Best Man Speech / Les Vœux du témoin (2004) de Glyn Maxwell

p. 201-234

Texte

Bailey s’apprête à faire son discours. Devant lui se trouve un gros paquet cadeau.

Bailey : Bon, voici le présent. Vous l’avez ? Le présent.
J’imagine que vous avez déjà eu des présents
dont vous vous seriez bien passé. C’est ce présent-
là, que je craignais. C’est le moment du présent.
Et moi, j’ai l’honneur de faire le discours.
Miranda et Addy. Addy, l’ami d’enfance,
mais laissons tomber l’enfance, hein ? Il est timide.
Et Miranda, fraîche comme une pivoine,
qui ne rougit pas, félicitations Miranda,
puisses-tu… rester fraîche pour toujours.
C’est le garçon d’honneur qui rougit en vérité. C’est
moi, seul dans le moment présent. C’est moi,
sous les feux de la rampe. Personne pour m’arrêter,
pas vrai ? C’est mon moment.
Regardez ces ravissantes demoiselles d’honneur. Ne sont-elles pas
fraîches ? Elles ne rougissent pas non plus. Sammie,
Jade et Tabitha. En leur nom,
je porte un toast, je porte un toast. Un toast ?
j’aurais dû porter un costume trois pièces !
C’était ma première blague.
(Là, il y a écrit : « Attendre que les rires retombent. »)
Parfait. Allez, on continue.

Bon. Vous vous posez sans doute des questions sur
mon présent, mon humble offrande aux jeunes mariés.
Il y a un prix pour celui qui trouve ! Indice :
c’est un appareil high tech d’easy listening,
dernier cri. Un bijou de technologie, j’vous l’dis.
Ça va vous éclater, croyez-moi. Bon,
je ne me suis pas présenté. J’aurais dû
commencer par là, c’est ce qu’a fait ma mère.
Mon nom est Bailey. J’ai bien un prénom,
mais je l’ai laissé au vestiaire. J’ai un ticket
pour le récupérer, mais pour l’instant, c’est Bailey.
C’est plus simple pour Addy comme ça, un seul nom.
Certains d’entre vous, les habitués de ce club
très select qu’est le Maple Vale Country Club,
me connaissent peut-être sous le nom de
« Barman, elle arrive cette fichue bière ? »,
ou de « Ho caddie, c’est quoi ce fer 5 de merde ! » Voilà,
caddie, barman, garçon,
mes noms d’esclave. Mais cette fois, je suis là,
avec tout le gratin. Je devrais,
selon le protocole, lever mon verre en l’honneur
du big boss qui a fait du Maple Country Club
ce qu’il est aujourd’hui, mais comme vous le savez,
il se trouve que c’est le marié, et qu’il a reçu
assez de fleurs aujourd’hui, même si, en vérité,
il s’en est jeté beaucoup. Je vais donc juste
remercier le personnel de service aujourd’hui,
(Les pauvres gars, ils vont devoir nettoyer tout ça –
oups, en voilà un peu plus)

(Il jette son verre par-dessus son épaule.)

et dire à quel point je suis heureux de faire partie
de ce qu’on appelle entre nous « ce public de gueux »
(J’aurais pas dû dire ça, Addy, hein ? nan,
ça rendait bien sur le papier !) Bon, passons,
j’ai la parole, la scène est à moi. J’l’entends déjà :
et c’est toi qui la nettoieras demain, Bailey.

Parlons d’aujourd’hui. La journée a commencé
à l’aube pour moi, seul sur la plage ouest,
à 5h du mat’, enfin presque seul, seul
avec un mec bourré et KO qui d’un coup
s’est assis pour me dire « C’était une sacré idée ! »
Et le voilà, mal en point et marié,
et me voici, moi qui l’ai sauvé d’un sort
pire encore que le mariage, ou du moins,
disons, kif-kif. Je parle de la mort bien sûr.
Et bah ça y est, voilà-t’y-pas qu’j’l’ai fait.
La seule chose dont il ne faut jamais parler
d’après mon p’tit manuel de bien vivre en société.
Règle numéro 1, la règle d’or, ne pas
en parler ! Et voilà que je fais tout le contraire,
et j’insiste en plus. Regardez le présent, plutôt,
regardez le présent ! Ne pensez plus à la mort !
vous d’vez vous dire, faudrait l’empêcher de parler,
il est pas drôle, on s’ennuie ferme.
C’est quoi ce garçon d’horreur ?

Rien que son plus vieil ami. Addy et Bailey.
Le B-A BA de l’amitié, c’est pas plus compliqué.
Mais pour ceux qui nous connaissent, vous savez
qu’on est quatre en fait : il y a Addy, Bailey,
Croft et Dennis, bah oui, c’est comme ça qu’on s’est connus,
Grâce au plan de classe de Mr Hackett.
Il nous a tous parqués au fond de la salle
à 13 ans, et allez savoir pourquoi, ça nous a
marqués à vie. Même aujourd’hui, nos potes
ont des noms qui commencent avant la lettre F,
donc les Williams et les Yates, vous n’avez rien
à faire ici. C’est vrai. Demandez à Croft,
il est dans le coin – ou Dennis ? J’le vois pas,
il est dans le coin. Tant pis, croyez-moi,
on était les Alpha Boys. Et, comme par hasard,
assises pas loin des Alpha Boys,
il y avait les Alpha Girls, ou plutôt, l’Alpha Girl.
Ah… il s’en souvient, le voilà qui rougit, le marié,
il se dit : Bailey, déballe pas le passé,
déballe le présent ! Aussitôt dit, aussitôt fait !

(BAILEY déballe le présent qui contient un autre présent, lui aussi emballé).

Vous avez entendu la musique s’arrêter ?
C’est tout ce que j’entends, moi, la musique
qui s’arrête ; et c’est toujours votre serviteur
qui tire le gros lot. Bon, il y a des gens
qui me regardent, des gens que je ne connais pas,
et vous, vous ne me connaissez pas non plus, donc vous
ne connaissez pas du tout mon sens de l’humour,
vous ne savez pas du tout si vous pouvez
intervenir. Et il y en a un qui filme ça,
je le vois, je le vois des pieds à la tête sauf
son visage ; tout ce que lui voit, c’est le mien.
Si vous vous mettez à crier « Ho, ça suffit ! »
en agitant les bras pour me faire taire,
ce sera le moment culte de cette vidéo,
vous serez le boulet qu’a pas compris la blague.
L’horreur !

L’Alpha Girl, c’était Kelly, qu’on appelait tous
Cendar. Me d’mandez pas pourquoi. Je crois que son nom
Ressemblait un peu, mais on s’en fiche. La Cendar.
On sait ce que ça veut dire. La fille
que personne peut voir mais qui est toujours là,
tout sourire, avec ses grandes dents, ses cheveux
gras et ses boutons, la totale quoi.
Imaginez : votre pire cauchemar,
sauf que c’est le nôtre puisqu’il commence par C,
vous me suivez ? Voilà donc l’histoire d’Addy,
une histoire d’amour et de trahison, avec
p’tite combine, révélation et confession…

