Poètes et prophètes : figures de dirigeants dans U.S.A. de John Dos Passos et Novembre 1918 d’Alfred Döblin

DOI : 10.54563/gfhla.351

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Depuis le firmament le poète nouveau descend
Ici-bas pour de hautes et terrestres actions. […]

Le poète ne rêve plus dans des baies bleues.
Il voit galoper hors des cours de clairs essaims.
Son pied recouvre les cadavres des réprouvés.
Sa tête se dresse pour accompagner les peuples.

Il sera leur guide. Il annoncera.
La flamme de son verbe sera musique.
Il fondera la grande ligue des États.
Le droit de l’humanité. La République.

Walter Hasenclever, « Le poète politique »1

Dans l’entre-deux-guerres, à la faveur des crises qui ont secoué l’Allemagne, nombreux sont les artistes qui, comme le poète et dramaturge Walter Hasenclever, affirment que les arts doivent jouer un rôle essentiel dans la refondation de leur pays. L’économie et la politique restent à leurs yeux très secondaires, comparées à l’esprit, au « verbe », qui sont appréhendés comme des forces divines, seules capables de régénérer un monde dévasté. Ces artistes rejoignent la vaste cohorte des philosophes, prédicateurs religieux, chantres de la culture physique, etc., qui, selon Sebastian Haffner, pullulent à chaque crise et se posent en « rédempteurs »2. Il va sans dire que les rédempteurs en question exhibent la plus grande diversité possible en termes d’engagement (ou de désengagement) politique. Sur un point, toutefois, ils se rejoignent : sur la nécessité d’un « guide », pour citer Hasenclever, un terme qui paraît rétrospectivement lourd de menaces.

Le propos de cet article n’est pas de lire, dans des œuvres de l’immédiate après-guerre, la préfiguration du fascisme ou du nazisme à venir3, mais de se demander ce que devient cette figure de guide et prophète dans des textes plus tardifs, écrits par des auteurs qui ne pouvaient plus ignorer le danger qu’elle recèle. Le sujet mériterait, du reste, une étude beaucoup plus approfondie, incluant nombre d’œuvres auxquelles le présent article devra se contenter de faire de brèves références. Il portera principalement sur les trilogies U.S.A. de Dos Passos4 et Novembre 1918 de Döblin5, rédigées alors que le totalitarisme s’étendait et se fortifiait, donnant naissance à de nouveaux conflits.

L’approche de la Seconde Guerre mondiale a inspiré à Döblin et Dos Passos des œuvres qui se penchent sur la Première, et sur les mois qui l’ont suivie. Les auteurs montrent, d’une part, que les traités internationaux conclus après le conflit ont préparé le suivant. Mais d’autre part, la Première Guerre mondiale et l’immédiate après-guerre intéressent Döblin et Dos Passos en elles-mêmes, et non pas seulement en tant que matrices du présent : étudier cette période, c’est toucher au cœur du problème, surtout en ce qui concerne le rôle du chef, et c’est cet aspect qui retiendra notre attention.

Lorsque le pays ébranlé part à la dérive, le salut est-il à chercher du côté d’un dirigeant visionnaire ? Döblin et Dos Passos, comme nombre d’écrivains dans l’entre-deux-guerres, s’intéressent à diverses figures historiques (chefs d’états, chefs militaires, chefs politiques ou syndicaux) qui acquièrent, en période de crise, une aura spirituelle comparable à celle qu’esquisse Hasenclever. Mais ils arrivent à un verdict pour le moins mitigé, car ces figures apparaissent pour beaucoup comme des victimes sacrificielles, certes admirables, mais au fond peu influentes. À l’inverse, lorsqu’un chef se montre capable de s’imposer en temps de crise, c’est en usant de moyens inquiétants, au premier plan un verbe séducteur dont les auteurs soulignent les dérives possibles. Dès lors, le dirigeant paraît pris en étau entre deux formes d’échec : le sacrifice, d’une part, et une tentation irrationnelle et antidémocratique, de l’autre.

Éloge des vaincus

Dans U.S.A. de John Dos Passos, les figures de chefs abondent. L’auteur émaille sa trilogie de biographies qui relatent la vie de différentes personnalités, syndicalistes (Gene Debs, Bill Haywood), hommes d’État (La Follette, Bryan, Teddy Roosevelt, Woodrow Wilson), magnats de l’industrie (Taylor, Ford, Carnegie), de la banque (John Pierpont Morgan) et de la presse (William Randolph Hearst), mais aussi inventeurs (Edison, les frères Wright), architectes (Frank Lloyd Wright) ou artistes (Rudolph Valentino, Isadora Duncan). Ce qui relie ces plages quelque peu disparates est avant tout une réflexion sur le pouvoir (politique et économique).

Le caractère fortement politique de ces biographies a été relevé par de nombreux critiques, qui estiment qu’elles inscrivent Dos Passos dans une tradition d’essayistes américains chez qui la biographie revêt un caractère politique et polémique très marqué6. L’écrivain lui-même a consacré plusieurs années de sa vie à une biographie de Jefferson. Il souligne aussi que d’autres, avant lui, ont perçu l’intérêt de ce genre comme plate-forme politique : les hommes politiques qu’il évoque dans U.S.A. y recourent volontiers pour formuler leur analyse de l’histoire et de l’État. Dos Passos relève ainsi que Wilson aime lire la Vie de Washington de Weems et rédige lui-même un essai sur Bismarck7. Quant à Teddy Roosevelt, « Il écrivit une biographie d’Oliver Cromwell auquel on disait qu’il ressemblait »8. Écrire la biographie d’un dirigeant, c’est réfléchir à sa conception du pouvoir, et implicitement ou explicitement, formuler la sienne propre. Döblin, de même, relève que Wilson a écrit « un essai sur Pitt, l’Anglais, qui avait organisé la résistance contre Napoléon, ce tyran des temps modernes, prodigue de l’énergie de son peuple »9 : implicitement, Wilson s’envisage comme un équivalent contemporain de Pitt, protégeant les peuples des tyrannies sanguinaires qui se sont déchaînées lors de la Première Guerre mondiale. Sans partager nécessairement cette lecture, Döblin juge le choix de Pitt significatif et susceptible d’éclairer l’action de Wilson, incitant son lecteur à relever le caractère programmatique de cet essai. Par extension, le lecteur est incité à porter le même regard sur les biographies que lui-même, Döblin, consacre à différents chefs militaires (Ludendorff, Hindenburg) ou politiques (Woodrow Wilson, Georges Clémenceau), ainsi que sur les épisodes qui, au sein de la diégèse, mettent en scène Ebert, Scheidemann, Kurt Eisner, Karl Liebknecht ou Rosa Luxemburg, le maréchal Foch, Poincaré, le roi d’Italie, et bien d’autres.

Ainsi les dirigeants, leur pratique et leur théorie du pouvoir, sont des questions qui occupent le premier plan dans ces deux trilogies. Pour autant, les dirigeants jouent-ils un rôle de premier plan dans l’histoire ? Les deux auteurs ne cachent pas leur scepticisme. Dans U.S.A., selon un critique, « un romancier qui se présente comme politique nous montre, exemple après exemple, la futilité de toute action politique »10. Un autre critique pointe « l’incapacité de [Dos Passos] à accorder son exigence d’une action personnelle à sa conviction qu’une telle action est réduite à l’inutilité par les meules inexorables de la machine de l’histoire. »11 Ce diagnostic s’applique aussi à Döblin. Son œuvre, sous-titrée Une révolution allemande, met l’accent sur les forces contre-révolutionnaires, au premier chef le Haut Commandement militaire qui, selon Döblin, a dès le premier instant opéré un retrait tactique, laissant le nouveau gouvernement prendre les rênes afin de pouvoir lui faire, in fine, porter la responsabilité de la défaite12. Dans le roman, Groener, le Grand Quartier-maître général, en qui Döblin voit le chef des officiers et des forces contre-révolutionnaires, négociant secrètement avec Ebert et tirant les ficelles dans l’ombre, s’exprime en toute franchise sur cette stratégie :

Die Entente wünscht uns nicht, und wir sind in der Tat unfähig, mit ihr zu verhandeln. Ich lehne auch strikte ab, in dem Zustand, in dem wir uns befinden, mit dem Feind zu verhandeln. Stellt sich Ebert vor uns, so haben wir nur Grund, ihm zu danken. […] unsere Parole ist : handeln, aber alles vermeiden, was nach eigenem Handeln aussieht.13

L’Entente ne veut pas de nous, et de fait nous sommes incapables de négocier avec elle. Pour ma part d’ailleurs, vu la situation dans laquelle nous nous trouvons, je refuse net de négocier avec l’ennemi. Si Ebert nous sert de bouclier, nous ne pouvons que le remercier. […] notre devise est : agir mais éviter tout ce qui pourrait faire croire que nous agissons de notre propre chef.14

Groener considère Ebert comme un simple écran devant les manœuvres militaires (« Stellt sich Ebert vor uns »), et n’a pour Wilson qu’un qualificatif similairement méprisant : « En quoi ce paravent (dieser Wandschirm) nous concerne-t-il ? »15 Le dirigeant joue ici un rôle de pure façade, propre à masquer les manœuvres militaires.

Ebert, pour sa part, accepte sans illusion de faire alliance avec les militaires, dans l’espoir de retourner la situation à son avantage. Döblin fait de lui, comme de Scheidemann et Noske, un portrait chargé, les représentant comme superficiellement socialistes et essentiellement opportunistes. Dans cette configuration, tout est instrumentalisé, surtout les Spartakistes qui deviennent le repoussoir commun du Haut Commandement et du gouvernement, le ciment de leur alliance désastreuse et la victime expiatoire qu’ils immolent sans état d’âme. Dès lors, comment les chefs révolutionnaires pourraient-ils se flatter de changer l’histoire, de mettre fin au cycle infernal des guerres ? Döblin suggère l’inéluctabilité de leur échec, y compris par l’onomastique, lorsqu’il annonce un affrontement entre un sanglier et un écureuil16. Les Spartakistes ont du reste choisi un nom commémorant une révolte d’esclaves sans doute exaltante mais écrasée par le pouvoir. Leurs chefs apparaissent comme des condamnés en sursis, des figures sacrificielles, Döblin faisant une place toute particulière à Karl Liebknecht17 et à Rosa Luxemburg, protagonistes de la dernière partie.

Ces chefs apparaissent dès lors comme des victimes de la marche de l’histoire, plutôt que comme des forces capables de l’infléchir. Le cas de Woodrow Wilson est intéressant : lorsque Döblin le fait entrer en scène, au début du volume II.2 (Retour des troupes du front), il est le président d’un pays prospère et victorieux ; pourtant, il ne savoure pas cette victoire, jugeant que les tensions présentes mèneront inéluctablement à la reprise des hostilités, si elles ne sont apaisées. Il souhaite promouvoir la Ligue des Nations, l’internationalisme et le pacifisme au moment où, il le constate, les ressentiments nationaux sont particulièrement exacerbés18. La politique qu’il appelle de ses vœux se heurte aux résistances qui s’élèvent aux États-Unis (où le Congrès lui est majoritairement hostile) et en Europe. Sa clairvoyance ne lui permet pas de dévier le cours des événements. À la fin de ce même volume, confronté à l’intransigeance des Français et des Italiens, il mesure pleinement l’échec de ses espoirs ; après quoi Döblin relate son retour aux États-Unis, ses ultimes tentatives, sa défaite politique et son délabrement physique. Ce personnage, qui entre en scène auréolé de prestige, se voit progressivement dépouillé de toute illusion, de toute possibilité d’action. Mais de fait, dès son arrivée en Europe, le vers est dans le fruit :

Am Freitag, dem Dreizehnten – der neue Weltrichter war abergläubisch und achtete auf solche Daten –, betrat Wilson unter dem Donner der Brester Hafenbatterien das Festland. Dreißig Zerstörer und zehn Panzerkreuzer hatten sich versammelt, um ihn zu empfangen. Die « Pennsylvania » trug die Flagge des Vizeadmirals Mayo, die « Wyoming » die des Admirals Sims. Es waren noch da die amerikanischen Kriegsschiffe « Utah », « Oklahoma », « Arizona », « New York », « Texas », « Florida », « Arkansas ».19

Le vendredi 13 – le nouveau juge du monde était superstitieux et faisait attention à ces dates – Wilson posa le pied sur la terre ferme, sous le tonnerre des batteries du port de Brest. Trente destroyers et dix cuirassés étaient rassemblés pour l’accueillir. Le Pennsylvania battait pavillon du vice-amiral Mayo, le Wyoming celui de l’amiral Sims. Les navires de combat américains l’Utah, l’Oklahoma, l’Arizona, le New York, le Texas, le Florida, l’Arkansas se trouvaient là également.20

Sans partager la superstition que Döblin attribue au personnage, on peut s’intéresser à son impressionnante escorte. Fidèle à lui-même, Döblin a dû, pour constituer cette liste de navires, s’appuyer sur diverses sources non encore identifiées. On peut en revanche affirmer avec certitude qu’il ne souhaitait pas simplement démontrer son érudition : il a placé en tête de liste l’Utah, l’Oklahoma et l’Arizona, trois unités spectaculairement détruites lors de l’attaque-éclair de Pearl Harbour21. Il nomme également le Pennsylvania, l’un des rares navires peu endommagés ce jour-là22. Quant aux autres navires, à l’exception du Florida (démantelé dans les années trente), ils durent reprendre du service durant la Seconde Guerre mondiale23. Le président américain se voit escorté par des noms lourds de signification, renvoyant non seulement aux épreuves de la Grande Guerre, mais à celles qui doivent encore s’abattre sur la marine américaine ; il est littéralement cerné par les signes de son échec.

