Comprendre le phénomène du suržyk ukrainien

DOI : 10.54563/lexique.693

p. 81-99

Abstracts

Cette étude porte sur le phénomène linguistique bien répandu aujourd’hui en Ukraine qui est le suržyk, mélange de deux langues parlées dans le pays, à savoir l’ukrainien et le russe.
A l’origine, le suržyk est un mélange ukrainien-russe qui apparaît au moment de l’expansion du russe en Ukraine au 18ème siècle, suite à des décrets tsaristes interdisant l’ukrainien en Ukraine de l’Est. C’est ensuite le résultat de l’urbanisation du pays avec les centres urbains majoritairement russophones et les villages majoritairement ukrainophones.
Aujourd’hui, les locuteurs ne sont pas toujours conscients des intrusions étrangères dans leur langue mais selon les derniers sondages de l’Institut international de sociologie de Kyiv, entre 11% et 18% de la population ukrainienne parleraient ce mélange au quotidien.
Les interférences entre le russe et l’ukrainien sont observées à tous les niveaux que ce soit le lexique, la grammaire, la phonétique ou la sémantique, mais le système lexical et la syntaxe y sont plus exposés que la phonologie ou la morphologie.
Le présent article décrit les origines et la nature du phénomène. Une comparaison du suržyk avec d’autres systèmes linguistiques comme le pidgin ou le créole est également effectuée pour une meilleure compréhension et une systématisation du phénomène.

This paper studies the phenomenon called Suržyk, a mixture of the two main languages spoken in Ukraine, Ukrainian and Russian. Suržyk appeared at the time of the expansion of Russian in Ukraine in the 18th century, following tsarist decrees prohibiting the Ukrainian language in Eastern Ukraine. Its use extended with the urbanization of the country, with Russian dominating the cities, and the rural population predominantly continuing to speak Ukrainian. Today, Ukrainians are not always aware of foreign intrusions into their native language, but according to the latest surveys of the International Institute of Sociology in Kyiv, between 11% and 18% of the Ukrainian population speak this mixture on a daily basis. In Suržyk, interference between Russian and Ukrainian is observed at all levels, be it lexical, grammatical, phonetic or semantic, but the lexical system and syntax are more exposed than phonology or morphology. This article describes the origins and the nature of this phenomenon. A comparison of Suržyk with other linguistic systems due to language contact such as Pidgins or Creoles is also made for a better understanding and the systematization of the phenomenon.

Outline

Editor's notes

Received: October 2021 / Accepted: December 2021
Published online: July 2022

Text

1. Préambule. Statut des langues en Ukraine

La question linguistique en Ukraine est au cœur des enjeux politiques, économiques et identitaires.

La Constitution ukrainienne, adoptée le 28 juin 1996, par la Verxovna Rada1, le Parlement ukrainien, affirme la position de l’ukrainien comme seule langue officielle du pays. Elle obtient un statut de deržavna mova, équivalent de langue d’État en français. Selon la décision de la Cour constitutionnelle de l’Ukraine (du 4.12.1999 № 10-рп/99, article 3), les deux termes langue officielle et langue d’État désignent la même notion :

La langue d’État (langue officielle) est une langue à laquelle l’État attribue un statut juridique de moyen obligatoire de communication dans les lieux publics de la vie sociale.
La Constitution d’Ukraine attribue ce statut à la langue ukrainienne […]2 (VRUZ3, Constitution).

Pourtant, la loi de 19894, et notamment l’Article 3, crée une contradiction en approuvant l’utilisation, dans les sphères sociales importantes, de toute langue employée par une minorité ethnique, comme par exemple les Russes, et majoritaire à l’échelle locale (oblast, ville, village, etc.). Le texte de cet article met fin au caractère obligatoire de l’emploi de l’ukrainien, et le russe devient dans presque tous les cas une alternative, en particulier dans les régions majoritairement russophones. Par la suite, cette contradiction au sein même de la loi sur les langues en Ukraine et la problématique du statut des langues minoritaires, du russe en particulier, seront utilisées par de différents partis politiques et vont resurgir à chaque échéance électorale.

2. Histoire du suržyk

La majorité de la population est bilingue et utilise quotidiennement les deux langues : l’ukrainien et le russe. Ce bilinguisme a plusieurs particularités : géographique, sociale, générationnelle, politique, économique et identitaire (Shevchenko, 2015).

Selon Weinreich (1970, p. 1), qui formula une analyse structuraliste du bilinguisme, le bilinguisme collectif est toujours accompagné d’un phénomène négatif qui est l’interférence, déviation par rapport à la norme de chaque langue parlée par un locuteur bilingue, due au contact de ces langues. Le mélange de deux systèmes langagiers dans la conscience d’une personne bilingue amène à une super-interférence qui a pris le nom de « suržyk » dans la linguistique ukrainienne.

Aujourd’hui, l’emploi d’un ukrainien pur, souvent littéraire, reste l’apanage des universitaires, des intellectuels, des médias ou encore de la population de la partie occidentale de l’Ukraine5 où la pratique de cette langue n’a jamais cessé. Partout ailleurs, le pays semble être envahi par un hybride des deux langues, appelé « suržyk ».

Ce mot a deux sens, le second provenant du premier par métaphore :

  1. Mélange de grains de blé et de seigle, de seigle et d’orge, d’orge et d’avoine, etc. […].

  2. Eléments de deux ou plusieurs langues assemblées d’une façon artificielle, sans respecter les normes littéraires ; langue impure (VTS6, 2004, p. 1217). 

