Notes de la rédaction

Au moment où nous finalisons ce volume, beaucoup de choses ont changé. La pandémie de COVID-19 a fermé momentanément les théâtres et les lieux de culture dans un grand nombre de pays. Le théâtre immersif apparaît comme encore plus touché que d’autres formes théâtrales car c’est une pratique de contact, d’échange. Cet ouvrage regroupe des contributions qui évoquent des spectacles qui semblent aujourd’hui d’un autre temps. On y partage de la nourriture, on se parle, on se touche, on se sent, on danse ensemble. Toutes ces pratiques, dont nous sommes temporairement privés, soulèvent de nombreuses questions sociales et sociétales, comme les articles que vous allez découvrir le soulignent.

Texte

Le théâtre dit immersif apparaît comme une tendance florissante dans le paysage théâtral contemporain. Les pièces ou expériences de théâtre auxquelles ce terme s’applique partagent toutes l’intention de placer le spectateur au cœur du dispositif en abolissant la distinction entre scène et salle pour les fondre en un espace unique. Les productions de la compagnie britannique Punchdrunk, fondée en 2000 par Felix Barrett, sont souvent considérées comme les plus emblématiques du genre. Au croisement du théâtre, de la performance, de la danse et de l’installation, Punchdrunk déconstruit la pièce de théâtre traditionnelle pour créer un univers théâtral que le spectateur, ou « immersant », peut habiter et explorer le temps d’une soirée. Il est invité à déambuler à sa guise dans de très vastes environnements, aux décors particulièrement travaillés, s’étendant sur plusieurs milliers de mètres carrés. Découvrant les différentes scènes au gré de ses pérégrinations, il trace un itinéraire personnel unique. Cependant, Punchdrunk et théâtre immersif ne sont pas synonymes et il est important de considérer d’autres compagnies qui proposent un travail différent. Dans le monde anglo-saxon, on peut citer, loin de viser l’exhaustivité, Darkfield qui propose des pièces audio à un public restreint rassemblé dans des conteneurs maritimes aménagés pour l’occasion, The Lab Collective qui fait du dispositif immersif un moyen de refonder le politique, ZU-UK qui offre des expériences suspendues entre réel et virtuel ou encore Third Rail Projects dont la production The She Fell a connu un grand succès aux États-Unis.

Si le théâtre immersif contemporain se développe de manière exponentielle dans le monde anglo-saxon depuis une quinzaine d’années, il arrive petit à petit en France. En 2018, Le Secret ouvre dans le 5ème arrondissement de Paris pour une durée déterminée. Dédié aux pratiques immersives, ce lieu, dirigé par la compagnie A2R, accueille diverses manifestations, et plusieurs stages. Le spectacle inaugural est une adaptation d’Hamlet de Shakespeare, sous le titre Helsingor, le château d’Hamlet. La promesse est une expérience sensorielle : séparé de ses pairs, le spectateur est mis en condition et invité à déambuler librement dans l’espace où se jouent des scènes de la pièce élisabéthaine. Dès 2015, La Compagnie du Libre Acteur de Sébastien Bonnabel se tourne vers le théâtre immersif avec Closer de Patrick Marber, joué à l’origine dans un bar, dans le but d’explorer la relation d’intimité entre acteur/spectateur, ce que de telles pratiques permettent. Suivent Smoke Rings (2018) d’après Léonore Confino et Cyrano Ostinato Fantaisies (2019) de Sébastien Bonnabel. Dès 2016, la compagnie invite le metteur en scène américain Simón Adinia Hanukai à co-diriger une série de stages dédiés à l’immersif. Les outils de jeu proposés visent à permettre une plus grande liberté et une perméabilité accrue à l’instant présent. L’expérience n’est plus uniquement pour le spectateur, elle est aussi pour l’interprète. On peut encore citer les exemples de la compagnie Big Drama et de leur dernier spectacle Close qui s’est joué à guichets fermés, les soirées du Bordel de la Poésie, le travail des compagnie 359° ou Mondes Sauvages, les différents projets initiés par Madame Lupin, comme The Lost Generation, et la très controversée expérience DAU: autant de spectacles étiquetés « immersifs » joués récemment à Paris.

