À Jeff…
Distribution :
LOUIS-CYRANO : Eric Chantelauze
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE, enceinte : Pascale Mompez
GABRIELLE-L’ASSISTANTE : Marine Dusehu
MANU-L’HABILLEUSE : Pauline Cassan
AMANDINE-LA DUEGNE : Marie Combeau / Louise Rebillaud
MADELEINE-ROXANE : Marie Hennerez
JEAN-DE GUICHE : Philippe De Monts
RAPHAEL-RAGUENEAU : Stéphane Giletta
THEOPHILO-LE BRET : Emanuele Giorgi / Sébastien Bonnabel
ARTHUR-CHRISTIAN : Kevin Rouxel / Pierre Cachia
L’ACCORDEONISTE : Zsuzsanna Varkonyi
Sur scène quasiment tous les comédiens de la troupe du « Gai Savoir » sont réunis. L’ambiance est conviviale. On sent une complicité sincère, ils discutent dans un brouhaha joyeux et paisible. Sur l’avant-scène GABRIELLE-L’ASSISTANTE, qui tient une lourde pile de textes à la main, se tient près de MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE, enceinte jusqu’au yeux et droite comme un i. GABRIELLE-L’ASSISTANTE, après avoir jeté un coup d’œil anxieux et furtif à son téléphone, se décide à prendre la parole, elle s’adresse directement à la salle.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Bonjour à tous, alors pour celles et ceux que je n’ai pas eu en cours, je suis Gabrielle Leterrier et je suis l’assistante à la mise en scène de Michelle. Michelle Garnier qui dirige,
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Co-dirige !
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oui pardon, co-dirige la « Compagnie du Gai Savoir » avec Louis…
Elle désigne d’un geste empressé un comédien d’une cinquantaine d’années qui s’avance à son tour de façon nonchalante vers l’avant-scène.
LOUIS-CYRANO. Bienvenue !
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Je suis ravie que cette rencontre avec les élèves du cours Florent de première année ait pu s’organiser et je peux dire au nom de la Compagnie que nous sommes vraiment très contents de vous accueillir.
Sur scène chacun acquiesce à sa manière.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Alors je vais vous donner le programme de cette demi-journée « immersion ». Donc nous sommes en train de travailler sur Cyrano de Bergerac, vous connaissez ?
Notre première est dans un mois. Le 28 octobre 2019 à 21h (la date qui est donnée correspond à celle du jour de la représentation).
A l’évocation de la date fatidique, MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE se tend légèrement et le ton de sa voix se durcit un peu.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Et un mois c’est très court pour un monument tel que Cyrano. Ce matin vous allez donc faire le chœur, notamment sur les scènes de groupe.
JEAN-DE GUICHE : Vous ferez la figu’ quoi…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE se tend encore un peu plus.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Jean, chéri, s’il te plait.
Il recule d’un pas sans demander son reste. Sentant le léger malaise, GABRIELLE-L’ASSISTANTE enchaîne.
GABRIELLE- L’ASSISTANTE. On fait les présentations ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui allons-y vite !
Chaque comédien se fait connaître. MADELEINE-ROXANE, qui depuis le départ se tient près d’AMANDINE-LA DUEGNE avec qui elle échange des regards et des sourires complices, se tortille péniblement dans une robe blanche d’époque, affublée d’un corset. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE le remarque.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Euh, Madeleine, pourquoi t’es déjà en robe toi ?
MADELEINE-ROXANE. Manu voulait faire des essais pour les baleines et là il y a un nœud que j’arrive pas à défaire.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Bon ben assis-toi une seconde dans le fauteuil. Elle est où Manu ?
Une jolie jeune femme fragile et menue entre sur scène avec nervosité. Elle a des airs de petite souris effarouchée, quand elle passe près de JEAN-DE GUICHE celui-ci lui adresse un regard en coin.
MANU-L’HABILLEUSE. Euh, je suis là.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Voilà Manu, notre habilleuse.
MANU-L’HABILLEUSE. Emmanuelle…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Qui remplace notre habilleuse habituelle, Anastazia, qui travaille sur un film.
A ces mots, MANU-L’HABILLEUSE baisse légèrement la tête et part aider MADELEINE-ROXANE, toujours coincée dans sa robe. GABRIELLE-L’ASSISTANTE, qui partage toujours son attention entre son téléphone et la salle qui s’éclaire. Soudainement on entend une voix venant de la régie.
NATHAN-LE REGISSEUR. Et les consignes incendie ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Ah oui alors, s’il y a un incendie, vous entendrez cette cloche. (On entend une cloche sonner quatre fois…) Alors pour les précieux, levez la main. Vous partirez par-là, les marquis par-là, et les académiciens là vers le fond. Et évidemment on laisse ses affaires !!!
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCÈNE. Ok ! On va enfin pouvoir attaquer la relaxation !!!! Nous allons pouvoir commencer le travail. On va essayer d’être un peu plus au taquet pour la suite hein, on va essayer d’être focus… Les comédiens sur le plateau ! Louis, tu peux diriger là, relax ? Je crois que j’en ai bien besoin…
LOUIS-CYRANO. (toujours paisible et nonchalant s’assoit sur le bord de la scène) On s’installe confortablement ; et je vais vous demander à tous de fermer les yeux.
Le noir se fait progressivement dans la salle, la voix de LOUIS-CYRANO, grave et chaude, commence lentement à bercer le public.
Et nous allons prendre quelques instants pour simplement se demander comment on se sent là maintenant…
Il laisse passer quelques secondes. Le ton de sa voix devient plus profond encore.
À présent, je vais vous demander de porter votre attention sur la lourdeur de votre corps, et on va s’amuser à imaginer que chaque fois que j’inspire, je deviens de plus en plus sensible à la lourdeur.
Il sort un paquet d’allumettes de sa poche.
On inspire…
Il craque une allumette.
Savez-vous que nous allons mourir ?
Il éteint l’allumette.
On expire… Pause…
On prend conscience de l’instant présent…
Et à l’expiration, on abandonne tout…
Il change de ton, comme une confidence.
Au dernier soupir de Cyrano, l’ange préféré de Dieu vint lui proposer ce pacte : « Cette vie telle que tu l’as vécue, tu pourras la revivre une fois, et encore une quantité de fois. Mais il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! Chaque douleur, chaque joie, chaque pensée et chaque soupir reviendront tel un ostinato incessant… »
Une femme accordéoniste se glisse en fond de scène…
Et vous, à la mort qui s’avance, seriez-vous prêt à revivre cette vie ? Amusons-nous à imaginer qu’un incendie réel ou symbolique emporte ce soir en un souffle nos existences. Imaginons dans 1h13 une flamme qui embrase… Amusons-nous de cette fantaisie, de cet ange lumineux, qui vous propose :
« Tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviendra pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre – et aussi cette araignée et ce clair de lune au-dessus de l’arbre, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau ; encore et encore - et toi avec lui, poussière des poussières ! »
Reprenant le ton de la relaxation :
On inspire… Pause…
On expire…
À nouveau en confidence, pendant que la femme accordéoniste joue l’ostinato D929 (op. 100)de Schubert.
J’ai rêvé tant de fois que j’étais Cyrano Hercule Savinien de Bergerac que je ne sais plus si c’est moi qui ai rêvé que j’étais lui ou Cyrano qui rêve qu’il est moi… Je ne sais plus si vous êtes mon songe ou si je suis votre fantaisie mais qu’importe ! Avant que ma vie s’achève, j’aimerais pouvoir porter le meilleur de moi-même, ma seule joie comme étendard, et mon sourire comme ultime panache. Je suis un esprit de ce théâtre, j’en suis la mémoire, et son futur, et cet instant. Du souffle de la scène, vous êtes l’inspiration qui attise. De tous les actes qui sonnent ici, vous en êtes le chœur et l’unique raison. Avec les acolytes qui ont choisi ce pacte, ensemble, célébrons ! Quittons la vie profane car minuit approche… Dansons ! Dansons si vite que les larmes sécheront, dansons si fort que nos rires gronderont l’orage ! Et frappons ! Frappons de notre sceau l’existence, frappons avec force les trois coups !
Dans le noir frappe, il les trois coups…
ACTE I
SCENE 1 – MONTNORDAY
Une poursuite s’éclaire sur RAPHAEL-RAGUENEAU jouant Montfleury. Il entre très lentement et s’immobilise. Il déclame son texte avec une emphase un peu gênante… Tous les comédiens du premier acte sont installés dans le public en « habit civil ».
MONTFLEURY.
Heureux qui loin des Cours dans un lieu Solitaire
Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
Et qui par le secours d’un jugement bien sain
Préfère son repos à tout autre dessein :
UNE VOIX.
Coquin, ne t’ai-je pas interdit pour un mois ?
VOIX DIVERSES.
Hein ? Quoi ? Qu’est-ce ?
CUIGY.
C’est lui !
LE BRET. (terrifié)
Cyrrrrano !
LA VOIX.
Hors de scène à l’instant !
ARTHUR-CHRISTIAN arrive avec un panneau où il est inscrit « oh ! » et le montre au public.
LE PARTERRE.
Oh !
MONTFLEURY. (s’étranglant)
« Heureux qui loin des cours… »
CYRANO. (surgissant du parterre)
Ah ! Je vais me fâcher !
MONTFLEURY.
Messieurs ! Venez à mon secours
UNE AUTRE VOIX.
Pourtant…
CYRANO.
Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet, Découper cette mortadelle d’Italie !
MONTFLEURY. (rassemblant toute sa dignité)
En m’insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
ARTHUR-CHRISTIAN montre un panneau où il est inscrit « Montfleury ! Montfleury ! La pièce de Baro ! » et le montre au public pour que celui-ci le répète.
LE PARTERRE.
Montfleury ! Montfleury ! La pièce de Baro !
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE intervient sèchement, apparemment mécontente, la salle se rallume.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ok ça marche pas ! On va reprendre ! Arthur, il faut absolument aller plus vite sur l’enchaînement des panneaux, c’est toi qui donnes le rythme. (S’adressant aux spectateurs) Et le chœur, il faut envoyer aussi, vous êtes super mous. C’est la scène d’ouverture et je veux sentir le scandale que crée Cyrano. Vous devez être à la fois amusés, terrifiés. J’ai envie qu’on sente ces ambiances de théâtre du 17ème où tout était permis. Il faut vous dire que c’est comme un concert de rock, c’est la même énergie ! Allez on fait un test avec les panneaux.
JEAN-DE GUICHE se rapproche de sa femme avec une grande prudence.
JEAN-DE GUICHE. Pardon chérie mais tu crois que le public va comprendre qu’il doit lire les panneaux ? Enfin je veux dire ça sert à quoi ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. (lui adresse un regard d’une froideur infinie) Tu veux faire la mise en scène ?
Il se fige sur place.
JEAN-DE GUICHE. Je pose une question c’est tout.
Elle se détourne de lui et revient au public.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Je veux que le public s’implique. J’ai pas envie que les spectateurs soient juste là à regarder. Christian ! Les panneaux ! Allons-y !
ARTHUR-CHRISTIAN fait défiler tous les panneaux. Les faisant répéter aux spectateurs.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE à LOUIS-CYRANO. Ok c’est bien. Louis ?
J’aimerais que tu montes un tout petit peu plus tôt sur scène…
LOUIS-CYRANO. Sur quelle réplique ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Attends… (à GABRIELLE-L’ASSISTANTE) Je peux avoir le texte ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. (sursaute.) Oui, oui, pardon !
Elle lui tend le texte, MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE le prend avec humeur.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Si tu pouvais lâcher deux minutes ton portable ce serait très bien…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oui, oui, pardon ! !
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE revient au texte.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. « Ah je vais me fâcher », ok ?
LOUIS-CYRANO. Ok.
Elle rend le texte froidement à GABRIELLE-L’ASSISTANTE.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. T’as contacté l’attaché de presse et le Rond-Point, ils viennent ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Je suis dessus, je suis dessus…
Dans un coin de la scène, MADELEINE-ROXANE fait signe à AMANDINE-LA DUÈGNE de l’aider à détacher un peu son corset. AMANDINE-LA DUEGNE essaie sans succès ; les deux filles étouffent quelques rires.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. (à THEOPHILO-LE BRET qui a un très fort accent italien) Bon, et THEOPHILO-LE BRET si tu pouvais un peu moins faire rouler ton « r » de « Cyrano » ce serait pas mal…
THEOPHILO-LE BRET. Oh ça va, ça ne s’entend pas tant que ça !
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ah si, si, je t’assure, on entend que ça.
THEOPHILO-LE BRET. Oui, ben merde !
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. (le regardant, impassible, en arquant un sourcil) Ça fait combien de temps que tu as arrêté de fumer ?
