Sous sa forme canonique1, le motif littéraire et esthétique des Neuf Preux présente des triades qui appartiennent à l’Antiquité grecque et romaine, à la Bible, et au merveilleux chrétien. Cette structure, légèrement modifiée dans son ordonnancement, est utilisée par le marquis Thomas III de Saluces dans Le Chevalier errant2. Il cite d’abord les héros de l’Ancien Testament : Josué, David, Judas Maccabée, puis les païens : Hector, Alexandre, César, et enfin les chrétiens : Arthur, Charlemagne, Godefroi de Bouillon. Si ensemble, ces vaillants guerriers incarnent l’idéal chevaleresque, dont ils possèdent toutes les vertus, ils se veulent aussi les merveilleux champions des causes justes et arborent leurs armoiries3 pavoisant la synthèse des trois cultures médiévales : la biblique, l’antique et la chrétienne.
En établissant un lien religieux entre des personnages bibliques et historiques, les écrivains dépassent une interprétation ludique, intertextuelle, littéraire ou artistique. Bien que tous ses héros soient au cœur d’écrits plus ou moins légendaires, les auteurs orientent vers la lecture d’un engagement religieux4 guidé par le politique5.
Dès le xive siècle, face aux Preux6, émerge un groupe de femmes qui sert à équilibrer l’énumération masculine. Il s’agit de poursuivre la stratégie iconographique et littéraire en montrant que les femmes représentent le parfait pendant des hommes. L’inspiration semble provenir du De claris mulieribus de Boccace. Eustache Deschamps reprend le thème dans ses poèmes tandis que Sébastien Mamerot relate L’Histoire et les faits des neuf preux et des neuf preuses. Le dénombrement féminin, dont la structure est mouvante7 apparaît vers 1373-13878 et ne comprend que des figures issues de l’histoire et de la mythologie de l’Antiquité païenne. Eustache Deschamps et Thomas III de Saluces fournissent la liste des Preuses qui se distribuent en cinq amazones – Cinopé, Hippolyté, Ménalippe, Lampeto, Penthésilée – et quatre reines légendaires – Sémiramis, Thamaris, Teuca et Déiphyle. Cette liste d’héroïnes païennes, « ces erreurs de la nature de donner un sexe féminin à un corps qui a été doté par Dieu d’un magnifique esprit viril »9 permet d’affirmer que la problématique originelle qui a présidé à la création de ce motif féminin ne peut pas être identique à celle des Preux, il ne s’agit pas de glorifier l’histoire du salut eschatologique puisque aucune de ces femmes ne tend vers le religieux. Pourtant, un siècle et demi plus tard, dans les pays germaniques, des graveurs substituent à cette liste païenne, une triade juive avec des héroïnes de l’Ancien Testament – Esther, Judith, Yaël –, une triade antique avec des héroïnes romaines – Lucrèce, Veturia, Virginie –, et une triade chrétienne avec sainte Hélène, sainte Brigitte et sainte Élizabeth. En France, une dixième preuse10, Jeanne d’Arc11 est ajoutée . Cette introduction va permettre des adaptations aux aléas de l’histoire : dès qu’une femme, et de surcroît une reine, joue un rôle important, elle apparaît dans cette sélection. À l’instar de leurs pairs, les Preuses sont généralement représentées debout, en guerrières casquées, portant l’armure, brandissant armes et écus armoriés.
Les Preuses de l’Ancien Testament qui ont été retenues sont trois juives ayant courageusement sauvé leur peuple de leurs ennemis. Esther en dénonçant au roi Assuérus le coupable Aman ; Judith en décapitant le général assyrien Holopherne et Yaël en martelant un clou dans la tête du général cananéen Sisera. De ces trois femmes, seule Esther possède le statut de reine. Ce titre, adjoint à ses qualités, va lui permettre de traverser les siècles ainsi que les domaines spirituel et temporel sans modifier l’image qu’elle a dans son ouvrage biblique éponyme le Livre d’Esther.
Afin de comprendre pourquoi la liste des Preuses a été inventée, et parce que le renom de chaque héroïne correspond à un cheminement particulier, nous avons retenu Esther, personnage idéal transcendant les époques et les lieux. Pour saisir la trajectoire suivie par cette protagoniste biblique, née quatre siècles avant notre ère, sont présentées d’abord les différentes interprétations religieuses auxquelles elle a donné lieu, ensuite est examinée la représentation européenne de la Preuse, enfin est montré comment la glorification de l’exemplarité du personnage s’est maintenue par delà le déclin du motif.
Les multiples lectures du Livre d’Esther
Le rouleau d’Esther nous est parvenu dans des rédactions sensiblement voisines. Celle que l’on désigne comme hébraïque ou partie protocanonique se voit amplifiée dans la traduction en grec des Septante de huit additions. Dans la liturgie hébraïque, ce texte est revisité une fois par an ; on joint une dimension festive à cette commémoration de Pourim puisque le nom de Dieu n’est pas inscrit dans le Livre d’Esther. En effet, le lendemain du jour de jeûne est voué à célébrer dans l’allégresse la réminiscence du retournement des événements poignants. Ces réjouissances qui mêlent burlesque, ironie, parodie, satire, suscitent la distraction par l’amusement et le rire, tournant en dérision des événements qui auraient pu connaître une fin tragique si l’intervention providentielle ne s’était pas manifestée. En revanche, les ajouts des Septante – un rêve prémonitoire de Mardochée, le contenu des poignantes et émouvantes prières de Mardochée et d’Esther implorant le Seigneur ainsi que l’évanouissement de la reine suscitant l’émoi d’Assuérus – amplifient l’aspect religieux et le pathétique du Livre d’Esther. C’est ainsi que la chrétienté va attribuer uniquement une vision tragique à cet écrit. Cette perspective se voit renforcée lorsque le Concile de Trente déclare le Livre canonique et reconnaît le texte hébreu avec les additions, le 8 avril 154612. Cette identification officielle de deux versions titrées de la même façon, Livre d’Esther, mais dont le contenu est différent, va engendrer deux regards sur le monde : si le texte hébraïque affirme la présence divine dans l’histoire humaine, le texte catholique insiste sur la responsabilité des hommes dans les tourments qu’ils causent et sur leur vanité.
