À quel point la recherche est-elle affect-ée ? Entretien avec Louis Quéré

  • How affect-ed is research ? An interview with Louis Quéré

DOI : 10.54563/mosaique.2947

Abstracts

Cet article propose une mise en récit des mots du sociologue Louis Quéré, connu pour ses travaux sur les émotions, bien que ses recherches ne se résument pas à cela. Du choix de l’objet à l’écriture, en passant par les lectures et le recueil de données, cet entretien permet de découvrir la place des émotions dans les recherches de Louis Quéré, qu’il les appréhende comme objet de recherche ou comme paramètre présent à chaque étape de la réalisation d’une enquête.

This article aims to put Louis Quéré’s words into narrative, especially known for his works on emotions, although this is not the only research topic addressed in his career. Thus, from topic choice to writing, passing by readings and data collection, the aim of this article is to discover the emotions’ role in Louis Quéré’s researches, whether he perceives them as research topics or as a parameter involved at each stage of a study.

Index

Mots-clés

émotions, Louis Quéré, méthodes, théorie, terrain

Keywords

affects, Louis Quéré, methods, theory, field

Outline

Text

Ce texte propose une réflexion sur la place des émotions dans la construction du savoir, à travers une retranscription d’échanges avec le sociologue Louis Quéré. Ce dernier est directeur de recherche émérite au Centre d’Étude des Mouvements Sociaux (CEMS / CNRS-EHESS). Ses recherches portent principalement sur la sociologie de l’action, les problématiques liées à l’espace public et l’épistémologie des sciences sociales. Son approche s’inscrit notamment dans le sillage de la pensée de Jürgen Habermas, de l’herméneutique de Hans Georg Gadamer, du pragmatisme – en particulier de John Dewey et de George Herbert Mead – et de l’ethnométhodologie. L’entretien retrace une partie de son parcours de recherche, il évoque en particulier ses travaux des quinze dernières années sur les émotions, mais fait aussi des incursions dans des recherches plus anciennes. La place des institutions de recherche traverse aussi les échanges. Il est question de l’importance du Centre d’Études des Mouvements Sociaux, où Louis Quéré entre en 1974 pour réaliser sa thèse, et où il reste affilié jusqu’à son éméritat ; et de la place de l’EHESS, à travers la création de la collection Raisons Pratiques1 en 1990, soutenue par les Éditions de l’École et à laquelle il a participé activement.

La publication de cet entretien fait suite à une enquête, menée dans le cadre d’un stage de professionnalisation à la recherche réalisé au CEMS pendant mon master. Cette enquête a eu pour objectif d’éclairer les conditions d’émergence de la thématique des émotions au sein du laboratoire, en constituant et en analysant un corpus de productions scientifiques et de documents sur son évolution et son fonctionnement. Je me suis concentré·e sur les éléments de contexte qui ont présidé au développement de recherches sur les émotions dans le laboratoire, tant en termes de logiques éditoriales que de supports de publication, d’opportunités de collaborations, ou encore de formes de rayonnement et de transmission. Ce matériau m’a permis, à partir d’une étude de réseaux, de montrer combien la figure de Louis Quéré, auteur notamment de La Fabrique des émotions (2021), s’avère centrale parmi les dynamiques identifiées au CEMS sur ce thème. J’ai donc, durant mon stage, réalisé un entretien avec lui, qui avait pour but de mieux comprendre sa démarche, ses inspirations, l’évolution de ses approches et la manière dont il a développé ses travaux.

Ainsi, en ouvrant un dialogue autour de son expérience et de son travail sur les émotions, cet entretien couvre, de manière transversale, la place des émotions sous l’angle de la diversité des disciplines des sciences humaines et sociales, des accents théoriques et empiriques de ses recherches, et de la place des émotions au sein des pratiques de recherche et des productions scientifiques.

Quatre grands mouvements composent cet entretien. D’abord, celui-ci s’attache à expliciter les racines de l’intérêt de Louis Quéré pour les émotions. À rebours d’une entrée par la littérature féministe, qui structure une large partie des recherches sur les émotions en sciences sociales depuis quelques années, il fait ses premiers pas sur cette thématique via une relecture de la psychologie des émotions du philosophe pragmatiste américain John Dewey – important travail théorique commencé notamment dans le cadre d’une recherche empirique sur le problème public des algues vertes en Bretagne. Cette première partie de l’entretien revient donc sur les auteurs, les courants et les textes qui ont suscité son intérêt pour les affects. En outre, l’insatisfaction de Louis Quéré à la lecture d’autres textes abordant la thématique des émotions l’a poussé à s’investir dans ce domaine. Le manque de conceptualisation dont ces travaux faisaient preuve l’a amené à se pencher davantage sur ce sujet, qui restait peu étudié. La deuxième partie de cet entretien revient sur des recherches plus anciennes du sociologue, tant d’un point de vue empirique que théorique, qui structurent la manière dont il se penche sur les émotions à partir de la fin des années 2000. Après plus d’une dizaine d’années de recherches, Louis Quéré co-dirige un volume sur les émotions collectives dans la collection Raisons Pratiques. L’évocation de ce numéro est l’occasion, dans la troisième partie de l’entretien, de revenir plus en détail sur la création de cette collection, ainsi que, des années plus tard, sur la construction de ce numéro sur les émotions. Pour conclure les échanges, le dernier mouvement aborde le rôle de stop and go des émotions dans la recherche en sciences sociales. Du choix d’un sujet à l’écriture, en passant par les lectures ou le rapport au terrain, les enquêtes n’échappent pas aux affects. Il se pourrait d’ailleurs que certaines fassent partie intégrante de ce que Louis Quéré appelle l’attitude scientifique.

Aux origines de l’intérêt de Louis Quéré pour les émotions

Derrière les lectures qui ont amené Louis Quéré à s’intéresser aux émotions se cache un éventail d’affects. En effet, le chercheur décrit deux dynamiques émotionnelles qui traversent toute lecture selon lui. D’une part, certains auteurs excitent notre curiosité : leurs textes nous satisfont parce qu’ils sont difficiles à lire, ce qui signifie qu’ils abordent en profondeur une thématique – en l’occurrence, les émotions. D’autre part, la lecture peut également être source d’insatisfaction : certaines productions donnent par exemple le sentiment qu’elles manquent de conceptualisation. Cette première partie, introduite par l’attention de Louis Quéré portée aux auteurs classiques de la phénoménologie et du pragmatisme américain sur le sujet, permet de mettre le doigt sur la force motrice des émotions et leur prégnance au sein de nos lectures.

