« Ces abeilles et ces flores indociles », Lise Duclaux

artconnexion – Centre d’art Lille, 17 octobre 2025 – 22 février 2026

  • « Ces abeilles et ces flores indociles », Lise Duclaux, artconnexion – Centre d’art Lille, October 17, 2025 – February 22, 2026

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Author's notes

Merci à Anaïs Desvignes, assistante de médiation, de m’avoir accueillie dans l’espace d’exposition et d’avoir accepté de répondre à mes questions.

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L’hiver, entre deux visites de l’exposition « Ces abeilles et ces fleurs indociles », quelque chose peut encore éclore. Le 29 novembre 2025, un mois après le vernissage, les vitrines d’artconnexion donnant sur la minérale rue du cirque, ainsi que la porte vitrée qui ouvre l’espace d’exposition du centre d’art, ont été recouvertes de mots et de dessins par l’artiste Lise Duclaux. Avant même l’entrée dans l’espace d’exposition, l’artiste nous enjoint à faire de l’espace d’exposition « un lieu d’attention partagée ». À la ligne serpentine, résolument Art nouveau, qui ajoure le bois de la porte vitrée, celle du geste de l’artiste contemporaine sur la vitre redouble la présence décorative du végétal dans les lieux. Chaque visiteur·se voit ainsi par transfert son reflet augmenté de fleurs.

Cette installation multimédia, associant dessins, textes et photographies en rafale, loin d’épuiser une curiosité pour le monde végétal, suit l’axe de programmation porté par l’équipe d’artconnexion depuis plusieurs saisons autour de cette thématique. Après « Les heures sont là », une exposition de l’artiste Olivia Hernaïz qui interrogeait à l’été 2025 la « tulipomanie » et son héritage flamand1, le centre d’art réinvestit la thématique florale, ses enjeux culturels, son actualité et ses contraintes, du 17 octobre 2025 au 22 février 2026.

De fleurs en général, il n’est pas question ici. La biodiversité du nord de la France et de la Belgique est à nouveau donnée comme un cadrage resserré par artconnexion. Avec une attention portée aux abeilles et aux flores « indociles », l’exposition intègre à son propos les rapports des animaux avec les « flores », au pluriel, leur interdépendance et leurs hybridations. Entre une focalisation sur la relation particulière qui unit une abeille et une fleur et la vision d’ensemble des végétaux que désigne par métonymie le mot « flores », s’opèrent des variations d’échelles. Indociles dans leur croissance au monde, ces espèces se retrouvent liées dans l’exposition par leurs stratégies de résistance. Ayant choisi de traiter de « flore », Lise Duclaux insiste en outre sur la polysémie du mot, qui caractérise également un ouvrage contenant la description scientifique des végétaux et parfois leur représentation naturaliste ou schématique. L’artiste nourrit ainsi son approche d’une pensée écologique qui sonde le vivant non humain et le place à la hauteur du regard humain, interprétant visuellement ce que, dans le sillage du « tournant végétal » (plant turn), plusieurs ouvrages à visée scientifique ou littéraire sur la flore « indocile » ont expérimenté dans la région2.

« Ça » vrombit dans la corolle

Une baguette de bois horizontale courant sur deux murs de la salle principale, à hauteur d’yeux, sert de support à des feuilles simplement présentées sous vitre, alternant de façon dynamique un texte en caractères manuscrits ou dactylographiés et un dessin, de formats divers [Fig. 1]. Ce que Lise Duclaux développe dans cette première salle et poursuit dans la seconde salle, c’est une pratique d’observation et d’interprétation sensibles des relations discrètes mais fondatrices entre les abeilles indociles dites « sauvages » ou « solitaires » et les fleurs spontanées. De celles qui « surgent3 ». Outre sa fonction de présentation et d’organisation de l’espace sur la cimaise, la baguette de bois surélève la ligne du sol, portant au regard humain ce qui se trame au niveau des pieds. Au-dessus et en-dessous de cet horizon fictif, d’autres feuilles encore, de format identique, sont regroupées par deux ou par trois, recomposant la perception de l’espace, forçant l’accroupissement ou le rehaussement du regard vers le plafond. Tandis que le jardin urbain dans lequel Lise Duclaux observe et photographie à Bruxelles est probablement un lieu de -rangement, grouillant d’espèces végétales et animales, offrant une riche expérience sonore et olfactive, l’espace d’exposition aux murs blancs la condense. Il y a quelque chose d’une discrète contemplation.

