« Je n’aurais pas mené cette étude seule » : une étude des émotions des chercheuses en analyse du discours sur les violences sexistes et sexuelles

  • “I would not have done this study on my own”: a study of the researchers’ emotions on gender-based violence in discourse analysis

DOI : 10.54563/mosaique.2899

Abstracts

Cette étude, inscrite dans le champ de la Feminist Critical Discourse Analysis, interroge la place de l’émotion des chercheuses dans un corpus de publications universitaires sur les violences sexistes et sexuelles (VSS). Partant de notre expérience de jeunes chercheuses, nous remarquons que la recherche sur des sujets sensibles peut être éprouvante et que l’expérience personnelle influence le travail scientifique. Pourtant, être affectée en tant que chercheuse reste peu abordé en sciences du langage. Dans une perspective féministe, nous adoptons l’approche du researching the researcher et analysons la présence ou l’effacement de l’émotion des chercheuses dans notre corpus. Si l’émotion y apparaît, seul un quart des occurrences concerne les chercheuses elles-mêmes. Cette enquête met en avant les défis de l’analyse discursive des VSS et propose des recommandations pour mieux prendre soin des chercheuses.

The present study, situated within Feminist Critical Discourse Analysis, explores the role of researchers’ emotions in a corpus of academic publications on gender-based violence (GBV). Drawing from our experience as early-career researchers, we acknowledge that studying sensitive topics can be challenging and that personal experience influences scientific work. However, being affected as a researcher remains understudied in linguistics. From a feminist perspective, we adopt a researching the researcher approach and analyze the presence or absence of researchers’ emotions in our corpus. While emotions do appear, only a quarter of the occurrences explicitly concern the researchers themselves. This study highlights the challenges of discourse analysis on GBV and provides recommendations to better care for researchers.

Index

Mots-clés

émotions, violences sexistes et sexuelles, discours, chercheuses, éthique, traumatisme tertiaire

Keywords

emotions, sexual violence, discourse, researcher, ethics, tertiary trauma

Outline

Text

Introduction

Être affectée (Favret-Saada, 1990), en tant que chercheuse1, par la recherche que l’on mène est un processus discuté dans les sciences humaines et sociales, notamment dans les travaux en ethnographie, sociologie et anthropologie, mais bien plus rarement en sciences du langage (sociolinguistique, analyse du discours, ci-après AD), quand bien même les émotions, définies comme un « état affectif assez intense, de courte durée, qui a généralement une cause définie et qui interrompt le cours naturel de nos activités » (Petit, 2022 : 12) saturent le discours (Rabatel et al., 2015 : 154). Il nous semble, de ce fait, bénéfique d’analyser la manière dont les émotions des chercheuses, affectées par leur recherche, apparaissent ou transparaissent dans les travaux qu’elles produisent.

Le discours scientifique est un genre de discours sur-normé (Pichard, 2012 : 189) où les émotions n’apparaissent pas, ou seulement de façon subtile. Cela témoigne d’une opposition forte entre raison et émotion qui façonne les sciences humaines et sociales depuis leurs débuts :

“emotion” is a term that has long been associated with the personal, the body, the feminine. As the constitutive other of “reason” (as well as the objective, the mind, the masculine) in Western, binary modes of thinking. (Åhäll, 2018 : 37)

Nous souhaitons ici dépasser ce binarisme sclérosant et revendiquer « une démarche scientifique appliquée, impliquée et sensible » (Garric et al., 2023 : 14). Si les émotions influencent le processus de recherche et peuvent affecter émotionnellement la chercheuse, il nous appartient d’adopter une perspective réflexive. Nous proposons ainsi de « research the researcher » (Campbell, 2002), dans la lignée de la psychologue Rebecca Campbell (2002, 2022) ou de la criminologue Jan Jordan (2018), qui se sont intéressées aux émotions des chercheuses travaillant sur les violences sexistes et sexuelles (ci-après VSS).

Les VSS font partie des sujets de recherches que l’on peut qualifier de « sensibles » ou « difficiles » (Silverio et al., 2022 : 2). Pour les (jeunes) chercheuses2, travailler sur ce type de données revêt un caractère menaçant « d’un point de vue émotionnel, psychologique ou psychique » (Garric et al., 2023 : 9), même s’il s’agit aussi d’un « acte militant » et d’un véritable « dispositif politique » (2023 : 16).

Nous souhaitons alors mettre au centre de notre recherche l’« émotionnalité » de la (jeune) chercheuse (Villani et al., 2014 : § 10) pour que cette dimension du travail universitaire ne soit plus occultée. Les objectifs généraux de cette étude sont les suivants : (i) repérer les émotions des chercheuses en AD sur les VSS et (ii) proposer des recommandations pour la prise en charge du travail émotionnel. Afin de rendre visibles nos propres émotions ayant émergé en menant cette étude, il nous a paru important de faire entendre nos voix individuelles (à travers l’emploi de la première personne du singulier) dans ce texte collectif.

Nous tentons de répondre à la question de recherche suivante : comment l’émotion des chercheuses est-elle retranscrite ou cachée dans les études en AD sur les VSS et comment ces émotions circulent-elles dans leurs travaux ?

Dans une première partie théorique, nous revenons sur le traitement des émotions par la recherche, et principalement par la recherche féministe, qui pense les liens entre sujets sensibles et émotions des chercheuses, ainsi que les possibilités de care. Nous présentons ensuite la méthodologie de notre étude. Dans une troisième partie, nous analysons les émotions des chercheuses ainsi que la manière dont elles sont exprimées sur un corpus de 50 études discursives sur les VSS. Enfin, nous proposons une discussion des résultats et des recommandations à mettre en œuvre pour les chercheuses et par les institutions.

Les chercheuses féministes face aux émotions dans la recherche sur les VSS

Les émotions et la recherche féministe

Les émotions sont partout dans la recherche scientifique, même si celles-ci sont neutralisées linguistiquement (Pichard, 2012 : 131). Elles peuvent endosser plusieurs statuts : « objets d’études en soi, outils de travail, effets du travail et acteurs du travail » (Villani et al., 2014 : § 11, à la suite de Bernard, 2007 : § 14). Les émotions sont un objet d’étude, qui s’avère aussi être un effet et un acteur du travail sur les VSS. En ce sens, nous reconnaissons une « participation active des émotions dans la production des résultats » (§ 8) de la recherche, et invitons à ne pas s’en protéger, mais bien à les accueillir, les interroger, les revendiquer (§ 10).

