Parmi les sources grecques classiques qui traitent du mythe d’Isis et d’Osiris, l’une des plus importantes est représentée par la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile, un texte datant du premier siècle avant J.-C. C’est une histoire universelle qui, dans les intentions de son auteur, devait couvrir une période chronologique allant des origines mythiques de l’homme jusqu’à César. Il y avait à l’origine 40 livres, divisés en pentades, mais seuls les livres I-V et XI-XX sont arrivés jusqu’à nous1. Ceux qui ont suscité le plus grand intérêt en Occident ont été les cinq premiers, qui ont un contenu mythologique, géographique et ethnographique. En particulier, le premier livre traite des origines mythiques de l’homme en Égypte, de la mythologie, de la théologie, des coutumes et de la géographie de l’Égypte ancienne. C’est dans ce contexte que Diodore consacre dix-huit chapitres, de I, 11 à I, 28, à la description d’Isis et d’Osiris et à la narration de leur mythe.
Comme la plupart des ouvrages grecs anciens, le texte de la Bibliothèque historique était presqu’inconnu en Occident au Moyen Âge. Il apparaît en Italie pour la première fois, limité aux cinq premiers livres, grâce au maître byzantin Manuel Chrysoloras. En 1397, Chrysoloras fut appelé à Florence pour assumer la chaire de grec au Studium Florentinum, et y apporta plusieurs manuscrits contenant des œuvres grecques, dont certains furent utilisés pour enseigner le grec aux jeunes humanistes florentins. La Bibliothèque historique de Diodore en faisait partie2. À partir de ce moment, le texte commence à circuler en Italie. Bientôt, il est traduit en latin et, plus tard, en italien, mais aussi dans d’autres langues européennes3 : ces traductions connaissent un succès et une diffusion très larges. En fait, on peut dire que la culture occidentale a lu, assimilé et réutilisé le texte de Diodore et son contenu principalement à travers ses traductions latines et vernaculaires, beaucoup plus qu’à travers le texte grec directement.
Dans cet article, je voudrais me concentrer sur la façon dont la figure d’Isis et celle d’Osiris, étroitement liées, ont été médiatisées et transmises aux lecteurs italiens d’abord à travers la première traduction latine de la Bibliothèque historique, puis par le biais de deux traductions italiennes anonymes qui dérivent de cette version latine.
Puisqu’il s’agit de traductions, et non de réécritures, de réinterprétations, de réutilisations dans des œuvres originales, on se trouve à un niveau de réélaboration de la source grecque primaire qui devrait en théorie être très faible, et on s’attendrait à un degré peu important d’originalité et de détachement de l’hypotexte grec. C’est à certains égards vrai, et c’est aussi en partie vrai dans le cas que je vais traiter. Cependant, la traduction est en soi un phénomène interprétatif qui déclenche un processus de transfert non seulement linguistique, mais aussi plus largement culturel, et en tant que tel implique toujours un certain degré de réinvention et de réadaptation de l’hypotexte au nouveau public de lecteurs, sous une nouvelle apparence linguistique. Ce réajustement peut être soit intentionnellement recherché par le traducteur, soit parfois involontaire ou induit par des causes externes, par exemple par l’incapacité du traducteur à comprendre le texte-source. Le tableau est alors compliqué si l’on considère que ces traductions ont été transmises à la fois sous forme manuscrite et imprimée, et que leur tradition est donc marquée par des erreurs qui, bien que minimes, peuvent dans certains cas influencer de manière décisive l’interprétation d’un passage.
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Compte tenu de ces considérations, nous proposons de privilégier l’approche textuelle et philologique pour étudier les trois traductions qui constituent l’un des principaux moyens par lesquels les lecteurs de la Renaissance italienne – mais pas seulement italienne – ont lu et reçu le mythe d’Isis et d’Osiris. Tout d’abord, présentons brièvement les trois traductions dont il sera question.
La première traduction latine préparée après la « redécouverte » de Diodore en Occident a été faite par l’humaniste Poggio Bracciolini (1380-1459), le Pogge, sur demande du pape Nicolas V, en 14494. La traduction du Pogge se limite aux cinq premiers livres et a connu une diffusion remarquable en manuscrit et en imprimé. Notre recensement a montré que quarante-six manuscrits sont actuellement connus. Parmi les plus importants, on citera les manuscrits de Princeton, University Library, Garrett 105, qui porte des notes autographes du Pogge, et du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 1812, l’exemplaire de dédicace au pape5. L’examen de ces quarante-six manuscrits a montré que leur circulation était principalement italienne, même si quelques-uns ont été produits en France, en Flandre, en Allemagne et en Suisse6. Le texte a également été imprimé plusieurs fois : l’editio princeps, imprimée à Bologne, date de 14727 ; elle connaît dix-sept réimpressions entre le XVe et le XVIe siècles, certaines italiennes, d’autres étrangères. Ainsi, on en compte douze à Paris entre 1506 et 1532, deux à Lyon en 1552 et 1559, quatre à Bâle entre 1531 et 1578. Le Diodore latin était donc un texte largement lu dans la Renaissance européenne.
À partir de cette version, deux traductions anonymes italiennes furent produites entre la seconde moitié du XVe siècle et les premières années du XVIe siècle. En dehors de l’Italie, la traduction du Pogge fut également à la base de la traduction française des trois premiers livres par Antoine Macault dans les années 1530, de la traduction anglaise de John Skelton imprimée entre 1478 et 14908 et de la traduction allemande de Johannes Herold, datée de 15549. En 1574 encore, la nouvelle traduction italienne de tous les livres conservés de Diodore, préparée par Francesco Baldelli et imprimée à Venise par Gabriel Giolito de’ Ferrari, était toujours fondée, pour les cinq premiers livres, sur la version latine de Bracciolini10. La fortune et l’influence européennes de la traduction du Pogge doivent donc être mesurées non seulement par sa tradition manuscrite et imprimée, mais aussi par ses « ramifications » dans les principales langues vernaculaires européennes. Cependant, nous nous concentrerons ici principalement sur les deux premières traductions italiennes anonymes, avec un petit excursus sur les versions de Macault et Skelton en fin de contribution.