Donc on doit avoir 15 ans, et il y a une teuf.
A, B, C, D, toute la bande, tous on y va
dans la voiture du vieux de Dennis, sauf Croft,
qui a pris la moto de son frère (et vous verrez,
c’est pas un p’tit détail), enfin bon, on y est,
y a des filles, des filles qu’on se verrait bien
emmener faire un p’tit tour, comme on dit,
mais on se la joue cool, on se dit, genre
c’est peut-être ce soir qu’on va conclure.
(Je précise que je parle pas pour Addy ;
Addy, lui, son casier n’était plus vraiment vierge,
mais comme Miranda continue de me regarder,
je vais pas rentrer dans les détails. Je dirai juste
que nous n’avions même pas le début d’un casier
de ce genre alors que nous avions tous des casiers
à chaussettes qu’on utilisait plusieurs fois
par jour. Je traduis pour les vieux : on était tous
puceaux. A la bonne vôtre !) Bref,
on est tous les quatre à fumer dans le jardin,
et il se met à pleuvoir alors on rentre fissa,
et alors là, tout s’écroule. La fête est finie.
La fille chez qui on est s’est taillée. Ses parents
sont je n’sais où. En Chine peut-être.
P’t-être qu’ils y sont toujours. Enfin bon, y a personne.
Il pleut des cordes, tu te souviens, Addy ? Et Dennis,
qu’on a charrié toute la soirée, sort d’un coup :
« Y a quelqu’un dans l’entrée. » Et là, qui c’est qu’on voit ?
La Cendar, Kelly Cendar,
En chair et en os avec tous ses bracelets,
Il n’y a qu’elle et personne d’autre. Et je vous jure,
cette baraque, elle est au milieu de nulle part,
dans le trou du cul du monde. Y a des gens
de nulle part qui savent pas où c’est.
Et tous les potes, ces enfoirés, se sont barrés
à une super soirée où on leur manque pas,
et voilà la Cendar, quasiment à poil,
qui vient droit vers nous, vous y croyez, vous ?
Elle nous fait de l’œil ! ça va trop loin
pour les Alpha Boys.

Donc Addy, Croft et moi,
on se met dans un coin pour établir un plan :
Dennis peut aller tremper son biscuit, disons,
au risque de paraître cru, tirer sa crampe.
Vous savez ce que c’est les garçons… et c’est là
qu’on l’entend, la voiture de son père dans l’allée,
on voit l’enfoiré qui s’engouffre dedans et
notre seul espoir de tous nous tirer disparaît.
Reste la mob de Croft. « J’me casse, qu’y dit, et j’en prends qu’un. »
Et c’est lui qu’a l’idée de jouer ça aux cartes. Il a
son jeu de cartes porno, on le joue en trois manches,
Addy contre Bailey, le vainqueur gagne sa place
sur le porte-bagage, le perdant passe la nuit ici,
avec tout ce que ça implique…
Cendar est dans un coin, elle fait une sorte
de slow chelou toute seule, et nous trois
on distribue les cartes et on prie. Addy part
se chercher une bière et dès qu’il sort de la pièce,
Croft, qui a toujours eu le sens des affaires,
fait : « Je m’arrange pour que tu aies du jeu
si tu me files trente balles. » Et il en est cap’,
je l’ai vu faire ses tours. Je peux être chez moi
dans une demi-heure, et tout ce que ça va m’coûter,
c’est toutes mes économies. J’hésite pas une seconde.
Faut que j’vous dise : Addy ne savait rien de tout ça.
Il a toujours cru qu’il avait pas eu de bol !
Il va me tuer… bref, il revient,
il dit qu’il se sent en veine, et on coupe le jeu,
que Croft a truqué, et je tire des rois
et des valets et le pauvre Addy,
il pose un trois. Alors maintenant, enfin, on peut
te dire la vérité. Croft et moi, on a
triché, on t’a laissé là-bas avec Cendar…
Addy, mon ami, mon pote, mon boss,
ta nuit d’amour – ou, comme il nous a toujours dit,
sa nuit enfermé dans les chiottes pendant qu’elle tentait
de crocheter la serrure – ta nuit d’amour
a été rendue possible par tes meilleurs potes,
ça y est, comme ça, au moins, c’est dit…

C’est un discours de témoin de mariage. Tu croyais
que ça allait être du easy listening ? Tu croyais
qu’une info n’en cacherait pas une autre ?

(Bailey déballe de nouveau le cadeau et révèle un autre présent emballé dans Closer)

Miranda et Addy, ils en ont fait du chemin,
Addy, son chemin va du trou du cul du monde
à cette table, aux côtés de cette beauté…
dans toute sa… beauté. Une vraie romance,
pour les éternels cyniques que vous êtes.
Pourquoi sommes-nous rassemblés ici aujourd’hui ?
A manger des vol-au-vent et des canapés
au saumon quand on pourrait être peinards
devant un match de foot à la maison. (Qu’entends-je ?
Ah, apparemment, Croft est bel et bien
chez lui, devant un match de foot.)
Pourquoi sommes-nous rassemblés aujourd’hui ?
Comment est-ce que tout ça a commencé ?
Par un Four-Play. Oui oui, j’ai bien dit un Four-Play.
Pour les néophytes, un Four-Play, c’est
un terme de golf, comme dans le bal du Four-Play,
qui a lieu le dernier soir du tournoi,
pour que tous les joueurs, voyez-vous, puissent continuer
de pratiquer leur swing. Bon, j’avais fait le caddy
quatre jours d’affilée pour Mr Yamaguchi,
et là, Addy me donne quatre entrées gratuites.
Alors je prends mon courage à deux mains, et j’invite
mon crush de l’époque, dont on taira le nom,
ainsi que Dennis, et quelqu’un que Dennis
veut amener. Et ce quelqu’un…
n’est autre que notre mariée du jour, Miranda.
Enfin bref, je réserve une table bien placée,
dans un petit coin plutôt discret. Mais
dans l’après-midi, le téléphone sonne.
C’est Addy : « Bailey, y faut que tu m’aides mec.
Rob et Geoff sont malades, me laisse pas tomber. »
Et croyez-le ou non, mais votre serviteur
Accepte de tenir le bar au bal du Four-Play.
Je sais, ma bonté me perdra. Me voilà donc
au bar, à servir de l’alcool à tous les riches
ivrognes – pardon, aux golfeurs – de la ville,
pendant qu’à ma table, que je ne vois même pas,
dans la petite alcôve, on s’amuse comme des fous.
Mais ça m’a offert un point de vue unique
sur l’amour, la romance, et les problèmes de cœur.
A moins que ce ne soient les problèmes de foie ?

Une histoire d’amour et d’alcool. Premier round.
La serveuse apporte la commande : pinte,
ça c’est Dennis ; coca light bien frais, mon ex ;
Chablis, c’est chic, ça, sans doute cette Miranda ;
et ça continue comme ça :
pinte, coca, Chablis ; pinte, coca, Chablis ;
toutes les trente, puis toutes les vingt minutes,
et, du bar, je vois pas ce qu’il se passe,
la serveuse fait des allers-retours
avec pinte, coca, Chablis. Vers onze heures,
mon ex en a assez de tenir la chandelle,
et prend un taxi pour rentrer – je sais, c’est fou
l’effet que je leur fais. Bref, elle est partie,
fin de la parenthèse. Pinte et Chablis,
pinte et Chablis, et puis la commande change,
pinte, Chablis, whisky sour. Hein ?
Un whisky sour ? Okay,
je sais qui boit ça : c’est cet homme,
mon pote, enfin mon boss, enfin le marié.
Et d’un coup, ça passe à pinte et shot de vodka,
champagne, whisky sour. Je lis les runes,
j’suis un putain de Sherlock Holmes : Dennis, énervé,
est passé aux alcools forts, la nouvelle, Miranda,
a fait ami-ami avec Mr Bollinger,
pendant qu’Addy reste fidèle à ses habitudes.
Il y a un slow à un moment, et là je vois,
je le vois, ce moment historique,
sous la boule à facettes, et je reçois une
commande pour un seul Irish Car Bomb.
Dennis n’est plus dans la course, il boit n’importe quoi ;
quand la danse est finie, on repasse au Bollinger,
un magnum pour l’alcôve, une heure du mat’,
deux verres, deux cigares. Deux cigares ?
Ça veut dire sans rancune, ça veut dire
qu’il y a un gagnant et un perdant. La soirée s’écoule.
Une limousine pour deux, et une dernière commande,
un dernier cigare en solitaire,
et un double cognac, que je remplis
à ras bord pour Dennis, mon vieux copain,
quand la serveuse me dit : « Apporte plutôt un seau,
Bailey, la fête est finie. » Et voilà l’histoire –
corrigez-moi si j’me trompe. Je pensais que Dennis
était là avec sa jolie… il est pas là ?
Il a pas pu venir, d’accord. Vous voyez son porte-nom
et à côté, il y a le joli porte-nom
de sa femme, joli. C’est pas bien de parler
dans le dos des gens, mais il est pas là,
alors où est le mal ?
Mais il vous dirait « sans rancune », et c’est vrai,
c’est comme ça qu’ils se sont rencontrés, salle Tudor,
ces deux tourtereaux de l’alcôve, j’y étais,
votre correspondant dans son smoking du Maple Vale,
assorti à sa… lavallière, je crois que ça s’appelle.
Quelqu’un veut savoir ce qu’il y a dans mon présent ?