La recherche féministe joue un rôle clé dans cette quête, puisqu’elle entretient une longue histoire avec la question des émotions (Åhäll, 2018 : 37) et reconnait leur présence dans la recherche (Rager, 2005) en les intégrant aux perspectives méthodologiques qu’elle construit (Blakely, 2007 : 60).

Nous revendiquons l’idée de la construction de « savoirs émotionnellement situés » (Perrin, 2023 : 107). Les émotions ne constituent pas une simple couche additionnelle dans la construction du savoir, mais agissent comme des instruments d’analyse des données (ibid.). Elles représentent également, en elles-mêmes, des données supplémentaires à analyser (Campbell, 2002 : 95).

Les chercheuses travaillant sur les VSS subissent des pratiques de silenciation fortes au sein de l’institution, où « l’imposition du silence sur les violences de genre s’étend des victimes aux chercheur·es et aux impacts émotionnels que suscitent les enquêtes sur ces objets » (Boué et al., 2024 : § 14). Les chercheuses ne parlent pas car « les mots adéquats » (ibid. : 16) des violences sont impossibles à dire et à entendre, qu’elles subissent le discrédit des chercheurs masculins et non-spécialistes du sujet (ibid.) et que la thématique est invisibilisée dans le champ scientifique. Les émotions des chercheuses ne sont donc que rarement discutées, qu’il s’agisse de la conséquence d’une silenciation active, passive, ou d’une auto-silenciation, comme l’explique la chercheuse Kathleen B. Rager : « I felt that what I was experiencing was unique and best kept within my private circle of support » (2005 : 24).

Les jeunes chercheuses ne sont pas formées par les institutions à faire face et à subir la violence, la peine, la tristesse, la dureté – d’un terrain, d’enquêté·es, d’un corpus –, et les émotions qui risquent d’en jaillir. Il existe « un manque de considération de la sécurité et du bien-être des chercheurs·euses » (Magni, 2024 : 74). Par ailleurs, l’ensemble des rapports de genre (asymétriques et hiérarchisés) qui façonnent la recherche et qui questionnent « l’objectivation de la posture scientifique dominante » (ibid. : 72) demeurent négligés (Clair, 2016).

Pourtant, le travail émotionnel (Boué et al., 2024 : § 21), ou effort émotionnel (Villani et al., 2014 : § 9), charge opaque dans la formation scientifique et dans la restitution des recherches, est un travail qui incombe aux femmes (Hochschild, 2017), notamment dans le cadre des travaux sur le genre et sur les VSS, qui impliquent en majorité des femmes (chercheuses, victimes).

Researching the researcher : Étudier les émotions des chercheuses

Les émotions, tout comme l’expérience de vie des chercheuses, peuvent être des motivations à la recherche et des effets et des conséquences de celle-ci. Quand bien même il n’est pas explicité par les chercheuses3, « le poids de l’expérience personnelle [pèse] sur le choix de l’objet » (Clair, 2022 : § 45). L’expérience personnelle émerge comme une partie intégrante de l’identité de la chercheuse (Brannelly et Barnes, 2022 : 99) et le simple fait d’« être » est reconnu comme un mode de connaissance à part entière (Åhäll, 2018 : 41), dans la perspective des savoirs situés (Haraway, 1988) et de la théorie des points de vue (Harding, 1986). Par ailleurs, « [l’]expérience quotidienne de femme » pallie le manque de préparation à la recherche sur le genre et est aisément utilisée comme source d’un ensemble de connaissances « essentielles » (Magni, 2024 : 78) pour faire face aux sujets sensibles.

Mais la recherche sur les VSS peut s’avérer traumatique pour les chercheuses, ce qui a conduit Campbell à préconiser l’étude systématique de l’expérience des chercheuses – researching the researcher (2002) – et l’élaboration d’espaces académiques permettant d’entamer un dialogue sur les émotions et les répercussions de la recherche « sensible » :

Researching the researcher creates another perspective; what we feel and why we have those feelings provide additional data about the subject of study […]. Feelings are a data source in their own right – they are telling you something about what you’re studying. The feelings I feel […] – dissociation, exhaustion, guilt, hopelessness, helpless, powerless, numbness – are telling me something about the criminal legal system’s response to sexual assault (Campbell, 2022 : 23).

Campbell relate ici le traumatisme vicariant4 (secondary trauma) qu’elle a subi, c’est-à-dire « la “contamination” […] par les récits traumatiques des enquêté∙es et leurs effets » (Boué et al., 2024 : § 11). Être confrontée à ces récits peut être extrêmement violent et l’« exposition indirecte à des expériences traumatiques » (ibid.) peut faire écho à l’expérience des chercheuses.

Si le traumatisme vicariant est pensé comme un traumatisme subi par les chercheuses directement en contact avec les enquêté·es ou le corpus (récolte, nettoyage, codage, analyse), nous pensons qu’il convient également de s’intéresser au traumatisme que l’on pourrait qualifier de « tertiaire » (ou third degree trauma). Il s’agit de prendre en compte la possibilité d’une contamination empathique des lectrices, qui sont exposées aux résultats de la recherche de façon médiée, et des chercheuses travaillant sur la recherche scientifique, dans une perspective métadiscursive. Les données analysées ne sont pas, une fois publiées, des « artefacts passifs » mais bien des « artefacts affectifs » (Jackson et al., 2013 : 5). Dans cette perspective, nous affirmons qu’un récit traumatique peut avoir des effets sur ses lectrices, qu’il soit producteur d’un traumatisme (de par sa violence et son caractère sensible) ou réactivateur d’un traumatisme antérieur (trigger)5, et qu’il est nécessaire de considérer ce traumatisme tertiaire au même titre que le traumatisme vicariant, en cela qu’il implique une prise de connaissance de la violence qui affecte émotionnellement.

Certaines données sont « toxiques » (Cambpell, 2022 : 23), ce qui incite certaines chercheuses à refuser de les analyser. Campbell explique qu’il est nécessaire de savoir comment analyser les données sensibles, en repensant notamment sa façon de travailler. En revenant sur vingt ans de recherche sur les VSS, elle affirme : « The method matters more than I could have ever possibly known » (ibid. : 13).

« Researching the researcher » doit donc s’accompagner d’une éthique du care, qui consiste à prendre soin des unes et des autres : « caring for the research (or the issue/topic itself), the research participants, what becomes of the research [...], and the researcher and the research team » (Blakely, 2007 : 62). Une recherche féministe et « care-full » (Brannelly et Barnes, 2022 : 19) se doit donc de prendre en compte les émotions des chercheuses et leur impact sur la vie personnelle et professionnelle, pour l’instant encore ignoré dans les milieux non-spécialisés (Magni, 2024 : 78).