Le récit d’Esther, l’orpheline juive devenue l’épouse du roi Assuérus – son action pour sauver les Juifs en danger en dénonçant le ministre Aman – ne présente pas d’épisodes guerriers qui puissent mettre en valeur les combats de la preuse Esther. Néanmoins, alors que les Juifs se vengent de leurs ennemis, Assuérus informe Esther du nombre de victimes. Pourtant, la reine se jette aux pieds du roi, le suppliant d’accorder un jour supplémentaire de combats dans Suse et Assuérus acquiesce. C’est ainsi que plus de soixante quinze mille adversaires des Juifs sont tués durant le 13 et 14 adar. Cet épisode particulièrement violent aurait pu alimenter la description de la Preuse, or il n’en est rien, ce n’est pas cette péripétie qui est retenue.
À l’époque médiévale, seuls les doctes ont accès à la culture qui s’exerce en latin, c’est pourquoi, pour instruire le peuple au savoir biblique, les ornements sculptés des grands édifices religieux deviennent de véritables livres ouverts. Il suffit de parcourir ce qui se voit sur les façades de ces bâtisses, architectures, statues, vitraux, pour connaître le contenu d’une véritable « Bible de pierre » offrant un enseignement direct, vivant et pittoresque. Or le savoir est entre les mains des Pères de l’Église, dont la volonté réside dans la transmission de leur lecture des Saintes Écritures. C’est par ce biais qu’est apparue la figure mariale d’Esther : « Esther comme reine du ciel13 ».
L’allégorie est manifeste dans ce livre biblique dont l’héroïne modifie son nom au moment de son arrivée au palais pour pouvoir conserver son anonymat – rappelons que de « Hadassa », elle devient « Esther », c’est-à-dire « caché », rendant impérieuse l’invitation herméneutique14. Alors qu’au début du Moyen Âge les Pères de l’Église ont plutôt ignoré le Livre d’Esther, leur position se modifie aux alentours du premier millénaire : des exégètes cherchent à percer le secret d’Esther et livrent leurs interprétations. Si certains voient dans l’histoire d’Assuérus et de la reine un symbole de l’union du Christ et de son Église, d’autres, s’appuyant sur le Cantique des Cantiques, considèrent ce récit comme allégorique de l’Église en tant que « l’épouse » de Dieu. Raban Maur15 pousse l’allégorie en rapprochant Esther de la Sainte Vierge et Assuérus du Christ. De même que Jésus a sauvé les chrétiens de l’Enfer, Assuérus sauve les Juifs du péril qui était programmé. Hugues de Saint-Victor établit une relation allégorique et symbolique entre le festin d’Assuérus et la préfiguration du banquet messianique de la fin des temps. Ces lectures emportent de nombreux suffrages : Esther entre dans la typologie qui permet de lire dans l’Ancien Testament une préfiguration de la Sainte Vierge16. Elle est adoptée en tant que figure de Marie médiatrice. Judith et Yaël sont aussi assimilées dans cette typologie puisqu’elles combattent l’ennemi païen afin de faire triompher la vraie foi. D’aucuns mentionnent que ces femmes sont « surtout des séductrices17 », les commentateurs répondent qu’elles ont mis leur vertu au service de la religion.
Ces multiples interprétations théologiques établissent une relation entre arts et textes sacrés, c’est ainsi que l’iconographie médiévale trouve de nouvelles sources d’inspiration. Esther, figure christianisée, apparaît dans l’Hortus Deliciarum ou Jardin des Délices, l’encyclopédie chrétienne composée par l’abbesse Herrade de Landsberg18, elle prend place aux côtés de la Vierge dans la Bible des Pauvres19, texte moralisé, ou dans les manuscrits du Speculum Humanae Salvationis. De surcroît, elle est accompagnée d’un jugement favorable : Esther présente un modèle de vie vertueuse. Son portrait élogieux a été perçu comme un éclairage inédit des valeurs féminines et une apologie de l’action de grâce.
L’évocation de l’architecture gothique serait incomplète sans celle du vitrail, dont le rôle iconographique est directement lié à la dévotion. C’est à la Sainte-Chapelle de Paris, construite de 1241 à 1248, que se trouve l’exemple du Livre d’Esther le plus longuement développé de verre monté en plomb. L’histoire d’Esther, en hommage à la mère du roi Louis IX, Blanche de Castille, y occupe cent vingt-quatre scènes. Cette insistance revêt un aspect significatif : l’héroïne biblique n’est pas à interpréter seulement religieusement mais aussi royalement.
