Introduction
Dans cet article, nous nous intéressons aux formules toutes faites de l’oral que l’on rencontre fréquemment dans les conversations. Ces phrases préfabriquées des interactions (désormais PPI) ont déjà été bien identifiées dans les travaux sur la phraséologie, par exemple (González Rey 2021). Ce sont essentiellement des formules rituelles (Ça va ? ; Après vous ; De rien ; Et avec ceci ? dans un commerce, par exemple), des façons exprimer l'acceptation ou le refus, que ce soit de façon directe ou indirecte (Ça marche ; Pourquoi pas ? ; Pas question !), des phrases évaluatives ou expressives (J’y crois pas ! ; C’est une dinguerie ; N’importe quoi !) ou ayant un fonctionnement méta-énonciatif (Tu sais quoi ? ; Comment dirais-je ?), pour ne citer que quelques cas de figure fréquents.
Cette phraséologie, centrale pour comprendre les conversations et produire des énoncés à bon escient, est bien présente dans les travaux linguistiques sur le FLE, même si le recours aux extraits authentiques paraît parfois limité. On observe toutefois que de nombreuses expressions de ce type s’inscrivent dans des paradigmes productifs, ce qui apparaît peu mis en valeur dans les méthodes : on relève ainsi des schémas communs dans Bonne journée ; Bonne soirée ; Bonne nuit ; Bonne fin de journée ou dans Tu plaisantes ? ; Tu rigoles ? ; Vous voulez rire ? qui mériteraient selon nous d’être davantage pris en compte. Nous appuyant sur un sous-ensemble de phrases préfabriquées averbales, nous souhaitons montrer dans cet article comment ces schémas peuvent être modélisés dans le cadre d’une approche constructionnelle (Dobrovol’skij, 2020 ; Mellado Blanco, 2022 ; Tutin & Grossmann, 2023) et comment ils pourraient être intégrés à des dispositifs didactiques.
Après avoir précisé ce que nous entendons par « phrase préfabriquée des interactions » et présenté quelques traitements dans le domaine du FLE, nous observerons un sous-ensemble de phrases averbales de structure à (DET) N et mettrons en évidence quelques phrasèmes constructionnels productifs en montrant l’intérêt de ce type de modélisation. Dans un dernier temps, nous proposerons quelques pistes didactiques.
1. Phrases préfabriquées des interactions et didactique du français langue étrangère
1.1. Qu’est-ce qu’une phrase préfabriquée des interactions ?
Les conversations ordinaires regorgent de phrases rituelles, qui régissent les interactions sociales, comme dans l’extrait suivant, tiré d’un entretien du corpus CFPP (Corpus du Français Parlé Parisien) (Branca-Rosoff et al., 2011).
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(1) |
(À la fin d’un entretien) |
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[Interviewé] excusez-nous ouais (Corpus CFPP) |
On relève ici des phrases introduisant la volonté de mettre un terme à l’entretien (phrases de pré-clôture : Excusez-nous ; Excusez-moi ; On va s’arrêter), des phrases de remerciement (Je vous remercie) et de réponse au remerciement (Il y a pas de quoi). Au-delà des phrases régissant les interactions sociales (salutations, excuses, remerciements…), on peut également observer dans les interactions des formules récurrentes exprimant une émotion (Tu m’en bouches un coin ! ; C’est la vie ! ; Pas croyable !) ou une évaluation positive ou négative (C’est une dinguerie ; C’est la cata ; C’est nickel), mais aussi des expressions indiquant l’acceptation ou le refus (Pourquoi pas ? ; Si tu veux ; Hors de question ! ; Tu rêves !) ou des expressions employées pour gérer le déroulement de la conversation (Tu sais quoi ? ; Comment dirais-je ; Tu vois), pour ne citer que quelques types emblématiques.
Ces phrases préfabriquées des interactions présentent comme spécificités d’être récurrentes, d’être étroitement liées à une fonction langagière spécifique dans la conversation et d'apparaître « prêtes à l'emploi » pour les locuteurs. Ces énoncés ont déjà fait l’objet de nombreuses études sous différentes appellations1 (Coulmas, 1981 ; Fónagy, 1995 ; Klein & Lamiroy, 2016 ; Aijmer, 2014 ; Kauffer, 2019, Tutin, 2019, Krzyżanowska et al., 2021, entre autres), mais ont encore peu été explorés à travers des études de corpus systématiques.
