Introduction
Adopté pour la première fois en 1998, l’Énoncé Politique des Trois Conseils (EPTC, 2022) pour l’éthique de la recherche avec des êtres humains est une politique commune de trois organismes fédéraux dédiés à la recherche au Canada1. Son objectif est de promouvoir une conduite de la recherche fondée sur des principes éthiques, reconnus tant à l’échelle nationale qu’internationale. Ce cadre éthique vise à orienter la manière dont les chercheur·e·s mènent la recherche avec des êtres humains. Dans ce contexte, les comités d’éthique au sein des institutions universitaires ont pour mission d’assurer une conduite responsable de la recherche se basant sur cette politique. Ces comités ont également pour mandat la protection des droits, de la dignité, de l’intégrité physique et psychologique de participant·e·s (Caldairou-Bessette et al., 2017). Toutefois, la mise en œuvre de ces dispositifs relève avant tout d’une forme d’encadrement institutionnel et d’une protection juridique des institutions universitaires, parfois au détriment des chercheur·e·s. Larouche (2019) et Fortier (2019) soulignent que ces régulations éthiques ont été largement critiquées dans le contexte canadien en raison des contraintes administratives qu’elles engendrent, menant à un faible engagement réflexif éthique au cours de la pratique de recherche.
Dickson Swift et al. (2008) soulignent que ces mêmes procédures éthiques ne protègent pas les chercheur·e·s, bien que les recherches sensibles soient susceptibles de constituer une expérience émotionnelle éprouvante pour celleux qui les mènent (Sieber, 1993 ; Warr, 2004 ; Fahie, 2014). Dans le cadre d’une recherche qualitative que j’ai menée sur le racisme anti-Noir vécu par les infirmières Noires dans la région de la capitale fédérale (Ottawa, Ontario – Gatineau, Québec, Canada), la certification éthique a pris en considération les risques et les bénéfices que cette recherche allait engendrer pour les participantes. Étant donné la sensibilité du sujet traité, la remémoration et le partage possible d’évènements traumatiques passés, tels que les expériences de racisme vécues, les participantes pouvaient se sentir dans un état de détresse psychologique et émotionnelle (McCosker et al., 2001). Une liste de ressources en santé mentale leur a été systématiquement proposée à la fin des entrevues, tout en reconnaissant leur statut de professionnelles de santé. Après l’obtention du certificat éthique, la collecte des données a débuté. Sur une période de six mois, de septembre 2022 à février 2023, j’ai été en conversation par le biais d’entrevues semi-dirigées avec quinze femmes s’identifiant comme infirmières et Noires, toutes issues de l’immigration afro-caribéenne (récente ou plus ancienne) au Canada, et exerçant dans divers milieux de la santé.
Etowa et al. (2009), mais aussi Jefferies et al. (2018, 2022) ainsi que De Sousa et Varcoe (2021) soutiennent que l’univers théorique et méthodologique critique du Black feminism (Patterson et al., 2016) permet une lecture politique et située du vécu des infirmières Noires. Celui-ci postule que les femmes Noires vivent une expérience d’oppression unique liée à leurs identités intersectionnelles et qu’elles sont les mieux placées pour en rendre compte et lui donner du sens (Lorde, 2007 ; Collins, 2016 ; hooks, 2017 ; Cooper, 2018). Grâce à cette auto-définition, elles détiennent le privilège épistémique d’évaluer et revendiquer la signification de leur point de vue. La proximité géographique et intellectuelle avec les féministes afro-américaines a permis aux Black feminists canadiennes, dans un premier temps, de puiser dans leurs histoires et expériences, tout en cherchant à situer et à inscrire leurs propres trajectoires dans leur contexte (Wane 2002, Wane et Massaquoi, 2007 ; Prendergast, 2011).