THEOPHILO-LE BRET. Je ne vois pas le rapport !!! Une semaine…
MANU-L’HABILLEUSE entre sur scène et rejoint MADELEINE-ROXANE et AMANDINE-LA DUEGNE pour aider avec le corset. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE se tourne vers GABRIELLE-L’ASSISTANTE.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Tu peux voir avec lui pour la prononciation de « Cyrano » ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE hoche la tête et entraîne THEOPHILO-LE BRET dans un coin. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE prend conscience de la présence de MANU-L’HABILLEUSE et l’apostrophe avec un agacement teinté de mépris.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Et le nez on le reçoit quand ?
MANU-L’HABILLEUSE, qui s’affaire sur le corset de MADELEINE-ROXANE, ne répond pas tout de suite. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE hausse le ton.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Et le nez on le reçoit quand ???
MANU-L’HABILLEUSE sursaute.
MANU-L’HABILLEUSE. Ah pardon… Désolée, je… Parce qu’elle
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Un problème avec le corset ?
MANU-L’HABILLEUSE. Non aucun…
MADELEINE-ROXANE. On ne peut pas le délacer et j’étouffe…
MANU-L’HABILLEUSE. Je vais arranger ça !
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Et le nez alors ?
Pendant ce temps dans le public : JEAN-DE GUICHE, à présent, semble faire du charme à une spectatrice, du coin de l’œil MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE le remarque mais ne dit mot. De son côté, MANU-L’HABILLEUSE, qui se débat entre le corset et le regard accusateur de MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE, se liquéfie de plus en plus.
MANU-L’HABILLEUSE. Alors écoute, je suis vraiment désolée mais hier j’ai contacté le livreur. Enfin d’abord, en fait, j’ai appelé, Anastazia, l’ami qui devait me fournir le plâtre parce qu’en fait, comme hier, je devais m’occuper des perruques, je lui ai donc demandé…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Bon quand est-ce qu’on reçoit le nez ?
MANU-L’HABILLEUSE. Oui pardon, désolée, en fait on doit le recevoir tout à l’heure.
Sans crier gare, MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE se tourne vers son mari.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Bon, Jean…
Il sursaute.
JEAN-DE GUICHE (sursaute). Oui ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Tu peux rester focus ? (elle se désigne elle-même)
JEAN-DE GUICHE. Oui bien sûr !
Il s’éloigne instantanément de la jeune femme sur qui il avait jeté son dévolu.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Très bien… Bon écoutez je sais que ces scènes de groupe sont très longues à mettre en place et j’aimerais bien qu’on reste efficace. On n’a qu’un mois avant la sortie de résidence, donc s’il vous plaît on reste (Attendant)
TOUS. Focus…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Voilà… Allez, on repr…
RAPHAEL-RAGUENEAU lève timidement le doigt pour faire comprendre qu’il aimerait parler. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE ne le voit pas… GABRIELLE-L’ASSISTANTE, qui couve RAPHAEL-RAGUENEAU d’un œil bienveillant, s’approche de MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE et lui touche légèrement l’épaule.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Je crois que Raphaël veut te dire un truc…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE se tourne vers RAPHAEL-RAGUENEAU qui adresse un sourire reconnaissant et troublé à GABRIELLE-L’ASSISTANTE.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Merci Gabrielle…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE lui sourit avec douceur. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE, un brin exaspérée, interpelle RAPHAËL-RAGUENEAU.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui ?
RAPHAËL-RAGUENEAU. Pardon, c’est une proposition, hein, pour le jeu, enfin la pièce.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Je sais que tu m’as demandé de ne pas bouger sur la tirade de Montfleury mais là je me sens super angoissé quand Cyrano m’agresse et je pense que cela m’aiderait si je pouvais faire des mouvements… Pas forcément physiques mais internes. Surtout que tu vois le personnage de Montfleury, je me dis que c’est super important pour lui de jouer sa pièce. Enfin, tu vois son objectif c’est de battre Cyrano sur scène.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Hmm hmm…
RAPHAEL-RAGUENEAU. En plus comme je joue aussi Ragueneau, je me dis qu’il faut qu’on distingue bien les deux personnages… Et comme ils sont tous les deux « lourds » au sens métallique, je me suis dit que l’un pouvait être à la fois terre et à la fois feu, et l’autre à la fois terre et vent…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. C’est-à-dire ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Ben, Montfleury pourrait être plus « sagittaire » et Ragueneau « balance » voire « gémeaux » ! Tu vois ?
On sent à l’expression de MICHELLE-LA METTEUSE EN SCÈNE qu’elle ne comprend pas du tout mais qu’une forme de lassitude l’empêche de répondre.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Euh…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Attends, je te montre…
Il prend place sur scène et fait exactement la même chose que sur sa première entrée…
MONTFLEURY.
Heureux qui loin des Cours dans un lieu Solitaire
Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
Une fois sa réplique achevée, il se tourne tout heureux vers la metteuse en scène.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Tu vois ?
JEAN-DE GUICHE. (se glissant doucement près de sa femme et lui demandant en aparté) C’est… pareil non ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Super…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Voilà je me sens beaucoup mieux comme…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Parfait merci ! On va réattaquer un petit peu plus loin. (Elle se tourne vers le public) On refait ce passage !
ARTHUR-CHRISTIAN montre un panneau où il est inscrit « Montfleury ! Montfleury ! La pièce de Baro ! » et le montre au public.
LE PARTERRE.
Montfleury ! Montfleury ! La pièce de Baro !
La salle s’éteint de nouveau.
CYRANO.
Je vous ordonne de vous taire ! Et j’adresse un défi collectif au parterre !
J’inscris les noms ! Approchez-vous, jeunes héros ! Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !
Un téléphone sonne comme une alarme… LOUIS-CYRANO se stoppe en pleine réplique et se dirige vers l’origine du son.
LOUIS-CYRANO. Pardon c’est le mien…
L’ACCORDEONISTE se glisse sur scène… On entend un nouveau Ding message répondeur.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Ah ! Tu as un message !
LOUIS-CYRANO récupère son téléphone et le pose au centre de la scène. Il n’écoute pas le message.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. (exaspérée) Bon, ça va pas de toute façon, on reprend du début. Faut plus de rythme !
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Ce serait peut-être pas mal de faire la pause dej ?
TOUS. Oui ce serait cool.
THEOPHILO-LE BRET. Ah oui une pause !
RAPHAEL-RAGUENEAU. (regardant sa montre presque à lui-même) Va falloir que je mange bientôt parce que…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. (rassemblant ses affaires avec humeur et nervosité, maugréant pour elle-même) Ok super, bon, ben, bon appétit, on est pas capables de mettre en place une scène en 4h et les gars ils pensent qu’à bouffer. Allez, régalez-vous bien, hein.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. On reprend à quelle heure ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ben, dans une heure. C’est bon pour toi Raphaël ? 1h pour manger et faire ta petite sieste ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Ben euh,…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. (se tournant avec froideur vers MANU-L’HABILLEUSE). Et toi Manu si on pouvait avoir ce putain de nez pour jouer ce putain de Cyrano pour dans un putain de mois. Ce serait super !
Elle sort vivement.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. (qui la suit) Michelle !
MADELEINE-ROXANE. Ambiance de merde !
THEOPHILO-LE BRET. Pourquoi elle est vulgaire comme ça ! (à MANU-L’HABILLEUSE) Laisse tomber Manu…
MANU-L’HABILLEUSE. Moi c’est Emmanuelle…
JEAN-DE GUICHE. Désolé, hein, elle est un peu à cran je crois…
LOUIS-CYRANO. Ben oui, c’est normal. C’est vrai que ce serait quand même pas mal si cet après-midi on essayait d’être un peu plus…
TOUS. Focus…
LOUIS-CYRANO. Ben, oui, focus… Faut lui faire confiance, c’est sûr que cette sortie de résidence, elle est importante pour elle mais aussi pour la Compagnie, pour nous tous. Vous connaissez les enjeux, une programmation l’année prochaine alors… Bon, bref…
RAPHAEL-RAGUENEAU. On mange ?
Chacun part de son côté MADELEINE-ROXANE et AMANDINE-LA DUEGNE sortent ensemble.
MADELEINE-ROXANE. J’ai envie de quinoa.
ARTHUR-CHRISTIAN s’approche de LOUIS-CYRANO et lui caresse doucement le bras.
ARTHUR-CHRISTIAN. Tu veux que je te prenne un truc mon Loulou ?
LOUIS-CYRANO. Ça va je me suis déjà acheté une salade…
La salle s’éteint de nouveau. ARTHUR-CHRISTIAN se glisse sensuellement contre LOUIS-CYRANO, frôlant ses hanches avec les siennes.
ARTHUR-CHRISTIAN. T’es beau quand tu parles à tout le monde comme ça.
Il lui donne un baiser furtif sur les lèvres. LOUIS-CYRANO lui sourit.
LOUIS-CYRANO. Petit con.
ARTHUR-CHRISTIAN lui sourit à son tour et sort. Ne reste sur scène que RAPHAEL-RAGUENEAU qui déballe son repas avec une précision absolue et LOUIS-CYRANO qui regarde son téléphone au centre de la scène. L’ACCORDEONISTE entre et s’assoit à côté du téléphone dans le fond de la scène.
SCENE 2 – L’ENDIVE
RAPHAEL-RAGUENEAU a plein de petits bocaux de crudités qu’il déballe méticuleusement pendant que LOUIS-CYRANO mange une salade toute faite. Au bout d’un moment, il s’adresse à lui.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Pendant des années, je me réveillais avec des migraines et je ne comprenais pas pourquoi. J’ai tout essayé, hypnose, acupuncture, et rien n’y faisait. Puis, j’ai fait des tests sur l’intolérance alimentaire, parce que j’avais aussi assez régulièrement des problèmes d’aérophagie, notamment quand je mangeais de la laitue. Et bref, le naturopathe m’a fait découvrir que j’étais intolérant au gluten, bien sûr, mais aussi aux œufs, et ce qui est plus bizarre, aux avocats et aux endives. Et en même temps, et ça c’est dingue, j’ai jamais trop aimé les endives, comme si mon corps avait compris qu’il ne fallait pas que j’en ingère, que c’était un poison pour moi, c’est fou hein. En fait j’ai peur des endives. Et ça dès l’enfance, ma mère faisait des endives au jambon et je détestais ça ! En plus, c’était du jambon de supermarché imbibé de nitrite, c’est incroyable quand on y pense comment on peut détruire les gosses. Mais bref, je suis intolérant aux œufs, et depuis que j’ai arrêté d’en manger, plus aucune douleur. Et c’est très chiant, parce qu’il y en a de partout ! Dimanche dernier, par exemple, c’était mon anniversaire.
À ce moment-là, RAPHAEL-RAGUENEAU marque une pause et sourit à LOUIS-CYRANO comme s’il attendait quelque chose de sa part. Au bout de quelques secondes, LOUIS-CYRANO finit par comprendre.
LOUIS-CYRANO. Bon anniversaire.
RAPHAEL-RAGUENEAU : Merci… Maman me fait un repas d’anniversaire, elle invite ma sœur (qui vient d’ailleurs avec mon neveu qui avait un rhume, il avait les trucs qui coulaient et qui n’arrêtait pas d’essayer de grimper sur moi, je le disais à ma sœur, je lui disais « lave-le » ou fais quelque chose mais bref j’ai cru tout lundi et mardi qu’il m’avait refilé ses microbes…) mais donc, Maman arrive avec le gâteau et dès que j’aperçois le gâteau, je sens des sueurs froides, des palpitations et devine quoi ?
LOUIS-CYRANO. Euh… Je sais pas…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Des œufs ! Elle avait mis pleins d’œufs dans sa forêt noire Pas que les jaunes hein, les blancs aussi !!! Je lui ai dit « Maman, tu veux me tuer c’est ça ! » et bon voilà, on s’est disputés mais tu vois mon corps avait compris qu’il y avait des œufs ! C’est fou, non ? En tout cas, voilà toi là ce que tu manges (il désigne la salade de LOUIS-CYRANO) c’est plein de cochonneries, et tu vois, il suffit que j’approche ma main (il tend une main tremblante au dessus du plat) Et là mon corps réagit directement, j’ai la gorge qui s’assèche, mon cœur qui commence à battre plus fort, c’est comme si je m’étouff…
Il retire sa main du plat pris d’un petit malaise. Soudainement le téléphone de RAPHAËL-RAGUENEAU sonne, c’est un téléphone ultra basique, il branche d’énormes écouteurs dessus méthodiquement. Durant toute la conversation, il tient son téléphone éloigné pour ne pas recevoir les ondes.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Je mange là. Ben je ne sais pas à quelle heure je rentre, je t’ai dit ! Ben non là on a pris du retard sur les répétitions, je te tel quand je termine, oui, oui, hmmm, ben oui, dès que je termine oui, ben c’est le boulot tu sais, ben oui mais elle a beaucoup à faire, hmmm, oui, moi aussi, moi aussi, oui, bisous, bisous (il fait un bruit de bisous, raccroche, enlève son casque, LOUIS-CYRANO le regarde mi-désolé mi-attendri). Maman.