(Il déballe le cadeau pour révéler un autre présent emballé dans du papier noir.)

Ma maman disait toujours qu’on peut pas se tromper
avec le noir. Vous ne devinerez jamais,
du moins, pas avant qu’il soit trop tard. Oui, moi je sais,
Sammie, Jade, moi, je sais déjà ce que c’est :
C’est un appareil de easy listening, je l’ai pas dit ?
C’est pour vous aider à écouter mes histoires.
On peut pas s’empêcher d’en raconter, hein ?
Addy, tes potes de boulot bougent pas d’un poil.
Ils veulent tous écouter mes histoires…
En voici une courte :
BOUM ! c’est une bombe que j’ai là, figurez-vous !

Donc ce chapitre sentimental se clôt sur moi
en pleine discussion philosophique –
quoi ? c’est vraiment une bombe ? Vous croyez quoi vous ?

La soirée se clôt pour moi sur une grande
discussion à deux heures du mat’, affalé au bar,
avec Mr Yamaguchi qui décrète que
ravi de vous n’a pas framme. « Pardon ? dis-je.
– Ravi de vous n’a pas framme, Monsieur Bairey. 
– Comment ça, ravi, je ne suis pas ravi,
suis pas la bonne pelle sonne, Mr Yamaguchi.
– Non, c’est vous, vous êtes la bonne, Bairey !
– La bonne, Mr Yamaguchi, non.
Je suis barman ! – Ravi de vous n’a pas framme. »
Je lui appelle un taxi et il me donne une…
Un genre de carte, et vous vous demandez :
« Ben, c’est quoi le rapport ? »
Mais moi, je vous demande : savez-vous
quels petits clous seront projetés dans le vide et lesquels
iront droit dans votre tête ? donc, relax,
relax Sammie, Jade et Tabitha,
relax la mariée, et rougis,
relax et réjouis-toi,
relax Monsieur Fier comme Artaban, relax
Monsieur J’ai épousé Quelqu’un de mon Rang,
Madame Je ne Porterai Plus ce Chapeau,
Monsieur et Madame Cousins qui Nous Aiment Pas,
Madame la Vieille qu’il Fallait Inviter
Parce que Franchement tu Flétris, Mademoiselle
Je suis Venue me Chercher un Mari,
Mon p’tit Monsieur Dégoûté de la Vie
et toute sa famille dont ravi n’a pas framme,
et vous tous, les hommes d’affaires assis bien sagement,
à vous d’mander quand le mot FIN arrivera, relax
parce que vous ne savez pas ce qui va arriver.
Et vous n’aurez à écouter cette histoire qu’une
seule fois, après je me casse, vous me suivez,
messieurs, ça vous rappelle rien ? Vous avez l’air
inquiets, messieurs, je vais vous rassurer, au cas où
vous vous demanderiez si c’est bien une bombe.

(Il enlève une couche supplémentaire de papier cadeau et révèle, une fois de plus, un présent emballé de noir, mais en forme de bombe.)

Vous voilà rassurés ?
Nos plus belles années.
Nos plus belles années. Ça renvoie toujours
à un lointain passé. Ça renvoie toujours
à une époque que t’as passée avec des gens
avec qui, depuis des années, t’as plus de contact.
Qu’est-ce que ça devait être bien !
Et bien maintenant tu peux rattraper le temps.
Nos plus belles années point com.
Il y a un site web rempli de tous les gens
que tu pensais avoir rayés de ta vie.
« Site », comme site archéologique.
« Web », comme la toile gluante dans laquelle t’es empêtré.
Du pain béni pour certains, n’est-ce pas, du pain béni
pour un témoin à un mariage. Un témoin
qui doit fouiller la merde dans le passé
de Monsieur Tout me Réussit…
Bon, je suis opé niveau nouvelles technologies,
alors je jette un petit coup d’œil au passé
sur nos plus belles années point com, et wahou,
ils sont tous là, à attendre au même endroit, les mêmes,
comme s’ils n’avaient jamais bougé, comme si c’étaient
des mauvaises graines qu’on a laissées dans le noir
et qu’on met au grand jour, énormes, et pleines de
souvenirs.

          Et je veux pas les déranger,
parce que ça serait comme si je venais du futur,
comme dans Retour vers le futur, la seule règle,
c’est de ne pas changer leur vie, vous me suivez ?
Donc je surfe de page en page,
sans faire de vague, clic, zap, double clic,
je survole la description de leur style de vie,
et y a pas grand-chose qui les différencie, et en plus,
ils parlent comme si ces années de merde dans cette
école pourrie remplie de crétins étaient
vraiment les plus belles années de leur vie… tenez,
Latchett, exemple parfait. Peter Latchett,
ou « La Chiotte », comme il fallait bien le surnommer,
Latchett, c’était un footballeur, un jeune
espoir plein de talent, alors, bien sûr,
Addy et moi on l’appelle en prenant une voix grave,
on dit qu’on est des recruteurs du club d’Upton Park,
qu’on voudrait voir de quoi il est capable ce samedi.
On va le voir jouer, il cherche du regard
quelqu’un avec un clipboard. Y a personne, mais
faut reconnaître qu’il se donne quand même à fond.
Mais y a personne. Le truc, c’est qu’c’est dans son profil.
Sa bio sur le site dit : « Un jour,
J’ai été repéré par le club de foot de West Ham.
Aujourd’hui, mon seul lien avec le sport, c’est de
faire l’arbitre pour les enfants le matin… »
Parce que bien sûr, ils ont tous des enfants.
Comment c’est possible ? Est-ce que j’ai loupé un cours ?
Peut-être qu’il y avait tous les élèves,
Tous à poil en deux rangs face à face, et que moi
je fumais une clope dans le hangar à vélos, et bim,
j’ai pas de gosse, je fais le caddie,
laissez-moi porter vos clubs, mon prince.