Méthodologie

Nous nous inscrivons dans les études linguistiques sur le genre (Bucholtz, 2005) et plus particulièrement dans la perspective de la Feminist Critical Discourse Analysis, qui prône une recherche orientée vers la pratique, une autoréflexivité académique ainsi qu’une attention critique et politique aux idéologies de genre et aux relations de pouvoir genrées, (re)produites, négociées et contestées dans les pratiques sociales, et notamment dans le(s) discours (Lazar, 2014 : 190). Si, dans nos travaux respectifs, nous mobilisons considérablement la matérialité discursive, le peu d’émotions repérées dans la présente étude nous oblige à proposer un panorama plus qu’une analyse fine des discours.

Nous analysons un corpus de 50 études discursives sur les VSS6 (en AD « française », (feminist) critical discourse analysis, discursive psychology, gender and language studies…). Le corpus, cumulant 2 711 pages est composé de thèses, ouvrages collectifs, chapitres d’ouvrage et articles de revue réunis parmi les références que nous avons lues au cours de nos propres travaux de recherche (master, thèse, post-doctorat) publiés entre 1994 et 2024. Les études sont majoritairement anglophones (36 études produites par des chercheuses aux États-Unis, Royaume-Uni, Australie et Canada) et de façon minoritaire francophones (14 études issues du Canada francophone et de la France).

Les émotions sont saisies en linguistique « comme des entités actives dans le sens où elles agissent sur et participent à la co-construction des actes de parole » (Chatar-Moumni, 2013 : 4) et sont diffusées dans le discours de façon ostensible ou « discrète » (Pichard, 2012 : 127)7. Nous avons annoté les émotions à partir de la typologie notionnelle des lexies d’affect d’Augustin et al. (2008), reprise par Novakova (2015 : 183) d’une part (la surprise, la déception, le respect, le mépris, l’admiration, la colère, la jalousie, la joie et la tristesse), et de la typologie discutée par Campbell (2002) d’autre part (loss, pain, fear, anger, hope), pour compléter le lexique quadripartite catégorisé selon les quatre émotions primaires que sont la joie, la peur, la tristesse et la colère (Galati et Sini, 2000). Dans le cadre de cette étude, nous analysons les cinq émotions les plus présentes dans notre corpus : la surprise, la colère, la peur, la tristesse et l’espoir.

Nous distinguons, à la suite de Raphaël Micheli, trois modes de sémiotisation de ces émotions (2014 : 18) : l’émotion dite, l’émotion montrée et l’émotion étayée. Le premier mode, l’émotion dite, est produit par le biais du lexique, par exemple par l’utilisation de l’adjectif exprimant la surprise dans « it was surprising » (WHI19 : 89)8. Les deuxième et troisième modes reposent sur l’inférence de l’allocutaire. Le deuxième mode, l’émotion montrée, est présent dans des énoncés dont certaines caractéristiques sont soumises à l’interprétation indicielle des énoncés (2014 : 26). La surprise peut par exemple être montrée, et donc inférée, dans « the texts make for very difficult reading, as I realized when I contemplated teaching them » (KIL13 : 92). Le troisième mode, l’émotion étayée, est basé sur la « schématisation discursive d’une situation » (2014 : 29) normée socio-culturellement, de laquelle un allocutaire infère une émotion qui en est l’effet légitime. Cette troisième catégorie est plus complexe à identifier que les deux premières puisqu’elle repose sur l’analyse du texte dans son ensemble. Comme nous le verrons dans l’analyse des émotions étayées (infra), il a été possible d’inférer des émotions étayées dans une thèse à partir de l’analyse des données mais aussi d’une phrase dans les remerciements. Le repérage des émotions étayées repose ainsi sur des indices structurels du discours mais aussi sur des normes socio-culturelles qui, elles, relèvent de l’interprétation individuelle. C’est pourquoi nous avons choisi de faire entendre nos trois voix dans l’analyse des émotions étayées.

Panorama des émotions : de la colère à l’espoir

Si les émotions sont présentes dans notre corpus, la grande majorité correspond aux émotions des enquêté·es ou sont issues des corpus analysés. Mais qu’en est-il des émotions des chercheuses qui analysent ces discours ?

Surprise et absence de surprise

Les résultats de leurs analyses représentent la raison principale pour laquelle les chercheuses expriment à la fois de la surprise et de l’absence de surprise (principalement dites), comme le montrent les exemples ci-dessous :

Perhaps the most striking – and disturbing – dimension of K. M.’s representation of the sexual abuse she endured was the fact that her representations of so-called consensual sex with other men were articulated in precisely the same way. (EHR07 : 134)9
Because the Heard-Depp case involves power, gender, and violence, it was not surprising that commenters were often reactive and blaming. (WHI19 : 88)

Entre autres raisons, les chercheuses ne sont pas surprises par le fait que les auteurs de violence soient présentés comme innocents, que les femmes soient harcelées en ligne et que les victimes de violence soient considérées responsables10. Si cela montre que les chercheuses savent globalement ce qui sera présent dans leur corpus, elles peuvent tout de même être surprises par l’ampleur de certains aspects du discours : « Although we expected reactive and blaming comments, it was surprising to us how intense and pervasive the blaming in the comments was » (WHI19 : 89) ; et par la difficulté à y être exposés : « As a consequence, the texts make for very difficult reading, as I realized when I contemplated teaching them » (KIL13 : 92).

Colère, fatigue et frustration

La colère est exprimée de façon diverse dans notre corpus. Elle peut être montrée par des points d’exclamation « Euphémiser les violences patriarcales rend déjà un bon service aux agresseurs ! » (ZAC21 : 192), mais peut aussi être dite : « I cannot escape a wave of anger, disgust, and with it the desire to deny these young men their humanity » (KIL13 : 102). Ce dernier exemple est remarquable non seulement pour ce que la chercheuse exprime (la colère est inévitable), mais aussi pour la manière dont elle l’exprime, plus précisément par l’emploi du « je », particulièrement rare dans notre corpus.

La colère peut également prendre la forme d’une certaine frustration ou d’une fatigue qui s’explique par l’absence de changement, voir par la régression : « Women, by contrast, have become invisible – again » (LIL07 : 737)

I could not help but wonder how many times must we have heard some variation of this sentence? How many times have we thought “right, this is it now, things are going to change”? How many times has the “women are fed up” theme returned […]? (TRA23 : 402)

Dans cet extrait, Tranchese n’exprime pas seulement sa colère, mais aussi celle des femmes en général. L’idée d’une colère collective est exprimée à plusieurs reprises dans notre corpus, une colère partagée en tant que femmes, chercheuses et/ou féministes : « Indeed, if anything, as feminists we should be angrier than we were in the 1960s and 1970s » (KIL13 : 93). Cette émotion a également été observée chez les travailleuses féministes, et plus particulièrement dans le cadre de travail d’accompagnement de femmes victimes de violences conjugales qui demande « une gestion collective et militante de la colère » (Cardoso, 2017 : 41).