Les histoires orales recueillies et partagées deviennent ainsi des artefacts sociaux, témoignant des liens qui nous unissent en tant que femmes Noires (Silvera, 1989 ; Brand, 1991). Cette recherche n’a donc pas échappé aux subjectivités et aux émotions qui constituent une part intégrante de nos vécus de femmes Noires (Combahee River Collective, 1977 ; Lorde, 2007 ; Collins, 1998 ; Cooper, 2018). En effet, elle a soulevé des questionnements essentiels sur les différents rapports de pouvoir dans la relation de recherche, de même que sur les dogmes de scientificité qui privilégient encore la dyade objectivité-neutralité ainsi que l’éthique procédurale en recherche. Dans un premier temps, nous mettrons en lumière l’importance des traditions Black feminist dans la construction d’une conscience réflexive en recherche, ainsi que l’ancrage émotionnel et subjectif de ces approches. Elles nous permettront ensuite d’analyser la notion de connivence raciale (Silva Da Costa, 2020) dans une recherche menée avec, par et pour les femmes Noires, ainsi que les tensions et dilemmes que ce privilège d’insider (Collins, 1986, 1999) peut susciter. Enfin, nous discuterons de l’importance, au-delà de l’éthique comme procédure, d’une auto-réflexivité attentive aux émotions dans une recherche engagée et transformatrice, portant sur des expériences vécues d’oppression. En tant que jeune chercheure Noire et immigrante au Canada, cette recherche m’a amenée à réfléchir à mon propre ancrage et à mes expériences, en interrogeant les proximités et les distances qui traversent une recherche menée auprès de femmes qui me « ressemblent ». Cet article s’inscrit dans une démarche réflexive approfondie sur les positionnements inhérents à une recherche auprès de participant·e s partageant des expériences vécues d’oppression et des identités communes, ainsi que sur les implications méthodologiques et épistémologiques de cette ressemblance.
Les épistémologies Black feminist et le rôle des émotions en recherche
Le choix d’une épistémologie Black feminist et d’une méthodologie qualitative pour mener une recherche avec des femmes Noires s’est imposé comme une évidence. Comme le souligne Collins (2016), ce cadre favorise l’autodétermination, à la fois individuelle et collective des femmes Noires, leur permettant de s’exprimer elles-mêmes sur leur expérience. Par ailleurs, les émotions occupent une place centrale dans les traditions Black feminist (Lorde, 2007, 1988 ; Collins, 1998 ; Wane, 2002 ; Cooper, 2018 ; hooks, 2018). Elles constituent à la fois une ressource épistémologique et un moteur d’action politique nous permettant de saisir nos vécus, de résister aux systèmes oppressifs et de nourrir nos luttes pour la justice sociale (Collins, 2015).
Dans son ouvrage Sister outsider, Lorde (2007) soutient que l’expression des émotions dans les structures de pouvoir imposées, et notamment celle de la colère, peut se transformer en action et permettre de résister face à l’oppression. En partant de son expérience au sein des cercles universitaires et féministes blancs, elle dira que « [sa] colère est une réponse aux attitudes racistes, aux actions et aux présomptions qui découlent de ces attitudes » (1984 : 124, traduction libre). En ce sens, les femmes qui réagissent au racisme réagissent à « la colère de l’exclusion, des privilèges incontestés, des distorsions raciales, du silence, des mauvais traitements, des stéréotypes, de l’attitude défensive, des appellations erronées, de la trahison et de la cooptation » (ibid. : 124, traduction libre). Elle démontre que nous avons le droit à la colère et à son expression, tant elles sont toutes deux utiles pour impulser le changement dans des espaces où nous ne bénéficions pas, comme le suggère Ahmed (2007), du privilège du « confort ». De même, dans son ouvrage Eloquent rage, Cooper (2018) stipule que, si la rage est effrayante, car elle nous permet de détruire des « choses », « les femmes Noires savent que l’injustice se trouve rarement dans les décombres » (2018 : 274, traduction libre) de la destruction. Cette rage, en revanche, nous permet dans le même temps d’en construire d’autres, dont la justice.
Dans son ouvrage A Burst off light, Lorde (2017) nous dira qu’en tant que femmes Noires, nous avons toujours eu de la compassion pour les autres, et rarement pour nous-mêmes. Elle nous apprendra alors que l’auto-soin – self-care –, est un acte radical de résistance : « prendre soin de soi n’est pas de l’indulgence personnelle, c’est de l’auto-préservation, et c’est un acte de guerre politique » (Lorde, 2017 : 132, traduction libre). Ces précieux apports permettent de saisir que nos émotions sont des ressources cruciales et utiles pour saisir les expériences, l’injustice et les inégalités intersectionnelles (Ahmed, 2014 ; Rodó-Zárate, 2023) auxquelles nous sommes confrontées et comment ces dernières ont été transformées en action. Elles jouent un rôle important dans la production d’un savoir qui nous permet de saisir les différentes dynamiques émotionnelles de notre oppression, de notre activisme, mais surtout de notre guérison (hooks, 2018).
