées. Et Erwan Hupel de réclamer l’élaboration d’« un véritable cahier des charges d’évaluation des littératures émergentes ». Depuis peu cependant apparaissent de nouveaux auteurs décidés à se débarrasser de la « plouk » attitude pour explorer de nouvelles voies artistiques. Et c’est ce même souci de prise de distance avec la revendication identitaire que nous allons retrouver dans la communication de Pascal Ottavi (Université de Corse), La Prose littéraire de langue corse. L’auteur y retrace d’abord les différentes étapes qui mènent à l’avènement d’une littérature insulaire et aux tout récents progrès dans la voie d’une autonomie culturelle ; ici encore il est question d’un revival, s’épanouissant à la faveur du miraculu di u sittanta [miracle des années soixante]. Puis il développe une réflexion sur la notion même de littérature corse, sa définition identitaire dans le cadre d’une situation diglossique puis plus largement une réflexion sur la notion de littérarité. Il apparaît alors que le débat est déjà largement amorcé non seulement sur ce dernier point (par les auteurs nationaux que l’on sait) mais également sur les premiers par des chercheurs autochtones. Pascal Ottavi choisit d’appuyer sa démonstration sur un corpus réduit, prélevé d’une part dans une création romanesque en constante augmentation et de l’autre dans la nouvelle, genre apparu en 1988 à la faveur de concours. Toute cette prose s’inscrit en faux contre la literatura di u mantinimentu autrement dit la littérature qui inscrit son cadre et ses valeurs dans la célébration de la société ancienne. Les œuvres retenues par l’auteur se caractérisent au contraire par leur inscription dans l’époque présente, leur qualité stylistique voire la sophistication de leurs procédés, et souvent par une décontextualisation poussée (anonymat des lieux et personnages) ; enfin les stéréotypes sur l’Île de Beauté y sont battus en brèche. Toute cette production correspond à la concrétisation du projet formulé par la revue Rugiru à sa naissance, en 1974, époque dite Riacquistu ou « réappropriation ».
Au fil des contributions il est régulièrement fait état du rôle joué par la presse dans le contexte de ces littératures. Ce rôle peut s’exercer selon deux modalités différentes selon qu’il participe d’une démarche de soutien à l’intérieur d’un organe régionaliste de langue française ou qu’il s’agisse d’un titre entièrement rédigé en langue régionale, modalité évidemment bien plus alléchante. C’est ce dernier cas de figure qui est analysé maintenant par Patrice Brasseur (ICTT, Université d’Avignon) dans sa contribution Franck Lemaistre et le discours militant sur le parler normand de Jersey dans la seconde moitié du xxe siècle, à propos de deux revues de l’île anglo-normande de Jersey, Lé Bulletîn d’ quart d’an dé l’Assembliée d’ Jerriais (1952-1978) et les Chroniques du Don Balleine (1979-1987). Ces deux revues sont animées par un petit groupe soudé autour de la figure de Franck Lemaistre (1910-2002), par ailleurs auteur d’un remarquable Dictionnaire jersiais-français (1966), personnage doté d’une très forte personnalité qui imprima sa marque vigoureuse à ces deux publications. Le point de départ de l’entreprise est le constat du recul inexorable du jersiais sous la poussée de l’anglais, le français étant d’ailleurs logé à la même enseigne. Lemaistre est un sentimental viscéralement attaché à sa langue (il récuse le mot « patois ») qu’il connait mieux que personne. Il nourrit une véritable passion pour son île, sa population autochtone (et elle seule), ses traditions qu’il exalte avec un chauvinisme sans complexe. Il célèbre sans trêve le mode de vie ancien, rustique et austère, et s’élève avec énergie contre toutes les manifestations de la modernité. Cette position n’a en soi rien de neuf mais dans son cas il ne s’agit pas d’un simple réflexe conservateur mais d’une position foncièrement réactionnaire sous tous ses aspects qui finit par déboucher sur des affirmations idéologiques contestables. Ainsi par exemple de sa misogynie forcenée ou de sa xénophobie de principe. Ajoutons à cela et selon une certaine tradition de certains milieux normandophiles, son culte des Vikings. Ses outrances lui aliènent forcément une partie des Jerriais d’origine. Son activisme cesse avec l’arrêt de la seconde revue et ses derniers temps semblent avoir été imprégnés de résignation et d’amertume alors même que se multipliaient les signes d’une prise de conscience du patrimoine linguistique jerriais.