Il y avait ce type qui s’appelait Piper.
Apparemment. Son message sur le site, c’est :
« Qui est-ce qui se souvient de moi ? » J’ai claqué
cinq livres pour m’inscrire et lui dire :
« Personne, mec. » Il est père de famille.
J’espère que eux s’en souviennent. « – C’est qui l’monsieur
moche dans le jardin maman ? – Aucune idée. »
Mais je dois m’inscrire pour poster un message :
« Toute anecdote compromettante
concernant Mr J. M. Addison
sera grandement appréciée. » Et j’attends
de voir ce qui se passe. Ah, j’allais oublier,
sur ce site, on a aussi la possibilité
de mettre une photo de sa trombine,
et sur les cinquante tocards de notre promo
qui ont rejoint le club des disparus, y a
qu’une seule personne qui l’a fait. Devinez qui ?
Kelly Cendar, et je sais ce que j’ai dit,
que son vrai nom ressemblait à ça, mais il s’avère
que son vrai nom, c’était Kelly Cendrars, ça l’est toujours,
mais putain, elle met le truc entre parenthèses
(Cendar), comme si elle préférait qu’on l’appelle comme ça
plutôt qu’on se souvienne pas d’elle. Et y a une photo.
Mais c’est pas possible que ce soit Cendar, cette nana
maquillée en goth, et qui regarde l’objectif
comme si… qui me regarde comme si elle allait
pas me lâcher des yeux, mais genre jamais, et on voit
qu’elle a changé, elle a perdu un peu de poids,
OK, elle a la peau plus saine, et la bouche
fermée. Pourtant, on dirait qu’elle se trouve sur
une scène de crime, mais c’est peut-être chez elle.
Et il y a son petit message :
« Si jamais vous passez par Bramble Park,
levez les yeux, mon appart’, c’est celui au-dessus
de l’enseigne MOBIL. » Au-dessus de l’enseigne MOBIL,
O…K… content de l’apprendre. Merci, Cendar,
comme ça la prochaine fois que j’ai besoin de faire le plein,
je passerai, histoire de faire d’une pierre deux coups.

Pendant ce temps : Vous Avez un Mess@ge.
J’ai quelques réponses. Latchett veut me voir.
Piper veut me voir, ce même Piper
dont je n’ai jamais entendu parler, qui me dit :
« Je vois que t’as pas perdu ton sens de l’humour,
Bailey. » Et puis il y a Warbeck, qu’on détestait tous
– Les W, vous voyez, c’étaient de vrais branleurs –
et il écrit : « Hé, c’est bien toi le Bailey
qu’a eu une place au conservatoire d’arts dramatiques
et qui disait qu’il serait une star à vingt-cinq ans ?
T’as un lien de parenté avec le Bailey
qui fait caddie pour mon père à Maple Vale ?
Peut-être que je confonds. » Je peux encaisser
de me faire vanner, vous savez, donc balle au centre,
je décide que je ne verrai pas Warbeck,
ça a toujours été un loser.

          Je vois Latchett.
La soirée la plus chiante de toute ma vie,
du moins jusqu’à ce que je voie Piper, pire.
Rien à raconter. Addy est leur héros, un mec
qui s’est fait un nom, un type qui a réussi,
pas comme moi, qui fais caddie, serveur et le ménage.
La lose. Nos plus belles années point com, j’y suis pas,
Je suis complètement sorti du radar,
C’est douloureux, je vous le dis.
Donc je déguerpis pendant que Latchett est aux chiottes,
et je descends la rue au pas de course, quand bam,
il se met à pleuvoir, j’ai vraiment pas de pot,
je mets les mains dans les poches, et j’y trouve
la carte que Mr Yamaguchi m’a donnée
avec un numéro griffonné. Je crois l’entendre :
« Ravi de vous n’a pas framme, Monsieur Bairey. »
Et je ne sais pas qui en a, qui n’en a pas,
Mrs Untel et Dr Trucmuch, mais moi j’en n’ai pas,
et quelque chose me dit : ce numéro,
c’est bien ce que tu crois que c’est, un truc sale,
mais une autre voix le lit comme si j’étais
un peu idiot, trop innocent, un clown,
et que ce numéro, je pourrais l’utiliser pour trouver
un peu de, je sais pas, un peu de framme.
Donc j’appelle, Sammie. Je compose le numéro, Jade,
l’homme qui porte ce toast des plus grâcieux
est le genre de mec qui appelle ces numéros,
Tabitha, et ça sonne,
et je suis dans une cabine, et il tombe des cordes,
et là, c’est quitte ou double. Quelqu’un répond,
j’entends mon cœur qui bat la chamade. Ecoutez !
écoutez j’vous dis ! nos hommes d’affaires veulent savoir
ce que je vais dire. Une voix me dit d’aller
à Bramble Park. Et j’dis OK. Ça m’dit quelque chose,
mais je note quand même la route, et la fille
me demande ce qui me ferait plaisir.
Bah, je sais pas, alors je dis : « La normale. »
Ça sort comme ça, tout seul : « La normale. »
Et elle dit : « OK. » Elle renifle et dit « OK. »
Puis je l’entends tousser, et elle raccroche.

Quoi ? vous pensiez que c’était la seule ville au monde
où personne vit comme ça ? Vous pensiez peut-être
que dans cette ville, il pleut jamais,
que dans cette ville, personne est fauché,
que dans cette ville, personne se sent seul, aaahhh…
J’aurais pu vous prouver tout le contraire
cette nuit-là, si vous aviez été là,
vous tous qui n’aviez rien
en commun jusqu’à ce soir… Bramble Park,
trois pauvres arbres au milieu des HLM,
et il pleut, et il fait nuit, et près d’un banc,
je vois une femme qui ouvre son parapluie,
qui attend, qui me tourne le dos,
je vous fais pas un dessin, vous devinez la suite,
évidemment, c’est elle, c’est Cendar,
sur son petit lopin de terre détrempé,
c’est son petit parc, et le numéro
de Yamaguchi, c’est son numéro.
Elle n’est pas maigre, mais on dirait qu’elle est fanée,
toute blanche, presque fantomatique, je vois que
son mascara commence à couler avec la pluie,
ses cheveux sont attachés, mais n’importe comment,
tout est bizarre. Je suis sur le point de m’enfuir,
je vous l’jure, je la connais l’histoire,
quand Cendar me demande si je voudrais du thé ?
Si je voudrais du thé ? Je dis non merci
et j’ai soudain l’impression de tomber

et me voilà, à dire du lait, sans sucre, merci
tic-tac, tic-tac,
hein le prêtre, hein Sammy, j’y vais,
je visite son petit logis, à Kelly Cendrars,
et c’est comme si je rentrais dans un soap pourri
qui dure depuis des années ! Je me rends compte
que ça m’a toujours interpellé, j’ai toujours
eu ce… disons, je me suis toujours demandé
pour certaines personnes, ce que ça faisait d’être eux,
d’avoir vrillé en quelque sorte,
de ne plus être, je sais pas moi, au cœur des choses,
de vivre une petite vie étriquée,
faite de tasses de thé, ou assis dans un parc,
à joindre les deux bouts comme on peut,
comment on tombe sur ces gens-là, Bailey,
je me demande, où sont-ils, quel est ce monde
triste qui les héberge ? du lait, sans sucre,
tic-tac, tic-tac.
Merci, Kelly, je suis assis ici avec Cendar,
je vois les toits, ils sont mouillés, sombres
dehors, le soleil s’est couché, mais dans quelle ville,
la mienne ? Verrai-je encore ça ? « Je te connais,
lance-t-elle en écrasant son mégot, t’étais au lycée,
tu faisais du théâtre. – Je faisais du théâtre,
c’est vrai, je réponds. – C’était ça ton rêve, qu’elle dit,
je t’ai entendu en parler à la cantine.
– Y avait quoi au menu ? je m’entends lui demander.
– Un truc qu’on n’aimait pas, qu’elle dit, du ragout.
Moi, j’aimais que les frites, j’aimais pas le ragout,
mais à chaque fois qu’ils soulevaient le couvercle,
c’était du ragout. Je disais toujours
à Mrs Gladstone : ‘C’est quand qu’on a des frites ?’
et elle disait toujours les frites c’est pour demain,
c’est le règlement. Elle était un peu bizarre. »
Je sais pas quoi dire, je suis à des années-lumière,
mince, c’est trop étrange, et je regarde le cendar,
non, le vrai cendar, et ses doigts posés dessus,
on parle de tout et de rien, on parle de grands sujets,
le ragout, les frites, mais on ne dit rien
du fait que je l’ai appelée sur ce numéro,
donc je suis soulagé quand elle allume une clope et dit :
« Je peux pas faire ça avec des potes, tu comprends ? »

