Immersion et confinement

Entretien avec Dot Pierson, directrice artistique de Mondes Sauvages

DOI : 10.54563/coupdetheatre.550

p. 209-224

Plan

Texte

Avant-propos

Dot Pierson, artiste pluridisciplinaire, est chanteuse, romancière, metteuse en scène et directrice artistique de Mondes Sauvages, structure conceptrice d’événements immersifs. Durant le premier confinement, elle a créé Home, expérience immersive confinée, via le réseau social Facebook et la plateforme Zoom. Conçu pour un seul spectateur au départ, Home propose un parcours sur mesure, guidé par différents artistes, à travers l’intime, pour se reconnecter à soi et aux autres. Dot a ensuite créé L’Ours de Tchekhov dans une version pour la plateforme Zoom. Elle et ses comédiens ne séjournant pas ensemble, les étapes de travail, comme pour Home, se sont déroulées en visioconférence. Dans L’Ours, une veuve, retirée du monde, refuse de recevoir un propriétaire terrien avec qui son mari était en dettes. Ce dernier décide de rester chez elle tant qu’elle ne le paiera pas.

Cet entretien a été réalisé durant la période de déconfinement, alors que les théâtres étaient encore fermés et que les artistes étaient dans la plus grande incertitude.

Entretien

JULIETTE MÉZERGUES. Nous sommes le 28 mai 2020. Suite à l’épidémie de Covid-19, la France, comme de nombreux pays, a été confinée. Le déconfinement a commencé depuis le 11 mai, mais les théâtres sont toujours fermés et les artistes sont encore dans une phase d’incertitude. Comment as-tu eu l’idée de faire des créations immersives confinées ? Quels sont les enjeux de Home et de L’Ours, qui sont deux formes de spectacles très différentes ? Comment s’est passé le travail en équipe et à distance ?

DOT PIERSON. Le 12 mars 2020, date de l’annonce du premier confinement… La première semaine a été entre sidération et peur. Des copains qui tombent malades… Puis, pendant des apéros en visioconférence, on discutait avec Ornella Boulet et Aurélie Delmas, mes collaboratrices, du fait que le théâtre nous manquait, que d’autres travaillaient pour le bien de tous et que nous, finalement, on ne faisait rien. Comme la culture et l’art, c’est vital, on a décidé de s’y mettre et on a monté Home. On ne savait pas où on allait. On n’a pas l’habitude de travailler avec le digital. Je suis chanteuse. Ornella est comédienne. On est des gens de contact, surtout dans l’immersif. Je me suis dit qu’on avait besoin de se sentir bien, de voir des gens qui nous font nous sentir bien. Le premier spectacle que j’ai monté était Douze. Ça parle de l’intimité et ça intègre du développement personnel. Je me suis dit qu’on allait partir de ça. J’ai contacté les comédiens avec qui je travaille, notamment ceux du dernier spectacle qu’on aurait dû créer le 4 juin 2020. Avec une douzaine de comédiens, on est partis sur l’idée de faire une expérience. Il y a deux Home différents. Celui de 15h est plus physique, avec du mouvement, de la danse ; celui de 17h, plus introspectif. La première représentation était un crash test car on a monté le projet en deux jours. L’idée, c’était « on en a besoin, on y va » et au bout d’une semaine on a trouvé notre rythme. C’était très prenant. Il y avait énormément de travail en amont. Puis de nouveaux comédiens sont arrivés et ont proposé d’autres choses, comme de nouvelles méditations, de la peinture, des rêves, etc.

J.M. Pour bien comprendre, chaque comédien arrive avec une proposition ? D’ailleurs, sont-ils tous comédiens ?

DP. Non, il y a des musiciens, des danseurs, des performeurs. Certains sont arrivés avec des propositions, en rapport ou non avec leur discipline. Un danseur a, par exemple, proposé d’écrire des textes sur les gens. Parfois, c’est moi qui disais « j’aimerais que tu fasses ça » ou « il nous manque ça ». Ça a été une réflexion commune, même si j’en ai été l’instigatrice. Ils ont été force de propositions. Jouer tous les jours, c’est très prenant. Les week-ends, on répétait. Ça nous a tous sauvé pendant ce confinement. On avait besoin d’interaction. Ça nous a permis de faire notre métier et on a fait du bien aux gens. On a eu de très beaux moments avec des spectateurs extrêmement touchés. On a eu, notamment, un monsieur très réticent, qui a fini en larmes.