Dater l’apparition de ce deuxième sens est difficile. Pourtant, dans le dictionnaire de Hrinčenko (1907-1909), on trouve une signification proche – « homme de race mélangée » – qui a probablement engendré la signification linguistique – « mélange de deux langues ». Cependant, le phénomène du suržyk lui-même existait bien avant, ce que prouvent plusieurs œuvres littéraires des 18ème et 19ème siècles, par exemple la fameuse pièce de Kotljarevs'kyj Natalka-Poltavka (1819) et le langage comique de ses personnages, ou encore des œuvres de Kvitka-Osnov'janenko (1778-1843). Des chercheurs supposent même l’existence de ce mélange linguistique depuis des siècles : « L’étymologie prouve que le suržyk a toujours existé » (Radčuk, cité dans Ul’janov, 2004).

Masenko, sociolinguiste ukrainienne, cite dans sa monographie sur le suržyk (Masenko, 2011) une étude sociologique menée par l’institut international de sociologie de Kyiv depuis 1991 et jusqu’à nos jours. Selon cette étude, entre 1996 et 1999, des locuteurs du suržyk représentent 18,2 % de population en Ukraine. Entre 2000 et 2003, ils sont 14,7 %. Le suržyk est le plus parlé dans les régions du Nord (15,1 %) et du Centre (11,6 %), et seulement 4,5 % à l’Ouest. L’Est et le Sud sont moins touchés par le phénomène : 9,9 % et 7,9 % respectivement. La même étude (Masenko, 2011, pp. 37-40) démontre le lien direct entre le bilinguisme et la « suržykisation » : plus il y a de bilingues dans la région, plus il y a de locuteurs du suržyk.

A l’origine, le suržyk est donc un mélange d’ukrainien et de russe, qui apparaît au moment de l’expansion du russe en Ukraine au 18ème siècle, suite à des décrets tsaristes interdisant l’ukrainien en Ukraine de l’Est. C’est ensuite le résultat de l’urbanisation du pays avec les centres urbains majoritairement russophones et les villages majoritairement ukrainophones. Ainsi, les paysans ukrainiens arrivant dans les villes étaient confrontés à l’usage omniprésent du russe. Le russe étant une langue de prestige et l’attribut obligatoire d’une éventuelle carrière en Ukraine, les paysans ont dû adopter leur ukrainien à l’usage citadin. Ils parlaient donc ukrainien en essayant d’imiter la prononciation russe et en introduisant dans leur langage un certain nombre de mots russes. Par la suite, ils se retrouvent avec des mots ukrainiens prononcés à la russe et des mots russes prononcés à l’ukrainienne, la proportion de ce mélange étant déterminée par la région, le niveau d’éducation du locuteur, le nombre d’habitants russes dans la région, etc. Initialement, ce phénomène destructeur pour l’ukrainien n’a touché que le milieu urbain. Mais à partir de la fin du 19ème siècle, avec le développement industriel du pays et le contact plus étroit qu’auparavant entre la ville et le milieu rural, la « pureté » de la langue ukrainienne s’est estompée même à la campagne. Compte tenu du fait que 80 % des paysans à l’époque étaient illettrés, Strixa (cité dans Stavyc'ka, 2001, p. 22) émet l’hypothèse que l’apprentissage du russe passait chez eux par le suržyk. Cette hypothèse est contredite par la version de Ševel’ov (1998)7, selon laquelle le suržyk serait né à la campagne et se serait ensuite répandu en ville avec l’urbanisation des paysans. Il est également possible que ville et campagne aient subi conjointement ce processus de la suržykisation. Quoi qu’il en soit, le fait que le locuteur ukrainien ait été influencé par le russe et non l’inverse est clair.

Il faut noter que les paysans de l’Ouest, maîtrisant parfaitement l’ukrainien et dont la langue n’a pas été touchée par la russification, apprenaient plus facilement le russe littéraire en arrivant en ville, sans passer par le suržyk. Ils parlaient alors le russe en ville et gardaient l’ukrainien ou leur dialecte pour la campagne. Aujourd’hui, l’ukrainien de la population des régions de l’ouest et du sud-ouest est parfois parsemé de mots russes mais cela se fait de manière consciente : le choix de langue dépend des moyens expressifs qui sont les plus exacts et les plus faciles à trouver rapidement en russe ou en ukrainien pendant la conversation. Cet usage macaronique est aussi fréquent d’une manière générale chez les émigrés partout dans le monde, dans la mesure où ils introduisent dans leur discours en langue maternelle des mots de la langue du pays d’habitation parce qu’ils sont plus courts, plus expressifs, viennent plus vite à l’esprit, ou encore, parce qu’ils nomment des réalités propres à la culture adoptée et absentes dans leur culture d’origine. Ce mélange conscient des éléments de deux langues est différent de l’usage fait par des locuteurs du suržyk qui, eux, ne distinguent pas les frontières grammaticales et lexicales des deux langues – ukrainien et russe – appartenant à la même famille linguistique.