Peur

La peur est régulièrement dite : « effrayante » (ROD23 : 87), « horrifying » (ZAM23 : 16). Lorsqu’elle est montrée ou étayée, la peur est souvent mêlée à la colère, par l’utilisation de termes forts (« une urgence » (ROD23 : 183), « dangereux » (ROD23 : 204)). Parfois, la peur est aussi transmise par l’évaluation : « The way the media exposes these tragedies raises concerns for society since it may affect how these horrible actions are viewed and dealt with » (ZAM23 : 16).

Les chercheuses ont peur des VSS, de ceux qui les commettent, mais aussi du récit qui en est fait, ce qui fait écho au traumatisme vicariant. Elles mettent parfois l’emphase sur la peur en la distinguant de son objet : « All women’s lives are affected by this: by actual violence or by the fear of it » (CLA98 : 183). Il arrive que les chercheuses aient peur pour leur propre sécurité (« Difficulties faced by the female researcher included having prisoners shouting through the door of where an interview was taking place » – PEM12 : 65), ou qu’elles expriment la peur à cause de la pression à l’objectivité et à ne pas pouvoir prendre position (« fear for being perceived as not scholarly enough, not rigorous enough, or not objective enough », SPA17 : 54). La peur des VSS ne peut cependant pas être réduite à une émotion simplement négative : Blais (2021) montre qu’elle constitue au contraire un levier d’action essentiel pour les militantes féministes. Elle souligne cependant la difficulté de dissocier la peur éprouvée face à la violence des hommes « en tant que femmes » et « en tant que militantes » (§ 43).

Tristesse

La tristesse est toujours dite mais nous notons une différence dans son expression. Dans une majorité de cas, l’émotion est dite au travers d’adverbes (« sadly », « malheureusement », « unfortunately ») ou d’adjectifs qui ne portent pas sur les chercheuses (« depressing aspect », « les titres accablants », « des événements dramatiques »). L’utilisation de ces adverbes et adjectifs distancie la chercheuse de l’émotion dite : « les féminicides [...] ont souvent malheureusement été précédés par d’autres formes de violences » (ROD23 : 193). Si nous intégrons cette tendance à l’éloignement de l’émotion, la tristesse s’efface alors : il ne réside plus, dans notre corpus, que deux occurrences clairement dites telle que « My first reaction to this question was of sadness » (TRA23 : 405) ou « These accounts were [...] disconcerting for us to hear » (THO17 : 288).

Les chercheuses expriment leur tristesse en lien avec les VSS et les féminicides ou l’objectivisation du corps des femmes (« malheureusement, depuis toujours et dans toutes les sociétés le corps des femmes fait vendre » ROD23 : 59). La tristesse a aussi pour objet le traitement médiatico-juridique des VSS où la tristesse se confond avec la déception (« Sadly, media presented these incidents as the fault of women » ZAM23 : 17). Nous retrouvons cette déception-tristesse lorsque les chercheuses discutent de la recherche elle-même : « [les récits fonctionnalisés et stéréotypés des VSS des médias] qu’on retrouve malheureusement en très grand nombre dans notre corpus » (ROD23 : 105).

Espoir

Nous analysons enfin l’espoir, une émotion importante dans les travaux féministes et dans les études sur les violences verbales, jouant un rôle central dans les réponses aux discours de haine. Comme le souligne Sara Ahmed (2013), l’espoir est une émotion profondément ancrée dans les pratiques féministes, au même titre que la colère, qu’elle identifie comme des émotions collectives et mobilisatrices.

Dans notre corpus, l’espoir porte justement sur la volonté de poursuivre le combat féministe et de transformer en profondeur les structures sociales sexistes. Lorsqu’il est dit, c’est le plus souvent à travers des verbes comme « espérer » ou « hope », mais aussi « souhaiter », « encourager » ou « stir to » :

I hope to have provided […] between temporary trends and meaningful social change […] I hope that this book will stir other feminist academic work to shift back towards the crucial issue of demanding structural, rather than individual change. (TRA23 : 412)

L’espoir est aussi montré ou étayé, notamment par des formes verbales qui ont valeur d’injonction (« must », « cannot be », « doivent »), car elles ne font pas que décrire, mais incitent et orientent l’action et possèdent une dimension mobilisatrice. L’usage de l’impératif peut être analysé comme étant porteur d’une « visée agissante » au sens de Trovato (2023 : § 13) : il s’agit de formulations qui « indiquent des actions […] que les énonciatrices espèrent produire grâce à l’énonciation même de leur discours ». Autrement dit, ces injonctions cherchent à transformer la réalité en suscitant des réactions ou des engagements concrets chez leur destinataire. Dans l’extrait ci-dessous la chercheuse ne se contente pas d’exposer une position théorique, mais cherche à produire un effet sur leur lectorat en l’engageant dans l’action :

We must be intellectually rigorous and we must problematize all social categories […] we must not abandon the projects of second-wave feminism, including the project of recognizing, naming, analyzing, and combating sexist hate speech. (LIL07 : 738)11

Les chercheuses donnent également de l’espoir au travers de commentaires méta (« our findings add to the literature that shows that it can also be a space for counterdiscourse and resistance », ALM21 : 20).

Enjeux et perspectives pour la recherche discursive sur les VSS

Dire le « je »

Notre analyse donne un aperçu des émotions exprimées par les chercheuses dans notre corpus. Mais il est important de noter que nous n’avons pu analyser que ce que les chercheuses ont bien voulu exprimer dans leurs travaux. Ainsi, ce n’est pas parce que les émotions ne sont pas exprimées qu’elles n’ont pas été ressenties par les chercheuses pour autant. Cette vue d’ensemble montre que les chercheuses ressentent une pluralité d’émotions, mais qu’elles sont rarement exprimées sous la forme canonique « je suis/je ressens X ». De même, il est relativement rare que les chercheuses exposent la relation personnelle qu’elles entretiennent avec leur objet d’étude12, bien que Brannelly et Barnes expliquent que « personal experiences may become exposed or emerge as part of our identities as researchers » (2022 : 99).