La place accordée aux émotions dans les épistémologies Black feminist font échos aux méthodologies qualitatives qui privilégient le vécu et la subjectivité. C’est dans ce cadre que les traditions orales et du storytelling ont pris une place fondamentale. Cette pratique nous a permis de nous réapproprier nos propres histoires et d’écrire de ces dernières à travers le temps (Silvera, 1989 ; Brand, 1991 ; Wane, 2002 ; Patterson et al., 2016). Nous avons longtemps été invisibilisées et marginalisées au sein des recherches en sciences sociales en tant que participantes, mais aussi en tant que chercheur·e·s (Collins, 1886 ; 1998, 2016 ; Walton et al., 2022). Nous raconter permet que nos voix soient entendues, et que nos expériences ne soient pas cantonnées à un supposé savoir minoritaire qu’on viderait de son essence et de sa portée politique (Few et al., 2003 ; Taylor, 2018). Pour Collins (1998), « la mise sous silence se produit lorsque les femmes Noires sont empêchées d’affronter le racisme, le sexisme et l’élitisme dans la transcription publique parce que cela reste dangereux » (1998 : 50, traduction libre). Hartman (2022) souligne, dans ce sens, la difficulté d’user, de se raconter, et de se construire au travers de la connaissance produite dans des schèmes élitistes et blancs. Cette perspective démontre l’importance de partir du point de vue des femmes Noires pour en comprendre leurs expériences (Collins, 2016 ; 1998). Sur le plan méthodologique, cela implique de privilégier des méthodes qui laissent place aux récits situés et aux émotions. Tel est le cas des entrevues semi-dirigées individuelles qui ont permis aux participantes de ma recherche de s’exprimer sur leurs expériences vécues. Plusieurs auteur.rice.s ont soulevé les avantages et les limites de l’usage de cette méthode avec les femmes Noires (Dwyer et Buckle, 2009 ; Mizock et al., 2011 ; Taylor, 2018). Few et al. (2003) ainsi que Walton et al. (2022) précisent que pour les femmes Noires en particulier, l’histoire de leur représentation et de leur expérience dans les recherches qualitatives a parfois été désastreuse et a engendré une méfiance à l’égard de cette entreprise. Selon Taylor (2018), elles ont souvent été exclues de la participation, mal représentées ou encore stéréotypées dans ces processus. Elle souligne que, dans une posture réflexive sur les pratiques éthiques critiques, que les conversations permises par ces entrevues peuvent tout de même représenter un acte de protestation politique radical.
Selon Saldaña (2018), la recherche qualitative est une immersion émotionnelle. Une perspective soutenue par Quesne (2019), qui ajoute que les émotions sont fondamentales aux processus réflexifs en recherche. La recherche qualitative suppose alors un engagement intellectuel et humain fondé sur la justice sociale et la solidarité, tout en reconnaissant que les émotions ne sont pas des « nuisances » à la rigueur éthique, mais des forces motrices essentielles de la pensée et de l’action humaine. Pour Walton et al. (2022), les émotions et l’intelligence émotionnelle sont essentielles pour mener des entrevues avec les femmes Noires. Elles permettent, selon les auteur·rice·s, de porter attention aux spécificités propres aux participant·e·s et au rapport de pouvoir à l’œuvre. Collins et Cooper (2014) affirment que la recherche qualitative nécessite une certaine maturité émotionnelle se traduisant par une conscience de soi et de l’impact de notre identité de chercheur·e sur les participant·e·s, une capacité à s’auto-réguler, c’est-à-dire à trouver un équilibre entre la nécessité d’écouter et d’apprendre, et enfin l’empathie, permettant de reconnaître l’impact des thématiques abordées sur les participant·e·s et les émotions que ces dernières peuvent générer. Laisser la place à leurs émotions dans la recherche revient seulement à entendre ces derniers de manière intelligible et sensible, car partager leur vécu du racisme anti-Noir revient à leur demander de s’exprimer sur la haine (Ahmed, 2014) qui est dirigée contre elles. Cette expression ne peut être dénuée des émotions induites par la remémoration des expériences qui y sont attachées ou des sensations que ces dernières ont produites. Par ailleurs, les récits de ces femmes sont souvent discrédités parce que taxés d’être « trop » émotionnels, irrationnels ou subjectifs (Cooper, 2018). Une recherche par, avec et pour les femmes Noires sera donc continuellement scrutée et interrogée au regard des dogmes de scientificité qui tentent d’invalider sa véracité et sa portée (Few et al., 2003 ; Dwyer et Buckle, 2009 ; Mizock et al., 2011). D’après Haywood (2022), le Black feminism permet légitimement de se positionner afin de travailler avec et pour les personnes marginalisées, en plaçant leur bien-être et leurs besoins au cœur des préoccupations de la recherche.
