François Jarrige. La ronde des bêtes – Le moteur animal et la fabrique de la modernité

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François Jarrige. La ronde des bêtes – Le moteur animal et la fabrique de la modernité, Paris : La Découverte, 2023, 456 p.

Text

L'ouvrage La ronde des bêtes – Le moteur animal et la fabrique de la modernité, écrit par François Jarrige, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne-Franche-Comté, est le fruit d'une enquête minutieuse menée par ce dernier dans le cadre de son habilitation à diriger des recherches, intitulée Dans les failles de la modernité. Travail, techniques et environnements à l'âge industriel et défendue le 1er avril 2023. Publié aux éditions La Découverte, cet ouvrage nous invite à un voyage à travers l'histoire méconnue des manèges à bêtes, de l'Antiquité à nos jours, bien que le cœur du livre se concentre sur l’âge industriel (xixexxe siècles). L’auteur fait un récit captivant révélant l'évolution complexe de ces mécanismes, souvent négligés dans l'ombre des récits plus conventionnels sur l'industrialisation.

Les manèges à bêtes, également appelés manèges à traction animale, désignent des dispositifs mécaniques utilisés pour mobiliser la force de travail des animaux, généralement des chevaux ou des bœufs, parfois des chiens, afin de fournir de l'énergie pour effectuer diverses tâches. Dans La ronde des bêtes, François Jarrige se penche sur l'occultation des machines à bêtes dans l'historiographie de l'industrialisation. L’auteur examine la manière dont ces dispositifs ont accompagné les mutations productives durant plusieurs siècles. Il souligne que l'industrialisation n'a pas relégué les vivants à l'arrière-plan, mais a au contraire intensifié leur utilisation dans la machine de production capitaliste. À travers ces machines, les animaux deviennent les engrenages décisifs de ce que Jason Moore a appelé le « réseau de la vie », qui met la nature au service de la production.

L'auteur structure son ouvrage en huit chapitres, couvrant une vaste chronologie, depuis l’apparition des premières machines jusqu’à l'abandon progressif des manèges à bêtes. Les quatre premiers chapitres retracent l'évolution de ces machines, depuis leur utilisation dans l'Antiquité pour monter l'eau et écraser les végétaux jusqu'à leur rôle crucial dans les mines, carrières, filatures, brasseries, sucreries, et même dans l'agriculture au xixe siècle. François Jarrige met en lumière l'importance souvent négligée de ces dispositifs dans le tissu industriel. Le cinquième chapitre propose une perspective critique, en montrant comment les bêtes ont pu résister à ceux qui les exploitaient. Parmi ces résistances, qui ont participé à la dépréciation graduelle de ces moteurs animaux, l’auteur met en avant la propension des bêtes à ralentir les cadences qui leur été imposées voir à « refuser de travailler si la chaleur ou l’intensité de la tâche se montraient trop oppressantes ». Les derniers chapitres examinent l'obsolescence progressive des manèges à bêtes, que l’auteur attribue non seulement à la supériorité technique des moteurs fossiles, mais également à un changement de perception sur ces manèges. Il montre comment ces techniques sont progressivement considérées comme archaïques, contraires à la modernité. Malgré cela, les manèges perdurent tout au long du xxe siècle en Europe occidentale. Pendant les deux guerres mondiales, les bêtes sont remises au travail pour pallier les pénuries, tandis que les manèges restent plus systématiquement utilisés dans certains pays « des Suds » tout au long du xxe siècle. Le huitième chapitre conclut l’ouvrage par un appel à réécrire l’histoire de ces machines « au temps des crises écologiques », incitant à revisiter des techniques oubliées pour répondre aux défis actuels.

La ronde des bêtes est bien plus qu'une simple réévaluation historique de la place de ces machines à traction animale. C'est également une exploration profonde de l'évolution du statut des animaux et du rapport que les êtres humains entretiennent avec ces derniers. Pour l’auteur, par la généralisation des manèges, les chevaux et les bœufs se muent en « animaux prolétaires ». La perspective critique de ce travail est nourrie par une recherche historique extrêmement riche. Les sources mobilisées par l’auteur sont très variées, les publications techniques des différentes époques étudiées sont particulièrement mises à profit, ce qui ancre l’ouvrage dans une histoire des techniques rigoureuse. François Jarrige ne se contente par ailleurs pas d’étudier cette histoire sur le territoire français mais compile des sources issues de plusieurs pays d’Europe occidentale. L’auteur met l’accent sur la très grande diversité des machines qui furent utilisées pour mettre les animaux au travail pour les humains, pour les faire tourner en rond. Il décrit également avec précision les améliorations techniques qui sont apportées à ces machines. Ce travail est d’autant plus remarquable que faire l’histoire d’une technique minorée, reléguée à la marge de la modernité, est délicat, puisque les traces laissées dans les archives sont faibles. À ce titre, le lecteur ne pourra qu’apprécier la richesse des sources iconographiques proposées dans l’ouvrage qui recèle de multiples gravures, dessins et photos qui permettent de constater la diversité de ces machines.

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Electronic reference

Yaël Gagnepain, « François Jarrige. La ronde des bêtes – Le moteur animal et la fabrique de la modernité », Mosaïque [Online], 20 | 2023, Online since 05 février 2024, connection on 14 juin 2024. URL : https://www.peren-revues.fr/mosaique/2488

Author

Yaël Gagnepain

IRHiS, Univ. Lille

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CC-BY