Fig. 1 : Vue générale de l’exposition Ces abeilles et ces flores indociles, 2025, artconnexion – centre d’art Lille. © Lise Duclaux.

Fig. 1 : Vue générale de l’exposition Ces abeilles et ces flores indociles, 2025, artconnexion – centre d’art Lille. © Lise Duclaux.

À travers ce panorama, qui n’est pourtant qu’un fragment de l’œuvre plus vaste de l’artiste autour des relations entre les abeilles et les fleurs, entamé au début des années 20204, le processus de pollinisation devient central. En effet, les abeilles qui intéressent Lise Duclaux sont des agentes actives et indépendantes de la circulation du pollen de fleur en fleur, elles qui ne produisent pas de miel et trouvent le repos dans les fleurs sans en endommager les corolles. Sans doute, la légèreté du dispositif artistique dans l’espace rejoue l’équilibre naturel fragile de la coévolution entre abeille et fleur. Le cycle des saisons, qui rythme la vie des fleurs mellifères, est redoublé par l’organisation spatiale de l’exposition. Sorte d’« arrêt sur image » du travail de collecte des abeilles, imperceptible à l’œil humain, les dessins de Lise Duclaux fractionnent une temporalité incomplète. De gauche à droite en entrant, le printemps, puis l’été, jusqu’à l’automne se déploient, leur succession représentée par une variation graduelle des couleurs et une évolution des spécimens floraux. Manque l’hiver, la saison qui convient au rythme ralenti de la déambulation en intérieur.

Dans la représentation de la relation entre les abeilles et les fleurs, Lise Duclaux procède par fragmentation. À partir de photographies prises en rafale dans un jardin pour en figer la vie minuscule et présentées sur un écran dans la seconde salle de l’exposition, elle bouture. Chaque corolle est isolée sur la feuille et décentrée, parfois proposée en coupe sur plusieurs facettes, et son environnement réel disparaît dans un espace de réserve qui occupe la majeure partie du champ de l’image. Bien que le dessein de Lise Duclaux et celui de Georgia O’Keeffe divergent, leurs fleurs aux dimensions agrandies ont pour trait commun de faire motif dans leur succession en proposant une échappée. Leur représentation semble écarter en outre les interprétations symboliques qui en font seulement de pures formes. Plutôt que de voir la fleur comme une altérité, « cette forme de vie singulière, autonome5 », que la représentation décorative convertit et aplatit, les productions des deux artistes ajoutent une autre lecture possible « basée sur les fleurs comme corps porteurs de "sens autochtone"6 », qui informe notre connaissance de leur milieu.

Par ailleurs, Lise Duclaux agit sur la matérialité même de la fleur – jamais celle du corps de l’abeille [Fig. 2]. Elle estompe l’extrémité des pétales pour n’en laisser qu’un fin liseré coloré, rasant la tige, les feuilles et les épines éventuelles pour créer une pulsation chromatique à l’endroit où bat l’activité de pollinisation. De petits points blancs constellent alors le corps de l’abeille au travail, ce qui donne à la fois une vibration aux nuances colorées de la fleur et un effet de réel. Le choix de l’encre, du crayon de couleur et de la peinture sur papier, techniques mixtes au rendu soyeux, volatile et offrant une relative transparence, traduit autant le caractère éphémère et fragile de ce moment suspendu qu’il laisse visible les repentirs et les étapes du dessin. Mise en valeur par la stylisation de chaque fleur, qui n’est pas sans rappeler les études de fleurs d’après nature qui servent à la confection des motifs sur textile dans les arts décoratifs, l’abeille donne corps à l’intensité des relations inter-espèces.

Fig. 2 : Lise Duclaux, un bourdon terrestre plongeant à droite dans un crocus. crocus vernus, bombus terrestris, 2025, encre, crayon et peinture sur papier, dimensions inconnues. © Lise Duclaux. Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

Fig. 2 : Lise Duclaux, un bourdon terrestre plongeant à droite dans un crocus. crocus vernus, bombus terrestris, 2025, encre, crayon et peinture sur papier, dimensions inconnues. © Lise Duclaux. Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