La première traduction italienne, qui sera désignée par la lettre « A », peut être datée environ des années 1460-1470. Du point de vue linguistique, elle est attribuable à la région de Florence. Elle est transmise par deux manuscrits : Florence, Biblioteca Nazionale Centrale, ms. Magliabechiano XXIII 46 (siglé F), et Yale, Beinecke Library, ms. Marston 73 (siglé Y)11.
La seconde traduction vernaculaire, que nous désignerons par la lettre « B », est postérieure et totalement indépendante de la première ; elle peut être datée entre la fin du XVe siècle et 1513. Sur le plan linguistique, elle est attribuable à la région du nord de l’Italie, entre la Lombardie, l’Émilie et la Vénétie. Elle est transmise par un seul manuscrit, conservé à Milan, Biblioteca Ambrosiana, ms. Trotti 301, qui est probablement un autographe du traducteur anonyme, regorgeant de corrections et de réécritures. Le texte fut ensuite imprimé à Florence en 1526 et réimprimé deux fois à Venise, en 1542 et 1547 : il a donc circulé largement en Italie au début du XVIe siècle12.
La traduction « A » est très littérale et ne s’éloigne du latin qu’en quelques détails minimes13. En revanche, la version « B » est beaucoup plus libre, voire infidèle, et tend à résumer – ou quelquefois à supprimer – les parties du texte de Diodore plus redondantes et répétitives : en conséquence, la traduction « B » finit par être beaucoup plus courte que « A »14.
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Venons-en maintenant aux passages textuels liés à Isis et Osiris qui nous intéressent. La première mention d’Isis et d’Osiris apparaît juste après la narration de l’origine primordiale de l’homme en Égypte. Diodore fait une présentation générale des deux divinités, décrivant leurs caractéristiques physiques et les attributs avec lesquels elles étaient représentées. Voici le passage :
« Quoi qu’il en soit, les hommes nés en Égypte dans les temps anciens, ayant levé les yeux vers le monde céleste et frappés à la fois de stupeur et d’admiration devant la nature de l’univers, reconnurent qu’il existait deux divinités éternelles et primordiales, le soleil et la lune. Au premier ils donnèrent le nom d’Osiris, à l’autre celui d’Isis, chacune de ces appellations ayant une justification étymologique. En effet, traduit en grec, Osiris signifie “l’être aux multiples yeux”, ce qui est naturel, puisque le soleil envoie ses rayons de tous côtés et s’en sert comme d’yeux multiples pour contempler la terre et la mer dans toute leur étendue. Et le poète est d’accord avec cette interprétation lorsqu’il dit : “Le soleil qui voit tout et entend tout”. D’autre part, certains des anciens mythologues grecs donnent à Osiris le nom de Dionysos et celui, à la consonance voisine, de Sirius. Eumolpus est du nombre, lui qui écrit dans ses Bacchica : “Dionysos brillant comme un astre, toi dont chaque rayon est un oeil de flamme”, et Orphée dit : “C’est pourquoi on l’appelle Phanès et Dionysos”. Enfin, certains prétendent que le vêtement de peau de faon qui enveloppe le dieu évoque le dessin diapré des étoiles [Φασὶ δέ τινες καὶ τὸ ἔναμμα αὐτῷ τὸ τῆς νεβρίδος ἀπὸ τῆς τῶν ἄστρων ποικιλίας περιῆφθαι]. Quant à Isis dont le nom signifie “l’ancienne”, cette appellation lui vient du caractère antique et éternel de sa naissance. On lui attribue des cornes pour rappeler son aspect quand elle prend la forme d’un croissant [κέρατα δ’αὐτῇ περιτιθέασιν ἀπὸ τε τῆς ὄψεως ἣν ἔχουσα φαίνεται καθ’ ὃν ἂν χρόνον ὑπάρχῃ μηνοειδής] et aussi parce que chez les Égyptiens une vache lui est consacrée15. »
Dans la traduction latine du Pogge le premier maillon de la chaîne de transmission entre le grec et la langue vernaculaire , la présentation des deux divinités est plutôt fidèle à l’original. Seuls quelques détails mineurs sont perdus16 :
Igitur primi illi homines olim in Egypto geniti, hunc mundi ornatum conspicientes admirantesque universorum naturam, duos esse deos, et eos eternos, arbitrati sunt, solem videlicet et lunam. Et hunc quidem Osiridem, hanc Isidem certa nominis ratione appellarunt. Et Osiridem quidem, greca interpretatione, ut qui suis radiis veluti pluribus oculis terram ac mare lustraret, “multos oculos habentem” dixere. Cui ea poete quoque verba congruunt, solem omnia respicientem dicentis atque audientem. Grecorum vero quidam qui antiquiores fabulas scripserunt Dionysium Syrium cognomine appellant. Quorum Eumolpus in Carminibus Bachicis inquit : « Dionysium astrum insigne incensum radiis. » Orpheus vero eum splendentem ac Dionysium vocat. Aiunt etiam quidam cognomen illi a pelle, propter astrorum varietatem, inditum. Isidem vero interpretatam esse antiquam, sumpto nomine ab eterno et veteri eius ortu. Addunt illi cornua, tum propter aspectum ‒ ita [Ø] enim videtur quo tempore primis diebus apparet ‒, tum quia bos ei ab Egyptiis sacrificatur17.