Dos Passos, de même, se fait l’historien d’un combat non seulement inégal, mais (d’après lui) déjà perdu : aucun n’individu, aucun événement n’échappe à l’emprise des grands groupes économiques qui régissent le pays. C’est ce que démontrent les différentes plages biographiques de la trilogie, qui ne cherchent pas seulement à relater la vie d’un individu en suggérant ses traits de caractère dominants, mais à présenter les théories sociales et historiques de l’auteur, en l’occurrence l’emprise des trusts. Même la mort de Rudolph Valentino (par exemple) devient l’occasion d’un spectacle soigneusement orchestré par l’industrie cinématographique. Les grands inventeurs ne font pas exception : l’envol des frères Wright est destiné à nourrir la Bourse, l’industrie et l’armement24 ; Edison et Steinmetz, esprits supérieurs, travaillent au service de compagnies tentaculaires dont ils ne représentent qu’un rouage25. Les moindres aspects de la vie quotidienne s’avèrent déterminés par ces compagnies qui contrôlent les banques, les chemins de fer, les utilities (eau, gaz et électricité), les mines, le commerce des fruits, le cinéma et les journaux.

L’intérêt de Dos Passos pour ces meneurs ne signifie pas qu’il oublie la collectivité pour se consacrer à des figures individuelles et charismatiques : bien au contraire, il lui paraît extrêmement problématique que le sort des masses dépende à ce point des décisions et des intérêts de quelques hommes, dont il représente le pouvoir comme une forme de confiscation et de trahison. La conquête du pouvoir semble entraîner la perte de valeurs fondamentales, comme l’illustrent, dans U.S.A., quelques parcours emblématiques : Teddy Roosevelt prétend combattre les trusts au nom du peuple26, mais c’est une simple posture ; William Randoph Hearst affirme être le représentant du peuple et le pourfendeur des trusts27, mais prêche la répression impitoyable des « rouges »28 et soutient Hitler, une fois l’âge venu29. Woodrow Wilson combat les grandes puissances économiques durant la première partie de sa carrière, mais devient leur meilleur appui à partir du moment où, reniant ses promesses électorales, il fait entrer les États-Unis en guerre. Le parcours le plus symptomatique est sans doute celui de Taylor, d’abord « ouvrier parmi les autres ouvriers », qui passe « de l’autre côté de la barrière, du côté de la direction » et se confond, aux yeux de ses anciens camarades, avec le système qui les maintient en esclavage30.

Comme l’exprime Jean-Pierre Morel31, les plages biographiques de la trilogie visent à relater l’histoire des États-Unis sous la forme d’une inversion catastrophique des valeurs initiales, d’une trahison de la démocratie et du peuple. Le point culminant de cette trahison est l’entrée en guerre, en 1917, qui scelle la fin des idéaux américains et le triomphe des spoliateurs. En effet, pour Dos Passos, cette décision est motivée avant tout par les intérêts de grands groupes et, au premier chef, la banque Morgan32 ; non seulement la guerre fait prospérer leurs affaires, mais elle leur offre l’occasion d’emprisonner ou de réduire au silence leurs opposants. Ce propos trouve un écho dans d’autres parties de la trilogie. Le narrateur anonyme des segments « L’œil-caméra » considère qu’une lutte sans merci oppose exploiteurs et exploités :

all right we are two nations

America our nation has been beaten by strangers who have turned our language inside out who have bought the laws and fenced off the meadows and cut down the woods for pulp and turned our pleasant cities into slums and sweated the wealth out of our people […]33

d’accord nous sommes deux nations

l’Amérique notre nation a été vaincue par des nouveaux venus qui ont acheté les lois clôturé les prairies coupé les arbres pour faire de la pâte à papier transformé nos agréables cités en taudis et fait suer notre peuple pour s’enrichir […]34

Les deux partis, selon ce passage, relèvent de « deux nations » différentes, et l’une d’entre elles, l’Amérique authentique (définie par des valeurs de démocratie et de liberté), est menacée de défaite et de disparition35. Dos Passos va jusqu’à affirmer, plus d’une fois, que cette disparition est consommée, que la résistance, pour héroïque qu’elle soit, est condamnée à l’échec ; de sorte que La Follette, à la fin de sa biographie, est qualifié d’« orateur haranguant depuis le capitole d’une république perdue »36.

Parmi les dirigeants dont Dos Passos retrace le parcours, rares sont ceux qui résistent à la prise de pouvoir des trusts, rares sont ceux qui restent fidèles aux valeurs démocratiques proclamées ; il s’agit avant tout des pacifistes (le sénateur La Follette, le pamphlétaire Randolph Bourne), des syndicalistes (Gene Debs, Bill Haywood, Joe Hill, Wesley Everest), des révolutionnaires et de leurs sympathisants (Jack Reed, Paxton Hibben, Thorstein Veblen). Ces opposants qui défendent les libertés individuelles représentent aux yeux de Dos Passos les véritables héritiers des Pères fondateurs, mais aussi les victimes d’un processus historique impitoyable par lequel la nation a tourné le dos à ses principes. Ils sont condamnés à la liquidation, symbolique ou réelle, et leurs biographies représentent un sombre « martyrologue, véritable inventaire des causes perdues »37. En d’autres termes, John Dos Passos réserve sa sympathie à des chefs vaincus, tentant d’aller à rebours de l’histoire pour être impitoyablement emportés par elle. Il est paradoxal que ce soit précisément ces vaincus de l’histoire qui, à ses yeux, incarnent l’essence de leur pays.

Une démarche comparable pousse Albert Cohen à composer, au début et à la fin de son exil londonien, deux textes exaltant la conduite des Anglais durant les heures les plus sombres, et particulièrement celle de leur charismatique premier ministre : « Angleterre » (paru le 20 juin 1941 dans La France Libre) et « Churchill d’Angleterre » (paru en 1943). Il est significatif que Cohen adresse un chant d’amour à l’Angleterre (et à la France) dans un temps de souffrances. Pour lui, l’Angleterre advient pleinement à elle-même, non par ses conquêtes coloniales ou industrielles, mais à travers l’épreuve, l’isolation, la douleur. Ces deux textes se rattachent par là-même à une réflexion développée dans l’ensemble de son œuvre, où Cohen marque sa méfiance envers la puissance, opposant systématiquement l’exaltation de la force conquérante, de la vitalité naturelle et animale, à la véritable humanité qui est, à ses yeux, faible et antinaturelle38. La transmission des tables de la Loi sur le mont Sinaï représente pour lui l’acte fondateur de cette humanité ; le peuple juif, « peuple d’antinature »39, a la lourde charge d’en incarner les valeurs, de refuser la loi naturelle (ou réputée telle) pour incarner une loi plus haute. Dans « Churchill d’Angleterre », les Anglais se voient transmettre cette charge sacrée, tandis que Churchill s’assimile à Moïse :

[Churchill] leur dit que s’ils ne désespèrent pas en leur péril, ils sauveront le monde par eux redevenu humain. Tandis que Hitler rugit à ses tondus des promesses animales de conquêtes et d’esclaves, Churchill pose une couronne humaine de mission sur la tête d’Albion aux tresses de miel et aux proéminentes dents éblouissantes. Lui tendant l’épée, le seigneur et prophète lui montre ce futur butin digne d’elle, le bonheur de la terre reprise à la bête et rendue à l’homme qui naquit au tonnerre de Sinaï.40

On reconnaît là les accents bibliques et épiques que Cohen affectionne, jamais dénués d’ironie (« Albion aux tresses de miel et aux proéminentes dents éblouissantes »). Mais cette ironie n’entache pas la « couronne humaine de mission » qui auréole les habitants de son lieu d’exil. Le texte « Angleterre » est d’ailleurs scandé par le leitmotiv « Victoire de l’homme »41. Les Anglais sont investis de cette valeur humaine fondamentale, par lesquels ils se rattachent au peuple d’Israël, à la figure de David affrontant Goliath42, et par-delà, à la communauté fraternelle des dépossédés, des pauvres et des faibles43.

Rien d’étonnant, dès lors, si Cohen représente les Anglais comme des enfants44, y compris les soldats, voire Churchill lui-même45. Même les reproches (stéréotypés mais savoureux) qu’il adresse à la gastronomie anglaise renforcent ce caractère enfantin :

(Sous une couche blanche qui n’est pas de la crème et qui n’est pas sucrée et qui est peut-être du bismuth ou du bicarbonate de soude, la dent étonnée du voyageur hardi rencontre du pain, du vrai pain dont je reconnais qu’il est humide et qu’il pourrait être doux. Censément que ça sera un gâteau, dit l’enfant à son pâté de sable.)46

L’imagination enfantine investit l’objet, inversant le défaut en qualité, la faiblesse en force ; deux pages plus loin, Cohen donne un nouvel exemple – toujours d’ordre gastronomique – de cette disposition enfantine et, partant, profondément humaine :

(Oui, c’est le dessert, cette colle, et tout prêt à être mangé. Cette ravissante friandise […] a parfois un goût violent de médicament ou, plus souvent, il est équitable de le reconnaître, pas de goût du tout. Mais elle est terriblement jaune ou rubis et c’est ce qui importe à cette jeune race. Plus c’est couleur et plus c’est bon, disait un enfant que je connais. […] Il faut le génie transfigurateur de l’enfance pour aimer ces gelées qui sont de l’eau solidifiée mais tiède et pour se contenter de couleurs et de formes. Donnez un bout de bois à un enfant, il en fera un soldat.)47

Feignant d’oublier que ces denrées insipides résultent en grande partie des contraintes du rationnement, Cohen les revêt d’une dimension éthique, faisant d’elles les porte-paroles de la faiblesse, de la poésie et de l’antinature (le bicarbonate de soude comme substitut artificiel de la crème).

Pourtant, et sur ce plan aussi ces textes s’avèrent très caractéristiques de l’auteur, Cohen n’est pas dépourvu d’ambiguïté en ce qui concerne le culte de la force et de la virilité, comme en atteste cette présentation de Churchill :

Dès qu’il entre au gouvernement, une voix nouvelle se fait entendre. Une voix de costaud. Il ne parle pas, comme d’autres, avec une discrète et pâle élégance, toute en sourdine. L’Angleterre enfin entend un homme. Un engueuleur sacré est monté sur l’autel. Enfin un robuste parle, sans mâcher ses mots […].48

Ici, le terme « homme » ne renvoie manifestement pas à l’humanité et à l’antinature ; les valeurs célébrées sont bien celles de la virilité. Si Cohen, un peu plus bas, associe ce substantif « homme » à des termes plus conformes à son idéal d’humanité (« Enfin l’émouvante voix d’un homme »), il poursuit immédiatement après : « Enfin une trompette guerrière perce la langueur des premiers mois d’une guerre encore neurasthénique et que d’autres menaient sans conviction »49. Dans cette phrase, la faiblesse n’est plus une valeur essentielle de l’humanité mais un état clinique (« neurasthénique ») que le dirigeant doit contrer avec sa vigueur « guerrière », rhétorique caractéristique des partis antidémocratiques et, en particulier, du nazisme. On peut s’étonner de voir Cohen reprendre des catégories qu’il dénonce ailleurs avec tant de véhémence. La grandeur de Churchill est, selon l’écrivain, de mettre la force virile au service de l’humanité et de l’âme. Mais ce chef idéal présente une troublante ressemblance à sa contrepartie cauchemardesque, au point que Cohen juge nécessaire d’introduire une distinction à propos du menton de Churchill, « qu’il a considérable – mais non surajouté comme celui du bouffi Mussolini, tout affreux de mégalomaniaque acromégalie, qui enrage d’être petit et qui porte des talons intérieurs dans ses bottes »50. On le voit, une marge étroite, bien que décisive, sépare ces deux mentons. La force est inévitablement suspecte – ce qui explique peut-être que Cohen ne s’attarde pas sur Churchill une fois la victoire acquise, tandis que Dos Passos et Döblin marquent davantage de distance envers les figures de conquérants qu’envers celles des vaincus.