Il range ensuite ses énormes écouteurs méthodiquement après les avoir essuyés avec du désinfectant. Pendant ce temps Manu entre avec un petit paquet, la peur de déranger lui sort de la peau.
MANU-L’HABILLEUSE. Désolée de te déranger mais on a enfin reçu le nez, cela t‘embête pas si on l’essaie ?
LOUIS-CYRANO. Euh, non.
Le visage de MANU-L’HABILLEUSE s’éclaire de soulagement.
MANU-L’HABILLEUSE. Coool ! Merci, merci ! Pardon pour le dérangement.
MANU-L’HABILLEUSE sort de son étui un faux nez tout en continuant à s’excuser. Le nez a très clairement la forme d’un énorme phallus en érection. LOUIS-CYRANO le prend dans ses mains, le fait tourner une seconde entre ses doigts et lève de nouveau la tête vers MANU-L’HABILLEUSE.
LOUIS-CYRANO. Qu’est-ce que c’est ?
MANU-L’HABILLEUSE. Ben, un nez…
LOUIS-CYRANO. (enfilant le nez)
Ah ! non ! C’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… Oh ! Dieu ! bien des choses en somme…
En variant le ton, par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ?
Que dis-je, c’est un cap ?
C’est une énorme bite…
RAPHAEL-RAGUENEAU et LOUIS-CYRANO ne peuvent réprimer un rire.
LOUIS-CYRANO. (« retirant » le nez) Non mais c’est quoi ce truc. Je vais pas jouer avec ce, ce… zgueg sur le visage.
MANU-L’HABILLEUSE. (profondément mal à l’aise) Ben, tu sais, on s’était dit que voilà, d’un point de vue dramaturgique, il fallait suggérer que la difformité de Cyrano pouvait être…
LOUIS-CYRANO. Ça c’est pas de la suggestion, c’est un gode (il tient l’énorme nez entre ses mains et fait un geste obscène). C’est une idée de Michelle, c’est ça ?
MANU-L’HABILLEUSE. Euh, ben oui, moi je trouvais ça aussi un peu… Osé… Oh la la, mais elle va m’en vouloir, je vais encore me faire…
L’angoisse regagne MANU-L’HABILLEUSE intensément, LOUIS-CYRANO le remarque et lui pose doucement la main sur le bras.
LOUIS-CYRANO. Je vais voir ça avec elle, ne t’inquiète pas…
Elle lui sourit de soulagement.
MANU-L’HABILLEUSE. Ok ! Merci hein !
Elle va pour partir.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Ah, Emmanuelle, on peut voir pour mon col parce que j’ai l’impression qu’il me serre et je me demande même si je fais pas une petite allergie…
MANU-L’HABILLEUSE. Oui, viens
RAPHAEL-RAGUENEAU et MANU-L’HABILLEUSE sortent, laissant LOUIS-CYRANO seul au milieu de la scène. Après quelques secondes, il s’approche de son téléphone, le déverrouille et le porte à son oreille. L’ACCORDEONISTE se glisse de nouveau froidement en fond de scène.
L’ACCORDEONISTE. Aujourd’hui à 12h47. Oui, bonjour Monsieur Sifre, c’est le Docteur Krabeski, on a reçu vos résultats et je dois vous avouer que ce n’est pas ce qu’on espérait. Il faut que nous nous voyons très rapidement. Merci de me rappeler.
LOUIS-CYRANO, après un temps d’arrêt, prend son téléphone, et rappelle le docteur. L’ACCORDEONISTE joue et le suit alors qu’il sort.
SCENE 3 – DON JUAN
Dans la salle, MANU-L’HABILLEUSE s’affaire avec des costumes. JEAN-DE GUICHE entre sur scène la chemise ouverte et le sourire séducteur. Dès qu’elle l’aperçoit, elle rougit. Il s’approche d’elle sensuellement.
JEAN-DE GUICHE. (en mettant sa chemise) « J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle, n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages, et les tributs où la nature nous oblige. » (Don Juan) (Il s’approche encore un peu plus) Tu vois moi aussi cela me comprime ici.
JEAN-DE GUICHE désigne le bouton le plus haut de sa chemise, elle regarde le bouton et se retrouve tout près de lui.
JEAN-DE GUICHE. (poursuivant MANU-L’HABILLEUSE, qui arrange les affaires n’osant le regarder). « Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable, et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. » (Don Juan)
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE entre et voit leur proximité…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Qu’est ce tu fous ?
MANU-L’HABILLEUSE se recule instantanément et JEAN-DE GUICHE prend un air innocent.
JEAN-DE GUICHE. Ben, je répète.
Elle pose un regard glacial sur MANU-L’HABILLEUSE, qui est dans un état de malaise profond.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Est-ce qu’on a reçu le nez ?
MANU-L’HABILLEUSE. Euh, ah oui, alors en fait il y a un problème… Louis trouve que cela fait trop… Euh, trop « phallique ».
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui, ben, va le chercher fais voir !
MANU-L’HABILLEUSE. J’y vais !
Elle se précipite hors de la scène.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Tu fais vraiment chier…
JEAN-DE GUICHE. Oh chérie !
Il tente de l’enlacer mais elle le repousse.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCÈNE : Tu sais tout le boulot que j’ai ! Tu crois que je te vois pas à brancher tout ce qui bouge ?
JEAN-DE GUICHE. Eh, oh, chérie, je m’amuse c’est tout, je sais toute la pression que tu as mais… Ne sois pas jalouse… Regarde… Ma plus belle preuve d’amour… (il pose sa main sur le ventre. il l’enlace, elle se laisse faire…). Oh, elle a bougé…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui, parce qu’elle est énervée contre toi. Elle veut que tu prennes soin d’elle, elle ne veut pas d’un copain qui s’amuse, elle veut un père, un adulte. Et elle veut que tu prennes soin de moi aussi…
JEAN-DE GUICHE. Promis… Puis franchement ton habilleuse elle est un peu nunuche hein…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui, ben, nunuche pas touche.
On entend un bruit de fracas.
JEAN-DE GUICHE. C’est quoi ça ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE l’assistante entre.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Dis-moi, Michelle, tu veux qu’on attaque par quoi cet après-midi ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Euh, je sais pas, la scène du duel.
JEAN-DE GUICHE sort en sifflotant Don Juan.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. OK. On reprend dans 15 minutes ? (MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE acquiesce). Ça va ? Pas trop fatiguée ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. (se tournant vers elle froidement) Ce serait cool si tu n’étais pas tout le temps sur ton tel pendant les répét’.
Surprise, GABRIELLE-L’ASSISTANTE accuse un peu le coup mais reste conciliante bien que blessée.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Pardon, c’est que je devais répondre à…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Tu fais ce que tu veux dans ta vie privée mais…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oui pardon, bien sûr, bien sûr.
LOUIS-CYRANO entre ainsi que L’ACCORDEONISTE.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Je vais… Je… À tout à l’heure…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE la mine basse sort.
SCENE 4 – MALADE
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE semble fatiguée, LOUIS-CYRANO s’approche d’elle l’air bienveillant, ils se sourient et on sent à travers ce sourire toute la tendresse et la complicité qui les lient.
LOUIS-CYRANO. Tu vas y arriver…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Tu crois ?
LOUIS-CYRANO. Oui…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Parfois je me demande pourquoi on s’impose tout ça…
LOUIS-CYRANO. Parce qu’on aime ça…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ouais… (Silence) Et toi, ça va ? Pas trop dur de bosser avec Arthur ? Ça se passe bien entre vous ?
LOUIS-CYRANO. Oui très bien, après je commence à sentir la différence d’âge…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCÈNE. Ah, ben, c’est ça de les prendre au berceau hein…
LOUIS-CYRANO. Je sais qu’il a toujours envie de sortir et avant ça me donnait de l’énergie mais là, je suis… Fatigué…
Silence.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ça va ?
LOUIS-CYRANO. … Non.
Ils échangent un regard, on la sent frémir.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Quoi ?
LOUIS-CYRANO. Je suis malade.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Hein ?
LOUIS-CYRANO. Je meurs.
Nouveau silence.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Quoi mais qu’est-ce que tu racontes ???
LOUIS-CYRANO. Une tumeur. Au cerveau. Impossible de soigner.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Quoi, mais non, mais qu’est-ce que tu racontes, c’est pas possible !
LOUIS-CYRANO. …
On la sent doucement perdre pied.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Tu as vu plusieurs docteurs, tu as eu d’autres avis, enfin…
MANU-L’HABILLEUSE entre. Ils ne la voient pas.
LOUIS-CYRANO. Oui j’ai fait tout ça. J’ai fait une chimio, ça n’a rien donné. Bref.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Je sais quoi pas dire…
LOUIS-CYRANO. Il n’y a rien à dire…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Et du coup, il te reste, enfin, tu peux jouer ?
LOUIS-CYRANO. Je pourrai jouer la sortie de résidence, oui. Après…
Puis soudainement elle prend conscience de l’égoïsme de sa question et de la douleur du moment. Elle pose une main tremblante sur sa bouche.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Pardon, je suis conne, putain.
LOUIS-CYRANO lui sourit tristement. Il s’approche d’elle et lui pose doucement les mains sur les épaules.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Mon dieu, c’est affreux… Pardon… Je… Mon dieu… T’as pas à me consoler…
LOUIS-CYRANO. C’est rien, je comprends…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oh putain, pardon, pardon de pleurer… Et Arthur ?
LOUIS-CYRANO. Il n’est pas au courant.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE : Quoi ? Mais tu n’as pas le droit… Tu l’aimes, il t’aime, tu as besoin de lui. Il doit savoir…
MANU-L’HABILLEUSE. Pardon… Je… Pardon mais j’ai eu un problème, il y a une étagère qui… et le nez, il est…
Elle montre le nez de Cyrano qui est cassé en deux. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCÈNE passe une main sur son visage tentant de retrouver une contenance.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Putain. Ok… On va… Il faut… Euh, j’appelle tout le monde on va reprendre… Je vous laisse… Deux minutes…
Elle fuit. MANU-L’HABILLEUSE s’approche de LOUIS-CYRANO. Il s’effondre dans ses bras. L’ACCORDEONISTE joue.
ACTE II
SCENE 1 – LA CLEF
Même lumière qu’à l’acte 1 scène I avec le même RAPHAEL-RAGUENEAU sur scène qui joue avec la même emphase… Près de lui, Louis-Cyrano porte le nez rafistolé de Cyrano qui ressemble toujours autant à un pénis.
RAGUENEAU.
Comment on fait les tartelettes amandines.
Battez, pour qu’ils soient mousseux,
Quelques œufs ;
Incorporez à leur mousse
Un jus de cédrat choisi ;
Versez-y
Un bon lait d’amande douce ;
Mettez de la pâte à flan
Dans le flanc
De moules à tartelette ;
D’un doigt preste, abricotez Les côtés ;
Versez goutte à gouttelette
Votre mousse en ces puits, puis
Que ces puits
Passent au four, et, blondines,
Sortant en gais troupelets,
Ce sont les Tartelettes amandines !
CYRANO.
Bercés par ta voix,
Ne vois-tu pas comme ils s’empiffrent ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE stoppe la scène d’un geste sec de la main.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Bon, ça ne va pas…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Tu veux que je le fasse plus aérien ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Non, c’est pas ça, c’est… je sais pas…
JEAN-DE GUICHE est à côté de MANU-L’HABILLEUSE, il lui dit un truc à l’oreille qui la fait pouffer de rire. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE se hérisse et se tourne avec violence vers MANU-L’HABILLEUSE.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Et puis ce nez, c’est n’importe quoi. Manu !
MANU-L’HABILLEUSE sursaute.
MANU-L’HABILLEUSE. Ben, c’est toi qui m’a dit…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui ben, ça va pas… Faut autre chose… C’est quand qu’on reçoit le nouveau ?
MANU-L’HABILLEUSE. Je ne l’ai pas encore commandé parce que je croyais que tu voulais…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ben, je t’ai validé tes nouveaux croquis non ?
MANU-L’HABILLEUSE. Je suis désolée hein, mais je croyais que…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE : Pardon, mais tu croyais quoi ?
Plus elle devient incisive, plus MANU-L’HABILLEUSE perd ses moyens.
MANU-L’HABILLEUSE. Tu m’as validé mais je pensais que tu voulais essayer…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ok, mais ça marche pas là d’accord. Tu vois bien que ça marche pas.