Un premier relevé effectué dans le cadre du projet ANR PREFAB2 a permis de repérer plus de 3000 de ces phrases toutes faites, qui comportent en outre de nombreuses variations formelles (par exemple, à quoi tu joues ? tu joues à quoi ? à quoi est-ce que tu joues ?). Par ailleurs, nous avons observé à partir d’études sur les corpus oraux que ces phrases étaient extrêmement fréquentes dans les conversations courantes, comme les échanges familiaux, les échanges commerciaux ou les entretiens (Pausé & Tutin, 2022). Il apparaît donc indispensable de les inclure dans un apprentissage du français oral en précisant leurs propriétés linguistiques et leur mode d’emploi en contexte.
En outre, si la phraséologie est souvent caractérisée comme le lieu du singulier, de l’idiosyncrasie, une observation plus approfondie permet souvent de mettre en évidence des régularités aux plans sémantique, syntaxique et pragmatique. Ainsi, si l’on observe de plus près les phrases préfabriquées qui nous intéressent, on s’aperçoit que nombre d’entre elles présentent des régularités et qu’il apparaît possible de dégager des paradigmes lexico-syntaxiques productifs. C’est ainsi le cas de phrases comme les suivantes :
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c’est la cata. / c’est le bordel. / c’est le foutoir. / c’est la hess3.
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tu plaisantes ? / vous rigolez ? / tu veux rire ?
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ça va / ça marche / ça roule / ça gaze
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à demain / à bientôt / à toute
Bien que ces régularités ne concernent pas la totalité des phrases préfabriquées (certaines relevant a priori de paradigmes assez singuliers comme Et puis quoi encore ! ou C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?), il nous semble pertinent de mettre en évidence ces propriétés sous forme de phrasèmes constructionnels, c’est-à-dire des associations forme-sens intégrant un ensemble de variables mettant en évidence les propriétés sémantiques et pragmatiques partagées.
1.2. Les PPI dans la didactique du FLE
L’intérêt pour les phrases préfabriquées de l’oral n’est pas nouveau en didactique du français. Bally, dans son Traité de stylistique française (1921), abordait déjà la « phraséologie exclamative » et mentionnait le fait que les phrases à composante affective comme C’est bien fait ! ; Que voulez-vous ! ; La belle affaire ! présentent des spécificités sémantiques et pragmatiques qui doivent être soulignées.
Les phrases préfabriquées qui nous intéressent sont bien présentes dans la didactique du FLE, et si elles ne sont pas toujours mentionnées en tant que phénomènes phraséologiques spécifiques, elles font bien partie des compétences interactionnelles soulignées dans le CECRL4 (2018) à travers les « fonctions ‘interpersonnelles’, ‘transactionnelles’ et ‘évaluatives’ auxquelles s’ajoutent certains genres spécialisés » (CECRL 2018, p. 86). En outre, des ouvrages de base, comme les référentiels du CECRL pour le français (Beacco et al., 2004, 2007, 2008, 2011), accordent une place de choix à ces formulations pour les niveaux A1 à B2, avec une description minutieuse des formes utilisées pour réaliser les « fonctions discursives ». Pour chaque niveau du CECRL, les référentiels proposent un inventaire qui « “décrit” la compétence linguistique sous l’aspect de l’action réalisée à travers la communication verbale » (Beacco & Porquier, A1, 2007, p. 49). Une typologie des fonctions est proposée à un premier niveau général5, mais aussi à un niveau plus spécifique. À titre d’illustration, la figure 1 présente une liste de formes associées à la fonction spécifique « Exprimer son accord » au niveau B2, intégrée à la fonction générale « Interagir à propos d’opinions ou de positions ». Nombre des éléments recensés s’apparentent à nos phrases préfabriquées et on peut observer la variété des formules proposées, ainsi que le soin apporté aux nuances (« … avec des réserves », « … en concédant », etc.). Une même phrase peut aussi apparaître dans plusieurs rubriques et la polyfonctionnalité de ces éléments est ainsi bien prise en compte. Par exemple, la PPI Je ne sais pas est décrite comme ayant la fonction « Exprimer son ignorance » ou « Exprimer un désaccord atténué ». La mise en contexte des expressions à travers des exemples apparaît intéressante et, même si l’inventaire peut sembler en partie lacunaire, il constitue incontestablement une ressource de qualité pour l’étude et l’enseignement de la phraséologie pragmatique en français.