Quesne (2019) soutient dans ce sens que, le croisement des épistémologies valorisant le point de vue situé avec une théorie constructiviste des émotions (Mesquita et al., 2016) permet de constituer le privilège épistémique comme un élément essentiel à la recherche. Les épistémologies Black feminist intègrent une conscientisation des rapports de pouvoir, qu’elles nous invitent à penser et analyser de manière critique, tout en produisant des connaissances situées à partir de ces rapports, afin d’autonomiser les groupes opprimés et de nourrir des formes de résistance. Elles incarnent une éthique de recherche fondée sur l’auto-réflexivité, la réciprocité et la reconnaissance de la valeur politique des savoirs situés (Few et al., 2003 ; Collins, 2016 ; Taylor, 2018 ; Haywood, 2022). Cette perspective nous permet de réfléchir aux défis de la posture d’Insider, mais aussi à la question de la connivence raciale (Silva Costa, 2020) qui traverse toutes les recherches menées par et avec des femmes Noires.
La connivence raciale, le mythe d’un privilège absolu ?
Selon Dwyer et Buckle (2009), une « recherche de l’intérieur » – Insider research –, se définit comme une recherche menée auprès d’une population dont le·la chercheur·e est membre. Cela peut impliquer le partage d’un ou plusieurs aspects identitaires avec les participant·e·s, qu’il s’agisse du genre, de la race, de la classe, de la sexualité, de la religion, de l’âge, de la capacité, ou encore de la citoyenneté, et bien d’autres (Jackson et al., 2023). Ces éléments permettent de saisir comment le privilège épistémique, associé à l’idée que nos positions sociales, nos identités et nos expériences vécues sont traversées par différents rapports de pouvoir, contribue à la production d’un savoir situé (Collins, 1998, 2016). Cette approche a largement été développée par les théoriciennes féministes et Black feminist du point de vue (Harding, 2013). Néanmoins, ce privilège est remis en question par les enjeux de neutralité et d’objectivité qui valorisent une distanciation considérée comme nécessaire à la scientificité (Harding, 1986), et exigent une rupture avec les subjectivités et l’ancrage émotionnel qui émanent des recherches menées depuis les « marges » (hooks, 1984 ; Crenshaw, 1991). Cette perspective a été critiquée par plusieurs auteur·rice·s qui soulignent que ces dogmes relèvent d’une conception occidentalo-centrée et dominante de la recherche, tant dans leurs pratiques que dans leurs critères de légitimité (Quiroz, 2019 ; Hartman, 2022 ; Trawalé, 2023).
Enfin, Taylor (2018) soutient que la proximité qui se crée dans une recherche par et pour les femmes Noires met au défi l’objectivité. Elle précise que s’il nous est imposé dans la recherche en sciences sociales de ne pas influencer le cours de cette dernière par nos biais et nos préjugées, il peut être difficile, en tant que chercheure Noire en interaction avec des participantes Noires, de mettre « entre parenthèse » notre propre expérience vécue « d’être » une femme Noire. Je choisis dans le cadre de cet article de nommer la relation de recherche impliquant un·e chercheur·e Noir·e et des participant·es Noir·es, c’est-à-dire une relation fondée sur la reconnaissance mutuelle du partage d’une identité raciale – Noire –, comme une connivence raciale. J’emprunte ce terme à l’anthropologue brésilienne Marcilène Silva Da Costa (2020), en référence à son expérience de chercheure Noire au sein des villages Quilombas en Amazonie. Par l’usage de cette notion, elle met en évidence la tension entre une identité Noire partagée et reconnue par ses participant·e·s, de même que la distinction en matière de classe sociale à l’œuvre dans cette relation. Cette ambivalence l’a amenée à repenser sa propre manière de s’identifier, ainsi que les effets de proximité raciale et de distance sociale sur sa recherche. Dans la même perspective, Trawalé (2023) expose les défis de sa position d’insider au sein de la recherche ethnographique qu’il a réalisée auprès d’associations LGBTQ Noires engagées dans la lutte contre les discriminations et pour l’accès à la santé sexuelle. Il observe comment la « frontière » entre la posture d’insider et celle d’outsider – produites par « ce » qui nous éloigne de nos participant.e.s tant sur le plan identitaire qu’expérientiel –, n’est jamais stable. Cette instabilité ne permet pas d’avoir la prétention d’investir de manière aisée l’une ou l’autre de ces postures. Blassel et al. (2022) analysent, quant à elles, les enjeux de la proximité chercheur·e-participant·e dans les recherches portant sur l’expérience vécue du racisme. Elles précisent que la proximité s’incarnant dans un « nous » victime de racisme incluant le·la chercheur·e et permettant de faciliter la dénonciation de ce dernier peut néanmoins complexifier la relation d’enquête et le recueil de récits authentiques. Toutes formes de distance ou de proximité sociale peuvent donc engendrer des non-dits de la part des participant·e·s pendant la recherche.