MANU-L’HABILLEUSE. Ben oui, j’ai bien vu mais je ne sais pas, c’est toi qui sais.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Je dois tout faire c’est ça ? Tu ne peux pas prendre un peu des initiatives ?
MANU-L’HABILLEUSE. Des initiatives ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui, des initiatives, tu es toujours là à tout recevoir. Genre tu subis.
MANU-L’HABILLEUSE. Je subis ? Mais c’est toi qui…
Elle est presque en larmes.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Qui quoi ? C’est moi qui subis ? C’est moi qui subis ? Oh non tu vas pas chialer hein ? Je veux que tu changes !
MANU-L’HABILLEUSE. Que je change ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Pas que toi tu changes, je veux que tu changes le nez !
Sous la pression, MANU-L’HABILLEUSE finit par éclater en sanglots.
MANU-L’HABILLEUSE. ZUT !!!
Elle part en courant. L’ACCORDEONISTE se glisse de nouveau sur scène. Silence. Ils échangent des regards gênés.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Zut ? Qui dit encore Zut aujourd’hui. Elle va pas bien elle…
JEAN-DE GUICHE. Ben t’es pas super tendre non plus, hein.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. T’arrête de prendre sa défense toi ?
JEAN-DE GUICHE. Ecoute, chérie…
L’ACCORDEONISTE se met lentement à jouer. Au même moment, MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE ressent une violente douleur au ventre. Chacun s’approche inquiet.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Ça va ?
L’ACCORDEONISTE joue El desierto. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE chante ses cauchemars…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui, ça va…
Noir.
SCENE 2 – PROBLEMES
Lumière. JEAN-DE GUICHE et LOUIS-CYRANO s’entraînent à l’épée avec des bâtons. Tout le début de la scène les deux comédiens s’entraînent à l’escrime…
JEAN-DE GUICHE. Je t’ai pas fait peur, vieux pédé ?
Ils rient. LOUIS-CYRANO s’approche et manque de le toucher au ventre.
JEAN-DE GUICHE. Wow, doucement !
LOUIS-CYRANO lui sourit.
LOUIS-CYRANO. C’est qui la fiotte, hein ?
Ils se sourient et continuent à s’entraîner.
LOUIS-CYRANO. Michelle, va mieux ?
JEAN -DE GUICHE. Oui, c’est rien, fausse alerte, le stress.
LOUIS-CYRANO. Tu penses que c’est sérieux qu’elle continue ?
JEAN-DE GUICHE. Je sais pas. Mais je vois pas vraiment comment la dissuader.
Ils se battent en silence. L’ACCORDEONISTE s’avance. LOUIS-CYRANO a un vertige. JEAN-DE GUICHE fait un pas vers lui, inquiet.
JEAN-DE GUICHE. Ça va ?
LOUIS-CYRANO marque un temps et esquisse un sourire doux.
LOUIS-CYRANO. Oui.
Ils sortent et comme dans un fondu enchainé AMANDINE-LA DUEGNE et MADELEINE-ROXANE entrent sur scène.
SCENE 3 – ITALIENNE
AMANDINE-LA DUEGNE. Alors toujours rien ?
MADELEINE-ROXANE. Non, j’ai eu mes règles ce matin.
AMANDINE-LA DUEGNE. Ça va bien finir par se faire…
MADELEINE-ROXANE. Marc Antoine dit que c’est à cause du boulot.
AMANDINE-LA DUEGNE. Comment ça ?
MADELEINE ROXANE. Ben, il dit que c’est pas bon le stress et tout… Que pour avoir un bébé il faudrait que je lâche un peu la scène pour me recentrer sur moi.
AMANDINE-LA DUEGNE. C’est quoi ces conneries ?
MADELEINE-ROXANE. (changeant vite de sujet) Bon, tu veux bien m’aider pour la prochaine scène ? Je la sens pas et Louis est jamais dispo pour des italiennes.
AMANDINE-LA DUEGNE. Oui bien sûr, pas de soucis.
Elles s’assoient en avant-scène et très rapidement disent le texte « en italienne » :
MADELEINE-ROXANE.
Puis… je voulais…
Mais pour l’aveu que je viens faire, Il faut que je revoie en vous le… presque frère,
Avec qui je jouais, dans le parc près du lac !
AMANDINE-LA DUÈGNE jouant CYRANO.
Oui… vous veniez tous les étés à Bergerac !
MADELEINE-ROXANE.
Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées…
AMANDINE-LA DUEGNE jouant CYRANO.
Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
MADELEINE-ROXANE.
C’était le temps des jeux…
AMANDINE-LA DUÈGNE jouant CYRANO.
Des mûrons aigrelets…
Soudainement le jeu des deux jeunes femmes devient de plus en plus sincère. MADELEINE-ROXANE plante ses yeux dans ceux d’AMANDINE-LA DUÈGNE.
MADELEINE-ROXANE.
Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !
On sent AMANDINE-LA DUEGNE fortement troublée.
AMANDINE-LA DUEGNE jouant CYRANO.
Roxane, en jupons courts, s’appelait Madeleine…
MADELEINE-ROXANE se fait plus sensuelle.
MADELEINE-ROXANE.
J’étais jolie, alors ?
AMANDINE-LA DUEGNE répond alors avec une douce sincérité.
AMANDINE-LA DUEGNE jouant CYRANO.
Vous n’étiez pas vilaine.
MADELEINE-ROXANE.
Parfois, la main en sang de quelque grimpement, Vous accouriez ! Alors, jouant à la maman,
Je disais d’une voix qui tâchait d’être dure.
MADELEINE-ROXANE prend vivement la main d’AMANDINE-LA DUEGNE.
« Qu’est-ce que c’est encor que cette égratignure ? »
Oh ! C’est trop fort !
Et celle-ci !
MADELEINE-ROXANE approche sa bouche de la main d’AMANDINE-LA DUEGNE et fait mine de la caresser avec la langue, AMANDINE-LA DUEGNE rit, rougissant… Elle essaie de retirer sa main…
Non ! Montrez-la ! Hein ? À votre âge, encor !
Mais MADELEINE-ROXANE la retient et la pose sur son…
Où t’es-tu fait cela ?
Le trouble et la sincérité d’AMANDINE-LA DUEGNE vont grandissant.
En jouant, du côté de la porte de Nesle.
MADELEINE-ROXANE.
Donnez !
MADELEINE-ROXANE reprend doucement la main d’AMANDINE-LA DUEGNE. Tout le reste de la scène se joue très sincèrement. AMANDINE-LA DUEGNE jouant Cyrano.
CYRANO.
Mais vous, dites la chose Que vous n’osiez tantôt me dire…
ROXANE (sans quitter sa main).
À présent, j’ose, car le passé m’encouragea de son parfum !
Oui, j’ose maintenant. Voilà. J’aime quelqu’un.
CYRANO.
Ah !
ROXANE.
Qui ne le sait pas d’ailleurs.
CYRANO.
Ah !
ROXANE.
Pas encore.
CYRANO.
Ah !
ROXANE.
Mais qui va bientôt le savoir, s’il l’ignore.
CYRANO.
Ah !
ROXANE.
Un pauvre garçon qui jusqu’ici m’aima timidement, de loin, sans oser le dire…
CYRANO.
Ah !
ROXANE.
Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.
Mais moi, j’ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
CYRANO.
Ah !
Et figurez-vous, tenez, que, justement, oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
CYRANO.
Ah !
ROXANE (riant).
Puisqu’il est cadet dans votre compagnie !
CYRANO.
Ah !
ROXANE.
Il a sur son front de l’esprit, du génie, Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
CYRANO. (se levant tout pâle)
Beau !
ROXANE.
Quoi ? Qu’avez-vous ?
Avec douceur LOUIS-CYRANO entre sur scène et sans mot dire prend la place d’AMANDINE-LA DUEGNE, qui s’éloigne troublée. C’est Louis qui joue à présent Cyrano.
CYRANO.
Moi, rien… C’est… c’est…. C’est ce bobo.
ROXANE.
Enfin, je l’aime. Il faut d’ailleurs que je vous dise que je ne l’ai jamais vu qu’à la Comédie…
CYRANO.
Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
ROXANE.
Nos yeux seuls.
CYRANO.
Mais comment savez-vous, alors ?
ROXANE.
De la place Royale, on cause… Des bavardes m’ont renseignée…
Sous les tilleuls
CYRANO.
Il est cadet ?
ROXANE.
Cadet aux gardes.
CYRANO.
Son nom ?
ROXANE.
Baron Christian de Neuvillette.
CYRANO.
Hein ? Il n’est pas aux cadets.
ROXANE.
Si, depuis ce matin.
Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
CYRANO.
Vite, Vite, on lance son cœur ! Mais, ma pauvre petite…
AMANDINE-LA DUEGNE (qui est restée sur le plateau, regardant fixement MADELEINE-ROXANE). Madeleine…
AMANDINE-LA DUEGNE. (ouvrant la porte du fond)
J’ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
CYRANO.
Eh bien ! Lisez les vers imprimés sur le sac !
AMANDINE-LA DUEGNE sort de scène. A nouveau jeu sincère.
CYRANO.
…Ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que beau langage,
Bel esprit, si c’était un profane, un sauvage.
ROXANE.
Non, il a les cheveux d’un héros de d’Urfé !
CYRANO.
S’il était aussi maldisant que bien coiffé !
ROXANE.
Non, tous les mots qu’il dit sont fins, je le devine.
CYRANO.
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. Mais si c’était un sot !
ROXANE. (frappant du pied)
Eh bien ! j’en mourrais, là !
CYRANO. (après un temps)
Vous m’avez fait venir pour me dire cela ?
Je n’en sens pas très bien l’utilité, madame.
ROXANE.
Ah, c’est que quelqu’un hier m’a mis la mort dans l’âme, Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
Dans votre compagnie…
CYRANO.
Et que nous provoquons tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l’être ? C’est ce qu’on vous a dit ?
ROXANE.
Et vous pensez si j’ai tremblé pour lui !
CYRANO. (entre ses dents)
Non sans raison !
ROXANE.
Mais j’ai songé Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,
J’ai songé : s’il voulait, lui que tous ils craindront…
CYRANO.
C’est bien, je défendrai votre petit baron.
SCENE 4 – LE RECIT
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ok, Louis, on passe au récit !
Lumière dans tout le théâtre.
LOUIS-CYRANO. Le récit.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui, Le récit du combat. Ce sera la meilleure
leçon pour ce timide apprentif !
Elle donne une taloche à ARTHUR qui joue CHRISTIAN. Soudainement réalité et jeu se confondent, les comédiens incarnant à présent les compagnons de Cyrano.
CHRISTIAN. (levant la tête)
Apprentif ?
MADELEINE-ROXANE.
Oui, septentrional maladif !
CHRISTIAN.
Maladif ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE.
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose :
C’est qu’il est un objet, chez nous, dont on ne cause
Pas plus que de cordon dans l’hôtel d’un pendu !
CHRISTIAN.
Qu’est-ce ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE.
Regardez-moi !
(Elle pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez)
M’avez-vous entendu ?
CHRISTIAN.
Ah ! c’est le…
JEAN-DE GUICHE. (donnant une nouvelle taloche à Christian)
Chut ! Jamais ce mot ne se profère !
(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
Ou c’est à lui, là-bas, que l’on aurait affaire !
THEOPHILO-LE BRET.
Deux nasillards par lui furent exterminés
Parce qu’il lui déplut qu’ils parlassent du nez !
AMANDINE-LA DUEGNE.
On ne peut faire, sans défuncter avant l’âge,
La moindre allusion au fatal cartilage !
MANU-L’HABILLEUSE.
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
Et tirer son mouchoir, c’est tirer son linceul !
CHRISTIAN.
Capitaine !
GABRIELLE-L’ASSISTANTE.
Monsieur ?
CHRISTIAN.
Que fait-on quand on trouve
Des Méridionaux trop vantards ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE.
On leur prouve
Qu’on peut être du Nord, et courageux.
CHRISTIAN.
Merci.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE.
Maintenant, ton récit !
TOUS.
Son récit !
CYRANO. (redescendant vers eux)
Mon récit ?
(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une chaise)
Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
S’étant mis à passer un coton nuager
Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde,
Il se fit une nuit la plus noire du monde,
Et les quais n’étant pas du tout illuminés,
Mordious ! on n’y voyait pas plus loin…
CHRISTIAN.
Que son nez.
Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s’est interrompu, stupéfait. Attente.
CYRANO.
Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
THEOPHILO-LE BRET.
C’est un homme
Arrivé ce matin.
CYRANO. (faisant un pas vers Christian).
Ce matin ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. (à mi-voix)
Il se nomme
Le baron de Neuvil.