Le Pogge a confondu τὸ ἔναμμα (< ἐνάπτω), qui signifie littéralement « ce qui est attaché » ‒ c’est-à-dire un vêtement, et dans ce cas précis un manteau ‒ avec le grec ὄνομα (« nom »), d’où la traduction cognomen illi … inditum18. Quant au terme νεβρίς, -ίδος, il s’agit de la « peau de faon », un attribut de Dionysos chez les Grecs. Par analogie entre Dionysos et Osiris, Diodore attribue également la nébride au dieu égyptien19. Cependant, dans sa traduction le Pogge a utilisé le substantif générique pellis, sans préciser qu’il s’agit de la peau d’un faon – désignée en latin par le terme hinnuleus, i –, ou au moins d’une peau tachetée. Le fait que la comparaison soit transférée au niveau du cognomen, surnom attribué à Osiris, au lieu de l’attribut physique, et que le Pogge fasse référence à une peau tout court, omettant le détail relatif au faon, réduit la clarté et la spécificité lexicale de la traduction, mais aussi appauvrit la charge descriptive, presque figurative, du texte original. En fait, le medium comparationis, c’est-à-dire les taches sur la peau du faon ‒ qu’elles renvoient directement à Dionysos ou qu’elles représentent symboliquement les étoiles ‒ est manquant. Selon la traduction latine, Osiris reçoit un surnom qui dérive d’une peau non spécifiée, alors que dans le texte original, il est représenté portant une peau tachetée qui évoque Dionysos, ou les étoiles. Seul un lecteur instruit, capable de récupérer de manière autonome, grâce à son bagage culturel, la référence à la peau de faon, pouvait saisir pleinement l’analogie complète avec Dionysos. Quant à la description d’Isis, on observe seulement que Poggio a omis la forme précise assumée par la lune à certains moments, celle de « croissant » (< μηνοειδής), forme en raison de laquelle une analogie morphologique est établie avec les cornes, qui sont un attribut représentatif d’Isis. Mais l’incidence sur la compréhension générale du passage dans ce cas est bien mineure. Dans l’ensemble donc, la traduction du Pogge transmet fidèlement la représentation des deux divinités égyptiennes, à l’exception des détails cités.
La situation se complique dans les deux traductions vernaculaires, qui posent deux types de problèmes différents : d’une part, la compétence linguistique et plus largement culturelle de leurs traducteurs anonymes respectifs ; d’autre part, le degré d’exactitude du texte latin qu’ils avaient devant eux. Les recherches sur la tradition manuscrite et imprimée des traductions vernaculaires de Diodore en relation avec la traduction latine du Pogge ont permis d’établir que la version la plus ancienne, « A », dérive d’une branche très large, appelée β, de la tradition latine, contenant peu d’erreurs caractéristiques qui peuvent être retracées avec certitude dans le texte italien ; mais il y a toutefois quelques cas où l’on peut soupçonner que la traduction vernaculaire a été déterminée par une faute textuelle remontant à la version latine20. Quant à la traduction « B », elle remonte presque certainement à un incunable imprimé à Venise en 1496, qui porte de nombreuses erreurs caractéristiques qu’on retrouve dans la version vernaculaire21. Examinons à présent les textes vernaculaires22.
Texte « A » (I, 11, 1-4) :
Adumque quegli primi huomini per l’adrieto generati nello Egipto vegiendo questo ornato del mondo et maravigliandosi della natura dello ’niverso stimorono essere due iddii, et quegli essere etterni, cioè il Sole e la Luna. Et per certa ragione del nome l’uno veramente apelorono Ossiride et l’altro Isside. Et Ossiride per certa greca interpretatione dissono havere molti occhi, come quello che cho’ suoi razi sì come co· molti occhi circundasse la terra et il mare, alla qual cosa ancora paiano che quadrano le parole del Poeta, dicendo il sole raguardare et udire ogni cosa. Ma de’ Greci certi, e quali scripsono le favole più antiche, lo chiamano per cogniome Dionisio Sirio, de’ quali Eumolpo ne’ Versi bachici dice « Dionisio stella nobile accesa di razzi », ma Orpheo lo chiama “isprendiente” et Dionisio. Dicono ancora alquanti essergli istato posto per sopranome Appollo, per la varietà delle stelle. Ma Iside dicono essere interpretata “anticha”, preso il nome dallo eterno, vecchio suo nascimento. Agiungo·gli ancora le corna sì per lo aspetto suo – perché così appare per in quel tempo che in que’ primi dì apariscie –, et sì ancora perché dagli Egiptii il bue l’è sacrificato.
Lors du passage en langue vernaculaire, la représentation d’Osiris a subi une métamorphose : la phrase qui devrait correspondre à Aiunt etiam quidam cognomen illi a pelle propter astrorum varietatem inditum a été traduite par Dicono ancora alquanti essergli istato posto per sopranome Appollo, per la varietà delle stelle23. D’où vient la référence à Apollon ? Voici une explication plausible : quatre manuscrits appartenant à la branche β de la tradition latine dont dérive la traduction « A » lisent ici apelle ‒ avec scriptio continua - au lieu de a pelle, préposition + ablatif24. C’est en effet une faute plutôt facile, et il n’est pas exclu que d’autres manuscrits aujourd’hui perdus de la branche β aient comporté cette leçon. Une leçon de ce type a pu induire en erreur le traducteur, amené à comparer la divinité d’Osiris à celle d’Apollon, tandis que le texte grec original de Diodore comparait Osiris à Dionysos. La confusion est également facilitée par le fait que, juste au-dessus, Osiris est comparé au soleil, et Apollon est le dieu du soleil. En tout cas, la référence savante à la peau de faon, la nébride, en tant qu’attribut du dieu Osiris, qui avait déjà été atténuée dans la traduction latine, est totalement éliminée dans le texte vernaculaire : aucune trace de la nébride ni d’aucune peau en tant qu’attribut d’Osiris. Quant à Isis, notons en passant qu’évidemment ici aussi, en ce qui concerne l’attribut des cornes, la référence à la forme de croissant est manquante, car elle avait déjà été perdue dans la traduction latine du Pogge.
