L’attractivité des territoires en France de l’Antiquité à nos jours : causes, pratiques, enjeux. Perspectives croisées en sciences humaines et sociales

Plan

Texte

En novembre 2021, Jean Castex présentait les contours du « Plan Destination France »1, qui vise, en une décennie, à renforcer le rang mondial de la France en matière d’économie touristique. Alors que le concept controversé de « surtourisme » fait débat dans le champ médiatique international (Christin, 2008 ; Duhamel, 2023 : 100), l’objectif est de faire de la France la première destination mondiale en matière de tourisme durable. La notion d’attractivité des territoires est évoquée à plusieurs reprises dans le dossier de presse qui accompagne la présentation du Plan. Selon une approche traditionnelle, si l’on se réfère à la trajectoire du tourisme contemporain (Corbin, 1988 ; Vlès, 1996 ; Bouneau, 2007 ; Botti et Peypoch, 2012), le développement de l’activité touristique y est présenté comme un vecteur notable d’attractivité des territoires (Gagnon, 2007 : 3-4 ; Fabry, 2009 : 55-66), stimulant l’économie des collectivités locales et valorisant la diversité des patrimoines (Gourault, 2021 : 5).

Notion omniprésente dans le discours contemporain de l’administration publique, le territoire, dans son acception la plus consensuelle, désigne un espace adapté et approprié par les individus et les sociétés humaines (Brunet et Théry, 1993 : 480 ; Baud et al., 2015 : 494 ; Gonin, 2024). Concept clé en sciences sociales, il est âprement débattu, notamment dans le champ de la géographie (Vanier, 2009 : 11-15), voire menacé dans ses logiques par les bouleversements politiques et sociaux, ainsi que par les conflits et le processus de mondialisation (Badie, 1995 ; Chalas, 2009 : 177-180). Cette acception s’est généralisée dans le champ de la géographie humaine en France à partir des années 1980, dans la lignée des travaux d’Armand Frémont sur l’espace vécu (19762) et de Claude Raffestin, précurseur dans l’introduction du terme au sein de la discipline et dans la distinction entre les termes « espace » et « territoire » (1980). Dans cette perspective, l’espace est alors considéré comme le support géographique préalable au territoire. Cette décennie est également marquée par une augmentation significative de l’usage du terme « territoire » dans divers domaines des sciences sociales, tels que la sociologie urbaine, l’économie territoriale, l’anthropologie et les sciences politiques (Ozouf-Marignier, 2009 : 32-35).

Établir un état de l’art exhaustif sur cette notion polysémique est difficile, en raison de la richesse de la littérature et de la diversité des approches adoptées. C’est sur cette question que s’est penché Alexis Gonin dans un article récent (2024), revenant entre autres sur l’importance des travaux pionniers de Joël Bonnemaison en géographie culturelle sur le territoire comme lieu de fabrique identitaire (1981 : 249-262). D’autres recherches ont apporté des éclairages sur la richesse sémantique de ce concept. Parmi elles, figurent notamment les travaux de Roger Brunet et Hervé Théry sur la structuration des territoires (1993), ceux de Guy Di Méo sur le concept du « territoire du quotidien » (1996 ; 1998a) ainsi que ceux de Bernard Debardieux sur la diversité de sens attribué au mot « territoire » selon les contextes linguistiques et culturels (1999 : 33-46). Maryvonne Le Berre a mis en évidence les différentes dimensions qui caractérisent un territoire : sa localisation spécifique, sa structure matérielle, son organisation et sa représentation symbolique (1995 : 612-620). Plus récemment, Hervé Brédif est revenu sur la polysémie du terme, dont les différentes acceptions sont difficiles à relier entre elles. Selon lui, le territoire peut être associé à ses caractéristiques physiques et biophysiques, à sa dimension construite et culturelle, à sa gouvernance ou encore à la compétitivité découlant de son intégration et de sa mise en réseau dans le système-monde (Veltz, 2004 : 44-51 ; Brédif, 2021). Le territoire peut ainsi être appréhendé au regard de sa matérialisation géographique, à travers les limites que les sociétés humaines définissent, parfois en s’appuyant sur des éléments physiques du milieu, comme les cours d’eau ou les reliefs (Baud et al., 2015 : 494), en examinant son incarnation administrative à travers la structure hiérarchique du découpage territorial français ou encore en analysant les défis liés à l’égalité territoriale (Estèbe, 2015). Il est également possible de l’étudier sous l’angle de la gouvernance territoriale à différents échelons administratifs et d’acteurs (Brunet et Théry, 1993 : 480), au prisme de la territorialité, entendue comme l’ensemble des relations, pratiques et modes d’appropriation par lesquels les acteurs investissent l’espace et contribuent à la production du territoire (Raffestin, 1986), ou encore à travers les représentations que les populations ont de cet espace vécu (Frémont, 1976). Ce dossier explore la question des territoires, qui donc évoque des réalités spatiales et temporelles complexes et multiples.