Mais revenons à l’histoire du suržyk à l’époque de l’ukrainisation des années 1920. La question fut soulevée par Skrypnyk, commissaire du peuple pour l’Éducation nationale de l’époque, qui, en signalant le phénomène, espérait faire reconnaître par le gouvernement soviétique la nécessité de l’enseignement en ukrainien pour les Ukrainiens. Le sujet est ensuite devenu tabou afin d’éviter de parler de la russification de la population ukrainienne : « […] même la mention de la russification sans évoquer le mot lui-même n’était pas admissible » (Ševel’ov, 1998)8. Néanmoins, l’existence du phénomène et son expansion convenaient à l’État soviétique dans sa politique linguistique. La question des russismes en ukrainien n’a donc pas été évitée. Une solution politiquement correcte a été trouvée consistant à remplacer le mot russification par des termes appropriés, difficiles à affronter pour un défenseur de l’ukrainien : « influence bienfaisante du russe » ou encore « enrichissement de l’ukrainien par le biais d’une langue-sœur » (Ševel’ov, 1998). Cette politique dura jusqu’aux années 1990, ce qui a rendu impossible une quelconque étude scientifique du suržyk. Le problème du suržyk est réapparu sur le devant de la scène au moment de l’installation de l’État ukrainien et des discussions qui l’ont accompagnée sur le sujet du statut de l’ukrainien et de sa position dans l’avenir.

De ce fait, le phénomène reste à ce jour encore peu étudié en Ukraine malgré la multitude d’articles écrits sur ce sujet. Les auteurs de ces textes – linguistes, journalistes, écrivains – manifestent souvent une attitude négative envers le suržyk, en le qualifiant de manière peu flatteuse : « mutilation de la langue et impuissance linguistique » (Dzjuba, 2005, p. 14) ; « handicapé malheureux », « langue pour pauvres d’esprit » (Okara, 2001, p. 60) ; « estropié linguistique », « langue mutilée » (Stavyc'ka, 2001, p. 20) ; ou encore, l’image la plus citée, trouvée par l’écrivain ukrainien Ju. Andruxovyč (2001, p. 2) : « enfant incestueux du bilinguisme ».

En dépit de l’abondance de la documentation sur ce phénomène, il n’existe pas d’analyse détaillée avec une éventuelle typologie du suržyk. Quelques tentatives de structuration ont cependant été entreprises : Bilaniuk, 2005 ; Bracki, 2007 ; Flajer, 2000 ; Trub, 2000 ; Kuznjecova, 2001 ; Okara, 2001 ; Tovstenko9, 2003 ; Žironkina, 2007. Le manque d’homogénéité remarqué dans ces études n’est pas un signe de désaccord entre les spécialistes, mais est lié à une absence de recherches de terrain. Ainsi, Flajer (2000) fait une synthèse des particularités du suržyk à partir des extraits littéraires rassemblés dans l’un des premiers ouvrages traitant de ce phénomène en Ukraine indépendante, Antysuržyk de Serbens’ka, Red’ko et Fedyk (1994). Dans ce manuel de bon usage, une liste de mots et d’expressions russifiés tirés de la littérature, et leurs équivalents en ukrainien standard a été dressée. À l’issue de son étude, Flajer (2000, pp. 16-17) conclut que le système lexical et la syntaxe de l’ukrainien sont plus exposés à la russification que la phonologie ou la morphologie. Cette conclusion coïncide partiellement avec les résultats des analyses d’Okara, de Trub et de Kuznjecova. Okara (2001, p. 59) estime le système phonologique ukrainien comme « le plus stable » et remarque aussi l’instabilité du lexique. Les deux autres auteurs, tout en confirmant les observations d’Okara10, remarquent aussi l’influence grammaticale du russe (Trub, 2000, pp. 53-54 ; Kuznjecova, 2001, pp. 22-23). Cette influence reste tout de même très restreinte vu la similitude des deux systèmes grammaticaux (Trub, 2000). Masenko (2004a, pp. 29, 32), au contraire, désigne la phonétique11 comme le système le plus exposé à la « suržykisation », compte tenu du caractère oral de cette influence linguistique. Néanmoins, elle souligne aussi la détérioration de la grammaire et la simplification de la syntaxe (Masenko, 2004a, p. 32). L’étude qui se distingue des autres par sa méthodologie est celle faite par un linguiste polonais, Artur Bracki, qui avait effectué des enregistrements du langage oral dans différentes régions d’Ukraine entre 2006 et 2008. Dans son ouvrage de 2007, Bracki analyse 31 extraits de ces enregistrements en suržyk, ainsi que des extraits de médias, enquêtes de terrain, émissions télévisées, reality-shows et textes de la littérature ukrainienne postmoderne qui utilisent ce langage pour leurs personnages.

La typologie, plus ou moins complète suivant les auteurs, de l’interférence entre l’ukrainien et le russe est présentée dans les travaux de Kuznjecova (2001), de Flajer (2000) et de Trub (2000). Elle inclut quatre ou cinq types, chacun correspondant à un domaine de la langue : phonétique, lexique, sémantique, grammaire (morphologie et syntaxe). On trouve des exemples de toutes ces interférences à des degrés différents, chez les locuteurs du suržyk.

3. Typologie des interférences ukrainien-russe

3.1. Interférence phonétique12

Lors de cette interaction, les normes orthoépiques ukrainiennes sont violées et des mots communs sont prononcés à la russe :

Tableau 1. Interférence phonétique13

Tableau 1. Interférence phonétique13

Le dernier exemple montre le dévoisement de la consonne sonore en fin de mot en suržyk, propre au russe mais inexistante en ukrainien.