J.M. Vous faisiez des recherches sur les gens en amont pour proposer des activités et orienter la relation ou tout se construisait dans l’instant ? Par exemple, est-ce que vous aviez besoin de savoir quelle était la profession de la personne ou ses hobbies, avant de lui proposer de méditer ou de danser ?

DP. Non. Sur Douze, on faisait ça, mais pour Home, c’était sur l’instant. Au début, il n’y avait pas forcément d’histoire. Comme ça a beaucoup évolué, les spectateurs ont vu des spectacles assez différents d’une semaine à l’autre. Tu as eu quelle version ?

J.M. Une jeune femme m’a saluée, puis a prétexté devoir partir, mais entre-temps, quelqu’un d’autre avait débarqué dans une nouvelle fenêtre, comme par hasard et ainsi de suite. Des gens éteignaient leur caméra et d’autres allumaient la leur. Les fenêtres de l’outil Zoom fonctionnent finalement un peu comme des portes qui s’ouvriraient et se fermeraient.

DP. Dans une version très rigolote, je parlais à la personne et je lui disais : « ça foire complètement, je suis désolée mais tu ne pourras pas faire l’expérience. Je te propose de te voir quand même en visio ». La personne arrivait dans une room où une famille (5 comédiens) était en pleine conversation autour d’une histoire de mariage qui ne se ferait jamais à cause de la pandémie. Le spectateur se demandait vraiment ce qu’il faisait là. Au bout d’un moment, je lui disais « je suis désolée, je ne t’ai pas donné le bon code ». Je disais aux autres « partez ! ». Ils quittaient la room au fur et à mesure. Il ne restait que le spectateur, moi et une autre comédienne. Je disais « Je vais te donner les codes et donc en fait… ».

J.M. Attends, attends, je t’ai perdue, j’ai plus de son !

DP. Non, je te montrais ce que je faisais. Les gens réagissaient exactement comme toi ! Là, je coupais ma caméra. La personne se retrouvait en tête à tête avec la comédienne. Puis, il y avait tout un déroulé avec des comédiens qui entraient et sortaient. Ensuite, je revenais et je disais « ça remarche ». Le spectateur se demandait ce qui se passait. On a fait de plus en plus immersif. On a travaillé le jeu en continu et on est arrivés à une version quasi définitive à la fin du confinement.

J.M. C’est cette version que vous jouez en ce moment ?

DP. Non. On s’est rendu compte que les gens étaient aussi avec leurs enfants, que l’école n’avait pas encore repris pour tous. On s’est dit qu’on pouvait aider les parents. Je ne suis pas très favorable aux écrans pour les petits, donc on voulait une forme assez courte, qui leur apprenne des choses. Une semaine, c’est un spectacle autour de l’écologie et la suivante, autour des émotions. On continue pour les adultes, mais avec une version familiale. Et aussi une version célibataire. Non bien sûr, tu ne rencontres pas l’âme sœur, mais on travaille sur la séduction, sur la solitude, sur l’envie de rencontrer des gens. Pour cela, on se penche sur l’écriture de lettres d’amour, on pose des questions, on voit des films. Ça fonctionne bien. Mais je pense qu’on va s’arrêter d’ici quelques semaines et reprendre en septembre. Avec le déconfinement, une autre volonté s’installe. On avait envie d’accompagner les gens pendant le confinement et le déconfinement. Maintenant, on dit aux gens « ça y est, vous pouvez reprendre vos habitudes de vie, vous n’avez plus besoin de nous. On vous laisse mais on reviendra à la rentrée ». On craint que les salles ne rouvrent pas tout de suite. Je ne peux pas laisser mon pays pendant six mois, voire plus, sans culture et sans art. Ça ne remplacera jamais le fait d’être à côté de la personne, mais c’est une chose à laquelle on peut s’accrocher.

J.M. On a vu pléthore de captations, mais le fait d’être en direct avec des gens, avec ce que ça comporte d’imprévus, de maladresses, d’accrocs, permet de retrouver un semblant de ce qui fait vibrer au théâtre. C’est quelque chose dont on aura besoin tant que les salles ne rouvriront pas.