Concept qui s’est largement répandu dans le vocabulaire administratif et politique français depuis les lois de décentralisation du début des années 1980, le territoire, en tant que principe d’organisation de l’espace politique et administratif, s’incarne notamment dans la construction du modèle territorial français, fruit d’un processus évolutif sur le temps long (Ozouf-Marignier, 2022). C’est pour cette raison qu’il a été choisi d’étendre le cadre chronologique de ce dossier de l’époque antique romaine à la période contemporaine. En effet, les processus et les modalités d’appropriation, de pratique et de représentation d’un territoire impliquent une dimension temporelle, permettant d’en saisir les principaux enjeux. Cela sous-entend une pluralité d’acteurs qui interagissent au sein même du territoire.

L’attractivité, concept complexe et polysémique, désigne, dans une acception générale, la faculté d’un espace à attirer, « à drainer et à [retenir] des hommes et des activités, des capitaux et des compétences, sur un territoire » (Angeon et Rieutort, 2007 : 238 ; Gérardin et Poirot, 2010 : 27 ; Chaze, 2017 : 6). Selon Nathalie Fabry, l’attractivité d’un territoire repose sur trois piliers : « le tissu productif, le tissu résidentiel et le tissu touristique » (2009 : 57), définition sous-entendant ainsi une rivalité et une hiérarchie entre les territoires et soulevant la question de leur compétitivité (Gérardin et Poirot, 2017 : 27).

L’attractivité d’un territoire peut être influencée par une multitude de facteurs, qu’ils soient uniques ou combinés : ses ressources naturelles, ses infrastructures publiques (Portney, 2003), ses services, son accessibilité, sa vitalité économique, sa dynamique résidentielle (Davezies, 2008), son innovation, ses aspects sociaux (Foster, 1977), sa culture, sa compétitivité par rapport à d’autres territoires (Ingallina, 2009 : 9), ou encore son poids et sa reconnaissance dans le paysage administratif (Ozouf-Marignier, 2022). Lorsque l’on considère une dimension plus subjective et qualitative, l’attractivité peut aussi se percevoir au regard de la représentation de ses acteurs. Cette définition renvoie à la notion complémentaire d’attrait (Alexandre, Cusin et Juilliard, 2010 ; Chaze, 2017). C’est sur ces référentiels imagés de l’attractivité d’un territoire, fondés sur les représentations de ses acteurs, que s’appuient les politiques contemporaines de marketing territorial (Houllier-Guibert, 2017), avec les limites qui lui sont associées, comme le décalage entre l’image projetée et la perception des publics (Hatem, 2007 ; Thiard, 2009 : 47-48 ; Chamard et Schlenker, 2017).

Dans certains champs des SHS, toutefois, comme en sciences archéologiques, la notion d’attractivité est peu présente. Aujourd’hui, elle est plutôt mobilisée de manière implicite dans un autre cadre, étroitement lié au territoire : la mise en valeur du patrimoine archéologique. La spécificité du patrimoine local participe à construire une image de marque, que les acteurs de l’aménagement et du tourisme exploitent pour soutenir et renforcer l’attractivité territoriale. Les sciences archéologiques et la géoarchéologie s’inscrivent ainsi volontiers au service du territoire et de son analyse (Wattez, Jorda et Todisco, 2023), non seulement pour comprendre les dynamiques passées, mais aussi pour valoriser le territoire contemporain dans le cadre des politiques d’aménagement (Garcia, 2020).