Pour une chorégraphie inter-espèces

Si la différence d’échelles qui nous sépare des vivants plus petits est un obstacle à la contemplation directe de l’activité des corps végétal et animal, leur mise en mouvement est pourtant bien présente dans l’espace de l’exposition, par contraste avec l’immobilité du corps-spectateur. La plupart des abeilles représentées en dessin par l’artiste s’activent en contact direct par rapport à la fleur butinée, laissant aller leur corps duveteux et leurs ailes translucides à une fusion formelle avec l’élément végétal sous elles. C’est donc bien un rapport sensible, rythmé par les saisons et les couleurs, que Lise Duclaux donne à voir, tout en proposant une cartographie de ses circulations. Sur l’un des murs blancs du centre d’art a été dessinée une composition tripartite en pointillés noirs, formée de cercles concentriques et de lignes souples qui tendent à dépasser le champ visuel qui les contient [Fig. 3]. La lettre « a » apparaît trois fois, chaque occurrence étant disposée à une cinquantaine de centimètres d’écart environ des autres, tandis que la lettre « f », plus centrale, apparaît une seule fois. Au mur, le mouvement des abeilles (a) par rapport aux fleurs (f) évoque tout autant des ondes sonores que des formes abstraites évidées, aux propriétés artistiques. Cette réalisation n’est pas seulement esthétique, mais elle revêt également une dimension pédagogique : elle transpose schématiquement les vibrations que provoquent les abeilles au niveau de leur thorax pour ouvrir les anthères et libérer à elles le pollen. En écho, les fleurs hybridées développent des formes et des odeurs appréciées par les abeilles, matérialisées par des lignes sinueuses. Ondes et flux cohabitent ainsi sur des cimaises qui révèlent la transmission d’une multitude d’informations entre des espèces, leur « co-domestication » ou leur « simpoïèse7 ».

Fig. 3 : Vue du schéma des ondes de vibration sur un mur, exposition « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. © Lise Duclaux.

Fig. 3 : Vue du schéma des ondes de vibration sur un mur, exposition « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. © Lise Duclaux.

Par ailleurs, depuis la parution de l’ouvrage Les migrations des plantes en 2024, il serait difficile de négliger la part de mobilité inhérente au monde végétal et ses différentes « manières de migrer8 », en co-dépendance vis-à-vis des espèces animales ou fongiques. Avec « Ces abeilles et ces fleurs indociles », Lise Duclaux engage un déplacement plus profond, celui de l’espace de croissance et de création du jardin et de l’atelier vers le lieu d’exposition. Par la diffusion de clichés photographiques préparatoires, elle rend visible la « germination » de son processus artistique et, par la performance, elle détermine un moment de contemplation, de travail et de réflexion collectifs. Proposé comme une « performance promenade sans bouger », l’événement organisé par l’artiste le 29 novembre 2025 s’intitulait « La balade de la rose trémière, de la dent de lion (et peut-être de l’ivrogne des bois) ». Les noms égrainés dans le titre, s’ils sont connus assurément des botanistes, ne renvoient la plupart du public qu’à un imaginaire romanesque suscité par le potentiel poétique ou métaphorique de leur désignation. « Sans bouger », cette performance suggère dès son titre le partage d’une même condition, l’immuabilité, de la part du public et de l’artiste, elle-même détachée de la figure – traditionnellement masculine – du flâneur ou du « promeneur solitaire ». La rêverie n’est cependant pas mise de côté, puisque l’homophonie de la « balade » avec la « balade » installe l’artiste dans une posture de conteuse. Lise Duclaux s’affirme en tout cas comme une passeuse, qui invite à se saisir du point de vue du vivant9, modifiant çà et là l’espace d’exposition, invasive à son tour.

Détournements du processus scientifique

Des performances menées par Lise Duclaux dans les espaces d’exposition sont conservés les schémas et les fragments d’analyse que l’artiste stabilise dans le temps sur des parois vitrées [Fig. 4]. Face à ce plan vertical, l’artiste adopte une posture pédagogique, qui interroge les codes vestimentaires et rhétoriques de la transmission de données scientifiques, ses rapports avec la vulgarisation et la création scientifique. L’importance de la monstration dans le travail de Lise Duclaux est rendue manifeste dans le titre même de l’exposition par l’emploi des deux adjectifs démonstratifs. Loin d’effacer les accointances de son travail dans le domaine artistique avec les enjeux de la recherche scientifique, académique, Lise Duclaux organise son processus créatif comme une enquête mobilisant les apports de la poésie, de la philosophie et des sciences naturelles. Cette exposition résulte d’un projet sur le temps long amorcé par une résidence à la Faculté des Bioingénieurs/Earth and Life Institute de l’Université catholique de Louvain, au sein de laquelle elle a suivi des cours en écologie végétale sur les pollens des fleurs butinées en Wallonie et des cours de biologie des interactions10. Par sa démarche, naturaliste dans un premier temps, Lise Duclaux s’empare de l’objectivation des données et du monde propre au domaine scientifique. Sous chaque dessin, elle ajoute en pointillé une mesure d’échelle pour la fleur et l’abeille représentées, dont elle fait une description formelle qui lui sert de titre. Dans ce titre, la désignation vernaculaire, en français, et la désignation latine, selon la nomenclature traditionnelle héritée du naturaliste Carl von Linné, soulignent la curiosité et l’érudition de l’artiste [Fig. 5].

