Le théâtre dit « immersif » apparaît comme une tendance florissante dans le paysage théâtral contemporain britannique. Les productions1 auxquelles ce terme s’applique partagent l’intention de placer le spectateur – ou « immersant »2 – au cœur du dispositif (Machon 2013: 22), en abolissant la distinction entre scène et salle pour les fondre en un espace unique.
La compagnie anglaise Punchdrunk, fondée en 2000 par Felix Barrett, est l’une des pionnières de ce type de théâtre et ses productions comptent parmi les plus emblématiques du genre. Situées au croisement du théâtre, de la performance, de la danse et de l’installation, elles déconstruisent la pièce de théâtre traditionnelle pour créer un monde théâtral que le spectateur – masqué – peut habiter et explorer le temps d’une soirée. Il est invité à déambuler à sa guise dans de très vastes environnements s’étendant sur plusieurs milliers de mètres carrés et aux décors particulièrement travaillés, où il trace un itinéraire personnel et découvre les différentes scènes au gré de ses pérégrinations :
This is a unique theatrical experience where the lines between space, performer and spectator are constantly shifting. Audiences are invited to rediscover the childlike excitement and anticipation of exploring the unknown and experience a real sense of adventure. Free to encounter the installed environment in an individual imaginative journey, the choice of what to watch and where to go is theirs alone. (site internet de Punchdrunk)
Le visiteur du site peut également y lire le message suivant : « These things are mysteries not to be explained but you will understand when you get there alone » (site internet de Punchdrunk).
Le choix du terme de « mystères » pour décrire les productions de la compagnie est particulièrement intéressant. Tout d’abord, il renvoie à ce qui est difficile voire impossible à expliquer ou comprendre. De fait, le caractère éminemment physique, personnel et intime de l’expérience gêne nécessairement toute tentative d’explication ou de compréhension pour une personne qui n’en aurait pas fait l’expérience par elle-même. Par conséquent, l’analyse d’un tel théâtre se heurte à des obstacles d’ordre méthodologique. L’absence de script et de trace « officielle » sur lesquels fonder sa recherche ainsi que la singularisation des parcours spectatoriels invite le chercheur à modifier son approche et à recourir à des outils critiques visant à rendre compte de l’expérience individuelle. L’étude proposée s’appuie ainsi en partie sur des témoignages d’expériences des spectacles de Punchdrunk – la nôtre et celles d’autres spectateurs3.
Synonyme d’énigme, de secret – que la compagnie cultive tout particulièrement – le terme de « mystères » nous invite également à opérer un rapprochement avec le genre policier qui se structure autour du motif de l’enquête. Le terme évoque d’ailleurs, en anglais, les murder mystery plays4. Comme le souligne Rose Biggin dans son ouvrage consacré au travail de la compagnie : « […] many of Punchdrunk’s productions do sit firmly, aesthetically and atmospherically, in the trappings of tragedy and its sub-genres of mystery, horror and crime » (5). Le spectateur, à l’instar d’un détective, est ainsi invité à venir percer les mystères de l’univers de Punchdrunk.
Cet article s’intéresse au renouvellement du genre policier à travers l’étude de Sleep No More, le grand succès de la compagnie. Suite à la production originale de Londres en 2003, le spectacle a été transféré à Boston en 2009 puis à New York en 2011 où il se joue encore à ce jour à guichets fermés, tandis qu’une nouvelle production a été créée à Shanghai en novembre 2016.
À l’instar des autres créations de Punchdrunk5, Sleep No More se fonde sur des sources textuelles et filmiques préexistantes. En effet, la performance se présente comme une fusion de la fable de Macbeth avec l’univers du film noir. Pour le dire avec les mots de Felix Barrett, « Sleep No More is Macbeth told as a Hitchcock thriller » (Barrett, 2013, np). La performance est une adaptation libre de la pièce de Shakespeare, dans laquelle viennent se mêler des éléments tirés de plusieurs films du réalisateur britannique, notamment Rebecca (1940) et Vertigo (1958).