Ainsi, les indicateurs permettant de mesurer les logiques d’attraction d’un territoire sont multiples selon le champ qui les interroge, les objets, concepts et théories mobilisés, et que l’on se place d’un point de vue quantitatif ou qualitatif. Ils rendent complexe l’utilisation d’une terminologie unique lorsqu’il est question d’interroger ce qui est ou devrait être attiré (acteurs, capitaux, flux et investissements divers), ainsi que le potentiel d’attraction d’un territoire (Deffontaines, Mercelpoil et Moquay, 2001 : 39-56 ; Chaze, 2017 ; Gérardin et Poirot, 2017). Cette logique inclut également l’incorporation d’une forme de hiérarchie territoriale (Christaller, 1966). Les approches diffèrent quant aux indicateurs de l’attractivité territoriale et à leur relation (Cœuré et Rabaud, 2003). Elles peuvent se concentrer sur l’état de l’environnement territorial (Hammond et al., 1995), les populations et leurs liens avec le territoire en question (résidents, touristes, migrants, tranches d’âges), l’évaluation de la performance économique, la qualité des infrastructures, des institutions et/ou des services, ou encore des indices immatériels (comme la culture), qui soulèvent des limites méthodologiques inhérentes à l’analyse de ce concept.

En France, la notion d’attractivité des territoires nourrit un champ fertile de recherches pluridisciplinaires depuis les années 1990, en même temps que le terme se déploie dans le vocabulaire des politiques publiques, en particulier urbaines, sous l’impulsion de logiques de compétitivité et d’attractivité dans un contexte d’accroissement des mobilités internationales (Thouément, Lollier et Prigent, 2005 ; DATAR, 2009 ; Houillier-Guibert, 2019). On le retrouve dans les champs de la géographie, de l’aménagement (Demazière, 2002 ; Bouba-Olga, 2019), des sciences économiques et de gestion (Arnaud, 2012 ; Soldo, 2018) ou encore de la sociologie (Grossetti, 2022)3. L’attractivité des territoires est alors examinée à travers des perspectives variées, tout en maintenant une idée d’appropriation, d’organisation de l’espace et de convergence de fonctions plurielles (politiques, administratives, religieuses, culturelles, symboliques) à différentes échelles. Porté par des enjeux contemporains divers, ce concept a été interrogé selon des terrains, des échelles et des temporalités diversifiées, rendant ambitieuse la réalisation d’un inventaire exhaustif de l’état de l’art sur le sujet. Cette dynamique a également nourri des rencontres scientifiques organisées ces deux dernières décennies autour de cette thématique4. Ces rencontres ont interrogé les facteurs géographiques et humains qui influencent l’attractivité territoriale, ainsi que les défis multiples auxquels sont confrontés les territoires pour demeurer attractifs à différentes échelles.

S’inscrivant dans cette dynamique de recherche foisonnante, la journée d’étude interdisciplinaire organisée dans le cadre des formations de l’École doctorale Montaigne Humanités (EDMH 480) le 14 novembre 2023 à l’Université Bordeaux Montaigne5 avait pour objectif d’analyser l’attractivité des territoires par d’autres entrées en SHS que celles précédemment exposées et sur le temps long6.

Ce numéro thématique propose d’examiner les mécanismes et processus sous-jacents à l’attractivité des territoires à différentes échelles temporelles et spatiales. Il mobilise une variété d’objets d’étude et de terrains, ainsi que des perspectives disciplinaires diverses, dans le prolongement des réflexions antérieurement abordées.

Ce dossier, composé de cinq contributions pluridisciplinaires7, propose d’interroger la notion d’attractivité territoriale selon une sémantique, des objets, des terrains, des temporalités et des méthodologies propres à quatre champs disciplinaires en SHS : les sciences archéologiques, l’histoire, l’histoire de l’art et la littérature. Ces approches offrent un éclairage complémentaire aux perspectives géographiques et socio-économiques traditionnellement utilisées pour étudier ce concept multidimensionnel, lequel est ici envisagé au prisme de ses acteurs, de ses usages, de ses activités ou de facteurs divers qui influencent cette attractivité.