Prophètes, hypnotistes, magiciens

Dans la représentation qu’en fait Cohen, le premier ministre anglais présente un autre point commun avec les dirigeants totalitaires qu’il combat : il exprime l’essence de son pays, se confondant avec lui au point de créer une entité symbiotique, « Churchill d’Angleterre ». C’est en ces termes que Cohen dépeint la relation entre le pays et son dirigeant :

Ô mon prophète et homme d’amour, tu m’as tant aimée que tu m’as trouvée la plus belle et que, par la force de ton amour, tu m’as, en vérité, faite la plus belle. Et voici, je suis ta fille et la renée de ton amour. Tu m’as tant aimée que tu m’as donné une âme, lui dit sa nation reconnaissante. Et ceci est la plus grande parole d’amour que nation ou femme puisse dire à prophète ou époux. Si tu n’étais déjà grande, je n’aurais pu te faire grande, et l’âme que je t’ai donnée, tu l’avais de toute éternité, répond le prophète à sa nation.51

En vertu de cette métaphore traditionnelle, voire traditionaliste, du pays comme femme aimée, les rôles sont nettement hiérarchisés52 : non seulement l’élément masculin (à la fois père et époux) domine l’élément féminin, mais il lui donne son âme. Cette conception de l’âme, par ailleurs, ne manque pas d’intérêt : « mystère » au sens plein du terme, elle est à la fois ce qui est de tout temps présent et ce qui doit être éveillé à soi. Le dirigeant doit, selon Cohen, être ce prophète, ce « poète »53, cet amoureux dont la puissante rhétorique éveille l’âme du peuple ; tel est sans doute le rôle que Cohen assigne à son propre chant.

Une exigence similaire est formulée dans Ulysse de Joyce. Au cours de l’épisode « Éole », un personnage secondaire, le professeur MacHugh, cite de mémoire un discours (authentique) prononcé en 1901 par John F. Taylor, figure de proue de l’indépendance irlandaise. Taylor souhaitait promouvoir le renouveau de la langue irlandaise, proposition vivement critiquée à ses débuts ; comme le résume MacHugh, « Nous étions faibles, par conséquent sans valeur. »54 Mais Taylor parvient à retourner cette faiblesse en force, ce qui lui vaut l’admiration de MacHugh, des auditeurs de ce dernier et, implicitement, de Joyce lui-même, qui intègre le discours tout entier à sa fiction. Taylor fait lui aussi un appel stratégique à la figure de Moïse, imaginant les propos que pourrait lui adresser un grand prêtre égyptien plein de morgue :

Why will you jews not accept our culture, our religion and our language ? You are a tribe of nomad herdsmen : we are a mighty people. You have no cities nor no wealth : our cities are hives of humanity and our galleys, trireme and quadrireme, laden with all manner of merchandise, furrow the waters of the known globe. You have but emerged from primitive conditions : we have a literature, a priesthood, an agelong history and a polity. […] You pray to a local and obscure idol : our temples, majestic and mysterious, are the abodes of Isis and Osiris, of Horus and Amon Ra. Yours serfdom, awe and humbleness : ours thunder and the seas. Israel is weak and few are her children : Egypt is an host and terrible are her arms. Vagrants and daylabourers are you called : the world trembles at our name.55

Pourquoi vous les juifs n’acceptez-vous pas notre culture, notre religion et notre langue ? Vous êtes une tribu de pasteurs nomades ; nous sommes un peuple puissant. Vous n’avez ni cités ni richesses aucunes : nos cités sont des ruches d’humanité et nos galères, trirèmes et quadrirèmes, chargées de toutes sortes de marchandises, labourent les eaux du monde connu. Vous venez à peine d’émerger de l’état primitif : nous avons une littérature, une prêtrise, une histoire séculaire et une constitution politique. […] Vous priez une idole locale et obscure : nos temples, majestueux et mystérieux, sont les demeures d’Isis et Osiris, d’Horus et Amon Râ. À vous la servitude, la crainte et l’humilité : à nous le tonnerre et les mers. Israël est faible et peu nombreux sont ses enfants : l’Égypte est une multitude et redoutables sont ses armes. Vagabonds et journaliers, voilà comment on vous appelle : le monde tremble devant notre nom.56

La comparaison est transparente : l’Égypte figure ici l’Empire britannique, notamment par les allusions à sa puissance maritime, tandis que les juifs, « pasteurs » et « journaliers » insignifiants, représentent tout aussi clairement les Irlandais. Taylor ne cherche pas à nier la faiblesse de ces derniers ; il l’accentue, tout comme MacHugh qui signale le délabrement physique de Taylor au moment où il prend la parole57. Comme les Hébreux en Égypte, les Irlandais sont en position d’extrême infériorité, car la puissance qu’ils affrontent n’est pas simplement supérieure sur le plan militaire ou économique, mais aussi sur le plan culturel et spirituel, de sorte que Moïse paraît agir non seulement en dépit du bon sens, mais à rebours du progrès, de la civilisation, de l’histoire mêmes.

De fait, deux lectures de l’histoire s’affrontent dans ce discours. Le grand-prêtre égyptien (et à travers lui l’Empire Britannique) instrumentalise le discours de progrès et de civilisation qui domine fortement le XIXe siècle, et qui, ici, justifie les intérêts propres à sa nation. Ceux-ci paraissent se confondre avec le mouvement même de l’histoire, afin de faire apparaître la rébellion des Hébreux/Irlandais sous le jour de l’aveuglement, de la folie. Taylor, bien sûr, ne souscrit pas à cette lecture de l’histoire, mais lui oppose une lecture concurrentielle, qui s’autorise du Livre saint pour légitimer les revendications des Irlandais. Ceux-ci, de même que les Spartakistes, se comparent à une rébellion d’esclaves de l’Antiquité (plus positive, puisque l’Exode est couronné de succès), le parallèle venant donner un caractère d’évidence à l’action présente.

L’habileté de Taylor consiste donc à suggérer que l’action des indépendantistes s’inscrit dans un dessein transcendant, en l’occurrence la volonté divine. Comme chez Cohen, le chef apparaît dans ce passage d’Ulysse comme une figure prophétique, capable de discerner ce dessein transcendant et de guider son peuple vers un avenir encore nébuleux. La question de savoir si Taylor croit réellement à ce schéma divin ou use habilement d’un argument de poids importe assez peu ; l’essentiel est qu’aux yeux de Joyce, un chef doit pouvoir galvaniser son peuple par des arguments de ce type. En corollaire, Taylor et, à sa suite, Joyce, suggèrent que ce chef doit œuvrer sur un plan spirituel plutôt que temporel, éveillant l’âme du peuple à elle-même, comme en témoigne le tour de force par lequel Taylor conclut son discours :

But, ladies and gentlemen, had the youthful Moses listened to and accepted that view of life, had he bowed his head and bowed his will and bowed his spirit before that arrogant admonition he would never have brought the chosen people out of their house of bondage […]. He would never have spoken with the Eternal amid lightnings on Sinai’s mountaintop nor ever have come down with the light of inspiration shining in his countenance and bearing in his arms the tables of the law, graven in the language of the outlaw.58

Mais, mesdames et messieurs, le jeune Moïse eût-il écouté et accepté cette vision de la vie, eût-il ployé la tête et ployé sa volonté et ployé son esprit devant cette arrogante admonition jamais il n’aurait emmené le peuple élu hors de la maison de servitude […]. Jamais il n’aurait conversé avec l’Eternel parmi les éclairs au sommet du mont Sinaï ni jamais n’en serait redescendu avec la lumière de l’inspiration brillant sur son visage et portant dans ses bras les tables de la loi, gravées dans la langue des hors-la-loi.59

La tâche de Moïse (et, partant, des indépendantistes irlandais) ne consiste pas, aux yeux de Taylor, à guider son peuple vers la victoire militaire et la conquête territoriale. D’ailleurs, MacHugh et ses interlocuteurs rappellent que Taylor, tout comme son modèle biblique, est mort avant d’arriver en Terre Promise60. L’Exode est représenté ici comme la quête, non pas d’une terre, mais d’un langage inspiré, conquête la plus glorieuse de Moïse.

Une continuité intéressante se dessine ainsi entre Ulysse, rédigé durant la Première Guerre mondiale, et « Churchill d’Angleterre », rédigé durant la Seconde : en temps de crise, Cohen estime comme Joyce que l’art poétique joue un rôle vital.

[…] il sait leur dire des mots gentils et braves, des mots de famille. […] Ainsi parle un bon père. Ainsi surtout parle une mère qui a le génie de l’amour et qui sait que certains mots simples sont les plus magiques. Et je m’y connais en paroles de bonne mère. Sans cesse Churchill, infatigablement, leur montre au bout de la route noire les hauteurs ensoleillées. Avec une sainte obstination, il les hypnotise de la victoire finale. La poésie de cet homme éclate en cette imposture sacrée qu’il clame au moment où l’Angleterre est perdue. Mais cette imposture deviendra une joyeuse vérité, il le sait, il le veut.61

Les adjectifs « sainte » et « sacrée » soulignent l’importance de la tâche de Churchill, équivalent moderne du prophète antique. Il me semble toutefois, malgré la présence insistante de ces termes religieux, que Churchill agit aux yeux de Cohen sur un plan séculier. Si sa parole est prophétique, ce n’est pas parce que Dieu lui prête la prescience des temps à venir. C’est la parole même, la parole seule, qui a la force de faire advenir ce qu’elle prêche :

Avec la sainte ruse des prophètes, il les persuade et les hypnotise d’eux-mêmes. Voici ce que vous êtes, sait-il leur dire au juste moment. Et ils le croient aussitôt. Il les fait ce qu’ils sont. Par lui ils deviennent ce qu’ils sont. Il les hausse jusqu’à eux-mêmes.62

Mais la puissance même de cette parole représente un risque. Si le dirigeant idéal, aux yeux de Cohen, s’apparente à un hypnotiste, Churchill se révèle à nouveau dangereusement proche de Hitler, se différenciant de lui sur le plan (fondamental) des valeurs visées, mais travaillant comme lui à « hypnotiser d’eux-mêmes » ceux auxquels il s’adresse. À une époque où le discours nazi ou fasciste exalte l’instinct primitif et l’irrationnel aux dépens de la raison, présentée comme une dégénérescence, force est de constater que Cohen, pour défendre l’antinature et la Loi, préconise d’adopter les armes de l’adversaire : ce n’est pas par le logos que Churchill triomphe, mais par une parole irrationnelle, hypnotique, « magique », selon l’adjectif qui qualifie les paroles de la mère dans l’avant-dernière citation. Si, en association avec une figure maternelle, l’adjectif revêt des connotations clairement positives, il n’en reste pas moins inquiétant.

Il est troublant de relever les mêmes termes (« magie », « magique ») dans divers textes composés par Thomas Mann ou Hermann Broch à la même époque, où ils sont systématiquement associés à l’appel de l’instinct, des forces primitives obscures, de l’irrationnel – bref, aux éléments de rhétorique qui caractérisent le fascisme et le nazisme, et que Mann et Broch combattent avec énergie, mais aussi avec nuance63. En effet, tous deux considèrent la tendance à l’irrationnel, à la « magie », comme un trait irréductible de l’esprit humain, qu’il serait naïf d’ignorer ou de sous-estimer ; c’est parce que cette tendance est inhérente à tout un chacun qu’elle constitue une force potentiellement dangereuse, qu’un démagogue peut mobiliser pour le pire. C’est ce que montre Broch dans l’un de ses romans inachevés, commencé dans les années trente, provisoirement intitulé Bergroman (ou « roman de la montagne »)64 : un étranger nommé Marius Ratti, arrivé dans un village des Alpes, séduit ses habitants par un discours antirationnel prônant le retour à la nature. Sous son emprise, la violence se déchaîne, en particulier contre un bouc émissaire que Ratti accuse d’être un citadin déraciné. Ce roman fait le procès du culte de l’instinct, de l’irrationnel, et dénonce « le danger d’une magie à bon marché », « l’évasion dans la magie à bon marché de l’ignorance »65. Un dirigeant qui se veut prophète court le risque d’entraîner son peuple dans cette voie désastreuse.

Le portrait de Churchill que dresse Cohen, et le portrait du chef idéal qui se dessine en transparence, est en principe à l’opposé de ces travers. Nouveau Moïse, il se donne pour mission de faire advenir l’humanité à elle-même, l’éloignant de l’animalité, de l’instinct, de la « forêt ». Pourtant, il s’appuie sur une parole magique, non rationnelle, de sorte qu’on peut se demander si en tant que guide il ne ramène pas son peuple dans la direction opposée à celle qu’il vise. Le don de l’éloquence, par lequel Churchill se singularise au sein d’un peuple réticent à parler66, est un don dangereux, et les termes qu’emploie Cohen (« prophète, hypnotise, magique ») suggèrent que le romancier en est conscient67.