Comme si le monde dans lequel je vis avait
basculé, tout part en vrille, parce que voilà
que je suis un pote de Cendar. Je dis : « Oh… bah…
ça se comprend. – T’as pas fini ton thé », elle dit.
Et je me dis qu’elle va me mettre dehors, et Seigneur,
faites qu’elle me mette dehors pour que peut-être
je puisse recommencer ma vie, avoir des mômes,
ou fabriquer une bombe comme je l’ai appris
en faisant le caddie pour le vieux qui bossait
dans la démolition, c’était un super golfeur
pour un mec sans doigts. Vous voyez de qui je parle ?
81 sur la fiche de score, il voulait me
filer cinquante balles de pourboire, j’ai refusé,
je lui ai demandé comment on faisait
une bombe. Il a dit que ça valait pas cinq balles,
mais j’étais convaincu du contraire. Bref.
Elle dit : « T’as fini ton thé », mais c’est une question,
j’ai fini, et elle me ressert, et je reste assis
encore une heure à attendre que cette fichue
conversation meure de sa belle mort.

Addy, mon ami, mon camarade de toujours,
pour toi, j’apporte leurs verres aux alcoolos,
pour toi, je fais le caddie toute l’après-midi,
pour toi, j’ai contacté les gens les plus chiants qui soient,
pour toi, j’ai été rejeté par le cas soc’
dont personne ne voulait s’approcher,
et j’ai tué le temps à coup de tasses de Lipton,
et à regarder ses vieilles photos. Tic-tac, tic-tac.
J’ai pas attendu aujourd’hui pour être ton homme
de confiance, je te le dis, même si ce matin,
à l’aube, j’ai empêché la mer de t’emporter
et je t’ai regardé prendre un nouveau départ.

Quand je m’apprête à partir, je suis bien décidé
à changer de vie, à vivre celle de quelqu’un d’autre,
pour que rien sur cette terre ne me ramène plus
dans cette cuisine, assis face à elle, mais elle dit :
« Faudrait que tu reviennes me rendre visite…
Regarde. – Regarde quoi ? je dis. – Regarde,
Regarde bien », alors je suis son regard. Et là,
y a une bouteille pleine parmi d’autres toutes
poussiéreuses sur le rebord de sa fenêtre.
Du Bailey’s. « Elle est pour toi cette bouteille,
elle dit, t’as ton nom dessus ! J’y touche pas tant
que tu reviens pas ! » Sérieux, c’est quoi ce truc qui fait
que ce dont on devrait se débarrasser pour toujours,
ça nous trotte dans la tête comme si c’était en vie ?
Parce que j’étais de nouveau là la semaine suivante,
par un mercredi après-midi pluvieux
à siffler du Bailey’s dans un mug d’Arsenal,
jusqu’à être assez bourré pour poser ma question.
Ce truc dont je m’étais dit que ce serait la seule
raison pour que je retourne dans cette cuisine.
« Bon, tu te souviens d’Addison – enfin Addy ?
– Oui. – Il se marie. Je suis son témoin, donc
je cherche des anecdotes. – Des histoires vraies ? »
elle dit, depuis l’évier où elle fait la vaisselle,
elle porte du noir, une longue jupe, finalement,
elle n’est pas trop mal, elle a un rencard,
elle me dit, pas un client, un vrai rencard,
mais je m’en fiche, je suis là avec mon Bailey’s,
en train de vivre cette aventure. « Ouais, des vraies. »
Je m’demande si elle va ressortir le coup
d’la soirée où je m’suis tiré, quand on a joué
aux cartes. Addy a toujours dit qu’il s’était
enfermé aux chiottes et s’était endormi,
pendant que de l’extérieur elle essayait d’ouvrir.
Alors là je me dis, et s’il y a un scoop,
Ou quelque chose qu’Addy ne s’est jamais résolu
A nous raconter ? « Je sais un truc Bailey,
commence-t-elle, un truc tellement vrai que c’est
même pas une histoire. Je veux dire, c’est même pas
encore fini. Mais t’es son témoin, donc
je peux rien te dire. – Tu me prends pour qui ? (Je plaide.)
C’est son mariage, je ne vais pas le griller
le jour de son mariage. – Miranda, dit-elle,
ce qui me surprend, c’est le nom de la mariée. »
Je me demande comment elle peut savoir,
et elle se penche vers moi, boit une gorgée et dit :
« Il me l’a dit, le Japonais. – Je sais, je lui fais,
‘ravi de vous n’a pas framme.’ – Bairey, elle dit,
tu devrais pas être rat. »

Etre rat, être là, vous avez pigé. C’était
notre première private joke. A partir de là,
le temps passé ensemble, notre… affinité,
disons, s’affinait jusqu’à faire frémir les papilles.
Frémir res papires. « Je passe te voir à ra fin
de ra semaine. – Ra fin de cette semaine ou ra suivante ? »
Fallait être là, Tabitha, Jade, Sammie.
Des vieilles carcasses pour vous, mais déterrez-nous,
c’est tout ce que vous trouverez, des vieilles carcasses
et des private jokes. D’ici quelques siècles, des gens
croiront que tous les deux on pratiquait une religion
qui reposait sur cet étrange fluide sirupeux.
J’y suis retourné, je l’buvais à la bouteille,
mon Bailey’s, sans vomir, assis avec Kelly
à passer le temps, mais c’est pas des moments
dont vous vous souvenez, 3 heures, 3 heures et demie,
le mercredi après-midi, elle me mettait dehors,
poliment, mais ce n’était que justice. Elle bossait,
elle avait un « emproi ». Se disait travailleuse,
qu’elle avait pris la journée. Alors, j’ai dit 
que j’avais pris toute la vie, toute ra vie.
Elle a souri comme si elle portait un masque
qui ne souriait pas, qui était soudé,
comme si quelque chose avait mis une étincelle
dans ses yeux qui n’aurait pas dû être allumé.
Des feux de bengale. Illégal. Comme si son esprit
Etait surveillé par un logeur. Un… « rogeur ».