On peut aussi observer le phénomène inverse, c’est-à-dire l’influence de l’ukrainien sur le russe, mais seulement dans le langage des locuteurs russophones d’Ukraine. Ce russe ukrainien est critiqué par Okara (2001 : 59) dans son article, d’ailleurs écrit en ukrainien. Ainsi, l’occlusive vélaire sonore [ɡ] en russe est souvent prononcée comme la fricative glottale voisée [ɦ] propre au système phonétique ukrainien :

Tableau 2. Réduction des voyelles et fricativisation du [ɡ]

Tableau 2. Réduction des voyelles et fricativisation du [ɡ]

Une autre interférence phonétique est l’absence chez les russophones ukrainiens de réduction des voyelles non accentuées spécifique au russe (voir l’exemple du Tableau 2).

3.2. Interférence lexicale

Cette interaction se base sur un emploi non justifié de mots russes dont les équivalents existent bel et bien en ukrainien :

Tableau 3. Interférence lexicale

Tableau 3. Interférence lexicale

3.3. Interférence sémantique

Ici, l’usage des mots ukrainiens dans un sens inexistant en ukrainien mais attesté en russe est provoqué par l’homonymie entre langues :

Tableau 4. Interférence sémantique

Tableau 4. Interférence sémantique

3.4. Interférence grammaticale

3.4.1. Interférence morphologique

La morphologie est le système le plus conservateur de l’ukrainien et résiste le plus à la russification. L’interférence se trouve surtout dans la formation des mots, mais aussi dans l’alternance des voyelles lors des déclinaisons, dans la création de participes présents quasi inexistants en ukrainien, etc. :

Tableau 5. Interférence morphologique

Tableau 5. Interférence morphologique

3.4.2. Interférence syntaxique

Ce type d’interférence se manifeste surtout dans l’emploi incorrect des cas :

Tableau 6. Interférence syntaxique

Tableau 6. Interférence syntaxique

4. Classifications possibles du suržyk

Kuznjecova, en examinant le phénomène du suržyk à partir d’observations sur le terrain et non pas à partir de sources littéraires, arrive à la conclusion suivante :

[…] Le suržyk est un phénomène plus complexe qu’un langage imprégné d’interférences. […] [C’est] un sous-code particulier comprenant des éléments hétérogènes : unités linguistiques de l’ukrainien littéraire dans son usage familier quotidien, certains « fragments » de l’usage quotidien du lexique russe, différents phénomènes d’interférence en dehors de la norme littéraire, ainsi que dialectismes ukrainiens (Kuznjecova, 2001, p. 23).

Masenko va plus loin dans sa réflexion et compare le suržyk à un pidgin (2004a, pp. 31-32). Elle remarque une similitude dans les mécanismes de leur formation. Une généralisation quelconque ici me paraît difficile vu le caractère varié des pidgins et le processus peu étudié de formation du suržyk. D’autant plus que leurs fonctions divergent considérablement. Premièrement, les pidgins se créent entre deux langues incompréhensibles mutuellement, tandis que le suržyk mélange deux langues proches. La fonction de ce dernier n’est pas alors l’intercompréhension. Deuxièmement, les locuteurs de la langue du substrat (la langue locale) étaient en général illettrés, ce qui n’est pas le cas des Ukrainiens d’aujourd’hui. Troisièmement, le suržyk est beaucoup plus complexe et varié qu’un pidgin, dont le système est initialement assez simple.

Enfin, le mélange ukrainien-russe peut devenir la langue maternelle de certains locuteurs (Trub, 2000, p. 52), ce qui n’est en principe pas le cas d’un pidgin mais plutôt d’un créole. Djubyšyna-Melnyk (2009, p. 27), considère le suržyk comme pidgin et créole en même temps et l’exclut du « corps » de la langue nationale. Néanmoins, nous ne pouvons pas ranger le suržyk dans les créoles non plus, pour les mêmes raisons que celles qui le rendent distinct d’un pidgin, d’autant plus que sa transformation en langue maternelle pour des locuteurs ukrainiens demeure très marginale. Et enfin, le contexte historique des deux phénomènes est totalement différent. Cependant, les interférences phoniques, morphologiques et lexicales constatées sont régulières et peuvent en conséquence mener à la création d’une nouvelle langue différente du russe et de l’ukrainien. La question se pose de savoir à partir de quand la variante devient une langue nouvelle. D’après Weinreich (1968, p. 673), il faut attendre qu’une nouvelle langue ait une « forme sensiblement différente de chacune des langues de même souche, et qu’elle ait atteint une stabilité de forme relative après les fluctuations initiales ». Et ensuite, pour qu’elle devienne une langue, il faut également que cette forme hybride soit ancrée dans des fonctions langagières de base, qu’elle obtienne un statut linguistique, qu’elle soit reconnue par les locuteurs, etc. Pour l’instant, c’est loin d’être le cas du suržyk. D’autant plus que la suržykisation reste un phénomène individuel et donc, très variable.