Les vitraux, les enluminures, la statuaire, prouvent que l’art a une vocation religieuse qui autorise l’illustration de textes sacrés. Lors de la coutume des Puys poétiques, pour célébrer la dévotion mariale, à Amiens, Rouen, Valenciennes, Dieppe, Douai, Tournai, Lille, ou Caen, le Livre d’Esther s’est situé entre l’art des cathédrales et la littérature puisque les concours palinodiques consistaient en la composition d’un poème accompagné d’un tableau. Parmi ces écrits, un chant royal historial nommé Hester est dédié à Claude de France, la première femme de François Ier. Du reste, à la même époque Catherine d’Amboise a composé un chant royal exemplaire La plus belle qui jamais fut au monde, consacré à Esther.
Toutefois, d’autres artistes s’intéressent à cette figure et ils ne voient pas dans cette héroïne biblique qu’une figure mariale.
Esther, la preuse européenne
Le Livre de la cité des dames20 de Christine de Pizan propose une forme d’intertextualité avec le Livre d’Esther. Cet ouvrage est né après le débat sur le Roman de la Rose, au cours duquel l’écrivaine prend parti contre Jean de Meung ; dépitée, elle se réfugie dans l’écriture. Il faut dire que les discours misogynes pleuvent, et pour ne plus les entendre, elle bâtit une cité idéale destinée à protéger les femmes méritantes d’injustes attaques21. Dans son Dit du deuxième livre Ci dit de la royne Hester qui sauva le peuple l’auteur voit en Esther un exemplum. Nous remarquons que cette « première femme de lettres professionnelle de notre littérature22 », n’hésite pas, pour illustrer ses propos, à mêler les sources historiques, bibliques ou mythologiques.
Le Livre d’Esther est incontestablement la principale source de son Dit, mais son texte étant bref, il ne peut pas contenir toute la matière biblique23. Toutefois le choix d’appositions élogieuses pour qualifier Esther dresse les idéaux de la poétesse qui affleurent de façon indirecte lorsqu’elle ajoute : mieulx enseignees. L’auteur se désole d’être née femme, soumise comme ses compagnes aux attaques misogynes. Leur seule défense est dans la culture ; pour cela, elles doivent connaître celles qui se sont illustrées. D’où la nécessité de l’enseignement.
Le choix de la forme du Dit bénéficie d’une justification autobiographique24. Christine de Pizan, première femme à nous transmettre son regard sur Esther, montre que la reine ne dispose pas d’armes et elle la rapproche, de façon originale, de la figure de Marie-Madeleine. Certes, elle est assurée de l’amour d’Assuérus ; mais malgré sa souffrance face à la menace qui pèse sur son peuple, elle est obligée d’élaborer une véritable stratégie. Christine de Pizan signe, avec la Cité des Dames, une écriture utopique25 et « le premier écrit littéraire féministe », qui lance le débat sur la Querelle des femmes. La controverse se poursuit violemment en Angleterre, avec des femmes poètes engagées, comme Aemilia Lanyer ou Ester Sowernam. Cette dernière choisit de se dissimuler sous le prénom d’Esther pour répondre à l’écrit odieusement misogyne de Joseph Swetnam26 et tenter de faire pendre son Aman.
Les écrits en faveur des femmes fleurissent également en Italie et en écho aux mutations sociétales, en 1448, Andrea del Castagno27 dessine dans la Villa de Filippo Carducci, à Legnaia, une fresque sur une Série d’Hommes et de Femmes Illustres28. Cette production mérite un examen puisqu’elle lance le mouvement de représentation des Preuses.
L’artiste réunit trois figures militaires, trois femmes célèbres et trois poètes renommés. Il choisit des héros de la Bible, de l’Antiquité et de la société contemporaine, dessinant à chacun un attribut. L’ordonnancement austère29 de quatre personnages en pied puis d’Esther au centre, en portrait en taille, en fronton de porte, puis de quatre autres figures en pied, est en opposition avec la puissance de la lumière qui sculpte les visages, les corps et les drapés, ce qui renforce l’effet dramatique de la mise en scène. La fresque inclut trois preuses et six preux, parmi eux se trouve Dante. Dans sa Divine Comédie, il bâtit une représentation allégorique de l’au-delà chrétien et cite les personnages du Livre d’Esther dans la vision extatique du chant XV30. La cinquième figure, le pivot central de la fresque de Castagno, est la reine Esther31, la plus petite par la taille de la représentation mais la plus sacrée, surgissant de l’Ancien Testament. Une inondation a détruit le bas du tableau mais Martina Hansmann a reconstitué la partie manquante. L’artiste choisit d’insister sur le rôle tenu par la reine. Bien que souveraine, aidée par Mardochée, elle retranscrit elle-même le déroulement des événements et instaure la fête qui porte son nom puisque Pourim est aussi appelé la « fête d’Esther », ainsi que son jeûne, le « jeûne d’Esther » de toute éternité.
De ce fait, la fresque de Castagno est la présentation iconographique d’un véritable programme humaniste. L’histoire de l’Italie nécessite un engagement de chacun. Esther est entourée par deux femmes, tous les autres portraits sont des hommes. Ce choix symbolique de femmes comme guides entend, dans la lignée de Christine de Pizan, insister sur le rôle social et éducatif des femmes. Elles transmettent le savoir fondé sur des principes chrétiens et forment à une conduite morale et lucide. En cas de nécessité, elles sont aptes à batailler avec courage car en elles coule la Fortitude. Si les militaires remportent des victoires territoriales et veillent au règne de la Justice, les écrivains italiens participent aussi à ce mouvement humaniste car ils attribuent à l’italien ses lettres de noblesse, en démontrant que c’est une langue de culture et de patrimoine. Esther se tient au centre de la fresque pour Castagno car elle rédige la Bible en italien et, étant une figure de Marie, au même titre que la Sibylle de Cumes et Tomyris, elle préfigure l’Écriture du Nouveau Testament. La finalité de Castagno est la reconnaissance par tous de « notre maître le Seigneur Jésus-Christ » ; à cet effet, il présente le projet religieux qui permet de mener l’Italie vers les temps apocalyptiques. D’un côté, il faut promouvoir les sciences telles que l’histoire, la linguistique, la littérature, les arts et, d’un autre côté, il faut reconnaître une place à la femme. Castagno montre qu’Esther est le modèle d’une souveraine, elle est emplie tout à la fois de dignité, d’intelligence, de sagesse et de prudence.