Les classiques et la phénoménologie : une porte d’entrée dérobée vers les émotions

Jade Picaud : Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la thématique des émotions et qu’est-ce qui vous a amené à le faire ?

Louis Quéré : Ce sont deux choses. La première est que lorsque j’ai commencé à être chercheur, je m’étais beaucoup intéressé à un auteur allemand bien connu, Habermas ! On présente toujours le philosophe, mais il y a aussi une contribution sociologique importante. C’est donc à cet aspect de Habermas que je me suis intéressé. Sa lecture m’a incité à m’intéresser à des courants de pensée, des recherches sociologiques qui, à l’époque, n’étaient pas vraiment très connus en France. Quand j’ai commencé à faire de la recherche, c’était encore sous le règne des quatre grands maîtres : Touraine, Bourdieu, Boudon et Crozier. Et donc, en lisant Habermas, j’ai découvert l’intérêt de différents courants plutôt américains. Je m’étais notamment intéressé à son débat avec Niklas Luhmann.

Mais à partir de Habermas, je m’étais surtout intéressé à deux choses : d’une part, au courant de la phénoménologie sociale et de l’ethnométhodologie, donc Alfred Schütz et Harold Garfinkel. Et, de l’autre côté, au courant pragmatiste. Déjà à l’époque, Habermas accordait une grande importance à George Herbert Mead, qu’il lisait à travers son intérêt pour la question de la communication. Ça m’a incité à me plonger dans la lecture des auteurs de ces deux courants-là. Quant à l’ethnométhodologie, Garfinkel était l’un des premiers, me semble-t-il, à amener en sociologie la question des affects et des émotions. À l’époque, dans ses premiers travaux (Garfinkel, 2007 [1967]), il faisait faire des expériences à des étudiants, un peu pour les perturber, pour voir ce que ça provoquait comme réactions affectives. […] C’est donc une des sources de mon intérêt pour les affects, les émotions.

Après, ce qui m’a surtout amené à développer cet intérêt de recherche, c’est la lecture du pragmatisme. Je pense notamment à Georges Herbert Mead2 : il y a une théorie des émotions chez lui mais qui est très peu élaborée (Dreon, 2022). Mais comme Mead n’arrêtait pas de dire dans ses écrits : « Mon point de vue est exactement celui de John Dewey », à un moment donné, je me suis dit : « Il faut quand même que j’essaie, que j’aille voir ce que Dewey raconte ! » Et c’est comme ça que, outre la lecture de Mead, je me suis lancé aussi dans la lecture des textes de Dewey3 ! Et notamment d’un livre qui a été important pour mon intérêt pour les émotions : L’Art comme expérience. Il aborde très longuement cette question des émotions, dispersée un peu dans toute l’œuvre. Il y a toute une réflexion sur ce qu’est l’expression des émotions, et notamment l’expression des émotions dans les œuvres d’art, d’où il a tiré une théorie de l’expression des émotions.

Dans d’autres écrits de Dewey aussi, il y a différents passages sur les émotions. Mais pour approfondir un peu l’affaire, je suis revenu à deux de ses premiers articles, en 1894-1895, qui sont deux articles de psychologie des émotions4. Les deux auteurs principaux discutés sont, d’une part, Darwin, qui à l’époque venait de publier un livre sur l’expression des émotions chez l’homme et l’animal (Darwin, 1872), et d’autre part William James. Ces deux articles ne sont pas faciles à lire, je me suis cassé la tête ! Mais il m’a semblé intéressant, pour une réflexion sur les émotions, même aujourd’hui, de repartir de cette source. James n’est pas le seul auteur de cette théorie moderne, psychologique, des émotions. Il y a aussi Carl Lang, scandinave, qui a défendu les mêmes positions que James alors qu’ils ne se connaissaient pas ! Et donc il m’a semblé intéressant de repartir de cette première théorie scientifique en psychologie des émotions, et ensuite de reprendre les différentes discussions qui ont été faites sur ces théories. Chez Dewey notamment, le second article de 1895 est entièrement consacré à une discussion critique de la théorie de James. D’autre part, une autre critique que j’ai prise au sérieux dans mon livre sur La Fabrique des émotions est la discussion de William James par Ludwig Wittgenstein. Il était un lecteur de James, qu’il a critiqué mais qu’il admirait en même temps, parce qu’il trouvait que c’était quelqu’un de très humain, de très humaniste. Donc il connaissait bien la psychologie de James, et il connaissait notamment son livre sur les variétés de l’expérience religieuse (James, 1931 [1902]), qu’il appréciait beaucoup. Donc, dans mon livre, je suis reparti de James et je l’ai construit sur ces deux critiques qui ont été faites de l’approche de James. C’était une des sources de mes intérêts.

Contexte de l’émergence d’un intérêt pour les émotions : entre (in)satisfaction et volonté de reconceptualisation

Jade Picaud : Quand avez-vous commencé à vous intéresser aux émotions, et comment votre travail a-t-il été reçu ? Ce n’était pas une thématique très abordée à ce moment-là dans le paysage des sciences sociales en France il me semble.

Louis Quéré : Je ne sais pas précisément comment mon travail a été reçu. Après, j’ai quand même regardé d’assez près la sociologie des émotions, et j’avoue que ça m’a un peu ennuyé ! Dans mon parcours, j’ai lu de très près Erving Goffman, et écrit des choses sur lui : la question des émotions était aussi présente chez lui. Dans mon livre, j’évoque rapidement les principaux sociologues des émotions, mais je trouvais qu’ils n’avaient pas conceptualisé les émotions d’une façon telle que l’on sorte un peu des notions ordinaires. Il fallait effectivement reconceptualiser les émotions, il fallait repenser la question de l’expression des émotions. Et c’est aussi une tendance, me semble-t-il, chez des collègues sociologues, de raisonner en termes de vécu, de préconiser une phénoménologie de l’expérience vécue des émotions. Ce sont des choses qui sont pertinentes et utiles, mais qui à mon avis ne font pas beaucoup avancer la compréhension des phénomènes de l’émotion. Cela étant, je pense que le fait de m’être appuyé comme je l’ai fait sur des psychologues et des philosophes, ça n’a pas incité les collègues sociologues à s’y intéresser ! […]

J. P. : Je pense à une chose, justement par rapport à tout ce processus de conceptualisation : vous dites que vous avez été déçu quand vous avez lu certains travaux qui parlaient des émotions en sciences sociales, notamment parce qu’il n’y avait pas eu ce processus de reconceptualisation. À quel point cette déception vous a poussé à travailler sur cet objet-là ? Est-ce que le fait que ces lectures soient moins excitantes pour vous est aussi un moteur ?