Une autre vision, assez répandue parmi les linguistes ukrainiens, est une assimilation du suržyk à un žargon, tous les deux étant vus comme des parlers fautifs et incorrects. Ainsi, Karavans’kyj dans son Dictionnaire pratique des synonymes ukrainiens (PSS, 2000, p. 109) les cite comme synonymes. Les auteurs de l’encyclopédie Ukraïns’ka mova (2004, p. 183) attribuent l’interférence linguistique aux particularités du žargon : « Au sens large du terme, le žargon est souvent défini comme un langage des couches sociales peu instruites, déformé par l’interférence interlinguale ». Cependant, leurs objectifs sont différents : le suržyk n’a rien de conventionnel et ne double pas les items d’une langue, il peut être ludique mais jamais cryptique, ni technique. Ševel’ov (1998)14 détermine aussi le suržyk en tant que žargon et en distingue deux types : le mélange né à la campagne – le suržyk à proprement parler – et le mélange produit en ville, qu’il appelle sleng urbain ou žargon urbain. En conséquence, les éléments du suržyk glissés dans le langage des intellectuels ukrainiens sont des « žargonismes ». Ce linguiste fait reposer ses hypothèses sur l’histoire de l’évolution de ce mélange linguistique. Le suržyk du locuteur de la campagne s’est transformé en « langue familiale » depuis la première génération des nouveaux citadins ; il s’est ensuite stabilisé dans les générations suivantes, et s’est finalement vite vu attribuer le statut de « registre familier » de l’ukrainien citadin. Cet ukrainien familier est devenu la langue principale de communication dans les familles d’origine paysanne. Parallèlement, il est le langage des intellectuels qui, eux, maîtrisent souvent l’ukrainien littéraire, mais pratique des inclusions du suržyk dans les conversations décontractées pour un effet de style. Le recours au suržyk dans ce dernier cas est quelque peu obligé puisque ces locuteurs instruits n’ont pas le choix du niveau de formalité : le niveau familier exprimé par d’autres moyens que le suržyk n’a jamais existé en ukrainien urbain. C’est justement le lexique non-standard qui sert traditionnellement de source d’inspiration, entre autres pour la langue littéraire. Sans cette couche lexicale, la langue vivante risquerait de s’éteindre progressivement.

Stavyc’ka donne une définition de žargon totalement différente de celle proposée par Ševel’ov. Elle reconnaît tout de même que le sens de ce terme admet sur sa périphérie la signification de ‘langue incorrecte’, déformée d’une façon aléatoire et non pas régulière comme dans le cas du suržyk (Stavyc’ka, 2001, p. 21). Certes, ce lexique bilingue a rempli la niche vide du niveau non-standard en ukrainien, notamment en ville, mais dans le système terminologique du non-standard, le žargon occupe une autre place et joue un rôle tout à fait différent.

Le suržyk remplit l’espace laissé vacant par l’absence d’un sleng proprement ukrainien, différent du russe. Mais si le sleng est un phénomène entièrement urbain, le suržyk est d’origine rurale ; si le sleng est utilisé quel que soit le milieu social dans le contexte d’une communication informelle, entre amis ou entre collègues, le suržyk est naturellement parlé essentiellement par des personnes peu instruites et dans des contextes différents.

4.1. Le langage populaire ukrainien : encore du suržyk ?!

On peut associer le phénomène du suržyk au langage populaire dans le sens traditionnel du terme. La notion de langage populaire ukrainien – prostoriččja – diffère fortement de la même notion appliquée au français. La compréhension de cette différence est à rechercher avant tout dans l’histoire de l’Ukraine et de sa langue. Le standard littéraire de l’ukrainien a à sa base la langue populaire (= langue du peuple), retranscrite d’abord par Ivan Kotljarevs'kyj et développée ensuite dans le patrimoine littéraire de Taras Chevtchenko. Avant la normalisation de l’ukrainien à la fin des années 1920 et au début des années 1930, il était difficile de distinguer le niveau de langue populaire – prostoriččja – du niveau familier ; et même aujourd’hui, cette distinction est parfois impossible. La marque pop est par conséquent absente de nos jours de la plupart des dictionnaires ukrainiens. Ainsi, sur huit dictionnaires consultés, à savoir le Dictionnaire russe-ukrainien de Jermolenko et Pustovit (1999), le FSUM15 (1999), le PSS16 (2000), le Dictionnaire français-ukrainien, ukrainien-français de Busel (2002), le Dictionnaire russe-ukrainien de Fridrak (2004), le VTS (2004), le Dictionnaire des synonymes ukrainiens de Burjačok et al. (2006), le Nouveau dictionnaire raisonné de l’ukrainien de Jaremenko et Slipuško (2007), seulement trois dictionnaires bilingues disposent de cette marque. Cette vérification prouve que l’étiquette pop est distinguée dans d’autres langues, français et russe en l’occurrence, mais pas en ukrainien.

Cependant, des linguistes essaient d’extraire le registre populaire du flux lexical et de le classer dans le système linguistique. Ainsi, Taranenko (Ukrajins’ka mova, 2004, p. 498) le place à l’opposé de la langue littéraire et de son style familier, et l’assimile au langage oral familier des personnes qui, par manque d’éducation, ne maîtrisent pas suffisamment la norme littéraire. Pour Trub (2000, p. 46), c’est la langue des personnes peu instruites.

L’absence de prostoriččja « purement ukrainien » en ville est due à la russification massive des villes, surtout dans les régions de l’Est et du Sud de l’Ukraine. Le parler urbain étant inexistant, la niche est occupée par le suržyk. Le sleng urbain, différent du sleng russe, n’existe pratiquement pas en ukrainien moderne (Ševel’ov, 1998)17. Il est évident que ce sleng de la ville est un langage moderne en plein développement ; il a beaucoup de chances de survivre si on le considère en tant que phénomène de masse. Ševel’ov (1998) compare ce sleng avec le latin vulgaire qui donna naissance aux langues romanes. Il est connu que pour la plupart des langues, cette couche lexicale joue un rôle important dans leur évolution ; mais Ševel’ov va au-delà de cette réflexion et affirme que l’absence de cette couche dans une langue moderne met en doute l’avenir même de celle-ci. C’est justement pour compenser cette lacune, poursuit Ševel’ov, que l’ukrainien a créé le suržyk, dans lequel les éléments d’une autre langue jouent le rôle de catalyseur expressif. Mais si le sleng urbain vise l’avenir de la langue, le suržyk la prive plutôt de cet avenir. Ce n’est donc qu’une solution temporaire et le suržyk doit un jour être remplacé par un ukrainien non-standard.