CYRANO. (vivement, s’arrêtant)
Ah ! C’est bien…
(Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian)
Je…
(Puis, il se domine, et dit d’une voix sourde)
Très bien…
(Il reprend)
Je disais donc…
(Avec un éclat de rage dans la voix)
Mordious !.
(Il continue d’un ton naturel)
Que l’on n’y voyait rien.
(Stupeur. On se rassied en se regardant)
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
J’allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
Qui m’aurait sûrement…
CHRISTIAN.
Dans le nez !
(Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise)
CYRANO. (d’une voix étranglée)
Une dent,
Qui m’aurait une dent… et qu’en somme, imprudent,
J’allais fourrer…
CHRISTIAN :
Le nez…
CYRANO.
Le doigt… entre l’écorce
Et l’arbre, car ce grand pouvait être de force
A me faire donner…
CHRISTIAN.
Sur le nez…
CYRANO. (essuyant la sueur à son front)
Sur les doigts.
Mais j’ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois !
Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
Quand, dans l’ombre, quelqu’un me porte…
CHRISTIAN.
Une nasarde.
CYRANO.
Je la pare, et soudain me trouve…
CHRISTIAN.
Nez à nez…
CYRANO. (bondissant vers lui)
Ventre-Saint-Gris !
(Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue)
Avec cent braillards avinés
Qui puaient…
CHRISTIAN.
A plein nez…
CYRANO. (blême et souriant)
L’oignon et la litharge !
Je bondis, front baissé…
CHRISTIAN.
Nez au vent !
CYRANO.
Et je charge !
J’en estomaque deux ! J’en empale un tout vif !
Quelqu’un m’ajuste : Paf ! et je riposte…
CHRISTIAN.
Pif !
CYRANO. (éclatant)
Tonnerre ! Sortez tous !
(Tous les cadets se précipitent vers les portes)
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE.
C’est le réveil du tigre !
CYRANO.
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
JEAN-DE GUICHE.
Bigre !
On va le retrouver en hachis !
RAPHAEL-RAGUENEAU.
En hachis ?
AMANDINE-LA DUEGNE.
Dans un de vos pâtés !
RAPHAEL-RAGUENEAU.
Je sens que je blanchis,
Et que je m’amollis comme une serviette !
GABRIELLE-L’ASSISTANTE.
Sortons !
THEOPHILO-LE BRET.
Il n’en va pas laisser une miette !
Les comédiens pressent les spectateurs de sortir. Toute la partie qui suit se déroule en immersion…
SCENE 5 – CONFRONTATIONS
Les spectateurs qui ont été répartis en trois groupes déambulent dans le théâtre et assistent aux différentes confrontations qui se déroulent en simultané.
Scène 5’ – Jamais je ne t’ai dit (bar)
MADELEINE-ROXANE est avec son ukulélé. Elle commence à chanter, AMANDINE-LA DUEGNE la rejoint. Elles chantent ensemble avec tendresse et complicité. Vers le milieu de la chanson, AMANDINE-LA DUEGNE essaie d’embrasser MADELEINE-ROXANE qui se retire brutalement.
MADELEINE-ROXANE. Qu’est ce tu fais ? Tu as essayé de m’embrasser là ?
AMANDINE-LA DUEGNE. Ben pardon, j’ai cru…
MADELEINE-ROXANE. Mais tu as cru quoi ? T’es conne ou quoi ?
AMANDINE-LA DUEGNE. Pardon ?
MADELEINE-ROXANE. Ecoute, je t’aime beaucoup mais qu’est ce qui a pu te faire croire que tu me plaisais.
AMANDINE-LA DUEGNE. Ben, je sais pas j’ai eu l’impression que tu en avais envie…
MADELEINE-ROXANE. Et puis, d’abord, depuis quand t‘es lesbienne toi ?
AMANDINE-LA DUEGNE. Ben je ne suis pas… Enfin c’est toi qui me…
MADELEINE-ROXANE. Enfin tu sais bien que j’essaie d’avoir un gosse… Que je suis en couple, que j’aime mon mec.
AMANDINE-LA DUEGNE. Oui bien sûr, pardon… Je ne sais pas ce qui m’a… Tu me troubles… Depuis…
MADELEINE-ROXANE. Ah non mais t’arrêtes ça tout de suite. Je veux pas entendre tes trucs-là. Ça me dégoûte, tu me dégoûtes !
AMANDINE-LA DUEGNE. Ok… Enfin tu n’es pas obligée de…
MADELEINE-ROXANE. Moi je te confie mes histoires, mes problèmes et toi en fait quand tu me consoles c’est pour me baiser c’est ça. Tu me… Tu me répugnes, putain !
MADELEINE-ROXANE laisse AMANDINE-LA DUEGNE effondrée. Cris dans le théâtre… AMANDINE-LA DUEGNE retourne au théâtre entraînant les spectateurs.
Scène 5’’ – Tu fais la tête – (Lounge)
MANU-L’HABILLEUSE, avec de l’argile, refait un nez pour Cyrano. Le nez ne prend pas forme, elle s’obstine…
JEAN-DE GUICHE. Ça va ?
MANU-L’HABILLEUSE. (en train de laver ses mains rouges) Mmm Mmm…
Elle reste froide.
JEAN-DE GUICHE. Tu fais la tête ?
MANU-L’HABILLEUSE. Non…
JEAN-DE GUICHE. Tu me fais la tête ?
MANU-L’HABILLEUSE. Ben pourquoi je te ferai la tête à toi…
JEAN-DE GUICHE. Je sais pas.
Elle termine de nettoyer ses mains de plus en plus nerveusement.
MANU-L’HABILLEUSE. Enfin peut-être que je devrais la faire, la tête, à toi aussi. Je suis trop bête, de toute façon, vous vous moquez tous de moi. Je sais la façon dont vous me regardez tous. Même toi. Oh puis ce nez de m… De merde… Mes croquis de chiotte.
Elle perd patience et jette le chiffon maculé d’argile par terre.
JEAN-DE GUICHE. Arrête, t’es parfaite !
MANU-L’HABILLEUSE. Ah oui je suis parfaite, alors pourquoi tu te fous de moi ?
JEAN-DE GUICHE. Je me fous de toi ?
Elle se lève d’un coup et se plante devant lui. À quelques centimètres de son visage.
MANU-L’HABILLEUSE. « Je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable, et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. » Blablabla… Tu crois que ça me trouble pas ? Pourquoi tu t’amuses avec ça hein ? Si je te disais que je le veux bien ton cœur.
Il recule troublé et surpris.
JEAN-DE GUICHE. Hein ? Mais qu’est-ce que tu dis…
MANU-L’HABILLEUSE. J’en ai marre d’être la meuf polie. Fais chier, t’aimes bien jouer avec moi ? Ben moi je te dis que j’ai envie que tu me baises.
JEAN-DE GUICHE. Bon écoute…
MANU-L’HABILLEUSE. Ah oui c’est marrant, ça te fait quoi quand les rôles s’inversent ?
JEAN-DE GUICHE. Bon ça va arrête, c’est pas drôle.
MANU-L’HABILLEUSE. C’est pas drôle ?
JEAN-DE GUICHE. Non.
Elle se colle encore un peu plus à lui. En fond de scène THEOPHILO-LE BRET entre sans être vu, il les observe en silence.
MANU-L’HABILLEUSE. J’ai envie de toi…
JEAN-DE GUICHE. Bon arrête.
MANU-L’HABILLEUSE. J’ai envie de toi je te dis, embrasse-moi !
Elle essaye de l’embrasser, il l’évite mais on le sent réellement troublé.
JEAN-DE GUICHE. Arrête…
Elle lui met la main « au paquet »
MANU-L’HABILLEUSE. Ah ben ça va, je vois que je te fais de l’effet quand même.
JEAN-DE GUICHE : Bon arrête s’il te plait, j’ai pas envie que quelqu’un entre et nous voit.
Elle l’embrasse à pleine bouche, cette fois-ci il ne résiste pas. Ils s’arrêtent pour reprendre leur souffle.
JEAN-DE GUICHE. Ok tu veux que je te baise ?
Il la fixe, le regard assombri par le désir, la voix plus grave.
MANU-L’HABILLEUSE. Oui.
JEAN-DE GUICHE. Ok.
Il l’embrasse à son tour. Elle se dégage violemment.
MANU-L’HABILLEUSE. Allez casse-toi petit merdeux !
Surpris, il la regarde sans comprendre.
JEAN-DE GUICHE. Quoi ???
MANU-L’HABILLEUSE. Casse-toi, laisse-moi seule je te dis. Casse-toi ou je dis à ta meuf que tu m’as embrassée. Allez barre-toi, le toutou dans sa niniche !
JEAN-DE GUICHE. Putain t’es barrée !
THEOPHILO-LE BRET, qui a assisté à la fin de la scène, va s’asseoir à côté d’elle en silence.
MANU-L’HABILLEUSE. Pourquoi on est toujours attiré par des personnes qui ne nous conviennent pas…
THEOPHILO-LE BRET. Je ne sais pas… Pour Freud, c’est souvent…
MANU-L’HABILLEUSE. Tu aimes ta femme toi ?
THEOPHILO-LE BRET. Ahahah, c’est quoi cette question…
MANU-L’HABILLEUSE. Est-ce qu’elle t’aime comme tu aimerais l’être ?
THEOPHILO-LE BRET. …Non… Enfin pas exactement…
MANU-L’HABILLEUSE. Je te trouve très beau tu sais.
THEOPHILO-LE BRET. Ah oui ?
MANU-L’HABILLEUSE. Oui… Pardon.
Les larmes lui montent aux yeux, elle va pour sortir.
THEOPHILO-LE BRET. Emmanuelle !
MANU-L’HABILLEUSE. : Oui
THEOPHILO-LE BRET. Tu es belle…
MANU-L’HABILLEUSE. Merci… (elle part)
Cris dans le théâtre… THEOPHILO-LE BRET retourne au théâtre entraînant les spectateurs.
Scène 5’’’ – Embrasse-moi – (Théâtre)
LOUIS-CYRANO et ARTHUR-CHRISTIAN restent face à face, et se regardent un moment.
CYRANO.
Embrasse-moi !
CHRISTIAN.
Monsieur…
CYRANO.
Brave.
CHRISTIAN.
Ah ça ! mai !
CYRANO.
Très brave. Je préfère.
CHRISTIAN.
Me direz-vous ?
CYRANO.
Embrasse-moi.
ARTHUR-CHRISTIAN et LOUIS-CYRANO, sortant de leurs personnages, s’embrassent à pleine bouche… Ils s’enlacent tendrement et sensuellement.
ARTHUR-CHRISTIAN. J’aimerais qu’on parte tous les deux… Tu sais que c’est bientôt mon anniversaire…
LOUIS-CYRANO. Je sais…
ARTHUR-CHRISTIAN. Après les représentations, nous pourrions partir.
LOUIS-CYRANO. Peut-être…
ARTHUR-CHRISTIAN s’approche de nouveau pour embrasser LOUIS-CYRANO.
LOUIS-CYRANO. Arrête.
ARTHUR-CHRISTIAN. Quoi ?
LOUIS-CYRANO. Pas ici. Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas qu’on s’embrasse ici.
ARTHUR-CHRISTIAN. Oh ça va il n’y a personne.
LOUIS-CYRANO. Arrête s’il te plaît.
ARTHUR-CHRISTIAN enlace à nouveau LOUIS-CYRANO qui se laisse aller, un bref instant. Puis le repousse
LOUIS-CYRANO. Stop.
ARTHUR-CHRISTIAN fixe son amant avec incompréhension.
ARTHUR-CHRISTIAN. Ça va pas ? Il y a quelque chose.
LOUIS-CYRANO. Tu as fait quoi cette nuit ?
ARTHUR-CHRISTIAN. Euh, ben, on est sortis…
LOUIS-CYRANO. Tu as fait quoi cette nuit ?
ARTHUR-CHRISTIAN. …Ben je sais pas… Je croyais que tu ne voulais pas savoir…
LOUIS-CYRANO. Tu as fait quoi cette nuit ?
ARTHUR-CHRISTIAN est de plus en plus inquiet et décontenancé.
ARTHUR-CHRISTIAN. …Tu veux savoir ?
LOUIS-CYRANO se contente de le fixer froidement.
ARTHUR-CHRISTIAN. Ok, je me suis tapé un mec que j’ai rencontré dans un bar, ça te va ? À quoi tu joues, amour ?
LOUIS-CYRANO. Ne m’appelle pas comme ça, c’était bon ?
ARTHUR-CHRISTIAN, effrayé et blessé, ne sait plus quoi comprendre.
ARTHUR-CHRISTIAN. Tu fais chier…
LOUIS-CYRANO. Réponds ! C’était bon ?