Les chercheuses peuvent expliquer pourquoi elles ont décidé de mener cette étude et ce qu’elle leur a apporté :

My research has helped me explain things to myself that I had not been able to grasp as a child, a girl, or a young woman. […] I am thankful for having found this path […] because knowledge and awareness are fundamental to understanding our oppression. (TRA23 : 2)

Là encore, il faut souligner que ce n’est pas parce que les chercheuses n’exposent pas leurs expériences personnelles et la manière dont elles sont liées à leur objet d’étude qu’elles n’ont pas de relation affective avec celui-ci. Il s’agit d’une limite de l’analyse discursive, qui pourrait être surmontée en menant des entretiens avec les chercheuses, pour explorer davantage leurs propres réflexions sur leurs émotions et sur le travail émotionnel.

Des émotions étayées au traumatisme tertiaire

Une question est revenue à plusieurs reprises au cours de notre analyse : comment analyser les émotions qui ne sont ni dites ni montrées, mais que nous percevons malgré tout ? Les extraits suivants ont été des premiers indices au repérage des émotions étayées :

These attempts to intimidate women who actively engage in public online for a characterise all the cases of online hate speech contained in my database, and they respond to the will to silence women who uses the Internet to question different forms of power imbalances in patriarchal societies. (SPA17: 176)
As mentioned in other passages of my thesis, violent incitements are typical elements of online hate speech, along with rape/death threats and wishes (SPA17: 240)

Parmi ces tentatives d’intimidation des femmes et ces incitations à la violence que la chercheuse a trouvées dans son corpus, figurent des dessins illustrant des viols, des menaces de mort et de viol, et des discours de haine à l’égard d’une femme qui s’est suicidée après avoir été la cible de discours de haine. La chercheuse explique ici qu’il s’agit d’éléments qu’elle a trouvés dans son corpus de façon systématique.

Océane. À la lecture de ces éléments et des passages cités plus haut, j’ai repéré des émotions étayées dans son travail. Un autre indice m’ayant permis de les repérer se trouve dans les remerciements. L’autrice explique que l’analyse du discours de haine misogyne peut avoir un « emotional toll » (SPA17 : 5). Ces éléments constituent une structure discursive par laquelle nous pouvons inférer des émotions. Je les ai repérées aussi parce que j’en ai moi-même ressenti. J’ai ressenti beaucoup de dégoût, de la colère, et de la tristesse. Cela ne signifie pas forcément que l’autrice a ressenti toutes ces émotions, mais qu’elle en a ressenti certaines. J’ai dû arrêter de lire la thèse de cette autrice après avoir vu des dessins illustrant, de façon très explicite, des viols (ce à quoi je ne m’attendais pas du tout). J’ai repris la lecture avec appréhension. Ce qui m’a le plus aidée a été de travailler collectivement sur cette étude avec un objectif commun, à savoir mettre en lumière ces émotions et trouver des solutions pour continuer à mener ces recherches. Cependant, je n’aurais pas mené cette étude seule. Encore une fois, je ne sais pas précisément quelles sont les émotions que la chercheuse a ressenties, mais je sais qu’elle a recueilli, lu, analysé un corpus entier de discours de haine dans lequel elle a systématiquement retrouvé ces éléments.

L’émotion étayée est donc une catégorie d’analyse qui fait appel à nos propres émotions à la lecture des articles analysés. Nous constatons que l’émotion est étayée par les autrices parce que nous la ressentons toutes les trois comme telle, à travers notre propre lecture et les émotions qu’elle génère chez nous. Ces lectures résonnent en nous car les données qui y sont traitées font échos à nos propres corpus et donc aux émotions qu’ils génèrent en nous. Par empathie, nous comprenons l’expérience des chercheuses face à leurs données13. Cette empathie est indissociable de notre analyse : nous ne pouvons ni nous soustraire à notre expérience de victime, ni à notre expérience de chercheuse face aux données sensibles.

Noémie. Il a été assez dur pour moi de relire les corpus analysés par les chercheuses alors même qu’il s’agit de corpus que je connais et dont je connais les analyses : j’ai ressenti nausée, colère, tristesse et une fatigue émotionnelle et cognitive liées au codage des données14. La solitude du codage du corpus a pu être palliée par nos discussions et le feedback qu’on a pu faire (avec des expériences violentes similaires à la lecture du corpus mais aussi une joie non dissimulée de faire ce travail ensemble !), mais pas assez pour que ça ne fasse pas « mal » (au sens premier du terme, une réelle douleur, physique et psychique, ressentie). J’ai aussi ressenti un très fort désespoir, car même si les autrices essayent d’injecter de l’espoir dans certains de leurs travaux (3.5), la plupart demeurent terriblement pessimistes (3.2), ce qui plonge dans les abîmes… et qui (nous) abime.

Ariane. Les lectures m’ont pour ma part affectée par leur quantité, ou plutôt le temps d’exposition : ce sont des lectures que j’ai l’habitude de faire et qui pourtant m’ont fait souffrir car j’en ai lu beaucoup sur un temps très court. En réalité, c’est comme un effet loupe sur ce que l’on vit quotidiennement : l’émotion est présente partout et tout le temps dans le processus de recherche. La lecture en fait partie (traumatisme tertiaire), la construction du corpus et son analyse (traumatisme vicariant) aussi. Certaines lectures ont eu un effet violent sur moi car elles ont fait écho à mes propres données et à tout ce que je lis sur le sujet (reportage, témoignage, travaux scientifiques), ce qui m’a permis de me rendre compte que mon sujet de thèse a encore plus d’impact sur moi que je ne le pensais (physiquement comme mentalement). Au début des lectures, un recueil d’articles qui parlait de l’émotion m’a donné des frissons car il était rempli d’attention, de volonté politique et militante, et ça m’a donné de l’espoir.

Faire de la recherche sur les chercheuses qui travaillent sur les VSS c’est aussi recueillir, lire, analyser des textes entiers qui portent sur des discours contenant des témoignages de VSS ou faisant l’apologie des VSS. Il serait possible de penser que le fait d’étudier des analyses et donc d’avoir un rapport plus indirect avec ces discours nous permettrait de nous en distancier. Cependant, en menant cette étude, nous avons toutes les trois ressenti des émotions négatives auxquelles nous ne nous attendions pas. Cet étonnement, qui peut paraître, à première vue, un trajet heuristique tautologique, naît de nos expériences (personnelles autant qu’académiques) et de nos stratégies, pensées comme opérantes, mais s’étant parfois révélées inefficaces. C’est ce que relate Campbell, à propos de ses collègues et d’elle-même :

Over and over again, we heard stories in our research interviews with rape survivors that decimated every defense we constructed to protect ourselves from rape. Being rape researchers brought us more awareness than the “average” woman, but even so, all of our preparation and training didn’t insulate us. We were surprised and shocked at times, and we were surprised that we were surprised. (Campbell 2002 : 38)

En effet, si les émotions (des chercheuses qui travaillent sur des données de première main) sont notre point de départ, elles sont aussi devenues, au fil de cette recherche, notre point d’arrivée : nous avons nous-même été sujettes à des émotions traumatiques à la lecture et à l’analyse du corpus. Nous avançons donc l’idée, empiriquement éprouvée ici, qu’il existe un traumatisme tertiaire pour les chercheuses qui font de la recherche sur les chercheuses et qu’il faut, comme pour toute recherche sur les VSS, trouver des solutions pour que celle-ci puisse se poursuivre au mieux.