Toutefois tous les artistes ne trouvent pas leur inspiration avec Esther. Pour Michel-Ange, dans la réalisation des fresques du Vatican, c’est Aman qui a été retenu, tandis que d’autres peintres proposent dès le xve siècle des scènes peintes du Livre d’Esther sur des cassoni, des coffres de mariage. Ce meuble, objet d’apparat commandé par le mari, est décoré de scènes mythologiques, chevaleresques ou bibliques destinées à rappeler en images l’honorabilité de l’épouse et à exalter la sainteté dans la morale du mariage. Parmi ces récits illustrés, les panneaux de Filippino Lippi32, ou ceux de Jacopo del Sellaio33, sont à lire comme une préfiguration du Nouveau Testament.
Afin de bien comprendre le nouveau choix des Preuses de Burgkmair34, il convient de revenir sur la triade des Preux bibliques, afin de constater combien la structure close35 offre des phénomènes d’échos vers les Preuses. Les chevaliers sont présentés comme pieux, sages, généreux, prudents, vaillants, prêts à se dépasser pour accomplir des actions surhumaines. Le chiffre neuf36, multiple parfait de trois, évoque la Trinité, symbolique religieuse qui invite à s’interroger sur le choix des personnages bibliques : pourquoi seuls Judas, David et Josué ont-ils étés retenus ?
Judas Maccabée est l’illustre héros de la révolte juive, celui qui réussit à former une petite armée qui vainc les troupes d’Antiochus IV Épiphane, qui occupent Jérusalem et persécutent les Juifs. À la tête de ses hommes, il chasse les félons, se rend maître de Jérusalem et reconquiert le second Temple, qui a été profané par les païens37, afin de rétablir le service divin et de permettre le respect des prescriptions de la loi de Moïse38. David est tout à la fois le prophète, le second souverain d’Israël, un guerrier et le musicien-poète qui chante les louanges du souverain céleste en lui dédiant ses Psaumes. Il exerce ses pouvoirs monarchiques humblement, n’oubliant jamais qu’il n’est qu’un simple berger. David est aussi le père de Salomon39, le grand roi empli de sagesse qui fait bâtir pour Dieu le Temple de Jérusalem. Son nom est lié aux deux Testaments par la traduction latine d’un passage d’Isaïe40 dont provient l’« arbre de Jessé »41 qui permet d’intégrer dans la lignée davidique la Vierge Marie et son fils le Christ. Ce motif est fréquent dans l’art chrétien entre le xiie et le xve siècle.
De plus, Esther apparaît comme le pendant féminin de David dans le texte biblique, où ils sont décrits par les mêmes mots, et dans les représentations. Tous deux sont des êtres d’exception, des prophètes et des souverains. Dans la synagogue de Doura Europos, datant du deuxième siècle, la fresque sur Esther42 occupe une place privilégiée, près de la niche de la Torah et symétriquement se trouve la représentation de l’onction de David. On trouve aussi des échos entre Esther et David dans les illustrations du livre d’Heures43 de René d’Anjou dans lequel Jérusalem tient une place de choix.
Josué44 bien que serviteur de Moïse, est pourtant l’élu missionné pour conduire le peuple juif en Terre promise et à Jérusalem. Il mène une véritable guerre sainte en combattant les adversaires de Yahvé, en installant la Loi de Moïse et en confirmant l’engagement du peuple vis-à-vis de Dieu et de Dieu vis-à-vis de ses fidèles. Josué est le premier héros épique : les eaux du Jourdain lui fournissent un passage et il peut arrêter la course du soleil45. Ensuite, il installe le roi de Jérusalem, assurant Dieu en son royaume. Yaël est le pendant féminin de Josué. Tous deux passent du statut de serviteur de prophète au destin héroïque de sauveteurs du peuple juif.
Ces trois Preux ont en commun leur combat contre les païens, leur attachement à Dieu et à Jérusalem et leurs préoccupations pour le devenir du peuple élu. Charlemagne et Godefroi de Bouillon s’inscrivent dans cette lignée. Charlemagne est l’illustre représentant carolingien : il est empereur d’Occident, défenseur de la chrétienté et pourfendeur de Maures. Quant à Godefroi de Bouillon46, il est le premier roi de Jérusalem, à la fin de la première croisade. Ces liens avec la chrétienté et les croisades expliquent peut-être les armoiries d’Esther47. Sur son écu apparaissent les murailles d’un château pignonné à deux tours crénelées ainsi qu’une porte ouverte. S’agit-il des remparts de Suse ? Mentionnons que lorsque Assuérus est armorié, son écu comporte un château. Ou bien doit-on voir les murailles de Jérusalem sur le bouclier d’Esther et la porte est celle qu’elle doit franchir pour se rendre chez le roi ou celle par laquelle le Messie entrera dans la ville céleste ? Cette interprétation justifie la présence d’une triade chrétienne dans le sens du salut eschatologique.