ARTHUR-CHRISTIAN. Mais qu’est-ce que… Je t’aime !
Sans crier gare, LOUIS-CYRANO gifle violemment ARTHUR-CHRISTIAN, qui le regarde les yeux écarquillés par le choc et l’incompréhension.
ARTHUR-CHRISTIAN. Qu’est-ce que tu fous ?
LOUIS-CYRANO. J’en ai marre de me taper une petite pute…
ARTHUR-CHRISTIAN. Quoi ?
LOUIS-CYRANO. Nous deux c’est fini. Je termine cette pièce et après je ne veux plus jamais voir ta gueule.
ARTHUR-CHRISTIAN. Mais… Pourquoi ?
Nouvelle claque
LOUIS-CYRANO. Fais gaffe.
ARTHUR-CHRISTIAN. Mais qu’est-ce que tu fous bordel ! Qu’est-ce qu’il se passe là, je comprends pas ! C’est toi qui me disais… Je peux arrêter mes conneries, je veux être avec toi, moi…
LOUIS-CYRANO. POURQUOI ? Pourquoi tu restes avec moi ? C’est pour avoir des rôles ? C’est ça ? Petit suceur de merde !
ARTHUR-CHRISTIAN. Arrête.
LOUIS-CYRANO. C’est pour mon pognon ? Tout ça parce tu n’es même pas capable de garder un rond, à toujours t’en foutre dans le nez et dans le cul.
ARTHUR-CHRISTIAN. Arrête !
LOUIS-CYRANO. C’est du pognon que tu veux ?
LOUIS-CYRANO sort de l’argent de sa poche et le balance à la gueule d’ARTHUR-CHRISTIAN.
LOUIS-CYRANO. Tiens ! Tiens, vas te défoncer ! Tiens ! Tiens vas te faire défonce !!
ARTHUR-CHRISTIAN est partagé entre les larmes, la rage et l’incompréhension.
ARTHUR-CHRISTIAN. ARRÊTE ! Sinon…
LOUIS-CYRANO. Sinon quoi ?
LOUIS-CYRANO crache à la gueule d’ARTHUR-CHRISTIAN qui lui saute immédiatement dessus tout en le tapant.
ARTHUR-CHRISTIAN. Mais je t’aime, bordel, je t’aime !
Fin des autres scènes en simultané !
RAPHAEL-RAGUENEAU et THEOPHILO-LE BRET entrent à la hâte et séparent comme ils peuvent LOUIS-CYRANO et ARTHUR-CHRISTIAN.
THEOPHILO-LE BRET. Mais qu’est-ce que vous foutez ???
LOUIS-CYRANO a la bouche en sang. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCÈNE entre ainsi que tous les autres.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Qu’est ce qu’il se passe, nom de Dieu ?
Mais ça va pas ? Mais vous allez pas bien ? C’est quoi votre problème ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE est prise de convulsions. Elle se tient le ventre. Elle s’écroule. Tous sont terrifiés et se précipitent pour l’aider. L’ACCORDEONISTE joue. Noir
SCENE 6 – BISOUNOURS
Toute l’équipe est assise en bord de scène sauf JEAN-DE GUICHE et MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE… Les gênes et les tensions sont palpables. ARTHUR-CHRISTIAN est complètement défoncé.
THEOPHILO-LE BRET. J’espère… J’espère que ça va aller… D’abord… D’abord pour le bébé… Enfin… Que la grossesse se termine bien…
Tous approuvent d’un hochement de tête.
THEOPHILO-LE BRET. De toute façon, c’est elle qui va nous dire… Je sais que je suis pas toujours facile et impatient, et frustré aussi, mais si le spectacle ne doit pas se faire… Je… Je vais être très triste… Enfin voilà… Je sais pas quoi dire…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Oui et puis pour la Compagnie, je ne sais pas si on peut survivre à ça… Si on annule, je veux dire… Enfin, je veux dire avec tout ce qu’on a déjà vécu ensemble, ben je sais pas… C’est beau quoi et… (Un instant l’émotion lui noue la gorge) … Pardon… Je… Pardon d’être émotif comme ça mais… Vous êtes un peu ma famille quoi…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE lui pose doucement la main sur l’épaule.
MANU-L’HABILLEUSE. L’important c’est l’enfant.
Nouvelle approbation générale…
LOUIS-CYRANO. Peut-être que ce spectacle ne doit pas se faire…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Qu’est-ce que tu veux dire ?
LOUIS-CYRANO. Peut-être que la Compagnie a fait son temps. Peut-être qu’il faut arrêter là.
ARTHUR-CHRISTIAN. Ben voyons…
MADELEINE-ROXANE. Je suis d’accord.
THEOPHILO-LE BRET. Ah oui ?
MADELEINE-ROXANE. Ben oui faut voir les choses en face, depuis le début des répétitions, il n’y a jamais eu autant de tensions, il y a plein de disputes, enfin je sais pas, moi aussi je… Je ne me sens plus à l’aise, comme au début. Alors oui, ce qu’on a vécu ensemble c’était beau mais, je sais pas, tout me semble difficile.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oui mais ça c’est dans toutes les compagnies enfin je veux dire…
MANU-L’HABILLEUSE. Dans tous les projets…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oui dans tout ce qui est humain. On a des difficultés et oui il y a des disputes mais… Enfin, on œuvre pour quelque chose de plus grand. Enfin, pourquoi on fait du théâtre ?
THEOPHILO-LE BRET. Moi c’est ce qui donne un sens à ma vie…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Oui, moi sans ça…
On sent qu’un feu nouveau s’allume au ventre de GABRIELLE-L’ASSISTANTE, elle se plante face à eux.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Mais voyez comme on se bat, combien c’est beau de faire rêver les gens et surtout de leur donner du plaisir. La vie est dure, c’est pas facile ok, mais je crois qu’agir avec peur ben c’est la mort. À quoi bon vivre si on n’a pas du sens, du plaisir. Pardon je m’enflamme mais ce qu’on fait c’est important, non, pas important, c’est essentiel.
MANU-L’HABILLEUSE. Essentiel…
THEOPHILO-LE BRET. Mais tu te sentirais toi ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. De quoi ?
THEOPHILO-LE BRET. De faire la mise en scène ? Si Michelle ne pouvait pas continuer…
Soudainement GABRIELLE-L’ASSISTANTE semble perdre de sa contenance, elle balbutie un peu.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Non ! … Enfin… Et puis c’est pas mon projet c’est celui de Michelle.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Oui mais si c’est important pour la compagnie.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Je… Je ne sais pas.
MADELEINE-ROXANE. Tu vois.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE reste silencieuse une seconde les regardant tous un par un.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Peut-être… Il faudrait que… Il faudrait que je…
JEAN-DE GUICHE entre d’un pas vif.
AMANDINE-LA DUEGNE. Ça va ?
JEAN-DE GUICHE. Oui, elle passe un coup de fil et elle arrive… Elle va vous parler…
MANU-L’HABILLEUSE s’approche de JEAN-DE GUICHE qui l’ignore délibérément.
MANU-L’HABILLEUSE. Et toi ça va ?
MADELEINE-ROXANE. De toute façon, moi je ne sais pas si je vais pas tout arrêter.
À ces mots, AMANDINE-LA DUEGNE se fige et se tourne vers son amie. MADELEINE-ROXANE remarque ce regard mais détourne les yeux.
THEOPHILO-LE BRET. Le métier ?
MADELEINE-ROXANE confirme de la tête.
MANU-L’HABILLEUSE. Oh non, faut pas…
THEOPHILO-LE BRET. Ben non…
AMANDINE-LA DUEGNE ? C’est ta décision ou c’est pour faire plaisir à ton mec ?
MADELEINE-ROXANE. De quoi tu parles ?
AMANDINE-LA DUEGNE. T’en as pas marre de le laisser décider pour toi ?
MADELEINE-ROXANE regarde AMANDINE-LA DUEGNE choquée.
MADELEINE-ROXANE. Je t’emmerde.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oh, eh, les filles…
LOUIS-CYRANO. Elle a le droit… Si tu ne veux plus continuer, tu as le droit d’arrêter le métier.
ARTHUR-CHRISTIAN. T’es chiant…
LOUIS-CYRANO. Quoi ?
ARTHUR-CHRISTIAN. Mais putain mais comme t’es chiant !
Ils se regardent avec dureté.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oh les gars ça va pas recommencer hein !
ARTHUR-CHRISTIAN se lève avec humeur.
ARHTUR-CHRISTIAN. Mais vous voyez pas que depuis le début c’est lui qui crée cet ambiance de merde, depuis le début t’es négatif, tu fais chier !!!
THEOPHILO-LE BRET. Arrête Arthur !
Soudainement c’est au tour de RAPHAEL-RAGUENEAU de se lever d’un bon et de hurler à plein poumons.
RAPHAEL-RAGUENEAU. ÇA SUFFIT HEIN !!!!! JE NE SAIS PAS CE QUI SE PASSE MAIS VOUS ARRÊTEZ MAINTENANT ! (Silence de tous face à cette autorité nouvelle) C’est pas possible ! Ce n’est plus possible ! Je fais des insomnies toutes les nuits, j’arrête pas d’avoir des aigreurs d’estomac. Toutes ces tensions, je ne comprends pas ! Je ne comprends pas ! On s’aime bordel ! Alors quoi ?
LOUIS-CYRANO. … Je suis malade.
Léger recul de RAPHAËL-RAGUENEAU, regard et silence abasourdi des autres.
LOUIS-CYRANO. J’ai un cancer.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Quoi ?
LOUIS-CYRANO. Tumeur au cerveau.
RAPHAEL-RAGUENEAU. C’est… grave ?
LOUIS-CYRANO. Oui.
RAPHAEL-RAGUENEAU prend LOUIS-CYRANO dans ses bras.
RAPHAEL-RAGUENEAU. On est là.
À part ARTHUR-CHRISTIAN, tous entourent et enlacent LOUIS-CYRANO. Ce faisant, MADELEINE-ROXANE et AMANDINE-LA DUEGNE se retrouvent à côté.
RAPHAEL-RAGUENEAU. On est là.
TOUS. On est là.
ARTHUR-CHRISTIAN se jette également dans les bras de LOUIS-CYRANO et pose sa tête sur ses jambes. Câlin général. MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE entre. Ils ne la voient pas. Elle les observe. LOUIS-CYRANO l’aperçoit.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Bon ben moi aussi je veux bien un câlin…
Elle vient s’installer à côté de LOUIS-CYRANO.
ACTE III
SCENE 1– LE THEATRE IMMERSIF
Lumière. L’ACCORDEONISTE regarde le public.
L’ACCORDEONISTE. Et ensuite ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. (s’adressant au public) Ensuite ? Je m’amuse à imaginer le purgatoire de Cyrano. Comment supporter la mort qui s’avance ? On aimerait l’ignorer mais comment faire face à cette Camarde qui revient sans cesse tel un ostinato incessant. Le véritable incendie de mon être, c’est de savoir que chaque instant que je vis me rapproche de la fin. Je peux hurler, pleurer, construire des châteaux de pierre ou de guimauve, mais chacun de mes pas me conduit au néant. Rester spectateur de son existence pourquoi pas, la faute à tous et à tout.
LOUIS-CYRANO. Accepteriez-vous de vivre votre vie une infinité de fois ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Peut-être. Peut-être que je répondrais un grand oui si au-delà des peines et des plaisirs, au-delà des mensonges que sont la victoire ou la défaite, au-delà des mensonges que je me conte, je vivais avec panache… J’imagine à 22h34 ce 28 octobre 2019 (la date qui est donnée est celle du jour). Une clé perdue, les portes closes, une cigarette mal écrasée, un feu qui emporte en un souffle nos existences et cet instant sublime où pour la première fois, peut-être, je serai l’auteure de ma vie.
Soudainement le son des cloches résonne dans tout le théâtre.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Un incendie a débuté, je vais vous demander de quitter par ici la salle dans le calme et le silence, vous pouvez laisser vos affaires, là où nous allons elles ne vous serviront à rien.
Tous les spectateurs sont invités à sortir du théâtre. Ils se retrouvent dans les couloirs enfumés. Les comédiens les entourent et ânonnent…
SCENE 2 – TOUT SEUL
TOUS. À la mort qui s’avance, j’aurais aimé pouvoir porter le meilleur de moi-même, ma seule joie comme étendard, et mon sourire comme ultime panache.
Ils se mettent d’une même voix avec force.
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
Les comédiens se séparent et se disséminent dans tout le théâtre.
SCENE 3 – RÉSOLUTIONS
Toutes les scènes qui suivent se font en simultané. Les spectateurs peuvent circuler d’une scène à l’autre en toute liberté…
Scène 3’ – Cyrano
Au théâtre, tout est en place pour la scène du balcon. LOUIS-CYRANO et ARTHUR-CYRANO en costume sont côte à côte.