Les auteurs de l’encyclopédie Ukrajins’ka mova (2000)18 donnent la définition suivante de la relation existant entre le suržyk et le parler populaire : « On emploie le terme suržyk par rapport au langage populaire ukrainien, encombré d’emprunts injustifiés au russe dus à l’interférence ukrainien-russe ». Ces deux langages ont au moins deux points en commun : une origine populaire et un caractère « fautif ». En effet, le langage populaire est initialement « propre au peuple », « répandu dans le peuple », et de même le suržyk est propre aux personnes qui viennent de la campagne. Le suržyk est incorrect par définition tant au niveau lexical qu’au niveau grammatical, puisque l’introduction inconsciente dans son langage d’éléments lexicaux, grammaticaux, etc. d’une autre langue est un signe d’une mauvaise maîtrise de ces langues et d’un manque d’éducation. Quant au langage populaire, il est incorrect seulement dans sa dimension grammaticale ; son lexique, bien que non-conforme à la norme littéraire, fait partie de la langue courante. Malgré les points de similitude, on ne peut pas considérer ces deux notions comme égales : d’un côté, le suržyk dépasse le champ des utilisateurs d’un éventuel langage populaire, et il est parlé par tout le monde en Ukraine dans une mesure très différente selon la personne ; d’un autre côté, le vocabulaire populaire fait partie de la même langue, tandis que le suržyk rassemble deux langues proches mais distinctes. Ainsi, Trub (2000, p. 54) le présente comme une « troisième » langue qui se réfère, au moins dans ses fonctions, au langage populaire ukrainien, l’un des sous-systèmes de la langue. Mais cet hybride ne fait pas partie du système linguistique puisqu’il contient des interférences ukrainien-russe qui ne peuvent en aucun cas figurer dans un dictionnaire de l’ukrainien standard.

Les deux variétés – suržyk et prostoriččja – ont en commun leur côté « fautif » par rapport au standard littéraire. Toutefois, si la première est traitée par les auteurs de l’encyclopédie Ukrajins’ka mova (2004, p. 665) comme un sociolecte, la deuxième ne l’est pas, même si elle est définie comme une variante fonctionnelle de la langue avec le suržyk parmi ses composantes. Le suržyk ne peut pas être vu comme un sociolecte pour les raisons exposées plus haut. En revanche, le prostoriččja est un langage propre à un groupe très vaste caractérisé par un manque d’éducation et un certain niveau social. On peut donc le déterminer comme un sociolecte à condition de ne pas y mêler l’interférence langagière. Ainsi, les lexèmes шо – šo ‘quoi’, хворма – xvorma ‘uniforme’, бухвет – buxvet ‘buffet’, тухлі – tuxli ‘chaussures’, до завтрього – do zavtr’oho ‘à demain’, на піаніні – na pianini ‘au piano’, луччий – luččyj ‘meilleur’, ружжо – ružžo ‘fusil’, etc. seraient rangés dans le populaire ; tandis que магазін – mahazin ‘magasin’, тілівізор – tilivizor ‘poste de télévision’, лєнта – ljenta ‘bande’ témoigneraient exclusivement de l’influence du russe. Pour l’instant, ni les uns ni les autres ne figurent dans les dictionnaires. Pourtant, on peut trouver quelques rares exceptions dans le VTS (2004) où certains mots incorrects restent marqués par fam ou par d’autres étiquettes peu appropriées : fam соше, соша soše, soša <= шосе šose ‘chaussée’ ; fam здрастуватися zdrastuvatysja <= здоровкатися, вітатися zdorovkatysja, vitatysja ‘dire bonjour’ ; dial мо mo <= може može = ‘peut-être’ ; dial vieilli послідній poslidnij <= останній ostannij = ‘dernier’.

Compte tenu de leur caractère fautif, de leur absence des répertoires lexicographiques et de leur position périphérique par rapport à la norme littéraire, on peut finalement accepter la systématisation proposée par les auteurs de Ukrajins’ka mova (2004) en reconnaissant le suržyk comme faisant partie du prostoriččja. Cela ne signifie pas pour autant accepter la dénomination de « sociolecte » pour le suržyk. Le suržyk est un phénomène sociolinguistique à part. On peut espérer que la niche qu’il occupe aujourd’hui va être remplie au fur et au mesure par le prostoriččja purement ukrainien car certains locuteurs de suržyk sont potentiellement des locuteurs du langage populaire (Trub, 2000, pp. 57-58).