Il se peut que Thomas Mann arrive à une conclusion similaire. Dans un ouvrage consacré à Joseph et ses frères, Raymond Cunningham68, estimant que malgré son sujet biblique le roman constitue une réflexion sur les années trente et quarante, met au jour différents parallèles entre les dirigeants fictifs dépeints par Mann, et ses contemporains bien réels, en premier lieu Hitler et Franklin Delano Roosevelt. Associer ces deux derniers noms est pour le moins surprenant. Pourtant, Cunningham rappelle que Roosevelt gouvernait par un mélange d’autorité et séduction, affectionnant les causeries relayées par la radio, les métaphores guerrières – et les décrets par lesquels il pouvait court-circuiter la démocratie parlementaire au profit d’un exercice régalien du pouvoir. De nombreux opposants se sont inquiétés des excès auxquels ce mode de gouvernement pouvait mener. Il va sans dire que Thomas Mann ne voit pas en Roosevelt un second Hitler. Mais si Roosevelt, à ses yeux, représente le meilleur antidote à Hitler, c’est précisément parce qu’il l’égale dans sa maîtrise de la harangue : rappelons que le Journal du docteur Faustus (publié en 1949) définit Roosevelt comme « l’égal des dictateurs européens dans l’art de diriger les masses et l’antagoniste-né de ces dictateurs »69. On mesure l’ambiguïté – toute mannienne – de ce dirigeant idéal.

Joseph et ses frères confirme cette ambiguïté. Cunningham attire l’attention sur la figure du grand prêtre Beknechons, qui tient un discours militariste, fanatique, anti-intellectuel et antirationnel, poussant l’individu à renouer avec ses profondeurs « mythiques » et instinctives – discours caractéristique du nazisme. Or si Joseph parvient à contrer la dangereuse séduction de cet appel et à gouverner efficacement, ce n’est pas, comme le montre Cunningham, en lui opposant un discours rationnel, mais en usant lui aussi de la séduction de l’irrationnel (et tout particulièrement du mythe). Il est clair qu’aux yeux de Mann, l’échec du régime démocratique de Weimar est de n’avoir pas réussi à se doter d’une assise irrationnelle et mythique. Le dirigeant idéal aurait été un Joseph (ou un Roosevelt) capable de la développer au service d’un gouvernement démocratique. Par ce diagnostic, Mann rejoint nombre de contemporains, dont Döblin, qui prête à Wilson ces mots sur Moïse (décidément un exemplum récurrent) :

Moses unter ihnen war wirklich ein Führer, er war dazu geboren und ihnen von Gott bestimmt. Aber er mußte zu Zauberei greifen, damit sie überhaupt auf ihn hörten. Wie er nur den Rücken wandte, benahmen sie sich wie Schuljungen, die man unbeaufsichtigt läßt.70

Moïse était un vrai chef, né pour l’être et choisi par Dieu. Mais il dut recourir à la magie rien que pour se faire entendre d’eux. Dès qu’il tournait le dos, ils se conduisaient comme des collégiens laissés sans surveillance.71

On le voit : ni les qualités innées, ni l’appui de Dieu ne suffisent à diriger un peuple (fût-il élu) ; la magie est nécessaire. Si Wilson ne parvient pas à « se faire entendre » de ses homologues européens, c’est sans doute qu’il n’a pas su jouer de cette magie. Elle fait encore plus cruellement défaut au gouvernement d’Ebert, alors que les militaires disposent, eux, d’une figure à l’aura soigneusement entretenue, Hindenburg72.

En corollaire, le chef joue aux yeux de Döblin, Mann ou Cohen un rôle essentiel : sans lui le peuple erre en quête d’âme et se laisse dévoyer vers le pire. Même Rosa Luxemburg le reconnaît dans Novembre 1918, alors que Döblin la représente comme résistant farouchement à toute mainmise personnelle sur le parti et la Révolution. Dans une des nombreuses conversations où elle reproche à Liebknecht de prendre trop de pouvoir, Liebknecht, pour se défendre, lui répond : « tu as écrit toi-même dans la Rote Fahne : dix mille prolétaires berlinois errent sans dirigeant dans les rues […] »73. Luxemburg elle-même, bien qu’elle prône l’« organisation démocratique » et « réfléchie » du prolétariat74, ne représente certainement pas la rationalité pour Döblin, qui en fait au contraire une mystique dialoguant avec les morts et le surnaturel, et qui lui prête cette pensée concernant Liebknecht :

Sie sah ihn an und erinnerte sich an den 1. Mai 1916, wo Karl voranging, so sicher, ohne Furcht, eine Feuersäule in der Nacht.75

Elle le regardait et se souvenait du 1er mai 1916 où Karl marchait en tête, sûr de lui, sans crainte, une colonne de feu dans la nuit.76

Dans cette nouvelle allusion à l’Exode, Lieknecht ne s’identifie pas simplement à Moïse mais à Dieu lui-même, prenant la forme visible d’une force élémentaire pour guider le peuple à travers l’obscurité.

De tels passages laissent penser que ces auteurs ne se fient pas beaucoup à la voie de la rationalité, de l’éducation des masses, de la démocratisation du pouvoir77. Le dirigeant idéal (du moins dans les époques de crise) leur apparaît sous les traits d’un prophète subjuguant les masses par la voie de la Révélation, du mythe, de l’irrationnel. Broch, par exemple, oppose au séducteur Marius Ratti une figure non moins mythique et mystique, la Mère Gisson, que Broch présente comme un avatar contemporain de la déesse Déméter. Elle seule peut ramener les villageois à la paix après un déchaînement de violence – mais non, soulignons-le, à la raison ; bien au contraire, l’influence qu’elle exerce sur eux n’est pas moins irrationnelle, pas moins hypnotique.

Qu’en est-il de Dos Passos, qui ne cesse de réclamer un partage plus démocratique du pouvoir ? Lui aussi souligne l’ambivalence du chef lorsqu’il revêt les attributs du prophète. Lorsque Bryan se met à parler, écrit Dos Passos,

The hired man and the country attorney sat up and listened,
this was big talk for the farmer who’d mortgaged his crop to buy fertilizer, big talk for the smalltown hardware man, groceryman, feed and corn merchant, undertaker, truck-gardener…78

Le journalier et l’homme de loi du village se redressèrent et écoutèrent,
c’étaient des paroles de poids pour le fermier qui avait hypothéqué sa moisson pour acheter des engrais, des paroles de poids pour le quincaillier d’une petite ville, l’épicier, le marchand de fourrage et de grain, l’entrepreneur, le marchand des quatre-saisons…79

En tant que dirigeant politique, Bryan présente des traits positifs : son pacifisme, sa défense des masses contre les puissances économiques, sa volonté de devenir le porte-parole des citoyens. Il surprend « le salarié », « le fermier », « le quincaillier de petite ville », etc., qui « se redressent pour l’écouter » parce qu’il leur propose une représentation inédite d’eux-mêmes, révélant leur importance insoupçonnée. Comme Churchill, il éveille ses auditeurs à une mission dont ceux-ci n’avaient pas conscience et qui grandit leur quotidien. Mais là où, chez Cohen, les méthodes poétiques et politiques de Churchill suscitent avant tout l’admiration, Dos Passos se montre plus ironique envers la parole de Bryan, qualifiée de big talk. On pourrait considérer que cette expression, prise littéralement, attribue un caractère de grandeur au discours, et les traducteurs français proposent « paroles de poids » comme équivalent ; pourtant, dans son sens courant, big talk désigne une parole enflée, exagérée, vantarde. La rhétorique de Bryan, admirable dans la mesure où elle élève et stimule les masses, n’est pas exempte d’imposture, et Bryan, par la suite, use de son pouvoir de séduction à des fins désastreuses, prêchant la Prohibition, puis la spéculation immobilière.

La parole80 est un leitmotiv des biographies dans U.S.A., le dénominateur commun de ces personnages (à l’exception notable de William Randolph Hearst, qui ne sait pas parler – mais qui sait ce que les masses veulent lire). Plusieurs d’entre eux sont qualifiés d’« orateur », de « prêcheur », de « prophète » et d’« exhortateur »81, et le récit de leurs années de formation évoque de manière récurrente l’apprentissage de la rhétorique, notamment en ce qui concerne Wilson82 ou Teddy Roosevelt. Ce dernier se manifeste par une précoce et importante production écrite, prenant d’abord la forme intime du journal83, mais très vite adressée à l’opinion publique par l’entremise de la presse (à travers laquelle Roosevelt construit infatigablement sa propre publicité). Plus encore que ces manifestations écrites de l’éloquence, ce qui distingue ces dirigeants est la parole publique, la capacité à enflammer un auditoire :

[Gene Debs] had a sort of gusty rhetoric that set on fire the railroad workers in their pineboarded halls […]84

son éloquence orageuse enflammait les cheminots dans leurs salles de réunions aux murs de bois de pin […]85

[Bryan] let out his silver voice so that it filled the gigantic hall, filled the ears of the plain people.86

[Bryan] fit entendre sa voix d’argent de manière à en emplir le hall gigantesque, à en emplir les oreilles des gens du peuple […].87

Et si Dos Passos fait place à Joe Hill dans sa galerie de grands hommes, c’est certes en raison de son martyre de syndicaliste victime d’un procès inique, mais aussi pour ses dons de chansonnier dont les textes séduisent et envahissent le pays tout entier, faisant retentir la voix de la liberté dans les lieux les plus abandonnés et les plus répressifs :

[Joe Hill] had a knack for setting rebel words to tunes (And the union makes us strong).

Along the coast in cookshacks flophouses jungles wobblies hoboes bindlestiffs began singing Joe Hill’s songs. They sang ’em in the county jails of the State of Washington, Oregon, California, Nevada, Idaho, in the bullpens in Montana and Arizona, sang ’em in Walla Walla, San Quentin, and Leavenworth,

forming the structure of the new society within the jails of the old.88

il avait un talent particulier pour faire rimer les mots de la révolte (Et l’union fait la force).

Le long de la côte dans les cantines les campements les forêts, les wobblies les hobos les chemineaux se mirent à chanter les chansons de Joe Hill. On les chanta dans les prisons des États de Washington, Oregon, Californie, Nevada, Idaho, dans les cellules du Montana et de l’Arizona, on les chanta dans les prisons fédérales de Walla Walla, San Quentin et Leavenworth,

jetant les bases de la nouvelle société dans les prisons même de l’ancienne.89

Que le discours politique s’apparente à un art de la performance est fréquemment souligné par Dos Passos, notamment dans la biographie de La Follette : celui-ci « ambitionnait d’être acteur, étudia l’élocution »90, et assistait régulièrement aux représentations d’Edwin Booth, célèbre acteur shakespearien. Il ne faut pas en déduire que la politique, en se théâtralisant, perd de sa réalité : La Follette et Edwin Booth aiment avant tout les tragédies de Shakespeare, un théâtre de part en part traversé par la question politique et qui, en retour, oriente et façonne la vie publique du pays, comme Dos Passos le relève avec un certain amusement :

(who will ever explain the influence of Shakespeare in the last century, Marc Antony over Caesar’s bier, Othello to the Venetian Senate, and Polonius, everywhere Polonius ?)91

(qui dira jamais l’influence de Shakespeare au siècle dernier, Marc Antoine parlant devant le cercueil de César, Othello au Sénat de Venise et Polonius, Polonius partout ?)92

On le voit, une grande perméabilité caractérise ces deux domaines. Non sans danger : la biographie de La Follette contient une brève et obscure allusion au frère d’Edwin Booth93, John Wilkes Booth, autre célèbre acteur shakespearien, mais plus célèbre encore pour avoir assassiné Lincoln, en prononçant une réplique (« Ainsi seront toujours traités les tyrans ») par laquelle il s’identifiait implicitement à Brutus. Cet épisode montre le danger de l’enthousiasme rhétorique : John Wilkes Booth, qui prétend défendre les libertés, combattre la tyrannie, se laisse séduire par une posture héroïque qui le détourne du processus démocratique au profit de l’assassinat. Il est périlleux de vouloir incarner une parole. C’est pourtant ce que Dos Passos admire chez les wobblies qui, à ses yeux, portent et incarnent la parole des Pères Fondateurs. L’Amérique a selon lui besoin d’hommes capables de renouveler ces paroles94, un processus qu’il exalte en des termes sacrificiels et christiques :

but do they know that the old words of the immigrants are being renewed in blood and agony tonight do they know that the old American speech of the haters of oppression is new tonight in the mouth of an old woman from Pittsburgh of a husky boilermaker from Frisco who hopped freights clear from the Coast to come here in the mouth of a Back Bay socialworker in the mouth of an Italian printer of a hobo from Arkansas the language of the beaten nation is not forgotten in our ears tonight
the men in the deathhouse made the old words new before they died95

mais savent-ils que les vieux mots des immigrants sont en train de se renouveler cette nuit dans le sang et la souffrance savent-ils que les vieux discours américains des ennemis jurés de l’oppression ont rajeuni ce soir dans la bouche d’une vieille femme de Pittsburgh dans celle d’un solide chaudronnier de Frisco venu de la côte en sautant d’un train de marchandises à l’autre dans celle d’un travailleur social de Back Bay d’un imprimeur italien d’un hobo de l’Arkansas le langage de la nation vaincue n’est pas oublié dans nos oreilles ce soir
les hommes qui sont dans la maison de la mort ont rajeuni les vieux mots avant de mourir96

