Introduction

Les vies successives d’une figure historique, ou la valeur d’universalité de l’individu

p. 1-13

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La longévité d’une « grande » figure est faite de bien des reniements. Si elle est capable d’impressionnantes traversées, parfois longues de plusieurs siècles, c’est par le jeu d’infléchissements conscients et inconscients que lui font subir les artistes, les auteurs, les légendes et les productions populaires. Conquérants et vaincus, hommes d’État et rebelles, fidèles et traîtres, ces figures renaissent inlassablement pour structurer de nouveaux récits ou pour se réincarner sur scène, dans des tableaux, dans des sculptures ; mais non sans changer de visage. L’éternel féminin que Cléopâtre est censée illustrer est à redéfinir avec chaque nouvelle représentation de sa prise de pouvoir, sa relation à César puis Antoine, sa fuite à Actium, son suicide. De non moins fécondes métamorphoses attendent Arminius/Hermann, ce chef de guerre des Chérusques qui infligea aux Romains une défaite mémorable au Ier siècle de l’ère chrétienne : après Tacite, Luther s’empare de ce légendaire Germain résistant au pouvoir de Rome ; Kleist y puise une inspiration comparable dans le contexte des guerres napoléoniennes ; et cette figure connaît actuellement de tardifs avatars dans les chansons de divers groupes de heavy metal. Si la grande figure historique remplit une fonction d’emblème, loin d’être immuable, elle ne cesse d’être reconfigurée par l’émergence de nouvelles valeurs qu’elle contribue, dans le même temps, à définir. Son ancienneté, en d’autres termes, n’est qu’un effet d’optique, de même que l’universalité à laquelle elle prétend. Plutôt que d’universalité, il faudrait parler de lisibilité : la grande figure incarne, formule, donne à voir les principes et les questionnements qu’une culture donnée veut mettre en avant. Mais elle permet aussi de mesurer le vieillissement et le renouvellement de ces questionnements.

L’article de Heta Aali, dans ce numéro, montre à quel point les rois et reines mérovingiens, en particulier les souverains chrétiens, ont servi la propagande monarchiste au XIXe siècle. Au prix de contorsions rhétoriques et de distorsions historiques, les figures de Clotilde, Clovis ou Radegonde allient indissolublement à la religion chrétienne la monarchie française, ainsi fondée en éternité. Ces figures une première fois enrégimentées dans la cause de la christianisation connaissent ainsi, au XIXe siècle, une seconde vie au service de la Restauration, puis de la monarchie de Juillet. Contre une histoire récente faite de heurts, soubresauts et ruptures, les figures mérovingiennes offrent une rassurante continuité de l’institution monarchique – c’est pourquoi nombre d’ouvrages édifiants font même place à une figure aussi problématique que Frédégonde, de peur d’introduire une rupture dans la belle ligne de fuite formée par la lignée de ces anciens rois « de France ».

Aali montre ainsi que Frédégonde remplit, dans certains ouvrages, une simple fonction de replâtrage, assurant un maillon supplémentaire dans la (fausse) continuité des souverains (dits) français. Si d’autres ouvrages lui accordent davantage d’attention, elle n’y est pas moins instrumentalisée, apparaissant comme un concentré de « barbarie franque » ou, au contraire, comme un rempart pour la civilisation française naissante contre l’influence néfaste de l’Austrasie ; comme une préfiguration de Marie-Antoinette, aristocrate étrangère opposée au peuple français, ou au contraire comme une plébéienne ayant commis la faute suprême de sortir de son rang. Comme le conclut l’article, il est stupéfiant de voir le nombre de représentations contradictoires qui peuvent s’attacher à une même personne.