Ces tensions démontrent que la connivence raciale peut nous replacer en tant que chercheur·e à la fois comme insider et comme outsider (Collins, 1986, 1999), en fonction de la manière dont nous nous situons, d’où l’on se situe, et d’où nous [re]situent les personnes que nous rencontrons dans le contexte de la recherche. Collins (1986 ; 1999) suggère que la posture d’outsider « interne » permet de penser cette tension comme porteuse d’une conscience duelle de notre positionnement sur « la frontière » de notre appartenance simultanée au groupe dominant et au groupe marginalisé. Cette posture est situationnelle, liée à des positions sociales marquées par des inégalités historiques, et ne peut être revendiquée indépendamment de ce contexte. Dwyer et al. (2009) nomment cet espace « l’entre-deux » – the space between –, qui, loin d’être une impasse, nous offre une perspective sur la recherche et ses pratiques, influencées par cette double appartenance.
Collins (1986 ; 1999) nous enseigne, par conséquent, que notre positionnement n’est jamais neutre. Cela permet de mettre en lumière le caractère situé, relationnel et mouvant de la recherche, avec des personnes qui « nous » ressemblent. La « connivence » devient alors un rapport tacite, une entente implicite constamment négociée, sortant d’une dichotomie stricte entre insider et outsider (Dwyer et Buckle, 2009). Il paraît donc essentiel, en tant que chercheur·e Noir·e, de saisir comment nos positionnalités contribuent ou non au renforcement des rapports de pouvoir qui traversent ce type de recherche (Haywood, 2022 ; Walton et al., 2022 ; Jackson et al., 2023). Selon Bourke (2014), la positionnalité est déterminée par où nous nous situons par rapport aux « autres ». Jackson et al. (2023) suggèrent que cette dernière,
Doit être abordée de manière intersectionnelle, en accordant une attention particulière à la manière dont les contextes socio-politiques modifient et façonnent notre compréhension et notre expérience de nos différentes identités sociales. Cela permet d’examiner de plus près le pouvoir et les dynamiques interdépendantes des privilèges et de l’oppression qui opèrent en nous, dans notre environnement et dans nos recherches (2023 : 6, traduction libre).
Few et al. (2003) précisent que le statut d’insider dans le cadre d’une recherche par des femmes Noires avec et sur d’autres femmes Noires, nécessite cette négociation. Selon iels, ce statut ne doit en aucun cas être tenu pour acquis. Le partage de certains aspects de notre identité – Femme et Noire –, n’est pas suffisant pour le revendiquer. Nonobstant, Mizock et al. (2011) expliquent comment ce qu’elles nomment des « interjections » (comparable aux relances lors des entrevues), entre chercheur·e·s et participant·e·s Noir·e·s peut avoir un impact positif sur les résultats de la recherche. Cela permet de favoriser, selon elles, le partage de l’expérience vécue, de supporter la validation et la compréhension de cette dernière. Pour elles, la connivence raciale est utile et nécessaire pour mener des recherches portant sur la race. En outre, afin d’éviter les pièges de celle-ci dans la relation de recherche, Karnieli et al. (2009) rappellent que, dans une perspective éthique, il s’agit de distinguer la voix du chercheur·e de celle des participant·e·s en veillant à ne pas déformer le sens que ces dernier·ère·s ont attribué à leur expérience. Dwyer et al. (2009) ajoutent que le.la chercheur·e « de l’intérieur » doit réfléchir à l’influence de son point de vue sur les récits et plus largement la recherche. Elles précisent néanmoins que le fait d’être un·e chercheur·e « de l’extérieur » ne confère pas l’immunité d’influence : « l’élément essentiel n’est pas le statut d’insider ou d’outsider, mais la capacité à être ouvert·e, authentique, honnête, profondément intéressé par l’expérience des participant·e·s à la recherche et déterminé à représenter leur expérience de manière précise et adéquate » (2009 : 59, traduction libre). C’est donc la responsabilité du chercheur·e de veiller à interpréter avec justesse l’expérience des participant·e·s. Cette responsabilisation permet d’équilibrer les rapports de pouvoir dans le processus de recherche. Selon Few et al. (2003), « les [chercheur·e·s] féministes Noir·e·s ne sont pas seulement des agent·e·s du changement social pour leurs communautés, ils·elles sont également tenues responsables de la manière dont elles représentent et valident les revendications intellectuelles de ces communautés dans leurs recherches et leurs écrits créatifs » (2003 : 213, traduction libre).