CHRISTIAN.
Roxane !
CYRANO. (ramassant des cailloux qu’il jette dans les vitres)
Attends ! Quelques cailloux.
(Roxane entrouvre sa fenêtre)
ROXANE.
Qui donc m’appelle ?
CHRISTIAN.
Moi.
ROXANE.
Qui, moi ?
CHRISTIAN.
Christian.
ROXANE. (avec dédain)
C’est vous ?
CHRISTIAN.
Je voudrais vous parler.
CYRANO. (sous le balcon, à Christian)
Bien. Bien. Presque à voix basse.
ROXANE.
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
CHRISTIAN.
De grâce !
ROXANE.
Non ! Vous ne m’aimez plus !
CHRISTIAN. (à qui Cyrano souffle ses mots)
M’accuser, justes dieux !
De n’aimer plus… quand… j’aime plus !
ROXANE. (qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant)
Tiens ! Mais c’est mieux !
CHRISTIAN. (même jeu)
L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète…
Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !
ROXANE. (s’avançant sur le balcon)
C’est mieux ! Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !
CHRISTIAN. (même jeu)
Aussi l’ai-je tenté, mais… tentative nulle :
Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.
ROXANE.
C’est mieux !
CHRISTIAN. (même jeu)
De sorte qu’il… strangula comme rien…
Les deux serpents… Orgueil et… Doute.
ROXANE. (s’accoudant au balcon)
Ah ! c’est très bien.
Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ?
CYRANO. (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place)
Chut ! Cela devient trop difficile !
ROXANE.
Aujourd’hui…
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
CYRANO. (parlant à mi-voix, comme Christian)
C’est qu’il fait nuit,
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
ROXANE.
Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.
CYRANO.
Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçois ;
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
ROXANE :
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
CYRANO.
De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !
ROXANE.
Je vous parle, en effet, d’une vraie altitude !
CYRANO. (que l’émotion gagne de plus en plus)
Laissez un peu que l’on profite…
De cette occasion qui s’offre… de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.
ROXANE.
Sans se voir ?
CYRANO.
Mais oui, c’est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d’un long manteau qui traîne,
J’aperçois la blancheur d’une robe d’été :
Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent…
ROXANE.
Vous le fûtes !
CYRANO.
Mon langage jamais jusqu’ici n’est sorti
De mon vrai cœur…
LOUIS-CYRANO croise le regard d’ARTHUR-CHRISTIAN dans la pénombre. Àpartir de ce moment-là, on ne sait plus si les mots sont ceux de Cyrano parlant à Roxane ou de LOUIS-CYRANO parlant à ARTHUR-CHRISTIAN.
CYRANO.
Je pars pour décrocher l’étoile, et je m’arrête
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
ROXANE.
La fleurette a du bon.
CYRANO.
Ce soir, dédaignons-la !
ROXANE.
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?
AMANDINE-LA DUEGNE entre en fond de scène. Dans la scène qui suit, AMANDINE-LA DUEGNE va dire en même temps que LOUIS-CYRANO le texte de CYRANO. Elle adresse son texte à MADELEINE-ROXANE tandis que LOUIS-CYRANO s’adresse à ARTHUR-CHRISTIAN.
CYRANO.
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquet.
Je vous aime, j’étouffe,
Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane,
Je frissonne,
Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin, tu changeas de coiffure !
J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que,
Comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !
ROXANE. (d’une voix troublée)
Oui, c’est bien de l’amour…
CYRANO.
Certes, ce sentiment
Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment
De l’amour, il en a toute la fureur triste !
De l’amour, et pourtant il n’est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,
S’il se pouvait, parfois, que de loin, j’entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
À comprendre, à présent ? Voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ? ?
Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !
C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots
Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles ! Car j’ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
(Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante.)
ROXANE.
Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !
Et tu m’as enivrée !
AMANDINE-LA DUEGNE se tait à présent, émue.
CYRANO.
Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
Je ne demande plus qu’une chose…
ARTHUR-CHRISTIAN, partagé entre son rôle et son amour pour LOUIS-CYRANO, le regarde avec fièvre.
CHRISTIAN. (sous le balcon)
Un baiser !
ROXANE. (se rejetant en arrière)
Hein ?
CYRANO.
Oh !
ROXANE.
Vous demandez ?
CYRANO.
Oui… je… (à Christian, bas)
Tu vas trop vite.
CHRISTIAN.
Puisqu’elle est si troublée, il faut que j’en profite !
CYRANO. (à Roxane)
Oui, je… j’ai demandé, c’est vrai… mais justes cieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.
ROXANE. (un peu déçue)
Vous n’insistez pas plus que cela ?
CYRANO.
Si ! j’insiste…
Sans insister ! Oui, oui ! votre pudeur s’attriste !
Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l’accordez pas !
CHRISTIAN. (à Cyrano, le tirant par son manteau)
Pourquoi ?
CYRANO.
Tais-toi, Christian !
ROXANE. (se penchant)
Que dites-vous tout bas ?
CYRANO.
Mais d’être allé trop loin, moi-même je me gronde ;
Je me disais : tais-toi, Christian !
(Les théorbes se mettent à jouer)
Une seconde !
On vient !
Scène 3’’ – Massage
En simultané aux autres scènes, RAPHAËL-RAGUENEAU est avec son téléphone et ses écouteurs géants. GABRIELLE-L’ASSISTANTE entre. Quand il l’aperçoit, il tente de raccrocher à la hâte.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Oui maman… Oui… Bon je te laisse… Oui, moi aussi ! Bisousbisous ! (Il raccroche) Hé salut !
GABRIELLE-L’ASSISTANTE le regarde avec douceur.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. C’est super de t’occuper ainsi de ta mère…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Ben oui…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Elle va mieux ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Oh ben tu sais Maman… Ma mère est toujours un peu fragile. Ça doit être de famille…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. C’est beau la fragilité parfois.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Oui… Mais c’est pas très sexy… Non ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Je sais pas…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Qu’est ce qui te plaît chez un homme ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. J’admire les personnes qui ont le courage d’assumer, qui ne se soumettent pas à l’idée de ce qu’on pourrait attendre d’eux. Bref, celles et ceux qui créent leurs propres règles…
RAPHAEL-RAGUENEAU. Tu es comme ça toi ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Non mais j’aimerais bien… Et puis tout ceci ce sont des généralités… Et puis parfois être trop indépendant, cela peut rendre égoïste.
Elle regarde son téléphone puis se lève pour sortir.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Attends Gabrielle.
Elle s’arrête et lève les yeux vers lui.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oui ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Non… Je… Attention avec le téléphone… Les ondes et tout… Enfin tu vois… En plus de tout ce stress que tu as, faudrait pas…
Elle lui sourit.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Je peux rester un instant si tu veux.
Elle s’assoit à côté de lui. Un temps. On sent qu’il ne sait pas comment réagir à cette proximité avec elle.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Tu veux de l’Euphytose ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. C’est quoi ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Pour le stress…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Non merci. (Un temps) Tu sais qu’on va mourir ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Oui… Je le sais… Tous les jours…
« Ding » : elle reçoit un message.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Un massage.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Comment ?
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Pour le stress, je veux bien un massage.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Tu veux que moi, je te…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oui. Tu ne sais pas masser ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Si parfois je masse mam… Enfin, oui je fais des massages.
Il commence à masser
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Ah voilà c’est ça dont j’avais besoin… Tu vas faire quoi après ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Ben je pense pas rentrer trop tard…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Ah oui là c’est bon !
« Ding » nouveau message.
RAPHAEL-RAGUENEAU. C’est un nœud… Tu sais que tu peux le mettre en mode silencieux.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Tu masses bien… Je veux entendre quand cela s’arrêtera. Cela te choque si j’enlève ça.
Elle dégrafe et enlève sa chemise, rougit jusqu’à la racine de ses cheveux.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Heu… Oui mais non.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Tu n’as pas peur de ma peau ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Un peu mais non.
« Ding » message.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Là tu vois, il sait que je lui échappe. Mais je crois que j’en suis libérée. (Elle éteint son portable.) Continue s’il te plaît. (Il reprend) Moi après, je ne vais pas aller boire un verre. Je ne vais pas manger. Je vais rentrer chez moi. Je vais me déshabiller et je vais m’allonger. Tu voudras bien me raccompagner ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Euh, oui.
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. : Tout à l’heure, j’aimerais bien que toi aussi tu te déshabilles et que tu t’allonges avec moi. Tu seras d’accord ?
RAPHAEL-RAGUENEAU. Ah oui. Il faudra peut-être que je prévienne que…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Oui tu pourras. Maintenant, je veux bien que tu m’embrasses. Tu es d’accord ?
Ils s’embrassent.
Scène 3’’’ – Ninfomane
En simultané aux autres scènes, MANU-L’HABILLEUSE et THEOPHILO-LE BRET sont assis l’un près de l’autre. Il mange une pomme.
MANU-L’HABILLEUSE. Comment tu dis nymphomane en italien ?
THEOPHILO-LE BRET ? (s’étouffant avec sa pomme) … Ninfomane.
L’HABILLEUSE. Ah oui c’est pareil.
THEOPHILO-LE BRET. Oui c’est juste la prononciation…
Silence gêné.
MANU-L’HABILLEUSE. Ninfomane.
THEOPHILO-LE BRET. Voilà.
Silence gêné. Elle rit soudainement.
MANU-L’HABILLEUSE. Cette nuit j’ai rêvé que j’étais un papillon.
THEOPHILO-LE BRET. Ah oui ? Je ne sais pas non, si tu connais Tchouang…
MANU-L’HABILLEUSE. Mais je n’avais pas de trompe… C’est ça qu’on dit pour les bouches de papillons ?
THEOPHILO-LE BRET. Euh, je ne sais…
MANU-L’HABILLEUSE. À la place j’avais comme le nez de Cyrano. Au début de mon rêve, j’étais une fourmi qui voulait devenir papillon. Je trouvais une espèce de petite bouse de licorne.
THEOPHILO-LE BRET. Une licorne ?
MANU-L’HABILLEUSE. Oui tu sais le cheval qui a une corne ?
THEOPHILO-LE BRET. Unicorno.
MANU-L’HABILLEUSE. Voilà, unicorno. Je mangeais la petite bouse et pouf, papillon.
THEOPHILO-LE BRET. D’accord…
MANU-L’HABILLEUSE. Mais alors, j’avais une faim terrible et il fallait que je butine un maximum de fleurs.
THEOPHILO-LE BRET. Ah oui.
MANU-L’HABILLEUSE. Tu expliques cela comment ?
THEOPHILO-LE BRET. Ah je ne suis pas un spécialiste mais je sais que pour Freud les rêves d’insectes sont parfois liés à la masturbation.
MANU-L’HABILLEUSE. Comment tu sais ça toi ?
THEOPHILO-LE BRET. Ben, euh…
MANU-L’HABILLEUSE. Tu as déjà rêvé que tu étais un papillon ?
THEOPHILO-LE BRET. Non mais…
MANU-L’HABILLEUSE. En fait j’ai rêvé de toi aussi.
THEOPHILO-LE BRET. Ah bon.
MANU-L’HABILLEUSE. Oui tu étais un très beau coquelicot.
THEOPHILO-LE BRET. Ah bon ?
MANU-L’HABILLEUSE. Oui… (silence) J’ai tellement voulu être sage toutes ces années. Et là, je ne sais pas, tout ce désir en moi ça me…
THEOPHILO-LE BRET. … Paralyse ?
MANU-L’HABILLEUSE. (elle dit non de la tête) Ça me fascine… Tu me trouves belle ? Je veux dire désirable ?
THEOPHILO-LE BRET. Euh…
MANU-L’HABILLEUSE. : Tu sais qu’on va mourir ?
THEOPHILO-LE BRET. Oui je sais que la finitude est…
MANU-L’HABILLEUSE. Mes lèvres, tu les aimes bien mes lèvres ?
THEOPHILO-LE BRET. Euh, à quoi tu joues ?
MANU-L’HABILLEUSE. J’ai vu comment tu me regardais tu sais.
THEOPHILO-LE BRET. Comment je te regardais…
MANU-L’HABILLEUSE. Comme un baba au rhum avec de la chantilly. Ou comme une blonde que tu aimerais te griller.
THEOPHILO-LE BRET. Je… Je suis marié tu sais. (Elle hoche de la tête pour dire oui) J’ai deux enfants… (Elle hoche de la tête pour dire oui)
MANU-L’HABILLEUSE. Je crois que… Que j’aimerais que tu sois juste tendre avec moi.
THEOPHILO-LE BRET. Tendre ?