Entre fixité et plasticité : le réinvestissement continu d’une trame établie

La constatation de l’extrême plasticité idéologique, esthétique et symbolique des figures historiques – qui ne sont pas toutes largement connues avant qu’elles soient réinvesties dans les lettres et les arts – donne lieu à un regain d’intérêt certain dans la recherche contemporaine. Aussi de nombreux ouvrages se donnent-ils actuellement pour objet de recenser et analyser les différentes vies d’une figure, notamment les essais récemment réunis par Laurence Mathey et Huguette Legros autour de la figure de Robert le Diable1, puis de Richard Sans Peur2 : le Moyen Âge, en particulier, apparaît comme un riche vivier d’acteurs historiques toujours prêts à endosser un nouveau rôle, au point que les éditions Klincksieck ont inauguré une collection spécifiquement vouée aux « grandes figures du Moyen Âge ». L’article de Caroline Cazanave s’inscrit lui aussi dans ce champ de recherche autour la grande figure médiévale et de sa reviviscence : il retrace la vie de Guillaume d’Orange jusqu’à sa fin (provisoire, bien entendu), c’est-à-dire jusqu’au dernier ouvrage consacré au personnage, datant du XXe siècle. Cazanave montre par quels infléchissements successifs le soldat et moine médiéval peut devenir l’interlocuteur possible d’une génération post-soixante-huitarde. À partir de représentations d’emblée biaisées s’élaborent d’autres représentations non moins biaisées – et non moins éclairantes. Cas le plus frappant peut-être, Caligula, exemplum particulièrement marquant dans la galerie composée par Suétone, connaît chez Camus une mue tardive et efficace, à laquelle l’article de Kinga Zawada est consacré. De tels exemples montrent la valeur heuristique de l’anachronisme, qu’il soit délibéré (par exemple lorsque Camus dépeint un Caligula nietzschéen) ou non (par exemple lorsque Frédégonde ou Clotilde deviennent, pour les besoins de la cause, reines d’un royaume encore inexistant, la France). Dès lors, il ne serait guère légitime de distinguer entre figures anciennes et modernes, ni du reste entre barbares et civilisés, avers et revers de la même médaille. L’enjeu est de créer un attachement ou au contraire un sentiment de répulsion susceptibles de lier les individus à un réseau de références et de « connaissances » partagées propres à une communauté.

À l’aune de cette fonction pédagogique et communautaire, on nous permettra une interrogation sur la figure particulièrement ambivalente du noble barbare qui, depuis les historiens romains jusqu’aux Western ou, plus récemment, au vaste domaine de la fantasie (et sans doute pourrait-on trouver d’autres exemples), peut à la fois raffermir et remettre en cause la civilisation qu’il défie. Pourquoi les harangues de ce barbare à ses troupes trouvent-elles place dans les œuvres d’éminents historiens ? S’agit-il simplement de se grandir en grandissant l’adversaire ? De concéder pour mieux réfuter ? Ou d’articuler une authentique et virulente critique, comme l’a fait Tacite dans la Vie d’Agricola en faisant parler Calgacus le fier Breton épris de liberté3 ? On ne se risquera pas à trancher en affirmant que tel auteur fait du barbare un porte-parole chargé d’articuler ses propres valeurs, tandis que tel autre le cantonnerait dans une fonction de faire-valoir, ou de repoussoir. Dans certaines œuvres, néanmoins, le barbare joue tout autre chose qu’un rôle marginal, et son discours n’est pas un simple faire-valoir. C’est le cas, notamment, dans nombre de romans de Walter Scott, ne serait-ce que dans le plus connu, Ivanhoe, où les Saxons vaincus par les Normands sont menacés de disparaître – tout comme, du temps de Scott, les Highlanders, au terme d’un long processus, voient leur culture menacée par une culture plus puissante. Loin de fournir une échappatoire à l’époque contemporaine, le roman historique de Scott formule pour le lecteur un questionnement actuel, les Saxons du XIe siècle devant accepter de perdre toute visibilité parmi les Normands – tandis que les Juifs n’ont même pas cette possibilité de se fondre, volens nolens, dans une communauté plus puissante4. La fascination qu’exerce le barbare, l’exclu, réside probablement dans l’alternative qu’il représente face à la communauté. Il souligne le rapport ambigu que cette communauté entretient avec elle-même et avec la figure qui est censée l’incarner.