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Figure 1 : Formes associées à la fonction spécifique « Exprimer son accord » intégrée à la fonction générale « Interagir à propos d’opinions ou de positions » dans le niveau B2 du référentiel du CECRL (Beacco, Bouquet & Porquier, 2004, p. 74-75)
On retrouve également ce type d’expression dans le manuel de phraséodidactique de González Rey (2007), dans les « expressions de la conversation ». Par exemple, on trouvera parmi les expressions indiquant « l’adhésion » (González Rey, 2007, p. 175), les formules C’est d’accord, C’est entendu, Je ne dis pas non, Je suis pour…
À travers ces deux exemples, qui n’illustrent que très partiellement les travaux en didactique du FLE, on voit donc que les phrases préfabriquées qui nous intéressent sont bien identifiées, soit comme formulations associées à une « fonction », soit comme un type de phraséologisme. Dans les deux cas, c’est essentiellement la fonction (« exprimer son accord », « adhésion »), l’accès onomasiologique, qui sert de clé d’accès à ces formules.
Si l’on s’intéresse maintenant aux manuels de FLE, le bilan apparaît contrasté. Si les phrases préfabriquées sont bien présentes dans de nombreuses méthodes, elles ne semblent souvent pas présentées avec une grande rigueur et une grande systématicité. Gerber & Luste-Chaâ (2013) relèvent par exemple que pour les phraséologismes pragmatiques, les variations entre singulier ou pluriel n’apparaissent pas (Tu plaisantes ? vs Vous plaisantez ?) alors que cette variation n’est pas systématique (Tu parles, mais pas *Vous parlez). Les régularités que l’on peut observer entre les familles de phrases (par exemple, les structures bon+Nom de période comme Bonne soirée ou Bonne journée n’apparaissent pas non plus soulignées, alors que cela nous semble être une piste vraiment pertinente). De son côté, Théophanous (à paraître) constate que les manuels de FLE récents continuent de privilégier une approche lexicale par mots individuels, sans prendre suffisamment en compte les notions de cooccurrence et de préfabrication qu’elle préconise : « La présentation du vocabulaire se fait toujours principalement autour du mot individuel, ce qui perpétue une vision traditionnelle de l’enseignement/apprentissage des mots et néglige l’importance des SP [séquences phraséologiques] et de la préfabrication » (Théophanous, à paraître, p. 13).
1.3. Phrases préfabriquées averbales
D’après un premier relevé de phrases préfabriquées effectué dans le cadre du projet PREFAB recensant plus de 3000 PPI sous forme lemmatisée, un nombre non négligeable d’à peu près 20 % des PPI est de structure averbale, c’est-à-dire dépourvue de verbes conjugués. Il s’agit de PPI comme Bon anniversaire, Bon courage, À table, Au secours, Bonne idée, Bonne journée, qui sont bien des énoncés autonomes correspondant à un acte de langage spécifique (souhait, salutation, évaluation, demande d’aide, etc.), comme dans les exemples suivants tirés des corpus oraux ESLO2 (Abouda et al., 2006) et MPF (Gadet & Guérin, 2016).
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(Entretien, des étudiantes interrogent des Orléanais à la fin d’une séance de cinéma) |
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[RX607] vous êtes euh à l’université d’Orléans / c’est ça ? |
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(Conversation entre proches) [Mouloud] bon je te laisse [Mouloud] je te retiens pas plus [Mouloud] et vas-y / à plus hein. (MPF) |
Nombre de ces PPI averbales présentent des alternances avec une forme verbale. Par exemple, Bonne soirée peut alterner avec Passe/passez une bonne soirée ou Je te/vous souhaite (une) bonne soirée. La formule À demain s’utilise parallèlement à la PPI Je te/vous dis à demain. Ces alternances verbales, souvent moins fréquentes que les contreparties averbales d’après nos premiers relevés, sont intéressantes en ce qu’elles renseignent sur l’acte de langage de la PPI. Ainsi, Bonne année, contrairement à Bonne soirée, ne se combinera qu’avec Je te/vous souhaite et non avec passe/passez, ce qui montre bien que Bonne année est exclusivement une formule votive et non une formule de salutation de clôture.
