Ce que nos colères ont à nous dire. Enquêter sur la précarité de logement des femmes, nommer les violences invisibilisées

  • What our anger tells us. Investigating women’s housing insecurity, naming invisible violence

DOI : 10.54563/mosaique.2888

Abstracts

Nos recherches portent sur la précarité résidentielle de femmes en Suisse romande. Nous interrogeons le type de recours et les alternatives aux dispositifs sociaux relatifs au logement auxquels elles ont droit. Les femmes rencontrées nous rappellent combien les violences patriarcales, qui structurent nos sociétés, imprègnent tous les lieux. Le foyer avant tout. Mais beaucoup des lieux d’accueil – publics ou privés – également.
Quelle colère d’entendre revenir sans cesse cette violence destructrice et si peu de remise en question sociétale. Progressivement nos tripes de chercheuses féministes ont commencé à gronder sans qu’il soit possible de les faire taire avec cette certitude que nous sommes toutes et tous concerné·es.
Cet article propose de revenir sur un déclic épistémologique permis par l’émotion. Il cherche à ouvrir un dialogue sensible entre chercheuses, pour replacer les affects au cœur de nos méthodologies et analyses, espérant ainsi transformer nos colères en un mouvement émancipateur.

Our research focuses on the residential precariousness of women in Switzerland. We question the reasons behind these women's non-utilization of social services to which they are entitled, such as emergency accommodations. The women we encountered remind us of the pervasive nature of patriarchal violence that characterizes our societies, affecting all spaces, particularly the marital home, but also many shelters – both public and private.
It is infuriating to repeatedly hear about this destructive violence with so little societal reflection. Gradually, our instincts as feminist researchers begin to stir, and it becomes impossible to silence them. We are all affected.
This article aims to revisit an epistemological awakening facilitated by emotion. It opens a sensitive dialogue among researchers, placing affect at the core of our methodologies and analyses, with the hope of transforming our angers into an emancipatory movement.

Index

Mots-clés

sans-abrisme, épistémologies féministes, émotions, méthodologies collectives et créatives, violences patriarcales

Keywords

homelessness, feminist epistemologies, feelings, collective and creative methods, patriarchal violence

Outline

Text

Avant-propos

Cet article se base sur une recherche financée par le fonds Recherche et Innovation HES-SO qui s’est déroulée entre novembre 2023 et juillet 2024 dans les cantons de Vaud et Fribourg, en Suisse. Nous l’avons menée à trois, avec notre collègue Annamaria Colombo, professeure à la Haute École de travail social de Fribourg. Des entretiens ont été menés auprès de 18 femmes en situation de précarité de logement, âgées de 23 à 68 ans. Certaines sont suisses, d’autres pas, certaines n’ont pas de titre de séjour. Elles ont des formations et des parcours de vie très différents. Certaines ont des enfants, qui ne vivent pas forcément avec elles. Toutes se reconnaissent comme ayant vécu ou vivant une forme de précarité de logement.

Cet article se veut un espace partagé, nous permettant de revenir à deux sur cette expérience et d’en proposer une mise en récit commune, nourrie par une démarche réflexive. Nous n’avons pas vécu exactement les mêmes émotions au même moment, mais nous faisons le choix de nous exprimer en un « nous » collectif qui accorde à la réflexivité une place prépondérante. Parler au « nous » est important pour se rapporter à la dimension plus large de ce que nous exprimons, mais aussi le « nous », nous protège d’une exposition trop intime.

Je me sens en rage et très triste. Ces récits sont durs, ces femmes sont fortes. Elles cherchent des alternatives : comment faire monter l’information, qui rencontrer, comment payer ces femmes, comment changer les choses ? Ces réflexions, ces récits, je les ai entendus ailleurs et je crois que c’est une des choses qui me touche beaucoup : c’est partout pareil. Partout des forces, des envies de transformation d’actrices tellement bien, censées, justes, etc. Et en face toujours les mêmes forces du mal, fortes, en uniforme, masculines, institutionnelles qui sont sans cesse confortées, excusées, dans leurs actions destructrices. C’est pas juste. C’est pas comme ça que ça doit être. Ça résonne fort en moi (Giada, Journal de terrain, 23 mai 2024).

Ce texte est rédigé par une des trois chercheuses de l’équipe, à la suite d’une réunion hebdomadaire au sein d’une structure d’accueil de jour pour femmes en situation de précarité. Ce jour-là, notre équipe est venue présenter la recherche. Depuis plusieurs mois, nous rencontrons des femmes qui n’ont pas (ou pas eu) accès à un logement durable et sécurisant, où elles se sentiraient chez elles. Nous choisissons de décrire cette problématique comme une situation de « précarité résidentielle » (Andro et Eloy, 2022), pour rendre compte du fait que la pluralité des situations s’inscrit toujours sur un continuum de pratiques (Simard, 2019). Sur notre terrain (Gutjahr et al., 2023), comme ailleurs (Loison, 2025), les femmes sont peu nombreuses à avoir recours aux hébergements d’urgence. Notre objectif est alors de comprendre pourquoi elles ne font pas appel aux services qui leur sont destinés et quelles sont les alternatives qu’elles mettent en place.