Dans la production new-yorkaise, l’intrigue se déroule dans l’hôtel McKittrick – une référence à l’hôtel du même nom de Vertigo – fondé, comme l’indique le programme, en 1939 et resté figé dans les années quarante. Cette toile de fond temporelle ainsi que les deux films d’Hitchock qui imprègnent l’univers fictionnel de Sleep No More contribuent à plonger les spectateurs au cœur de la période classique du film noir qui s’étend, comme le rappellent Alain Silver et James Ursini dans leur ouvrage Film Noir, de 1941 à 1958.
Cette analyse de Sleep No More explore et interroge les divers dispositifs – scéniques, esthétiques, dramatiques et spectatoriels – qui contribuent à recréer l’univers du film noir. L’article s’intéresse aux caractéristiques de ce genre travaillées par la production, notamment à travers l’étude de la figure du détective et de celle du spectateur en immersion qui passe d’un investigateur de l’espace sémiotique fictionnel – dans les pièces « traditionnelles » où une séparation entre la scène et la salle est clairement marquée – à celui d’un espace physique réel.
Esthétique cinématographique : immersion dans l’univers du film noir
Le travail de Punchdrunk est profondément influencé par le cinéma. Leur production The Drowned Man, jouée à Londres en 2013-2014 dans un ancien centre de tri postal désaffecté plaçait d’ailleurs le septième art en son cœur. Basée sur la pièce de Büchner, Woyzeck (1837), ainsi que sur le roman de Nathanael West, The Day of the Locust (1939), l’histoire se déroulait dans des studios hollywoodiens, dans le monde fictionnel de Temple Pictures. Rose Biggin dresse la description suivante de l’espace de performance qui occupait cinq étages6 : « [The series of spaces] included film sets, private studio rooms, a costume department and a grand dressing room on the Hollywood side ; and a real world side including a caravan park, town centre and doctor’s surgery » (Biggin: 79).
Dans Sleep No More, l’influence du cinéma se retrouve dans les nombreuses références aux films d’Hitchcock qui apparaissent à travers certains lieux, personnages et scènes. En entrant dans l’hôtel McKittrick – référence à Vertigo, comme nous l’avons déjà mentionné – les immersants traversent un labyrinthe plongé dans le noir avant de déboucher sur le Manderley Bar, espace de transition entre le monde réel et le monde fictionnel7. Le nom du bar est une référence à la propriété de Maximilian De Winter dans Rebecca, le film d’Hitchcock lui-même adapté du roman de Daphné du Maurier. Par ailleurs, l’hôte des lieux, qui accueille et discute avec les « invités » avant qu’ils n’accèdent à l’espace de performance, porte le nom de Maximilian Martell.
D’autres références à Rebecca ponctuent la trame narrative de Sleep No More, même si seule une poignée de spectateurs y ont accès. En effet, deux scènes du film sont reprises lors de one-on-ones, particularité et trait distinctif des productions de Punchdrunk où un acteur entraîne un spectateur à l’intérieur d’une pièce, ferme la porte à clef derrière eux, ôte le masque de l’immersant et joue une scène pour cette seule personne. Ainsi, lors d’un one-on-one avec le personnage d’Agnes Naismith qui incarne également la seconde Mrs De Winter de Rebecca, celle-ci susurre à l’oreille du « spectateur » les premiers mots du monologue de la narratrice qui ouvre le roman et qui sont prononcés par une voix off dans la scène d’ouverture du film d’Hitchcock : « We can never go back to Manderley again. But sometimes, in my dreams, I do go back to those strange days » (Hitchcock, 1940). Un autre one-on-one avec la vieille femme de chambre Catherine Campbell, figure de Mrs Danvers8 de Rebecca – elle porte par ailleurs la même tenue que l’actrice du film d’Hitchcock – rejoue la scène du film où celle-ci montre à la jeune Mrs De Winter la chambre de la défunte et lui fait voir – et toucher – sa chemise de nuit.