À l’instar de De Knop & Mollica (2022), qui se sont intéressés aux constructions averbales en allemand ayant une fonction directive6, nous pensons que ces phrases préfabriquées ne peuvent pas être réduites pour la plupart à des ellipses de constructions verbales, mais qu’elles renvoient bien à des constructions spécifiques. Plusieurs arguments peuvent étayer ce point de vue. Tout d’abord, les constructions averbales sont souvent nettement plus fréquentes que les contreparties verbales. Dans le corpus oral utilisé dans le cadre du projet PREFAB, qui totalise 5,4 millions de tokens, l’expression Je te/vous souhaite une bonne journée/soirée est utilisée 35 fois moins que la contrepartie averbale Bonne journée/soirée. Le type averbal apparaît donc comme la construction prototypique. Par ailleurs, comme on l’a signalé plus haut, certaines phrases averbales peuvent être associées à plusieurs formules verbales (Je te souhaite/Passez une bonne soirée). Quelle structure verbale de base choisir alors ? De plus, quelques PPI averbales n’ont pas de contrepartie verbale naturelle, comme c’est le cas des formules injonctives Au lit ! ; À table ! ou de formules évaluatives comme Beau profit ! Enfin, quelques PPI averbales présentent des propriétés bien différentes des contreparties verbales. Ainsi, Pas vrai ? est souvent utilisé comme demande d’adhésion du locuteur à l’allocutaire, là où cette valeur est quasi absente de C’est pas vrai ? qui exprime plutôt l’incrédulité ou la surprise. La formule Désolé pourra être employée pour introduire une autocorrection (C’est une collègue allemande… non… désolée… néerlandaise), fonction qui n’apparaît pas avec la PPI verbale Je suis désolé (cf. Grossmann & Krzyzanowska, 2025). Nous pensons donc qu’il est nécessaire d’analyser ces constructions averbales de façon autonome, même si un rapprochement pourra être effectué avec certaines constructions verbales, comme on le verra dans notre analyse ultérieure pour certains cas7.
Notre premier relevé de formules averbales effectué à partir de plusieurs ressources lexicales et d’observations sur corpus montre qu’un nombre très important de PPI averbales relèvent de schémas syntaxiques réguliers. Parmi ces PPI, nous avons retenu pour cette étude un sous-ensemble productif de PPI relevant du schéma syntaxique à (Det) N (Adj), qui apparaît dans le Tableau 1.
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À la charge |
À l’attaque |
Au pied |
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À la croûte |
À lundi/mardi… |
Au plaisir |
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À la porte |
À mort |
Au poteau |
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À la prochaine |
À poil |
Au secours |
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À la revoyure |
À table |
Au suivant |
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À la semaine prochaine |
À un de ces jours |
Au travail |
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À la soupe |
À un de ces quatre |
Au turbin |
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À la trappe |
Au boulot |
Au turf |
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À l’abordage |
Au diable |
Au vestiaire |
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À l’aide |
Au feu |
Au voleur |
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À l’aise |
Au large |
Aux armes |
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À l’assassin |
Au lit |
Aux chiottes |
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À l’assaut |
Au meurtre |
Tableau 1 : Liste des PPI averbales de structure syntaxique à (Det) N (Adj)
Un examen rapide de cette liste permet de mettre en évidence des ressemblances entre certaines de ces formules : À la prochaine ; À un de ces jours ou Au boulot ; Au travail ; Au lit. Dans la suite de la discussion, nous nous concentrerons sur les constructions lexico-syntaxiques productives.
2. Phrasèmes constructionnels et PPI de type À (Det) N (Adj)
2.1. Grammaires de construction et phrasèmes constructionnels
Dans le cadre du projet PREFAB, nous souhaitons proposer une analyse des phénomènes phraséologiques s’inspirant des modèles des grammaires de construction (Fillmore, Kay & O’Connor, 1988 ; Goldberg, 2006, 2019 ; Schafroth, 2015).