DP. On travaille exactement là-dessus. On sait que ça va rouvrir. On sait qu’on rejouera. Mais c’est important de ne pas laisser les gens à l’abandon. C’est un acte politique. On doit continuer la culture, continuer à aider les gens, même si c’est le bordel.

Sur L’Ours c’était très différent. J’avais envie depuis longtemps de mettre en scène du Tchekhov. Je voulais peu de personnages et une pièce courte, car on est vraiment beaucoup sur nos écrans en ce moment. Je suis tombée sur L’Ours, que je ne connaissais pas, et le hasard faisant bien les choses, il s’agit d’une femme qui se confine. Surtout, c’est une farce… Très politique, sociale, féministe, engagée… En accord avec mes valeurs. J’ai la chance d’être entourée de gens qui ont beaucoup de talent. Il fallait des comédiens avertis, capables de bouffer un texte énorme en peu de temps. On l’a monté en une semaine. C’est un travail collectif. Comment tu mets en scène quand tu n’es pas chez les gens ? Je n’avais jamais vu leur intérieur et deux des comédiens n’étaient même pas chez eux.

J.M. C’est déjà un exercice étonnant de répéter par visioconférence. Peut-être que travailler avec des gens qu’on connaît est une certaine sécurité ?

DP. Pour L’Ours, c’était des comédiens que je connaissais déjà. C’était nouveau pour moi. J’avais besoin d’avoir des comédiens qui avaient confiance en moi. Ils savaient que je leur voudrais du bien.

J.M. Des deux côtés, c’est important.

DP. Pour Home, il y avait des comédiens avec qui je n’avais jamais travaillé. Pour revenir à L’Ours, quand j’ai proposé à Diane Renier, Raphaël Beauville et Franck Saurel, ils ont dit « oui, carrément ! ». Puis il y a eu ce moment où tout le monde était un peu circonspect, où tout le monde s’est dit « ça risque d’être un peu de la merde ». On a fait une première lecture et on s’est dit « c’est pas mal », puis une deuxième et on s’est dit « c’est vachement bien ». Ils ont amené moult propositions. C’est une chance d’avoir des comédiens aussi engagés ! On avait un peu peur que les émotions ne passent pas. Ce n’est plus un quatrième mur, c’est un cinquième. Mais ça fonctionne bien et ça donne une forme nouvelle. Le comédien est filmé, mais il est en live. Tu peux voir ses larmes d’hyper près, mais c’est en direct. L’aspect technique n’est pas simple. Pendant une représentation, Smirnov ne captait plus. Je suis arrivée dans la room et j’ai joué un personnage qui n’existe pas dans la pièce, une gouvernante très embêtée par la présence de ce Smirnov. Ça a duré cinq minutes, mais le ressenti était très long. Le direct te donne un peu les sensations de la scène. Pour L’Ours, plus que pour Home, il y a ce moment avant de jouer où on a tous le trac ! On a un rituel, comme avant de rentrer sur scène. Après la représentation, on prend trois-quarts d’heure pour parler avec les spectateurs. Ils nous interrogent sur le processus, on raconte notre travail. Ça fait du bien. On joue deux soirs par semaine. On a tenté aussi un dimanche à 18h, c’était complet. On a eu deux petits garçons et une petite fille. Ils ont adoré et ont pu échanger avec nous ensuite. La petite fille avait trois ans et demi. Et ça, je me dis, c’est gagné ! Tout le monde peut avoir accès à la culture, à l’art. Jamais un enfant de trois ans et demi n’ira voir du Tchekhov à 21h avec ses parents. Là, ça devient possible. Beaucoup d’enfants se couchaient plus tard pendant le confinement. Si les enfants bougent ou parlent, par Zoom, ça ne dérange personne. Le format est aussi intéressant pour ça. Les personnes plus âgées ont parfois des soucis avec l’outil. Je fais un tuto, mais il est arrivé qu’un spectateur fasse irruption pendant le spectacle parce qu’il avait rallumé sa caméra et son micro. Il s’est excusé et est reparti ! Les comédiens ont improvisé avec la situation. En revanche, on joue le texte intégral… À une exception : un personnage dit « J’ai la tête qui éclate » et on a rajouté « je veux seulement dormir, m’étendre sur l’asphalte et me laisser mourir », parce qu’on a les références qu’on mérite. On a essayé de faire quelque chose qui reste drôle, qui parle aux gens, d’où la présence des masques Covid. Le spectacle évolue. Maintenant, le comédien aura un masque qu’il coud à la place d’un masque en plastique. Au début, derrière Smirnov, était écrit « Confinement » et il cochait les jours comme en prison. Maintenant, il est écrit « Déconfinement ». Tant qu’on n’aura pas la possibilité de faire notre travail dans les lieux habituels, on continuera à compter les jours jusqu’à ce qu’on puisse retourner sur scène.