La dialectique de la mort comme renaissance, les paroles renewed in blood and agony, donnent à ce discours politique des accents évangéliques extrêmement marqués ; les syndicalistes représentent ainsi la voix de la Nouvelle Alliance accomplissant les prophéties de l’Ancienne (made the old words new before they died). C’est, là encore, une parole prophétique, capable de faire advenir ce qu’elle annonce par la force de conviction que les hommes puisent en elles (indépendamment de toute intervention divine). De même, dans la biographie de Jack Reed, en qui Dos Passos voit aussi un héritier de l’esprit des Pères fondateurs, le jeune homme puise ses certitudes dans la parole même :

in school hadn’t he learned the Declaration of Independence by heart ? Reed was a Westerner and words meant what they said […]97

à l’école n’avait-il pas appris par cœur la Déclaration d’Indépendance ? Reed était un homme de l’Ouest pour qui les mots ont un sens […]98

Il ne semble pas exister de différence fondamentale entre les principes démocratiques de Reed et le protestantisme familial de Wilson :

the Wilsons lived in a universe of words linked into an incontrovertible firmament by two centuries of Calvinist divines,
God was the Word
and the Word was God.99

les Wilsons vivaient dans un univers de mots enchaînés les uns aux autres en un irréfutable firmament tissé par deux siècles de docteurs de l’église calviniste,
Dieu était le Verbe
et le Verbe était Dieu.100

Alors que Dos Passos se montre infiniment plus critique envers Wilson qu’envers Reed, il suggère une étroite affinité entre eux en ce qui concerne le rapport à la parole, expression d’une vérité qui n’admet aucune ambiguïté, aucune controverse (comme le souligne le terme incontrovertible). Döblin, de même, suggère dans Novembre 1919 que la foi religieuse est inséparable des révolutions, et que chaque révolution fait revivre les paroles fondatrices : en Wilson résonne la voix des Pères Pèlerins qui, eux-mêmes, dérivent leur credo révolutionnaire de l’Évangile même101. Les deux auteurs ne veulent visiblement pas dépasser une tension fondamentale entre leur méfiance envers la séduction du discours et leur exigence d’une parole absolue, incarnée, vivante.

Le chef et la collectivité

Dans sa biographie de Gene Debs, la première dans la trilogie, Dos Passos, après avoir souligné son éloquence (comme il le fait par la suite pour d’autres dirigeants), cite cette mise en garde du syndicaliste :

I am not a labor leader. I don’t want you to follow me or anyone else. If you are looking for a Moses to lead you out of the capitalist wilderness you will stay right where you are. I would not lead you into this promised land if I could, because if I could lead you in, someone else would lead you out.102

Je ne suis pas un meneur d’ouvriers. Je ne veux pas que vous me suiviez, moi ou quelqu’un d’autre. Si vous cherchez un Moïse pour vous conduire hors de la jungle capitaliste, vous ne ferez pas un pas en avant. Je ne vous mènerais pas dans cette terre promise, même si je le pouvais, car si je pouvais vous y faire entrer, quelqu’un d’autre pourrait vous en faire sortir.103

On a vu l’usage que Joyce, Cohen ou Döblin font de Moïse ; mais pour Debs, c’est un repoussoir : à ses yeux, un guide, un meneur, n’est autre qu’un séducteur dépouillant le peuple de toute faculté de penser, aliénant sa liberté, ouvrant la voie aux tyrans. Dès lors, Debs s’impose un grand écart perpétuel : galvaniser le peuple sans assumer le rôle d’un chef, réveiller la pensée des travailleurs sans lui substituer la sienne propre. Il est du reste celui qui déclare I want to rise with the ranks, not from them104, reprenant une expression figée (rise from the ranks, littéralement « s’élever du rang », soit s’élever au-dessus de sa condition d’origine, s’en éloigner) qu’il détourne en utopie égalitaire. Toutefois, le « je » ne se confond pas avec ces « rangs » et doit visiblement jouer un rôle moteur dans le processus d’élévation, d’égalisation105. Cette phrase de Debs est citée non dans sa biographie, mais par Ben Compton, personnage fictif placé devant un dilemme similaire : pour devenir un instrument de la cause du peuple, il poursuit des études de droit qui l’éloignent de ce même peuple. Par l’entremise d’un syndicaliste historique (Debs) et d’un syndicaliste fictif (Ben Compton), Dos Passos met l’accent sur l’ambiguïté du chef politique, sans qui les masses paraissent incapables de s’éveiller à leur potentialités, mais qui par sa position déterminante court le danger de s’éloigner et du peuple et de son but, aliénant la liberté de ceux qu’il veut mener à la liberté.

À dire vrai, l’ambiguïté des dirigeants est directement tributaire de celle des masses. Celles-ci, on l’a vu, se laissent séduire par un discours antirationnel, comme le prouve la popularité des journaux de William Randolph Hearst, et portent au pouvoir Hitler, que Dos Passos définit ainsi :

Handsome Adolf (Hearst’s own loved invention, the lowest common denominator come to power
out of the rot of democracy)106

[le] Bel Adolphe (une invention personnelle chère à Hearst : le plus bas commun dénominateur parvenu au pouvoir
né de la pourriture de la démocratie)107

Si Hearst se reconnaît en Hitler, c’est que tous deux séduisent les masses par le même type de discours fondé sur « le plus bas commun dénominateur », l’émotion irréfléchie. Les mots out of the rot of democracy laissent clairement entendre que la démocratie est par nature exposée au pourrissement, qu’elle porte en elle-même les germes de sa destruction, car la flamme qui doit nécessairement l’animer peut être dévoyée.

L’antidote est peut-être du côté de la multiplicité, de la polyphonie si essentielle à l’œuvre de Dos Passos. L’entrelacement des voix, célébré dans le texte liminaire de la trilogie108, représente dans ses romans de l’entre-deux-guerres une garantie démocratique autant qu’un idéal formel. Du reste, l’auteur ne célèbre pas seulement l’art du discours, mais celui du débat, ferment essentiel de la vie publique, jouant un rôle crucial dans les années de formation des hommes qui retiennent son attention109. La parole collective et contradictoire sert de garde-fou face à la concentration des pouvoirs. Mais toute la question est de savoir si la collectivité parle de façon polyphonique ou dangereusement monologique. Ben Compton en fait cruellement l’expérience le jour où il part purger sa peine d’objecteur de conscience : il est obligé de traverser des rues pavoisées aux couleurs nationales, remplies d’une foule enthousiaste et résonant de parades militaires. Non seulement il est confronté à l’inutilité de son sacrifice, mais il a lui-même le plus grand mal à ne pas marcher au rythme des marches militaires110. Ben, qui souhaite mettre sa conscience politique au service des masses, court le danger de voir cette conscience noyée dans l’irrationalisme monologique des masses asservies.

Assurément, les New Yorkais qui l’entourent ne brillent pas par leur conscience politique. Pourtant, chez Döblin, les militants spartakistes semblent tout aussi aliénants à Liebknecht :

das Volk, die Massen, wirklich dieser heiße Zorn der Massen erlaubt keine persönliche Meinung. Ich kann nicht irgendeinen Gedanken, einen Hinweis von mir dazu formulieren. Ich kann nur sagen : vorwärts und vorwärts und immer wieder vorwärts. Immer dies eine. Sie nehmen einem das Ich weg. Mein Ich ist wie ausgelöscht.111

Le peuple, les masses, oui, vraiment la chaude colère des masses ne permet pas d’opinion personnelle. Il m’est impossible de formuler une idée quelconque, de leur donner un conseil personnel. La seule chose que je puisse dire c’est : en avant ! En avant ! Et encore en avant ! Rien d’autre. Ils vous enlèvent votre moi. Mon moi est comme éteint.112

Dans ce passage, ce qui apparaît d’abord comme une grande force exaltante prend peu à peu la forme d’un asservissement douloureux. Liebknecht s’avoue exténué de devoir faire taire son individualité. C’est la faille qu’exploite son interlocuteur, Radek, qui n’a cessé d’essayer (jusqu’alors en vain) de convaincre Liebknecht qu’un putsch sur le modèle de la Révolution d’Octobre était nécessaire et légitime. Liebknecht résiste, affirmant avec Luxemburg qu’il faut éveiller les consciences ; Radek ne peut le convaincre de la légitimité d’une dictature, fût-elle prolétarienne. Mais lorsqu’il entend Liebknecht exprimer sa lassitude de se perdre dans les masses, Radek change habilement de stratégie, citant les propos de Lénine sur la Révolution d’Octobre :

Lenin erklärte sehr klar, nach Analyse der Lage : « Der Aufstand ist reif. » Und setzte hinzu, was man sich einprägen soll : « Der Aufstand ist reif. Man muß sich zu ihm wie zu einer Kunst verhalten. »
Die Augen des Deutschen weiteten sich freudig : « Ein stolzes Wort. »113

« Après analyse de la situation, Lénine a déclaré clairement : « Tout est mûr pour l’insurrection. » Et il a ajouté, souvenons-nous-en pour toujours : « Il faut adopter face à elle l’attitude d’un artiste. » »
Les yeux de l’Allemand s’agrandirent de joie : « Quelles nobles paroles ! »114

Autrement dit, Radek (dont Döblin fait une figure de tentateur) fait miroiter à son interlocuteur le rôle de l’« artiste » visionnaire capable d’accoucher la réalité d’elle-même. Voilà ce qui séduit Liebknecht, que Döblin représente ici comme « l’Allemand », sous-entendant qu’il s’agit là d’un travers caractéristique de la nation. Cette idée implicite revient dans la conclusion que Radek formule à part soi :

Ein deutscher Idealist. Mich graust. Aber er täuscht sich. Die Massen werden ihm durchgehen. Die Revolution geht über seinen Kopf hinweg.115

Un idéaliste allemand. J’en frémis. Mais il se trompe, les masses lui fileront entre les doigts. La révolution passera par-dessus sa tête.116

Cette sombre prophétie conclut le volume Peuple trahi. On ne peut pas dire que la suite lui donne raison : ni les « masses », ni la « révolution » ne s’imposent. En revanche, Döblin semble bien partager le verdict de Radek sur l’idéalisme de Liebknecht, considéré comme une fêlure. Lorsque la situation devient désespérée, Liebknecht s’enferme dans une posture individualiste et sacrificielle, sous les yeux attristés de Luxemburg117.

Il n’est pas inutile pour conclure de rappeler le parcours politique de certains des auteurs évoqués ici : durant l’entre-deux-guerres, Döblin, Broch et Thomas Mann ont fermement pris position pour un régime de démocratie parlementaire, ce qui suffisait à faire d’eux des écrivains « de gauche » et à les contraindre à l’exil après la prise de pouvoir des nazis (ou, en ce qui concerne l’Autrichien Broch, après l’Anschluss). Ils n’étaient guère moins méfiants envers l’extrême gauche, contrairement à Dos Passos qui, sans appartenir à un parti politique, se montrait initialement favorable aux révolutionnaires de tout poil, bolcheviques y compris. Mais au cours des années vingt et trente, les partis communistes européens éveillèrent sa méfiance118. Certaines révisions apportées au premier volume (en vue de sa seconde édition, en 1937) témoignent de cette évolution, tandis que dans le troisième (publié en 1936), le communisme s’incarne en des individus et des méthodes dénués de scrupules119. Ainsi, à l’époque où il achève sa trilogie, Dos Passos se retrouve, comme Döblin, Broch ou Mann, pris en étau entre deux menaces totalitaires. Aucun de ces auteurs n’ignore le danger que représente un chef exerçant sur son peuple une forte emprise spirituelle ; à plus forte raison Albert Cohen, écrivant en pleine Seconde Guerre mondiale. Pourtant, ils continuent à estimer que cette dimension est nécessaire, et même essentielle au dirigeant.

Pour ce qui est de Broch, il a rédigé deux versions successives du Bergroman entre 1935 et 1936 ; puis, accablé par l’évolution politique, il a interrompu son travail120 qu’il n’a repris qu’en 1950, juste avant sa mort. On ne peut spéculer sur la direction que la troisième et dernière version aurait prise si Broch l’avait menée à terme, mais en ce qui concerne les personnages de Marius Ratti et de la Mère Gisson, elle ne paraît pas différer sensiblement des deux premières. La figure du chef n’évolue pas entre les textes des années trente et ceux de l’année cinquante. De même, Albert Cohen, en pleine Seconde Guerre mondiale, a pour chanter Churchill des accents que n’aurait pas reniés Hasenclever. Bien qu’ils n’aient jamais manqué d’ironie envers les prétentions spirituelles de leurs personnages, Cohen et Broch restent fidèles à cette exigence fondamentale, celle d’un chef (qu’il agisse sur le plan politique, militaire, artistique, ou tout cela à la fois) qui soit le prophète et le poète de son peuple.