On sait quoi si personne nous dit rien ? Rien.
Tout ce à quoi on peut se fier, c’est ce qu’on voit
faire dans le monde, ceux qui sont là pour vous ou contre vous.
Les trois demoiselles d’honneur, regardez-vous,
vous pouvez bouder jusqu’à devenir aussi rouges
que la robe qu’on vous a forcées à porter,
mais tout le monde dans votre univers est là pour vous.
C’est pas pareil pour Kelly, je vous le garantis,
Avec tout ce qu’il y avait contre elle. Qu’est-ce que
Je faisais là, en silence ou à bavasser,
à me souvenir de détails insignifiants
sur des trucs d’y a des siècles pendant que le thé
refroidit, que dehors le ciel se couvre, et que
les réverbères s’allument, rouges ou orange ?
Pourquoi je restais là si longtemps si c’était pas
pour changer la façon dont c’était perçu,
mon comportement d’avant ? J’en ai parlé,
un jour, un jour où je l’ai vue, j’ai tout craché,
j’ai dit, tu te souviens de mes potes et moi
quand on a joué aux cartes pour pas être avec toi ?
« J’étais moche à l’époque, elle a dit, on était
tous moches. – On était des gamins, j’ai dit,
c’était juste pour rire. » On s’est assis dehors
ce jour-là, le seul où on s’est assis dehors.
Donc on est assis sur le carré de pelouse
commun à tout l’immeuble. « Vous étiez des gamins. »
Elle était allongée sur l’herbe. Elle a dit : « OK,
laisse tomber alors. – L’eau a coulé sous les ponts »,
ai-je marmonné, comme si l’eau allait couler
plus vite, plus propre, plus claire, comme si
tout allait s’évaporer, mais le seul effet,
ça a été de figer le temps. Elle s’est
allumé une clope. « Ca ragoute sous le pont.
C’est toi le témoin », elle a dit, et je ne sais pas
pourquoi mais j’ai pas compris tout de suite.
J’ai cru que c’était un compliment, du genre
Bailey, t’es un mec bien, puis j’ai pris conscience
de mon erreur, « être le témoin », c’était
une raillerie, une malédiction,
comme d’être Judas dans l’histoire, alors
j’ai opiné parce que c’était comme ça que je me
sentais aux yeux de tout le monde,
pour Addy, qui est mon ami, et pour… pour Kelly,
parce que j’étais son, son témoin à lui.
« Si t’es son témoin, tu lui fais un EVG ? »

Ben oui. Faut bien enterrer sa vie de garçon.
Et dieu sait qu’on l’a bien enterrée. Croft et Dennis,
ils vous en raconteraient des belles, si le marié
ne savait plus que dire, enfin s’ils étaient là,
et Evans aussi, et Foster, Harris, Latchett,
Mason, Mills, O’Reilly, Piper, Sedley,
Warbeck, Williams, Woods et Yates, et tous leurs
petits messages qui disaient du fond du cœur :
Déso, pas dispo ce soir.

(Il jette des morceaux de papier en l’air qui retombent doucement autour de lui.)

Mais moi, je peux raconter, je suis là, Addy,
je suis en pleine forme, comme vous pouvez le voir,
pour quelqu’un qui a deux litres de Smirnoff
dans le pif. Bon sang, quelle soirée on a passée !
c’est que j’ai assuré, j’ai fait venir des filles,
j’ai fait venir des strip-teaseuses, et on a passé
un bien joli moment, à écumer les boîtes,
l’une après l’autre, tous les six, les six Alphabet
Boys, Addy, Bailey, Croft, Dennis, Evans et Foster,
tous bourrés. On était le Club des Cinq, et rien
ne nous arrêtait, nous, les quatre Bourrés
de l’Apocalypse, oyez bonnes gens,
les Garçons Sauvages arrivent, fermez bien vos portes,
Ils ne devraient pas tarder, tous… tous les trois.
A moins qu’ils soient plus que deux. Le couple… dynamique.
Jamais faire confiance à un barman quand on picole.
Deux litres de Smirnoff hein, c’est ce que j’vous ai dit,
mais ce n’était que de l’eau minérale. Je suis
un acteur, l’oubliez pas, pas un barman minable,
un vulgaire caddie, un fabricant de bombe
artisanale à deux balles. Je suis un acteur
ce soir, comme je l’étais ce jour où tu m’as dit
que si je restais près de toi, un jour j’aurais
un hôtel à moi, c’est bien ça que tu as dit ;
pas un caddie de golf, ou une cravate du Maple Vale,
ni deux semaines de vacances, ni mon mercredi,
mais un hôtel rien qu’à moi. « Oublie, Bailey,
tu vas te faire baiser à Londres, le monde du showbiz,
c’est des pourris, reste avec moi, je te le dis,
l’avenir nous appartient mon vieux. »

Quel baratineur. De l’eau minérale,
de l’eau minérale sous les ponts. Et elle m’a dit
que si je me pointais dans son petit appart’
avec Addy KO, après son EVG,
elle me dirait son secret, elle me dirait
tout ce qu’elle savait. Alors je me suis dit, OK,
ça me semble pas bien méchant. J’aurai pas bu,
je le ramènerai chez lui quand les autres
seront partis, y sera KO, comme d’hab,
et allons-y, on verra bien. On va voir
un truc qu’on n’aurait jamais pensé voir.

(Il ouvre avec beaucoup de précaution la « bombe » factice et révèle un vrai mécanisme avec une minuterie et des explosifs.)

Le démolisseur vous dit qu’il faut pas bouger.
Jacques-a-dit plussoie : comme il dit, faut pas bouger.

Bon, elle a dit que l’histoire n’en était pas vraiment
une, parce qu’elle n’avait pas de fin, mais je suis
parmi vous ce soir pour lui en donner une,
de fin, que vous allez entendre… ou pas. Ça
dépend de ce qui va se passer. Je sais que
certains parmi vous savent reconnaître quand une blague
est une blague, et plus important, quand une blague
n’est plus une blague. Certains parmi vous sont sans doute
parvenus à la conclusion que, de façon
générale, on peut se fier aux apparences, hein.
Mais vous ne connaissez pas mon sens de l’humour.
Ou alors, ce sont ceux qui pensent me connaître
le mieux qui s’attendent au pire. « Ah, diront-ils
quand ils en auront réchappé, j’ai toujours su
que ce Bailey ne valait rien. »
L’un de ceux qui appartiennent à ce camp, le camp
des pessimistes, a sans doute déjà composé
en douce le 18 sous la table dans sa serviette.
Peut-être que vous l’avez fait, peut-être
que je ne finirai jamais cette histoire. Tout
ce que j’ai dit sur ce… ce présent que j’ai apporté
c’est que c’était un appareil de easy listening
et que si vous m’écoutez, tous autant que vous êtes,
table 12, table 5, table d’honneur,
on arrivera au bout en un morceau, ensemble.
Alors, de quoi vous avez peur ? Vous le voyez pas là,
Addy ? Qu’il soit votre mari, votre parent,
votre patron, votre ex, votre rival, votre
partenaire de golf, votre ennemi, votre héros,
peut-être pas au mieux de sa forme, mais sinon,
toujours en vie, sauvé, avec nous ? Alors quoi,
vous pensiez que je l’avais transformé en sirène ?