Le travail de recherche commande donc un état constant de [re]situation et de conscience réflexive de soi en tant qu’élément interagissant avec les participant·e·s à la recherche. Faire de la recherche avec des personnes qui « nous ressemblent » est un avantage qui doit être examiné au regard des différents rapports de pouvoir et d’oppression qui traversent la recherche, mais aussi au regard des expériences individuelles et collectives et des autres biais que nous pouvons apporter en son sein. D’un point de vue méthodologique, au-delà de la connivence raciale qui peut lier chercheur·e·s et participant·e·s, la relation entre les deux est une permanente négociation et la construction d’une confiance entre elleux qui possède sa propre temporalité dans le processus de recherche. Blassel et al. précisent justement que cette proximité n’est « ni unidimensionnelle ni définitivement acquise » (2022 : 85). Il serait donc erroné de penser que ce type de recherche est aisé à mener et que cette posture est aisément acquise et/ou investie. « Les chercheurs qualitatifs doivent être conscients (a) de la manière dont ils s’utilisent eux-mêmes comme instruments de recherche, (b) du rôle des relations de pouvoir et de la complexité qu’elles introduisent dans l’espace de recherche, et (c) de ce qu’ils laissent aux participant.e.s à leur recherche à la fin de l’entrevue » (Walton et al., 2022 : 11, traduction libre). Dans ce sens, les épistémologies Black feminist nous invitent à mener un processus de réflexion continu tout en interrogeant, en permanence, les raisons qui motivent notre recherche ainsi que son impact sur les participant·e·s et la communauté.
L’autoréflexivité éthique pour une recherche engagée
En tant que femme Noire, musulmane et immigrante au Canada, mener une recherche avec des femmes Noires dans le but de saisir les expériences de racisme anti-Noir m’a permis de prendre conscience autrement des histoires, des marquages, des vécus et des vulnérabilités qui façonnent notre « être dans le monde » (Brown-Vincent, 2019 ; Warmack, 2022). Ce travail de conscientisation m’a invité à me [re]situer, à [ré]explorer ma propre expérience en contexte français, et à me confronter à ma sensibilité face à ce sujet. Cette réflexion m’a amenée à questionner à la fois le choix de mon sujet, ma légitimité à l’aborder, ainsi que mon rôle de chercheure. La décision d’écrire sur la connivence raciale découle d’un long travail réflexif mené tout au long du terrain. Consciente des dynamiques de proximité et de distance propres à la relation de recherche, j’ai été conduite à interroger ma positionnalité, ma posture et ma responsabilité envers les participantes et envers la recherche elle-même.
Lors des entrevues, notre condition partagée de femmes Noires nous permettait souvent de trouver les mots, de mettre en lumière des vécus, de reconnaître et de comprendre le ressenti lié aux expériences d’oppression. Toutefois, cette expérience commune partagée avec les participantes possédait des particularités à travers lesquelles des distances s’imposaient à nous : nos âges, cultures, professions, religions, ainsi que nos parcours et statuts migratoires. Ces éléments façonnent la manière dont nos expériences ont été et sont vécues. Notre compréhension du racisme, du sexisme et des autres formes d’oppression en « isme » ne peut qu’être située en fonction de ces ancrages et des positions qui en découlent. En adoptant une posture de chercheure empreinte d’humilité intellectuelle et respectueuse de nos différences, j’ai pu m’enraciner plus profondément à l’intérieur de ce processus de recherche, en tant qu’apprenante plutôt que « connaissante ». Comme le soulignent Few et al. (2003), l’adoption d’une posture non hiérarchique et non autoritaire, notamment par le biais de la divulgation de soi, permet de créer un climat de confiance : « Les participants pourraient être plus disposés à partager leurs expériences parce qu’ils partent du principe qu’ils se comprennent et qu’ils partagent des caractéristiques distinctives ; c’est comme s’ils pensaient : “Tu es l’un des nôtres et c’est nous contre eux (ceux qui sont à l’extérieur et qui ne comprennent pas)” » (Dwyer et Buckle, 2009 : 58, traduction libre).