Sans entrer dans les détails de ces modèles (pour des discussions approfondies autour de la phraséologie, voir par exemple Mellado Blanco, 2022), nous pensons que cette approche présente plusieurs intérêts. Tout d’abord, le caractère idiomatique et spécifique des phraséologismes est capturé dans l’association forme-sens des constructions, qui ne résulte pas toujours d'un calcul systématique de la combinaison des éléments en jeu. Par ailleurs, les modèles à base de constructions permettent de prendre en compte les différents niveaux de traitement nécessaires au traitement des phénomènes phraséologiques (sémantique, syntaxique, pragmatique, prosodique…), dans un traitement holistique. Cela permettra pour les constructions lexico-syntaxiques qui nous intéressent de proposer un niveau de traitement qui généralise le comportement d’un sous-ensemble de phraséologismes. On pourra ainsi mettre en évidence à partir de schémas abstraits le fonctionnement de ces phrases toutes faites, ce qui sera aussi une des clés pour expliquer le changement linguistique (Carlier & Prévost, 2021). Une construction productive comme [C’est Detdef Nsituation] (C’est la catastrophe ; C’est le bordel) pourra ainsi accueillir des PPI émergentes comme C’est la hess ou C’est la misère. Enfin, basés sur l’usage et l’approche de la linguistique de corpus, ces modèles permettent de rendre compte des constructions les plus fréquentes et les plus productives.
Dans les modèles à base de construction, l’ensemble des constructions est décrit dans un « constructique » ou « constructicon » qui décrit les constructions, des plus abstraites aux plus lexicalisées, ainsi que les relations qui les relient, par des relations d’héritage, de métonymie ou encore de voisinage. Prenons l’exemple de la PPI À table !. Cette phrase préfabriquée est une construction lexicalisée, qui correspond à un acte de langage directif de type injonctif (formule employée pour enjoindre des convives à venir s’attabler pour manger). On peut dégager à partir de PPI apparentées une structure un peu plus abstraite, une construction semi-schématique, renvoyant à une série d’ordres exprimés par des noms d’activités ou de lieux où sont effectuées ces activités (À table ; Au boulot ; À l’attaque ; Au lit…). De façon encore plus large, on pourra considérer que l’on a une structure plus indifférenciée à + SN ! qui a une fonction injonctive. La Figure 2 résume ces niveaux de constructions, dont il faut bien rappeler qu’elles sont reliées par de multiples relations, qui ne sont pas seulement hiérarchiques.
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A SN → construction schématique |
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A (Detdef) Nactivité ! → construction semi-schématique (phrasème constructionnel) |
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À table ! ; Au lit ! → construction lexicalisée |
Figure 2 : Différents niveaux de constructions
Pour comprendre les modèles de PPI productifs, nous nous intéressons particulièrement dans le cadre du projet PREFAB au niveau des constructions semi-schématiques ou au niveau des phrasèmes constructionnels, tels que définis par Dobrovol’skij et Pöppel (2022).
By constructional phrasemes it is meant constructions with open slots whose meaning is generally close to their lexical meaning. The filling of open slots of syntactic structures is in principle free and subject only to certain morphosyntactic, semantic and in rare instances, lexical restrictions. In addition to open slots, such constructions have lexically filled positions, which also makes them similar to units traditionally regarded as belonging to phraseology (Dobrovol’skij & Pöppel, 2022, p. 192).
Le niveau des phrasèmes constructionnels renvoie à des constructions intégrant des structures syntaxiques, souvent avec mots-outils spécifiques, et une caractérisation sémantique pour les mots de classes ouvertes. Dans notre figure, le phrasème constructionnel serait : [à (Detdef) Nactivité !].