L. Q. : J’ai passé pas mal de temps à lire sur la question des émotions et effectivement, il n’y a pas vraiment de conceptualisation, de reconceptualisation. C’est un peu le concept de sens commun d’émotion qui prévaut. Pour le travail que j’ai fait sur la confiance (Quéré, 2024b), un des sociologues importants est Niklas Luhmann, un sociologue allemand qui était un partenaire de discussions de Habermas. Dans son livre sur la confiance (Luhmann, 2006 [1968]), il dit que ce que doit faire le sociologue, c’est transformer le concept ordinaire en un concept approprié à une analyse sociologique. On ne peut pas se contenter de reconduire, sans plus, les notions ordinaires. Ça n’est pas de la rupture épistémologique, c’est une histoire de clarification conceptuelle, de clarification des choses. Luhmann a fait une théorie des systèmes qui est un peu baroque, mais bon ! Mais il a réussi à proposer une analyse de la confiance qui n’est plus basée sur la notion commune.

La thématisation de la question des émotions

Le caractère novateur de l’approche des émotions en sciences sociales par Louis Quéré tient à l’originalité et à la diversité de ses travaux. Alors que l’étiquette de théoricien lui a souvent été accolée, Louis Quéré revient dans cette deuxième partie sur le terrain qu’il a réalisé en Bretagne, à propos des algues vertes. Cette recherche a été le point de départ de ses tentatives de thématisation des affects, avec pour angle d’approche l’articulation des émotions aux mouvements sociaux. Une dizaine d’années plus tard, il publie son premier livre sur les affects : La Fabrique des émotions (2021). En partant de cette recherche empirique, Louis Quéré évoque les différents courants théoriques qu’il mobilise pour thématiser les émotions, en particulier la philosophie analytique, la psychologie et les neurosciences. Selon lui, c’est cette thématisation particulière qui n’a pas facilité la réception de son travail par ses collègues sociologues.

Les émotions : un travail empirique

Louis Quéré : La question des émotions et des affects dans les mouvements sociaux est quelque chose de très important ! C’est à l’initiative de mes collègues Daniel Cefaï et Cédric Terzi que j’avais commencé à tenter d’articuler les deux questions. Ils avaient dirigé un numéro de la collection Raisons Pratiques, en 2012. Daniel savait que j’avais regardé de près la théorie des émotions de Dewey et il m’a dit : « Il serait intéressant que tu essaies de faire un article sur la question des émotions dans les mouvements sociaux. »

Jade Picaud : Parce qu’à ce moment-là, vous ne traitiez pas du tout de cette thématique dans vos écrits ?

L. Q. : Non. D’ailleurs, je n’ai pas énormément écrit sur la question des émotions dans les mouvements sociaux5. […] En revanche, parallèlement à mon intérêt pour le traitement des émotions dans les mouvements sociaux en sociologie et en sciences politiques, je m’étais penché sur la littérature contemporaine sur les émotions collectives. J’avais constaté qu’il y avait un fort développement de cette littérature en philosophie, notamment en philosophie dite analytique, et surtout en phénoménologie. Dans cette tradition-là, la phénoménologie, il y a toute une vieille réflexion sur les émotions collectives : dans les années 1910-1920, Max Scheler avait beaucoup réfléchi sur ce qu’implique le fait d’éprouver un sentiment avec d’autres, ou sur le partage des émotions (Mitfühlen). En lisant cette littérature sur les émotions collectives, j’ai eu l’impression que nombre de philosophes et d’historiens redécouvraient – sans doute sans s’en rendre compte, parce qu’ils ne le connaissaient pas –, toute une série de choses que Durkheim, et Mauss dans sa suite, avaient déjà écrites sur la question des émotions collectives.

Pour revenir à cette commande de Cédric et Daniel pour ce volume de Raisons Pratiques, je m’étais intéressé à un cas empirique (Quéré, 2012). Il se trouve que je vis en Bretagne, sur les bords de la baie de Saint Brieuc, qui est une baie très affectée par les algues vertes ! À un moment donné, on appelait cette baie « la baie des cochons », tellement les nitrates, provoqués par l’élevage intensif dans cette région de Bretagne, avaient complètement pollué les rivières. C’était une époque où il y avait une forte mobilisation à la fois des écologistes et des syndicats agricoles. Il y avait un conflit assez fort entre les écologistes qui dénonçaient cette pollution par les algues vertes, avec l’appui de scientifiques qui avaient analysé l’origine du phénomène, et, d’un autre côté, les syndicats agricoles défendant l’élevage intensif. Il y avait des manifestations très dures et parfois violentes, surtout des attaques très violentes à l’encontre des militants écologistes. C’était un mouvement dans lequel les affects jouaient un rôle très important, de part et d’autre. J’avais aussi été frappé par quelque chose qui a été développé récemment, qui est ce que l’on appelle la « production de l’ignorance », par l’industrie du tabac, des pesticides, etc. Dans le cas des algues vertes, je m’étais rendu compte que les syndicats agricoles s’étaient adressés à un pseudo-expert dans le domaine pour contrer l’argument des scientifiques ! Il expliquait que le problème des algues vertes ne provenait pas des excès de nitrates venant des élevages, mais était produit par les lessives des particuliers rejetées dans les réseaux d’assainissement ! Donc c’est ça, aussi, l’histoire de mon intérêt pour les émotions !

Tournant théorique et analytique

Jade Picaud : Pour éclaircir un point : vous me dites que vous avez l’impression que beaucoup de sociologues ont tendance, encore aujourd’hui, à ne pas traiter les émotions comme une thématique sociologique. Quand vous avez commencé à le faire, avez-vous reçu des remarques ou des commentaires de la part de collègues du laboratoire par exemple ?

Louis Quéré : Non, pas du tout. Quand mon livre, La Fabrique des émotions, est paru, le CEMS avait fait une annonce, et j’avais eu une réaction d’un ancien directeur du laboratoire, Daniel Pécaut, qui m’a mis un mail en disant : « Tiens, c’est étonnant, personne n’aborde cette question-là et Louis, tu es spécialiste du traitement de questions que personne n’a abordées ! » […]

Alors par contre, il y a un autre secteur que l’on n’a pas évoqué, qui n’est pas du tout la sociologie ou la philosophie, qui sont les neurosciences. Une partie des neuro-scientifiques sont des jamesiens ! Enfin, ils repartent de James, et c’est intéressant de voir la manière dont ils essaient de rendre compte du phénomène de l’émotion, parce qu’effectivement la confiance est quand même un phénomène corporel. Et donc il y a un certain sens à s’interroger sur la machinerie neuronale qui sous-tend ça. Dans mon livre Il n’y a pas de cerveau des émotions (Quéré, 2023), j’ai tenté d’évaluer ce que les neurosciences nous apprennent vraiment sur les émotions.