Le regard que posent ces femmes sur leur situation atteste d’une lucidité qui les enjoint bien souvent à une attitude précautionneuse, voir méfiante. L’une d’elles parle de la nécessité de ne jamais apparaître comme une « proie » – un mot qui dit bien l’expérience commune : celle d’une aide qui, trop régulièrement, se transforme en emprise ou en abus. Elles subissent de front l’injustice épistémique, qui délégitime leur savoir tout comme le pouvoir de l’autodétermination. Le contexte d’existence que la plupart d’entre elles nous décrivent est celui de la répétition de situations de domination, alors qu’elles les connaissent, les anticipent et cherchent à s’en émanciper. À chaque nouvelle expérience oppressive vécue, une forme de sidération s’impose. Nos interlocutrices nous donnent à voir la persistance des rapports de domination qui structurent notre société. Nous comprenons dès lors que cette méfiance n’est pas seulement une posture individuelle, mais une stratégie de survie. C’est une compétence acquise au fil des violences.

En tant que chercheuses, cette enquête nous absorbe dans un va-et-vient similaire entre accoutumance et stupéfaction. Nous avons été bouleversées de refaire le constat de l’omniprésence de la « violence patriarcale ». Cette notion s’est imposée à nous, notamment en lisant bell hooks, théoricienne du black feminism :

La violence patriarcale au sein d’un foyer repose sur la croyance qu’il est acceptable qu’un individu plus fort contrôle les autres par diverses formes de force coercitive. Cette définition élargie de la violence domestique inclut la violence des hommes envers les femmes, la violence entre personnes du même sexe, et la violence des adultes envers les enfants. Le terme de violence patriarcale est adéquat, car contrairement à l’expression plus acceptée de « violence domestique », il rappelle continuellement à l’auditeur que la violence au foyer est liée au sexisme, à la pensée sexiste, et à la domination masculine (hooks, 2020 : 93).

Entendre les femmes concernées faire ces récits, nous donner des exemples de leurs efforts répétés pour s’en sortir et comprendre les barrières qui se dressent régulièrement face à elles, fait surgir en chacune de nous un sentiment fort et que nous découvrons progressivement vivre en commun : une grande colère. D’où vient-elle ? De notre envie d’émancipation de ces femmes ? De valeurs féministes que notre posture scientifique nous demanderait de censurer ? De notre participation à une société qui normalise et intériorise les violences patriarcales ? Notre stupeur s’ancre dans la répétition des violences. Enquêtant sur des conditions de vie marquées par la précarité, nous pensions trouver du soin, de la protection, des filets sociaux. Mais beaucoup de femmes y vivent à nouveau des injonctions, du contrôle, et de l’abus. Ces constats nous invitent ainsi à interroger notre propre position dans l’économie morale de la recherche : Quelles émotions sont perçues comme légitimes ? Et comment les écouter, les nommer et les utiliser pour soutenir la remise en cause des structures de pouvoir que nous documentons ?

Le présent article retrace notre parcours en explicitant premièrement les prémisses de l'étude ancrée dans la thématique du sans-abrisme et l’influence de ce prisme sur notre terrain. À partir de là, nous détaillons comment notre méthodologie a été adaptée pour faire la place aux ressentis de nos interlocutrices et aux nôtres. Le sentiment de colère naît de l’écoute des récits et du constat des rapports d’oppressions que vivent les femmes en précarité de logement. Si elle a pu être peu à peu identifiée et nommée entre chercheuses, nous réalisons combien nous nous sommes retrouvées démunies « pour faire quelque chose de cette colère » et la discuter lors des entretiens. En conclusion, nous ouvrons la réflexion à comment éprouver cette « juste colère » (Lapalus, 2022) et la transformer en un outil d’émancipation collectif.

Ce que nos interlocutrices ont à nous transmettre

De nombreux travaux en sciences sociales en Occident s’accordent sur le besoin de produire des connaissances sur la thématique du sans-abrisme, notamment sur ses enjeux genrés (Bartram et Brown-Saracino, 2025 ; Community University Policy Alliance, 2022 ; Hope et al., 1988), qui permettent de saisir l’importance des discriminations basées sur le sexe au sein des rapports sociaux (Loison et Perrier, 2019). En Europe, la question des femmes sans-abri ou en précarité résidentielle n’est abordée dans les recherches que depuis une dizaine d’années et reste minoritaire (Baptista, 2010 ; Loison et Perrier, 2019 ; Lanzaro, 2018 ; Maurin, 2017 ; Mayock et Sheridan, 2012 ; Peltier, 2023 ; Rivard et Geissler, 2025).