Dans U.S.A. et Novembre 1918 également, Dos Passos et Döblin, bien que profondément conscients du danger, persistent à appeler de leurs vœux un prophète à la parole inspirée. À ce dirigeant revient la tache surhumaine de maintenir un équilibre fragile entre les exigences rationnelles de la démocratie et les exigences irrationnelles du peuple. S’ils partagent cette préoccupation avec Broch, Thomas Mann ou Cohen, Döblin et Dos Passos se montrent en outre particulièrement sensibles, dans leurs trilogies respectives, au double problème que posent les masses, dès lors que le dirigeant risque à la fois d’aliéner la conscience du peuple, noyée dans l’irrationnel, et de voir sa propre conscience se noyer dans l’irrationnel collectif. Quoi d’étonnant si les victoires sont rares ? Mann et Cohen peuvent bien chanter les cas presque miraculeux de F. D. Roosevelt ou Churchill ; mais pour Döblin et Dos Passos, aucun chef historique ne concilie en lui, avec succès, autant d’exigences contradictoires.

Notes

1 « Vom Firmamenten steigt der neue Dichter / Herab zu irdischen und größern Taten. […] / Der Dichter träumt nicht mehr in blauen Buchten. / Er sieht aus Höfen helle Schwärme reiten. / Sein Fuß bedeckt die Leichen der Verruchten. / Sein Haupt erhebt sich, Völker zu begleiten. / Er wird ihr Führer sein. Er wird verkünden. / Die Flamme seines Wortes wird Musik. / Er wird den großen Bund der Staaten gründen. / Das Recht des Menschentums. Die Republik », Walter Hasenclever, « Der Politische Dichter » (1918), in W. Hasenclever, Lyrik, éd. Annelie Zurhelle et Christoph Brauer (Sämtliche Werke, vol. I), Mainz, Hase & Koehler, 1994, p. 214-215 (traduction propre ; Döblin cite ce poème au début de Heimkehr der Fronttruppen, parmi d’autres textes illustrant l’état d’esprit général au lendemain de l’armistice). Return to text

2 « Erlöser rannten in Berlin hundertweise herum […] », écrit Sebastian Haffner (en 1939) à propos de l’inflation de 1923, dans Geschichte eines Deutschen (2000), éd. par Sarah Haffner et Oliver Pretzel, München, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2002, p. 65 (« Les rédempteurs couraient les rues de Berlin par centaines », Histoire d’un Allemand (2002), trad. Brigitte Hébert, Arles, Actes Sud, 2004, p. 102). Return to text

3 Une telle lecture serait particulièrement injuste en ce qui concerne Hasenclever, opposant au nazisme exilé en France. Interné après la déclaration de guerre, il s’est suicidé au Camp des Milles (près d’Aix-en-Provence) en juin 1940, après la défaite du pays face à l’Allemagne. Return to text

4 La première partie, Le 42e parallèle, a paru en 1930 puis 1937 ; la deuxième, 1919, en 1932 ; la troisième, La grosse galette, en 1936, et les trois parties réunies en 1938, le texte liminaire datant de cette édition. Return to text

5 Commencée en 1937 à Paris, achevée en 1943 en Californie ; cf. Werner Stauffacher, « Entstehung », in November 1918. Eine deutsche Revolution, éd. W. Stauffacher (Ausgewählte Werke in Einzelbänden), Olten et Freiburg im Breisgau, Walter Verlag, 1991, p. 9-29. Return to text

6 Cf. notamment Donald Pizer, Dos Passos’ U.S.A. A Critical Study, Charlottesville, University Press of Virginia, 1988, p. 74-76, et Vincent Ferré, L’essai fictionnel. Essai et roman chez Proust, Broch, Dos Passos, Paris, Champion, 2013, p. 110-120. Les critiques s’accordent à dire que l’influence de Walt Whitman revêt un caractère déterminant dans ces plages associant étroitement l’histoire d’un individu à l’histoire de sa nation (ainsi que dans la représentation de l’écrivain en prophète de son peuple) ; cf. entre autres Lois Hughson, « In Search of the True America : Dos Passos’ Debt to Whitman in U.S.A. », Modern Fiction Studies, n° 19 (été 1973), p. 179-192, et Linda W. Wagner, Dos Passos : Artist as American, Austin, University of Texas Press, 1979. Return to text

7 John Dos Passos, U.S.A., Londres, Penguin, 1966 ; U.S.A., trad. N. Guterman révisée par C. Jase pour Le 42e parallèle ; trad. Yves Malartic révisée par C. Jase pour 1919 ; trad. Charles de Richter révisée par Sabine Boulongne pour La grosse galette ; Paris, Gallimard [coll. « Quarto »], 2002, p. 997). Toutes les références de page qui suivent renvoient à ces deux éditions, désignées respectivement par les titres U.S.A. et U.S.A., V.F. (ou simplement V.F. pour cette dernière) : « His first published article […] was an appreciation of Bismarck », U.S.A., p. 536 (« Le premier article qu’il publia […] était une biographie de Bismarck », V.F., p. 571). Return to text

8 « He wrote a life of Oliver Cromwell whom people said he resembled », U.S.A., p. 457 (« Il écrivit une biographie d’Oliver Cromwell auquel on disait qu’il ressemblait », V.F., p. 492). Return to text

9 Alfred Döblin, November 1918. Eine deutsche Revolution, op. cit. : I. Bürger und Soldaten, II.1 Verratenes Volk, II.2 Heimkehr der Fronttruppen, III. Karl und Rosa ; Novembre 1918, trad. Y. Hoffmann et M. Litaize, I. Bourgeois et soldats, II.1 Peuple trahi, II.2 Retour du front (en fait « Retour des troupes du front »), Paris, Quai Voltaire, 1990 ; III. Karl et Rosa, Paris, Agone, 2008. Toutes les références de page qui suivent renvoient à ces éditions, désignées par le titre du volume sous sa forme allemande ou française selon le cas : « […] Woodrow, der als Student über Pitt schrieb, den Engländer, der den Widerstand gegen den modernen Tyrannen und Vergeuder der Kraft seines Volkes, Napoleon, organisierte », Heimkehr der Fronttruppen, p. 13 (Retour du front, p. 13). Return to text

10 Lois Hughson, « In Search of the True America », op. cit., p. 179. Return to text

11 Barbara Foley, « The Treatment of Time in The Big Money : An Examination of Ideology and Literary Form », Modern Fiction Studies, n° 26/3 (automne 1980), p. 447-467, ici p. 449. Return to text

12 Stratégie dénoncée par divers personnages dont Foch (Bürger und Soldaten, p. 300 ; Bourgeois et soldats, p. 390) ou Maurice Barrès (Bürger und Soldaten, p. 335 ; Bourgeois et soldats, p. 436-437), et reconnue par les membres du Haut Commandement eux-mêmes à plusieurs reprises. Return to text

13 Verratenes Volk, p. 330. Return to text

14 Peuple trahi, p. 337. Return to text

15 « Was geht uns dieser Wandschirm an ? », Verratenes Volk, p. 330 (Peuple trahi, p. 337). Return to text

16 Cf. Verratenes Volk, p. 429 (Peuple trahi, p. 453), où Döblin, citant le dicton nomen est omen, s’amuse des noms d’Eichhorn (Eichhörnchen signifie « écureuil »), Wels (« silure »), Suppe (« soupe »), Krebs (« crabe, cancer ») et Ebert, en qui il voit un Eber (« sanglier ») allongé d’un T (pour Tod, « mort »). Return to text

17 Liebknecht, dans la représentation qu’en fait Döblin, se complaît dans cette posture sacrificielle : cf. « Nun war er allein. Und er fand sich wieder. Er war der Mann der verlorenen Situationen », Karl und Rosa, p. 445 (« Il était seul à présent. Et il se retrouvait. Il était l’homme des causes perdues », Karl et Rosa, p. 480) ; « Ich kann […] nicht ernten – säen nur und fliehen. Ich kann den Mittag nicht ertragen, ein Morgenrot, ein Abendglühn, das sei mein Tag », ibid., p. 457 (« Je ne peux […] pas récolter mais simplement semer et filer. Je ne peux supporter le midi. Une aurore, un coucher de soleil : telle est ma journée », ibid., p. 492). Return to text

18 Au point que Wilson (dans le roman de Döblin) envisage de faire demi-tour et de refuser toute négociation pendant deux ou trois ans, dans l’espoir que ces ressentiments s’atténuent, cf. Heimkehr der Fronttruppen, p. 94 (Retour du front, p. 103). Return to text

19 Heimkehr der Fronttruppen, p. 307. Return to text

20 Retour du front, p. 334. Return to text

21 L’attaque de Pearl Harbour eut lieu, rappelons-le, le 7 décembre 1941 ; Döblin acheva la rédaction de Heimkehr der Fronttruppen en Californie vers février 1942, selon Werner Stauffacher (cf. son introduction, vol. 1, p. 9-64). L’auteur n’ignore donc pas ce désastre, et doit s’attendre à une connaissance similaire de la part de ses lecteurs. L’opinion américaine fut fortement et durablement marquée par les comptes rendus et les photographies, surtout en ce qui concerne l’Arizona : touché dans son magasin principal, ce navire explosa avec une violence extraordinaire, tuant instantanément plus de mille hommes ; d’autres moururent de graves brûlures. Cf. entre autres Ian W. Toll, Pacific Crucible. War at Sea in the Pacific, 1941-1942, New York-London, W. W. Norton & Co, 2012, p. 10. Return to text

22 En cale sèche, il était à l’abri des torpilles, et une défense anti-aérienne efficace le protégea des bombardements ; cf. E.-B. Potter et Ch. W. Nimitz, La guerre sur mer (1939-1945), tr. R. Jouan, Paris, Payot, 1962, p. 208-209. Return to text

23 Le Wyoming, le New York, le Texas et l’Arkansas jouèrent un rôle actif aux débarquements en Afrique du Nord et/ou en Normandie, puis à Iwo Jima et Okinawa. Döblin ne pouvait évidemment le prévoir en février 1942 ; mais il a pu être frappé par le sort de ces vaisseaux mêlés à deux conflits mondiaux. De même, le George Washington, navire civil réquisitionné lors de la Première Guerre mondiale, et qui transporta Wilson en Europe, fut à nouveau réquisitionné lors de la Seconde, pour un service assez modeste, toutefois, en raison de son âge. Return to text

24 Néanmoins, le narrateur estime que cette invention exaltante n’est pas effacée par ce qui suit, à savoir « the snorting of bombs », « headlines », « chatter of brokers on the stockmarket », U.S.A., p. 960 (« le choc ronflant des bombes », « les manchettes des journaux », « les bavardages des courtiers à la Bourse », V.F., p. 997). Return to text

25 « All his life Steinmetz was a piece of apparatus belonging to General Electric », U.S.A., p. 273 (« Toute sa vie, Steinmetz fut une espèce d’appareil appartenant à la General Electric », U.S.A., V.F., p. 505). Return to text

26 Cf. « shook the Big Stick at the malefactors of great wealth », « busted a few trusts », U.S.A., p. 458 (« brandit le Gros Bâton sur la tête des riches malfaiteurs », V.F., p. 492, « Il démolit quelques trusts », V.F., p. 493). Return to text

27 « In politics he was the people’s Democrat ; he came out for Bryan in ninety-six ; on the Coast he fought the Southern Pacific and the utilities and the railroad lawyers who were grabbing the state of California from the first settlers […] », U.S.A., p. 1112 (« En politique il fut le Démocrate du peuple ; il se déclara en faveur de Bryan en 1896 ; sur la Côte il combattit la Southern Pacific, les services publics et les avocats des compagnies de chemins de fer qui étaient en train d’extorquer l’État de Californie aux premiers colons », V.F., p. 1156) ; « his editorials hammered at malefactors of great wealth, trusts […] », p. 1113 (« ses éditoriaux descendaient en flamme les malfaiteurs dotés d’immenses richesses, les trusts […] », p. 1157) ; « In nineteen-eight he was running revelations about Standard Oil, the Archbold letters that proved that the trusts were greasing the palms of the politicians in a big way », p. 1114 (« En 1908 il publiait des révélations à propos de la Standard Oil, les lettres d’Archbold qui prouvaient que les trusts graissaient royalement la patte des politiciens », p. 1158). Return to text

28 « hissing dirty names at the defenders of civil liberties for the workingman ; jail the reds […]. Deport ; jail », U.S.A., p. 1116 (« sifflant des propos orduriers aux défenseurs des libertés civiles des travailleurs ; réclamant la prison pour les rouges […]. Déportez ; emprisonnez », V.F., p. 1160-1161). Return to text