La femme de chambre s’arrête devant une porte de la mezzanine, se retourne vers moi, me murmure à l’oreille : « I know you’ve always wanted to see this room. Wait here a moment ». Elle entre à l’intérieur de la pièce, referme la porte sur elle, me laissant seule à l’extérieur. Quelques instants plus tard, la porte s’ouvre, elle me prend la main et me tire à l’intérieur. Elle enlève mon masque, me regarde droit dans les yeux : « My dear, you look tired, why don’t you sit down ? » Elle m’indique une chaise placée à côté du lit. Je m’assieds, elle s’allonge sur le lit, sa tête tout près de la mienne. Elle éteint la lumière, allume un ventilateur. « Listen to the sea ». Après quelques instants, elle se lève, se saisit d’une chemise de nuit qu’elle me montre. « Have you ever seen something so delicate? Look, you can see my hand through it ». (Notes personnelles)
Sleep No More est une performance dont l’inspiration cinématographique se fait ainsi profondément ressentir. Les échos aux films d’Hitchcock – Rebecca, Vertigo mais aussi Psycho (Dailey) – sont légion. Mais au-delà des références filmiques, c’est l’esthétique de la compagnie que le cinéma – et en particulier le courant noir – influence. Josephine Machon, auteur de plusieurs ouvrages sur le théâtre immersif et le travail de Punchdrunk en particulier, voit dans l’espace scénique des productions dont les décors sont travaillés dans les moindres détails dans une perspective très réaliste, une influence cinématographique :
The forensic attention to detail in scenic design […] seeks to replicate the intimacy of cinematic experiences. Punchdrunk’s associate designers, Livi Vaughan and Bea Minns, work with Barrett to ensure that the long-shot experience of the spatial scene setting fuses with the sharply focused close-ups of the detail in space. (Machon 2017: 227)
On pourrait objecter que cette attention au détail n’est pas propre au cinéma – on pense notamment à l’esthétique du jeu vidéo à laquelle Punchdrunk emprunte également – et qu’elle n’est pas non plus représentative de tous ses courants. Ce qui intéresse Josephine Machon ici est l’alternance plans d’ensemble / gros plans permise par l’immersion. Contrairement au cinéma cependant, les immersants ne sont pas limités par les mouvements de la caméra ; ils décident quels endroits explorer et où porter leur regard. En ce sens, le masque – sur lequel nous reviendrons – joue le rôle de caméra :
The mask is the most crucial part in a way. […] It allows you to probe further than you would do. The mask allows you to function as a voyeur, as a camera because you’re more aware of where you’re looking, what you choose to see and your peripheral vision is slightly affected. (Barrett et Machon 2007, np)
Outre ce travail de l’espace scénique, Josephine Machon établit un parallèle entre les spectacles de Punchdrunk et l’esthétique cinématographique à travers le recours à une bande-son :
[A]s with cinema, [music] is vital to the atmosphere, the overarching narrative and the penetration of character psychologies. […] Soundtracks are plundered from film references as audio citations and reset signals, functioning as a cue for performers to return fluidly to the beginning of the loop. […] As with a film soundtrack, these songs lay out through specific scenes, provide the tempo and emotional resonance for choreography, tap into nostalgia. (Machon 2017: 227)
La musique joue en effet un rôle central dans les productions de Punchdrunk, tant d’un point de vue pratique – elle sert de repère au grand nombre de performers dont les mouvements sont millimétrés – que de l’atmosphère. Dans un entretien qui figure dans le Souvenir Program de Sleep No More, le directeur artistique de la compagnie revient sur l’idée à l’origine du spectacle :
As with most of our work, Sleep No More started with the score. I found an old recording of a film noir soundtrack that felt wonderfully emotive; I loved its frisson of anger and I could see an epic theatrical world within it. (Souvenir Program : 21)
Si la musique préside à la création du « monde théâtral » de Sleep No More, elle participe pleinement de l’atmosphère de film noir de la production, d’autant plus qu’elle travaille les musiques de Bernard Herrmann, compositeur de la bande originale de nombreux films d’Hitchcock. Sleep No More compte de multiples références musicales, parmi lesquelles le prélude du film The Man Who Knew Too Much (1956) qui accompagne l’entrée des spectateurs dans l’hôtel à travers le labyrinthe, « Carlotta’s Portrait » de Vertigo lors de l’une des premières scènes entre Macbeth et Lady Macbeth, ou encore « The Window » et « The Package » de Psycho lorsque Lady Macbeth attend seule dans sa chambre après le départ de Macbeth, parti commettre le meurtre de Duncan9. Il est intéressant de noter que la scène du banquet est accompagnée d’un medley d’extraits de la bande originale signée Angelo Badalamenti de Mulholland Drive (« Diner » et « Mr. Roque/Betty’s Theme » 10). Sleep No More n’emprunte donc pas seulement au film noir classique mais, avec le film de Lynch, au néo-noir. La production de Punchdrunk se réapproprie ainsi les diverses catégories du genre, fusionnant différentes influences et temporalités – celle de la pièce de Shakespeare, des films noirs d’Hitchcock et des films néo-noirs plus contemporains.