Du reste, la communauté ne fait-elle pas un choix ambigu, dès lors qu’elle choisit, pour se représenter elle-même, pour formuler et promouvoir ses valeurs, une figure individuelle ? Nous nous étions interrogés, dans l’introduction au premier numéro de cette revue, sur cette tendance marquée à la personnalisation de l’Histoire, qui s’exprime aussi bien dans des biographies, des anecdotes réutilisées à loisir ou des vies d’hommes ou de femmes illustres. L’attention se porte sur des figures historiques individuelles qui fournissent une trame générale faite d’anecdotes plus ou moins connues, mais frappantes, et susceptibles d’entrer dans le cadre d’une démonstration qui sera intéressante, au sens où elle sollicite un rapport d’implication du lecteur, du fait même de cette individualité de façade. L’effet est connu. Pour reprendre un collaborateur anonyme de The North American Review en 1838, dans un de ses comptes rendus :

L’Histoire, dans sa conception la plus large, doit traiter des masses, qui […] ne peuvent guère émouvoir. […] Une nation, comme une corporation, ne semble pas avoir d’âme. […] Combien les sentiments excités par les vicissitudes d’un individu sont différentes [...] !5

L’auteur de ce compte rendu estime nécessaire d’« émouvoir » son lecteur, effet que seul l’individu, à ses yeux, est susceptible de produire : il est apparemment impensable d’éprouver une quelconque empathie pour une « nation » ou « des masses ». L’empathie, en d’autres termes, ne serait suscitée que si le lecteur se reconnaît dans ce qu’il lit, ce que garantit un récit centré sur un individu (quel qu’il soit) et sur une supposée nature humaine qu’on espère commune malgré les monstruosités dont les grandes figures sont parfois capables dans l’Histoire.

On peut, dès lors, se demander si l’individu n’est pas devenu, dans la culture qui est la nôtre, quelque chose de l’ordre d’un universel, en tout cas quelque chose d’universellement parlant ; et on doit se demander, dans ce cas, par quels processus et à quelle époque l’individualité a conquis une telle place. Force est de constater qu’elle est actuellement considérée comme une garantie d’authenticité, non seulement dans le cadre du roman historique (où le récit se centre sur un individu, ou un petit groupe d’individus, pour créer l’illusion d’un vécu à l’intention des lecteurs), mais aussi dans le vaste domaine de la fiction réaliste, ainsi que dans le sous-genre de la « fiction de l’intime ». Ce type de récit n’engage pas une interrogation sur sa véracité (le héros et ses aventures peuvent être fictifs). Comme dans les récits exemplaires inspirés de faits divers historiques qu’on peut légitimement considérer comme un ancêtre du genre6, une telle question devient secondaire ; plus exactement, à la suite de Serge Stolf, il est possible d’affirmer dans ce cas que « l’histoire offre moins la vérité des faits que la vérité potentielle des faits et des passions humaines »7.

Le fait et la figure historique sont vus comme autant de réservoirs d’exemples, ce qui implique un récit orienté vers son lecteur et ambitionnant de l’influencer. L’œuvre est alors considérée comme d’autant plus authentique qu’elle réussit à toucher ses lecteurs ; et ces lecteurs sont avant tout considérés comme des individus, susceptibles de se reconnaître dans les tribulations d’autres individus. Le roman historique semble considérer qu’un récit, quelle que soit sa véracité, reste inauthentique sans cette dimension individuelle fondamentale.

De la légitimité et de l’illégitimité de l’individu

Bien entendu, cela n’a pas empêché divers historiens, écrivains, cinéastes, de réfléchir à la possibilité de fonder l’histoire, ou de faire œuvre, à partir de peuples, de groupes, plutôt que de figures individuelles, mais on peut se demander si de telles tentatives ne restent pas isolées, cantonnées soit dans le domaine de la recherche universitaire, soit dans celui de l’art le plus exigeant – tandis que les arts populaires semblent bâtis sur ce principe d’individualité. Dans un contexte certes particulier, Soljenitsyne envisage pourtant la création d’une nouvelle littérature, dirigée vers les masses, et faisant l’économie de l’individu. Le projet est esquissé par un personnage secondaire du roman Le pavillon des cancéreux, une jeune femme nommée Aviette qui rend visite à son père, hospitalisé, et lui explique ses projets d’écriture :

Je ne vais pas perdre mon temps à traiter chaque personnage en particulier, ça n’en vaut pas la peine ! Le principe novateur que j’imagine est le suivant : je décrirai des collectifs en bloc, à gros traits. Parce que la vie, en définitive, elle est tout entière dans le collectif, elle n’est pas dans la personne prise individuellement.8