Les articles de ce numéro se placent sur le temps long, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. La France et ses territoires sont ici considérés dans une perspective temporelle et spatiale élargie, englobant les différentes configurations historiques de l’espace français au fil des périodes. Le terme « territoire », polysémique en fonction des champs, des objets et des temporalités retenues, y est interrogé selon une large gamme de déterminants, en prenant en compte les pratiques des individus, des groupes sociaux ou encore des institutions gouvernementales à différentes échelles. Si l’écueil de transposer des réalités contemporaines à des réalités d’époques antérieures (protohistoire, antiquité, époques médiévales ou modernes) est bien sûr à éviter, la pluridisciplinarité de ce numéro ainsi que les contributions transpériodes qui le composent permettent assurément de souligner des processus communs et de recouper des concepts, des méthodes et des réalités précédemment exposés8.

Ces divers éléments soulèvent plusieurs questions et enjeux transversaux liés à l’attractivité, abordés dans les cinq articles de ce dossier selon trois axes. Il s’agit notamment de comprendre comment l’attractivité des territoires se construit et se traduit à travers des approches différentes de celles traditionnellement mobilisées, ainsi que d’identifier les facteurs multidimensionnels qui y contribuent, selon les champs de recherche retenus. Une attention particulière est également portée aux acteurs de cette attractivité, de même qu’aux mécanismes et stratégies qu’ils mettent en œuvre pour la concevoir. Se posent aussi les questions de la matérialisation de ces dynamiques et des résultats de ces interactions, ainsi que de l’existence éventuelle de dispositifs communs entre les différentes disciplines mobilisées. Dans une perspective diachronique, deux interrogations complémentaires sont enfin posées : peut-on relever des critères d’attractivité d’un territoire (dans son acception évolutive à travers les époques) aux périodes antique, médiévale et moderne ? À l’inverse, qu’est-ce qui rend un territoire peu attractif, selon les objets et terrains retenus ?

Récits et représentations de l’attractivité des territoires

L’attractivité d’un territoire est un concept qui a fait l’objet de représentations multiples et en constante évolution, influencées par une production sémantique variée au fil des époques et des espaces (Debardieux, 1999). Elles sont examinées ici à travers le prisme du domaine littéraire et de l’histoire de l’art, en mettant l’accent sur les indicateurs subjectifs et qualitatifs de l’image d’un territoire qui se veut attractif.

Guillaume Arancibia examine le concept complexe d’attractivité économique d’un territoire au prisme de l’objet littéraire, en se concentrant sur un lieu spécifique, le magasin de nouveautés, qui sert de décor restreint pour le roman d’Émile Zola, Au Bonheur des dames (1883). En se fondant sur la perspective économique et productive retenue notamment par Nathalie Fabry, dans laquelle s’intègre traditionnellement la notion d’attractivité commerciale, l’auteur s’emploie à soumettre ce concept au regard de l’objet littéraire. L’objectif est de comprendre comment, grâce à la représentation du grand magasin parisien au xixe siècle, le roman zolien s’empare du problème de l’attraction commerciale pour poser un regard critique sur ce système socio-économique. Le topos du commerce de nouveautés se joue dans le récit à travers l’enjeu récurrent de l’attractivité – réelle, stéréotypée ou fantasmée – qui diffère selon le regard, l’expérience et les idéaux des personnages : le directeur, Octave Mouret, constamment préoccupé par l’attraction exercée par son magasin, Denise Baudu, la demoiselle de magasin venue de province, que ce lieu et les opportunités financières qu’il offre fascinent ; ou les clientes appartenant à l’élite sociale, économique et culturelle, séduites par la modernité du lieu, les produits qu’il propose et les formes de sociabilités qu’il incarne.

Dans son article, Camille Charbonnier s’intéresse à l’attraction territoriale déployée par les châtelains de la Guyenne du xviie siècle au moyen de la théâtralisation de leurs demeures. L’agrément architectural et paysager est ici abordé comme vecteur symbolique de l’attrait de la demeure champêtre. Les propriétaires cherchent à mettre en valeur leur statut social, leurs savoirs et leurs possessions par l’intermédiaire d’une mise en scène des espaces intérieurs et extérieurs du lieu (architecture, végétalisation, éveil des sens visuels et olfactifs, parcours à travers le domaine). Cette étude explore l’attrait d’un endroit à travers les points de vue et les émotions des visiteurs. Ces impressions sont capturées dans leurs récits et descriptions de ces lieux.