Mais la musique n’est que l’un des nombreux éléments qui contribuent à inscrire Sleep No More dans l’univers du film noir (néo-noir). En effet, dans le processus de création, Felix Barrett dit avoir été attiré par le genre dans son ensemble :
I was incredibly drawn to the noir environment. It’s all about shades of light, in both a figurative and a literal sense, and both of these elements are important to our work. It was an easy leap from film noir to Macbeth, as Shakespeare’s play has all the classic noir motifs: passion, a femme fatale, and a paranoid, power-obsessed man who’ll do anything to get what he desires. (Barrett, Souvenir Program : 21)
Felix Barrett établit ici un lien direct entre le film noir et la pièce de Shakespeare, qu’il lit au prisme des codes et archétypes de ce courant cinématographique – Lady Macbeth en femme fatale et Macbeth en homme assoiffé de pouvoir. Si cette justification peut paraître simplificatrice et la comparaison ne pas aller de soi, il n’en demeure pas moins que l’intrigue de Macbeth se voit transposée par Punchdrunk dans l’univers du film noir, et les éléments macabres de la pièce mis en relief.
Les éléments soulignés par le directeur artistique de Punchdrunk sont autant de caractéristiques du genre qu’Alain Silver et James Ursini relèvent dans leur ouvrage Film Noir, à commencer par l’éclairage en clairs-obscurs :
La plupart des films noirs de la période classique baignent dans des atmosphères sombres et contrastées, à la manière de Rembrandt ou du Caravage. Les ombres et la lumière s’opposent non seulement dans les extérieurs de nuit mais également dans les intérieurs faiblement éclairés, protégés de la lumière du jour par des rideaux ou des stores vénitiens. (Silver et Ursini : 16)
Cette description s’applique parfaitement à Sleep No More – ainsi qu’aux autres productions de Punchdrunk – dont l’espace de performance est à peine éclairé. Les lieux intérieurs et extérieurs représentés sont tous plongés dans la pénombre – une obscurité physique qui répond à la noirceur symbolique des personnages et de leurs actions – rendant d’autant plus prégnants les jeux avec la lumière. Pour illustrer ce recours à un éclairage inspiré du film noir, nous pouvons évoquer les stores vénitiens de l’agence de détective – espace sur lequel nous reviendrons plus en détail – par lesquels filtre de la lumière, ou encore cette scène dans laquelle une actrice est éclairée en plongée par une lumière intense au milieu de la forêt où règne l’obscurité ; elle écrit frénétiquement à la craie sur un tableau noir (« Why all honest men must die ? ») avant de s’évanouir et de s’écrouler au sol. Cet exemple rend compte des « atmosphères sombres et contrastées » typiques des films noirs qui caractérisent l’univers de Sleep No More.
Outre l’esthétique inspirée du genre noir – la musique et l’éclairage – la performance en reprend également les thèmes classiques, parmi lesquels Alain Silver et James Ursini identifient « le cauchemar fataliste » :
Le monde du Noir pivote autour d’un axe central : la causalité. Ses événements sont liés comme les maillons d’une chaîne que rien ne peut briser et mènent inexorablement à une conclusion fortement prévisible. (Silver et Ursini : 15)
Si la causalité et l’enchaînement des événements sont propres à toute dramaturgie, ils trouvent une résonance particulière dans Macbeth, pièce dans laquelle « ce qui est fait ne peut être défait » (« What’s done cannot be undone » V.1). Ce thème du « cauchemar fataliste » se retrouve également dans une particularité du dispositif dramatique de Punchdrunk.
En effet, chacune de leurs performances se structure autour d’une « boucle » (loop) d’une durée d’une heure environ qui se répète trois fois au cours de la soirée. Les personnages – et par extension les immersants – sont ainsi prisonniers d’un enchaînement causal qui tourne littéralement en boucle et ne peut être brisé11. Cet enfermement dans une fatalité qu’Alain Silver et James Ursini associent au film noir – a priori plus linéaire, sauf dans certains films néo-noirs – se voit transposé physiquement dans Sleep No More. Cela a également pour effet de changer notre perception de ce qui se joue dans Macbeth : l’accent est mis sur une lecture fataliste de la pièce, donnant d’autant plus de poids à la prophétie des sorcières – une scène particulièrement frappante dans la production de Punchdrunk, qui prend la forme d’une rave party et contraste nettement avec l’esthétique d’ensemble.