Fig. 4 : Vue de la performance « Promenade sans bouger. La balade de la rose trémière » dans le cadre de l’exposition Les abeilles et les fleurs indociles, Annie Gentils Gallery, Anvers, 10 septembre - 29 octobre 2023. © Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

Fig. 4 : Vue de la performance « Promenade sans bouger. La balade de la rose trémière » dans le cadre de l’exposition Les abeilles et les fleurs indociles, Annie Gentils Gallery, Anvers, 10 septembre - 29 octobre 2023. © Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

Fig. 5 : Lise Duclaux, compagnon rouge ivrogne des bois à la floraison dioïque, pucerons noirs, minuscule araignée inconnue et nymphe de coccinelle asiatique, 2025, encre, crayon et peinture sur papier, dimensions inconnues. © Lise Duclaux. Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

Fig. 5 : Lise Duclaux, compagnon rouge ivrogne des bois à la floraison dioïque, pucerons noirs, minuscule araignée inconnue et nymphe de coccinelle asiatique, 2025, encre, crayon et peinture sur papier, dimensions inconnues. © Lise Duclaux. Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

Pourtant, empruntant au sujet de l’artiste le concept de « braconnage » forgé par le sociologue Michel De Certeau, Anna Ozanne écrit que « l’image du braconnier sied à [la] démarche artistique11 » de Lise Duclaux. En ce sens, le « braconnage » décrit l’attitude de détournement d’un lieu et de ses usages par des personnes qui en sont usagères. Aussi Lise Duclaux braconne-t-elle. Elle coupe plastiquement la fleur de tout contact avec son environnement d’origine, laissant parfois serpenter quelques racines et s’immisçant dans les rapports entre la fleur et l’abeille pour les transposer toutes deux dans l’univers artificiel de sa pratique. L’inclusion des deux individus dans le processus d’« artification », qui transforme du non-art en art, induit une intervention de l’artiste à même le corps végétal, dont l’intégrité se trouve malmenée par la stylisation. En choisissant d’exposer les feuilles sans cadre, simplement placées sous verre afin de garantir leur stabilité dans le temps et éviter qu’elles ne gondolent, Lise Duclaux détourne à nouveau certains codes associés à l’illustration botanique et naturaliste. Ses planches à elle ne sont pas destinées à une contemplation solitaire sur un plan horizontal, le regard en surplomb, mais se dressent à la verticale, leur assemblage recomposé au fil des expositions. Lise Duclaux propose alors d’autres récits, élaborant « une science du désordre et du transitoire, critique et insoumis à toute systématisation qui ne passerait justement pas par une expérience subjective12 ».

De la mise en mots à la mise en pages

Outre sa pratique du dessin et de la photographie, Lise Duclaux accompagne sa production visuelle de bribes de phrases, arrangeant là un inventaire de mots. Une forme d’indocilité se rejoue dans sa pratique expérimentale du langage artistique, scientifique et littéraire. De ses lectures, de conversations et de souvenirs épars, l’artiste procède à une digestion encyclopédique des langues scientifique et vernaculaire. En ne citant pas ses sources, en brouillant les pistes entre intertextualité et oralité, Lise Duclaux rompt encore davantage avec les codes académiques. Elle les subvertit par la fragmentation et la recomposition d’un texte désarticulé, dont la progression elliptique n’est pas sans rappeler les expériences graphiques collectives des artistes surréalistes autour du jeu du cadavre exquis. Dans le travail de Lise Duclaux, l’effet de spontanéité se retrouve dans les mots écrits à la main sur de petites feuilles aux bords arrondis, comme ayant été détachées d’un carnet de croquis ou d’un journal intime [Fig. 6]. Ratures et retouches exceptées.

Fig. 6 : Lise Duclaux, des êtres qui s’affectent une fleur qui apostrophe une abeille qui répond, exposition « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. (c) Lise Duclaux / photographie prise par Aliénor Bautru-Valois.