Les Émotions collectives : réaliser un numéro consacré aux émotions dans la collection Raisons Pratiques

Une trentaine d’années après la création de la collection Raisons Pratiques, naît en son sein un numéro précurseur dans l’institutionnalisation des émotions comme champ de recherche : Les Émotions collectives, dirigé par Louis Quéré et Laurence Kaufmann (2020). Le volume comporte onze articles de chercheur·es issu·es d’univers variés, ayant comme point commun de s’intéresser aux émotions collectives comme objet de recherche. Revenir sur l’origine de Raisons Pratiques permet de comprendre le contexte dans lequel a été créé le numéro sur Les Émotions collectives, et de mieux saisir les travaux pionniers qui le composent. En outre, les échanges avec Louis Quéré sur la constitution de ce numéro ont été particulièrement enrichissants, notamment en ce qui concerne le recrutement de contributeur·ices travaillant sur ce sujet. Les propos qui suivent révèlent le nombre restreint de chercheur·es abordant la thématique des émotions, les disparités entre les disciplines des sciences sociales quant à l’étude de celle-ci, mais également le fait qu’il s’agit finalement d’un axe de recherche à la marge des enquêtes. Ainsi, Louis Quéré revient dans cette partie sur les problématiques concrètes et pratiques avec lesquelles il a dû composer pour sa création.

L’avènement de Raisons Pratiques

Louis Quéré : En 1978, j’avais un travail à faire sur la communication, plus précisément sur la presse locale. Au moment de rédiger le rapport, je suis tombé sur la traduction de l’ouvrage de Habermas, L’espace public (Habermas, 1988 [1962]). J’ai été ébloui par ce livre… Du coup, je me suis mis à lire Habermas. À l’époque, il n’y avait pas énormément de traductions, donc j’ai cherché à accéder à Habermas par des articles en anglais. J’y ai notamment découvert ses réflexions sur la logique des sciences sociales, sur ce que fait la sociologie, sur les problèmes contemporains de la pensée sociologique. C’est la lecture de ces textes qui m’a amené à m’intéresser à la phénoménologie sociale de Schütz, et à l’ethnométhodologie de Garfinkel, etc. J’ai donc proposé ici, au CEMS, avec mon collègue Renaud Dulong avec qui j’avais préparé ma thèse, de créer un séminaire. On avait appelé ça un peu pompeusement « Séminaire d’Épistémologie Sociale ». Dans ce séminaire, on était quatre ou cinq, il y avait, outre Renaud, Pascale Gruson, Alain Cottereau, Antoinette Chauvenet, et des personnes venant de l’extérieur qui ont été intéressées, dont Patrick Pharo et Bernard Conein.

La collection Raisons Pratiques, dont Guillaume6 s’occupe, est née de ce séminaire-là. À l’époque, on écrivait des textes et on les publiait artisanalement, dans une publication intitulée Problèmes d’épistémologie en sciences sociales. Il y a eu un numéro sur Habermas, un numéro sur l’ethnométhodologie, un numéro de discussions avec Ricoeur. Un jour, on s’est dit : « Ce serait intéressant de transformer ça en une véritable revue ! » C’est ce que l’on s’était dit avec Pharo notamment. On a soumis le projet à Jacques Revel, qui, à l’époque, était directeur des Éditions de l’EHESS, et Revel nous a dit : « Mais lancer une revue, ce n’est pas une bonne idée, parce qu’il faut gérer les abonnements… Pourquoi vous ne feriez pas plutôt une collection de livres annuels, un livre collectif par an ? » Et Revel avait ajouté : « J’aimerais bien que l’EHESS sorte du conflit entre les écoles de sociologie. Donc je donne mon accord pour créer cette collection à condition que vous releviez ce défi de faire coopérer les tourainiens, les bourdieusiens… ». Et c’est comme ça que Raisons Pratiques est née !

Au départ, d’ailleurs, dans les premiers numéros, j’avais sollicité des tourainiens, il y a eu un article de Dubet dans le premier volume ; dans le comité de collection, il y avait des gens du GSPM7, Thévenot, notamment… Après ça a évolué. Mais Raisons Pratiques a survécu ! Par ailleurs, j’ai continué à faire divers travaux d’enquêtes empiriques. Mais j’étais quand même perçu comme ayant un intérêt plutôt pour la théorie. Et, du coup, je pense que l’on m’a collé l’étiquette de théoricien, épistémologue ! Mais je n’ai pas renoncé, parce que je pensais que c’était important.

La constitution du numéro Les Émotions collectives

Jade Picaud : Par rapport à Raisons Pratiques : quand on publie un numéro entièrement consacré aux émotions, comment on fait concrètement pour trouver des contributeurs ?

Louis Quéré : Ça n’a pas été simple !

J. P. : Une seconde question liée à ça : quel rayonnement a eu le fait que vous et d’autres ayez fait un ouvrage sur ce thème, que ce soit au sein du laboratoire ou en dehors ?

L. Q. : Alors je ne sais pas comment ça a été reçu. Mais, comme j’avais lu pas mal de choses de philosophie analytique et de phénoménologie, j’avais identifié toute une série de jeunes chercheurs qui publiaient là-dessus. J’avais proposé à Laurence Kaufmann, qui a été ma première thésarde ici à l’EHESS (elle est maintenant professeure de sociologie à l’Université de Lausanne), de faire un numéro là-dessus. Après, le problème était de trouver les autres auteurs, et de là ça a été un peu poussif… Pour moi, ça a été un semi-échec parce qu’il a fallu effectivement, je dirais, sans donner un sens trop péjoratif à l’affaire, boucher des trous !

Côté philo, ce n’était pas compliqué : on avait deux ou trois personnes dont on connaissait des textes qui nous paraissaient intéressants à traduire. Après, le nombre de personnes travaillant en sociologie sur les émotions collectives, il n’y en a pas des quantités, y compris à l’étranger. Ceux qui le faisaient étaient plutôt en sciences politiques. C’est ainsi que l’on a publié un texte de Christophe Traïni (2020), qui travaille sur ce thème-là depuis un certain temps. Finalement, on a dû solliciter des personnes […] qui abordaient la question des émotions collectives un peu à la marge. Ce qui n’a pas empêché qu’ils aient écrit des articles très intéressants, je pense à l’article de Mathieu Berger notamment (2020). Sur les émotions collectives, pour moi, il y a un très bon article dans ce volume qui est celui de Gérôme Truc (2020), qui a été en thèse avec Daniel Cefaï et moi-même, qui a travaillé sur les réactions aux attentats dans différents pays d’Europe. Il y avait aussi un très bel article de deux anthropologues (Moisseeff et Houseman, 2020), qui m’a beaucoup intéressé.