Est-il nécessaire de préciser que ce projet est d’emblée discrédité par l’opportunisme de celle qui le formule ? Soljenitsyne, sans refuser à ce personnage certains aspects sympathiques, en fait avant tout la représentante d’une classe – en l’occurrence une classe de privilégiés, choyée par l’État et soucieuse de ne pas lui déplaire. Aviette se révèle asservie à la voix de la collectivité au point de justifier les actes de délation, même erronés, parce qu’à ses yeux ils reflètent un « sentiment de classe » qui, lui, ne se trompe pas. Dans le même souffle, elle conseille à son père de se mettre au diapason des discours actuels (c’est-à-dire accepter d’entendre critiquer Staline, si douloureux que cela soit pour ce fidèle apparatchik). Ambitieuse et sans état d’âme, elle représente, on le comprend, un contre-modèle absolu pour Soljenitsyne sur le plan civique comme sur celui de l’écriture. Bien loin de rejeter comme une perte de temps la caractérisation individuelle des personnages, Soljenitsyne, au contraire, bâtit toute son œuvre sur ces vies individuelles à travers lesquelles se dessine l’histoire du XXe siècle. L’individu représente manifestement pour lui une valeur de résistance contre la collectivité, et en même temps un terrain à défendre contre les assauts de celle-ci.

C’est une revendication qu’émettent nombre de romans attachés à la représentation de l’histoire du XXe siècle, dont Vie et destin de Vassili Grossman ou Le docteur Jivago de Boris Pasternak, ou encore La storia d’Elsa Morante (1974), son dernier grand roman, véritable réquisitoire contre une histoire dont le seul effet est de broyer les individus. L’aspect de réquisitoire devient si possible encore plus explicite dans les mémoires que Sebastian Haffner, juriste allemand exilé au Royaume Uni, a rédigé en 1939 sous le titre Histoire d’un Allemand. Les premières phrases annoncent « un duel entre deux adversaires très inégaux : un État extrêmement fort, impitoyable, et un petit individu (« Privatmann ») anonyme et inconnu »9. Le « je » qui s’exprime au long de ces pages oppose sa résistance, si faible et si vaine soit-elle, à un État totalitaire. Le récit est surtout fait des échecs de cet individu, que la collectivité parvient, à maintes reprises, à incorporer malgré lui, notamment lors d’un épisode de service militaire où le « je » se voit noyé dans le « nous », comme l’auteur, du reste, ne manque pas de le souligner. L’écriture est ce par quoi Haffner espère reprendre possession de son histoire, l’histoire « d’un Allemand », l’individu ayant ici le rôle d’un rempart contre toutes les dépossessions collectives. En exergue de son livre, Haffner place deux citations :

L’Allemagne n’est rien,
mais chaque Allemand pris en lui-même est beaucoup.
(Goethe, 1808)

Et d’abord l’essentiel : Que faites-vous, en fait,
au sein de cette grande époque où nous vivons ?
Je dis « grande », en effet, car toujours une époque
me semble grande, où l’individu, pour finir,
n’ayant plus d’autre point d’appui que ses deux pieds,
et acculé par l’esprit du temps, aux abois,
doit (que ce soit nolens ou bien volens) penser
d’abord à rien de moins qu’à SOI !
Et le temps de reprendre haleine
suffit parfois – vous comprenez.
(Peter Gan, 1935)

Ces citations ne sont ni nettement identifiées (Haffner n’indique pas de quel écrit de Goethe la première est tirée, et attribue la seconde à un auteur peu connu10) ni commentées dans le texte qui suit, sans doute parce qu’elles parlent d’elles-mêmes.

On comprend que l’individu ait pu, pour Haffner et pour d’autres, apparaître à la fois comme terrain de bataille et force de résistance contre la collectivité. Mais ce rôle ne lui échoit-il pas aussi en dehors de contextes totalitaires ? La fascination pour l’individu – surtout pour le barbare, l’exclu – n’indique-t-elle pas le désir de se soustraire à la collectivité ? Il se peut que tout récit fondé sur une figure historique (grande ou petite) offre à ses lecteurs une bienfaisante échappée hors du collectif, l’Histoire acceptant enfin de s’ordonner autour d’un petit nombre de personnages.