Si l’exemple de la figure 1 apparaît assez simple dans son fonctionnement, la mise en évidence des phrasèmes constructionnels est loin d’être triviale au plan méthodologique. Sans entrer dans les détails, nous mentionnerons ici les principaux critères qui nous permettent de regrouper les PPI en phrasèmes constructionnels :
a) Du point de vue syntaxique, les PPI doivent avoir la même structure, la même modalité de phrase (par exemple, déclarative ou interrogative), la même structure phrastique (parenthétique, si la phrase peut apparaître en incise, ou si elle est clausative, c'est-à-dire autonome). Les PPI C’est vrai ? (demande de confirmation) et C’est vrai (accord ou marque de régulation) ne correspondront ainsi pas aux mêmes phrasèmes constructionnels.
b) Au plan sémantique, on peut dégager un schéma sémantique lié à l’ensemble. Les mots grammaticaux présents doivent renvoyer aux mêmes acceptions et l’on doit pouvoir dégager des classes sémantiques homogènes des mots entrant dans les positions variables. Par exemple, à partir des PPI À demain ; À toute ; À bientôt un paradigme des adverbes temporels se dégage facilement.
c) Au niveau combinatoire, on doit pouvoir dégager des cooccurrents communs parmi les marqueurs de discours, interjections, ou autres PPI. La série À demain ; À toute ; À bientôt est ainsi souvent précédée de bon, allez et suivie d’un terme d’adresse (À bientôt, Lulu).
d) Au niveau du fonctionnement interactionnel et des fonctions pragmatiques, les PPI doivent renvoyer au même acte de langage (ou des actes de langage proches) et avoir un fonctionnement comparable dans les tours de parole. Les séries comme À table ; Au lit ; Au travail et À l’aide, Au voleur, Au feu présentent clairement des actes de langage assez différents : acte directif injonctif pour la première et acte de langage directif de demande d’aide pour la seconde.
2.2. Phrasèmes constructionnels associés à la structure À (Det) N(Adj)
En appliquant les critères présentés dans la section précédente, on peut dégager plusieurs phrasèmes constructionnels associés à la structure À (Det) N.
2.2.1 Formule directive injonctive [À (Detdef) Nactivité]
Il s’agit ici d’un acte de langage directif, déjà mentionné plus haut, qui prend la forme d’une formule injonctive avec un mouvement. Par cette expression, le locuteur enjoint l’allocutaire (en s’incluant parfois) à mener l’activité associée au nom. Le nom peut lui-même être un nom d’activité (boulot, abordage) ou un artefact/lieu associé par métonymie à une activité (table → ‘manger’, lit → ‘dormir’). La préposition n’a pas une valeur locative et elle introduit un nom d’activité pouvant être associé à une sorte de « routine sociale » (Vandeloise, 1988 ; Aurnargue, 2012). On ne trouve pas de formules verbales préconstruites correspondantes pour ce phrasème constructionnel, même si des formules « libres » semblent possibles (Venez à table ; On vous attend à table ; On passe à table ! ; On se met au travail !). Ce phrasème constructionnel est productif et peut facilement inclure de nouveaux items tels que Au restau ! ou Au bain ! comme dans l’exemple suivant.
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– Le plus jeune a la tête couverte de poux ! s’écria l’une des domestiques. |
2.2.2. Formule directive de demande à l'aide [À (DetDef) Ndanger/aide]
Il s’agit aussi d’un acte de langage directif, mais d’un type différent, puisqu’il s’agit ici d’une demande d’aide. Le locuteur cherche à avertir le ou les allocutaires d’un danger ressenti (À l’aide ; Au secours) ou provoqué par un élément extérieur (Au feu ; À l’assassin ; Au meurtre). L’effet perlocutoire visé est généralement d’obtenir du secours des allocutaires visés. Comme pour le phrasème constructionnel précédent, on ne relève pas de PPI verbales correspondantes. Du point de vue interactionnel, ces phrasèmes constructionnels constituent généralement un tour de parole. La productivité est plus limitée que pour la construction précédente, probablement du fait de la fonction très spécifique de cette classe de PPI, peu susceptible d’être prononcée – fort heureusement – dans les dialogues quotidiens8.