Fig. 6 : Lise Duclaux, des êtres qui s’affectent une fleur qui apostrophe une abeille qui répond, exposition « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. (c) Lise Duclaux / photographie prise par Aliénor Bautru-Valois.

De la même façon que les dessins accordent une large place à l’espace de réserve, les textes traduisent une volonté d’épure dans la présence plus ou moins massive du blanc de la page. Ces cartes-aphorismes maintiennent l’ambivalence entre un savoir populaire collectif, ses silences, ses débordements et ses formules usées et la pratique savante, contenue et codifiée des haïkus japonais. Du point de vue typographique, Lise Duclaux soigne aussi les contrastes. Les empâtements des lettres tracées au crayon noir à la main, la naïveté enfantine des caractères bien distincts malgré la stylisation, contreviennent à l’ordre régulier imposé par les lettres dactylographiées sans empâtements et imprimées mécaniquement en couleurs [Fig. 7]. Certaines affiches revêtent une uniformité de tons dans l’impression du texte, quand pour d’autres l’artiste a choisi un dégradé de couleurs aux nuances naturelles, d’ocre, de brun, de gris et de vert. Cette recherche d’une palette chromatique cohérente avec le monde végétal et qui pourrait avoir été mise au point à partir de pigments végétaux n’est pas sans rappeler le projet Chromophore (2023) du photographe Hideyuki Ishibashi. En se concentrant sur la biodiversité propre au paysage du bassin minier du Nord, l’artiste plasticien, actuellement en résidence au sein du réseau d’artconnexion, a quant à lui observé et prélevé les couleurs des plantes présentes sur chaque terril, avant de fixer l’image du lieu à la gomme bichromatée. Une image aussi instable dans le temps qu’est insaisissable, à l’œil nu, le rapport entre la fleur et l’abeille.

Fig. 7 : Lise Duclaux, « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. © Lise Duclaux.

Fig. 7 : Lise Duclaux, « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. © Lise Duclaux.

Le mouvement incessant entre deux vivants non humains que suspend Lise Duclaux dans son travail plastique trouve enfin une autre temporalité dans sa mise en récit. Après L’Observatoire des simples et des fous (2015-2017) ou encore Les errantes naturelles (2022), Lise Duclaux poursuit son travail éditorial autour des plantes spontanées dans un ouvrage, Prémices d’un livre à venir (2024), qui promet une nouvelle récolte d’informations. Une herborisation d’après exposition.

Bibliography

Grange Marion, Louw Bronwyn (dir.), Les migrations des plantes, Paris, Manuella éditions, 2024.

Haraway Donna, Vivre avec le trouble, trad. par Vivien García, Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2020.

Kakogianni Maria, Rouzin Marie, Ramankirahina Amalia, Surgeons et autres pousses, Romainville, Éditions Excès, 2022.

Molnàr Olivia, Raoul Aldwin, Atlas des plantes de mauvaise vie, Vevey, Hélice hélas éditeur, 2023.

Muratet Audrey, Muratet Myr, Pellaton Marie, Flore des friches urbaines, Dijon, Les presses du réel, 2022.

Ozanne Anna, « Focus : quand le temps élargit l’espace. La démarche exploratoire de Lise Duclaux », Facettes, vol. 3, 2017.

Spiteri Doriane pour artconnexion – centre d’art Lille, dossier de presse, octobre 2025.

Vodoungnon Eponine, « Les heures sont là, Olivia Hernaïz », Déméter, n13, 2025. URL : https://www.peren-revues.fr/demeter/2313 [consulté le 27 décembre 2025]

Zhong Mengual Estelle, Apprendre à voir. Le point de vue du vivant, Arles, Actes Sud, 2021.

Zhong Mengual Estelle, Peindre au corps à corps. Les fleurs et Georgia O’Keeffe, Arles, Actes Sud, 2022.