29 « praising the comforts of Baden-Baden under the blood and bludgeon rule of Handsome Adolph […] », U.S.A., p. 1116 (« louant le confort de Baden-Baden sous les lois de sang et la matraque du Bel Adolphe […] », V.F., p. 1160). Return to text

30 « The early years he was a machinist with the other machinists in the shop, cussed and joked and worked with the rest of them […] But when he got to be foreman, he was on the management’s side of the fence […] He lost his friends in the shop ; they called him a nigger-driver », U.S.A., p. 746 (« Les premières années, ouvrier parmi les autres ouvriers de l’atelier, il sacrait, blaguait, trimait comme eux […] Mais une fois contremaître il passa de l’autre côté de la barrière […] Il perdit ses amis d’atelier ; ils le traitèrent de négrier », U.S.A., V.F., p. 778). Return to text

31 Cf. Jean-Pierre Morel, John Dos Passos, Paris, Belin, 1998, p. 43-55. Return to text

32 Dans la biographie de Randolph Bourne, les slogans wilsoniens sont accusés de servir de couverture aux « emprunts Morgan » : « for New Freedom read Conscription, for Democracy, Win the War, for Reform, Safeguard the Morgan Loans, / for Progress Civilization Education Service, / Buy a Liberty Bond, / Strafe the Hun, / Jail the Objectors », U.S.A., p. 425 (« sous Nouvelle Liberté lisez Conscription, sous Démocratie, Gagner la Guerre, sous Réforme, Sauvegarde des emprunts Morgan / sous Progrès Civilisation Instruction, / Souscrivez à l’Emprunt de la Liberté, / Châtiez les Huns, / Emprisonnez les Objecteurs de conscience », U.S.A., V. F., p. 458-459). Cf. aussi les biographies de Bill Haywood : « to save the Morgan loans […] », p. 91 (« pour sauver les emprunts Morgan », p. 116) ; de Wilson : « the danger to the Morgan loans […] set all the financial centers in the East bawling for war […], p. 538 (« quand les emprunts Morgan furent en danger […] orientèrent tous les centres de la finance de la côte Atlantique vers une politique de guerre », p. 574) ; de William Randolph Hearst : « He […] seconded Bryan in his lonely fight to keep the interests of the United States as a whole paramount over the interests of the Morgan banks […] », p. 1115 (« il […] seconda Bryan dans sa lutte solitaire pour que les intérêts des États-Unis passent avant ceux des banques Morgan », p. 1159), et bien d’autres passages. L’idée revient également dans les passages fictifs de la trilogie, par exemple lorsque Charley Anderson rencontre Al Johnson qui affirme : « We’re in this war to defend the Morgan loans… They’ll use it to clear up opposition at home, sure as my name’s Johnson », p. 339 (« On est dans cette guerre pour défendre les emprunts Morgan… Ils vont s’en servir pour étouffer l’opposition à l’intérieur aussi sûr que je m’appelle Johnson », p. 371). Return to text

33 U.S.A., p. 1105. Return to text

34 U.S.A., V.F., p. 1149. Return to text

35 Cette opposition entre une Amérique originelle idéalisée et un présent corrompu amène divers critiques à considérer Dos Passos sous l’angle du « pastoralisme » ; cf. Patricia Bleu, « L’idéologie de l’identité dans la trilogie U.S.A. La rhétorique pastorale », Idéologies dans le monde anglo-saxon, n° 5 (1992), p. 65-77. Return to text

36 « […] an orator haranguing from the capitol of a lost republic […] », U.S.A., p. 305 (V.F., p. 338). Return to text

37 Selon Patricia Bleu, « Les biographies du 42nd Parallel : miroirs d’une idéologie ? », Idéologies dans le monde anglo-saxon, n° 1 (1986), p. 155-165, ici p. 157. Elle postule en outre que le nombre de ces martyrs, comparé à celui de leurs opposants, est dans Le 42e parallèle « volontairement restreint […] afin de souligner le déséquilibre des forces en présence », idem. Return to text

38 Cf. Philippe Zard, La fiction de l’Occident : Thomas Mann, Franz Kafka, Albert Cohen, Paris, P.U.F., 1999, p. 77-81. Return to text

39 Albert Cohen, Belle du Seigneur, Paris, Gallimard [coll. nrf], 1968, p. 764 : « […] et en vérité quoi d’étonnant que les Allemands peuple de nature aient toujours détesté Israël peuple d’antinature car voici l’homme allemand a entendu et plus écouté que d’autres la jeune voix ferme qui sort des forêts de nocturne épouvante silencieuses et craquantes forêts et avec une ivresse d’aurore cette voix tentatrice chante […] que les lois de la nature sont l’insolente force le vif égoïsme la dure santé la prise jeune l’affirmation la domination la preste ruse la malice acérée l’exubérance du sexe la gaie cruauté adolescente qui détruit en riant mélodieuse et égarée cette forte voix chante la guerre et sa seigneurie les beaux corps nus et bronzés au soleil les muscles souples serpents entrelacés dans le dos de l’athlète la beauté et la jeunesse qui sont force la force qui est pouvoir de tuer […] et cette voix […] se rit de la justice se rit de la pitié se rit de la liberté et elle chante mélodieuse et convaincante chante l’oppression de nature l’inégalité de nature la haine de nature […] », etc. On reconnaîtra ici un motif que Cohen reprend jusqu’à l’obsession dans ce roman et dans l’ensemble de son œuvre. Return to text

40 « Churchill d’Angleterre », in Écrits d’Angleterre, préface de Daniel Jacoby, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 21-45, ici p. 38-39. Return to text

41 « Angleterre », in Écrits d’Angleterre, op. cit., p. 1-19, ici p. 13 (deux occurrences), p. 14, p. 16 ; cf. aussi « Ces fondateurs d’empire sont incapables d’être méchants. Leur manque de fiel est étonnant. […] En matière de méchanceté, les Anglais sont de vrais infirmes », ibid., p. 10. Return to text

42 Ibid., p. 12. Return to text

43 Cf. « Et vous, humiliés et offensés d’Europe […] Enchaînés d’Europe, dites hosannah avec nous. Demain vos liens tomberont et le jour de bonté luira », « Churchill d’Angleterre », op. cit., p. 45. Return to text

44 Cf. « Les jeunes soldats timides aux mentons fermes, à la bouche pure, aux yeux doux, tout prêts à rougir, immenses petits garçons convaincus, bien vêtus, bien guêtrés, bien cirés, rafraîchissants, candides, heureux de servir, pas embêtés par leurs énormes paquetages pleins de thé probablement », « Angleterre », op. cit., p. 7 ; cf. aussi « Churchill d’Angleterre », op. cit., p. 30-31 ; cf. encore « tanks pour enfants, des tanks trottinettes, des tankinets », ibid., p. 29 ; « jouaient à la dînette », p. 32 ; et passim. Return to text

45 Cf. « lèvre supérieure enfantine et résolue », « adorable compétence adolescente, divinement naïf », ibid., p. 21 et 22. Return to text

46 Ibid., p. 30-31. Return to text

47 Ibid., p. 33. Le goût des couleurs vives et enfantines est également évoqué dans « Angleterre », op. cit., p. 7 ; cf. aussi « leurs roues aux couleurs enfantines et barbares qui criaient au soleil – autobus saignants, troncs postaux rosbifs, cuivres coruscants, nurses tricolores aux bretelles cramoisies […] », « Churchill d’Angleterre », op. cit., p. 31. Return to text

48 Ibid., p. 23. Return to text

49 Ibid., p. 23. Return to text

50 Ibid., p. 25. Return to text

51 Ibid., p. 41. Return to text

52 Rappelons toutefois que, si Cohen reprend une représentation traditionnelle de la polarité masculin/féminin, celle-ci ne découle pas de la simple biologie, un personnage pouvant incarner des valeurs « masculines » ou « féminines » indépendamment de son sexe. Dans « Angleterre », le narrateur observe des dactylos qui « fument virilement », tandis que les soldats, dans un passage déjà cité, sont « jeunes », « timides », « à la bouche pure, tout prêts à rougir », op. cit., p. 7. Return to text

53 « Churchill d’Angleterre », op. cit., p. 36 ; cf. aussi « poème », p. 39. Return to text

54 « It was then a new movement. We were weak, therefore worthless », James Joyce, Ulysses, éd. Jeri Johnson, Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 136 (« C’était alors un nouveau mouvement. Nous étions faibles, donc sans valeur », Ulysse, trad. dirigée par Jacques Aubert (Bernard Hoepffner pour l’épisode « Éole »), Paris, Gallimard [coll. Folio], 2004, p. 207) ; toutes les références de page qui suivent renvoient à ces deux éditions, désignées respectivement par les titres Ulysses (texte d’origine) et Ulysse (traduction française). Return to text

55 Ulysses, p. 137. Return to text

56 Ulysse, p. 208-209. Return to text

57 « Taylor had come there, you must know, from a sickbed. […] His dark lean face had a growth of shaggy beard round it. He wore a loose neckcloth and altogether he looked (though he was not) a dying man », Ulysses, p. 136 (« Taylor, vous devez le savoir, était venu là directement de son lit de malade. […] Son mince visage sombre était encadré d’un peu de barbe broussailleuse. Il portait un foulard lâchement noué autour du cou et il avait tout à fait l’air d’un mourant (ce qu’il n’était pas) », Ulysse, p. 207). Return to text

58 Ulysses, p. 137. Return to text

59 Ulysse, p. 209. Return to text

60 « And yet he died without having entered the land of promise », Ulysses, p. 137 (« Et cependant il mourut sans avoir pénétré sur la terre qui lui avait été promise », Ulysse, p. 209). Return to text

61 « Churchill d’Angleterre », op. cit., p. 36. Return to text

62 Ibid., p. 37. Return to text

63 Cf. A. Boulanger, « La pure magie du mythe », in Sylvie Parizet (dir.), Lectures politiques des mythes littéraires au XXe siècle, Paris, P. U. de Paris Ouest [coll. « Littérature et poétique comparées »], 2009, p. 261-273, particulièrement p. 264-266. Return to text

64 Cf. Hermann Broch, Bergroman, 4 volumes (pour les trois états successifs du texte et les variantes), éd. Frank Kress et Hans Albert Maier, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1969. Suhrkamp a également publié la première version (la seule complète, du point de vue de la diégèse) sous le titre Die Verzauberung (« l’enchantement », avec ce même radical Zauber, « magie »), dans les œuvres complètes (volume 3) ; ainsi que la troisième et dernière version (inachevée) sous le titre Demeter. Enfin, Felix Stössinger en a édité et publié une version sous le titre Der Versucher (Zürich, Rhein-Verlag, 1953), mais en faisant le choix très contestable de fusionner les trois états du texte ; il en existe une traduction française, Le tentateur, trad. Albert Kohn, Paris, Gallimard, 1960. Return to text

65 « die Gefahr eines billigen Magier- und Erlösertums […] », « ein Auskneifen in die billige Zauberei des Nichtswissens […] », Bergroman, op. cit., vol. 2, chapitre VIII, p. 473 (cf. Le tentateur, op. cit., p. 337). Return to text

66 Cohen, qui exploite volontiers et avec humour les stéréotypes les plus courants, fait des Anglais des êtres laconiques, méfiants envers l’expressivité et la volubilité, adeptes de l’understatement ; leur parole est limitée par la pudeur et par toutes sortes de tabous, et leur prononciation indistincte, littéralement inarticulée (cf. « Angleterre », op. cit., p. 17-18). Return to text

67 Cf. toutefois Claire Stolz, « Churchill d’Angleterre d’Albert Cohen : un contrat de lecture problématique », Estudios de lengua y literatura francesa, n° 16 (2005), p. 105-116. Cet article, qui met également en avant le rôle de l’éloquence, arrive à une conclusion opposée ; pour Stolz, dans « Churchill d’Angleterre », le pathos est clairement au service de l’ethos (cf. p. 111), et la « capacité à agir sur autrui » par le discours est le meilleur garant de la démocratie (cf. p. 113). Return to text

68 Raymond Cunningham, Myth and Politics in Thomas Mann’s “Joseph und seine Brüder”, Stuttgart, Hans-Dieter Heinz Akademischer Verlag, 1985 ; cf. particulièrement le chapitre III. Return to text

69 « Der Staatsmann […], zum vierten Male Herr des Weißen Hauses, der aristokratische Volksfreund, ebenbürtig den europäischen Diktatoren als gewiegter Massenlenker, ihr geborener Gegenspieler, der große Politiker des Guten […] », Die Entstehung des Doktor Faustus. Roman eines Romans, in Reden und Aufsätze. 3 (Gesammelte Werke in dreizehn Bänden, vol. XI), Frankfurt am Main, Fischer, 1990, p. 145-302, ici chap. IX, p. 216 (« l’homme d’État, pour la quatrième fois maître de la Maison-Blanche, l’aristocrate ami du peuple, l’égal des dictateurs européens dans l’art de diriger les masses et l’antagoniste-né de ces dictateurs, le grand politique du bien […] », Le journal du Docteur Faustus. Le roman d’un roman, trad. Louise Servicen, Paris, Christian Bourgois, 1994, p. 103). Return to text