Cela explique peut-être que Camus ait construit sa pièce Caligula sur un déséquilibre dramaturgique marqué, le personnage éponyme ne trouvant guère d’interlocuteur à sa mesure. D’un côté, une collectivité faite d’éléments interchangeables, à peu près dépourvus d’individualité, les « sénateurs » anonymes (identifiés tout au plus par un défaut ridicule) que Caligula transforme à son gré en « marionnettes » ; de l’autre, un individu charismatique, barbare qui plus est, refusant d’admettre ce qui est et le détruisant avec une jubilation nietzschéenne : si le spectateur est séduit, n’est-ce pas par le triomphe de l’individu sur la communauté ? Bien évidemment, Caligula est mis à mort par la société qu’il a défiée. Mais ce n’est pas nécessairement l’indice d’une défaite pour cet individu, qui au contraire s’impose en une ultime réplique (« À l’histoire, Caligula, à l’histoire ! »). En revanche, cette fin marque bien l’impossibilité de réconcilier le barbare et la communauté ; Caligula ne peut qu’être mis à mort par cette dernière – et il le sait, préparant même activement sa propre fin. Par quoi il rejoint, étrangement, les héros du renoncement, du retrait, de la retraite religieuse, motif récurrent dans les articles qui suivent (cf. le personnage de sainte Radegonde brièvement évoqué par Heta Aali, mais surtout Guillaume de Gellone dont Caroline Cazanave retrace le parcours).

Plus encore que les barbares (assez faciles à circonscrire, somme toute), ces héros qui accèdent à une forme de sagesse supérieure et se retirent du monde, ou dont le monde échoue à reconnaître la sagesse supérieure, portent une charge subversive beaucoup plus radicale que ne le serait n’importe quel affrontement. De même, l’article de Joselyn Fernandez évoque une retraite politique, celle de l’indépendantiste urugayen José Artigas, qui se retire en exil lorsque ses anciens compagnons abandonnent la cause qu’il défend. Il connaît alors une seconde vie dans les romans historiques d’Eduardo Acevedo Díaz. Ce qui séduit l’écrivain dans la figure d’Artigas est, bien entendu, la possibilité d’écrire l’histoire de l’indépendance uruguayenne. Mais on peut se demander s’il n’est pas, en outre, séduit par ce que le parcours d’Artigas a de farouchement individuel, voire individualiste – d’autant que l’Uruguay, pour devenir un état indépendant, a dû lutter contre le pouvoir espagnol mais aussi contre la volonté centralisatrice de Buenos Aires, puis contre le Portugal et sa colonie brésilienne, et enfin contre le Brésil devenu indépendant (dont l’Uruguay ne constituait qu’une province). Une indépendance conquise contre tant de communautés puissantes ne flatte-t-elle pas l’espoir de défendre les individualités, les particularismes, que ce soit ceux de la « Banda Oriental » (l’actuel Uruguay) dans l’œuvre d’Acevedo Diaz ou ceux des Highlands dans l’œuvre de Scott ? Si oui, l’échec d’Artigas ou de « Bonnie Prince Charlie »11, ou encore celui de Rienzi di Cola dans le roman de Bulwer Lytton, ne fait que confirmer la valeur hautement individuelle de leur trajectoire, ainsi préservée dans son unicité, sans se fondre dans la vie publique de leurs pays respectifs, témoignant d’une aspiration anachronique dont la légitimité doit être jugée justement au regard de l’histoire.

La figure historique, dès lors, et surtout la figure du barbare, de l’exclu, du solitaire, peut contribuer à rehausser la représentation qu’une culture souhaite donner d’elle-même, la formulation des valeurs qu’elle souhaite mettre en avant. Mais il se peut qu’elle tende aussi (peut-être dans le même temps) à miner ces valeurs, laissant entrevoir, de manière plus ou moins manifeste, un certain malaise dans la collectivité qui peut aller jusqu’au rejet d’elle-même. En somme, le succès de ces représentations multiformes, leur plasticité qui en fait des supports à des représentations artistiques et littéraires et à des choix esthétiques très divers, se comprend par l’interrogation qu’elles portent en leur sein, interrogation que le postmodernisme et peut-être la mondialisation ont exacerbée : à l’échelle d’un groupe de plus en plus large et plus écrasant, quelles sont les limites de l’action humaine ?