Les émotions : fonction de stop and go dans la recherche

Les échanges avec Louis Quéré s’achèvent par l’évocation d’une thématique particulièrement stimulante : celle du rôle des émotions dans la recherche. Louis Quéré me fait part de la fonction de stop and go des émotions dans la recherche : du choix du sujet à l’écriture, elles sont omniprésentes et nous guident tout au long de la réalisation d’une enquête. L’une d’entre elles transparaît particulièrement dans les discours du chercheur : la satisfaction. Toutefois, il nous met en garde sur de possibles écueils de la prise en compte des émotions dans la recherche. En effet, l’héritage de la philosophie pragmatiste se retrouve notamment dans son refus d’appréhender les émotions par le prisme d’une introspection ou d’une auto-analyse. Par ailleurs, se laisser envahir par ses affects mènerait les chercheur·es à adopter une posture militante et non pas scientifique. Louis Quéré s’appuie alors sur l’exemple des analyses collectives de conversations (l’analyse de conversation est une branche de l’ethnométhodologie) : la méthodologie utilisée dans cette enquête permettait d’éviter ces pièges, et de rester objectif, notamment grâce à son caractère collectif et au type de matériaux récoltés. De manière transversale à chaque étape de la recherche en sciences sociales, ce sont ces questions d’articulation entre les émotions, les méthodologies et la production du savoir dans le champ scientifique qui sont développées dans la partie qui suit.

Du choix du sujet à l’écriture

Jade Picaud : Nous avons parlé de l’émergence des émotions au sein du laboratoire, de la place que cela avait eu dans votre carrière en tant qu’objet de recherche, et je trouverais intéressant d’échanger avec vous sur la place des émotions dans toutes vos autres recherches, sur vos terrains en tant que chercheur en sciences sociales.

Louis Quéré : C’est vrai que mon intérêt pour les émotions est quand même assez tardif dans ma carrière ! Et c’est vrai aussi que, pour l’essentiel, je n’avais jamais fait attention au rôle des émotions dans le travail de recherche, et pourtant dieu sait s’il y en a ! Mais bon… Dans la tentative de remédier au dualisme raison/émotions, et notamment à travers la lecture des pragmatistes, de James et de Dewey notamment, j’ai été incité à considérer que le travail intellectuel lui-même, qui est un travail de pensée, et de formation et de discussions d’idées, est complètement pétri d’affects. Les affects, ce ne sont pas seulement les émotions, mais aussi les humeurs et les sentiments. Parce que, je ne sais plus lequel d’entre eux disait (je crois que c’est William James8) : « Si vos idées, vos pensées ne suscitent pas de satisfaction, si vous n’êtes pas satisfait d’une idée, si une idée ne vous excite pas, ou au contraire vous déplaît… vous n’avancez pas ». Ce sont des composantes d’une dimension affective importante du travail intellectuel. Dewey a repris ce point de vue : dans la recherche, les affects jouent une fonction de stop and go : est-ce que ça satisfait ou pas ? Est-ce que ça plaît ou pas ? Si ça ne plaît pas, on arrête ! Et par contre, si ça plaît, si ça excite, on continue et on progresse. Donc cette idée de stop and go me paraît très intéressante.

Et c’est vrai qu’après coup, quand je réfléchis sur ma trajectoire de recherche, effectivement, je dois convenir que les affects ont toujours joué un rôle. Et cela sous différentes formes : sur le thème parfois, le choix du thème de recherche, mais c’est surtout sur l’intérêt accordé à certains auteurs. Il y a des auteurs qui m’ont intéressé et d’autres beaucoup moins. Et du coup, quand un auteur a suscité, excité mon intérêt, effectivement, ça m’incitait à me plonger un peu plus dans son œuvre et essayer de le découvrir. Et je me rends compte que c’est quelque chose qui joue aussi dans le choix des textes et des auteurs que je lis. Mon constat est que je n’apprends souvent rien des textes qui ne demandent pas d’effort de lecture ! Il y a des textes qui sont purement informatifs, comme peut l’être un article de journal. Il y a beaucoup de travaux de recherche qui sont aussi plutôt informatifs. Mais après, ce sont les textes qui résistent, et qui demandent un effort de compréhension, qui m’apprennent le plus. Cette résistance est éprouvée affectivement : parfois il faut en baver pour comprendre le texte et puis bon, au fur et à mesure, quand on fait l’investissement nécessaire, eh bien on éprouve de la satisfaction de réussir à comprendre ce qu’un auteur voulait dire et d’avoir appris quelque chose !

J. P. : Et du coup, de ce que vous me dites, c’est beaucoup par la satisfaction ou l’insatisfaction…

L. Q. : Oui c’est ça : la satisfaction et l’insatisfaction, et le sentiment d’élargir ses propres connaissances. Je me dis : « Ça, je ne l’aurais jamais imaginé ! » Et au final, ça m’ouvre un espace considérable ! […] Donc c’est un investissement qui demande un effort, mais qui est payant parce que j’ai le sentiment d’avoir élargi mon horizon ! Donc tout ça, c’est plein d’affects en fait ! [...]

J. P. : Dans ce sens-là, la satisfaction, qui est motrice dans nos recherches, est plutôt quelque chose que l’on vise et que l’on n’atteint jamais vraiment, ou que l’on acquiert au travers de ce que nous disent d’autres personnes sur nos travaux ?

L. Q. : Oui c’est ça. C’est important les commentaires que font les autres, la réception de ce que l’on a pu écrire parce que ça nous fait voir ce que l’on a écrit sous un autre jour. En herméneutique, on dit que l’interprète peut comprendre l’auteur mieux qu’il ne s’était compris lui-même ! Et donc, de se confronter aux lectures faites de ses propres travaux, qui repèrent quelquefois des choses intéressantes, ou des erreurs, c’est quand même essentiel. Après, il y a aussi des traits de caractère qui entrent en ligne de compte : c’est vrai que, par tempérament, je ne suis jamais trop satisfait de ce que j’ai fait ! Il y a des gens qui sont toujours satisfaits de ce qu’ils ont fait, moi c’est plutôt le contraire !