Au-delà du succès récent de ces pratiques immersives, on peut s’interroger sur la parenté entre le théâtre étiqueté comme tel et des formes populaires. En effet, ces pratiques ne sont pas sans rappeler les Murder Party, Escape Games et autres maisons hantées. Si le Manoir de Paris, par exemple, bien que proposant une réelle mise en scène, des acteurs aguerris et un effort considérable de costumes et de maquillage, se présente comme un lieu de divertissement, la similitude des pratiques, fondées sur la circulation des spectateurs et la stimulation de leurs différents sens est frappante. La société Border Live a mis en place Live Thriller et Live HoldUp, deux expériences aux frontières du jeu et du théâtre, ouvrant la porte à de nouvelles expériences, où le spectateur devient acteur par bien des aspects et réalise le fantasme d’« être au cœur de l’histoire », de faire « partie du film ». Des sociétés audiovisuelles surfent également sur le succès de leurs séries emblématiques en créant leur propre Escape Game, tel Netflix et La Casa del Papel, qui investit la Monnaie de Paris ou Canal + et Le Bureau des légendes.

Cette publication réunit des praticiens et des théoriciens afin d’apporter de nouveaux éclairages sur les pratiques immersives en France et dans les pays anglo-saxons et fait suite à la journée d’études qui s’est tenue le 17 janvier 2020, au Théâtre Lepic, situé dans le 18ème arrondissement de Paris, organisée conjointement par le laboratoire VALE (Voix Anglophone Littérature et Esthétique), l’école doctorale « Civilisations, cultures et littératures » de Sorbonne Université, le laboratoire CAS (Cultures Anglo-Saxonnes) de l’Université Toulouse-Jean Jaurès, et la société savante RADAC, à l’initiative de trois chercheuses dont le domaine de recherche porte sur le théâtre anglophone contemporain.

Le Théâtre Lepic accueille depuis plusieurs années les créations immersives de la Compagnie du Libre Acteur et depuis 2019, un Escape Game, ainsi que des ateliers de formation. C’est un lieu dédié à la création, qui reçoit également des ateliers de formation. Ce lieu semblait donc tout à fait indiqué pour une telle journée. En abritant un événement à l’initiative d’universités publiques, ce théâtre privé a contribué à jeter un pont entre deux sphères souvent maintenues à distance l’une de l’autre. Cette journée fut l’occasion d’échanges et de rencontres passionnantes, sur un pied d’égalité, entre ceux qui font le théâtre immersif et ceux qui en font leur objet de recherche. Des chercheurs venus de différents pays européens, des professionnels du spectacle de langue française et de langue anglaise, ont réfléchi ensemble aux spécificités de l’immersif. La présence d’un large public venu d’horizons très divers fut la preuve de l’enthousiasme suscité par ces formes nouvelles.

Ce volume constitue le premier ouvrage consacré au sujet publié en France. Les articles, en français et en anglais, sont signés par des universitaires mais aussi par des artistes-praticiens. La dimension ­pluridisciplinaire permet non seulement d’explorer plusieurs ­facettes du sujet mais également de varier les approches analytiques du théâtre immersif à proprement parler, de ses enjeux artistiques et philosophiques.