C’est avec une incontestable bravoure, enfin, que François Pic (Université de Toulouse – Le Mirail) s’est lancé dans l’océan de l’édition occitane en se proposant d’en dresser un tableau intitulé Panorama de l’édition occitane contemporaine, selon une approche « externe, matérielle et socioculturelle ». L’entreprise est d’autant plus considérable que l’objectif visé concerne non seulement le livre en occitan mais aussi le livre sur l’occitan, les deux lui semblant « aussi inséparables que différents ». L’exhaustivité étant ici impensable (on parle de milliers voire de dizaines de milliers de titres pour l’ensemble de la production), l’auteur choisit de progresser en suivant le « circuit du livre » : auteurs, éditeurs, diffusion, réception. Pour les auteurs, il sera tenu compte, nous prévient-on, aussi bien des écrivants que des écrivains. Pour l’édition, sont d’abord présentées les éditions pédagogique puis scientifique (ici est ménagée une large place à la linguistique et l’ethnologie) avant que littéraire. Cette dernière catégorie s’ordonne selon la dichotomie (ou le binôme) mistraliens/occitanistes qui structure tout le champ littéraire occitan depuis bientôt un siècle tout en faisant la part belle à ces derniers comme il se doit. On reste ici admiratif devant la quantité et la variété des entreprises éditoriales incessamment menées à travers tout le domaine, avec quelque fois des initiatives hors région, venues non seulement de Paris mais aussi d’un peu tous les points du globe. Nombre de ces aventures tournent court (on apprend avec tristesse la disparition de nombre de maisons prestigieuses, tel Aubanel) mais on est aussi frappé par la ténacité du phénomène, sa résurgence incessante en dépit de conditions matérielles des plus aléatoires. L’étude de la diffusion combine la diffusion ciblée (correspondance, souscription) avec le démarchage et les services professionnels. Mais internet est déjà en train de bouleverser cette belle ordonnance. On constate en tout cas que cette diffusion reste fortement dialectalisée : le lecteur occitanophone achète la production de son secteur (gascon, limousin, marseillais etc.). La distribution en grandes surfaces est quasiment inexistante et dans les librairies de ville le livre occitan se voit au mieux relégué dans les endroits les plus acrobatiques. Reste une poignée de « librairies occitanes », en constant péril, et le secours de quelques libraires d’ancien et d’occasion qui peuvent apporter parfois une réelle expertise. Quant au lectorat il reste largement méconnu, la seule certitude résidant dans son érosion continue. Les associations spécifiquement dédiées vivotent, les prix littéraires sont ignorés des médias. La pratique des éditions bilingues pose question, la traduction d’œuvres du domaine étranger progresse mais l’inverse ne se vérifie malheureusement pas. Seul facteur positif : les différentes politiques du livre ont profité à l’occitan. Au total, sans moyens, sans visibilité, l’édition contemporaine occitane, héritière d’une longue tradition et d’un catalogue impressionnant, continue son combat obstiné pour maintenir une compétence de lecture face à la disparition de la transmission intergénérationnelle.