J. P. : La satisfaction que vous visez, c’est plus celle des autres que la vôtre, finalement ?

L. Q. : Oui. Après, disons les appréciations positives des autres sont toujours aussi un motif de satisfaction.

J. P. : Et quand vous dites qu’il y a des gens qui sont toujours satisfaits d’eux-mêmes, est-ce que vous voyez des différences qui se ressentent dans leurs travaux ? À la lecture, peut-on voir des effets de cette perspective-là ?

L. Q. : Je ne sais pas… Mais je tends à penser que ceux qui sont vraiment animés par un esprit de recherche ont plutôt tendance à ne pas être satisfaits ! J’ai passé pas mal de temps à essayer de comprendre ce qu’a pu écrire George Herbert Mead. Et dans l’éloge funèbre que fait Dewey pour Mead, justement, il dit à peu près ça : « Mead était quelqu’un qui n’était jamais satisfait de ce qu’il avait écrit, c’est pour ça qu’il ne voulait jamais publier ! » (Dewey, 1931). Il avait quelques articles, mais la plupart des livres parus sont des livres posthumes, composés à partir de notes de cours de ses étudiants. Mais il y a cette idée que ce qui le faisait progresser était qu’il n’était jamais satisfait de ce qu’il avait écrit !

J. P. : C’est un peu paradoxal : ce qui nous anime est d’essayer de lever un voile sur une incertitude, sur des doutes, et en même temps de ne jamais arriver à être totalement satisfait, jusqu’à parfois même ne rien publier.

L. Q. : Oui c’est ça. Et en même temps, dans le travail scientifique, on peut lever le doute, mais il y a toujours la conscience d’un faillibilisme. C’est-à-dire, il y a toujours la possibilité que quelqu’un vienne et qu’il dise : « Mais non ça ne tient pas ! Il faut tout recommencer ! »

J. P. : Les sciences sociales soulèvent plus de questions que de réponses.

L. Q. : Oui c’est ça, assez souvent, je pense que dans la dynamique de la recherche scientifique c’est ça ! C’est ce que l’on appelle l’attitude scientifique.

J. P. : Je reviens à ce que l’on disait tout à l’heure : pour vous, adopter une attitude scientifique vis-à-vis de ses propres émotions en tant que chercheur·e, est-ce que cela pourrait être le fait de les remettre en question ?

L. Q. : Oui. […]

J. P. : Est-ce qu’à certains moments, sur vos terrains ou quand vous produisiez des écrits, vous avez effectué des réajustements en réfléchissant à ce que vous ressentiez ? Je reprends l’exemple de la « baie des cochons », vous disiez : « Pendant le processus d’écriture, je vois que cette phrase-là laisse un peu trop transparaître ce que je pense, bien que je me sois basé sur une analyse sociologique, donc je la modifie. »

L. Q. : Oui, je pense qu’il y a ce genre de vigilance. Mais le phénomène est plus net par rapport au livre que je viens de sortir sur la confiance (Quéré, 2024b). L’idée était de reprendre des articles que j’avais écrits il y a quelques années, car j’ai commencé à travailler là-dessus au début des années 2000. Donc j’avais écrit plusieurs articles, et à un moment donné, j’ai pensé faire simplement un recueil de ces articles. Et quand je me suis mis à les relire, certains d’entre eux m’étaient insupportables ! Je me suis dit : « Mais comment j’ai pu dire ça, comment j’ai pu écrire des choses comme ça ? » Donc là, effectivement, il y a une sélectivité qui se fait et qui est essentiellement affective ! Ceux que j’ai sauvés – il y en a quatre que j’ai sauvés –, je me suis dit : « Là, je n’ai pas trop honte de ces articles-là ! » Ils n’ont pas trop vieilli donc… Je n’ai pas honte, voilà ! Tandis qu’il y a un certain nombre d’articles, d’autres, j’ai dit : « Mais non, ce n’est pas possible ! »

« Douter là où il faut, comme il faut »

Jade Picaud : Vous me parlez du fait que vous n’étiez pas neutre. En sciences sociales, en sociologie, il existe des débats autour de la notion de neutralité axiologique. Est-ce que cette approche située de la sociologie implique qu’il faille prendre en compte les émotions de façon plus réflexive dans la recherche ? Chaque approche de la sociologie nécessite-t-elle un traitement différencié quant à la question des émotions ? On ne peut évidemment pas généraliser ce que vous me dites vis-à-vis des émotions dans la recherche, mais est-ce que vous avez constaté éventuellement des cadres émotionnels qui seraient spécifiques à certains groupes ?

Louis Quéré : C’est vrai que si on se laisse emporter par ses affects, le chercheur devient assez vite un militant. Moi, je me suis toujours refusé à faire du travail militant. Effectivement, dans le cadre de cette recherche sur les algues vertes, je crois que mes affects et mes répulsions n’apparaissent pas trop… Parce que là, il s’agit d’analyser le plus objectivement les positions, les confrontations, les conflits. […] Il est possible que mes réticences vis-à-vis des syndicats agricoles soient apparues dans ce que j’ai pu écrire, même peut-être une certaine sympathie pour le côté écologiste. Ça, ce n’est pas impossible. Mais ce n’est pas un travail militant. Après, je ne veux pas non plus faire ce que Bourdieu voulait faire, c’est un aspect de Bourdieu qui m’a un peu agacé : révéler ce que personne ne veut savoir, [ou] ce que tout le monde sait mais que personne ne veut voir ! C’est l’idée d’un travail de dévoilement au nom de la science… Effectivement, cela peut être une forme de sociologie, mais ce n’est pas le genre de sociologie qui a eu ma préférence !