2.2.3. formule de salutation de clôture [À (Det) Ntemps (Adjtemps)]
Cette construction apparaît assez différente des précédentes, car elle n’a pas de fonction directive, mais correspond à une formule de salutation de clôture. Du point de vue pragma-sémantique, elle est proche de la construction [à Advtemps] (À demain ; À bientôt ; À plus) puisque la formule consiste à indiquer à l’allocutaire que le locuteur le retrouvera dans une prochaine rencontre. Mais, dans la construction [à (Det) Ntemps (Adjtemps)], le moment de la rencontre est indiqué par un nom de temps, éventuellement accompagné d’un adjectif et non par un adverbe de temps. Comme les autres formules de clôture, la formule apparaît bien évidemment en fin d’interaction et présuppose, contrairement à d’autres formules, comme Bonne journée ; Bonne soirée ; Au revoir qu’il y aura une rencontre ultérieure. La construction est très productive, puisqu’elle peut apparaître avec tout le paradigme des jours de la semaine et des mois (À demain ; À lundi prochain ; Au 25 mars).
Au final, on observe donc que la même structure de surface révèle donc au moins 3 phrasèmes constructionnels assez différents : un schéma de type injonctif, un schéma de type demande d’aide et un schéma de salutation de clôture. Notre analyse n’épuise pas tous les cas de figure rencontrés avec la structure à (Det) N (par exemple À mort ; A fond) dans le tableau 1 et une analyse complémentaire reste probablement à faire sur des phrasèmes constructionnels un peu moins productifs.
3. Quelques perspectives didactiques
À l’instar de plusieurs chercheurs (par exemple, Gonzalez Rey, 2016 ; Boas, 2022 ; De Knop & Mollica, 2022), nous pensons que la didactique du FLE pourrait tirer profit d’une approche constructionnelle. La didactique de l’oral et des interactions en FLE pourrait ainsi mettre l’accent sur les constructions lexico-syntaxiques productives pour les apprenants, ce qui leur permettrait d’élargir leur répertoire en compréhension, mais aussi de développer des compétences méta-pragmatiques (Ladreyt, 2022), en aiguisant leur observation de cas de figure présentant des caractéristiques communes.
3.1 Un premier objectif : développer des ressources linguistiques pour la didactique du FLE
Selon nous, une des priorités pour permettre une exploitation didactique serait de proposer des ressources assez complètes directement utilisables pour les didacticiens des langues, par exemple pour la conception des manuels. En ce qui concerne la phraséologie de manière générale, quelques ressources sur les expressions polylexicales du français sont en cours de réalisation, comme celles qui sont élaborées dans le cadre du projet STARFLE et fournissent des informations sur les niveaux du CECRL (Todirascu et al., 2024). Mais pour ce qui est des constructions, malheureusement, nous ne disposons pas, contrairement à d’autres langues comme le russe (Janda et al., 2018) ou l’allemand (Boas & Ziem, 2018) de « constructicons » assez complets.
Dans le cadre du projet PREFAB, nous souhaitons mettre à disposition plusieurs types de ressources autour des phrases préfabriquées des interactions, qui pourraient être utiles pour une utilisation didactique :
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Une liste large de PPI, accompagnée d’informations liées aux fréquences, détaillées selon les corpus (oraux ou romanesques).
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Une base de données de PPI fréquentes comportant des informations détaillées de types syntaxique, sémantique, pragmatique, et liées aux usages (extraits de corpus).
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Une base des phrasèmes constructionnels productifs de PPI, comportant également des informations détaillées de types syntaxique, sémantique, pragmatique, et liées aux usages.
Par manque d’espace, nous ne présenterons ici qu’un simple exemple des champs associés au phrasème constructionnel [à (Detdef) Nactivité], qui illustre son fonctionnement (Figure 3). Les usagers de la base pourront sélectionner les constructions par fonction langagière, structure syntaxique ou fréquence, directement mobilisables pour les enseignants de FLE.
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Figure 3 : Entrée pour le phrasème constructionnel [à (Detdef) Nactivité] dans la base PREFAB
L’entrée pour les constructions récapitule un ensemble d’informations concernant la construction, en indiquant tout d’abord sa productivité en termes de diversité lexicale9, avec des renvois vers des PPI fréquentes (ici À table ; Au lit et Au travail), qui disposent également d’une entrée lexicographique. Une définition indiquant le fonctionnement pragma-sémantique de la construction est proposée, suivie d’indications sur les fonctions langagières et le fonctionnement interactionnel, tirées d’observations en corpus. Des exemples extraits de dialogues de romans et des corpus oraux sont présentés, y compris sous formes audio ou vidéo. Les propriétés syntaxiques, ainsi que la combinatoire, sont aussi mentionnées. Par exemple, le marqueur de discours allez, qui indique souvent une transition, précède régulièrement les formules associées à cette construction. Des remarques sur les aspects multimodaux et les spécificités d’emplois de la construction sont aussi proposées.