Lignes de force
La notion de contemporanéité a été diversement évaluée. Si quelques auteurs croient préférable en préambule de retracer à grands traits l’histoire de leur littérature (Jones, Ottavi, Pic), si d’autres (Kervoas, Choplin) frôlent l’ultra-contemporain en s’articulant sur le « tournant » ou « l’aube » du xxie siècle, il n’en reste pas moins que la majorité des contributeurs a choisi de prendre son élan sur l’après-guerre. Le choix de cette dernière période permet de repérer la trace d’une certaine continuité, plus ou moins vigoureuse, mais il saute aux yeux que dans la très grande majorité des cas il existe bel et bien un tournant qui se situe à partir du milieu des années 70 et que nombre d’événements majeurs (parution d’œuvres, créations de journaux, de maisons d’édition, d’associations) se situent pendant cette période et la décennie qui suit. Sans doute faut-il y voir la conséquence directe mais pas immédiate des fameux événements de mai 68 même si les auteurs n’y font jamais référence. Dans ce cas, il y aurait donc eu une période intermédiaire de germination, celle de l’affirmation d’une revendication linguistique, elle-même partie prenante d’un renouvellement culturel plus vaste. La chose a son importance qui fait que cette renaissance littéraire aura pu se développer sur un véritable terreau local au lieu de se réduire à une onde venue du centre, un épiphénomène, une mode, passagère par définition (et les littératures en langues régionales ont pu connaître aussi des moments fastes qui correspondaient à des moments de mode). Mais il nous faut signaler que pour le basque et le catalan l’événement politique significatif aura été la mort de Franco en 1975. Enfin on peut évidemment considérer que les événements de mai 68 ne sont jamais que la manifestation explosive d’un changement en cours de sorte qu’il faut se garder de tout déterminisme absolu, là comme ailleurs. L’autre point à noter est bien entendu que l’inscription de ce développement dans un phénomène d’ampleur nationale, et même internationale, suffit à prouver que ces langues, loin de s’abriter dans un frileux « repli identitaire », peuvent obéir à des pulsations venues du grand large.
Il s’agit donc presque toujours de renaissance, toutes ces littératures (et y compris pour le Vlaamsch si l’on veut bien remonter suffisamment en arrière) pouvant se targuer d’un ancrage multiséculaire sinon d’une parfaite continuité. Au fil du temps, certaines ont même développé une véritable vie littéraire avec ses concepts et ses manifestes, ses chapelles et ses querelles. Tout cela est évidemment resté inconnu au-delà de la zone d’origine. Qui en dehors des amateurs du cru connaît le sens du mot nenuccentu, de la locution literatura di u mantinimentu ? qui a entendu parler de l’école du Leberaubre ? Autant pour le lecteur de belles surprises, d’occasions de prendre conscience de toute une vie culturelle éparse et insoupçonnée. C’est pourquoi le titre de cette introduction a été directement emprunté à un ouvrage paru en 1985, La Forêt invisible au nord de la littérature française : le picard, dont le titre pointe de manière poétique le caractère à la fois le plus évident et le moins constaté de la littérature de langue picarde : son absence sur la carte littéraire de la France, son invisibilité à partir de la capitale7. Et ce qui vaut pour la picarde vaut évidemment pour les autres.
Toute cette activité dont nous avions peu idée est soutenue par un nombre lui aussi surprenant de revues spécialisées. On sait que la caractéristique des revues littéraires nationales est un taux de disparition élevé notamment par mortalité infantile. On devine donc la difficulté pour une revue en langue minoritaire et on est surpris là encore par leur nombre et par la ténacité du phénomène. Situation qui vaut également pour les maisons d’édition souvent logées à même enseigne, peu d’entre elles parvenant à tenir sur le long terme. D’où une grande précarité due souvent à leur installation dans la double dépendance des subventions publiques (et il faut ici souligner le rôle positif de certains conseils généraux) et d’un bénévolat fortement marqué au coin du militantisme (Choplin, Pic). Fragilité encore que celle des écrivains dont seule une infime minorité, (Badosa, Caseneuve, Grau), réussit à vivre de sa plume. Notons au passage la bivalence des plus fameux d’entre eux qui mènent en parallèle une carrière en français (Landrecies, Verny). Toute la corporation (mais le mot convient mal) voit son émulation stimulée par l’attribution de prix dont l’importance est maintes fois soulignée, ainsi par exemple des prizi pour la littérature de jeunesse bretonne (Kervoas). Ces prix sont l’un signes les plus ostentatoires de la structuration en champs littéraires et au total il est clair que le développement de ces littératures n’est pas seulement le résultat d’une addition d’œuvres individuelles mais le fruit d’actions concertées, d’un volontarisme actif. Dans certains cas on peut même parler d’un aménagement littéraire découlant directement d’un aménagement linguistique (Jones).