Venons-en à la deuxième traduction vernaculaire, « B » (I, 5, 1-4) :
Li Egyptii, primi vedendo l’ornamento mundano, et considerata ben la natura delle cose, iudicoron che due eran li dii, et quelli eterni: Sole et Luna. Chiamando el Sole Osyris, la Luna Isis, con certa derivatione alla greca. Che quel con li soi razi a guisa di occhi lustra la terra e il mare, et di qui li poeti dicono che il sole ode ogni cosa et vede. Alcuni più antiqui Greci, fabulando, lo chiaman Dionysio Syrio, del quale Eumolpo ne’ soi Versi bacchici dice che el simulacro suo apresso li Assyrii è tucto de ardenti razi cincto. Et Orfeo lo pone splendidissimo, et chiamal Dionysio. Alcuni dicon tal cognome essersi dato per la varietà di stelle ch’ el circundono. Isis vol dire « antiqua », atento el suo vechio, anzi eterno nascimento; dandoli le corna, sì per lo aspecto de’ soi primi giorni, sì perché li Egyptii li sacrificano el bove.
Deux points sont à noter. Examinons d’abord la question de la nébride. L’édition imprimée vénitienne de 1496, à laquelle remonte la traduction, n’offre pas la leçon apelle en scriptio continua, de sorte que le traducteur ne risque pas de confondre Osiris et Apollon. Cependant, comme on peut le constater, il a pris la liberté d’éliminer complètement la référence à la peau, qui, privée de sa spécificité, les taches du faon, avait perdu son sens. Il traduit alors simplement : Alcuni dicon tal cognome essersi dato per la varietà di stelle ch’ el circundono25. Le deuxième point intéressant dans la traduction vernaculaire « B » concerne la phrase Eumolpo ne’ soi Versi bacchici dice che el simulacro suo apresso li Assyrii è tucto de ardenti razi cincto26. Cette phrase devrait traduire le latin Eumolpus in Carminibus bacchicis inquit « Dionysium astrum insigne incensum radiis ». Comment explique-t-on la référence à une statue d’Osiris chez les Assyriens, dont il n’y a aucune trace ni dans le texte grec de Diodore, ni dans la traduction latine de Poggio ? Le traducteur vernaculaire a-t-il vraiment pris autant de liberté pour inventer la présence de cette statue ? En fait, la réponse est autre. Dans ce passage, l’édition vénitienne de 1496 comporte une erreur. On y lit : Eumolpus in Carminibus bacchicis inquit « Dionysium asorum insigne incensum radiis ». Asorum est un mot manifestement privé de sens. Le traducteur, cependant, a essayé d’éclaircir le passage corrompu. Il a interprété insigne comme un nom neutre, insigne, insignis, qui peut signifier « emblème, ornement, décoration ». Il lui a attribué le sens de « statue », puis a fait une conjecture : il a émis l’hypothèse que sous la leçon fautive asorum se cache le génitif Assyriorum et a traduit el simulacro suo apresso li Assyrii, « sa statue chez les Assyriens ». Et voici comment se matérialise une statue d’Osiris chez les Assyriens, qui en réalité n’a jamais existé.
Jusqu’à présent, nous avons examiné un passage du chapitre 11 du livre I, où Isis et Osiris font leur première apparition. Poursuivant plus loin dans le récit, Diodore s’arrête pour décrire les exploits accomplis par les deux divinités égyptiennes au profit de l’humanité, puis consacre plusieurs chapitres à la célèbre histoire du meurtre d’Osiris par Typhon, de son démembrement en vingt-six parties, de la vengeance menée par son fils Horus, de la recomposition du corps d’Osiris par Isis et, enfin, de la construction par la déesse du tombeau pour son mari. Or, précisément dans le chapitre crucial où les exploits d’Isis et d’Osiris en tant que bienfaiteurs de l’humanité sont présentés, dans la chaîne de traductions du grec en latin et du latin en langue vernaculaire, on assiste à une véritable métamorphose des rôles des deux divinités, en fait, un échange de rôles entre elles. Comme on le verra, la cause est à nouveau à chercher dans la tradition textuelle, et le sens général du texte s’en trouve profondément transformé.