3.2. Autres perspectives didactiques
À côté du développement de ressources « constructicographiques » utiles, nous pensons que les manuels de FLE pourraient plus systématiquement souligner l’importance de la structure des expressions polylexicales. On a vu que les phrases préfabriquées qui nous intéressent sont souvent présentées par une entrée onomasiologique, soulignant la fonction des expressions, par exemple « pour exprimer son accord ». Cette entrée apparaît tout à fait pertinente, mais pourrait être couplée, quand cela fait sens, à la présentation des constructions productives. Par exemple, les manuels présentant les salutations de clôture pourraient, sans jargon inutile, bien mettre en évidence les constructions récurrentes comme les suivantes sous forme de listes :
– À demain ; À bientôt ; À plus ; À toute ; etc.
– À la semaine prochaine ; À lundi ; etc.
– Bonne soirée ; Bonne journée ; Bonne nuit ; etc.
Dans le cadre du projet PREFAB, un prototype de site PREFAB FLE présentant des activités didactiques à destination d’un public FLE en autonomie de niveau B1 a été créé10. Des capsules vidéo et des exercices présentant les régularités des phrasèmes constructionnels, ont été proposés comme on peut le voir à la Figure 4.
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Figure 4 : Présentation des patrons constructionnels sur le site PREFAB FLE (niveau visé : B1)
Pour une présentation des aspects interactionnels, il nous paraît essentiel de recourir à des exemples de conversations authentiques, et l’utilisation d’extraits vidéo et audio apparaît centrale, comme cela a été proposé dans les projets de didactique du FLE CORAIL11 (Alberdi & Etienne, 2023) et Florale12 (Surcouf & Ausoni, 2018). La mise en évidence des patrons constructionnels peut évidemment être travaillée de façon inductive, à partir de l’exposition à des exemples authentiques, en prenant le soin de privilégier les expressions les plus productives, ce qu’une démarche méthodologique basée sur la linguistique de corpus devrait permettre.
3. Pour conclure
L’enseignement de la phraséologie en didactique des langues peut tirer profit d’un ensemble de régularités que l’on peut mettre en évidence, au-delà des idiosyncrasies folkloriques et métaphoriques souvent mises en avant dans le domaine des expressions idiomatiques. Si les phrases des interactions apparaissent extrêmement nombreuses, on peut relever des ensembles de patrons productifs sous forme de phrasèmes constructionnels. Nous avons pu l’observer à partir de l’exemple de la structure à (Det) N (Adj), qui donne lieu à au moins 3 phrasèmes constructionnels : un schéma de type injonctif (À table ! ; Au lit !), un schéma de type demande d’aide (À l’aide ! ; Au voleur !) et un schéma de salutation de clôture (À lundi ; À la semaine prochaine).
Pour que les didacticiens des langues étrangères puissent proposer des descriptions pédagogiques prenant en compte les régularités autour des phrases des interactions, il apparaît indispensable que les linguistes proposent de leur côté des ressources structurées, basées sur des usages authentiques et rendant compte de la productivité des phénomènes et de leur variation. Les résultats du projet PREFAB, qui vise ainsi à constituer un ensemble de constructions productives pour les phrases préfabriquées des interactions intégrant un ensemble de paramètres syntaxiques, sémantiques et pragmatiques, illustrés par des exemples authentiques, pourront être exploités à cette fin.
L’intégration de la notion de la notion de phrasème constructionnel en classe de langue ne va bien sûr pas de soi, mais il nous semble possible de souligner davantage les régularités syntaxiques des paradigmes d’expressions à côté des accès onomasiologiques par fonctions langagières. Ces activités didactiques devront bien entendu être introduites à l’aide d’un métalangage adapté et d’un choix judicieux d’attestations afin d’illustrer leurs différents emplois.