Virgil Solis, en 1530, provoque un bouleversement dans la liste des Preuses en établissant un classement historique. Il place d’abord la triade de l’Ancien Testament puis les figures de l’histoire romaine et enfin les trois saintes. Son organisation met en évidence le fait que les Preux et Preuses juifs sont tous issus des livres bibliques historiques, considérés comme détenteurs de faits véridiques, à cette époque. Solis grave sur bois Esther, de profil, solitaire, debout, en mouvement. La vivacité de son périple se lit dans le flottement de son ample vêtement, dont les voiles ondulent au vent et dans les cheveux rebelles qui se détachent de sa natte. Ses attributs : sceptre, écu et couronne marquent son rang de souveraine et soulignent le paradoxe entre sa fonction royale et l’urgence du déplacement. Contrairement au protocole, la reine doit agir avec célérité, il y va du sauvetage de tout un peuple. L’artiste souligne l’héroïsme ainsi que la bravoure de la Preuse.
À la même époque, Erhard Schön grave dans un dessin habile, à la manière de Dürer, de nombreuses illustrations pour des Bibles luthériennes. Parmi elles, la composition qui représente douze dignes femmes de l’Ancien Testament, mérite d’être signalée. On peut y admirer Ève, Sarah, Rebecca, Rachel, Léa, Yaël, Ruth, Michal, Abigaël, Judith, Esther et Susanna. Esther est reconnaissable grâce à sa couronne. Ces douze figures féminines apparaissent comme le pendant des douze tribus masculines.
Trente ans plus tard, on retrouve le modèle de la Preuse, en Hollande, dans un ouvrage imprimé par Philips Galle dans lequel sont réunies des femmes exemplaires de l’Ancien et du Nouveau Testament. Sous l’influence des courants de la Réforme, l’Ancien Testament n’y est pas interprété comme une préfiguration du Nouveau Testament, mais lu pour lui-même. Cette démarche innovante permet aux artistes de réaliser des séries inédites sur le Livre d’Esther. Le portraitiste Maarten van Heemskerck amplifie le sujet et donne une série de huit dessins48. Toutefois, l’artiste a aussi tenu à représenter Esther en preuse. Si la souveraine a toujours un sceptre en main, l’attitude change. La reine est présentée de face, grave, préoccupée, les yeux baissés, dans un palais froid. De sa main droite, elle attrape fermement un livre ouvert, certainement celui qu’elle rédigera pour instaurer la fête d’Esther. La gravure est à lire sur plusieurs plans, l’artiste multiplie les scènes en jouant sur l’intérieur et l’extérieur, et en opposant les participants. En effet, en arrière-plan, à droite, est reprise la fatale rencontre entre Esther et Assuérus, tandis qu’à gauche, une scène reproduit la fin du ministre, pendu sur le gibet qu’il avait lui-même construit. La Preuse est donc non seulement celle qui se distingue par son héroïsme, mais c’est aussi une femme écrivain. On retrouve la thématique qui lie le féminisme à l’acte littéraire.
À la fin du xvie, Jost Amman imprime parmi les femmes bibliques : Esther parée, la douce Esther. La reine est seule, écrasée par l’ampleur et la gravité de sa mission. En pleine introspection, elle puise des forces avant d’aller se présenter devant le roi. La lourdeur de son somptueux vêtement fait ployer son corps fragilisé par le jeûne. La reine n’est plus qu’une faible femme. Au même moment, Maarten de Vos représente sur des gravures de Hans Collaert un ensemble de femmes célèbres de l’Ancien Testament49, dont Esther. L’artiste s’éloigne de la morale biblique : Maarten de Vos grave chacune de ces femmes de plain-pied et en gros plan, dans des tableaux individuels. Elles sont vêtues telles des combattantes et possèdent une tenue guerrière mais pas d’emblème. Le graveur souligne leur féminité afin d’amener à une reconsidération : la beauté féminine est le moyen utilisé par Dieu pour sauver son peuple. Si Esther fait partie des femmes choisies50, c’est parce qu’elle use de sa beauté pour devenir reine, qu’elle multiplie les tentatives de séduction et de désobéissance pour dénoncer l’ennemi de son peuple et qu’elle réclame la destruction de ceux qui mettent le royaume en danger en voulant s’attaquer aux Juifs.
La légende des Preux connaît un tel succès qu’elle se répand rapidement dans toute l’Europe littéraire et artistique51. Dès lors, ces héros constituent une source d’inspiration pour des poèmes52, des tapisseries53, des fresques, des tableaux, des cartes à jouer54, et aussi des échafauds montés en tableaux pour les Entrées royales.
Le devenir d’Esther à la lisière du spirituel et du temporel
En Angleterre, sous Henri VIII, la dévotion mariale a été abandonnée, Esther ne peut donc plus être allégorisée en Vierge Marie. Elle est alors évoquée comme une femme courageuse qui n’a pas hésité à risquer sa propre vie pour sauver son peuple, ce qu’elle symbolise pour les anglicans. Les particularités qui vont émerger en Angleterre montrent une mouvance dans ses représentations : Esther s’adapte à des situations royales complexes, et surtout à celles qui sont liées au sexe féminin. De fait, dans la société élisabéthaine, la femme se doit d’être successivement vierge, épouse et mère ; son rôle est exclusivement défini par rapport à l’homme, mais certaines femmes refusent cette domination masculine. Entre le développement de l’imprimerie et la guerre des pamphlets, Esther est non seulement glorifiée en tant que reine pour ses actions, mais elle est de surcroît adoptée en tant que figure d’écrivain pour la défense des femmes.