Recommandations pour les chercheuses et les institutions

Nous proposons des recommandations qui s’adressent aux chercheuses mais surtout aux institutions.

« Care is purposeful » (Brannelly et Barnes, 2022 : 58) : prendre soin de soi et des autres est central. L’entièreté du processus de recherche doit être accompagnée d’une éthique de care. Débriefer tout au long de la recherche, seule (journal de bord) ou en collectif (Campbell, 2022), est essentiel pour limiter l’isolement et l’insécurité. Nous insistons sur la création d’espaces collectifs (d’autant plus importants entre jeunes chercheuses), qui ont été essentiels pour nous trois lors de la lecture de notre corpus, en nous offrant un lieu pour échanger et partager ce que ces lectures nous faisaient ressentir. Préparer la collecte des données en anticipant les réactions émotionnelles, via des « key questions » (Brannelly et Barnes, 2022 : 14), et intégrer l’impact des rapports de genre est indispensable. Par ailleurs, comme le rappellent Rager (2005) et Silverio et al. (2022), organiser son temps et son espace est nécessaire, surtout pour des données sensibles, par exemple en posant des limites d’exposition : interrompre temporairement ou définitivement l’entretien, la collecte des données ou l’analyse si besoin. Lorsque je me suis (Ariane) interrompue dans la lecture du corpus, ce n’était pas par fatigue du travail mais de l’exposition à du contenu violent. Enfin, lors de l’écriture, exprimer ses émotions et son lien à la recherche reste un choix personnel, mais il ne faut pas s’interdire de le faire si besoin, tout en sachant que l’expression des émotions reste difficile (Blakely, 2007).

Ces pratiques ne peuvent être mises en œuvre de manière systématique que si les institutions (laboratoires, écoles doctorales, comités d’éthique) nous en donnent les moyens : formations, accompagnement psychologique et prise en compte des émotions et des rapports de genre dans les comités d’éthique et de suivi. Car, comme le soulignent Dickson-Swift et al. (2009, cité dans Boué et al., 2024), « les universités et les centres de recherche ont un devoir de soin envers les chercheur·es et les participant·es ». Les jeunes chercheuses ont un besoin d’autant plus important de formation pour faire face à leurs recherches dites « sensibles ». Nous recommandons par conséquent des formations proposées le plus tôt possible afin de préparer les futures chercheuses15 à appréhender la violence et la dureté de leurs données et à faire face à leurs émotions.

Conclusion

Dans la lignée des travaux adoptant la perspective des savoirs situés et de la théorie des points de vue, nous adoptons une approche réflexive qui nous a amenées à faire de la recherche sur les chercheuses. À partir d’un corpus de 50 travaux universitaires, nous observons que seul un quart des émotions exprimées sont celles des chercheuses. Ces émotions sont plurielles – aucune des émotions observées n’est plus dominante qu’une autre – et s’expriment de différentes manières (elles sont dites, montrées et étayées). Malgré cette diversité, le « je » n’est que très rarement employé par les chercheuses pour parler de leurs émotions. Cette absence éclipse la chercheuse en tant que personne et, par extension, ses émotions. Les émotions circulent donc entre autrices et lectrices essentiellement de manière implicite. Il s’agit, cependant, d’une étude exploratoire et une analyse plus systématique des matérialités discursives des émotions des chercheuses, ainsi que des entretiens avec elles, permettraient d’approfondir ces résultats.

La lecture d’analyses de discours contenant des témoignages de VSS ou faisant l’apologie des VSS nous a toutes les trois affectées. Nos propres émotions nous ont amenées à proposer l’existence du traumatisme tertiaire. Afin d’intégrer ce paramètre émotionnel dans les études sur les VSS, nous insistons sur la nécessité de mettre en place des outils et des cadres de réflexions pour prendre soin des chercheuses. Nous pensons qu’il revient également aux institutions de soutenir ce travail émotionnel.

Bibliography

ÅHÄLL L., 2018, « Affect as methodology: Feminism and the politics of emotion », International Political Sociology, no 12 (1), p. 36-52.

AHMED S., 2013, The cultural politics of emotion, Londres : Routledge.

BLAIS M., 2021, « Ce que la peur fait à l’engagement féministe », Lien social et Politiques, no 86, p. 94-112.

BLAKELY K., 2007, « Reflections on the role of emotion in feminist research », International Journal of Qualitative Methods, no 6 (2), p. 59-68.

BOUE M., M. MAZUY, P. MULLNER et L. WICKY, 2024, « Le travail émotionnel dans les recherches sur les violences de genre. Regards croisés sur un impensé au sein du monde académique », Socio-logos. Revue de l’association française de sociologie, no 20.

BRANNELLY T. et M. BARNES, 2022, Researching with care: Applying feminist care ethics to research practice, Bristol : Policy Press.

BUCHOLTZ M., 2005, « Theories of Discourse as Theories of Gender: Discourse Analysis in Language and Gender Studies », dans HOLMES J. et MEYERHOFF M., The Handbook of Language and Gender, Oxford : Blackwell Publishing, p. 43-69.

CAMPBELL R., 2002, Emotionally Involved: The Impact of Researching Rape (1st ed.), Londres : Routledge.

CAMPBELL R., 2022, « Revisiting Emotionally Involved », dans M. A. H. HORVATH et J. M. BROWN (éd.), Rape (2e éd), Londres : Routledge, p. 12-27.

CARDOSO A., 2017, « “C’est comme si on avait de la colère pour elles” Féminisme et émotions dans le travail d’accompagnement des femmes victimes de violences conjugales », Terrains & travaux, no 30, p. 31-53.

CHATAR-MOUMNI N., 2013, « L’expression verbale des émotions : présentation », Langue française, no 180 (4), p. 3-11.