Mettre en commun nos expériences a permis, dans une certaine mesure, d’alléger le poids émotionnel des vécus de racisme (Mizock et al., 2011 ; Taylor, 2018 ; Walton et al., 2022). Néanmoins, ces échanges m’ont aussi confrontée à mes propres émotions, présentes à chaque instant, de la collecte et de l’analyse des données : une colère sourde, face à la haine, de l’incompréhension, de la frustration qui parfois m’obligeaient à m’éloigner des données et à réfléchir profondément. Puis, une immense compassion et une fierté indéfectible ont émergé devant l’abnégation et la résilience de ces femmes, défiant la violence de ce qu’elles ont vécu. Ces émotions n’étaient pas en marge de ma recherche, mais en son centre, animant mon processus réflexif sur cette dernière et sur le « devenir » chercheur·e, m’obligeant à ressentir, à incarner, et à comprendre ce que signifient être à la fois insider et outsider. Ces tensions ont nourri chaque questionnement, chaque interprétation, chaque tentative de produire un savoir situé, fidèle à la complexité des expériences que ces femmes ont partagées.
À la fin de mon entrevue avec Adjoua2, la deuxième participante à mon étude, je lui fais part de l’espoir que j’ai que cette recherche servira la cause qu’elle défend. Elle me fait alors part de l’hésitation qu’elle a eue avant d’accepter d’y participer lorsque la première participante à ma recherche (rencontrée dans un contexte institutionnel) lui en a fait part : elle me raconte avoir été contactée par des personnes retraçant le parcours d’infirmières nouvellement arrivées et leur intégration « réussie », ainsi que la déception qui s’en est suivie lorsqu’elle constate que son récit avait été déformé. Les auteur·rice·s n’en avaient retenu que certaines parties, supprimant volontairement les passages relatifs aux injustices qu’elle avait subies dans ce parcours « réussi ».
En me partageant cette anecdote, je réalise que la connivence raciale réelle ou supposée qui aurait pu nous unir n’a pas nécessairement pesé dans sa décision de participer à l’étude. Son hésitation s’est enracinée plutôt dans mon identité de chercheure : Noire certes, mais membre d’une institution qui a longtemps contribué à la distorsion des récits et à l’exclusion des femmes Noires (Collins, 1998 ; Dwyer et Buckle, 2009 ; Taylor, 2018). Sa participation a été motivée non pas par une proximité identitaire raciale, mais par le témoignage de sa collègue ayant participé à l’étude. Après mûre réflexion, elle a jugé la cause suffisamment importante pour y prendre part. Cette entrevue m’a amené à demander une révision, auprès du comité éthique, permettant aux participantes d’avoir un accès complet aux données recueillies, afin de faciliter la confiance, la réciprocité et la transparence dans le processus de recherche. Pour celles qui le souhaitaient, je proposais non seulement de partager mes réflexions sur la manière dont j’envisageais d’exposer les résultats, mais aussi de prendre en compte leurs retours et réflexions a posteriori. Ainsi, j’ai pu faciliter la négociation des entrevues suivantes. Tout comme Adjoua, sur la fin de leur entrevue, Marie et Suzanne m’ont fait part de leurs espoirs au regard de cette recherche, reflétant mon devoir de responsabilisation en tant que chercheure ainsi que l’importance de l’auto-réflexivité tout le long du processus de recherche (Few et al., 2003 ; Walton et al., 2022) :
Marie : « J’espère que cette recherche-là va… Ce n’est pas juste pour rester au niveau de la recherche seulement […], mais au moins, qu’il y ait quelque chose, une action qui sera posée par rapport à tout ça ».
Suzanne : « Et puis vous nous ferez voir les résultats de votre thèse pour qu’on essaie de trouver des stratégies [...] Parce que tu vois parfois c’est la prise de conscience qui est problématique […]. Mais, plus on est conscient, plus on est éduqué et cultivé là-dessus, on va être plus à l’aise pour aller chercher des stratégies pour réduire cela et amener les gens à être plus conscients de la présence du racisme systémique dans les milieux ».