Avec le poète Geoffrey Chaucer, le personnage d’Esther descend du trône céleste pour s’installer auprès du peuple anglais. Dans l’œuvre de Chaucer se trouvent quatre occurrences de la reine. Dans The Book of the Duchess55 (Le Livre de la duchesse), et dans The Legend of good women (La Légende des femmes exemplaires), dans lequel l’auteur fait défiler dix-neuf femmes en manteau royal, pleines d’amour, Esther représente la bonté et la douceur. Chaucer puise ses exemples dans les sources bibliques, mythologiques et historiques, dressant un martyrologe bigarré, associant femmes saintes et profanes : ces reines, fidèles en amour, ont été victimes de la trahison de l’homme ; de plus, le Dieu d’amour ne veut pas que l’on juge les femmes56. Sous la plume de Geoffrey Chaucer, la référence à Esther devient plus prosaïque. Le poète cite également le personnage biblique, dans ses Contes de Cantorbéry : dans The Merchant’s Tale (Le conte du Marchand) et dans Tale of Melibee57. Afin de démontrer que les femmes sont toujours de bonnes conseillères et qu’il faut s’en remettre à elles en les écoutant, quatre figures bibliques sont citées : Rébecca, Judith, Abigail et Esther qui délivre du malheur le peuple de Dieu. Ces femmes illustrent les bonnes épouses au sens large : les mères du peuple. Dans cette énumération, Esther l’emporte sur les autres par ses mérites car grâce à son intercession les Juifs sont délivrés, Mardochée est élevé à de nouvelles fonctions et Assuérus sort grandi de cet épisode qui a renforcé ses pouvoirs.
Thomas Bentley, homme pieux, dévoué à la reine Élisabeth, propose une compilation originale et novatrice qu’il adresse aux femmes anglicanes afin de les inciter à devenir lectrices des Écritures puis productrices d’écritures : The Monument of Matrones : conteining seven severall Lamps of Virginitie, or distinct treatises ; whereof the first five concerne praier and meditation : the other two last, precepts and examples, as the woorthie works partlie of men, partlie of women; compiled for the necessarievie of both sexes out of the sacred scriptures, and other approoued authors by Thomas Bentley of Graies Inne Student (Le Livre des Femmes : contenant sept feux de virginité, ou différents traités dont les cinq premiers concernent prières et méditations : les deux derniers, préceptes et exemples, comme les travaux, une partie pour les hommes, une partie pour les femmes, compilées pour la nécessité des deux sexes sur les saintes Écritures et approuvées d’autres auteurs)58. Cette publication s’ouvre sur une auto-accusation : l’auteur s’estime redevable vis-à-vis des femmes, considérant que leur dévouement, leur noblesse, leurs droits, leurs vertus sont insuffisamment reconnus. Il leur propose alors une compilation de prières et de méditations, afin qu’elles se rapprochent du Christ. La dédicataire est la mère et la nourrice de l’Église : la reine Élisabeth. Parmi les exemples cités vont se retrouver des femmes bibliques et des anglicanes. Le projet apparaît alors : il faut éduquer les femmes ; mais le Livre d’Heures de l’Église catholique romaine a été banni avec la naissance de l’anglicanisme ; aussi, pour combler les heures libres des femmes et pour les éduquer dans l’alphabétisation, ce livre souhaite-t-il les éclairer dans leurs études religieuses. Parmi la multitude d’exemples de femmes choisies, se trouve aussi Esther. L’ouvrage est divisé en sept Lampes59. Dans la deuxième « Lampe de Virginité60 », quatre reines61 sont mentionnées : Élisabeth, Catherine Parr, Marguerite de Navarre et Esther ; le passage contient les prières et méditations de ces illustres femmes. Dans la « septième Lampe », l’auteur revient sur ces quatre reines en précisant leur biographie et leur bibliographie. On comprend pourquoi le poète cite ces reines. Ce sont quatre femmes écrivains : Élisabeth a traduit en prose, à onze ans, les poèmes de Marguerite de Navarre62, et rédigé des poèmes, des prières, des discours, des lettres63. Catherine Parr a écrit des prières64, et Esther a confirmé les lettres de Pourim65. Bentley, didacticien, renforce le personnage biblique et l’adapte subtilement à la perception des Anglaises anglicanes du xvie siècle, qu’il invite à lire la Bible et à devenir des écrivains engagés.
Bien que la controverse Swetnam de La Querelle des Femmes s’éteigne en 1619, Thomas Heywood réalise en 1624 une compilation pour afficher sa sympathie et son soutien à l’égard des femmes : Gunaikeion, or, Nine Bookes of Various History Concerning Women ; Inscribed by the names of the Nine Muses (Gunaikeion, ou neuf livres d’histoire diverse concernant les femmes). En 1640 il revient sur le sujet avec The Exemplary Lives and Memorable Acts of Nine the Most Worthy Women of the World66 (Les vies exemplaires et les actions mémorables des neuf femmes les plus dignes du monde). L’auteur fait une brève référence à Esther dans les deux écrits67. Seize ans plus tard, il considère Esther avec plus d’égards l’incluant parmi les dignes femmes, neuf preuses : trois chrétiennes – Elfida, Margaret, Élisabeth ; trois Païennes – Boadicea, Penthesilea, Artemisia ; et trois Juives – Déborah, Judith, Esther. L’auteur consacre à chacune un poème en vers, une gravure de George Glover de 1634, et un texte en prose. Esther est représentée dans ses fonctions de reine, magnifiquement parée avec un sceptre, un globe et un trône. Il amplifie le portrait d’Esther ; mais l’enjeu n’est plus religieux : Thomas Heywood veut renforcer le pouvoir royal. Aussi, dans le dernier chapitre biblique, Esther est sacrifiée au politique. Le peuple est délivré par la main de la reine, la mère d’Israël, celle qui est liée à la foi de sa nation.