L’ouvrage s’ouvre sur les mots de Josephine Machon, autrice d’études séminales sur le sujet et invitée d’honneur de cette journée d’études. Dans son chapitre introductif, elle rappelle les fondements de ces pratiques et revient sur le travail de la compagnie considérée comme la figure de proue de l’immersif tel qu’il se décline sur la scène anglo-­saxonne, Punchdrunk. Les articles suivants, signés de Marianne Drugeon, Séverine Ruset et Estelle Rivier-Arnaud, interrogent les processus de création et les fondements du théâtre immersif en adoptant différents points de vue, autour de ses enjeux et des lieux de représentations. Puis ce volume explore de façon plus directe des perspectives politiques, au travers des contributions de Cyrielle Garson, Marilena Borriello et Musca Szabolcs qui se penchent sur le rapport entre éthique et immersif et remettent en question la prétendue liberté promise aux spectateurs. La parole est ensuite donnée aux artistes-chercheurs et aux artistes, à travers le témoignage de Katharine Fry et Sarah Sigal qui reviennent sur le processus de création de leur spectacle Eating For Victory ; la plongée de Richard DesRochers, immersant du spectacle Then She Fell ; la retranscription de la table ronde avec les membres de l’Association Française des Artistes de l’Immersif qui a eu lieu lors de cette journée d’études, et un entretien avec Dot Pierson sur le théâtre immersif en temps de confinement (l’entretien fut réalisé à la suite de la journée d’études dans le contexte sanitaire inédit que l’on a connu alors). Pour clôturer ce volume, nous publions le texte inédit de la pièce immersive Cyrano Ostinato Fantaisies de Sébastien Bonnabel, qui, tout en se référant au texte d’Edmond Rostand, explore le rapport d’une troupe de théâtre à l’engagement artistique et à la difficulté de faire face à la vie et à la mort.

Remerciements :

Nous remercions chaleureusement la société RADAC ainsi que l’équipe éditoriale de Coup de Théâtre pour la réalisation de ce volume. Merci aux membres du comité scientifique et aux rapporteurs pour leur concours. Nos pensées vont également à toute l’équipe du Théâtre Lepic et particulièrement à Flora Guillem et Nathan Sebbagh, aux membres de l’Association Française des Artistes de l’Immersif, à Charlotte-Amélie Vaux et Yann Garreau d’Uxmmersive, ainsi qu’à Fanny Abib-Rozenberg, Anouk Bottero et Maïté Ferhat pour leur soutien logistique lors de la journée d’étude.

Citer cet article

Référence papier

Juliette Mézergues, Déborah Prudhon et Emeline Jouve, « Introduction », Coup de théâtre, 35 | 2021, 7-11.

Référence électronique

Juliette Mézergues, Déborah Prudhon et Emeline Jouve, « Introduction », Coup de théâtre [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://www.peren-revues.fr/coupdetheatre/445

Auteurs

Juliette Mézergues

Juliette Mézergues, comédienne et metteur en scène, est l’auteur d’une thèse de doctorat consacrée à Howard Barker, à l’Université Bordeaux 3. Sa recherche pratique et académique porte principalement sur la langue et son impact sur le corps de l’acteur. En parallèle, elle travaille à différents projets théâtraux, cinématographiques et pé­dagogiques. Elle est actuellement membre de RADAC et du collectif Circonstances 57.

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Déborah Prudhon

Déborah Prudhon est docteure en études théâtrales. Sa thèse, ­dirigée par Élisabeth Angel-Perez, explore le rapport entre réel et fiction dans les nouveaux théâtres anglais contemporains, parmi lesquels le théâtre immersif. Elle est membre du laboratoire de recherche VALE (Sorbonne Université) et enseigne l’anglais pour psychologues en tant que Professeure Agrégée à Aix-Marseille Université.

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Emeline Jouve

Emeline Jouve is Assistant Professor of American Literature and Culture at Champollion University and Toulouse Jean-Jaurès University. She has published articles in European and American journals and anthologies on Susan Glaspell, Eugene O’Neill, Gertrude Stein, The Living Theatre, Paula Vogel, the Wooster Group and the Big Art Group. She co-edited Susan Glaspell’s Trifles and “A Jury of Her Peers”: Centennial Essays, Interviews, and Adaptations with Martha C. Carpentier (McFarland, 2015), Unspeakable Acts: Murder by Women (Peter Lang, 2016) and Chronique judiciaire et fictionnalisation du process (Marre et Martin, 2017). Her book Susan Glaspell’s Poetics and Politics of Rebellion was published in 2017 (University of Iowa Press) and her volume of interviews Avignon 68 & Le Living Theatre was released in 2018 (Deuxième Epoque).

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