On a joué aux cartes, le marié et moi,
ce fameux soir, il y a toutes ces années,
où j’avais trop peur de me retrouver seul avec
c’te meuf pleine d’espoir qui ressemblait à rien, donc
j’ai lâché des sous et j’ai triché, je me
suis cassé et Addy est resté avec Cendar,
tous les deux dans leur tanière, et ce qu’ils ont fait
c’est l’amour, pour reprendre ses mots à elle,
ce qu’ils ont fait, c’est l’amour toute la nuit, cette nuit-là,
parce que ce qu’il a découvert, c’est pourquoi
toutes les filles la méprisaient.
Parce qu’il n’y avait rien qu’elle refusait
de faire pour un peu de plaisir. Nous, on l’appelait
Cendar, mais les filles de l’école l’appelaient
Sans-Tabou. Sans-Tabou. Au petit matin,
il s’était envolé, et elle s’est retrouvée
toute seule dans la maison au milieu de nulle part.
Elle était amoureuse, qu’elle dit, mais sans preuve,
Sans-Tabou, la Cendar, toute seule. L’heure a tourné,
la journée a passé, la semaine s’est écoulée
et elle, elle attendait quelque chose. Elle attendait
de revivre ce moment… un jour, nous les humains,
on sera un objet d’étude pour des créatures
qui diront dans leur langue : « Voilà ceux qui voulaient
Revivre ce moment. »
Nous étions les Alpha Boys,
le petit jeu de Cendar ne nous a pas échappé,
et Addy, on l’a bien chambré avec ça :
elle te regarde, Addy ! et lui reste de marbre,
il la snobe dans le couloir,
il la snobe à la sortie du lycée,
il la snobe,
et puis un jour, il la prend à part, il la pousse
dans un coin et il lui dit : « On peut refaire
ce qu’on a fait quand, et seulement quand, c’est moi
qui l’dis. Le reste du temps, je veux pas te voir.
Tu me suis pas, tu parles pas de moi, jamais.
Tope là ? » Pas au top, elle tope,
elle est op’, et pendant près d’un an,
ça se passe comme ça. Addy dit qu’il s’entraîne
en circuit et qu’il sera pas joignable, mais
il est avec Sans-Tabou dans la petite cabane
sur la plage, pendant une heure, par tous les temps,
tel le p’tit couple qui tourne sur l’horloge suisse
coincés sur leurs rails, lui on le voit quand il fait beau,
elle quand il pleut, on les voit jamais ensemble
et ça lui va à elle,
parce qu’il est tout son univers, et que c’est tout
ce qu’il a à lui offrir. Le temps passe,
elle quitte l’école sans avoir vraiment brillé.
Dans les années qui suivent, on voit tous bien qu’Addy
est sous une bonne étoile, tout lui sourit : « L’avenir
nous appartient, mon vieux. » « Tu peux bosser ce samedi,
Mr DeMarco a besoin d’un caddie. » « Pas
de problème Mr Addison, tout ce que vous voudrez… »
et aujourd’hui il a des actions ici et là,
et quand il veut du plaisir sans tabou, il sait
où se le procurer. Alors il lui dit, histoire
de la faire vraiment courte : « Va te faire foutre, Kelly. »
Et elle lui dit : « Ne me quitte pas. » Bon, en vrai,
on peut pas dire que ce soit un ordre, quand elle dit :
« Ne me quitte pas », c’est rien, c’est une prière,
hein, en vérité, « Ne me quitte pas ».
Une prière à laquelle il n’y a pas de réponse. Et il dit :
« Si je vois encore ta tronche, j’la fais réduire
en bouillie, tu piges ? » Et là, elle est désolée,
mais elle doit lui montrer des photos qu’un ami
a prises pour elle, elle doit le dire : « Ça prouve
que je t’aime et que tu m’aimes. » Et il dit :
« Ca prouve que dalle », et elle se contente de dire :
« C’est peut-être vrai que ça prouve que dalle mais
j’ai fait des doubles qui sont dans un Tupperware
dans un coffre à la banque. Ne me quitte pas. »
Il lui dit qu’il va la tuer. Mais elle bouge pas.
Il veut lui donner du fric, sort son portefeuille
comme si c’était un atout, sa carte maîtresse.
Mais c’est pas de l’argent qu’elle veut, la Sans-Tabou.
Alors bien sûr, il connaît quelqu’un, et donc un soir
il envoie quelqu’un, peut-être que ça va lui faire peur
et ça marche très bien. Bingo. Une vraie réussite.
Plan A.
Mais Addy peut pas la laisser comme ça, comme…
une bombe, qui peut exploser si elle est contrariée
ou si personne n’écoute, donc il se dit. Si on
passait un deal. Toi, tu bosses pour moi, tu gardes
la moitié de ce que tu gagnes, et tu la fermes
sur nous deux, et moi, j’ai plus jamais
besoin de te voir.
C’est ça leur deal. Elle se dit qu’il pense pas vraiment
qu’il la verra plus jamais alors elle accepte,
parce que ça lui permet de s’en sortir.
Elle se tape les hommes d’affaires du Maple Vale.
La table onze sait de quoi je parle.
Et voilà, le problème Cendar est résolu
pour le boss, et tout le monde est content, ou presque.
Sauf que le boss, il se dit que ce qu’il lui faut
c’est une garantie, quelque chose qui va clore
le deal pour de bon, la maintenir dans le réseau.
Alors quelqu’un passe de nouveau la voir, mais cette fois,
il lui apporte un petit cadeau. « Salut Kelly,
tu veux venir faire la fête ? » et elle aime tellement
le petit cadeau qu’il lui a mitonné
qu’elle en redemande. « Quand est-ce qu’on se voit ? »
« Tu fais quoi demain ? » Ensuite elle en a besoin
de temps en temps, jusqu’à ce que de temps en temps,
ce soit tous les jours, et ensuite il lui faut du fric
parce que le petit cadeau coûte cher,
parce que le petit cadeau lui coûte très cher,
encore que si vous la voyiez, comme je l’ai vue
hier soir, vous verriez que le petit cadeau
lui a dessiné une belle silhouette.

Ce qui nous amène presque au présent, à moins
bien sûr que vous ne regardiez ça en vidéo,
ou dans une autre vie, dans un musée.
Le dernier pote est reparti en titubant
pour retrouver sa femme ou sa télé, ou les deux,
et Addy et moi, on faisait les idiots
devant le club, sauf qu’il n’y a qu’un idiot
dans mon histoire, et qui tient ce rôle ? Il dit :
« Si on s’faisait un bain de minuit ? » Mais il n’y a
que lui et moi. Je réponds : « Allons faire un tour »,
je le mets sur la banquette arrière, il s’allonge,
et je démarre. Je sais par expérience que quand
il est assez bourré, il tombe dans les vapes ;
dont acte.

J’arrive à Bramble Park, il est quatre heures du mat’
Je dis qu’il est dans la voiture, KO. Elle fait :
« On prend ma voiture aussi. – T’as une voiture ?
Je savais pas. – Comment tu saurais ? dit Kelly,
on n’en a jamais eu besoin. » Puis je regarde,
je regarde derrière elle, dans l’appart’, et c’est tout
vide, tout ce qui reste ce sont les trucs
que personne n’emporte. « Où est tout le reste ? »
Elle a une p’tite Ford toute pourrie, toute sa vie
est à l’intérieur, dans des cartons. Y a des cartons
jusqu’au plafond, elle peut même pas voir derrière.
On est là sur le parking, et c’est clair
qu’elle en a assez de cette vie. « J’ai une cousine
dans le Nord. » C’est vrai, elle m’en a déjà parlé.
« Prends ta voiture et suis-moi. » Et sans vraiment
réfléchir, je pourrais ne pas être d’accord,
je pourrais demander pourquoi au juste,
je fais ce que Cendar me dit. On démarre,
je la suis. Et là, sachant ce que vous savez,
bien sûr, j’ai quelques menues appréhensions
(oui Tabitha, ça sonne un peu pédant), j’ai peur
de ce qui pourrait arriver, parce que je sais
qu’elle est en colère, mais d’une colère
sourde, qui a couvé pendant des années,
et moi je suis arrivé là comme par magie,
pour réaliser son rêve, sauf que je ne sais
pas trop ce qu’elle a en tête, je sais juste que…
je suis… je suis en quelque sorte, sans savoir
pourquoi, je suis pour elle, et pas contre elle,
et d’une certaine façon, ben,
être pour une personne, on dirait que ça
annihile toute volonté, ça coupe pas seulement
le souffle, ça coupe aussi
la volonté.