Dans le même panégyrique, des écrivains tels Jehan Marot ou Jehan Du Pré travaillent autour d’Anne de Bretagne68, une reine de France qui porte intérêt à la cause féminine. Ils dressent une véritable apologie de la femme et comparent la reine à Esther. Cette prégnance nous conduit à examiner l’intérêt d’Anne de Bretagne pour les femmes, et plus précisément pour Esther. De fait, Le Roux de Lincy et Viollet- le-Duc nous indiquent que parmi les tapisseries tissées pour elle69 s’en trouvait une qui représentait l’histoire d’Esther et du roi Assuérus et que, selon eux, le souverain n’est autre que Charles VIII. En cela, Anne de Bretagne puise son modèle en Marie, mais aussi en Esther, reine éclairée, nouvelle Ève, Vierge de la Paix, et stella maris70 puisque Esther se dit aussi stella.
Anne de Bretagne est une mécène active. Les meilleurs peintres et enlumineurs travaillent, pour elle, à des œuvres religieuses ou profanes. En particulier, elle a commandé des illustrations pour les Vies des femmes célèbres d’Antoine Dufour, son confesseur qui a rédigé un plaidoyer pour les femmes. L’auteur dresse un panorama des vertus et des vices féminins destinés à servir de modèles ou de contre-exemples à Anne de Bretagne71 et à ses dames. Dans le passage consacré à Esther, le théologien72 met en valeur le courage de la reine et conclut sur une morale chrétienne.
Les entrées royales73 semblent faire leur apparition au xive siècle. Elles se déroulent selon un rituel codifié74. Bien que chaque entrée reproduise un modèle immuable, le contenu symbolique de la manifestation s’avère complexe car de nombreux enjeux se jouent et ils sont tous différents. Joël Blanchard75 tend à montrer que « lors d’une entrée, le roi semble être en contact direct avec son peuple. Mais ce lien ne s’établit que grâce au travail complexe du concepteur, soit directement par la mise en scène, soit à travers la médiation du livre ». Ainsi, les figures bibliques ou mythologiques doivent être rapprochées de l’actualité présente, celle du roi qui passe. La relation typologique entre la personne du roi et la figure de l’échafaud doit être vue comme une mise en garde, un avertissement au prince qui doit dégager une leçon morale à vocation universelle. Il y a alors interférence entre le religieux et le politique. En accompagnant le spectacle du chant du jour des Rameaux qui exalte l’entrée du Christ à Jérusalem, le lyrisme entremêlé rappelle la relation typologique entre le roi et le Christ, si bien que le roi devient figura Christi76. Ainsi, l’ensemble des tableaux vivants est soutenu par un messianisme latent, vision de la royauté française qui remonte à saint Louis. Ce transfert du religieux vers le politique est courant au Moyen Âge ; mais ce qui est souligné particulièrement, c’est « le statut sacré du roi ». L’énumération des Neuf Preux, associée au couple biblique Salomon-David, désigne le roi comme le dixième Preux, ainsi le jeune souverain est rattaché au divin.
Dés 1468, l’Entrée de Marguerite d’York à Bruges avait montré, parmi les tableaux une scène représentant Assuérus avec Esther. Il est fort probable que cette tapisserie faisait partie de celles qui sont exposées à Bruges et qui ont dû être employées au palais des Ducs de Bourgogne pour recouvrir les murs de la salle du festin lors des noces de Marguerite d’York77 avec Charles le Téméraire. De même, lors de l’Entrée à Montreuil-sur-Mer de Marie Tudor, dite Marie d’Angleterre, venue pour épouser Louis XII, un tableau78 prenait pour thème l’histoire d’Esther et d’Assuérus79. Outre qu’elle illustre l’harmonie dans le couple royal, Esther sait amener le roi son mari à œuvrer pour la paix. Entre le xive et le xviie siècle, l’entrée royale s’est transformée puisqu’elle est passée d’une simple solennité à un cérémonial orchestré à grand spectacle qui devient un événement politique et culturel considérable, une véritable manifestation d’un art vivant collectif, comme le confirme la description de l’Entrée organisée pour Marie d’Angleterre en 151480, ou celle de Claude de France, en 151781. Pour illustrer l’humilité Gringore82 fait référence à celle d’Esther qui a su précipiter la mort d’Aman.
Esther dépasse son modèle de preuse, elle est appréciée en tant que souveraine, sa soumission, sa ferveur religieuse, son engagement pour son peuple, son courage et sa fermeté servent d’exemples édificateurs aux nobles dames, tandis que le couple royal qu’elle forme avec Assuérus, présent dans les tableaux des entrées royales, fortifie le rôle du roi ainsi que celui de la reine et permette une lecture interprétative reliant royauté et texte biblique.