70 Heimkehr der Fronttruppen, p. 93. Return to text

71 Retour du front, p. 102. Return to text

72 Cf. la biographie qu’esquisse Döblin sous le titre « Ein Traumfigur in Generalsuniform », Verratenes Volk, p. 381-382 (« Une chimère en uniforme de général », Peuple trahi, p. 396-397). D’après Döblin, Hindenburg acquiert sa dimension légendaire surtout après la défaite (p. 382 ; p. 397), au moment où les officiers comprennent l’utilité de cette figure dans leur reconquête du pouvoir. Döblin représente Hindenburg comme un simple instrument entre les mains de ces officiers, particulièrement son Grand Quartier-maître Groener qui, lui-même empreint de « rationalisme », exploite habilement ce symbole irrationnel (p. 382 ; p. 398). Return to text

73 « Nachher hast du in der Roten Fahne selber geschrieben : Zehntausend Berliner Proletarier irren führerlos auf den Straßen herum […] », Karl und Rosa, p. 456 (Karl et Rosa, p. 491). Return to text

74 « Bisher galt bei uns noch immer der Grundsatz, daß das Proletariat sich demokratisch organisiert und bei seinem Vorgehen einen klaren durchdachten Plan vorzeigt », Karl und Rosa, p. 455 (« Jusqu’ici on avait pour principe chez nous que le prolétariat devait s’organiser démocratiquement et que ses actions devaient refléter un plan bien réfléchi », Karl et Rosa, p. 491). Return to text

75 Karl und Rosa, p. 453. Return to text

76 Karl et Rosa, p. 488. Return to text

77 Döblin signale par exemple que Wilson part en Europe entouré de savants collaborateurs, mais d’aucun représentant élu, le Congrès lui étant hostile : « Um das amerikanische Volk zu repräsentieren, genügte Wilson sich », Heimkehr der Fronttruppen, p. 87 (« Wilson estimait qu’il suffisait à représenter le peuple américain », Retour du front, p. 95). Return to text

78 U.S.A., p. 151. Return to text

79 U.S.A., V.F., p. 180. Undertaker (croque-mort) est curieusement traduit par « entrepreneur ». Return to text

80 Donald Pizer (Dos Passos’ U.S.A. A Critical Study, op. cit.) se consacre à cette question fondamentale, montrant que tout au long de la trilogie, la parole est à la fois ce qui trahit les idéaux américains (dans le détournement des valeurs, le martèlement des slogans politiques et publicitaires, la prolifération désastreuse des clichés) et la seule arme de ceux qui veulent faire vivre ces idéaux. Return to text

81 Exhorter, néologisme récurrent dans les biographies, cf. « From then on he was an organizer, a speaker, an exhorter […] », U.S.A., p. 92, à propos de Bill Haywood (« À dater de ce jour il fut organisateur, orateur, propagandiste […] », V.F., p. 116) ; « barnstormer, exhorter, evangelist », p. 151, à propos de Bryan, « the boy orator of La Platte » (« incendiaire, réformateur, apôtre », « le jeune orateur de La Platte », V.F., p. 150) ; « preacher, prophet, exhorter », p. 1078, à propos de Frank Lloyd Wright (« prédicateur, prophète, conseiller », V.F., p. 1122). Return to text

82 « the father was a Presbyterian minister, too, and a teacher of rhetoric in theological seminaries […] who loved his home and his children and good books and his wife and correct syntax and talked to God every day at family prayers ; / he brought his sons up / between the Bible and the dictionary », ibid., p. 535 (« le père était aussi pasteur presbytérien et enseignait la rhétorique dans les séminaires de théologie […] un homme de qualité qui aimait son foyer et ses enfants et les bons livres et sa femme et la bonne syntaxe et qui s’entretenait chaque jour avec Dieu lors des prières familiales ; / il éleva ses fils / entre la Bible et le dictionnaire », V.F., p. 571). Return to text

83 « From the time he was eleven years old he wrote copiously, filled diaries, notebooks, loose leaves, with a big impulsive scrawl about everything he did and thought and said […] », U.S.A., p. 456 (« Depuis l’âge de onze ans il écrivait abondamment, remplissait d’une grosse écriture impulsive des agendas, des carnets, des feuilles volantes sur lesquels il notait tout ce qu’il faisait et pensait et disait […] », V.F., p. 490). Return to text

84 U.S.A., p. 37 Return to text

85 U.S.A., V.F., p. 59. Return to text

86 U.S.A., p. 150. Return to text

87 U.S.A., V.F., p. 179. Return to text

88 U.S.A., p. 685. Return to text

89 U.S.A., V.F., p. 718. Return to text

90 « He wanted to be an actor, studied elocution […] », U.S.A., p. 303 (« Il voulait être acteur, il étudiait l’élocution […] », V.F., p. 336). Return to text

91 U.S.A., p. 303. Return to text

92 U.S.A., V.F., p. 336. Return to text

93 « Booth never would go to Washington on account of the bitter memory of his brother », U.S.A., p. 394 (« Booth ne voulut jamais aller à Washington à cause du souvenir amer de son frère », U.S.A., V.F., p. 337), Edwin Booth ne s’étant jamais remis du choc causé par l’attentat meurtrier de son frère. Return to text

94 « rebuild the ruined words worn slimy in the mouths of lawyers districtattorneys collegepresidents judges without the old words the immigrants haters of oppression brought to Plymouth how can you know who are your betrayers America », « The Camera Eye (49) », U.S.A., p. 1084 (« reconstruire les mots qui tombent en ruine les mots usés devenus gluants dans la bouche des avocats avocatsgénérauxdedistricts présidentsduniversité juges sans les vieux mots que les immigrants ennemis jurés de l’oppression apportèrent avec eux à Plymouth comment peux-tu savoir qui sont tes traîtres Amérique », V.F., p. 1127). Return to text

95 « The Camera Eye (50) », U.S.A., p. 1106. Return to text

96 U.S.A., V.F., p. 1149-1150. Return to text

97 U.S.A., p. 353 ; la phrase « Reed was a Westerner and words meant what they said » est répétée p. 354 et 356. Return to text

98 U.S.A., V.F., p. 386 ; p. 387 et 389. N.B. les éditions françaises de Reed ont retenu le prénom « John » plutôt que son diminutif courant « Jack », de même que la première traduction française d’U.S.A., de sorte que les critiques français travaillant sur Dos Passos hésitent parfois entre les deux formes. Return to text

99 U.S.A., p. 535. Return to text

100 U.S.A., V.F., p. 571. Return to text

101 Cf. « Thomas Woodrow Wilson et les Principes de l’Amérique », passage où la fondation des États-Unis est étroitement liée à la foi chrétienne, Heimkehr der Fronttruppen, p. 11 et passim (Retour du front, p. 11 et passim). On relèvera aussi que Liebknecht cite un cantique de Luther à Luxemburg, « Das Reich muß uns doch bleiben », Karl und Rosa, p. 571 (« Le royaume est pour nous », Karl et Rosa, p. 609). De même, Dos Passos écrit dans U.S.A. que Paxton Hibben, partout où il voit l’oppression, entend une seule et même « voix » qu’il retrouve dans le chant En avant soldats du Christ, la Déclaration d’Indépendance, la Marseillaise, le « rugissement guttural » des manifestants russes assassinés en 1905, et « le triste silence des péons mexicains, des Indiens de Colombie attendant un libérateur […] », cf. « the throaty roar of the Russian Marseillaise » et « singing Onward, Christian Soldiers […] the Declaration of Independence », U.S.A., p. 485 (V.F., respectivement p. 520 et 521). Return to text

102 U.S.A., p. 38. Return to text

103 U.S.A., V.F., p. 59. Return to text

104 Cf. U.S.A., p. 338 (« Je veux m’élever avec les hommes de la masse, et non au-dessus d’eux », V.F., p. 371). Return to text

105 Aux yeux de Malcolm Cowley, cette tension entre individualité et collectivité est fondamentale dans l’œuvre de Dos Passos ; cf. M. Cowley, « Poet Against the World », in, du même (dir.), After the Genteel Tradition. American Writers since 1910, New York, W.W. Norton & Co, 1937, p. 168. Return to text

106 U.S.A., p. 1116. Return to text

107 U.S.A., V.F., p. 1160-1161. Return to text

108 U.S.A., p. 6 (V.F., p. 34). Ce texte a été composé après l’achèvement de la trilogie, et placé en tête de sa première édition en un volume. Return to text

109 Dos Passos note, à propos de Wilson : « then he went to Princeton and became a debater and editor of the Princetonian », U.S.A., p. 537-538 (« puis il alla à Princeton où il [participa aux débats] et [devint rédacteur] du Princetonian », V.F., p. 571, traduction modifiée entre crochets) ; à propos de La Follette : « he was the star debater in his class, / and won an interstate debate with an oration on the character of Iago », U.S.A., p. 304 (« il était le [plus doué pour les débats dans] sa classe, / et remporta le prix dans un débat interfédéral avec un discours sur le caractère de Iago », V.F., p. 336, tr. modifiée entre crochets) ; à propos de Paxton Hibben : « [Paxton Hibben] was the star pupil of Short Ridge High / ran the paper, / won all the debates. / At Princeton he was the young collegian, editor of the Tiger […] », U.S.A., p. 484 (« c’était le meilleur élève de Short Ridge High, / il rédigeait le journal de l’école, / triomphait dans tous [les débats]. / À Princeton, il était jeune collégien, [rédacteur en chef du] Tiger […] », V.F., p. 519). Return to text

110 Cf. U.S.A., p. 706-707 (V.F., p. 739-740). Return to text

111 Verratenes Volk, p. 449. Return to text

112 Peuple trahi, p. 475. Return to text

113 Verratenes Volk, p. 452. Return to text

114 Peuple trahi, p. 479. Return to text

115 Verratenes Volk, p. 455. Return to text

116 Peuple trahi, p. 482. Return to text

117 Cf. par exemple le passage où, peu avant leur assassinat, Liebknecht joue en présence de Luxemburg La Passion selon Saint Mathieu de Bach, Karl und Rosa, p. 525 (Karl et Rosa, p. 562) ; plus tard, c’est au Satan de Milton qu’il s’identifie et non plus au Christ, mais toujours dans l’affirmation orgueilleuse de son individualité, p. 578-582 (p. 617-621). Return to text

118 Selon divers critiques, la rupture avec le P.C. est motivée avant tout par l’assassinat de son ami José Robles durant la Guerre d’Espagne ; cf. Stephen Koch, The Breaking Point : Hemingway, Dos Passos and the Murder of José Robles, New York, Counterpoint, 2005, et J.-P. Morel, John Dos Passos, op. cit., p. 107-109. Par la suite, Dos Passos s’éloigne toujours plus de la gauche, et paraît à certains égards renier ses prises de position initiales, une question qui dépasse toutefois le cadre de cette étude. Cf. notamment Daniel Aaron, « The Riddle of John Dos Passos », Harper’s Magazine, n° 224 (mars 1962), p. 55-60. Return to text

119 Cf. J.-P. Morel, John Dos Passos, op. cit., p. 108 et 111. Return to text

120 À la fin de l’année 1936, Broch tomba dans une profonde dépression liée avant tout au climat politique désastreux, et cessa de travailler au Bergroman. En 1938, à l’Anschluss, il fut arrêté comme opposant politique (sur la base des journaux qu’il recevait, selon son biographe Lützeler). Après une détention éprouvante, il fut libéré, obtint (à grand-peine) un visa et partit pour l’Écosse chez ses traducteurs Edwin et Willa Muir. Parallèlement, deux versions manuscrites du Bergroman furent exfiltrées d’Autriche par divers amis. Puis il gagna les États-Unis où il se consacra avec énergie à de nouveaux travaux. Il reprit ce projet en 1950, et y travaillait au moment de sa mort en mai 1951. Cf. la biographie de Paul Michael Lützeler, Hermann Broch. Eine Biographie, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 1985, p. 219sqq ; pour les étapes de rédaction du Bergroman, cf. l’édition critique par Kress et Maier, Bergroman, op. cit., vol. IV, p. 14-15. Return to text

References

Electronic reference

Alison Boulanger, « Poètes et prophètes : figures de dirigeants dans U.S.A. de John Dos Passos et Novembre 1918 d’Alfred Döblin », Grandes figures historiques dans les lettres et les arts [Online], HS 1 | 2016, Online since 05 décembre 2016, connection on 23 mai 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/figures-historiques/351

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Alison Boulanger

Université Lille 3, Alithila

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