On roule jusqu’à la plage.
Je la suis jusque là-bas ; nuit sans lune, tout est
noir, aucun signe de l’aube.
J’entends sa portière claquer, puis plus rien,
puis ses pas qui crissent sur le gravier.
On dirait une armée qui approche.
Elle ouvre la portière, s’assoit à côté de moi :
« Ma cousine dit qu’elle m’aidera, dit Kelly,
mais je l’ai pas vue depuis mes treize ans.
Elle a intérêt d’avoir changé. J’ai changé, moi. »
J’lui dis que j’ai changé aussi ; elle me regarde
Bizarrement.
« On ferait mieux de passer chez toi, prendre tes affaires,
elle dit. – Oh, prendre mes affaires, je réponds
pour dire quelque chose, d’accord, pour le voyage. »
Une fois que c’est dit, c’est décidé. Je pars
avec elle. Dans le Nord ! Mais je sais toujours pas
pourquoi elle m’a demandé d’amener Addy ici
quand il serait KO. Elle se tourne vers moi.
« Faut pas le réveiller »,
dit Kelly, comme si elle lisait dans mes pensées.
Elle me tend la main. Quand je la prends –
moi qui croyais que la mienne était froide –
je me rends compte que c’est la première fois
qu’on se touche. C’est furtif, rien de plus,
mais je sens soudain l’appel d’une chose tellement…
tellement lointaine, que c’est comme si plus rien d’autre
n’existait pour moi.
On a ouvert la portière arrière. Il n’a pas
bougé, ni moufté. Je l’ai attrapé par derrière
pour le sortir, puis Kelly lui a pris les jambes,
et avec ce poids mort qui se rendait compte de rien,
on est descendus vers la plage cahin-caha,
et on s’est retrouvés sur le sable.

J’allais le poser, maintenant qu’on y était,
mais on n’y était pas, elle a dit : « Près de l’eau »,
et étouffant un rire devant cette folie, j’ai
continué, je sentais le sable devenir plus dur,
plus plat, mais elle ne montrait toujours aucun signe
que c’était là que nous devions le laisser.
Puis, à quelques mètres de l’endroit où la mer
venait lécher le sable, elle a posé ses pieds
sur le sable noir, et j’ai posé son corps.

Elle se tenait bien droite. « C’est ce que j’ai décidé. »
J’ai acquiescé, mais comme si j’étais dans un film,
parce que tout ça n’avait aucun sens. « Est-ce qu’on sait
dans quel sens va la marée ? dis-je innocemment.
– Elle monte », dit-elle.

Elle savait. Ils avaient l’habitude de venir ici.
Elle et lui. « C’est ce que j’ai décidé.
– Il est KO, dis-je, pensant que peut-être
il fallait dire les choses clairement. Il est peut-être
pas en état de s’en tirer. » Elle s’est mise
à remonter la plage
vers le parking et les lumières de la ville,
lentement, comme si c’était un jour d’août baigné
de soleil, comme si elle devait trouver son chemin
au milieu de familles qui hurlent, et qu’elle était
une grande dame calme, sereine, imperturbable.
« Ce serait ma faute, Kelly, s’il lui
arrivait du mal, j’étais son témoin.
– C’est vrai, elle a lancé, mais tout le monde sait
qu’il fait ce qu’il veut, qu’il aimait nager
seul au petit matin. Tu savais pas ça ?
On est venus nager ensemble un jour. Seulement
cette fois-ci, il avait trop bu. »
J’ai regardé derrière moi, en vitesse.
Les bras le long du corps,
le visage tourné vers nous, il ne bougeait pas.
Aucune idée du temps qu’il faudrait à la marée
pour monter. Peut-être qu’il se réveillerait
dès que l’eau froide l’effleurerait. Peut-être.
Kelly était arrivée au parking,
et, les mains croisées derrière la nuque,
elle regardait loin derrière moi quand je l’ai rejointe.

« Je veux pas y aller toute seule, Bailey. J’ai besoin
de toi pour lire la carte. » J’avais les mains autour
de sa taille, je me souviens pas leur avoir
demandé de la toucher, mais elles étaient là,
posées de chaque côté des hanches de Kelly,
et je sentais à travers la laine et le coton
sa chair et son sang qui battait. « Je f’rai l’affaire ;
c’est ça, maint’nant que tu as eu ce que tu voulais. »
Puis j’ai regardé en arrière, là-bas au loin,
là où les vagues allaient et venaient, et
où gisait le petit tas que nous avions laissé.
Et il m’a semblé que ça ne coûterait rien
de continuer à avancer, de m’enfuir,
ça paraissait un acte si lointain, si ténu
quand on y pensait. Il semblait impossible que
toutes ces années passées ensemble, tous les bons
moments, nos moments de folie, nos belles années,
et même son nom, Addison, Addison,
aient quoi que ce soit chose à voir avec
ce tas de vêtements chiffonnés au bord de l’eau.

C’est juste, c’est juste que de manière
très délibérée, j’ai enlevé mes mains,
levé l’index, dans un geste
qui voulait dire : « Quoi que je fasse maintenant,
je viendrai avec toi, ce que tu veux,
c’est ce que je veux, quoi que je fasse maintenant… »
et j’ai reculé, je me suis retourné, et là,
j’ai couru en direction de la mer. Je suis
repassé dans les traces laissées par nos pas,
et j’ai regardé le corps minuscule s’agrandir
et devenir de plus en plus net,
jusqu’à devenir un objet, un monstrueux
objet de pitié. A ce moment-là, la mer
le gagnait sur sa gauche ; sous lui le sable salé
entourait ses épaules comme le bras d’un client roublard,
un autre bras autour de ses chevilles, son veston
de plus en plus sombre, son pantalon clair
de plus en plus taché, pendant que sa grosse tête
endormie restait inerte. Alors je l’ai attrapé
par les coudes et je l’ai éloigné de l’eau.
Je l’ai posé et je suis parti vivre ma vie.
Ma nouvelle vie, oui.

Et vous croyez que j’ai vu quoi, Sammie, Jade,
hein, et toi, Tabitha, pendant que
je remontais de la plage vers ma nouvelle vie ?
J’ai vu ma nouvelle vie me regarder. Je l’ai vue
me tourner le dos et monter dans sa voiture,
j’ai entendu son moteur démarrer,
je me suis vu me mettre à courir en criant
son nom, j’ai senti que je ralentissais,
comme si j’étais paralysé, comme quand on court
dans un rêve et j’ai vu sa voiture s’éloigner,
et je me suis arrêté d’un coup sur le sable,
ce matin, sans elle.

Et je voulais vous dire qu’il n’y avait rien,
rien en vérité…

(Il coupe les fils attachés à la « bombe » et il en sort une pluie de confettis.)

          qui reste de ma nouvelle vie.
Vous pouvez vous détendre. La mort ne vous attend pas
non plus. C’est ça mon présent.
Pour Addy, un toast à ta vie,
pour Miranda, un toast à sa vie à lui,
et pour vous tous, un toast, quelle que soit la vie
que vous meniez, dans vos oripeaux de bonheur.
Je porte un toast à une fille que vous n’avez jamais
connue, que vous verrez jamais et que jamais
je ne reverrai, et c’est tout ce que nous avons en commun.
Alors n’oubliez pas, quand vous m’effacerez
de cette vidéo, ou que vous la rangerez
pour ne plus la voir, que le meilleur moyen
de se souvenir d’une chose,
c’est de regretter qu’elle se soit passée.

(Il part.)

(Noir.)

Citer cet article

Référence papier

Glyn Maxwell, « Best Man Speech / Les Vœux du témoin (2004) de Glyn Maxwell », Coup de théâtre, 34 | 2020, 201-234.

Référence électronique

Glyn Maxwell, « Best Man Speech / Les Vœux du témoin (2004) de Glyn Maxwell », Coup de théâtre [En ligne], 34 | 2020, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://www.peren-revues.fr/coupdetheatre/685

Auteur

Glyn Maxwell

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Claire Hélie

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