Voici le passage grec en traduction française27 :
« Celui-ci [scil. Cronos], ayant épousé sa sœur Rhéa, engendra, selon certains mythologues, Osiris et Isis, mais, suivant l’opinion du plus grand nombre, Zeus et Héra qui, par leur vertu, méritèrent de régner sur tout l’univers. De ceux-ci naquirent cinq dieux dont chacun vint au monde successivement dans les cinq jours complémentaires de l’année égyptienne. Les noms de ces enfants sont Osiris, Isis, et aussi Typhon, Apollon et Aphrodite. Osiris, une fois traduit, donne Dionysos, et Isis est vraiment très proche de Déméter. Ayant épousé Isis, Osiris obtint la royauté et, par de nombreux bienfaits, améliora la vie en société. Tout d’abord, il amena le genre humain à renoncer au cannibalisme. En effet, lorsqu’Isis eut découvert les fruits du froment et de l’orge, qui croissaient dans le pays à l’état sauvage, mêlés à d’autres herbes et encore inconnus des hommes, et qu’Osiris eut inventé en outre l’art de le cultiver, tous furent heureux de changer de nourriture, appréciant la saveur agréable des fruits ainsi découverts, ainsi que l’avantage évident d’échapper aux traitements cruels qu’ils s’infligeaient mutuellement. D’ailleurs, pour prouver que la découverte des fruits dont nous parlons se fit dans leur pays, les Égyptiens allèguent un usage ancien qu’ils observent toujours : actuellement encore, au temps de la moisson, les gens du pays, en consacrant les premiers épis qu’ils ont coupés, se frappent la poitrine auprès de la gerbe et invoquent Isis. Cette cérémonie a pour but de faire hommage à la déesse de ses découvertes à la saison de sa première trouvaille. En outre, dans certaines villes, lors des fêtes d’Isis, on porte en procession, parmi d’autres objets, des corbeilles de froment et d’orge, rite institué en souvenir de l’ingénieuse invention faite jadis par la déesse. Ils disent aussi que c’est Isis qui a établi les lois d’après lesquelles les hommes se rendent mutuellement justice, et qu’elle a fait cesser, grâce à la crainte des châtiments, la force brutale et la démesure. C’est pourquoi les anciens Grecs appelaient Déméter Thesmophoros (législatrice), parce que la première elle avait établi des lois. Ils disent aussi qu’Osiris fonda en Thébaïde d’Égypte une ville aux cent portes. Son fondateur lui avait donné le nom de sa mère, mais la postérité la baptisa Diospolis et certains l’appelèrent Thèbes. À vrai dire, l’accord n’est pas fait au sujet de la fondation de cette ville, ni parmi les historiens, ni même parmi les prêtres égyptiens. Ainsi, plusieurs auteurs racontent que ce n’est pas Osiris qui a fondé Thèbes, mais, bien des années plus tard, un autre roi dont nous parlerons en détail, le moment venu. Osiris, cependant, construisit également en l’honneur de ses parents, Zeus et Héra, un sanctuaire, remarquable par sa taille et la magnificence de l’ensemble, mais aussi par deux chapelles en or dédiées à Zeus, la plus grande au Zeus céleste, la plus petite à celui qui avait été leur roi et leur père, celui que certains nomment Ammon. Il fit faire également des chapelles d’or dédiées aux autres dieux que nous avons cités, régla les honneurs que l’on devait leur rendre et institua des prêtres chargés de leur culte. »
En résumé, selon Diodore, les mérites d’Isis et d’Osiris envers l’humanité sont les suivants.
Isis :
- la découverte du blé et de l’orge ;
- l’établissement des lois qui mirent fin à la violence mutuelle entre les hommes.
Osiris :
- l’enseignement de l’agriculture aux hommes (après la découverte du blé par Isis), et donc l’abandon du cannibalisme ;
- la construction d’une ville de cent portes, nommée Thèbes d’Égypte, ou Diospolis, et des temples et des chapelles en l’honneur de ses parents, Jupiter et Junon, et d’autres divinités ;
- la mise en place des rites nécessaires pour honorer ces divinités et l’institution de prêtres pour leur culte.
Ainsi, Osiris a joué un rôle religieux fondamental en tant que bâtisseur de temples et surtout fondateur de rites. Voici comment le Pogge traduit ce passage28 :
Deinceps Saturnum, qui sororem Rheam ceperit uxorem, aiunt extitisse, genuisseque secundum quosdam Osiridem et Isidem. Plures genuisse Iovem ac Iunonem tradunt, qui propter virtutem universo orbi imperarint. Hos quinque genuisse deos, prout apud Egyptios dies habentur quinque intercalares : Osiridem, Isidem, Tifona, Apollinem et Venerem. Et Osiridem interpretatum Dionysium, Isidem vero Cererem. Hac Osiris in uxorem sumpta regnoque suscepto, multa contulit ad usum vite communis. Eius enim virtute mutue cibi causa cedes hominum cessarunt. Invento enim ab Iside primum tritico et ordeo, que prius incognita hominibus casu inter ceteras herbas oriebantur, ab Osiride vero eorum fructum cibi utilitate animadversa, omnes eo nutrimenti genere esse usos, tum propter cibi reperti suavitatem, tum quia utile videbatur sevitie crudelitatisque promiscue causam abesse. Signa huius invente segetis ferunt quod ab eis veteri lege et nunc quoque observatur ut messores estate spicas maturas ad manipulum excerpant in dee oblaionem atque Isidem invocent, honorem ei deo invente frugis reddentes. Apud quasdam vero urbes in Isidis pompa inter reliqua triticum et ordeum in memoriam repertorum ferri. Leges quoque Isidem statuisse ferunt, quibus iustitia eque omnibus servaretur, vi atque iniuria timore pene submotis. Hac de causa priscos Grecos Isidem « legiferam » appellarunt, tamquam primam legum inventricem. Fertur etiam Osiridis [Isidis mss. et imprimés] tempore condita esse urbs [Κτίσαι δέ φασι τοὺς περὶ τὸν Ὄσιριν πόλιν] in Thebaida Egypti centum portarum a matre denominata. Posteri vero partim Iovis civitatem, nonnulli Thebas dixere. Eius enim conditorem urbis non solum reliqui scriptores, sed etiam Egyptii sacerdotes incertum habent. Plures tradunt non Osiridis tempore, sed multos post annos a rege quodam Thebas fuisse conditas. Verum de hoc posterius suo loco dicetur. Erexit quoque templum Iovi et Iunoni parentibus, insigne tum magnitudine tum ornatu. Duo insuper templa aurea statuit, unum maius Iovi celesti, alterum minus Iovi regi, eorum patri, quem quidam Ammonem vocant. Fecit etiam aliis diis quos retulimus aurea templa, honoribus cuilibet et sacerdotibus institutis29.