Je prends conscience que j’ai la responsabilité de raconter et de faire vivre cette recherche : leurs histoires vont au-delà de la légitimation de mon parcours académique. Il s’agit de donner une place à leur voix dans un espace qui les a trop souvent exclues et délégitimisées. Selon Haywood (2019), lorsqu’on fait une recherche au sein de notre communauté, il est crucial de se poser plusieurs questions : « Quels sont les objectifs/désirs/besoins des communautés avec lesquelles je m’engage ? Mon travail correspond-il à ces objectifs/désirs/besoins et contribue-t-il à aider ces communautés à s’en rapprocher ? Suis-je prêt·e à m’investir, à consacrer mon temps et mes ressources pour atteindre ces objectifs/désirs/besoins ? » (traduction libre). L’ensemble de ces questionnements nous force à adopter une attitude auto-réflexive de nos propres positionnalités permettant l’articulation d’une connaissance de « l’intérieur ». Nous ne devons pas craindre de traverser la frontière qui nous sépare de nos participant·e·s afin de saisir effectivement les implications de cette séparation qui, dans un sens, nous unit.
Les procédures éthiques seules ne suffisent pas à garantir la valeur éthique d’une recherche. La recherche génère des émotions chez les participant·e·s, mais aussi chez le·la chercheur·e, surtout lorsqu’iel s’identifie et partage des vécues d’oppression avec le groupe étudié. L’auto-réflexivité éthique aide à définir les meilleures pratiques, tant pour la chercheure que pour les participant·e·s. Les comités d’éthique et les protocoles formels protègent le cadre de la recherche, mais la conscience réflexive du chercheur·e, sa capacité à reconnaître l’impact de son rôle sur les participant·e·s et sur la production de savoir est ce qui donne toute sa valeur éthique à la recherche. Les recherches engagées en faveur de la justice sociale à portée transformatrice doivent être soutenues par cette auto-réflexivité éthique des chercheur·e·s.
Conclusion
Comme le souligne Smith (1999), « la recherche sociale n’est pas un exercice académique innocent ou distant, mais une activité qui a un enjeu et qui s’inscrit dans un ensemble de conditions politiques et sociales » (1999 : 5, traduction libre). Tout·e chercheur·e doit donc interroger de manière réflexive les rapports de pouvoir à l’œuvre dans et autour de la recherche, en tenant compte des privilèges et oppressions pouvant influencer son déroulement. Cette vigilance épistémologique et méthodologique exige une réflexivité à la fois politique et éthique sur le positionnement des chercheur·e·s dans l’exercice qu’est la recherche. Il s’agit de prendre conscience de notre contribution, consciente ou non, à la [re]production du pouvoir en investissant une posture qui évite la violence et l’exploitation épistémique. Autrement, on assisterait à une invisibilisation, à une marginalisation, voire une instrumentalisation de la voix et de l’expérience des praticipant·e·s notamment lorsqu’ils·elles sont issu·e·s de groupe minoritaire, et ce même si en tant que chercheur·e nous faisons partie de ces groupes. En ce sens, la connivence raciale en tant que privilège négocié, doit constamment être réfléchie et [ré]évaluée afin de ne pas investir involontairement une position de domination dans la recherche. Être Noire et mener une recherche auprès des personnes elles-mêmes Noires n’implique pas d’emblée la compréhension pleine et entière de leurs expériences vécues, notamment celles relatives au racisme. La sensibilité intersectionnelle et la conscience des différentes dynamiques de pouvoir permettent justement d’éviter ces embûches, qui peuvent fragiliser les fondements de recherches engagées. La posture d’outsider within et la conscientisation qui en découle contribuent à préserver l’intégrité de la recherche.
Les épistémologies Black feminist offrent un cadre solide pour ces réflexions. Elles valorisent les émotions et la subjectivité comme sources de savoir situées et de résistance, tout en mettant l’accent sur l’expertise des personnes concernées. À travers ma recherche portée par ces perspectives, l’auto-réflexivité éthique a permis de considérer mes propres émotions et vulnérabilités comme partie intégrante du processus réflexif, et de créer un espace de dialogue authentique avec les participantes. Dans le cadre de celle-ci, j’ai fait le constat que les dispositifs d’éthique procédurale et les comités d’éthique institutionnels ne garantissent ni la protection des chercheur·e·s ni la prise en compte des dimensions émotionnelles et subjectives inhérentes à des études dites sensibles. Au-delà de l’éthique comme simple procédure, cette analyse montre l’importance d’une autoréflexivité éthique ancrée dans le terrain, capable de valoriser la connivence raciale, de reconnaître les tensions entre proximité et distance, tout en investissant le processus de recherche avec humilité intellectuelle. Une telle approche supporte la transparence des processus de génération du savoir, et contribuent à établir la rigueur éthique de et dans la recherche.