J.M. Il m’a semblé que Home était peut-être plus immersif (le spectateur est au centre) que L’Ours qui, malgré l’outil de visioconférence, était d’une forme plus classique.

DP. Oui, Home est plus immersif. Sur les premières de L’Ours, on n’osait pas trop. On cherchait, on découvrait le medium.

J.M. En général, ce n’est pas le comédien qui gère la caméra, même au théâtre, même si ça se fait parfois, ce n’est pas un exercice auquel tous les comédiens sont habitués. Cela fait beaucoup de contraintes techniques à apprivoiser en même temps.

DP. C’est fou, ce que font ces comédiens ! Smirnov ne joue pas avec un ordinateur mais avec un téléphone portable ! Il joue face à lui-même ou face à Louka, mais la plupart du temps, Louka est freezé car il capte très mal dans son garage. C’est comme s’il jouait pour le point lumineux vert de la caméra qui indique que ça tourne. Maintenant que nous maîtrisons mieux l’outil, ça devient plus immersif. On commence à inciter les gens à participer parfois. Je suis sur l’écriture d’un autre spectacle qui mélangera immersion et théâtre plus classique. Ces deux expériences ont été comme un laboratoire, pendant deux mois. Outre le fait de vouloir apporter aux gens de l’art, du réconfort, on sait qu’on va utiliser ces outils pendant un certain temps, donc comment les utiliser au mieux ? Ce nouveau spectacle mêlera des formes différentes et sera plus immersif.

J.M. Envisages-tu de faire vivre ces spectacles-là en présentiel ? Home pourrait se faire en contact direct avec les spectateurs.

DP. Home préexistait au confinement. C’est une adaptation, plus légère, de Douze. Dès qu’on pourra, on fera une version de Home avec les gens. On nous pose beaucoup la question pour L’Ours. Si on a la possibilité de le jouer sur scène, on le fera avec plaisir ! Le prochain spectacle, De battre mon cœur a commencé, était conçu pour être joué sur scène et on est en train de l’adapter, mais j’espère que les deux versions seront possibles.

J.M. Tu envisages de faire les deux en même temps ? Le présentiel et le distanciel ? En 2008, j’avais travaillé sur Invocation de Martin Eckman, mis en scène par Rolf Kasteleiner : deux comédiens étaient dans un lieu, avec des spectateurs, deux autres dans un autre lieu avec d’autres spectateurs. Les deux couples d’acteurs communiquaient par Skype et des projections sur écran permettaient au public de voir ce qui se passait sur les écrans d’ordinateur manipulés par les acteurs. Le dispositif n’était donc pas immersif, mais il y avait cette idée de travailler sur la présence de l’acteur en direct et sur écran, de l’autogestion de l’outil caméra et de la transmission par internet.

DP. C’est intéressant. Je pense qu’on va continuer. Heroes est un spectacle très rock, qui se vit en live, comme Bohème (quoique, comme on a dû repousser Bohème, si on ne pouvait pas le faire, je pense que je proposerai une version digitale). Mais avant tout ça, des gens m’avaient approchée pour faire une version digitale de Douze. À l’époque, je n’avais pas osé. Je pense que je n’étais pas prête. Je viens du rock, du live. Je suis chanteuse. Pour moi, c’est la scène qui est primordiale, c’est là que j’ai envie de voir mes comédiens. Mais ma réflexion a évolué. J’ai vu que ça pouvait faire passer beaucoup de choses. Je pense qu’il va y avoir un mélange des deux.