L’expression Fertur etiam Isidis tempore condita esse urbs devrait correspondre au grec Κτίσαι δέ φασι τοὺς περὶ τὸν Ὄσιριν πόλιν, « on dit qu’Osiris fonda une ville ». L’expression οἱ περὶ τὸν δεῖνα est typique du grec hellénistique de Diodore et peut désigner à la fois un personnage avec son entourage, ou un personnage seul ; ici il renvoie à un personnage seul, Osiris. Poggio, incertain face à cette construction, a compris l’expression dans un sens temporel : il la traduit par tempore, « à l’époque de ». Mais ce n’est pas surprenant. Ce qui l’est est plutôt le fait que toute la tradition manuscrite et toutes les éditions imprimées comportent Isidis tempore, et non Osiridis tempore, comme on pourrait s’y attendre. Pourquoi le Pogge dans sa traduction aurait-il échangé les rôles d’Isis et d’Osiris, donnant à la déesse une action méritoire que le mythe attribue à son mari et frère Osiris ?
En réalité, il ne s’agit pas d’un choix de traduction du Pogge, mais plutôt d’une faute textuelle de toute la tradition, ce qu’on appelle en philologie une « erreur d’archétype », à savoir une erreur qui caractérisait un exemplaire maintenant perdu dont dérivent tous les autres. Techniquement, dans ce cas, il s’agit d’une erreur dite « polaire », où un élément est remplacé par son opposé, ou, dans le cas de paires fixes de noms, par l’autre élément de la paire30. Dans cette partie du texte, la paire de noms Isis-Osiris est répétée plusieurs fois : le Pogge avait certainement correctement traduit Osiridis tempore, mais le copiste chargé par le Pogge de réaliser une belle copie de son autographe a dû faire une confusion à force de transcrire Isis-Osiris, et à ce stade, il a copié Isidis au lieu du correct Osiridis. À partir de cette copie d’archétype, l’erreur a été transmise à toute la tradition. La leçon Isidis tempore ne peut pas être considérée comme un choix autonome, innovateur du Pogge. Qu’il s’agisse d’une erreur est confirmé par une donnée. En effet, si l’on acceptait le texte latin avec la leçon Isidis tempore, on serait confronté juste en dessous à une contradiction flagrante : Plures tradunt non Osiridis tempore, sed multos post annos a rege quodam Thebas fuisse conditas31. Il faut donc corriger l’erreur polaire en remplaçant Isidis par le nom correct Osiridis. En raison de cette faute, qui s’est glissée dans la tradition de manière très uniforme, c’est Isis qui a le mérite d’avoir fondé Thèbes d’Égypte. L’attribution de la construction de temples et de l’institution de rites et de prêtres reste ambiguë, car en latin le sujet de la phrase n’est pas exprimé : Erexit quoque templum Iovi et Iunoni parentibus32 . Qui est-ce, Isis ou Osiris ? Comme Isis et Osiris, avant d’être mari et femme, étaient frère et sœur, enfants de Jupiter et de Junon, l’expression convient également aux deux.
Apparemment, les nombreux lecteurs et copistes du texte latin n’ont pas remarqué l’erreur, qui est assez bien camouflée dans le contexte, et ne se sont pas aperçus de l’incohérence du passage : je ne connais aucune copie manuscrite ou imprimée du texte du Pogge dans laquelle quelqu’un a remplacé Isidis tempore par le correct Osiridis tempore. Le cas des traducteurs vernaculaires anonymes est différent. Engagés dans une tâche laborieuse d’interprétation, et donc dotés d’une capacité d’attention beaucoup plus élevée qu’un lecteur ordinaire, les traducteurs se sont interrogés sur le passage problématique. Voyons comment ils ont réagi et quelles stratégies d’ajustement ils ont mises en place pour restituer un sens au passage.
Traduction vernaculaire « A » (I, 13, 4-I, 15, 4) :
Dicono dipoi essere regniato Saturno, il quale prese per moglie Rea sua sorella. Et dicono secondo alquanti avere generato Osiride et Iside, et molti dicono Giove et Giunone, i quali per le loro virtù signioreggiorono l’universo. Apresso dicono questi havere generati dipoi cinque iddii, sì chome apresso degli Egiptii sono chiamati cinque dii, cioè Osiride, Iside, Tifana, Appoline et Venere. Dicono Osiride essere interpetrato Dionisio et Isside Cerere, la quale Osiride dipoi presa per moglie et preso il regnio molte cose rechò all’uso et utilità della vita comune. Imperò chi per la sua virtù si cessorono l’uccisione degli uomini l’uno coll’altro, che seghuitavano per cagione del cibo. Perché, trovato primamente da Isside il grano et l’orzo, le qual biade a chaso intra l’altre erbe incognite agli huomini nascevano, ma da Osiride considerata la utilità del cibo di que’ frutti, dicono tutti avere usato quella generatione del nutrimento, sì per la suavità del cibo trovato et sì perché utile pareva l’essere rimossa la chagione della sevitia et crudeltà l’uno coll’altro. Dicono i segni di questa trovata biada, come da lloro per anticha legge et ancora oggi similmente è observato, che i metitori la state isvegliano una menata di spighe per offerta della iddea et invocono Iside, rendendo honore et gratie a quella per cagione della trovata biada. Ma appresso alquante ciptà nelle pompe d’Iside intra l’altre cose dicono il grano et l’orço eservi portato per memoria degli inventori. Apresso dicono Iside havere statuito legge, colle quali ogniuna fusse observata equalmente la giustitia, rimossa la ingiuria et la forza per il timore della pena. Et per questa cagione gli antichi Greci appellorono Iside “legifera”, sì chome prima inventrice delle legge. Dicono oltre a questo nel tempo d’Isside essere stata edificata la terra in Thebaida d’Egipto, nominata dalla madre “terra di cento porte”; ma alquanti discendenti la chiamano ciptà di Giove padre, et alquanti altri Thebe. Imperò che quale fusse l’edificatore di quella terra non solamente gli altri scriptori, ma ancora i sacerdoti d’Egipto l’ànno incerto. Molti dicono Thebe essere stata hedificata da uno certo re d’Egipto – non al tempo *d’Isiride, ma molti anni dipoi –, del quale più oltre nel suo luogho diremo. Edifichò Iside oltre a questo un tempio nobile di grandezza et d’ornato a Giove et a Giunone suoi genitori, et statuì due templi d’oro, del quale il maggiore dedicò a Giove celeste et l’altro minore a Giove re padre di loro, il quale certi il chiamano Amone. Fece ancora ad altri iddii i quali di sopra noi abiamo racconti altri templi d’oro, a ciaschuno ordinato gli honori et sacerdoti.