Les études sur les femmes sans domicile parlent des difficultés liées à l’occupation de l’espace public, relatives – entre autres – aux violences auxquelles elles sont exposées, comme un rappel de « l’ordre du genre » (Debonneville et Lieber, 2021 ; Lieber, 2008 ; Peltier, 2024). Même constat dans les hébergements d’urgence qu’elles fréquentent sporadiquement (Mayock et Sheridan, 2012). Selon Loison-Leruste et Perrier (2019), cela s’explique notamment parce qu’une absence totale d’abri est moins régulièrement une réalité pour les femmes que pour les hommes. Dans plusieurs cas, elles trouvent des logements chez des tiers, préférant se tenir à l’écart des espaces publics (Ali, 2018 ; Maurin, 2017 ; Schwan, 2020 ; Shinn et al., 2017). Les hébergements d’urgence, majoritairement conçus sur un modèle androcentré, peinent à répondre aux besoins de différentes minorités (Braud et Loison, 2022 ; Leresche et al., 2025) et à prévenir en leur sein de nouvelles discriminations et violences, ce qui amène certaines femmes et d’autres populations minorisées, à les éviter (Stella, 2023).

Les femmes en précarité de logement sont souvent invisibilisées dans l’espace public, tant aux yeux des intervenant·es du travail social que dans les politiques destinées aux personnes sans-abri (Le Berre, 2019 ; Seuret, 2016). Certain·es auteur·ices en parlent en utilisant le concept de « hidden homelessness » ou itinérance cachée (Deleu et al., 2021). Pour décrire et documenter cette question, plusieurs recherches ont appelé à adopter une perspective intersectionnelle qui implique d’envisager le croisement des rapports de dominations lié à la racialisation, au genre et à la classe (Peltier, 2024). Cela permet de discuter du cumul des discriminations sur des parcours individuels à des niveaux multiples et non hiérarchisés.

En ayant ces différents éléments en tête, nous faisons le choix de l’approche ethnographique qui s’ancre au savoir et à l’expertise des personnes qui se sentent concernées. Pour les rencontrer, nous avons déposé des annonces au sein de lieux de l’urgence sociale (espaces de distribution de nourriture, d’hébergement d’urgence, de soins gratuits, de lutte militante, etc.), discuté avec les professionnel·les qui y travaillent, parlé à nos collègues chercheuses et militantes. Notre méthodologie initiale prévoyait deux entretiens avec les femmes qui prenaient contact avec nous. Nous avons principalement mené des entretiens compréhensifs et biographiques (Desmarais et Gusew, 2021 ; Gaudet et Drapeau, 2021) qui permettent d’élargir la dimension temporelle et sociale des parcours de vie. Nous avons également partagé d'autres moments avec elles, notamment en ville ou sur les traces de leurs habitats. Beaucoup de femmes ont souhaité nous rencontrer à l’intérieur, parfois dans l’intimité de leur logement, même précaire. Le maintien du contact par message ou téléphone a été possible avec certaines. Avec beaucoup d’entre elles, il y a eu plusieurs rendez-vous échelonnés sur plusieurs mois avec certaines d'entre elles. Avec d’autres, le lien s’est perdu.

Nous nous étions préparées à entendre des histoires dures de rue partant des représentations et de la littérature attestant que la vie dans l'espace public fragilise. Ce que nous n’avions pas, ou pas assez, anticipé est le fait que pour les femmes, « la maison » n’est pas forcément synonyme d’un chez soi (Loison, 2025). Elle est aussi un lieu d’oppression et de violence (San Martin, 2020). Comme nous le partage très bien Zaya Kalteb1, le « foyer est à la fois le paradis et l’enfer ». À force d’entendre que l’espace public est dangereux pour elles, nous avions omis d’adresser les rapports de domination qui se produisent pour les femmes également chez elle, marqués notamment du sceau du patriarcat.

Au fil des entretiens, des dimensions plus structurelles sont apparues : le problème n’est pas seulement lié à l’absence de domicile. Les récits dévoilent des violences systémiques, et des rapports sociaux inégaux qui contribuent au manque de logement et façonnent encore leur quotidien (Mayock et al., 2016 ; Mostowska et Sheridan, 2016 ; Temesvary et al., 2023).

Pour Adriana Sala, que nous rencontrons également, la violence machiste s’est manifestée notamment à travers un lien de parenté. Alors qu’elle revient en Suisse après avoir passé plus de vingt ans à l’étranger, elle est mère d’une adolescente à la santé mentale fragile. Elle a tout abandonné avec l’espoir d’améliorer leur condition de vie difficile. Les membres de sa famille paternelle ont été informés de son retour en Suisse. Son oncle, venu l’aider à emménager, lui fait des avances sexuelles. Elle refuse, mais ne veut rien faire contre lui. Elle craint pour sa fille.