MANU-L’HABILLEUSE. Oui je crois que si tu me faisais l’amour, tu saurais être tendre. J’aimerais, si tu en as envie, que tu… Que tu passes juste un moment avec moi.
THEOPHILO-LE BRET. Mais, je…
MANU-L’HABILLEUSE. Tu en as envie.
THEOPHILO-LE BRET. Oui… Oui mais je suis… J’ai… Si ma femme…
MANU-L’HABILLEUSE. On est obligés de lui dire ?
THEOPHILO-LE BRET. Mais je ne veux pas mentir.
MANU-L’HABILLEUSE. Un baiser.
Ils s’embrassent avec douceur.
Scène 3’’’’ – L’Enfant
En simultané aux autres scènes, JEAN-DE GUICHE est seul. Il pianote sur son portable. Il est rejoint par MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Je ne te dérange pas ?
Il lève la tête et lui sourit.
JEAN-DE GUICHE. Ben non…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Qu’est-ce que tu dirais… Qu’est-ce que tu dirais si cet enfant je l’élevais seule ?
JEAN-DE GUICHE. Quoi. Mais qu’est-ce que tu…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Je n’ai plus envie de nous… Je veux dire de toi, moi ensemble.
JEAN-DE GUICHE. Mais je t’aime…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Tu crois ?
JEAN-DE GUICHE. J’en suis sûr.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. On n’a pas le temps, pas le temps de tricher, de se mentir… On meurt tu sais… Ton désir, il est beau, c’est comme cela que tu m’as plu. C’était, oui, c’était excitant pour moi de te reconquérir chaque fois qu’une autre te plaisait, c’est-à-dire environ cinq fois par jour… Tu m’as appris qu’aimer ce n’est pas posséder… Seulement, aujourd’hui, je n’ai plus envie de lutter, je crois… Je crois que je mérite mieux.
JEAN-DE GUICHE. Mais… J’ai besoin de toi.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Ben oui mais je ne suis pas ta mère… Là tu vois, j’ai quelqu’un qui vient et qui, lui, a besoin de moi. Et toi, tu as le droit d’être fort, d’être libre.
On sent JEAN-DE GUICHE perdu, écrasé sous le poids de la nouvelle.
JEAN-DE GUICHE. Tu veux qu’on se quitte ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Je crois que tu as compris le concept oui… Si c’est mort entre nous, ce n’est peut-être pas si grave. Une autre viendra pour toi et pour moi j’aimerai aussi à nouveau. On s’en remettra.
JEAN-DE GUICHE. Mais l’enfant ?
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Je l’ai voulu. Je peux m’en occuper.
JEAN-DE GUICHE. Et la pièce, enfin…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. J’ai presque terminé ce que j’avais à faire. La pièce, elle est grande à présent… Et puis, je ne veux pas me battre avec toi tu sais.
Il la regarde avec tristesse.
JEAN-DE GUICHE. Moi non plus… Et si j’arrêtais mes conneries, si je m’occupais de toi, de vous… Si je changeais…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Tu en as vraiment envie ? Tu n’y arriveras pas et puis je ne te le demande pas…
JEAN-DE GUICHE. Tu as l’air tellement sûre de toi…
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Oui ben là je ne le montre pas, mais tu sais au fond de moi, il y a une voix qui chiale et qui me dit que je fais peut-être la plus grosse connerie de ma vie.
Il s’approche d’elle comme pour la prendre dans ses bras.
JEAN-DE GUICHE. Ben alors, pourquoi tout ça ???
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Le panache… Je préfère apprendre à être sans toi plutôt que d’attendre des choses impossibles. Et puis, on a quand même un fruit de cette histoire…
Il la regarde ému.
JEAN-DE GUICHE. Tu es belle…
Elle l’embrasse.
MICHELLE-LA METTEUSE EN SCENE. Maintenant, j’aimerais que tu me laisses. Si tu restes là, mon panache va se transformer en plume mouillée…
Ils s’enlacent et se séparent.
SCENE 4 – TU M’AIMES
Scène 4’ – Essayer
AMANDINE-LA DUEGNE est seule sur scène, elle est rejoint par MADELEINE-ROXANE, visiblement mal à l’aise. Quand leurs regards se croisent, AMANDINE-LA DUEGNE détourne la tête.
MADELEINE-ROXANE. Je peux te parler…
AMANDINE-LA DUEGNE. (avec froideur) … Oui…
MADELEINE-ROXANE. Je… Je voulais… Enfin j’ai envie… Oh la la, c’est pas facile… Je m’exc… Enfin je voulais te demander pardon pour l’autre fois. Je me rends compte que j’ai joué avec toi.
AMANDINE-LA DUEGNE. C’est-à-dire ?
MADELEINE-ROXANE. C’est-à-dire que je voyais ou plutôt que je ne voulais pas voir ton désir… Pour moi… Tu es une femme.
AMANDINE-LA DUEGNE. Merci je sais.
MADELEINE-ROXANE. Je suis en couple normal, enfin avec un…
AMANDINE-LA DUEGNE. Oui je sais aussi.
MADELEINE-ROXANE. Enfin c’est compliqué d’assumer… J’ai jamais essayé avec une…
AMANDINE-LA DUEGNE. Moi non plus.
MADELEINE-ROXANE. Tu me manques…
Les traits d’AMANDINE-LA DUEGNE se détendent un peu, on la sent touchée.
AMANDINE-LA DUÈGNE. … Toi aussi.
Elles se regardent en silence.
MADELEINE-ROXANE. J’aimerais tellement qu’on revienne comme avant…
AMANDINE-LA DUEGNE. Tu sais je n’ai pas choisi… De ressentir ce que je ressens. Cela fait mal.
MADELEINE-ROXANE. Quoi ?
AMANDINE-LA DUEGNE. Je n’arrive pas à contrôler. Quand tu es là. Je ne comprends pas. Je suis désolée, c’est plus fort que moi, j’ai envie de… Enfin. Bon. Pardon, j’ai tout gâché. C’est moi qui te demande pardon.
MADELEINE-ROXANE. Tu as envie de quoi ?
AMANDINE-LA DUEGNE. … De t’enlacer.
MADELEINE-ROXANE. De sentir ma peau ? De la caresser ?
AMANDINE-LA DUEGNE. … Oui.
MADELEINE-ROXANE. Tu m’aimes…
AMANDINE-LA DUEGNE. C’est fou de me demander…
MADELEINE-ROXANE. Tu m’aimes ?
AMANDINE-LA DUEGNE. …
MADELEINE-ROXANE. J’aimerais juste essayer ça… Juste pour voir si je. Je peux…
MADELEINE-ROXANE embrasse AMANDINE-LA DUEGNE.
Noir.
Scène 4’’ – Petit con
ARTHUR-CHRISTIAN. On trinque ?
LOUIS-CYRANO. … Santé ?
ARTHUR-CHRISTIAN. Tu n’es pas obligé d’être cynique tu sais. Je me souviens de quelqu’un qui me disait que l’ironie ne révélait que la faiblesse…
LOUIS-CYRANO. Si tu es venu là pour m’emmerder.
ARTHUR-CHRISTIAN. Louis, s’il te plaît… Je peux me taire… Je me tais.
ARTHUR-CHRISTIAN après un long temps silencieux sort les billets qu’il a reçu précédemment et les positionne entre eux. Il les pousse en direction de LOUIS-CYRANO.
LOUIS-CYRANO. Petit con.
ARTHUR-CHRISTIAN. Ah ben ça faisait longtemps. J’ai envie d’être… De rester avec toi.
LOUIS-CYRANO. Je ne suis pas sûr que…
ARTHUR-CHRISTIAN. Je veux être là.
LOUIS-CYRANO. Je ne suis pas sûr que tu aies conscience de ce que cela va être. Pour l’instant c’est que des migraines à vomir. Mais demain, quand je ne pourrai plus parler, quand je ne pourrai plus reconnaître personne… Si je me chie dessus, c’est toi qui vas me nettoyer ? Je refuse que tu me voies ainsi.
ARTHUR-CHRISTIAN. Tu n’as pas le droit de me refuser ça. Tu voudrais que je te laisse crever seul, mais moi ? Comment je pourrai continuer à vivre si tu ne me laisses pas t’aider ? Tu préfères que je me défonce ? Tu dois accepter que je te rende tout ce que tu m’as donné. Je… Je suis toujours un petit con mais je suis ton petit con. Tu me disais qu’on reconnaissait les grands hommes lorsqu’ils étaient au plus mal… Apprends-moi, apprends-moi encore…
LOUIS-CYRANO. J’ai peur.
ARTHUR-CHRISTIAN. Et donc ?
LOUIS-CYRANO. Donc, je ne sais pas.
ARTHUR-CHRISTIAN. Que me dirais-tu si nous étions dans des situations complètement inverses ?
LOUIS-CYRANO. Mais ce n’est pas…
ARTHUR-CHRISTIAN. Que me dirais-tu si je devais mourir demain ?
LOUIS-CYRANO. Je te dirais que s’il reste un tout petit peu de lumière, il faut s’y accrocher.
ARTHUR-CHRISTIAN. C’est quoi la lumière ?
LOUIS-CYRANO. C’est ce qui fait que la vie vaut d’être vécue. C’est le plaisir, l’envie, l’amour…
ARTHUR-CHRISTIAN l’enlace. La voix de LOUIS-CYRANO se brise un peu.
LOUIS-CYRANO. C’est toi…
LOUIS-CYRANO embrasse ARTHUR-CHRISTIAN.
Noir.
SCENE 5 – MON PANACHE
Lumière. Tous les comédiens sont sur scène en train de se préparer à jouer la scène suivante quand soudainement JEAN-DE GUICHE entre sur scène d’un pas vif. Tous les regards se tournent vers lui.
LOUIS-CYRANO. Alors ?
JEAN-DE GUICHE. 3 kg 8
Tous se précipitent vers lui en le félicitant. JEAN-DE GUICHE sort son téléphone.
JEAN-DE GUICHE. Elle a de tout petits doigts, elle est… Elle est magnifique, et ses petits pieds sont tout… Petits… Elle est belle…
Il montre des photos. Tous font des « ohhh » et « elle est belle »…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Et Michelle ?
JEAN-DE GUICHE. Elle m’a beaucoup insulté mais elle est heureuse.
AMANDINE-LA DUEGNE. Combien de temps du coup ?
JEAN-DE GUICHE. 12h…
MADELEINE-ROXANE. Et le prénom alors ?
JEAN-DE GUICHE. Laetitia…
A l’annonce du prénom, MADELEINE-ROXANE fronce le nez mais sourit poliment.
THEOPHILO-LE BRET. La joie…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. Bravo…
AMANDINE-LA DUEGNE. Tu crois qu’on peut appeler Michelle ?
JEAN-DE GUICHE. Ben essayez…
GABRIELLE-L’ASSISTANTE. On l’appelle ensemble.
JEAN-DE GUICHE. Oui…
Tous sortent sauf JEAN-DE GUICHE, THEOPHILO-LE BRET, MADELEINE-ROXANE, RAPHAEL-RAGUENEAU et LOUIS-CYRANO.
THEOPHILO-LE BRET. Et toi ça va ?
JEAN-DE GUICHE. Ben c’est fou, je ne sais pas si je réalise…
MADELEINE-ROXANE. C’est trop beau…
Il montre une nouvelle photo.
JEAN-DE GUICHE. Ma fille…
LOUIS-CYRANO s’approchant pour regarder la photo, trébuche, et s’appuie sur JEAN-DE GUICHE.
RAPHAEL-RAGUENEAU. Ça va ?
LOUIS-CYRANO ne répond pas et s’effondre complètement soutenu par les autres. Cette fois-ci, LOUIS est redevenu CYRANO, il titube, on le soutient.
CYRANO.
Ne me soutenez pas ! Personne !
(Il va s’adosser à l’arbre)
Rien que l’arbre !
(Silence.)
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
Ganté de plomb !
(Il se raidit.)
Oh ! mais ! puisqu’elle est en chemin,
Je l’attendrai debout,
(Il tire l’épée.)
et l’épée à la main !
LE BRET.
Cyrano !
LOUIS-CYRANO va très mal, tous les comédiens autour de lui, telle une vague, l’entourent et le soutiennent à chaque fois qu’il perd l’équilibre.
ROXANE. (défaillante)
Cyrano !
CYRANO.
Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
(Il lève son épée)
Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
(Il frappe de son épée le vide.)
Tiens, tiens ! Ha ! Ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !
(Il frappe)
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant).
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
(Il s’élance l’épée haute.)
et c’est…
(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau)
ROXANE. (se penchant sur lui et lui baisant le front)
C’est ? ...
LOUIS-CYRANO est inconscient. Tous le retiennent, le soutiennent, l’entourent… Ils ne sont plus qu’un corps.
Noir.
FIN