Traduction vernaculaire « B » (I, 7, 4-I, 9 4) :
Saturno, tolta Rhea sorella sua per moglie, secondo alcun ne generò Osyri et Isi. Più assai furon li figli di Iunone et Iove, e quali per la lor virtù signoreggioron tutto, e furon cinque, quanti son li giorni lì intercalari. Osyri, dicto Dionysio, generò Tifone, Apollo et Venere. Ma Isi, che li Greci dicon Cerere, tolta per donna dal fratello, molte cose trovò ad uso nostro, et per la sua virtù cessoron li homicidi che nascevano per volersi ognun cibare prima sotto li arbori o pe’ i campi. Perché, trovato el grano et l’orzo – incognito fra l’altre herbe – et piaciuto ad Osyri, ne fecion seminare assai; talché, havendone ognun, non se azuffavan più per el victo. Et che Isi fussi inventrice delle biade, le antique leggi lo dimostrano hoggi lì perpetuate, ciò è che li metitori, subito che si può, fanno un mazo di spighe mature, et invocando el nome suo glien’ offeriscono. Et alcune ciptà con l’altre pompe de Iside portano atorno el tritico et l’orzo, per memoria che lei ne fu inventrice. Dicon che Isi anchor ordinò leggi, mediante le quali iustitia se observassi, tolta via violentia, iniuria, pena et timore, onde è dicta “legifera”. Et che alli tempi sua [= d’Isis, dernier personnage mentionné] fu edificata nella region Thebaida la ciptà di cento porte, nominata dalla matre, benché se intitulassi poi ciptà di Iove, et spesso Thebe. Ma chi la edificassi non sol apresso alli externi, ma apresso a’ sacerdoti è incerto. Dicesi anchor che molto dopo ad Iside un re la edificò, del che parleren in altro loco. Construxe Isi un templo a Iove et Iunon soi genitori, nobile di grandeza et de ornamento. Poi due altri de auro, l’un maggiore a Iove celeste, l’altro minore a Iove patre suo, el qual dicemo esser chiamato Hammone; et altri ne fé alli dii sopra memorati, con lor sacerdoti et cerimonie.
Le résultat se perçoit en un coup d’œil33. Pour éliminer l’incohérence causée par les deux phrases, Fertur etiam Isidis tempore condita esse urbs et Plures tradunt non Osiridis tempore […] Thebas fuisse conditas, suivies d’une phrase où le sujet est omis (erexit), toutes les entreprises ont été attribuées à Isis : fondation de la ville, construction de temples, initiation du culte des divinités et institution de prêtres. On constate toutefois quelques différences remarquables entre les solutions imaginées par les deux traducteurs qui n’ont pas la même approche quant aux méthodes de traduction. L’auteur de la traduction « A », venu à rendre en langue vernaculaire Plures tradunt non Osiridis tempore, a compris l’incohérence et a eu une hésitation entre Isis et Osiris. Mon hypothèse est que les deux manuscrits de la tradition, F et Y, qui concordent en reportant une curieuse forme hybride du nom, Isiride, reflètent précisément le doute du traducteur : dans son exemplaire autographe, il avait peut-être écrit Osiride à la ligne et Iside dans l’interligne, en guise de correction, ce qui aurait produit l’hybride Isiride dans l’archétype commun à F et Y34. Dans la phrase suivante, dépourvue de sujet dans l’original latin, les actions sont entièrement attribuées à la déesse Isis seule ; cela indique, à notre avis, que le traducteur, dans son exemplaire autographe, avait probablement en effet décidé de substituer Iside à Osiride dans le passage précédent.
En ce qui concerne le texte vernaculaire « B », dans la seconde partie de l’extrait consacrée à la fondation de Thèbes, la construction des temples et l’institution du culte sont sans hésitation attribuées à Isis. Mais même dans la première section textuelle, le traducteur a presque complètement fait disparaître Osiris du récit, ou du moins l’a relégué au second plan. La cessation des luttes entre les hommes à la suite de l’invention de l’agriculture est aussi attribuée à la déesse, et ensuite au couple Isis-Osiris – le verbe ne fecion seminare, « ils en firent semer », est conjugué au pluriel –, mais pas au dieu seul, contrairement à l’original grec et à la traduction latine du Pogge : Ma Isi, che li Greci dicon Cerere, tolta per donna dal fratello, molte cose trovò ad uso nostro, et per la sua virtù cessoron li homicidi che nascevano per volersi ognun cibare prima sotto li arbori o pe’ i campi. Perché, trovato el grano et l’orzo – incognito fra l’altre herbe – et piaciuto ad Osyri, ne fecion seminare assai ; talché, havendone ognun, non se azuffavan più per el victo35.