Pour une majorité de ces femmes, certains dispositifs sociaux sont également caractérisés par le contrôle, le manque d’intimité et la contrainte. Elles sont plusieurs à avoir parlé des craintes de vols, des horaires imposés incompatibles avec un travail, des cohabitations difficiles dans les chambres collectives. Il leur est impossible d’inviter une amie et souvent ne trouvent pas d’endroit où être en famille. Ces lieux ne peuvent constituer à proprement parler un refuge.

Nous sommes conscientes de l’existence de ces violences sexistes et sexuelles, aussi dans l’intimité des foyers2. Et pourtant, c’est comme si l’entrée dans la recherche et son prisme androcentré du sans-abrisme nous avait aveuglées. Nous avions anticipé la précarité économique et sociale, la constitution de politiques publiques parfois hors-sol, les biais validistes et racistes qui participent à l’oppression. Si ces dimensions restent pertinentes au moment de comprendre le vécu des femmes, leurs récits révèlent plus fortement encore la culture de domination qui structure leurs parcours individuels et se renforce lorsque les formes de discrimination s’entrecroisent (Crenshaw, 1998). En pensant ouvrir un pan spécifique de la recherche sur le sans-abrisme à travers le prisme du genre, nous nous rendons compte combien les femmes qui manquent de « chez soi » permettent de thématiser quelque chose de beaucoup plus universel.

Reconnaître et nommer nos colères

Nous sommes affectées par ces récits. Et certaines femmes semblent touchées par notre écoute, elles nous le signifient par des gestes ou des mots de remerciements. Il y a un lien qui se tisse, une réciprocité émotionnelle. (Frédérique, Journal de terrain, 14 février 2024)

Si notre recherche n’était pas initialement centrée sur les affects des chercheuses, leur surgissement a imposé un travail progressif d’analyse, à la fois individuel et collectif. Ce travail n’a pas été mené de manière systématique, ni selon une grille préétablie, mais comme un processus transversal et situé, nourri par des échanges réguliers (journaux de terrain et des discussions entre chercheuses). Il ne s’agit pas tant de produire une analyse psychologique de nos affects que de reconnaître leur puissance épistémique et politique, en cohérence avec les épistémologies féministes auxquelles nous nous rattachons (Dorlin, 2021).

La réflexivité sur nos émotions s’impose comme une composante du terrain, notamment parce qu’en tant que femmes, nous nous retrouvons dans ce qu’elles décrivent. Aucune des trois chercheuses n’a connu le sans-abrisme, mais nous avons toutes au moins une fois ressenti la remise à « l’ordre du genre », craint d’accepter une aide intéressée, constaté le manque de valorisation de notre travail et vécu des violences en lien avec notre genre. Nous avons été élevées dans une société marquée par un ordre patriarcal impliquant des discriminations sexistes au sein même de notre famille. Nous avons intériorisé et reproduisons, à notre tour, sans le vouloir, des biais sexistes. Parce que nous faisons de la recherche située, nous prenons le temps d’expliquer d’où nous parlons – aux participantes, mais aussi entre nous. Ouvrir la porte de l’intime avec ces femmes semble avoir joué le rôle d’une certaine conscientisation chez nous.

Nous comprenons que le contact sur plusieurs mois avec certaines d'entre elles renforce chez nous ce constat d’oppression continu. Par exemple, alors que pour certaines nous avions l’impression que les choses s’amélioraient, elles nous informent de nouveaux revers. Zaya Kalteb avait finalement récupéré son titre de séjour pour résider en Suisse et travaillait quelques heures par semaine dans une institution. Mais elle perd à nouveau son logement transitoire parce que la durée maximale de temps a été atteinte sans qu’aucune solution alternative n’ait été identifiée. Concepción Almudena qui se démenait (se désignant elle-même de « mujer luchadora », soit « femme combative ») pour trouver des heures comme femme de ménage chez des particuliers, conserver sa chambre dans l’abri d’urgence pour femmes, organiser des activités de vacances pour son fils, nous rappelle pendant l’été : elle se sent anéantie, la garde de son enfant lui a été retirée.

À l’écoute des récits, succédant à notre premier sentiment de tristesse, apparait progressivement une sensation corporelle de nausée qui nous empêche parfois de continuer. C’est comme un trop plein qu’on ne peut plus avaler. Nos interlocutrices partagent des envies, des choix, des engagements, mais parlent également de discriminations, de violences machistes, souvent perpétrées par des personnes proches, des hommes régulièrement. Pendant un moment, nous avons besoin de faire une pause avant d’aller à la rencontre de nouvelles femmes, sachant qu’elles nous feront forcément part d'histoires marquées par la violence patriarcale qui les aura fortement impactées. Cette expérience illustre ce que Sara Ahmed (2004) appelle la co-affectation : les émotions circulent dans les interactions, elles ne sont pas seulement individuelles, mais co-produites dans les relations. C’est injuste et nous sommes impuissantes, mais peut-être bien aussi coopérantes. Que faisons-nous pour changer ce monolithe patriarcal qui nous atteint également ?