Dans cet univers sombre et fataliste évoluent des personnages archétypaux du film noir, et notamment celui de la femme fatale évoqué plus haut. Comme le rappelle Yvonne Tasker dans A Companion to Film Noir : « the figure of strong, desiring women whose ambitions or actions produce turmoil and even death for male characters is a feature of several high-profile examples of film noir » (Tasker : 361). De nombreux personnages féminins de Sleep No More correspondent à cet archétype du genre. Elles en adoptent l’attitude et les attributs visuels – de longues chevelures, du maquillage, des bijoux et de longues robes de soirée sensuelles12. Elles sont séductrices, à la fois envers les autres personnages mais également avec les immersants, brouillant par là même la ligne de partage entre fiction et réalité.
La figure du détective
Si les femmes fatales peuplent l’univers du film noir comme celui de Sleep No More, la figure centrale du genre demeure le détective privé :
Si tout le monde s’accorde à considérer Le Faucon maltais comme le point de départ de la période classique [du film noir], cela signifie que le privé est depuis le départ la figure emblématique du genre. Qu’on l’appelle privé, limier ou fouineur, le prototype du héros du film noir est issu des polars hard-boiled, de la littérature à deux sous qui remplissait les pages de magazines bon marché comme Dime Detective ou Black Mask au début des années 20. (Silver et Ursini : 147)
Le détective, archétype du film noir, est incarné dans Sleep No More par le personnage de Malcolm :
In our world, Malcolm, Duncan’s son, is a detective. Over the course of his narrative he’s sensing the portents and omens that are floating around. He’s obsessed with birds. This is where the Shakespearean story line gets infected by the noir. (Barrett cité dans Piepenburg, np)
Malcolm incarne la figure de l’augure chargé d’interpréter les auspices – le programme le présente comme « reader of auspices » (Souvenir Program : 16) – qui pointent l’assassinat de son père mais qu’il ne déchiffre pas à temps. Comme tous les personnages de Sleep No More, Malcolm a un espace qui lui est associé. Il s’agit d’une agence de détective qui paraît tout droit sortie d’un film noir des années quarante, la Mac Crínáin and Reid Private Detective Agency :
A bright light shines through the blinds of this gumshoe-style office, where old metal fans and hundreds of envelopes line the walls. The fans are arranged to look as if they are all looking down at Malcolm’s desk. Cabinets are loaded with files and shredded papers. In the back is a darkroom filled with images of birds. (Piepenburg, np)
© Sara Krulwich/The New York Times/Redux/Rea
Au cours de sa boucle narrative, Malcolm accomplit les tâches qui incombent au détective. Outre sa mission de déchiffrer les signes, il reçoit à l’agence Agnes Naismith, venue pour obtenir des informations sur sa sœur disparue et, dans une toute petite pièce comportant une chaise et une lampe suspendue à une longue corde dans laquelle seule une poignée d’immersants sont admis, il mène un interrogatoire silencieux et chorégraphié avec Macduff. Ici se rejoue une scène typique des films noirs et policiers que Sleep No More se réapproprie à travers la forme chorégraphiée qui vient remplacer l’échange verbal. La proximité physique des immersants et des performers dans une salle exiguë renforce cette inscription concrète dans un espace réel.
L’immersant mène l’enquête
Si Malcolm est l’incarnation du détective de film noir dans l’univers de Sleep No More, il peut être considéré, à travers son échec mentionné plus haut, comme un contre-modèle. Serait-ce donc aux spectateurs de prendre le relais ? C’est en tout cas ce à quoi semble inviter la production. Tandis que Malcolm tente de résoudre une énigme à l’intérieur de la diégèse, l’immersant cherche à faire sens de ce qu’il observe. Plongé dans ce monde de fiction clos, il se construit comme une figure d’enquêteur engagé dans sa propre quête herméneutique. Il peut être associé, selon les termes d’Alain Silver et James Ursini, à l’archétype de « celui qui recherche la vérité » : « Celui qui recherche la vérité peut endosser n’importe quel costume, son objectif principal étant de se frayer un chemin dans le dédale complexe de l’univers du Noir en quête d’une réponse critique […] » (16).