Notes

1 La Légende de Robert le Diable, du Moyen Âge au XXe siècle, dir. Laurence Mathey-Maille et Huguette Legros, Medievalia, Paradigme, Orléans, 2010. Return to text

2 « Richard Sans Peur, duc de Normandie. Entre histoire et légende », dir. Laurence Mathey-Maille et Élizabeth Gaucher-Rémond, Université du Havre, mars 2012, actes à paraître dans les Annales de Normandie. Return to text

3 La même harangue trouve la même fonction emblématique, associée à la figure d’Arminius, sous la plume de Boris Johnson, dans un pamphlet historique hostile à l’Union Européenne, The Dream of Rome, Londres, Harper Collins, 2006. Return to text

4 Cf. entre autres l’étude qu’Ann Rigney a consacrée à Ivanhoe dans son récent ouvrage, The Afterlives of Walter Scott : Memory on the Move, Oxford University Press, 2012, ouvrage auquel F. McIntosh a consacré un compte rendu dans ce numéro. Return to text

5 « Anonymous review of the Memoirs of the Life of Sir Walter Scott, Bart., by Walter Scott, J. G. Lockhart ; Recollections of Sir Walter Scott, Bart., by Walter Scott », North American Review, vol. 46, n° 99 (avril 1838), p. 431. Return to text

6 Que ce soit Alexandre Dumas, ou Walter Scott qui marque la parenté du roman historique et des histoires de crime (case stories) dans The Heart of Midlothian. Return to text

7 Serge Stolf, « Nouvelle et Histoire : incertitudes génériques dans les Novelle de Matteo Bandello », Cahiers d’études italiennes, n° 6 (2007), La Nouvelle italienne à la Renaissance, p. 83-124 (citation p. 92), mis en ligne le 15 novembre 2008, consulté le 27 octobre 2012, URL: http//cei.revue.org/857. Return to text

8 Aleksandr Isaevič Solženicyn, Le pavillon des cancéreux, chap. XXI, tr. Alfreda et Michel Aucouturier, Lucile et George Nivat, Jean-Paul Sémon, Paris, Julliard, 198, p. 388. Return to text

9 Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand (2002), nouvelle édition augmentée, tr. Brigitte Hébert, Arles, Actes Sud, 2003, p. 15 (Geschichte eines Deutschen, Stuttgart-Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2000, p. 9). Return to text

10 Peter Gan, qui comme Sebastian Haffner avait une formation de juriste, abandonna le droit pour devenir écrivain, journaliste, éditeur et traducteur ; il s’exila en 1938. Return to text

11 Surnom de Charles Stuart, petit-fils du roi d’Angleterre Jacques II. Ce dernier, détrôné en 1688, mais considéré par nombre d’Anglais et d’Écossais comme le souverain légitime, faisait planer sur le pays la menace permanente d’une nouvelle guerre civile (menace aggravée par l’appui qu’offrait à Jacques II son cousin germain Louis XIV). La cause des Stuart trouva un champion particulièrement charismatique en Charles Stuart, appelé aussi « Bonnie Prince Charlie » ou le « Jeune Prétendant ». Mettant à profit diverses causes de mécontentement (religieuses et politiques), particulièrement en Écosse, il prit la tête de la dernière grande insurrection des Jacobites en 1745, qui après une foudroyante progression vers le sud finit par être, non sans mal, écrasée, et très durement réprimée. Telle est la toile de fond de nombreux romans (au premier chef Waverley de Scott, mais aussi Kidnapped de R. L. Stevenson, et bien d’autres encore). Return to text

References

Bibliographical reference

Alison Boulanger and Fiona McIntosh-Varjabédian, « Introduction », Grandes figures historiques dans les lettres et les arts, 2 | -1, 1-13.

Electronic reference

Alison Boulanger and Fiona McIntosh-Varjabédian, « Introduction », Grandes figures historiques dans les lettres et les arts [Online], 2 | 2013, Online since 23 avril 2013, connection on 23 mai 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/figures-historiques/131

Authors

Alison Boulanger

Université Lille 3-Alithila

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Fiona McIntosh-Varjabédian

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