En tant que féministes, nous sommes en colère. Dans un premier temps, il est très difficile de correctement identifier ce sentiment. Notamment parce qu’il n’est pas uniforme. Il ne nous touche pas au même endroit, mais au même moment. Un lien entre chercheuses se construit dans notre confrontation à la dureté des récits, mais aussi dans le soin que nous nous portons mutuellement pour continuer à avancer. Comme d’autres chercheuses qui nous inspirent (Boué et al., 2024), nous voulons cultiver le care dans nos relations de travail et de terrain.

La colère comme réaction à la violence

C’est tout d’abord à travers le récit des agressions multiples (sexuelles, physiques, psychologiques) dont font l’objet les femmes rencontrées que la notion de violence est apparue comme une clé de compréhension. Les femmes rencontrées en parlaient comme une dimension intimement liée à leur précarité de logement.

Notre colère dans un premier temps a été ressentie face aux auteurs de cette violence. Pour beaucoup, des hommes qui ont trahi la confiance accordée. Des pères, des amoureux, des cousins qui ont imaginé pouvoir posséder, contraindre, avoir une mainmise sur la vie de leurs proches.

Kilomba Martin nous explique qu’elle ne voulait pas de son enfant, contrairement à son compagnon qui lui a partagé le fait que de devenir parent a été un moyen pour lui de la garder auprès de lui. À la suite de la naissance de leur bébé, le couple se sépare, ce qui marque le début d’une violence physique du père de son enfant envers elle3. Aujourd’hui elle s’occupe beaucoup de leur fils, soutenue notamment par plusieurs ami·es.

Progressivement nous comprenons néanmoins que la violence est d’ordre plus structurel, nous la caractérisons de patriarcale. Elle est sous-jacente aux attentes normatives des rôles sociaux. Elles se retrouvent dans les menaces – anticipées ou réelles – des services de protection de la jeunesse qui viennent retirer la garde de son enfant à une mère, qui travaille aussi la nuit pour pouvoir réunir le minimum matériel à leur vie à deux. Ce sont également les propositions récurrentes de relations sexuelles en échange de coups de main, ou d’entrée en prostitution, comme des « corps disponibles » (MacKinnon, 1989) qui seraient monnayables. Tout cela contribue à l’oppression vécue. Les violences patriarcales sont le produit de ces rapports de domination qui imprègnent la société, mais qui sont tacitement normalisés ou niés.

La question de la sororité, de la solidarité entre amies, mères et filles, nous paraît être fragilisée par une société qui réprime l’alliance entre femmes (hooks, 2023). Celles qui connaissent la précarité de logement sont très isolées, en particulier lorsqu’elles sont déjà confrontées à des facteurs de vulnérabilité comme l’absence ou la conditionnalité du titre de séjour, la maîtrise partielle de la langue, des parcours de formation interrompus, ou des limitations physiques et psychiques. La plupart d’entre elles ont été profondément atteintes dans leur bien-être par des abus, des violences, des trahisons – souvent cumulés. Ces récits nous affectent directement, parce qu’ils mettent en jeu des expériences genrées communes, mais aussi parce que nous percevons, dans leur répétition, à quel point la possibilité même de sororité est mise à mal par les structures patriarcales.

Cette colère, nous le découvrons, ne se limite pas aux paroles des femmes rencontrées : elle résonne avec nos propres vécus situés, parfois enfouis, qui refont surface. Comme l’a montré Ruth Behar (1996), l’ethnographie est traversée par une vulnérabilité irréductible, où l’intime du/de la chercheur·euse s’entrelace avec la douleur et la colère des personnes rencontrées. Reconnaître ce croisement de voix et d’affects n’est pas céder au subjectivisme, mais plutôt admettre que nos émotions forment une part constitutive du savoir produit.

Les histoires de vie que les femmes nous livrent, leurs difficultés, leurs oppressions viennent nous toucher profondément au cœur des valeurs féministes qui nous animent : l’équité, l’émancipation et l’autonomie. Mais nos entretiens ne sont pas non plus l’espace où cette fureur s’exprime sans retenue. Si les femmes rencontrées la contiennent, nous aussi le faisons, la société entière le fait. Et c’est progressivement là que nous arrivons à comprendre d’où vient ce grondement immense, cette tristesse et nos fatigues : c’est la colère provoquée par l’omerta qui entoure la réalité vécue de nos relations avec les hommes.