Il existe même une « théorie » identifiant le suržyk à un dialecte territorial (Stavyc’ka, 2001, p. 21). Cette théorie est établie sur le fait que dans certains villages et petites villes, le suržyk reste pour la plupart des personnes âgées ou d’âge moyen la seule langue parlée. Cependant, cette interprétation n’est pas crédible puisque le suržyk ne peut être déterminé ni par le facteur territorial, ni par le facteur social. Premièrement, son emploi n’étant pas limité par la région, des isoglosses déterminant naturellement tout dialecte ne peuvent absolument pas être tracées : « Le suržyk n’est plus [seulement] à l’Est mais [aussi] à l’Ouest » (Ju. Andruxovyč, 2001, p. 2). Ensuite, le suržyk n’a aucun lien avec les dialectes sociaux : il est employé par toutes les couches sociales, même si l’usage qu’elles en font n’est pas toujours identique. Selon certains linguistes (Stavyc'ka, 2001, p. 22 ; Dončyk, 2001, p. 15), l’aire sociale du suržyk est très vaste : il demeure dans de petites communautés sociales fixes (famille bilingue, collectif de travail) ou spontanées (dans les transports, magasins, files d’attente chez le médecin, etc.) ; dans le milieu de la politique, des médias, des institutions officielles, dans l’enseignement, etc. On ne peut donc pas limiter son usage à un milieu social précis. De plus, un dialecte social se forme au sein d’une même langue, tandis que le suržyk est un mélange de deux langues.

Il est donc difficile de classer le suržyk parmi les classifications linguistiques déjà existantes. Certains chercheurs remarquent surtout son caractère spontané, chaotique, imprévisible et donc incontrôlable (Okara, 2001, p. 60 ; Trub19, 2000, p. 54). D’autres, au contraire, parlent d’une langue spécifique (Matvijenko citée dans Ul'janov, 2004 ; Stavyc'ka, 2001), d’une sous-langue changeante, dont les traits sont difficiles à définir (Masenko, 2004a, p. 32, 2004b, pp. 104-114), ou encore d’un sous-code rassemblant des éléments hétérogènes (Kuznjecova, 2001).

Des linguistes ont prédit la fin rapide de cet hybride langagier en mentionnant son caractère passager, mais ces remarques datent déjà de plus d’un siècle : Hrinčenko en parlait en 1900, Larin en 1928 (cités l’un et l’autre dans Stavickaja, 2007). Stavickaja (2007) assigne cette longévité au caractère figé et répétitif du suržyk et explique sa nature par la peur de son locuteur devant la société : peur de violer les normes du russe, longtemps une langue de prestige, ou de l’ukrainien littéraire, selon la situation de communication, et d’être rejeté en conséquence. Ce serait donc la peur qui entraîne le figement du suržyk dans le temps.

D’autres linguistes prédisent une fin rapide non pas au suržyk mais à la langue elle-même, détériorée par ce phénomène (Dzjuba, 2005 ; Masenko, 2004b, p. 114). Dans tous les cas, tous les auteurs qui se sont prononcés sur ce sujet et cités ci-dessus appellent à le combattre en l’étudiant et/ou par des mesures politiques. Il existe néanmoins des défenseurs du suržyk, comme par exemple l’écrivain Alexandre Irvanec (cité dans Uljanov, 2004) qui y voit un phénomène « aussi naturel que le soleil ou le vent » et propose de le légaliser en constituant sa grammaire, et ensuite de le faire reconnaître en tant que deuxième langue nationale. Ce genre d’attitude est cependant minoritaire. Il est évident que pour lutter contre quelque chose de peu connu, il est nécessaire d’abord de l’étudier. Il faudrait donc élaborer des méthodes éducatives prenant en compte le suržyk et basées sur des données réelles, relevées sur le terrain. La prise de conscience du problème et son analyse complète indiqueront par la suite d’éventuelles solutions.

En attendant, les écrivains ukrainiens contemporains – Ju. Andruxovyč, Poderv’jans’kyj, Zabužko, Žoldak et beaucoup d’autres – ont déjà trouvé un moyen de combattre le suržyk en l’utilisant dans leurs œuvres à des fins stylistiques, notamment comme une source d’humour. Leurs textes sont particulièrement appréciés par les intellectuels qui ont vite surmonté la peur du suržyk et ont pu en conséquence, résister à son influence. L’expressivité humoristique de ce procédé « littéraire » est garantie par la présence en ukrainien d’éléments du russe. Masenko (2004a, p. 30) qualifie cette technique de « recherche créative d’une sortie de l’impasse de la situation linguistique de crise » en Ukraine. Dans les années 1990-2015, une figure importante, l’incarnation même du suržyk dans la sphère culturelle était l’artiste comique Andrij Danylko, connu sous le nom de son personnage Vjerka Serdjučka, personnage féminin qui représentait une locutrice du suržyk dans toute sa splendeur, physique et surtout langagière. Le rire aidait ainsi à combattre la peur de ne pas être comme les autres.

5. Conclusions

Actuellement, deux tendances se dessinent quant à l’avenir du suržyk en Ukraine : le faire disparaître, ou l’étudier sur le terrain et partout en Ukraine pour mieux le définir et l’intégrer dans le système de la langue.