CLAIR I., 2022, « Nos objets et nous-mêmes : connaissance biographique et réflexivité méthodologique », Sociologie (en ligne), vol. 13, no 3. URL : http://journals.openedition.org/sociologie/10578. Consulté le 01/01/2026.

CITRON D. K., 2014, Hate Crimes in Cyberspace, Cambridge : Harvard University Press.

DELAS Y., C. MARTIN-KRUMM et F. FENOUILLET, 2015, « La théorie de l’espoir : une revue de questions », Psychologie française, no 60 (3), p. 237-262.

FAVRET-SAADA J., 1990, « Être affecté », Gradhiva, no 8 (1), p. 3-9.

GARRIC N., J. LONGH, F. PUGNIÈRE-SAAVEDRA et V. ROCHAIX (éd.), 2023, Discours des terrains sensibles : recueil, analyse, intervention, Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté.

HARDING S., 1986, The science question in feminism, Ithaca : Cornell University Press.

HARAWAY D., 1988, « Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies (en ligne), no 14 (3), p. 575-599. DOI : https://doi.org/10.2307/3178066. Consulté le 01/01/2026.

HOCHSCHILD A. R., 2017, Le prix des sentiments. Au cœur du travail émotionnel, Paris : La Découverte.

JACKSON S., K. BACKETT-MILBURN et E. NEWALL E., 2013, « Researching distressing topics: Emotional reflexivity and emotional labor in the secondary analysis of children and young people’s narratives of abuse », Sage open (en ligne), no 3(2). URL : https://doi.org/10.1177/2158244013490705. Consulté le 01/01/2026.

JAGGER A., 1992, « Love and knowledge: Emotions in feminist epistemology » dans A. JAGGER et S. BORDO (éd.), Gender/body/knowledge: Feminist reconstructions of being and knowing, New Brunswick : Rutgers University Press, p. 145-171.

JANE E., 2016, « Online misogyny and feminist digilantism », Continuum, no 30 (3), p. 1-14.

JORDAN J., 2018, Reflexivity and Emotion in Qualitative Research: Learning From Victim/Survivors of Rape (en ligne), Sage Publications Ltd. DOI : https://doi.org/10.4135/9781526440204. Consulté le 01/01/2026.

LAZAR M., 2014, « Feminist critical discourse analysis: Relevance for current gender and language research », dans S. EHRLICH (éd.), The handbook of language, gender, and sexuality: The politics of belonging, Oxford : Blackwell Handbooks in Linguistics, p. 180-201.

LEGALLOIS D. et J. FRANÇOIS, 2011, « Définition et illustration de la notion d’expressivité en linguistique », dans Roussel E., Le Querler N., Neveu F. (éd.),Colloque : Relations, Connexions, Dépendances. Hommage au Professeur Claude Guimier, Rennes : Presses universitaires de Rennes, p. 197-222.

MAGNI G., 2024, « Mener une recherche sur les violences de genre en tant que jeune chercheuse : Prise de conscience des rapports de genre et du rôle des émotions à l’œuvre sur le terrain d’enquête », RED – Revue pluridisciplinaire d’éducation par et pour les doctorant·es (en ligne), no 1 (3), p. 69-81. DOI : https://doi.org/10.57154/journals/red.2024.e1775. Consulté le 01/01/2026.

MICHELI R., 2014, Les émotions dans les discours. Modèle d’analyse, perspectives empiriques, Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur.

NOVAKOVA I., 2015, « Les émotions entre lexique et discours », dans A. RABATEL A., A. FERRARA-LÉTURGIE et A. LÉTURGIE (éd.), La sémantique et ses interfaces : Actes du colloque 2013 de l’ASL, Association des sciences du langage, Fribourg : Lambert-Lucas.

PICHARD H., 2012, Langage, engagement et émotions : les ressources de la génération linguistique et de l’intégration émotionnelle dans le discours scientifique, Thèse de doctorat en linguistique anglaise, sous la direction de David Banks, Université de Bretagne occidentale-Brest.

PERRIN R., 2023, « L’ethnographie comme travail émotionnel : une enquête de terrain sur l’avortement », Genèses (en ligne), no 132 (3), p. 97-115. DOI : https://doi.org/10.3917/gen.132.0097. Consulté le 01/01/2026.

RABATEL A., M. MONTE et M. G. S. das RODRIGUES. (éds.), 2015, Comment les médias parlent des émotions : L’affaire Nafissatou Diallo contre Dominique Strauss-Kahn. Fribourg : Lambert-Lucas.

RAGER K. B., 2005, « Self-care and the qualitative researcher: When collecting data can break your heart », Educational Researcher, no 34 (4), p. 23-27.

SILVERIO S. A., K. S. SHEEN, A. BRAMANTE, K. KNIGHTING, T. U. KOOPS, E. MONTGOMERY, L. NOVEMBER, L. K. SOULSBY, J. H. STEVENSON, M. WATKINS, A. EASTER A. et J. SANDALL, 2022, « Sensitive, Challenging, and Difficult Topics : Experiences and Practical Considerations for Qualitative Researchers », International Journal of Qualitative Methods (en ligne), no 21. DOI : https://doi.org/10.1177/16094069221124739. Consulté le 01/01/2026.

TROVATO N, 2023, « Échecs et réussites discursives du mouvement #MeToo. Analyse d’un discours militant présupposé agissant », GLAD! (en ligne), no 14. DOI : https://doi.org/10.4000/glad.6449. Consulté le 01/01/2026.

VILLANI M., F. P. MILETI, L. MELLINI, B. SULSTAROVA et P. SINGY, 2014, « Les émotions au travail (scientifique) : enjeux éthiques et stratégies méthodologiques d’une enquête en terrain intime », Genre, sexualité et société, no 12.

WHATLEY M. A., 1996, « Victim characteristics influencing attributions of responsibility to rape victims: A meta-analysis », Aggression and Violent Behavior, no 1 (2), p. 81-95.

WITTE L. P. et A. FLECHSENHAR, 2024, « “It’s your own fault”: Factors influencing victim blaming », Journal of Interpersonal Violence (en ligne). DOI : https://doi.org/10.1177/08862605241270030. Consulté le 01/01/2026.