Ce silence représente notre connivence culturelle collective avec le patriarcat. On nous apprend toutes et tous à faire preuve de loyauté envers le patriarcat en gardant le secret des hommes. […] le secret fondamental qui nous lie toutes et tous, c’est le fait de devoir garder le silence (hooks, 2020 :79-80)4

Reconnaître que nous portons toutes et tous une responsabilité vis-à-vis des situations d’oppression que certains êtres humains vivent, nous atteint. Ne rien faire, est-ce y consentir ? Cela soulève également chez nous un sentiment d’impuissance. Dans nos échanges, nous identifions que régulièrement nous avons besoin de nous recroqueviller, de rentrer chez nous, touchées, inquiétées, énervées par la ressemblance entre ces situations de vie difficiles. Là encore, nous tentons de partir de notre ressenti pour affiner la compréhension des récits que nous ont faits les femmes.

Elles ont été plusieurs à expliciter ce besoin, fondamental, de pouvoir « fermer la porte » tant métaphoriquement que concrètement. C’est également cela qu’elles nomment en évoquant les lieux d’hébergement d’urgence : il y a des règlements, des injonctions qu’elles doivent suivre. Des attentes. Il n’y a pas de place pour l’intimité dans ces lieux collectifs. La précarité de logement et toute la fragilisation de la vie qu’elle implique ont aussi cela comme impact : l’impossibilité de reprendre son souffle (Clerc et al., 2022).

Une colère située

Mieux saisir notre colère, savoir d’où elle vient, être capable de repartir et comprendre comment l’utiliser s’impose comme un mouvement salutaire de réflexivité. Une fois identifiée entre nous, après avoir admis que les violences patriarcales nourrissaient ce sentiment en deçà des parcours individuels de ces femmes ou des nôtres, nous avons pu reconnaître notre propre enlisement dans ces rapports de pouvoir.

Notre co-affectation (Ahmed, 2004) et nos envies de solidarité féministe, mais également notre fureur, participent d’une forme de reproduction des logiques de domination, même sous des intentions émancipatrices (Lugones, 2007). C’est notamment ce que questionne de Sousa Santos (2015) en soulignant que les savoirs et les affects mobilisés dans la recherche – y compris la colère – sont souvent marqués par des référents culturels et politiques issus du Nord global, qu’il faut apprendre à décentrer. Nous nous rendons compte que cette réflexivité n’a pas été co-construite avec les femmes rencontrées, bien que leurs récits aient été le point de départ de nos émotions. La tristesse, le trop-plein, tout comme la colère qui a pris le dessus ont été volontairement contenus. Or, cette posture et notre colère ne peuvent être décontextualisées. Elles ne sont pas politiquement « innocentes ». Elles sont aussi traversées par des héritages historiques – notamment patriarcaux et coloniaux – qui façonnent la manière dont nous percevons la souffrance et notre rôle de chercheuses engagées. Plusieurs autrices féministes critiques ont contribué à dénaturaliser ces affects et à interroger les normes sociales et morales dans lesquelles ils s’inscrivent. Par exemple, Sara Ahmed (2004) analyse comment certaines émotions, comme la compassion ou l’indignation, participent à la reproduction de l’ordre moral dominant, particulièrement dans des contextes postcoloniaux. Elle montre que les émotions ne sont jamais neutres : ils circulent selon des logiques de pouvoir et de légitimité.

Dans notre profession de chercheuses en sciences sociales, nous ressentons encore quotidiennement un fort encouragement à ne pas impliquer nos affects dans les recherches qui sont menées. Dans une volonté de se défaire d’une posture militante chargée de valeurs, nous devons mener notre propre « travail émotionnel » (Hochschild et al., 2017), ce qui souvent se traduit par la « mise sous silence des émotions » (Boué et al., 2024 : 10). Socialisées à cette pratique, notre perception d’une injustice dont sont la cible ces femmes, se théorise à nouveau. Elle passe des tripes au cerveau. Elle se teinte de culpabilité marquée par nos privilèges. Inscrites dans une épistémologie féministe, nous avions pris soin de réfléchir à notre position située : nous sommes blanches, issues de milieux aisés, en bonne santé, travaillant dans des emplois valorisés et valorisants, et ayant peu connu de difficulté à se loger. Mais nous sommes aussi femmes, amies, filles et mères. La précarité et les violences ne se comprennent pas seulement par les mots, mais se vivent et se transmettent également à travers des affects et des sensations qui traversent la relation d’enquête. En assumant une réflexivité située (Haraway, 1988), nous reconnaissons que ces émotions ne sont pas un bruit de fond à éliminer, mais font partie intégrante de la production de savoir puisqu’elles façonnent notre manière d’être, d’écouter et de comprendre.