J.M. Ça permettrait de diviser la jauge, ce qui sera intéressant si les théâtres rouvrent à jauges réduites. On pourrait imaginer un dispositif où les spectateurs seraient répartis en trois lieux différents, par exemple.

DP. Tout à fait. Pour De battre mon cœur a commencé, sans rien dévoiler, il y aura des formes différentes, du développement personnel, des media type ordinateur ou téléphone, mais aussi du physique. On cherche une solution pour avoir les gens. Ce que tu décris serait la parfaite symbiose entre le digital et le physique. Je ne suis pas une fille du digital. J’ai quarante ans, j’ai eu Facebook à vingt-sept ans. Je m’y mets, mais je ne pousserai pas forcément la chose à son paroxysme, mais c’est sûr que je l’utiliserai. Pas mal de gens disent « je ne veux pas voir ça car ça ne remplacera jamais le théâtre ». On est tous d’accord pour dire que ça ne remplacera jamais le théâtre. C’est un autre processus.

J.M. Il faut pouvoir l’utiliser sans pour autant le généraliser. Pouvoir continuer à échanger et à travailler, même via les outils numériques, a maintenu la tête hors de l’eau à beaucoup d’artistes.

DP. Tout est une question de posologie. Sans comparer le medium internet au cinéma, on sait que le cinéma ne remplace pas le théâtre. On est content d’aller voir des spectacles. Là, c’est encore une autre forme. Si c’est utilisé à bon escient, pourquoi pas. Ça n’est pas une fin en soi, c’est une proposition. C’est souvent dans les moments où les artistes sont le plus brimés qu’il y a un besoin de se réinventer. Je trouve ça positif. Ça m’a fait un bien fou. J’ai appris énormément. J’ai fait des erreurs. Mon management n’était pas forcément le bon et il faut que je travaille sur moi, sur mon rapport à l’autre. Comment parler aux comédiens, par exemple ? Il y a des choses que tu peux dire quand tu es avec la personne et qui ne passent pas quand tu es en visioconférence. Si tu t’emportes, tu ne peux pas faire un câlin pour dire « désolée, je me suis un peu enflammée ». J’ai ressenti ce moment où l’écran était gênant entre le comédien et moi, où j’avais besoin de sentir l’autre et vice-versa. C’est un peu comme quand tu écris un message et que l’autre te dit « pourquoi tu m’engueules ? » alors que ce n’était pas ton intention. Tu n’as pas l’énergie réelle de la personne. On a dû travailler là-dessus aussi, y compris dans la mise en scène et le travail des personnages. Dans L’Ours, Diane a ce rôle social et politique et elle est comique à la fois. Il fallait arriver à faire passer toutes les nuances à travers l’écran. Dans Home, parfois, c’est difficile d’entrer en contact avec le spectateur à travers un écran. C’est déjà dur quand tu es en immersif avec les gens, alors avec la visio, c’est encore plus complexe.

J.M. Les gens ne sont pas là par hasard. On sait souvent ce que l’on va voir au théâtre, mais parfois, on peut se laisser entraîner sans se renseigner. En cette période, il faut une démarche volontaire pour se connecter et voir tes spectacles. Il y a des listes d’attente, tellement la demande est grande. La motivation des spectateurs est réelle.

DP. Oui, pour la plupart, c’est une véritable démarche. Mais on a tout de même eu des gens qui « sont entrés parce qu’ils ont vu de la lumière ». Et là, tu te demandes vraiment comment ils sont arrivés là, comment ils ont trouvé l’information. Il y a un homme qui était très dubitatif au début de Home. Il disait « moi je fais jamais ça, je vais jamais au théâtre ». Quelqu’un l’avait inscrit. Sa mère, sa femme, sa pote je ne sais pas. Il disait « c’est pas mon délire » et à la fin, il était en larmes et nous remerciait. « Vous venez de m’ouvrir un monde », nous a-t-il dit.

J.M. Vous aviez fait de la communication ?

DP. Il y a eu un peu de presse, France Télévision aussi. Mais c’était très peu. C’est resté très confidentiel. On a eu les gens de l’AFAI, les copains théâtreux, leurs familles, puis le bouche à oreille a fonctionné et on a eu des gens qui nous étaient inconnus. Une spectatrice s’attendait à un cours de danse. Donc elle n’était pas prête pour ça. Et puis, ça s’est très bien passé.