Par ailleurs, l’histoire du royaume se lit aussi dans les tapisseries, or, dès le xve siècle, tous les grands centres de fabrication de tapisserie, les ateliers des Flandres, d’Aubusson, des Gobelins83, ont utilisé l’histoire d’Esther et d’Assuérus, qui remporte un franc succès. Le rôle d’une tapisserie est d’abord pratique, puisqu’elle est destinée à réchauffer les vastes murs des demeures ; mais il ne faut pas négliger son aspect ornemental, didactique et ludique, destiné à instruire tout en concourant au faste des cours, des décorations et des festivités. Les grandes héroïnes bibliques et païennes se partageaient le décor mural ; parfois même, elles apparaissaient ensemble84 comme par exemple dans les tissages bruxellois. En consultant les commandes passées auprès des ateliers, nous retrouvons maintes fois l’histoire d’Esther. Viollet‑le‑Duc85 signale une tapisserie à Sens, avec laquelle il établit une ressemblance entre Charles VIII et Assuérus.
La pièce majeure du Trésor de la cathédrale de Sens présente un tissage somptueux commandé par le cardinal Charles de Bourbon86, archevêque de Lyon, intitulé Les Trois Couronnements. Ce retable est conçu comme un triptyque et réunit deux triomphes féminins en les rapprochant de celui de la Vierge. Chaque panneau représente un couronnement : celui de la Vierge par la Trinité, au centre, est accompagné de deux scènes bibliques le préfigurant. D’un côté Salomon accueille et couronne sa mère Bethsabée ; de l’autre Esther87, aux genoux d’Assuérus, obtient le salut de son peuple. L’artiste a certainement puisé son sujet typologique dans la Bible des Pauvres qu’il a intensifié dans sa lecture théologique88 et qu’il a actualisé par rapport à l’histoire de France89. Cette tapisserie, qui donne à voir deux couronnements terrestres et un couronnement céleste, correspond davantage, dans l’analyse du geste solennel du couronnement, à une intercession90. Étonnamment, c’est la représentation du couronnement qui triomphe. Cette tapisserie veut rapprocher le royal du divin : les rois et leurs épouses sont désignés par Dieu, ils doivent être ceux qui appliquent et qui veillent à ce que soient respectés les commandements divins.
Certes, la preuse Esther n’apparaît plus en guerrière, après le xvie siècle. On ne la retrouve plus beaucoup dans les cartes à jouer comme ce fut le cas dans le Jeu des Reynes renommées de Desmarets de Saint Sorlin qui a aussi écrit un poème héroïque sur Vasthi puis sur Esther, mais la figure biblique résiste. Après une réévaluation du rôle de la femme au xvie siècle poursuivie par le discours du père Caussin dans La Cour Sainte, la notion de « Femmes Fortes », qui remplace celle de « Preuses » au sens particulier de « Femmes courageuses », trouve son plein épanouissement dans les années 1630-1650. Sous la régence d’Anne d’Autriche, la dame devient actrice sur le plan politique, la Contre-Réforme donnant une importance accrue au personnage de la Vierge. La femme devient la symbolique parfaite du syncrétisme entre le politique et le religieux. Ce thème avait été saisi par le père François Dinet, dans le Théâtre françois des seigneurs et des dames illustres, Crispin de Passe rédige des Vrais Pourtraicts de Quelques-Unes des Plus Grandes Dames, après avoir réalisé les portraits des preux ; puis la vogue des recueils apologétiques exaltant les qualités féminines se propage avec La Gallerie des dames illustres de François Grenaille, Les Femmes Illustres publiées sous le nom de Georges de Scudéry91, La femme héroïque du père Jacques Du Bosc, les Éloges des douze dames illustres grecques, romaines et françoises dépeintes dans l’alcôve de la reine, ouvrage anonyme, et surtout La Gallerie des femmes fortes du Père Pierre Le Moyne, dédiée à Anne d’Autriche92. Toutefois la représentation picturale n’avait pas besoin de chercher des sources dans la littérature de l’époque. Nicolas Prévost a peint une Galerie des « Femmes Fortes » pour orner le cabinet d’Anne d’Autriche, au château de Richelieu ; Vouet, dans l’appartement de la Régente au Palais Royal, réalise une autre galerie, Vignon, de son côté, exécute une série de gravures pour le texte de Pierre Le Moyne, tandis que Charles Poerson a peint l’Histoire des Femmes Fortes pour le cabinet à l’Arsenal93 de Paris.
De nos jours, Esther est encore présente dans d’innombrables domaines : les peintures, les tapisseries qui décorent les châteaux, les ambassades et les palais, tel celui de l’Élysée mais aussi la littérature. Après la poésie et le théâtre qui lui avait insufflé une seconde vie, avec l’œuvre de Racine, la musique l’opéra ainsi que le septième art ou la bande dessinée, se sont emparés du sujet et l’ont adapté aux goûts du public.
En liant cultuel et culturel, Esther représente un exemple de preuse pour toutes les couches sociales. La figure d’Esther nous permet de comprendre que, plus que le pendant des Preux, les Preuses sont revendicatrices de reconnaissance d’un statut féminin, en outre elles signalent assez souvent l’ombre d’une femme écrivain. De surcroît, Esther, reine biblique, va, au cours des siècles, conférer un lien par lequel le sacré donne son onction au pouvoir temporel. Sa seule mention rappelle que les souverains ne sont que de simples « lieutenants de Dieu sur terre ». Renforcée dans sa position féminine, Esther est et reste un parangon de souveraine, celle qui unit en son sein le céleste et le temporel mais aussi celle qui réunit – ô prouesse œcuménique ! – les athées et les fidèles de deux cultures religieuses monothéistes. Elle est et demeure un exemplum, attribut qui justifie largement sa place parmi les Preuses.