L’ethnographie située révèle alors combien ces émotions partagées constituent un savoir en soi, rendant tangible ce que signifie habiter durablement la contrainte et l’insécurité. L’impact des récits recueillis a progressivement pris place dans notre quotidien, dans nos relations professionnelles et privées, nous obligeant à cheminer ensemble comme équipe de recherche et à conscientiser ce qui nous arrive. Ces interlocutrices nous ramènent à un vécu commun, l’expérience d’être catégorisées en tant que femmes, d’avoir fait l’expérience de la violence, de la discrimination et de la soumission. Rien n’efface les asymétries entre chercheuses et participantes, ni les vécus distincts d’injustices, mais nous amène à les formuler, les penser, les rendre visibles et à s’en servir pour nourrir un savoir situé et éthiquement engagé.

Conclusion

Proposer du collectif comme outil de subversion

La colère porte alors en elle la possibilité de développer des capabilités (Amartye Sen, 2010) et de troubler les contours d’une géographie bâtie par le sexisme de la vie quotidienne pour construire des espaces qui puissent être occupés par les femmes en toute liberté. (San Martin 2020 : 44)

Le parcours retracé dans cet article est celui de l’accumulation de récits que nous sommes allées solliciter et qui, progressivement, ont créé au sein des membres de l’équipe de recherche des émotions et qui nous ont obligées à nous arrêter. Il nous a fallu les reconnaître, les ressentir, leur faire une place. La colère qui montait en nous envahissait tout notre quotidien. Comme l’exprime Audre Lorde (1997) la colère des femmes face aux injustices n’est pas un excès à maîtriser, mais une ressource politique, un savoir situé qui nomme et dénonce les structures d’oppression. Cette colère, que nous portons avec nous au-delà du terrain, est révélatrice des continuités entre ce que nous observons dans nos enquêtes et ce que nous vivons dans nos vies. Le fait de pouvoir prendre le temps d’en parler entre nous, de se pousser à l’écrire, a été bénéfique et nous a permis de dépasser ce qu’à un certain moment nous percevions comme un écueil. Non seulement en ce qui concerne les thématiques de nos recherches, de notre méthodologie qu'au sein de l’équipe de recherche, nous avons l’intime conviction qu'il est essentiel, comme l’expriment également d’autres chercheuses (Boué et al., 2024) de créer un espace sécurisant qui facilite le fait de lâcher-prise, de donner à voir sa vulnérabilité et ses émotions entre collègues ayant comme point commun une minorité de genre.

La grille de lecture féministe, éthique, solidaire, permet de créer du collectif, qui apparait indispensable : appels réguliers, échanges formels et informels, soutien face aux effets de l’enquête, aux émotions qu’elle suscite, à l’absence de ressources institutionnelles protocolisées. Le partage des expériences entre pairs (habitué·es à recevoir ce type de récits) est crucial, il est à la fois soutenant et créateur de réflexivité ; il permet de se décharger du récit, mais aussi d’entrer dans les étapes de l’analyse (ibid.).

Il s’agit alors également selon nous de penser cette inclusion de manière transversale, avec nos interlocutrices de terrain, les femmes concernées. Si nous n’avons pas trouvé l’espace cette fois pour parler de notre colère avec les femmes, nous réfléchissons désormais à un dispositif qui permette la rencontre aussi dans les affects. Une voie que nous souhaitons explorer davantage est celle du recours aux méthodes créatives de recherche comme moyen de se situer ailleurs que dans le discours et l'intellect, mais de faire de la place aux corps et aux ressentis. Accepter de rendre visible nos émotions, favoriser l'expression de celles des concernées, constituerait-il un premier pas salutaire pour renouveler la collaboration et oser faire émerger du collectif ?

Un point de bascule important pour sortir de l’individuel est d’y apposer une lecture plus politique, grâce notamment à une historicisation et une conscientisation des rapports de pouvoir (Dorlin, 2021). Dans cette perspective, notre colère n’est pas uniquement personnelle : elle est située (Haraway, 1988), nourrie par la co-affectation avec les personnes rencontrées (Ahmed, 2004) et par la répétition des violences patriarcales dans leurs récits comme dans nos propres expériences. Elle met au jour le caractère systémique de ces violences, en montrant qu’elles ne relèvent pas d’accidents isolés, mais d’une organisation structurelle qui fragilise les alliances entre femmes et identités minorisées, et maintiennent la dépendance vis-à-vis des hommes et des institutions. C’est dans cette reconnaissance du lien entre affect et structure que réside la force politique de la colère, car elle alimente une critique, mais aussi la possibilité d’une action collective.

Comme en parle notre article, les écrits d’autres femmes nous ont donné des pistes et nous ont permis de nous sentir moins seules. Nous avons échangé avec des collègues, des militantes, des amies. C’est à ce collectif de soutien, trop souvent invisibilisé, qu’il est également essentiel pour nous de réfléchir. Nous inscrivant dans un mouvement plus large au sein de la recherche, nous pensons que les émotions jouent un rôle performatif qui peut être porteur d’action et de changement social (Fortino et al., 2015). Toutefois, nous sommes conscientes que cette réflexivité, aussi importante soit-elle, ne garantit pas à elle seule une incidence émancipatrice pour les personnes rencontrées.