J.M. Pour Home, je ne savais à quoi m’attendre. Je te connaissais, je connais certaines comédiennes qui sont dedans, mais je ne savais pas quel était le concept. J’ai trouvé ça bien de ne pas savoir. Je pense que ça a vraiment apporté à mon expérience. La surprise fait partie du spectacle. Je me doutais que je ne tomberais pas sur les comédiens que je connaissais.

DP. Ça d’ailleurs, ça a été un gros casse-tête, car certains connaissaient presque toute l’équipe !

J.M. Comment avez-vous répété Home ?

DP. On a écrit un livret du spectacle, puis chacun jouait sa partition à un camarade, en one to one. On se faisait des retours pour voir ce qui fonctionnait ou pas. Ensuite, c’est avec les spectateurs que les choses se font. Les gens te disent ce qui marche ou non. Puis, tu le sens. Quand tu vois que la personne est sur son téléphone, tu comprends que ce moment-là ne fonctionne pas, qu’il faut le revoir.

J.M. Je trouve l’attention plus difficile qu’au théâtre. J’imagine que c’est pareil pour les comédiens. On est tellement habitué à faire plusieurs choses à la fois devant nos écrans, y compris des choses qu’on ne ferait pas avec les gens, comme lire un message.

DP. Pour les téléphones, on en a toujours un qui le fait pendant mes spectacles ! C’est peut-être aussi lié à la forme. Pour Heroes, il y a un énorme travail de décoration et de costumes. Les gens prennent des photos avec leur téléphone. Certains veulent même faire des selfies avec les comédiens « Oh, mon Dieu ! Je suis avec Mick Jagger ! » et là on dit « Non ! ».

J.M. Donc tu ne prends pas les téléphones des gens au préalable ?

DP. Pas sur Heroes, ni sur Bohême. On les prenait sur Douze. Pour Heroes, la configuration de la salle ne le permettait pas. C’était au Bus Palladium et on avait deux cent personnes. Il y avait 90 comédiens, ça durait quatre heures. On avait trente minutes pour faire rentrer les spectateurs. L’entrée est minuscule. Ça jouait dès la rue. Quand tu prends les téléphones, tu dois négocier donc ce n’était pas faisable. Sur Douze, comme ça touchait à l’intime, les gens étaient parfois gênés et comme parfois, quand on est gêné, on fait des trucs idiots… Certains faisaient chier les comédiens. Un jour, un spectateur a pété un plomb et cassé une chaise. C’était à l’Hôtel de Seize à Bordeaux, qui est un cinq étoiles… Du mobilier d’époque ! On a fait beaucoup de service après-vente avec lui. On avait touché un truc. L’immersif, c’est un peu comme des singes avec des kalachnikovs. On amène les spectateurs vers des choses très profondes et même si ça reste bienveillant, c’est parfois limite. Parfois tu es touché mais tu n’es pas prêt à être touché de cette façon. C’est arrivé une fois ou deux dans mes spectacles. Mais j’aime aussi cette bascule.

J.M. Comment gères-tu ce que tu appelles « le service après-vente » en digital ? Comment crées-tu le sas de sortie du spectateur avec les écrans ?

DP. Il y a forcément une différence. Mais tu sens les choses. Tu perçois l’émotion.

J.M. Ça vous arrive de rappeler des gens pour savoir comment ils vont ?

DP. Ça m’est arrivé deux fois. J’ai senti que ça avait été très important pour eux et qu’ils n’étaient vraiment pas bien, dû au confinement. Vers le milieu du confinement, un spectateur n’arrêtait pas de répéter « les humains me manquent ». Donc, j’ai fait du service après-vente. On a discuté et ça allait. Pour Home, je réponds beaucoup aux mails.

J.M. C’est vrai que l’envoi du texte après le spectacle amorce le dialogue.

DP. Tu parles du texte écrit sur mesure pour toi ? C’est pas toujours le cas.

J.M. Ah bon ? Chaque spectateur ne reçoit pas son texte ?

DP. Non. C’est à chaque fois différent. Certains reçoivent une peinture, un portrait, une chanson. On envoie toujours quelque chose.

J.M. L’envoi donne la possibilité du dialogue et constitue finalement un sas de sortie.