Selon les adeptes de la première solution, une mesure qui pourrait faire disparaître le suržyk serait un passage général à l’ukrainien littéraire (Koznars’kyj cité dans Stavickaja, 2007). Nous revenons alors au début de notre discussion sur la situation linguistique en Ukraine : il faudrait une participation de l’État, une politique linguistique suivie et déterminée. L’absence d’une telle politique est régulièrement critiquée par des linguistes, écrivains, journalistes (Ju. Andruxovyč, 2005 ; Masenko, 2005, etc.). Certains chercheurs comme par exemple Olexandr Čerednyčenko (1995, p. 105, 2007, p. 33) proposent depuis longtemps de renforcer les exigences professionnelles envers tous ceux qui sont censés donner l’exemple du bon usage de la langue et être les garants de la norme littéraire, en organisant pour eux un test de langue régulier. La politique de ces quelques dernières années – sous Petro Porochenko et ensuite, sous Volodymyr Zelenskyj – va enfin dans ce sens : les dernières modifications de la loi sur les langues en Ukraine votées le 16 juillet 2019 et entrées en vigueur en juillet 2021, exigent un test d’ukrainien pour les fonctionnaires ainsi que pour celles et ceux qui veulent avoir la nationalité ukrainienne. Selon ces modifications, l’usage de l’ukrainien devient aussi obligatoire dans les domaines suivants : la publicité, la médecine, les transports, les administrations, les sciences, la documentation technique ainsi que dans les médias, la télévision en particulier, et les industries cinématographique, éditoriale et touristique. Suite à cette loi, l’ukrainien redevient une seule et unique langue officielle du pays.

Pour les adeptes de la deuxième tendance, comme Dems’ka (2012) et Masenko (2011), l’objectif des étapes suivantes dans l’étude du suržyk serait la création d’une base solide de données des interférences ukrainien-russe en provenance de différentes régions d’Ukraine. Cet objectif s’accorde parfaitement avec un autre : la présence de plus en plus large du suržyk dans les œuvres littéraires incite les chercheurs à la création d’un sous-corpus du suržyk dans le corpus national d’ukrainien. Pour cela, une étude de terrain est également nécessaire, permettant par la suite une typologie générale, représentative et reconnue de spécialistes ukrainiens.

Les deux tendances se complètent car la reconnaissance du phénomène fera disparaître ou au moins diminuer chez la population concernée la peur de s’exprimer mal. Et la politique linguistique forte de l’ukrainien entraînera la diminution des mélanges nocifs pour les deux langues et favorisera le bilinguisme qui lui, représente une richesse du pays en général et de chaque individu en particulier.

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Notes

1 Dans cet article, le système international de la translittération du cyrillique a été appliqué pour tous les noms propres. Return to text

2 « Під державною (офіційною) мовою розуміється мова, якій державою надано правовий статус обов'язкового засобу спілкування у публічних сферах суспільного життя. Конституцією України статус державної мови надано українській мові […]. » Return to text

3 Верховна Рада України. Законодавство [Parlement ukrainien, législation]. Return to text

4 Loi sur les langues en RSS d’Ukraine du 28.10.1989 № 8312-XI. Return to text

5 Bien qu’on puisse y constater une abondance d’emprunts au polonais, ou encore à l’allemand ou au roumain. Return to text

6 Великий тлумачний словник сучасної української мови [Grand dictionnaire raisonné de l’ukrainien moderne]. Return to text

7 Chapitre : « La langue ukrainienne chez elle aujourd’hui et demain ». Return to text

8 Chapitre : « La langue ukrainienne chez elle aujourd’hui et demain ». Return to text

9 Cette linguiste considère le suržyk comme une des formes du registre populaire et propose donc une description détaillée des particularités phonétiques, grammaticales et lexicales du lexique populaire. Return to text

10 Trub (2000, pp. 53-54) parle de la stabilité du système phonétique et non pas phonologique, et explique d’éventuelles variantes dans la prononciation des locuteurs par des particularités dialectales propres à l’ukrainien. Return to text

11 Apparemment, dans leurs études sur le suržyk, les chercheurs ukrainiens ne font pas la différence entre la phonétique et la phonologie. Cependant, c’est justement cette différence qui oppose leurs conclusions quant à l’« étude des sons » – trait commun dans les définitions de phonétique et phonologie (Dubois et al., 2002, pp. 361-362). Le système phonologique ukrainien reste peu variable dans l’interférence ukrainien-russe, tandis que la phonétique est souvent influencée par le russe. Return to text

12 Dans cette partie consacrée à l’interférence phonétique, les mots entre crochets sont de la transcription phonétique (normes API). Les exemples des autres types d’interférence sont en translittération : https://tarnawsky.artsci.utoronto.ca/courses/translit-table.html Return to text

13 La forme écrite des mots russifiés comme сістєма peut être aperçue dans des textes littéraires modernes (effet de style) mais jamais dans un dictionnaire. Return to text

14 Chapitre : « La langue ukrainienne chez elle aujourd’hui et demain ». Return to text

15 Фразеологічний словник української мови. [Dictionnaire phraséologique de l’ukrainien]. Return to text

16 Практичний словник синонімів української мови [Dictionnaire pratique des synonymes ukrainiens]. Return to text

17 Chapitre : « La langue ukrainienne chez elle aujourd’hui et demain ». Return to text

18 Chapitre : « Suržyk ». Return to text

19 Cela n’empêche pas ce chercheur d’essayer de le systématiser. Return to text

20 Cet article est écrit en russe, le nom de l’auteur (Stavyc’ka) y figure donc en russe. Return to text

Illustrations

References

Bibliographical reference

Natalya Shevchenko, « Comprendre le phénomène du suržyk ukrainien », Lexique, 30 | -1, 81-99.

Electronic reference

Natalya Shevchenko, « Comprendre le phénomène du suržyk ukrainien », Lexique [Online], 30 | 2022, Online since 01 juillet 2022, connection on 19 avril 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/lexique/693

Author

Natalya Shevchenko

Centre de Recherche en Linguistique Appliquée (CeRLA), Université Lumière Lyon 2
Centre de Recherche Europes-Eurasie (CREE), Inalco
Natalya.Shevchenko@univ-lyon2.fr

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