Les productions de Punchdrunk, dont l’espace est un véritable « dédale » pour l’immersant, sont conçues comme un puzzle, une énigme que le public tente de résoudre :
[T]hat sense of an audience not knowing/understanding, seeing this puzzle in front of them, cracking it, and that sense of achievement of solving the theatrical riddle is probably what I’m most excited about. (Barrett dans Jakob-Hoff, np)
Face à cette « énigme théâtrale », l’immersant adopte une attitude de détective et part à la recherche d’indices – objets, lettres et autres documents contenant des informations sur les différents personnages de l’univers fictionnel – qui, mis en relation les uns avec les autres, lui permettront de reconstituer le fil narratif. Les spectateurs sont invités à fouiller l’espace dans ses moindres recoins13 ; libre à eux d’inspecter les étagères, d’ouvrir les tiroirs des meubles, de soulever le couvercle de boîtes à bijoux, de regarder sous les lits, etc. Comme le déclare Felix Barrett : « In our world, every single drawer, cupboard, wardrobe that can be opened, should be opened because you’ll find something inside » (cité dans Piepenburg, 2011a, np).
J’arrive dans un endroit que je n’ai pas encore exploré. Lady Macduff entre dans une petite chambre d’enfant, pose la valise sur le lit, l’ouvre, en sort des habits d’enfants qu’elle regarde avec tendresse, les plie sur son ventre de femme enceinte et les range dans une commode. Elle quitte la pièce, les autres spectateurs la suivent ; je reste seule à l’intérieur, contourne le lit, inspecte le contenu de la valise, ouvre les tiroirs de la commode (des habits d’enfant, une petite paire de chaussons en cuir). (Notes personnelles)
L’espace sémiotique des pièces de théâtre traditionnelles devient ainsi un espace physique à explorer pour le spectateur de théâtre immersif qui se fait investigateur. En ce sens, Sleep No More rompt fondamentalement avec l’expérience de cinéma et se réapproprie le film noir à travers l’immersion ; le spectateur a comme l’impression d’être passé de l’autre côté de l’écran : « I am not watching and translating a bodily reference on screen but engaging all senses without screen mediation, in direct contact with surface, flesh, scent via sole of foot, fingertip, nostril and so on » (Machon 2018: 228). Le rapport des immersants à Macbeth se voit modifié dans le même mouvement. Ils se réapproprient physiquement ce monument du théâtre anglais.
Laura Levin souligne le lien qui existe entre la figure du « spectateur-détective » et le dispositif immersif :
The spectator-detective is a common feature of environmental work – from traditional forms like murder mystery theatre to performances in found spaces like abandoned buildings. Mike Pearson and Michael Shanks make this connection in Theatre/Archaeology, where they liken the sites of site-specific performance to crime scenes and artists to detectives: “the detective investigator adopts an aesthetic of immersion, an improvising and ambulatory strategy of no single viewpoint, an oblique approach to isolate significant traces in the inconsequential and absent details.” (Levin : 86)
En se déplaçant dans l’espace et en ayant la possibilité d’assister à une même scène plusieurs fois au cours de la soirée grâce au dispositif des boucles narratives, l’immersant de Sleep No More peut ainsi adopter une stratégie d’enquêteur et varier ses points de vue.
De plus, chaque pièce que les spectateurs-détectives parcourent et inspectent contient des « secrets » – la compagnie parle aussi d’abstraction – que seuls les plus observateurs d’entre eux sont capables de déceler. Ces secrets se cachent notamment dans les détails du décor. Felix Barrett donne l’exemple du magasin de taxidermie de Sleep No More :
Seemingly at first glance all is normal; you’ve got the usual dioramas that you would see in any place like this. But then at closer inspection you notice almost slight abominations […]. With every single space in the show where there is a layer of detail that we’re trying to scratch away at, you can dismiss it, you can as an audience member think that you’ve got the handle on the space but then actually when you scratch the surface and you start to interrogate it you start to realise that there is something else, there is a darkness, there is a subtext. (Barrett in Piepenburg, 2011b, np)
On peut également penser à la chambre des enfants Macduff dans laquelle se trouve un miroir. À première vue, ce dernier semble refléter la pièce. Mais en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il donne en réalité à voir la chambre une fois le meurtre des enfants commis : des livres jonchent le sol, le lit est défait et une mare de sang se trouve en son centre.