Rendre visibles nos affects, nos hésitations, nos déplacements peut être une première étape vers une manière plus humble, plus incarnée et plus éthique de restituer ce que ces femmes nous ont permis de comprendre. Et de déconstruire un bout la figure monolithique et écrasante de la recherche objective et réussie. Les effets de cette recherche sont encore fragiles et partiels, mais ils ont contribué, à une échelle micro, à créer des espaces de reconnaissance mutuelle, y compris au sein de notre équipe. Le changement que nous appelons de nos vœux vise tout autant nos pratiques de chercheuses que les structures sociales qui perpétuent les violences patriarcales. Ce paradoxe – entre puissance transformatrice ressentie et incidences concrètes limitées – nous engage à poursuivre ce travail de manière plus collective, en incluant d’autres formes de participation, d’expression et de circulation du savoir.

Les personnes concernées ont le pouvoir et les capacités de nous permettre de renouveler notre regard sur ce qui se joue au-delà des individualités, dans les relations de pouvoir. Nous sommes persuadées que c’est ensemble, en faisant de la place pour nos émotions et nos savoirs, que ces dimensions pourront être questionnées, voir contestées. Notre envie est de continuer à rencontrer des femmes en situation de précarité résidentielle et de partir de cette colère qui nous a d’abord (é)mues pour travailler notre rapport au collectif ; non seulement en ce qui concerne le partage du ressenti et des vécus, mais aussi pour trouver à plusieurs des manières de s’outiller, d’agir et de s’émanciper. Nous avons l’intime conviction que ça n’est qu’en partant du sensible, de nos émotions, en ayant recours à des méthodes créatives que nous pourrons envisager un espace de possibles commun. Et pourquoi pas, pour un moment, « fermer la porte » et souffler ?

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Notes

1 Tous les prénoms et les noms des femmes rencontrées ont été anonymisés. Return to text

2 Voir notamment le récent rapport « Chiffres de la violence domestique en Suisse », étude quantitative réalisée en juillet 2024, sur mandat de la Confédération suisse (https://www.ebg.admin.ch/fr/violence-a-legard-des-femmes-ampleur-et-situation-juridique). Celui-ci établit notamment que « 94 % des personnes traitées au service des urgences suite à des violences domestiques étaient des femmes, en majorité pour cause de violence exercée dans le couple » (p. 13). « Les femmes sont victimes d’homicide ou de tentative d’homicide près de quatre fois plus souvent que les hommes ; la proportion de femmes décédées est sept fois plus élevée (OFS 2018 : 14) » (p. 5). Return to text

3 Différentes études identifient les moments de séparation ou de la naissance d’un enfant comme deux moments récurrents du déclenchement des violences physiques (Pringent, 2024). Return to text

4 Dans ce passage, bell hooks se réfère au texte de Terrence Real (2002) How Can I Get Through to You? Closing the Intimacy Gap Between Men and Women. Return to text

References

Electronic reference

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Authors

Giada de Coulon

(Haute école de travail social de Fribourg (HES-SO), Suisse)

Giada de Coulon a obtenu un doctorat en anthropologie en 2015. Elle s’intéresse aux questions de constructions des altérités, racialisation, rapport à l’État, exclusion et résistances à partir d’une posture féministe et anti-oppressive. Pendant sept ans, elle a contribué à un travail de sensibilisation des médias sur les questions d’asile et de migration en Suisse romande. Depuis 2024, elle est employée par la Haute école de travail social de Fribourg en Suisse (HES-SO). Elle travaille sur des projets de recherche qui traitent de la privation de lieux de vie sécurisants, notamment pour les femmes, à partir de méthodes ethnographiques et créatives. https://www.hets-fr.ch/fr/la-hets-fribourg/annuaire/giada-de-coulon/.

Frédérique Leresche

(Haute école de travail social de Fribourg (HES-SO), Suisse)

Frédérique Leresche est anthropologue et comédienne. Elle est employée depuis 2020 par la Haute école de travail social de Fribourg (HES-SO) comme chercheuse. Sa thèse a porté sur le non-recours aux droits, envisagé comme un ensemble de pratiques agentives de critique du pouvoir de l’État. Ses recherches s’ancrent dans le champ du sans-abrisme et des violences et mobilisent des perspectives féministes et subalternes. Elle développe une épistémologie située et recourt à des dispositifs de recherche-création (cinéma collaboratif, théâtre, narration expérimentale) pour explorer comment les personnes concernées produisent des savoirs et des formes de résistance. Son travail interroge à la fois les conditions de visibilité des existences marginalisées et les limites des dispositifs publics, dans une approche critique de l’État.

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