Après, par exemple, à un moment donné, je m’étais pas mal engagé avec des collègues dans le domaine de l’analyse de conversation. C’était un sous-courant du courant ethnométhodologique. Et donc ce qui m’avait passionné c’est l’idée, si l’on veut, d’avoir un type de donnée particulier. On travaillait sur les enregistrements de conversations entre particuliers, par exemple on avait demandé à deux ou trois couples d’enregistrer leurs conversations, sur une durée d’un mois. Et donc on avait un gros matériel de cassettes enregistrées, et l’idée c’était de comprendre quels sont les procédés, les mécanismes mis en jeu pour organiser ces conversations, et que l’on ne peut découvrir que si l’on inspecte ce genre de matériau. Donc il ne s’agit pas d’opinions, de discours que les gens tiennent sur leur manière de faire. Mais à partir du matériel conversationnel lui-même, on a accès à la manière dont ça s’enchaîne, dont ils introduisent un sujet, dont ils sortent de la conversation, dont ils passent d’un sujet à un autre… Là, on peut repérer un certain nombre de procédés réguliers. J’avoue que cette approche a ses limites, mais ça m’avait profondément attiré ! Aussi, à partir du moment où il y a une attirance, c’est quelque chose qui est de l’ordre de l’affectivité, parce que tout simplement on sortait du discours tenu sur un soi-disant vécu, ou des opinions exprimées par les gens sur tel ou tel sujet, pour tenter d’accéder à ce qu’ils font précisément : dans la situation, quelles méthodes ils utilisent, quels procédés ils suivent ? Cela demande un certain type de matériau. Et c’était ce que l’analyse de conversations permettait de faire. […]

J. P. : Et quels pourraient être les cadres de réflexion, autres que la théorie des savoirs situés, dans lesquels on pourrait intégrer les effets des émotions dans la pratique scientifique, dans la production du savoir ?

L. Q. : Je ne sais pas. Après, là c’est pareil, j’ai des références philosophiques. Par exemple, je pense à ce que raconte Peirce : le chercheur scientifique est quelqu’un qui est sceptique, c’est-à-dire qu’il doute facilement, et le propre du doute c’est de susciter un malaise, alors il va tout faire pour dissiper le malaise. Donc le résultat de son travail va être d’aboutir à un résultat qui le satisfera, qui transformera cet état émotionnel qu’est le malaise en un autre. Et c’est vrai que dans le travail scientifique, il y a l’idée de suspendre sa croyance, de douter là où il faut et comme il faut… Et donc de rentrer dans une enquête pour réduire l’incertitude liée au doute, tout ça c’est vraiment plein d’affects.

J. P. : Justement, je trouve que c’est assez parlant par rapport à ce que vous venez de dire : le fait qu’il faut douter, mais là où il faut et comme il faut, c’est-à-dire qu’on doit connaître exactement la manière dont il faut que l’on doute. Et je trouve qu’en ce sens, c’est intéressant de parler de travail émotionnel. C’est vraiment structuré par la profession selon vous ?

L. Q. : Oui c’est ça. Oui, là j’ai cité Peirce, mais c’est aussi très intéressant chez Wittgenstein parce qu’il dit à peu près : « Il faut apprendre aux enfants à douter d’une certaine manière qui ne soit pas un cul-de-sac. Et, qu’au contraire, ça les stimule pour découvrir quelque chose. » Par exemple, il prend le cas d’un enfant dans une classe qui demande au maître : « Est-ce que le monde existait avant ma naissance ? » Alors il dit : « Effectivement, c’est le genre de doute qui n’amène nulle part. » Et donc, lorsqu’il pose ce genre de questions, ça veut dire que l’enfant n’a pas encore appris à douter comme il faudrait douter. À poser les bonnes questions d’une certaine manière. Alors, après, il y a aussi toute une série d’affects, dans le travail de recherche, qui sont liés au milieu de la recherche et aux rapports entre chercheur·es, et qui jouent. J’ai souvent pensé que le milieu de la recherche en sciences sociales est un milieu assez pathogène.

J. P. : Dans quel sens ?

L. Q. : Eh bien, parce que beaucoup de gens sont en attente de reconnaissance, et lorsque cette reconnaissance ne vient pas, alors ils sont aigris. Donc là aussi on a une forme de… Une forme de réaction affective. Ou, au contraire, les gens qui bénéficient d’une grande reconnaissance réagissent en sens inverse… Ils vont être fiers d’eux-mêmes. La fierté est une émotion importante, ça va créer de la jalousie, ça va créer… Toutes sortes de difficultés dans les relations parce qu’effectivement, ça va être chargé d’affects et d’émotions.

J. P. : Et vous trouvez que c’est encore plus présent dans la recherche en sciences sociales ? Parce que, ce que vous me décrivez là, c’est quelque chose qui me semble être observable dans d’autres professions, la recherche de reconnaissance…

L. Q. : Ce n’est pas propre aux sciences sociales, mais peut-être que les chercheur·es en sciences de la nature, ils n’ont pas simplement affaire qu’à leurs collègues, mais aussi à des technologies, à des objets, et donc ces rapports aux objets, aux technologies, qui sont aussi plein d’affects, relativisent peut-être un peu le rôle des affects. Bon, cela n’empêche pas des déceptions parce que la reconnaissance ne vient pas, ou de la fierté parce que l’on a réussi une expérience, ou que l’on a découvert quelque chose, etc. […]

J. P. : Lors de nos derniers échanges, on avait évoqué le fait de prendre du recul et, en quelque sorte, d’analyser ses propres émotions non pas dans l’idéal d’une neutralité axiologique, mais plutôt d’une objectivité, par rapport à notre posture en tant que chercheur·e. Et vous m’aviez répondu qu’il fallait faire attention à ne pas tomber dans de l’auto-analyse, ou dans de l’introspection. Du coup, pour vous, est-ce qu’il existe différentes méthodes qui permettent d’adopter une démarche réflexive par rapport à nos émotions – qui nous apprennent des choses sur nous, sur notre terrain, sur notre posture, qui soient plus pertinentes ? Quelles sont les erreurs à ne pas faire selon vous, par exemple pour ne pas tomber dans de l’introspection notamment ?

L. Q. : Comment éviter l’introspection ? Je ne sais pas. Après, ma méfiance à l’égard de l’introspection a quand même été essentiellement nourrie par mes lectures philosophiques (notamment des pragmatistes et de Wittgenstein). Par exemple, dans la tradition pragmatiste, Peirce, James, Dewey, Mead ont combattu cette manière de faire… C’était la méthode privilégiée dans la psychologie classique, avant qu’ils ne commencent à produire ce que l’on a pu appeler le début de la psychologie scientifique.