Punchdrunk cherche ainsi à produire chez l’immersant l’excitation éprouvée lors de la découverte d’une pièce du puzzle narratif qu’il est le seul – ou presque – à avoir décelé.
Le spectateur a ainsi conscience – ou tout du moins, l’intuition – que l’espace performatif recèle des secrets et cela est renforcé par le fait que tous les espaces ne sont pas accessibles à tous et à tout moment. L’immersant peut trouver une pièce dont la porte est fermée tout en étant conscient que quelque chose s’y passe – il peut apercevoir un personnage à travers une fenêtre ou entendre du bruit à travers cette porte. Afin de percer le mystère de l’environnement dans lequel il se trouve, le spectateur-détective doit mener son travail d’enquêteur de manière active – mémoriser la disposition des lieux pour y revenir plus tard, attendre patiemment qu’un personnage lui en ouvre l’accès, etc.
Myrto Koumarianos et Cassandra Silver racontent leur expérience lorsqu’elles ont trouvé l’accès à la hutte dans la forêt bloqué alors qu’un personnage se trouvait à l’intérieur :
The idea that there was something inside to which we were denied access both incited and disappointed us. There was a sense that some unattainable wholeness, some answer to a mystery was lying just beyond our grasp. If we were bold enough in our performance we might gain access to something that others could not know, and thus, we could presumably piece together some further truth of the fiction. (Koumarianos et Silver : 170)
À travers l’examen attentif de l’environnement dans lequel il est plongé, l’immersant peut ainsi être considéré comme un enquêteur – un lecteur de signes qui essaie de découvrir la cohérence du récit en en reliant les divers éléments. Mais la comparaison avec la figure du détective ne s’arrête pas là, comme le remarque Laura Levin : « [T]he DIY aspects of the show position spectators as detectives. Like gumshoes, we follow characters from scene to scene piecing together the story » (Levin : 85).
Suivant les personnages à travers l’espace, le « spectateur » imite le détective en filature – les performers agissant comme s’ils n’étaient pas conscients d’être suivis – et, lorsqu’il se met à courir après un acteur pour ne pas perdre sa trace, il adopte l’attitude du détective engagé dans une course-poursuite. À titre d’exemple, lors de ma première visite à l’hôtel McKittrick, j’ai assisté au début du spectacle à une scène entre Lady Macbeth et Macbeth. Lorsque ce dernier a fini par quitter la pièce – suivi par quelques spectateurs – j’ai décidé de rester. Au bout d’un certain temps, il est revenu couvert de sang. Lors de la seconde boucle, j’ai donc décidé de le suivre pour rassembler les pièces du puzzle et assister au meurtre de Duncan, me glissant ainsi dans la peau d’une enquêtrice qui suivrait un suspect.
Dans sa « traque » des performers d’une scène et d’une pièce à une autre, le spectateur-détective peut ainsi rappeler John Ferguson (dit Scottie), le personnage central du film Vertigo, ancien détective embauché par un ami pour suivre la femme de celui-ci, Madeleine. Dans une scène sans dialogue où prime la pulsion scopique – à l’instar de Sleep No More – accompagnée par la musique de Bernard Herrmann reprise dans la production de Punchdrunk, Scottie prend Madeleine en filature et la suit de site en site à travers San Francisco – chez le fleuriste, dans un cimetière, au musée, à l’hôtel McKittrick et dans la baie de San Francisco (Levin : 86).
Comme le protagoniste du film d’Hitchcock, l’immersant des productions de Punchdrunk se retrouve dans la position du voyeur14, un rôle facilité par le port du masque qui assure l’anonymat.