DP. On envoie toujours quelque chose, car c’est important qu’il y ait une trace.

J.M. C’est important aussi de laisser cette possibilité de se parler après l’expérience car c’est un parcours très intime. En cette période, c’est très délicat. Quand on demande « comment se passe / s’est passé ton confinement ? » j’imagine que tout le monde n’a pas envie de répondre.

DP. J’ai vu des gens que je connais et que je considère comme des rocs, dans des états de grande fragilité. Le besoin de parler et de voir des humains qui donnent était très fort chez certains. C’était politique, mais ça avait aussi à voir avec la santé.

J.M. Beaucoup d’artistes ont eu besoin d’agir et de créer. C’est formidable. En même temps, cette période a posé à nouveau, entre autres, la question de la rémunération des artistes. Dans l’urgence et aussi par générosité, des choses se sont mises en place sans moyen, dans une gratuité totale, mais si ce mode de diffusion se pérennise dans le futur, il faudra trouver une façon de monétiser les performances pour rémunérer les artistes. C’est l’étape suivante et c’est aussi politique.

DP. On fait le seul métier au monde où on paye pour travailler. Pour les deux spectacles, on a choisi de faire une cagnotte pour le SAMU SOCIAL. Les gens ont été généreux. À partir du déconfinement, on a dit qu’on allait payer les comédiens. La première étape a été de mettre un ticket d’entrée à cinq euros, mais c’était compliqué, ça générait des échanges de mails et ça embêtait les gens. Alors on a préféré donner un lien vers une cagnotte sur lequel les gens pouvaient donner ce qu’ils voulaient. On s’aperçoit que le ticket moyen est entre dix et quinze euros. Les gens payent comme ils paieraient au théâtre. Mais c’est une éducation à faire. Pour Home, comme ils sont trop nombreux, on garde la cagnotte pour la suite. Pour L’Ours, on a pu faire un cachet par comédien. Ce n’est pas le bout du monde, mais c’est déjà ça. Pour le principe, c’est bien.

J.M. Si ça devait durer ou se reproduire, cette éducation est importante. Par rapport au medium que tu utilises, as-tu eu des réclamations ? Bientôt, les plateformes comme Zoom ou Facebook pourraient avoir leur mot à dire.

DP. Avec l’abonnement Zoom, c’est une forme de location. Ce qui est logique. Tu payes pour ta location de salle, les spectateurs payent, tu payes tes comédiens. Comme pour un spectacle sur scène, on retrouve la problématique du nombre de comédiens. On ne peut pas tourner avec une grosse troupe.

J.M. Tu envisages de mutualiser des espaces digitaux avec d’autres ?

DP. Ça pourrait être intéressant, mais il faut trouver les bonnes personnes. J’ai contacté certains théâtres, je n’ai pas eu de réponse. Je ne suis pas quelqu’un de connu.

J.M. On pourrait imaginer une certaine indépendance en mettant en place un medium mutualisé, ce qui éviterait les problèmes de droits par exemple.

DP. Oui, tout à fait. Dans un premier temps, il faut digérer ce qu’on vient de vivre et voir comment les choses évoluent.

J.M. Pour les compagnies qui font de l’immersion et de la Virtual Reality, le fait que les casques deviennent de plus en plus grand public va ouvrir des perspectives de nouvelles expériences que les gens pourront faire de chez eux.

DP. Oui, ça fait partie des pistes à creuser.

J.M. Un grand merci, Dot, d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

DP. Avec plaisir.

Citer cet article

Référence papier

Juliette Mézergues, « Immersion et confinement », Coup de théâtre, 35 | 2021, 209-224.

Référence électronique

Juliette Mézergues, « Immersion et confinement », Coup de théâtre [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 17 octobre 2026. DOI : 10.54563/coupdetheatre.550

Auteur

Juliette Mézergues

Juliette Mézergues, comédienne et metteur en scène, est l’auteur d’une thèse de doctorat consacrée à Howard Barker, à l’Université Bordeaux 3. Sa recherche pratique et académique porte principalement sur la langue et son impact sur le corps de l’acteur. En parallèle, elle travaille à différents projets théâtraux, cinématographiques et pé­dagogiques. Elle est actuellement membre de RADAC et du collectif Circonstances 57.

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