J. P. : C’est une critique de l’introspection faite spécifiquement par rapport à la production du savoir ?

L. Q. : Par rapport à la production du savoir… Par rapport, entre autres, à la production du savoir dans le domaine de la psychologie. Et après, pareillement, je disais que c’était par rapport à des lectures philosophiques, lorsque je me suis un peu familiarisé avec les écrits de Wittgenstein, c’est pareil. Il dit : « N’observe pas le vécu en toi-même. » Ça paraît clair, mais ce n’est pas clair du tout ! Le vécu est un ensemble de choses très imbriquées, donc il ne faut pas trop s’engager là-dedans ! Donc effectivement, on n’est pas dans le domaine de l’auto-analyse, je n’aime pas trop effectivement… Est-ce que c’est un côté positiviste ? Je ne sais pas… Ce que je disais, c’est que l’analyse de conversation est pour moi symptomatique de ça, c’est-à-dire qu’il faut disposer d’un matériau approprié qui permette de saisir ce que les gens font réellement, séquentiellement : quelles méthodes, quels procédés ils suivent. Il faut réussir à l’observer, et il faut réussir le plus possible à l’observer à plusieurs. Donc l’intérêt de ce matériau aussi, quand on l’a travaillé, c’est que l’on a constitué des groupes de travail, on se mettait à trois ou quatre pour essayer d’écouter des séances de conversation. On confrontait nos compréhensions et nos analyses de séquences. Donc je pense que là, on s’éloignait vraiment de tout ce qui est auto-analyse, introspection, etc. Quand les ethnométhodologues se sont engagés dans le domaine de la sociologie des sciences, dans l’analyse du travail en laboratoire, ils se sont livrés à une forme d’observation ethnographique, mais certains d’entre eux sont allés, pour comprendre ce que les chercheurs font dans un laboratoire scientifique, jusqu’à acquérir la compétence scientifique des gens qu’ils observaient. Donc je pense que là, il y avait une sorte d’innovation méthodologique qui garantissait un peu l’évitement des tendances à se replier sur le vécu subjectif.

Bibliography

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—, 2021, La Fabrique et des émotions, Paris : PUF.

—, 2023, Il n’y a pas de cerveau des émotions, Paris : PUF.

—, 2024a, Au commencement était l’Acte. Pragmatisme et sociologie, Paris : La Bibliothèque de Pragmata.

—, 2024b, Avoir confiance, Paris : PUF.

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TRAÏNI C., 2020, « Les émotions collectives dans les mouvements sociaux. La mobilisation des soutiens et des adversaires de la protection animale », dans L. KAUFMANN et L. QUÉRÉ, Les Émotions collectives. En quête d’un « objet » impossible, Raisons Pratiques, no 29, Paris : Éditions de l’EHESS, p. 283-311.

TRUC G., 2020, « Tous concernés ? La dimension collective des émotions en situation d’attentats », dans L. KAUFMANN et L. QUÉRÉ (éd.), Les Émotions collectives. En quête d’un « objet » impossible, Raisons Pratiques, no 29, Paris : Éditions de l’EHESS, p. 97-131.

Notes

1 Cette collection a pour but de « rendre compte des expérimentations théoriques en cours dans les domaines de l’analyse de l’action et de la rationalité, du collectif et des institutions de la temporalité et de l’intentionnalité » (Cf. rubrique Éditions EHESS – « Raisons Pratiques », https://books.openedition.org/editionsehess/9442?lang=fr). Return to text

2 Pour davantage d’éléments concernant le pragmatisme, en particulier la place qu’y occupe Georges Herbert Mead, cf. Quéré (2024a). Return to text

3 Pour plus d’éléments sur la mobilisation de John Dewey par l’auteur, cf. Quéré, 2021 (en particulier le chapitre 2, « Au commencement est l’activité. La théorie des émotions de John Dewey ») et Quéré, 2023 (notamment la troisième partie, « Des neurosciences de l’émotion à une psychologie historique et sociale »). Return to text

4 « Les textes que Dewey a consacrés aux émotions se situent à deux moments très différents de son parcours. Les premiers, publiés en 1894 et 1895, relèvent de l’élaboration de la psychologie fonctionnelle qui culmine avec son fameux article de 1896 sur l’arc réflexe. Ces textes évaluent et critiquent les apports de Charles Darwin et de William James à la théorie des émotions. Ils expliquent en quoi les émotions sont des modes de comportement, dans lesquels est en jeu une coordination d’activités ; l’objet et le sujet de l’émotion émergent d’une seule et même expérience d’ajustement à l’environnement. Ce n’est qu’avec la publication en 1934 de L’art comme expérience que Dewey parachèvera son entreprise, en reprenant la question de l’expression des émotions et en attribuant à l’émotion un véritable travail dans l’expérience. Ce travail est conçu en termes de découverte et de clarification, de sélection et d’unification, de valuation et de traitement préréflexif d’une situation » (Quéré, 2018 : 10-59). Return to text

5 Cf. cependant Quéré, 2024c. Return to text

6 Secrétaire de rédaction au CEMS, Guillaume Braunstein édite la collection Raisons Pratiques et la revue ALTER. European Journal of Disability Research/Revue Européenne de Recherche sur le Handicap, publiées aux Éditions de l'EHESS, ainsi que les revues : European Journal of Philosophy and American Pragmatism (EJPAP) et Pragmata, et la collection « La Bibliothèque de Pragmata ». Return to text

7 Groupe de Sociologie Politique et Morale. Return to text

8 Voici la déclaration exacte de James : « Si nous étions radicalement dépourvus de feelings, et si les idées étaient les seules choses que notre esprit pouvait entretenir, nous perdrions d’un coup tout ce que nous aimons et détestons, et nous serions incapables de juger une situation ou une expérience du point de vue de sa valeur ou de sa signification » (1899 : 3-48). On retrouve un écho de ce passage dans un article de 1941 du sociologue de Chicago Robert Ezra Park : « La chose la plus réelle est la chose qui est res­sentie le plus vivement plutôt que la chose qui est le plus clairement conçue » (1941 : 36-46). Return to text

References

Electronic reference

Jade Picaud, « À quel point la recherche est-elle affect-ée ? Entretien avec Louis Quéré », Mosaïque [Online], 24 | 2025, Online since 06 janvier 2026, connection on 19 février 2026. DOI : 10.54563/mosaique.2947

Author

Jade Picaud

(Centre Européen de Sociologie et de Science Politique (CESSP) / Centre d’Études des Mouvements Sociaux (CEMS), EHESS)

Diplômé·e du master de sociologie de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), je débute désormais une thèse de doctorat à l’EHESS sur le polyamour LGBTQ+, sous la co-direction d’Eva Illouz au CESSP et Alexandra Poli au CEMS. Dans le cadre d’un stage de professionnalisation à la recherche au CEMS, réalisé sous la supervision d’Alexandra Poli, Isabelle Ville et Kamel Boukir, j’ai eu l’opportunité d’échanger avec Louis Quéré, d’une part au sujet de l’émergence de la thématique des émotions au sein du laboratoire, puis sur le lien entre émotions et construction du savoir en sciences humaines et sociales. C’est dans le sillage de la recherche conduite dans le cadre de ce stage – pour laquelle je me suis passionné·e –, que j’écris cet article pour la revue Mosaïque.

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