Revêtir le masque permet au spectateur de faire tomber ses inhibitions, d’oser explorer librement l’espace et de suivre les personnages qui l’habitent. Lesley Ferris, dans le récit de son expérience personnelle de Sleep No More, souligne le lien qui existe entre le port du masque et le sentiment d’endosser le rôle de détective :
Wearing a mask during the performance made me feel that I was experiencing the story and action alongside the characters, yet I felt invisible – as if my identity as an audience member had melted away. This gave me a sense of freedom in exploring the McKittrick and following the characters on their journey. It was as if I was an anonymous detective in the play, wandering through the thrilling and twisted world of Sleep No More, on my own journey to discover the story and solve its mystery. (Ferris, np, mes italiques)
Une communauté de détectives
Cependant, nous pouvons nous demander si ce « mystère » peut véritablement être résolu. En effet, il est physiquement impossible de suivre tous les acteurs et donc toutes les « pistes » en une soirée. À la fin de cette expérience nécessairement parcellaire et lacunaire, l’immersant-détective se retrouve avec de nombreuses questions et peu de réponses, à l’instar du spectateur des films de David Lynch.
Nous pouvons même nous demander s’il existe véritablement un sens à percer. La compagnie entretient cette idée (trompeuse ?) d’une énigme à résoudre – le « guide » vendu à la fin de la représentation de Sleep No More par exemple va dans ce sens – qui pousse les spectateurs à revenir (certains retournent à l’hôtel McKittrick plus d’une cinquantaine de fois). S’ils continuent à mener l’enquête, c’est que les spectateurs découvrent de nouveaux éléments – pièces, scènes, détails, one-on-ones, références intertextuelles – perçus (à tort ?) comme autant de pistes de sens qui leur permettraient de se rapprocher d’une vérité de la fiction.
L’absence de résolution amène ainsi les immersants à poursuivre l’enquête au-delà de la représentation, quitte à en perdre le sommeil (« Sleep No More »). L’individualité et la singularité de chaque expérience ainsi que l’existence des one-on-ones invitent également un travail de détection collectif. En effet, une façon pour les immersants-détectives de faire sens de ce qu’ils ont vécu est de mettre en commun les divers indices récoltés individuellement dans l’après de la représentation afin de rassembler les pièces du puzzle narratif. C’est ainsi que fleurissent de nombreuses pages internet et forums de discussion qui y sont dédiés15 – sources d’information par ailleurs très précieuses pour ceux qui travaillent sur un tel théâtre16. Les internautes y poursuivent divers fils d’enquête : ils partagent leurs expériences personnelles, tentent de cartographier l’espace de performance, de reconstituer les parcours de chaque performer, et échangent sur les emprunts à d’autres œuvres qu’ils ont pu observer.
La quête individuelle physique se transforme ainsi en une enquête collective virtuelle.
Sleep No More participe ainsi au renouvellement du genre policier sur la scène anglaise contemporaine. Les références à divers films d’Alfred Hitchcock dont la production est truffée, l’ambiance sonore qui travaille l’univers musical de Bernard Herrmann, le faible éclairage de l’espace de performance ainsi que la présence des figures de la femme fatale et du détective privé inscrivent Sleep No More dans une esthétique de film noir. Mais au-delà de ce que l’on peut considérer comme un hommage au genre – noir et également néo-noir avec les influences des films de David Lynch dans lesquels les interprétations « individuelles, non linéaires et illogiques » sont célébrées (Machon 2018 : 223) – Punchdrunk en propose un véritable renouvellement à travers la mise en place d’un dispositif immersif.
Ce dernier permet aux immersants de se glisser dans la peau de détectives à la recherche d’indices et à la poursuite des personnages dans une quête de sens narratif, devenant par là même partie intégrante du monde de fiction, à la fois « acteurs » et « directeurs » de leur propre film noir :
Punchdrunk explores the space between the theatrical and cinematic. […] Exploring the space individually, the audience is given the opportunity to both act in and direct their own film; to revisit, to edit and to indulge themselves as voyeurs. Like a Hitchcock film, the audience is plunged into the world of the unknown and left to piece the puzzle together. (Barrett et Machon 2009, np)
Si l’exploration se fait de manière « individuelle » – les groupes sont d’ailleurs séparés au moment de leur entrée dans l’espace de performance – l’assemblage des pièces du puzzle s’effectue « ensemble », de manière collective. Nous pouvons ainsi voir se dessiner une nouvelle figure du détective aux antipodes du « hard-boiled detective », non plus solitaire mais membre d’une communauté.