Structurer et administrer : asseoir l’attractivité d’un territoire

Différents facteurs matériels, immatériels ou symboliques contribuent à la définition d’un territoire. On peut citer la manière dont l’espace est divisé, les aménagements, les infrastructures et les équipements qui y sont présents, les réseaux divers (humains, financiers, de compétences, etc.) ou encore les marqueurs culturels qui s’y manifestent. L’attractivité des territoires est alors examinée à travers des perspectives variées, tout en maintenant une idée d’appropriation, d’organisation de l’espace et de convergence de fonctions plurielles (politiques, administratives, religieuses, culturelles, symboliques) à différentes échelles.

L’article de Sasha Peignot s’inscrit dans cette perspective et aborde ces enjeux à travers l’implantation de dix-sept sites d’habitats groupés antiques au sein de la civitas d’Angoulême (Iculisma). À partir d’un ensemble de données environnementales, topographiques et historiographiques, l’autrice interroge les logiques sous-jacentes, les continuités et les recompositions qui ont façonné l’implantation et la répartition territoriales de ces habitats groupés antiques. Parmi les principaux facteurs présentés, on retrouve la proximité d’un réseau viaire et hydrographique, le potentiel agricole des sols et les caractéristiques topographiques du site en lui-même (accessibilité, relief).

Entre opportunités et contraintes : les effets ambivalents de l’attractivité des territoires

Les logiques vertueuses de l’attractivité territoriale dessinent des dynamiques de production et de compétitivités plurielles. Toutefois, ses effets négatifs font également l’objet d’une littérature scientifique abondante qui examine ses effets indésirables, les inégalités spatiales et socio-économiques exacerbées entre les centres et les marges, qui doivent toutefois être nuancées et considérées à la lumière des débats qui animent la recherche académique9. Cette littérature s’intéresse également à la durabilité des modèles d’attractivité (Pirrone et Thouément, 2014), aux biais liés au référentiel dominant des politiques retenues (Bouba-Olga et Grossetti, 201810) et à une approche prospective (Chignier-Riboulon et Semmoud, 2007).

Les contributions de Noémie Marques-Verhille et de Lucas Lopez explorent ces thèmes en examinant la complexité des défis posés par l’attractivité des territoires à travers une perspective historique, voire géohistorique (Grataloup, 2023). À partir d’une définition qui considère le territoire comme un élément d’un réseau économique et financier globalisé (Brédif, 2021), l’article de Noémie Marques-Verhille explore l’attractivité territoriale à travers l’exemple de la ressource nickélifère. L’autrice met en évidence les défis auxquels la filière nickel de Nouvelle-Calédonie est actuellement confrontée. Cette industrie, émergente au milieu du xixe siècle, constitue aujourd’hui la principale source de revenus économiques de l’archipel, mais traverse une crise majeure depuis les années 2010. En cause, la concurrence exercée par les principaux producteurs sur le marché mondial, mais aussi la politique minière de la Chine populaire qui, en tant que premier consommateur de nickel au monde, poursuit une politique de souveraineté énergétique et cherche à sécuriser ses chaînes d’approvisionnement en minerais. Depuis le début du xxe siècle, le développement de l’industrie minière s’accompagne d’une prise de conscience environnementale, qui a émergé tardivement en Nouvelle-Calédonie. Elle intègre pleinement cet objet d’étude aux questions et aux défis de la recherche interdisciplinaire sur la durabilité des modèles d’attractivité.

Selon des problématiques similaires, Lucas Lopez s’intéresse au terrain métropolitain en examinant les effets de l’implantation des infrastructures de production et de transport d’électricité sur l’attractivité des territoires depuis les années 1960. Ces répercussions peuvent être ambivalentes, allant de la contestation de l’implantation territoriale des infrastructures par les communautés locales à un catalyseur de vitalité économique et de valorisation pour les territoires concernés. L’auteur interroge la notion d’acceptabilité du système énergétique français à différentes échelles de valeurs (paysage, risque), en la mettant en parallèle de l’attractivité territoriale, renvoyant à la subjectivité qui l’entoure (Chaze, 2017). En effet, l’acceptabilité du système énergétique, qui repose sur une triple interaction entre l’humain, l’objet et le milieu (Kellerman, Lopez et Romary, 2023), dépend des valeurs et des intérêts propres à chaque individu ou groupe social. Par conséquent, l’acceptabilité peut influencer l’attractivité d’un territoire.