Notes

1 La majorité des chercheuses travaillant sur les VSS étant des femmes, nous utilisons le féminin générique dans l’ensemble du texte. Nous parlons cependant d’enquêté·es, en utilisant le point médian, dans une perspective inclusive. Return to text

2 Nous utilisons l’adjectif “jeune” par rapport à l’âge des chercheuses mais aussi (et surtout) par rapport à leur expérience dans le milieu académique. Nous parlons ici de “jeunes chercheuses” car nous estimons qu’il s’agit d’une réalité accentuée pour les femmes, et davantage pour les jeunes femmes, doctorantes ou masterantes, pour qui « [l]a découverte de l’objet se heurte à une solitude accentuée par le temps restreint de la recherche, l’absence totale de moyens pour la mener à bien […] et pour faire face à ses effets. » (Boué et al., 2024 : § 19). Return to text

3 C’est le cas d’Isabelle Clair, qui consacre un article entier à ce sujet (2022) et affirme que c’est son expérience personnelle qui a joué sur le choix de son/ses objets de recherche, sans donner plus d’informations sur les liens entre les deux. Return to text

4 Campbell relate plusieurs symptômes, comme des moments dissociatifs, épuisement chronique et troubles physiques, et hypervigilance (2022 : 20). La sociologue Kristin Blakely évoque également d’autres symptômes : « anger, sorrow, shock, guilt, loss, pain, fear, and hope » (2007 : 61). Return to text

5 Il semble par ailleurs délicat, pour certaines chercheuses victimes de VSS, de réussir à dissocier clairement d’où vient le traumatisme. La lecture de ces textes agit-elle comme un trigger qui réactive un traumatisme passé, ou bien s’agit-il d’une affectation traumatique à part entière ? Return to text

6 Certains travaux n’étant pas en libre accès, nous proposons de rendre accessible le corpus analysé sur demande des lectrices qui le souhaitent. Return to text

7 On parle aussi de « dimension pathémique » en linguistique. Pour une vue d’ensemble de cette forme d’expressivité relative à l’émotion, voir Legallois et François (2011). Return to text

8 Les exemples issus de notre corpus sont suivis d’un code composé des trois premières lettres du nom de la première autrice et de l’année de publication. Return to text

9 Sauf indication contraire, nous soulignons en italiques. Return to text

10 Comme le montrent de nombreuses études, les femmes et les personnes minorisées et marginalisées en raison de leur genre et/ou de leur sexualité sont considérablement plus exposées aux abus en ligne (Citron, 2014 ; Jane, 2016). De même, le « victim blaming » a été largement étudié (Whatley, 1996 ; Witte et Flechsenhar, 2024). Return to text

11 Cet exemple illustre la dimension sociale de l’espoir qui correspond au fait de « développer de l’espoir vis-à-vis d’autres personnes ou orienter ses propres attentes en les rendant dépendantes des actions d’autrui » (Delas et al., 2015 : 228). De plus, elle correspond à la théorie de l’espoir principale en psychologie de Snyder (ibid.) selon laquelle l’espoir est un phénomène émotionnel bi-dimensionnel composé de l’énergie et de la motivation orientées vers les buts (dimension motivationnelle d’agentivité) et des différentes manières de les atteindre (dimension opératoire). Return to text

12 C’est le cas dans deux travaux de notre corpus. Return to text

13 Comme le soulève un·e des évaluateur·ices du présent article, le repérage des émotions étayées s’accompagne d’une forme d’empathie qui présuppose certaines émotions chez la personne envers qui elle est tournée. Return to text

14 Cela rejoint les analyses de Campbell (2002, 2022) et vient nourrir notre hypothèse d’un traumatisme tertiaire non moins violent et brut que le traumatisme vicariant, d’autant qu’il puise dans nos expériences personnelles. Return to text

15 Si nous parlons de chercheuses ici (voir la première note de bas de page), nous affirmons qu’il faut prendre soin de toutes les personnes impliquées dans ces recherches. Return to text

References

Electronic reference

Océane Foubert, Ariane Robert and Noémie Trovato, « « Je n’aurais pas mené cette étude seule » : une étude des émotions des chercheuses en analyse du discours sur les violences sexistes et sexuelles », Mosaïque [Online], 24 | 2025, Online since 09 janvier 2026, connection on 19 février 2026. DOI : 10.54563/mosaique.2899

Authors

Océane Foubert

(Université Picardie Jules Verne, CORPUS)

Océane Foubert est MCF stagiaire en linguistique anglaise depuis septembre 2025 à l’Université Picardie Jules Verne, au laboratoire CORPUS. Ses recherches en linguistique féministe s’inscrivent dans la littérature sur les changements et variations linguistiques afin de traiter des questions lexicales et discursives, principalement à partir des méthodes de la linguistique de corpus et de l’approche d’analyse du discours. Parmi ses objets de recherche figurent les néologismes féministes, dans et en dehors des communautés féministes, plus particulièrement dans la presse en ligne, les discours des violences sexistes et sexuelles, et plus récemment les discours scientifiques et politiques autour des transitions de genre et les discours masculinistes sur les réseaux sociaux.

Ariane Robert

(Université de Salerne, DIPSUM)

Ariane Robert est doctorante en linguistique depuis novembre 2024 à l’Université de Salerne (Italie) au sein du DIPSUM. Sa thèse, sous la direction de Paola Pietrandrea (Université de Lille) et Miriam Voghera (Université de Salerne), porte sur les formes de discours de haine sexistes et leur circulation sur la plateforme Twitch. Plus largement, ses recherches s’inscrivent dans le champ de la linguistique féministe. En mobilisant la perspective d’analyse féministe critique des discours, elle s’intéresse aux discours et contre-discours (féministes, anti-féministes et sexistes) qui se déploient sur les réseaux sociaux (TikTok) et les plateformes de gaming (Twitch). Dans ce cadre critique, elle travaille également sur les enjeux réflexifs et méthodologiques liés aux données qu’elle mobilise : travail émotionnel, posture située et méthodologie d’annotation critique ; en dialogue avec les méthodes de la linguistique de corpus. Elle mobilise enfin ces approches pour créer des corpus de données multimodales.

Noémie Trovato

(Université Paris Cité, EDA)

Noémie Trovato est doctorante en sciences du langage au laboratoire EDA (Université Paris Cité) et au laboratoire CLESTHIA (Université Sorbonne Nouvelle), sous la direction de Patricia von Münchow (EDA) et de Noémie Marignier (CLESTHIA). Elle effectue une thèse intitulée « Dire le viol : analyse de discours préventifs, de témoignages de victimes et de discours médiatiques », où elle examine les constructions discursives du viol dans un corpus hétérogène et multimodal. Ses recherches, inscrites en analyse du discours et en études linguistiques sur le genre portent, plus largement, sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) et les discours militants féministes et antiféministes en ligne. Elle s’intéresse également au travail émotionnel, aux savoirs situés et à la réflexivité de la recherche féministe sur des sujets sensibles.

Copyright

CC-BY