Notes

1 Eponine Vodoungnon, « Les heures sont là, Olivia Hernaïz », Déméter, n13. URL : https://www.peren-revues.fr/demeter/2313 [consulté le 27 décembre 2025]. Return to text

2 Voir Audrey Muratet, Myr Muratet, Marie Pellaton, Flore des friches urbaines, Dijon, Les presses du réel, 2022 et Olivia Molnàr, Aldwin Raoul, Atlas des plantes de mauvaise vie, Vevey, Hélice hélas éditeur, 2023. Return to text

3 Maria Kakogianni, Marie Rouzin, Amalia Ramankirahina, Surgeons et autres pousses, Romainville, Éditions Excès, 2022, p. 13-14. Return to text

4 Lise Duclaux a notamment exposé des éléments de ce projet lors d’une exposition collective au Museo Villa dei Cedri à Bellinzona (Suisse) en 2024 et lors d’une exposition particulière à la galerie Annie Gentils Gallery à Anvers (Belgique) en 2023. Return to text

5 Estelle Zhong Mengual, Peindre au corps à corps. Les fleurs et Georgia O’Keeffe, Arles, Actes Sud, 2022, p. 20. Return to text

6 Ibid., p. 21. Return to text

7 Proposé par Beth Dempster, ce néologisme a été repris par Donna Haraway dans Vivre avec le trouble, trad. par Vivien García, Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2020, p. 113-216. Return to text

8 Marion Grange, Bronwyn Louw (dir.), Les migrations des plantes, Paris, Manuella éditions, 2024, p. 24. Return to text

9 Voir Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir. Le point de vue du vivant, Arles, Actes Sud, 2021. Return to text

10 Doriane Spiteri pour artconnexion – centre d’art Lille, dossier de presse, octobre 2025, p. 4. Return to text

11 Anna Ozanne, « Focus : quand le temps élargit l’espace. La démarche exploratoire de Lise Duclaux », Facettes, vol. 3, 2017, p. 111. Return to text

12 Idem. Return to text

Illustrations

  • Fig. 1 : Vue générale de l’exposition Ces abeilles et ces flores indociles, 2025, artconnexion – centre d’art Lille. © Lise Duclaux.

  • Fig. 2 : Lise Duclaux, un bourdon terrestre plongeant à droite dans un crocus. crocus vernus, bombus terrestris, 2025, encre, crayon et peinture sur papier, dimensions inconnues. © Lise Duclaux. Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

  • Fig. 3 : Vue du schéma des ondes de vibration sur un mur, exposition « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. © Lise Duclaux.

  • Fig. 4 : Vue de la performance « Promenade sans bouger. La balade de la rose trémière » dans le cadre de l’exposition Les abeilles et les fleurs indociles, Annie Gentils Gallery, Anvers, 10 septembre - 29 octobre 2023. © Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

  • Fig. 5 : Lise Duclaux, compagnon rouge ivrogne des bois à la floraison dioïque, pucerons noirs, minuscule araignée inconnue et nymphe de coccinelle asiatique, 2025, encre, crayon et peinture sur papier, dimensions inconnues. © Lise Duclaux. Courtesy de l’artiste et Annie Gentils Gallery.

  • Fig. 6 : Lise Duclaux, des êtres qui s’affectent une fleur qui apostrophe une abeille qui répond, exposition « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. (c) Lise Duclaux / photographie prise par Aliénor Bautru-Valois.

  • Fig. 7 : Lise Duclaux, « Ces abeilles et ces flores indociles », artconnexion - centre d’art Lille, 2025. © Lise Duclaux.

References

Electronic reference

Aliénor Bautru-Valois, « « Ces abeilles et ces flores indociles », Lise Duclaux  », Déméter [Online], 14 | Hiver | 2025, Online since 30 janvier 2026, connection on 06 mars 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/demeter/2473

Author

Aliénor Bautru-Valois

Aliénor Bautru-Valois est doctorante contractuelle en histoire de l’art sous la co-direction de Marie Gispert à l’Université Grenoble Alpes (LARHRA-UMR 5190) et de Sophie Hatchwell (University of Birmingham). Son projet de recherche s’intitule : « Fleurs vivantes, fleurs coupées, fleurs peintes : pour une étude pluridisciplinaire des compositions florales en France et au Royaume-Uni (1890-1930) ». Les recherches qu’elle mène sont soutenues par le dispositif GATES (programme Matching PhDs) et s’insèrent au sein du projet FLOWER « Floral Legacies : Observing Women’s Ecoartistic Representations », en partenariat avec l’Université de Montréal. Aliénor Bautru-Valois est membre du collectif de recherche Studio Écocritique XIX, lauréat de la résidence INHALab 2026 avec le projet « Aux origines du regard écologique : les imaginaires du XIXᵉ siècle », qui vise à la valorisation des études environnementales et végétales en histoire de l’art. Avec Adèle Cassigneul, elle assure la coordination éditoriale de la revue de critique créative en ligne Outsider.

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