Ainsi, dans la chaîne interprétative des traductions qui, à partir du texte grec, arrive aux deux versions vernaculaires, le mythe du couple divin égyptien a pris une forme différente, et Isis en ressort avec un rôle prédominant par rapport à son frère-mari Osiris. Le passage en question fournit un bon exemple des vicissitudes et des réécritures, parfois involontaires, auxquelles les textes sont soumis lorsqu’ils « traversent » le temps et les langues. En effet, cette petite modification, Isidis tempore / Osiridis tempore, a déterminé le remplacement d’Osiris par Isis, qui devient ainsi fondatrice des temples et du culte, et a influencé de nombreux lecteurs de la Renaissance, pas seulement italienne.
Si on jette un coup d’œil aux deux plus anciennes traductions des premiers livres de Diodore en français et en anglais, on trouve que la faute Isidis tempore a produit ses fruits même au-delà des Alpes et de la Manche. La traduction française d’Antoine Macault, limitée aux livres I-III de la Bibliothèque historique, fut réalisée pour le roi de France François Ier ; elle est transmise par le splendide manuscrit de dédicace, conservé aujourd’hui au musée Condé de Chantilly, n° 721, et fut imprimée en 153536. La traduction anglaise fut préparée entre 1478 et 1490 par l’humaniste John Skelton, précepteur du futur Henri VIII d’Angleterre ; elle est conservée seulement par le manuscrit de Cambridge, Corpus Christi College, n° 357, qui s’arrête in medias res au livre IV de Diodore37. Les deux versions, française et anglaise, ont pour base la traduction du Pogge et ont donc dû se confronter à l’erreur Isidis tempore. Leur réaction est comparable à celle des traducteurs italiens : ils ont changé la suite du récit, à cette différence près que Macault et Skelton n’ont pas remédié à l’incohérence provoquée par la phrase Plures tradunt non Osiridis tempore […] Thebas fuisse conditas, reproduite en français et anglais. Par conséquent, même pour les lecteurs français et anglais de Diodore entre la fin du XVe et le début du XVIe siècle, Isis fut la fondatrice de Thèbes d’Égypte, bâtisseuse de temples et institutrice du culte :
| Antoine Macault38 | John Skelton39 |
| […] Et se dit en oultre que du temps de ceste Isis fut construite en la Thebaide d’Egypte une ville où y avoit cent portes, et fut appellée par le nom de sa mère. Mais des derniers, les aucuns l’ont nommée la Cité de Iupiter, les autres Thèbes. Toutesfoiz, qui ayt esté le premier constructeur de celle cité il est incertain, tant aus dictz prestres egyptiens, comme à tous autres qui en ont escript, plusieurs desquelz ont maintenu qu’elle n’avoit esté faicte du temps d’icelluy Osiris, ains longtemps depuis, par ung des royz d’Egypte. Mais de cecy sera plus à plain faicte mention en son lieu cy apres. Davantaige la dicte Isis feit bastir et ériger en l’honneur de Iupiter et de Iuno ses progéniteurs ung temple sumptueux et magnifique, tant en grandeur comme en excellence et beaulté, et deux autres tabernacles d’or, desdiez l’un plus grand à Iupiter du ciel, et l’autre moindre au roy Iupiter leur père, que les aucuns ont appellé Ammon, comme dit est. Elle fait aussi pour l’honneur et révérence des autres dieux que nous avons nommez autres semblables tabernacles d’or, establissant à chacun d’eulx prelatz et autres dignitez honnorables. | […] It is also reported how in the tyme of Isis ther was edefyed a cyte in Thebayde of Egipte contenynge an hondred gates, to whome by denomynacion the name was appropryd of her moder. Afterward somme said it was Iupyters cyte, and somme callyd it Thebes. But who was first founder of this cyte, as well the prelates Egipcyen as other historyens haue none assurid determynacion. Many holde this oppynyon how it ne was bylded in Osiris tyme, but many yeres after it was edyfyed after by a kynge, and to it was the name of Thebas entytled. How-be-it, of this in his couenable place here-after more largely shal be rehersed. More-ouer she reysed vp a temple of new fondacion in a noble memoriall of her progenytours, Iubyter et Iuno, as wel huge in quantite / as curyously wrought. And beyonde this, she ordeyned two templis of gold. One of theym, whiche was the biggest, was dedycate vnto the heuenly Iupyter, and that other, that was lesse, she ordeyned vnto the worship of Iupyter her fader whiche, after dyuerse oppynyons, was called Ammones. And to alle other goddis remembrid to-fore, she founded templis of golde and theym endowed with honourable ceremonyes et prelacye. |
Pour conclure, je voudrais donner un exemple de la longue persistance et « fertilité » de cette erreur dans la tradition textuelle de la Renaissance. L’un des plus célèbres traités d’architecture italiens du XVe siècle est le De re aedificatoria de Leon Battista Alberti (1404-1472), achevé en 145240. Alberti et le Pogge se connaissaient bien ‒ ils étaient tous deux à Rome au service du pape Nicolas V pendant les années de composition de l’ouvrage ‒ et on peut constater qu’Alberti utilisa comme source la traduction de Diodore par le Pogge, composée en 1449. Dans le livre VII, chapitre II, du De re aedificatoria, Alberti traite des édifices sacrés. La section consacrée aux temples s’ouvre sur un excursus historico-mythologique, dans lequel Alberti inclut les premiers fondateurs mythiques de temples dont l’humanité a la mémoire. En sixième position, après Janus en Italie, Jupiter en Crète, Eshmoun en Phénicie, Dionysos en Inde et Cécrops en Grèce, nous trouvons Isis, et non Osiris, en Égypte ; la citation vient clairement du Diodore du Pogge : Isim quoque, quam eandem legiferam deam nuncuparunt, quod prima ex deorum genere vivere legibus suis instituerit, templum Iovi et Iunoni parentibus principio fecisse, sacerdotesque decrevisse referunt41.