Il avait été convenu que la question de la vitalité de ces langues ne serait pas abordée, ce qui n’empêche pas ce problème de courir en filigrane dans toute la série des cas. Existe-t-il un lien directement proportionnel entre vitalité linguistique et vitalité littéraire ? Rappelons d’abord les difficultés d’évaluation quantitative sur ces sujets. Mais on pourrait a priori supposer une relation grossière, de simple « bon sens » : les langues au bord de l’extinction étant réduites progressivement à la mutité, celles disposant de masses considérables de locuteurs faisant de leur côté preuve du maximum de productivité sinon de créativité. Certaines littératures qui sont celles des cas-limites en matière de locuteurs (anglo-normand, flamand, occitan) correspondent bien à ce schéma. Pour le reste les comparaisons et rapprochements s’avèrent risqués étant donné la diversité des situations historiques. Il semble bien à parcourir ce sommaire qu’à l’exception relative du flamand chaque population allophone sécrète sa propre littérature mais ce ne pourrait bien n’être qu’un artefact, ledit sommaire n’épuisant pas la liste des langues de France.
Autre question sur laquelle les contributeurs n’ont pas jugé bon de s’attarder : celle des péripéties de la désignation d’une langue supra-locale, d’une variante fédératrice, d’une koinè élue langue de culture, là où elle existe. De la même façon la question de l’orthographe est généralement évacuée ou simplement mentionnée sur les marges. L’exception vient du cas de Marie Mourier dont l’entourage s’agace de ne pas reconnaître sa propre prononciation locale dans le système de l’IEO qui lui a été imposé, ce qui ne surprendra pas venant de locuteurs de milieu populaire (Fréchet). Pourtant la victoire de cette orthographe contre la graphie mistralienne paraît acquise de même que dans le domaine breton le système peureunvan a fini par l’emporter largement (Choplin). En Corse se sont les principes de base posés par Paul Arrighi qui se sont imposés (Ottavi). Ailleurs, si tous les conflits ne sont pas réglés, ils ont beaucoup perdu en intensité et en passion et ne constituent plus désormais ni un enjeu majeur ni un frein à l’écriture (Ghillebaert, Landrecies, Pic, Verny).
L’un des traits qui différencie le plus nettement les littératures en langues régionales de la nationale est la part de la réédition, majoritaire en français, exceptionnelle en langue régionale. Le côté positif de la chose est qu’il s’agit là d’une incessante incitation à la création. Le négatif en est que l’absence de réédition entraîne rapidement une totale indisponibilité des titres qui empêche la constitution d’un fonds classique, d’une mémoire collective. En revanche, les écrivains s’abreuvent aux meilleures sources de la littérature française, de la plus classique (Alain Fournier, Barrès, Gauthier, Loti, Mallarmé, Camus, Verne…) à la plus moderne et la plus exigeante (Bataille, Bergougnioux, Novarina…) en passant par la production rangée sous l’étiquette « francophone » (Ben Jalloun, Chamoiseau, Glissant, Senghor…). La littérature étrangère enfin aligne des signatures parfois inattendues avec Brautigan, Bukowski, T.S. Eliot, Joyce, Kerouac, Kundera, Zweig… L’influence de la littérature contemporaine se fait sentir jusqu’au recours aux théories littéraires (à commencer par Barthes bien entendu). À propos de ce dernier, il faut ici souligner, chez les contributeurs, la fortune du concept d’« écrivant » qui semble avoir été taillé sur mesure pour le sujet. Enfin, la présence de la littérature étrangère se manifeste également dans le secteur de la traduction où sont ainsi convoqués des noms aussi divers que ceux d’Emily Dickinson, Dario Fo, Mishima ou Pouchkine… sans parler des incursions dans les folklores les plus exotiques de Pierre Ivart. Cette activité est en pleine expansion car il s’agit là d’un des chantiers essentiels pour le recouvrement d’une dignité littéraire. La réciproque reste bien trop exceptionnelle, à commencer par les traductions vers le français. Mais dans ce dernier cas, prioritaire, il est vrai que la pratique de l’édition bilingue est en passe de régler le problème pour les œuvres contemporaines. Quelques rares noms prestigieux de poètes réussissent cependant à franchir la barrière (Verny). L’idéal serait bien entendu de montrer le chemin par une circulation des œuvres des différentes langues régionales entre elles : quelques rares cas ont été évoqués lors des Journées d’étude. À signaler dans le domaine de la littérature jeunesse, qui semble montrer la voie, les mensuels Rouzig et Louarnig « fruit d’une collaboration entre Occitans, Basques, Catalans, Corses et Bretons au sein de l’association Coopelingua » (Choplin).