Les contributions réunies dans ce numéro offrent plusieurs pistes de recherche et invitent à poursuivre l’exploration de cette notion dans une perspective pluridisciplinaire. Parmi les prolongements possibles figurent l’analyse des modalités par lesquelles les disciplines des SHS peuvent appréhender le manque d’attractivité d’un territoire, ainsi que les critères mobilisés, selon les terrains et objets d’étude, pour évaluer les inégalités d’attractivité, les processus de marginalisation ou les dynamiques de répulsion territoriale.

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Notes

1 Cf. Ministère de l’Économie des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, « Le plan Destination France », Direction générale des Entreprises (en ligne), 29/07/2024. URL : https://www.entreprises.gouv.fr/priorites-et-actions/proximite-et-territoires/renforcer-le-secteur-du-tourisme/le-plan-destination. Consulté le 09/07/2026. Retour au texte

2 À ce sujet, voir aussi Di Méo (1998b : 99-110). Retour au texte

3 Les références retenues ici n’ont aucune ambition d’exhaustivité. Elles visent à illustrer la dynamique de la recherche pluridisciplinaire sur la question de l’attractivité des territoires. Retour au texte

4 On retiendra par exemple la journée d’étude organisée à Clermont-Ferrand en septembre 2006 par le CERAMAC, « Nouvelle attractivité des territoires et engagement des acteurs » ; les 25e journées sur le développement de l’Association Tiers Monde de juin 2009 autour du thème « Attractivité, gouvernance et développement » ; le colloque pluridisciplinaire « Attractivité des territoires par les patrimoines », organisé en mars 2014 à l’Université de Perpignan Via Domitia par l’UFR THI ; le séminaire international des rencontres de l’ADEUS du 11 juin 2015 « Attractivité des territoires : mirages, virages et ancrages » ou encore le colloque organisé par l’Institut de Recherche en Gestion de l’Université Paris Créteil, « Attractivité des territoires, défis et enjeux pour les acteurs », en juin 2021. Retour au texte

5 Le programme initial de la journée d’étude est disponible à l’adresse suivante : https://cemmc.hypotheses.org/files/2023/10/Programme-JE-Attractivite-14-novembre.pdf Retour au texte

6 Deux contributions initiales présentées lors de la journée d’étude ont été retenues pour ce dossier thématique. Elles ont été enrichies de trois autres dans des champs disciplinaires différents, afin d’élargir les points de vue abordés. Retour au texte

7 Les coordinatrices de ce numéro adressent leurs remerciements aux relecteurs des différents articles pour leur travail et leurs conseils. Retour au texte

8 Les coordinatrices remercient les membres du Comité de rédaction de la revue Mosaïque, en particulier Joséphine Ravix-Antelmi, Rebecca Legrand et Samy Bounoua pour leur accompagnement dans la publication de ce numéro. Retour au texte

9 Cf. notamment l’intervention de Laurent Davezies et Michel Lussault, « Les fractures françaises au miroir de la crise » dans le podcast La Grande Table des idées (28 janvier 2014). URL : https://www.radiofrance.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-les-fractures-francaises-au-miroir-de-la-crise-2014-01-28. Retour au texte

10  Cf. notamment les travaux des auteurs sur le modèle CAME (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence). Retour au texte

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Référence électronique

Eugénie Galasso et Célia Sensacq, « L’attractivité des territoires en France de l’Antiquité à nos jours : causes, pratiques, enjeux. Perspectives croisées en sciences humaines et sociales », Mosaïque [En ligne], 25 | 2026, mis en ligne le 28 septembre 2026, consulté le 15 octobre 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/mosaique/3062

Auteurs

Eugénie Galasso

(Centre d'histoire du XIXe siècle, UR 3550, Sorbonne Université)

Célia Sensacq

(Ausonius, UMR 5607, Université Bordeaux Montaigne)

Droits d'auteur

CC-BY