Autre problème de fond, le passage à la prose. Les littératures en langues régionales ont tendance à s’exprimer spontanément en vers pour des raisons diverses et anciennes (avantages de la brièveté, puissance du modèle poétique…). Or comme il y a belle lurette que le genre majeur n’est plus la poésie mais le roman, l’accession à la modernité requiert impérativement la pratique romanesque ou pour le moins celle de la nouvelle. Le mouvement est aujourd’hui en marche avec la production d’œuvres solides (voir Ottavi notamment, avec des créations complexes et inspirées, mais aussi Badosa, Casenave, Choplin, Grau, Verny) et une diversification bienvenue en divers sous-genres (historique, policier, science-fiction, sans parler de la littérature jeunesse). Curieusement, surtout si l’on songe à la vogue des récits de vie en français, la littérature factuelle ne semble guère tenir de place. Mais au-delà (ou en deçà) des créations romanesques, le passage à la prose depuis peu s’intensifie (Landrecies, Ottavi, Verny). La facilité de l’édition bilingue, on vient de le voir, tend à se généraliser et on devine qu’elle entraîne des réactions contrastées selon que l’on est puriste ou pragmatique. Le théâtre enfin continue de tenir son rang sinon sous sa forme éditée, bien modeste, du moins sur la scène (Hupel, Landrecies, Verny) où il côtoie d’autres arts du spectacle, en particulier la chanson (Ghillebaert, Landrecies, Verny).
Incontestablement la littérature de ces dernières décennies tend et peine à s’arracher à ses pesanteurs anciennes et à se rapprocher des modes d’expression contemporains. Mais de manière plus substantielle, au plan du discours, elle prend ses distances avec la matière patrimoniale, le souci du pittoresque, l’exaltation du chez-soi et de l’entre-soi qui caractérisaient les productions précédentes. Le portrait que brosse Patrice Brasseur de Franck Lemaistre, défenseur enfiévré de la culture jerriaise, à la posture réactionnaire, chauvine et agressive, a le mérite de fournir l’exact contre-modèle des valeurs actuelles. Paradoxalement, alors que le régionalisme de langue française inonde le pays tout entier, de plus en plus d’auteurs ont à cœur de dénoncer cette option régionaliste à laquelle ils opposent le désir d’accès à l’universel. La référence en la matière revient régulièrement dans ces contributions avec la fameuse citation de Montaigne reprise de façon condensée par Guillevic : « Plus on est enracinés, plus on est universels » (Hupel). Se saisir de l’ultralocal pour accéder à l’universel, tel est donc désormais le mot d’ordre. Mais aussi rendre compte de la réalité contemporaine en rejetant les stéréotypes sclérosant, délaisser la pratique du témoignage victimaire sans pourtant renoncer à la dénonciation, se saisir enfin de la prose et investir la fiction, voilà quelques-unes des tâches urgentes que s’assigne l’ensemble des littératures abordées ici. À quelques rares exceptions près, liées à des effectifs en chute libre, ces littératures sont présentes, bien présentes, bien vivantes avec leurs lots de difficultés et leurs ressources propres. Peut-on vraiment parler à leur propos de « littératures émergentes » ? (Hupel). Peut-on bâtir à leur sujet une problématique à la fois commune et spécifique ? Toutes ont pour particularité définitoire le lien qui les unit au pouvoir central. Qu’à ce lien vertical il convienne d’ajouter à présent un faisceau d’interconnexions horizontales sera sans doute la conclusion consensuelle à tirer de ces Journées d’études. Mais tant d’autres questions continuent par ailleurs de se poser ou de surgir au fil des contributions : comment construire une autonomie littéraire ? Quels seront les effets de la normalisation là où elle l’aura emporté ? Quel statut, quel rôle vont échoir aux littératures régionales après la disparition des derniers primolocuteurs ? Quelle nouvelle dynamique va s’instaurer entre oral et écrit dès lors qu’il n’y aura quasiment plus que des néolocuteurs ?…Puisse la quinzaine de communications qui suit contribuer à (re)lancer ces discussions et enrichir le débat public sur les langues régionales d’une contribution de nature scientifique.
